‹ Histoire de la papauté pendant le 14. siècle avec des notes et des pièces justificatives par l'abbé J. B. ChristopheChapitre 7 sur 60 · LES GUELFES ET LES GIBELINS · texte numérisé non relu

LES GUELFES ET LES GIBELINS

ne rabaissât la majesté de la tiare, et que la puissance d'un tel sénateur n'affaiblît l'autorité papale. Aussi exigea-t-il secrètement de lui la triple promesse qu'il n'accepterait la dignité de sénateur que pour cinq ans au plus : qu'il la résignerait aussitôt après la conquête de son royaume, et qu'après l'avoir déposée il ferait ses efforts pour la ramener au pouvoir du souverain pontife (1). Charles promit tout, et tint loyalement tout ce qu'il avait promis. Néanmoins, redevenu sénateur pour dix ans sous Clément IV, à l'époque de son expédition contre Conradin, il inspira plus tard à Nicolas II! des craintes assez sérieuses pourque ce pontife lui demandai encore le sacrifice de sa dignité. Charles d'Anjou ne pouvait rien refuser au Saint-Siège, auquel il devait sa fortune. Nicolas III en profita, dressa une constitution qui interdisait à l'avenir, à perpétuité, de choisir le sénateur parmi les tètes couronnées, et se fit élire lui-même sénateur pour sa vie (2).

Nicolas III appartenait à la maison des Orsini ; son administration fut courte, mais vigoureuse. Les Orsini prirent, sous son pontificat, une grande prépondérance. Martin IV, qui lui succéda, marcha sur les traces de Nicolas III. Il se remit en possession du sénatorial à vie, qu'il flt exercer d'abord par Pietro dei Conti et Gentile Orso. puis par Charles d'Anjou (5). Sous Martin IV et sous Honorius IV, quoique ce dernier appartînt à la maison Savelli, dévouée aux Colonna, les Orsini et les Guelfes conservèrent leur ascendant. Mais Nicolas IV, qui vint après Honorius IV, abandonna les traditions de ses prédécesseurs, et favorisa les Gibelins. Les Colonna prirent alors le dessus ;

(1) Vitale, t. I. p. 152 el seq.

(2) Raynald, ad ann. 1277, 75 el 76.— Vitale, t. I, p. 178. (5) 1d., p. 186 et 187.

ils eurent deux membres de leur famille dans le sacré collège, Pietro et Jacopo Colonna, et luttèrent de puissance avec les Orsini. Ils parvinrent même, en l'année 1290, à faire proclamer par le peuple, seigneur de Rome, Jacopo Colonna. Ce fantôme de prince fut un instant promené en triomphe par les rues de la ville, aux acclamations de la foule, qui l'appelait César (1).

Alors commença entre les deux maisons rivales une lutte sanglante et acharnée. Pendant les deux années d'interrègne qui suivirent la mort de Nicolas IV et l'administration flottante de Célestin V, Rome fut un théâtre d'émeutes, d'incendie et de carnage (2). En 1292, à la suite d'un combat terrible, les deux partis se décidèrent à transiger. Slefano Colonna et Orso de' Figli d'Orso furent élus conjointement sénateurs. Mais cette paix dura peu ; Orso étant mort au bout d'un mois, et Stefano Colonna ayant renoncé à sa dignité, les séditions recommencèrent. La ville resta six mois privée de sénaleur, c'est-à-dire sans gouvernement. A la fin, on élut Pietro di Stefano Gaëtano etOltone di Santo-Eustachio (3) ; mais l'administration de ces deux hommes, quoique pris dans le parti de la neutralité, ne ramena point le calme. Le désordre était à son comble, et la Papauté, d'ailleurs si faiblement représentée alors par Célestin Y, était menacée de perdre toute autorité dans Rome (4).

Cependant, vers la fin de l'année 120 î, cette honteuse

(|) I\omnni fecerunt dominum Jacobum de Columna corum domiuum, et per Romani duxerunt eum super currura, more imperatorum, et vocabanl eum Crcsarem. (Cronaca di Parma, ap. Mural . Script, rer. italic. t. IX, p. 819.)

(2) Boninconlrius. ap. Curtiuni, 1. VII, c. nu, p. 358.

(3) Vitale, 1. 1. o. 202.— Curtius, p. 359.

(4) Luigi Tosti, Storia di Bonifazio VIII, in-8°, 2 lom., Monte-Cassino. 1846, t. I, 1. I, p. 57 et seq.

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anarchie parut toucher à son terme. Benedetto Gaëtani fut porté, sous le nom de Boniface VIII, au siège que Célestin V, redevenu l'humble ermite Pierre Morone, avait laissé vacant par une héroïque abdication. Ici nous devons commencer à raconter les faits avec plus de détails. Tout le monde sait comment, après la mort de Nicolas IV, le conclave, pour mettre fin à un interrègne qui durait depuis dix-huit mois, avait porté ses vues sur le pauvre cénobite que nous venons de nommer. Mais celte élection extraordinaire était à peine acceptée, que déjà le sacré collège reconnaissait son erreur. C'était l'autorité du cardinal Latino Mallabranca qui avait, dans cette affaire, entraîné ses collègues (I) ; mais lui-même, naguère si profondément convaincu que la sainteté de Morone suffisait à tout, ne tarda pas à partager leur sentiment sur le choix qu'il avait conseillé. L'incapacité de Célestin V éclatait dans ses moindres actes. Arraché tout à coup aux extases de la contemplation, étranger au monde, à son mouvement, à ses passions, l'expérience des hommes et des choses lui manquait. À l'aspect de ce corps exténué par les macérations, de cette nature abîmée dans les profondeurs de la prière, de cette nature palpitante de l'amour divin et déjà céleste par l'habitude de ses communications avec Dieu, on aurait dit un ange ; mais, pour occuper la place éminente du vicaire de Dieu sur la terre, c'était un homme qu'il fallait, et un homme initié à tous les mystères, à tous les besoins, à tous les ressorts de la vie humaine. Pendant qu'enfermé dans une cellule qu'il s'était fait construire dans l'intérieur même de son palais, il vaquait à l'oraison, comme s'il eût habité sa chère solitude de Sulmone (2), tout était en confusion

(1) Ptolom&'i Lucensis llist. eccles., c. xxx. — Opus melricum card. S. Georgii, 1. Ii, c. i.

(2) Fabricala inlra palatium lignca cnmerula, concludcbat rcmovcbatque

dans le gouvernement de l'Église. Les curiaux abusaient de son autorité pour sanctionner des actes iniques, simoniaques. Les mêmes grâces étaient accordées à deux, trois, quatre personnes à la fois, et Ton employait à ce trafic scandaleux des parchemins marqués en blanc du sceau pontifical (I). Lui-même ne savait refuser aucune demande, et dispensait sans le moindre discernement les dignités ainsi que le trésor ecclésiastiques (2).

Charles II, dit le Boiteux, roi de Naples, aperçut bientôt ce qu'il y avait à gagner pour la maison d'Anjou avec un tel pontife, incapable, vu sa simplicité, de calculer la portéede ses actes. Il réussit d'abord à l'attirer à Naples (3). Là, entourant le faible vieillard de conseils intéressés auxquels il savait habilement prêter la couleur du bien général de l'Église, il lui fit faire une promotion de douze cardinaux, choisis parmi ses créatures les plus dévouées (4). Puis, sous le prétexte spécieux de prévenir le retour d'un interrègne comme celui qui venait d aflliger 1 Église, il l'engagea à renouveler la constitution de Grégoire X sur la rigueur du conclave. Ce décret fut immédiatement suivi d'un autre, par lequel le pape déliait Charles du serment qu'il avait fait, sur la demande des cardinaux, de ne point

se a turbis hominum, vacans Deo soîum instansque orationibus. (Maphanis Vegius, in Vila Cclcstini V.)

(1) Hinc factuni est ut Cclestinus deciperetur... propter inexperientiam regiminis, circa fraudes et versutias, quibus curîales multum valent. Unde inveniebantur grat'up facUe tribus, quatuor vel pluribus personis; raenibrana eliam vacua, sed bullata. (Ptolomaei Luc., Hist. eccles.. 1. XX'V.

c. XXXI.)

(2) Bzovius, ad annum 1294.

(3) Rpx Carolus ordinavit cum Cffilestino... quoû curîa transferrelnr Neapolim. (Ptolom. Luc, l. XXIV. c xxxi.i— SuIhIucIus Carolo... Parlhenopen dellexit iter. (Gard. S. Gcorgii Op. tiietr., t. III, c. ix.)

(4) Ptolom. Lue , lib. XXI, e. xix.

CÈLESTIN V. 75

retenir la cour romaine dans son royaume (1). Sans s'en apercevoir, Célestin livrait le pouvoir pontifical aux mains de l'artificieux monarque. Tout ce qu'il y avait autour de lui d'hommes sensés gémissait de cet abaissement de la Papauté. On y parlait même librement d'une abdication comme du seul moyen capable de remédier au mal (2).

Ces discours arrivèrent jusqu'aux oreilles de Célestin, et tirent sur son esprit une impression profonde, que vint augmenter encore un avis émané d'un religieux mineur, auquel ses talents, ses vertus, ses fautes, les excentricités de sa vie, ont acquis une singulière célébrité. Ce religieux, connu sous le nom de Jacopone da Todi, était né dans cette ville. Sa famille, celle des Benedctti, y tenait un rang distingué. Son vrai nom était Jacopo, mais on le changea plus tard, par dérision, en celui de Jacopone, c' est-a-dire <jrand Jacques, à la suite de certaines folies qu'il se permit publiquement, dans un moment de ferveur, pour se faire croire insensé. 11 exerça d'abord la profession de jurisconsulte avec éclat, et se laissa aller aux écarts d'une vie mondaine. Mais, ayant perdu, par un affreux accident, une épouse qu'il aimait avec passion, il se convertit, et embrassa le tiers-ordre de Saint-François. 11 eut beaucoup à souffrir de la part des religieux, qui le croyaient réellement insensé. Il ne se plaignit jamais de leur mépris, et s'en servit merveilleusement pour se former à l'humilité. De tous les souvenirs du siècle, Jacopone n'emporta dans le cloître que l'amour des lettres. L'héroïsme de son abnégation n'avait pas été jusqu'à le dépouiller de ce bien. Au milieu des travaux de la pénitence et des fonctions les plus basses de la vie religieuse, il trouvait du temps pour écrire des vers,

(1) Luigi Tosti, t. I, p. 63.

(2) Multum stimulabanteum ul papatui cederel. (Plolom. Luc, 1. XXIV.

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