JACQUES DOSA
de ces forcenés , ils pratiquent une brèche dans un des murs intérieurs, et échappent de la sorte au danger. À la suite de cette scène déplorable ils se dispersèrent pour s'enfuir, les uns à Avignon, les autres à Orange. Il ne fut plus possible de les réunir (1). Le malheur voulut que le seul homme qui aurait eu assez de volonté et de puissance pour cela, Philippe le Bel, mourût sur ces entrefaites.
Génie mêlé de brillantes qualités et de graves défauts; digne d'être mis au nombre des plus grands rois, si l'on ne voit en lui que l'éclat des actions, le courage guerrier, l'habileté administrative ; digne d'être rangé parmi les tyrans, si l'on considère sa dureté envers ses peuples, ses injustices envers ses vassaux, son despotisme à l'égard du clergé. ïl exalta la royauté et humilia l'Église; et néanmoins, par je ne sais quelle fatalité des choses humaines, en descendant dans la tombe il emporta les espérances do cette même Église, qui, privée tout à coup de l'appui de son bras de fer, demeura pendant plus de deux ans veuve de son chef.
Il y avait parmi les cardinaux un homme célèbre par la singularité de sa fortune; il s'appelait Jacques d'Osa ou d'Euse. Cahors l'avait vu naître; mais la condition de ceux qui lui donnèrent le jour est encore un problème. Les uns disent que Jacques d'Osa était fils d'un cordonnier, les autres d'un aubergiste (2); quelques-uns veulent que la
(1) Baluze, loc. cit. — De Sade, Mémoires pour la vie de Pétrarque, t. I, p. 35.
(2) Pâtre plebeio ortum trahens. (Ferr. Vicent., p. 1166.) — Giov. VIII., 1. IX, c. mu. Fu uno povero cherico, e per nazionc del padre ciabattiere.— S. Anton., t. III, tit. xu. Filius sutoris.— Historiœ Cortus., t. XII, Murât., l.V, c. v, disent : Eum obscurissime natum esse. Papm Masson le dit aussi.
noblesse ait honoré son berceau (4). La solution d'une pareille question importe peu. L éclat d'une naissance illustre n'ajoute rien à l'homme médiocre; l'obscurité d'une origine vulgaire ne rabaisse point le grand homme. La valeur réelle de l'homme est en lui-même, dans ces rares qualités que la Providence départit à qui il lui plaît, et tout le monde s'accorde i\ reconnaître que celles de Jacques d'Osa étaient de nature à le tirer de pair, quelque carrière qu'il eût embrassée. Dans un corps petit, grêle et d'une laideur repoussante, il renfermait un génie supérieur, de vastes pensées, des connaissances profondes et variées. Ses talents seuls avaient fait sa fortune ('2).
Jeune encore, et lorsqu'à peine les premiers principes de la grammaire et de la dialectique avaient éclairé son esprit, il s'était pris d'un violent dégoût pour la condition que semblait lui avoir imposée la Providence, et, tourmenté de cette vague ambition qui agite les âmes appelées aux grandes choses avant même qu'elles aient compris leur destinée, il avait cherché à se frayer un chemin vers un étal plus élevé. Sa patrie lui offrant peu de ressources, il dirigea ses pas vers Naples, espérant, sur le brillant théâtre de
(1) Albertus Argent., p. 125; do Militari progenie. — Balaie, ad notas, p. 689 et scq., s'efforce de prouver que Jean XXII était noble.
(2) Elegcrunl... viruni non multum magnum in statura, sed in scienlia magnum. (Baluze, l. 1, p. 116.) Joannes Andréa:, dans la préface des Clémentines, dit : Scientia magniis, statura pusillus, conceptu magnanimus. — S. Anton., t. III, lit. xxu : Dives ingénie- et scientia, pnrvus corporc, sed magnus animo. — Petrarca, I. III Rernm memorandarum : Homo persludiosus et vehementioris animi.— Giovanni Vïllani, I. II, c. xx : Piccolo fu di persona. — Ferretus Vicentinus : Licel venustalc deformis , non minus prudens quam ingeniosus. Une page avant, il le dépeint : Aspeclu deformem Zachaù instar, lilteris tamen divinis et humanis imbutum.— Era Juan hombre baxo de linage. Fue assimismo muy baxo de cuerpo. pero de animo muy grande, y persona de mucho valor, grà jurista, y muy amigo de hombres doclos. (Gonzalo de Illescas, Hist. pont., lia parle, p. 11.)