CONGRÈS DE PISE
dans le Patrimoine, incertain de ses projets, et achevant de se rendre odieux par sa cupidité et sa mauvaise foi. Enfin, le 10 septembre, il se dirigea de Corneto vers la cité de Pise, où il avait convoqué, pour le 43 décembre, un congrès de Gibelins. Ce fut dans le trajet de Corneto à Pise, par les Maremmes, que Louis perdit un de ses plus grands appuis par la mort de Marsile de Padoue, Fauteur du Défenseur de la paix, ce livre qui avait si fatalement égaré Louis. Déjà, quelques jours auparavant, la mort avait emporté Castruccio Castracani. Le ciel semblait se déclarer ouvertement contre les schismatiques (1).
Le congrès indiqué s'ouvrit à Pise le 43 décembre. Les grands de la ville tant laïques qu'ecclésiastiques y assistèrent. On s'attendait sans doute à y voir agiter les questions politiques qui intéressaient l'Italie ; on ne s'y occupa que du schisme et des moyens de le soutenir. Michel de Césène, qui venait tout récemment d'arriver a la cour, y débita contre Jean XXII une longue diatribe, laquelle n'était qu'un ramassis de faits calomnieux et de faux raisonnements pour établir que ce pontife était décidément hérétique et indigne de la Papauté. À la suite de ce discours, Louis fulmina contre le pape une seconde sentence de déposition, accompagnée de la défense de lui obéir, et de le reconnaître pour légitime successeur de saint Pierre (2). Tous les prélats, seigneurs et officiers de l'Empire eurent ordre de publier cette sentence dans les lieux soumis à leur juridiction. Mais en même temps, et avec bien plus de succès, Jean XXII, à Avignon, renouvelait ses procédures contre Louis, le signalait en plein consistoire comme hérétique, persécuteur de l'Église, le dé-
(1) Giov. Vill., 1. X, c. en.
(2) Joann. Minor., ap. Baluze, Miscell., t. 1U, p. 314.
pouillait de toutes ses dignités, États, seigneuries, et ordonnait à tout inquisiteur d'informer contre sa personne (1).
L'antipape Rainalluccio n'assistait point à ce congrès, il n'arriva à Pise que le 3 janvier 1329. Pour complaire à Louis, le clergé, les religieux et le peuple vinrent le recevoir en procession. Au dehors, on lui rendil de magnifiques honneurs, mais dans le fond on n'avait pour sa personne que de l'horreur; la crainte seule empêchait de la manifester. On vit bientôt se renouveler à Pise les scènes indécentes qui avaient souillé la ville de Rome. L'antipape ne voulut pas rester en arrière de procédure contre Jean XXII, il le condamna de nouveau, et accorda une indulgence plénière à quiconque renierait ce pontife et le déclarerait indigne de la Papauté. Puis, sur la requête de Louis, Rainalluccio donna le chapeau de cardinal à Giovanni Yiscomti, un des fils du célèbre Matthœo; Louis à son tour confirma la seigneurie de Milan à Àzzo Yiscomti, moyennant une promesse de 125,000 florins, somme qui ne fut jamais comptée (2). L'antipape fit aussi plusieurs évêques et envoya des légats en Corse et en Grèce. Le 18 du mois de février, au milieu d'une assemblée solennellement annoncée, il prononça une dernière sentence d'excommunication contre son rival, et comprit dans cette sentence le roi de Naples, les Florentins et leurs partisans. On rapporte qu'au moment où la séance allait s'ouvrir il survint tout à coup un furieux orage ; l'ouragan mugissait avec violence, et la pluie tombait par torrents. Comme cet accident retenait les membres du congrès dans leurs maisons, le maréchal de l'empereur reçut l'ordre de
(1) Giov. ?U1„ 1. X, c. cxin.
(2) Id., 1. X, c. cnv et cxvii
parcourir les rues avec une nombreuse patrouille, et de contraindre les gens à répondre à la convocation. Toutefois, malgré cet emploi brutal de la force, le lieu de rassemblée fut presque désert (1).
Une comédie si honteuse touchait enfin à son dénoûment. Louis de Bavière, rappelé en Lombardie par le besoin d'y affermir son autorité, ou peut-être pressé de partir pour se soustraire aux embarras de sa position, quitta Pise le \\ avril, chargé de la haine des habitants; il laissa pour l'y représenter Tarlati d'Arezzo. Ce dernier, dont la seigneurie de Pise aiguillonnait l'ambition, ne vit pas plutôt le prince bavarois éloigné, que, profitant de sa position, il chercha à se rapprocher de l'Église romaine et de Florence. Les Pisans eux-mêmes, dont l'aversion pour Louis était au comble, prêtèrent les mains à ce rapprochement. L'antipape, privéd'appui, fut alors congédié. Obligé de sortir de la ville, il sollicita de Tarlati un sauf-conduit pour se rendre en Lombardie auprès de Louis : Tarlati refusa ce sauf-conduit. La situation du faux pontife devenait critique. Bientôt il ne vit d'autres ressources, pour se dérober à l'indignation générale, que de se remettre secrètement entreles mains du comte Fazio Donoratico,qui le fit conduire pendant la nuit avec un de ses cardinaux, Paul de Viterbe, au château de Burgaro, situé dans les Maremmes, et éloigné de Pise de trente-cinq milles. Les deux fugitifs y restèrent cachés durant près de trois mois. On n'entendait plus parler de l'antipape, et sa disparition subite excitait vainement la curiosité publique, quand tout iicouJd une armée florentine se montra aux environs de Burgaro. Le comte, inquiet pour son prisonnier et craignant qu'on n'eût éventé sa retraite, le ramena clandestinement à Pise, et le logea
(\) (iiov. Vill., 1. X, c. cxxi.
dans sa propre maison, où il demeura encore ignoré jusqu'au mois d'août de l'année 1330. Mais alors, soit que des paroles indiscrètes eussent été proférées, soit que les précautions mêmes qu'on prenait pour entretenir le mystère de sa retraite éveillassent les soupçons, le bruit se répandit que l'antipape était caché dans la maison du comte Fazio. Sollicité par l'archevêque de Pise de rendre Rainalluccio, le comte nia d'abord qu'il l'eût chez lui ; mais à la fin, cédant aux importunités de ses amis, à la crainte qu'une plus longue résistance n'attirât sur sa personne et sur sa maison les censures de l'Église, il se décida à le rendre, et écrivit à Jean XXII qu'il était prêt à le lui envoyer au premier ordre qu'il recevrait de Sa Sainteté (1).
Pendant la longue durée de sa réclusion, Rainalluccio avait réfléchi sur lui-même, les illusions de sa fausse dignité s'étaient évanouies, et le repentir avait parlé à son cœur. Il écrivit au pape une lettre dans laquelle il confessait son erreur, le crime de ses schismatiques prétentions, réclamait l'indulgence du Père des fidèles, et s'offrait à faire une renonciation publique partout où on le jugerait à propos. Jean XXII répondit avec bonté à cette lettre suppliante, donna quelque consolation au pénitent, l'exhorta à ne point s'arrêter dans la carrière du repentir, à en apporter lui-même l'expression aux pieds du Saint- Siège apostolique (2). Il expédia en même temps à l'archevêque de Pise et à l'évêque de Lucques la commission d'absoudre Rainalluccio des censures qu'il avait encourues, s'il voulait s'expliquer d'une manière satisfaisante sur certains articles et revenir de bonne foi à l'unité de l'Église (3). Rainalluccio fit non-seulement en présence des
(*) Baluze, Vit», 1. 1, p. -143 et scq.
(2) Raynald, ann. 4330, n°» 3 et A.
(3) Baluze, loc. cit.
commissaires de Sa Sainteté, mais encore à la vue de toute la ville de Pise, qu'il voulut rendre témoins de la sincérité de sa pénitence, l'abjuration de ses erreurs, et reçut immédiatement l'absolution des censures (1). Avant de donner son consentement à l'extradition de son prisonnier, le comte Fazio avait stipulé qu'il aurait la vie sauve, et qu'on pourvoirait honorablement à sa subsistance par une pension annuelle de 3,000 florins. Jean XXII lie refusa rien (2). En conséquence, le 4 août 1330, l'antipape fut remis entre les mains d'un clerc de la maison du pape, et embarqué sur une galère provençale, sous la garde des soldats pontiiîcaux. Deux jours après, il abordait à Nice. De là, on le conduisit par terre à Marseille. Dans toutes les villes qu'il traversait, on l'entendait confesser publiquement ses erreurs ; et toutefois, malgré ses humbles aveux, les peuples le chargeaient de malédictions (5), tant était grande l'horreur que son schisme avait inspirée! Il arriva le 24 août à Avignon. Le lendemain, il parut au milieu du consistoire assemblé, en habit de Frère Mineur, la corde au cou, et, fondant en larmes, se précipita aux genoux du pape. Il voulut parler pour confesser de nouveau son crime et en implorer le pardon, mais, suffoqué par la douleur au bout de quelques phrases, la voix lui manqua et l'on n'entendit plus que ses sanglots. Le pape le releva avec bonté, détacha lui-même la corde qu'il avait au cou, l'admit au baiser des pieds, des mains et de la bouche, au grand étonnement des témoins de cette scène attendrissante. Puis il entonna le Te Deum, qui fut suivi d'une messe solennelle d'actions de grâces. Dans un second con-
(1) Raynald, ann. 1330, n° 10.
(2) Id.,n°7.
(3) Ubique in toto itinere ab omnibus populis in villis et in mita ti bu s maledicebatur antipapa. (Baluze, Vitœ, p. 144.)
sistoire, Rainalluccio prononça le reste de sa confession, et reçut de nouveau l'absolution des censures. On lui donna ensuite pour prison un appartement dans le palais même du pape. Là, éloigné du public, auquel il ne cessait pas d'être odieux, il selivra aux travaux de la pénitence et de l'élude, et y trouva des consolations qu'il avait en vain cherchées clans les illusions de sa dignité usurpée. Jean XXII lui envoyait des mets de sa table, et le traitait avec la plus grande douceur. Il vécut de la sorte un peu plus de trois ans. Après sa mort, il reçut une sépulture honorable dans l'église des Frères Mineurs d'Avignon (1).
Pendant que Louis de Bavière voyait les efforts qu'il avait faits pour troubler l'unité de l'Église se briser si honteusement pour lui, il éprouvait d'un autre côté combien sont fragiles les confédérations qui n'ont d'autre lien que les passions d'un parti. Rappelé en Allemagne par la mort de Frédéric, il s'était retiré de la Lombardie au commencement de Tannée 1350; mais déjà, avant que son armée eût franchi les Alpes, Azzo Viscomti, récemment confirmé par lui dans la seigneurie de Milan, avait déserté sa cause, et, guidé par de sages conseils, avait envoyé à Avignon des ambassadeurs chargés d'exprimer au pape le repentir des Milanais de s'être révoltés contre l'Église, d'avoir adhéré à un empereur condamné, souffert qu'il fût couronné dans leur ville, et favorisé le schisme abominable de Pierre de Corbière ; de lui jurer obéissance, respect et fidélité, et, à ce prix, d'obtenir la paix et l'absolution des censures, sous le poids desquelles ils gémissaient depuis quinze ans. Les mêmes ambassadeurs devaient demander l'évêché de Novarre
(1) Bâta, Vite, 1. 1, p. 444 et seq., et p. 712, ad notas. — Giov. Vill., I. X, c. CLxn.— Raynald, ton. 1330. n<" 2j et 26.
pour Giovanni Viscomti, qui venait de déposer le cardinalat des schismatiques. Jean XXII accueillit avec joie, le 26 septembre, les envoyés porteurs de cette mission pacifique, et, considérant de quelle importance était pour l'Église romaine un État qui, bien plus que tout autre, pouvait devenir le boulevard de l'Italie contre les entreprises futures de Louis de Bavière, il se hâta de retirer ses anathèmes. Le peuple milanais lit éclater une vive allégresse à la nouvelle de cet heureux préliminaire (1). Toutefois la paix définitive ne fut ratifiée qu'au bout de deux ans.
De son côté, Pise, en même temps qu'elle s'était débarrassée de Rainalluccio, avait également sollicité et obtenu sa réconciliation avec l'Église (2). A leur tour Rinaldo et Obizzo d'Esté, marquis de Ferrare, portaient aux pieds du Saint-Siège leurs plus humbles soumissions (3). Au milieu de ce mouvement de conversion, Rome ne voulu I pas rester en arrière; non contente d'avoir ignominieusement expulsé les schismatiques de ses murs et d'y avoir reçu, avec les plus grands honneurs, le représentant de l'autorité pontificale, cette ville envoya une solennelle ambassade à Avignon pour témoigner au vicaire de Jésus- Christ l'affliction qu'elle ressentait d'avoir adhéré un instant à Louis, ainsi qu'à son faux pontife. Cet exemple fut imité par Viterbe et Pistoie. Toutes ces villes obtinrent leur pardon (4). Ainsi l'ordre renaissait partout comme de lui-môme, et de ce terrible orage qui avait éclaté sur l'Italie, il ne restait plus qu'un douloureux souvenir.
Bientôt parut en Lombardie un prince qui y déploya
(1) Gualv. Flamma, Gesl. Aaaon., Murât., Rer. ilal., t. XII.— Giov. Vill., 1. X, c. cxliv. — Raynald, ann. 1329, n° 15.
(2) Raynald, ann. 1330, n° 27.
(3) Chron. Estense, Murât., t. XV.
(4) Raynald, ann. 1330, n° 40.
autant de désintéressement que Louis de Bavière y avait montré de cupidité. Ce prince était Jean de Luxembourg, fils de l'empereur Henri VII. Son père, en 1310, avait mis sur sa tête la couronne de Bohême, après lui avoir fait épouser Elisabeth, 011e de Wenceslas II, dernier souverain de ce royaume (1). Il n'y résidait point. Etranger à ses sujets par les mœurs autant que par le sang, il n'en était pas aimé et leur préférait les Luxembourgeois. Du reste, l'Europe entière était sa résidence, il la parcourait sans cesse d'un bout à l'autre, soit pour secourir ses amis, soit pour réconcilier des ennemis. Jean n'avait point ces talents et ces vertus qui rendent un souverain précieux à ses peuples, mais il possédait au plus haut degré les qualilés qui font les brillants chevaliers. Beau, galant, aussi noble de cœur que de physionomie, actif, infatigable, se jouant des dangers et des obstacles, il lui fallait des tournois et des champs de bataille. C'était là qu'il régnait véritablement et qu'il s'était acquis une considération qui le rendait le monarque le plus influent de l'Europe.
Jean se rendit à Trente vers la fin de 1350, pour y faire épouser à l'un de ses fds la fdle de Henri, duc de Carinthie et-de Tyrol, Marguerite Maultach, sa cousine et l'héritière de ce riche domaine ('!). Comme il séjournait à Trente, il reçut des députés de Brescia qui lui offrirent la seigneurie de leur ville sa vie durant, à la condition qu'il la protégerait contre les entreprises de Mastino délia Scala, qui, secondé par les Gibelins, la réduisait à l'extrémité. Jean accepta l'offre que lui faisaient les ambassadeurs, détacha avec eux trois cents chevaux, et envoya dire à Mastino délia Scala que, Brescia appartenant au roi de Bohême, il
(1) Dubrawii Uist. Bohemica, 1. XVIII.
(2) Bouincoulrius. Chron Moed., Nur.il., t. XII.