DÉMÊLÉ DE BONIFACE VIII AVEC PHILIPPE LE BEL. |0I
Nous yenons de voir que Philippe le Bel avait enfin remis entre les mains du pape le soin de termina* son différend avec Edward I". Bonifaco, donc, ayant reçu le compromis des deux monarques, rendit la sentence arbitrale qui devait rétablir la paix entre eux, et la fit porter à Paris par Tevéque de Durham, représentant de l'Angleterre à Rome. Peut-cire le choix de ce légat, pris parmi les sujets de son emiemi, blessa-t-il la iierté nationale du roi de France. Il y eut autre chose : cette sentence n'était conforme qu'à la plus rigoureuse équité. Le pape s'y efforçait de rétablir l'étal des choses tel qu'il élail avant la la guerre. Philippe, au contraire, victorieux en Flandre, s'était flatté d'autres espérances, et, dans le premier moment de déception que produisit cette sentence, il souffrit que le comte d'Ailois, son frère, l'arrachât des mains de l'évéque de Durham et la jetât au feu en sa présence, tandis que lui-même déclarait qu'il n'accomplirait aucun de ses articles (1).
Ce n'était là sans doute qu'un mouvement de vivacité sans conséquence, car l'accord dicte par le pape fut observé (2); mais il ne laissa pas que de produire son impression, que d'autres actes, acccfnplis sur ces entrefaites, ne contribuèrent point à effîîcer. Les archevêques de Narbonne comptaient, au nombre de leurs droits, celui de recevoir l'hommage des vicomtes de cette ville. Soit honte de s'abaisser devant un prêtre, soit orgueil de ne vouloir relever que de la couronne, Amalric, en succédant au vicomte Aimery, son père, mort en 4298, rendit hommage au roi, qui l'accepta. Le prélat, alors Gilles Ayeelin,
(i) Atrebas raptas ex manibns episco)»î litteras pape ansu temerario ign dédit; qainimo rex ipse nlbil eonim quœ pontifex pronuntiarat se sena* tnram alBnnavii.— (Meyer, Annal. Plandris, 1. X. p. 87.) Rubeo, p. 156.
{%] Thom. Walsing., in Edward., ann. 1300, p. 45*
102 HISTOIRE DE LA PxVrALlTK, LIV. I.
se plaignit à Philippe le Bel de celte usurpalion, mais sans succès. Le concile de la proTince de Narboime se réunit alors h Bëziers, et cette assemblée envoya à Paris une dé-
putatioa pour demander une réparation du préjudice que la démarche du vicomte causait aux droits de l'Église de Narfoonne. Le concile ne fut pas écouté, et Boniface luimême menaça vainement d'interposer son autorité dans cette affaire (1). Ce n'est pas loul : le pape ayant fulminé un interdit contre les évéques de Poitiers et de Laon, Philippe, toujours avide d'argent, parce qu'il était assiégé de besoins, saisit celte occasion pour meHre la main sur les revenus de CCS églises, comme si elles eussent été vacantes. Il retenait encore à Robert de Courtenai, nouvdlement élu archevêque de Reims, ceux qui avaient couru durant la vacancede son siège. I/injustice était notoire: néanmoins, ce ne fut qu'avec la plus grande peine que Boniface put faire la cher prise au roi (2). Au reste, ces derniers faits n'étaient que les plus saillants parmi ceux que se permettait Philippe envers le clergé français ; car, au mois de janvier 1299, le pape se crut obligé de lui écrire pour se plaindre que, sous le prétexte d'une décime qu'il avait accordée à Sa Majesté pour les besoins de son royaume, ses officiers exerçaient de toutes parts d'intolérables exactions (3).
Il y eut plus encore. La guerre ayant recommencé avec la Flandre, Charles de Valois entra dans ce pays à la tête de rarniée royale, et y fit de rapides progrès, car la victoire suivit constamment ses drapeaux. Guy, abandonné de
(1) Dom Vaij^selte. Uist. générale du Languedoc, l. IV, p. 98.et suiv. — Raynald, ann. i3f)0. 17.
(2) BaillcU Ilist. du démêlé, p. 64 rt 05.
(5) Diversas ol Uicluosas EcclcsiiT gallicaïuT qucrelas accepimus. qiiod muUa et grandia, quinimo intolcrabilia gravaminn, prajteitu concessionis hujusmodi, ecclesiis... irrogari ^liulla : Dudum Celsitudiui, ap. Raynald, ann. t299, n» 25.
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DÉMÊLÉ DE BO?iIFAGE YIU AVEC PUiUPPE LE BEL. 103
868 aHiës, battu de toutes parts, et réduit à se défendre
dans Gand, sa dernière place, veut prévcnii mie ruine entière. Dans ce dessein, il entre en négociations avec le prince français. Les conditions de la paix sont acceptées, le traité sîgfné. Le comte ouvre alors les portes de sa capitale à Valois Luiiune à un ami. Mais ce dei uier n'y est pas plutôt entré, que la ville est livrée au pillage, que le comte et ses enfants sont saisis di envoyés à Philippe le Bel» qui les punît par la captivité de s'être confiés à la loyauté de son frère. La justice et Thonneur criaient vengeance. Plus tard, les Flamands vengèrent cette perlidie par la destruction presque entière d'une armée française, à Courtray. Mais, pour le moment, enveloppés par les légions victorieuses de Yalois, et trop faibles pour renuiei*, ils se contentaient d'en appeler au pape, et celui-ci redemandait en vain ses illustres captifs (i).
A tous ces griefs vint s*en ajouter un dmiier, plus compliqué encore que les autres. Quelques historiens anciens ont écrit que fioniface, voyant les grands vassaux de l'Empire se déclarer contre Adolphe de Nassaw, roi des Bornai ns, avait, dans la ferveur d'une réconciliation récente, et pour la cimenter, promis à Philippe le Bel, au cas d'une révolution favorable, d'élever k Tempre ce même Charles de Valois, vainqueur de la Flandre. Sur ces entrefaites, A<lnlphe ayant été déposé et tué, un de ces historiens lyoule même qu'après l'élection d'Albert, duc d'Autriche, concurrent d'Adolphe et son meurtrier, Boniface avait pris l'avis de son conseil pour exécuter ses proj( ts à l'égard de Valois, mais que de hautes représentations, des difficultés imprévues et la répugnance constatée des Aliemands pour un empereur qui n'appartiendrait point à leur nation, Ta-
(i) Cbronic. germ., ap. f istorium, t. UL~ Chrome. GulLiel. de Naogiae.
104 BlSTÛiRË D£ LA PAPAUTE, UV. 1.
vaient empêché de les réaliser (1). L'absence de témoignages positifs sur ce dessein j^rétendii, le peu d'avantages qu'il offrait au pape» porteraient à croire que les historiens n'ont écrit que sur de simples ouï-dire, et non sur des renseignements sûrs. Ce qui est vrai pourtant, c'est que Buiiifai o refusa oonstamnient de coiiiii iner F élection de r Autrichien, eti'on raconte que, quand ses ambassadeurs se présentèrent à lui pour solliciter la confirmation de son élection, le pape refusa de les recevoir, et leur fit répondre qu'il n'élail pas dijinicde IVinpire, celui qui avait ôté la vie à son seigneur Ce qui est vrai encore, c est que Boniface affectait une prédilection spéciale pour Charles de Valois ; qu'il demanda au roi, son frère, de l'envoyer en Italie, pour y comprimer les factions, de jour en jour plus turbulentes; que ce prince y accourut en Tannée 1301; qu'il fut reçu par le pape et les cardinaux avec toutes sortes d'honneurs ; que Tempire deConstantinople lui fut donné, le vicariat impérial de la Toscane et de la Romagne confié, et que Boniface méditait à son égard les plus vastes projets (3). Toutefois, pendant que le chef de l'Église s'occupait ainsi d'élever un prince français, frère du roi, Philippe, par une conduite inexplicable, s'abouchait le 8 décembre 129d, à Vaucouleurs, avec Albert d'Autriche, et, dans cette entrevue, concertée d'avance, concluait avec lui une alliance offensive et défensive, qu'il forlili;i]t encore par le mariage de sa sœur Isabelle avec le iils de T Autrichien (4) .
(1) Giovanni VUlani, 1. Vlll, c. xlii. — S. Antoninug, t. III, c. vin, p. 21.
— Ghronic. germ., ap. Pislor., t. III.
(2) Thrillieni. Ctironic. Ilirsaug., adann. 12d9. — Ghronic. germ., 1. 111. — Francisci Pipini Ghronic, 1. IV, c. xli.
(3) Continuât. GulHcl. deNang., in Spicilegio Dach., t. III. — Oiario délia citta di Roraa da Stepliano Infessura. ap. Murât., t, Itl. pari. II, p. 4.
(4) Uist. Australis, ap. Archer., t. I. — Slruvius, Corpus historias germanicœ, 1. 1, p. 657. — Ghronic. Guillelmi de Naog.
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DËUÈLÉ DE BOr^IFAGË Viil AVEC PHILIPPE LE BEL 105
Or, une pareille alliance, faite dans le temps que le pape refusait de reconnaître Albert et flétrissait si justement son ayénement à la couronne impériale du nom d'usurpation, n'étaît-elle pas une injure? D'ailleurs, Philippe le Bel protégeait ouvertement h's Gulonna et leur ouvrait Tentrée de sa cour (1). C'est ainsi que s'amassaient les tempêtes. Rien n'éclatait encore, il est vrai, mais il était aisé de prévoir qu'une explosion n'était pas éloignée.
Les derniers jours de Tannée 1300 virent arriver à Rome un ambassadeur français, Guillaume de Nogaret, baron de Cauvisson, alors un des conseillers les plus intimes du roi, et (pii devint plus tard chancelier de France. Ce seigneur était chargé de communiquer à Sa Sainteté la nouvelle officielle du traité conclu entre son maître et le nouveau roi des Romains, et de l'informer que toutes les précautions pour le maintien de la paix en Occident étant prises, les deux monarques allaient s'occuper désormais activement de la guerre sainte ; nouvelle que les ambassadeurs d'AIberf, présents à lîonic, devaient aussi confirmer. Le traité, déjà connu par la voix de la renommée, avait produit son effet. Boniface avait facilement entrevu dans r alliance des deux souverains une I igue contre lui-même (2) . Ce fut d'abord le mépris qu elle lui inspira, mais l'indignation succéda bientôt au mépris, et l'on dit (car les témoignages positifs manquent à cet égard) que, dans ses entrevues avec les représentants des deux cours, il exhala des plaintes amères contre Philippe le Bel, s'efforça de rompre l'alliance formée, improuva hautement l'élection du duc d'Autriche, et le menaça même des vengeances
(1) Amalric, Aug. in Bonî&c., ap. Hurat., 1. 111, part. II, p. 435. — Giovanni Yillani, L VIU^ c. un. — Ferretus Vicentinus, 1. VIII.
(2) G*est )a remarque de Stmve, 1. 1, p. 637.
106 niSTOIRE DE LA rAPALTÉ, LIV. I.
du SainlrSi^ge, s'il ne rendait la Toscane à rÉgUae(4). L'indignation du pontife était juste au fond. Blessé k l'endroit sensible, il availbien le droit de s'en plaindre. Mais Guillaume de Mogarel, au lieu de chercher à l'adoucir, ailecta, pour ce qui concernait la France, de ne voir dans les récriminations de Boniface que l'intention de nuire au roi. Nogaret était uu de ces vils courtisans qui placent leur honneur à s^vir les passions de leurs maîtres. Il oublia dans cette occasion le respect qu'il devait au chef de l'Eglise, porta rinsolencc jusqu'à censurer sa conduite privée, et à lui donner des avis. A la fois surpris eliiTité, Boniface demanda à l'ambassadeur s il avait ordre de lui tenir un pareil langage : «Non, saint père, repartit Noga* « ret, le zèle seul de la religion, du culte divin, et la prévia sion de malheurs futurs, me l'ont inspiré (2). » L'histoire ne nous a point transmis la réponse du pape à tant d'audace et d'hypocrisie. On peut toutefois la conjecturer à la haine viulente que nous verrons Nogai et déployer plus tai*d contre le pontife.
Cependant une chose tenait au cœur de Boniface, c'é» t(iil 1(1 guerre sainte. En conséquence des ouvertures que Nogaret avait été chargé de faire, il crut devoir entamér des négociations avec le roi de France, et il lui dépécha, au commencement de l'année 4501, l'évéque de Pamiers, Bernai d «le Saisset (3). Malheureusement la croisade n'était pas le seul point douf le nonce avait ordre d'entretenir le roi, il devait encore {H*esser la mise en liberté du comte de Flandre et de ses enfants, interdire, pour tout autre but que celui de la guerre sainte, l'ei^ploi des décimes levées sur les biens du clergé, défendre la sai-
(1) ilisl. du diQ'érend, p. 8.
(2) Id., loc. cit.
{5) Id., p. 9.
DÉMÊLÉ DE BOmPACE VIII AVEC PHILIPPE LE BEL. 107
sie des revénus des sièges vacants au profit du trésor royal, et la violation des libertés ecclésiastiques, abus dont la renommée ne cessait d'accuser Philippe le Bel (\), L'impartialité oblige de dire que, pour accomplir une mission aussi délicate, Boniface aurait pu faire choix d'un négociateur plus capable que l'évèquc de Pamiers. Ce prélat avail eu avec le comte de Foix et avec Philippe le Bel lui-même, sur rindépendance de sa ville épiscopale, des qu^elles do&t le souvenir n'était point effacé (2), et qui en faisaient un per-* sonnage peu agréable à la cour de France. Mais, quel que fût le caractère personnel de Bernard de Saisset, quels qu'aient été ses précédents, rien ne prouve, si ce n'est le témoignage infiniment suspect des ministres du roi, qu41 se soit comporté à la cour .ivt c une insolence qui ait obligé de l'en expulser. U fallait à Philippe le Bel un scandale pour jeter Todieux sur le pape, et il en saisit merveilleusement Toocasion. Cependant, comme cette conduite extraordinaire envers un légat du Saint-Siège avait besoin d'être motivée, on chai'gea Richard Neveu, archidiacre d Auge, et Jean, seigneur de Péquigni, vidame d'Àmiens, d'aller, en qualité d'inquisiteurs, dans la sénéchaussée de Toulouse, faire de secrètes informations sur les actions de Bernard de Saisset (3).
Les deux commissaires passèrent une partie de l'année 4304 à recueillir les dépositions de vingt-quatre témoins, • dont le principal était le comte de Foix, ennemi personnel de l'évêque de Pamiers, qui attestèrent, dit-on, que ce dernier avait déclaré souvent que le roi ne valait rien ; qu'il venait de bâtards ; qu'il n'était ni homme ni béte, mais un fantôme; qu'il était faux momiiiMUi ; qu'il n'y avait dans la cour idâ i^ rance que fourberie et corruption ; de plus,
(1) Spoiide Annal., ann. i301. n" 5.
(2) nist. du Languedoc, l. IV. p. 88.
(3) Preuves du 4iiréreud, p. 628.
108 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. l.
que ledit évéque de Pamiers avait fait tout son possible pour fomenter la guerre avec TAngleterre, et pousser à h\ révolte plusieurs grantls du royaume, notamment le comle de Foix, le comte de Comminges (1). Bernard, en homme froissé dans ses intérêts par la cour de France, avait bien pu commettre des indiscrétions, mais aucune déposition ne prouve ([u'il fût vraiment coupable de ce dont on l'accusait. Plusieurs témoins ne comparurent que pour le justifier sur les principaux chefs, et le témoignage du comte de Foix était récusable. D'ailleurs, la plupart des arlîclcs incriminés étaient simplement ridicules et ne méritaient pas l'honneur d'une procédure.
Bernard de Saisset, averti qu'on faisait une enquête contre lui, se préparait à aller à Rome chercher luie protection auprès du pape, quand, le 12 juillet, au milieu de la nuit, le vidame d'Amiens vint le citer à comparaître devant le roi dans le délai d'un mois, plaça ses biens sous le séquestre, et emmena avec lui à Toulouse quelques-uns de ses gens, pour arracher d'eux, par le moyen de la torture, quelque charge contre leur maître (2). Deux mois après, Jean de Burlas, maître des arbalétriers, le sénéchai de Toulouse et deux sergents royaux accompngnaient r évéque à la cour, sous prétexte de lui faire honneur, mais, dans le fait, pour s'assurer de sa personne (5). Il compa* rut, le 24 octobre 1301, devant le conseil du roi assemblé à Senlis, et composé des archevêques de Narboune, d' Auch, des évéques deBéziers, de Maguelonne, d' Auxerre, de Beauvais, du Puy, de Troyes, et de plusieurs comtes, barons et
(1) Martenne, Thésaurus anecd., 1. 1, p. 1330 et seq.— Preuves du différend, p. 651 et seq.
(2) Marlen., Thésaurus anecd., p. 1520 et seq.
(5) Potins. Ht dtccbntur, causa custodiœ, quam honoris. (Maiten., Thésaurus auecd., p. 1322.)
DÊHËLÉ DE BONIFAGE VUl AVëG PHIUPPE LE BEL. 109
chevaliers. Ce Ait Pierre Flotte, seigneur de Revel, alors chancelier, qui proposa les chefs d'accùsation. L'évêque,
les ayant entendus, les nia tous; ce qui souleva parmi les membres de ce tribunal de courtisans une telle colère, que plusieurs s'écrièrent en s' adressant à Taccusé : iVom nesor vamàqwnil tienlqmn(mmv(mmasmcrionisur rhmre{\)\
Après cette clrange scène, Bernard de Saisset, déclaré coupable, fut, sur la réquisition de Pierre Flotte, remis entre les mains de F archevêque de Narbonne, son métropolitain, pour être gardé (3). Hais ici, Gilles Aycelin, qui s'était montré faible lorsqu'il s'était agi des intérêts de son Église, déploya une énergique fermeté pour défendre l'immunité ecclésiastique, si odieusement violée dans la personne de révéque de Pamiers. Il refiisa hautement de voir en lui un prisonnier, défondit qu'aucun sergent d'armes couchât dans sa chambre, et déclara devant le roi que le pape seul était son juge, et qu'on devait lui donner un sauf-conduit pour se rendre à Rome. Cependant, sur une délibération des prélats qui se trouvaient à la cour, Gilles Aycelin consentit à le garder jusqu'à la notification de la volonté du pape (5) .
Elle ne se fit pas longtemps attendre. Boniface, instruit de ce qui s'était passé en France, écrivit le 5 décembre au roi : que la détention de l'évéque de Pamiers, même sous la garde de Tarchevêque de Narbonne, était intolérable; qu'en conséquence il suppliait Sa Majesté de mettre le prélat en liberté, et de lui permettre de se rendre en cour de Rome (4). Philippe nomma une ambassade pour
(1) Quid tenet nos quod non ioteriicimus te stalim? (Marten., p. 1523.)
(2) Preuves du différend, p. 656.
(5) Marten., Thésaurus anecd., t. I, p. 1324 et seq. — Preuves du difiu rend, p. 630.
(4) Vtmw da difiérend, p. 661 . ^ Bulle : Secundum divina.
m HISTOmS DE LA PAPAUTi» LIV. t.
porter h Rome sa réponse à celle lettre du pape : c'était le rapport des procédures faites à la cour de France contre l'ëvéque de Pamiers (1), Le chef de cette ambassade fut ce même Pierre Flotte, qui venait de remplir la fonction crac- ' cusateur devant le Iribunal de Senlis. Philippe le Bel ne pouvait en choisir un plus dévoué à sa politique^ plus ennemi du prélat accusé, et plus ()[)posë aux vues généreuses de Boniface. Pierre Flotte rendit compte de sa mission en plein consistuue. 11 représenta d'abord au saint-père que, si le roi» son maître, consentait à lui communiquer l'accusation intentée à Tévéque de Pamiers, ce n'était pas qu'il n'eût le droit de procéder conlrc ce prélat, mais parce qu il voulait imiter la déférence de ses prédécesseurs envers l'Église romaine, et leur respect pour les libertés et les privilèges ecclésiastiques ; puis il demanda au pape de punir lui-même son légat, en dégradant de la dignité épiscopale cet homme de mort (2), dont la vie passée ne faisait concevoir aucune espérance pour l'avenir (3).
Boniface comprit aisément aux jKii olcs de Pierre Flotte •qu'on voulait le rendre complice lui-même de sa propre humiliation, et il n'eut garde d'ajouter foi à un rapport que la haine seule avait dicté. Quelle fiit, toutefois, sa réponse au message de l'ambassadeur? Aucun monument ne nous Ta transmise ; mais il est facile de la deviner. Philippe le Bel l'avait prévue dans les instructions données à Pieiic Flotte (4j, et Boniface l'avait déjà écrite dans sa bulle, en exigeant la mise en liberté de l'évèque, et l'évocation de son affaire au tribunal apostolique* 11 est permis de croire
(1) Preuves du différend, p. 625.
(2) Virmertis.
(Q-Prauves du différend, p. 690.
(4) U., loc. cit.
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BÉMëLë D£ BONiFAGfi YIU AY£G PHIUPPB LE BEL III
que, sur ce point, devenu si délicat, on serait parvenu à s'entendre avec un négociateur habile. Mais Pierre Flotte, forflié à Técole de Nogarèt, s' imaginait qu il était de la dignité d'un ministre français de ne parler qu*ave& hauteur et do brusquer toutes les convenances. Un liistorieii assure qu'à ia suite d'une explication, le pape, impatienté du ton impérieux de Tambassadeur, lui fit entendre qu'il avait en main la double puissance du temporel et du spirituel ; à quoi Flôtte répondit : a Fort bien, saint père ; mais celle a de Votre Sainteté est seulement nominale, tandis que celle «démon maître est réelle (I). » Imprudente bravade que Philippe le Bel n'avait pas dictée, et qui n'était propre qu'à soulever de funestes colères.
Cependant l'affaire de Tévéque de Pamiers avait réveillé dans Tesprit de Boniface tous les griefs tant de fois et si inutilement reprochés à Philippe le Bel. Fatigué de ia tyrannie que ce monarque exerçait sur le clergé de ses Ëtats, il avait enfin résolu d'y mettre un terme (2). Le jour lAême où il écrivit la bulle qui protestait contre la détention de Bernard de Saisset, quatre autres avaient été également expédiées* Dans la première de ces bulles (o), il révoquait toutes les grâces et tous les privilèges concédés au roi pour la défense de son royaume, et suspendait tous les privilèges accordés personnellement au roi et à ses successeurs, ainsi qu'aux ecclésiastiques et laïques composant son conseil, attendu que ces privilèges et ces grâces
(1) Thomas WaUmjjiliam, Upodigma Ncuslrhe, p. 88.— Sponde Ann., ann. iSOI, n° 7.
(2) Rex, ubi intellcxit pontificis animum a se alienatum, jus ecclesiasticum qaod papae erat, sibi vindicabat, sacerdotia et epSscopatus conferebat qnibns plaçait, quod prtelatos oognomat pontifici pafrocîoari, deposuU, eorum prxlaturas aliîs eonftrens; diripuil etîam opulentiores episcopatni. (Germanicnm Chronicon Mutii, ap. Pistor, t. III.)
(5) Bulle : Salvator mnndi.— Preuves du différend, p. 4S.
ut HISTOIRË DE U PAPAUTE, UV. 1.
avaient été la source de beaucoup d'abus. (Voir aux Pièces justificatives, if 4.)
La seconde et la plus considérable de ces bulles était la fameuse constitution, qui commence par ces mots : Àui' mita filù Le pape y pose en principe que le Seijfneur Ta placé au-dessus des rois et des empires, pour arracher, détruire, dissiper, édifier et planter, lui, quoique faible en mérites, le jour où il reçut sur ses épaules le joug de la servitude apostolifpie. Puis il ajuute : « Que le roi ue se « persuade pas qu'il n ait de supérieur sur la terre que « Dieu» et qu'il ne soit point sujet du pape. Celui qui pense c< ainsi est un înOdèle. » Après ce préambule, viennent les griefs de Bouiface contre le roi. Il Tnccuse de pourvoir aux bénéfices, canonicats, vacants en cour de Rome, sans la permission du Saint-Siège, auquel de telles provisions appartiennent ; de ne vouloir, soit au dedans, soit au dehors de son royaume, d'autre juge que lui-même des injustices qu'il commet, ainsi que ses ministres ; de saisir arbitrairement les biens ecclésiastiques, de s'approprier les revenus des églises cathédrales durant la vacance des sièges, abus qui n en est pas moins odieux, quoiqu'il l'ait décoré du nom de regak ; d'altérer les monnaies, d'accabler ses sujets d'impôts intolérables. «Nous avons sou- « vent, poursuit le pape, averti le roi pour le r.iiuener au de- « voir, et cela sans succès. C'est pourquoi nous ordonnons « aujourd'hui aux évéques, archevêques, abbés, chapitres c( des églises, docteurs en théologie, de se rendre auprès de « notre personne au mois de noveml)re de la prochaine an- « née, aiin de pouvoir, aidé de leur concours, aviser à la « réforme du royaume et au rétablissement du bon ordre. « Nous prions le roi d'envoyer à cette assemblée, s'il le juge t< à propos, des lionmies fidèles el consciencieux.» Les deux autres bulles étaient adressées aux prélats, abbés, doc-
BÉMÉLi DB fiONlFAGE VUi AVEC PHILIPPE LE BEL 118
leurs en théologie, et autres ecclésiastiques de France, et contenaient seulement pour eux l'invitation de se rendre au concile indiqué dans la constitution Au9CuUa fili (1).
Toutes les colères du Gallicanisme se sont déchaînées sur cette constitution. On l'a accusée d'être injurieuse à la majesté des rois, irritante pour Philippe le Bel, et de contenir cette maxime inouïe avant Boniface VIIl : que le pape, en sa qualité de yicaire de Dieu sur la terre, est le maître de tous les royaumes du monde (2). Nous avons lu et relu cette bulle dans toutes les éditions qui en ont été faites, et nous n'y avons trouvé ni hauteur, ni injures, ni menaces. Le ton en est vigoureux, à la vérité, mais modéré jusque dans les reproches. Boniface n'y dit point que le pape est le maître des royaumes, mais que le pape est élevé au-dessus de ceux qui gouvernent les royaumes pour les forcer à suivre les voies de la justice. Et, certes, quand des écrivains modernes, eiiiieinis de l'Ëglise catholique, n'ont pas craint de dire hautement : « qu'il serait « plus heureux pour les peuples que les souverains reconc< nussent au-dessus d'eux un pouvoir venu du ciel, qui les « arrêtât dans lu route du crime (5j; qu'il serait a désirer ce que les ecclésiastiques reprissent leur ancienne autoa rité , et qu'un interdit et une excommunication fissent « trembler les rois et les royaumes comme au temps de a Grégoire VU (4),» la doctrine de la bulle AmcuUa fili pouvait-elle surprendre Philippe le Bel? Mais ce monarque avait autour de lui des hommes pervers, qui s'efforçaient
{i) Balles : AntepromoUonem et Vos unrrersos.— Pream du différend,
p. S5 et 54.
(2) Uist. da différend, p. 10. — Baillet, Hist. du démêlé, p. 96 et suiv.
(3) Sismondi, Hist. des républiques itaUennes^ t iV, p* 189.
(4) Leibnits, 9 lettra à M. Grimsret.
144 UISTOIAE DE U PAPAUTE» liV. i.
de traYestir la vérité pour la rendre odieuse, el le pire de
tous, Pierre Flotte, y réussit dans cette occasion.
Boniface avait confié ses bulles aux mains de Jacques des Normands, archidiacre de Narbonne et notaire apostolique, pour les porter à Paris. Mais avant que ce nonce prît a roule de Fi aiice, où il arriva au commencement de l'année 1502 (1), tout était déjà préparé pour r^re sa mission inutile. Pierre Flotte, de retour de Rome, avait su exciter les plus funestes passions. Grâce à son infernale ruse, le public et la cour lisaient avec indignation une petite bulle que nous retrouvons dans les actes du temps, et dont voici la teneur : «Boniface, évéque, serviteur des serviteurs de « Dieu, à Philippe, roi de France; craignez Dieu et gardez « ses commandements : nous voulons que vous sachiez « que vous nous êtes soumis dans les choses tempordles c< ^ spirituelles; que la collation des bénéfices et prébendes « ne vous appartient en aucune luanièrc; que, si vous avez « la garde de quelques-uns de ces bénéfices pendant les va-
cances, vous êtes obligé d'en réserver les fruits aux suo- « cesseurs; et, si vous avez conféré quelques-uns de ces bé- « néfices, nous déclarons nulle une telle collation, et cas- . a sons tous les actes qui en auront été la conséquence. Nous « réputons hérétique quiconque croira autrement (2).»
Quoique cette pièce soit dans tous les historiens qui ont écrit sur ce triste démêlé, quoiqu'elle soit dans la Glose du droit canon, il n'y a que les hommes qui ne reculent devant aucune calomnie qui osent la regarder comme une production de Boniface (5] . Sa brièveté afiectée, le ton im-
(1) Rubeo, p. -182.
(2) Preuves du différend, p. 44.
(3) Notamment Sponde, ann. 1501, n** 14, et Pierre de Marca, de Concordia sacerdotii et imperii, L IV, c xvi,i^4yqui]aG0]iiiiiàreiitCMUDe apocryphe.
msÈsi ne; maern viu Am puiuppe im bel. iiç
pféfieui, dur et offensant, qui y règne, ne re$seiï)bl§ «ttGUiie manière au style usité dans la nfiuf vm^m^f ton de w^blesse et de dignité qni distingue en gâiéral la correspondance de Boiiiiace VIII, D'ailleurs, Jacques des Normiuadâ nia copstammejgyt avoir annoncé roi de France, soit de vive voiz, soit par écrit» rien de semblable aux premiers mots de cette petite bulle (1). De plus, les cardinaux, en corps, protestèrent et dans le consistoire ei dans une note ofiicielle oontre cette indigu^ pièce (2) ; 9t Boniface Ivii-aême aoe^isa nc^ménient Pi^e Flotte d'en être Tauteur (3).
Le mal que produisit celle pièce apocryphe, dans le public comme à la cour« devint irréparable, j^près une^délibération où furent appelés Pierre Dubois, avocat du roi à Goutances, et le procurenrderUniverBité(4), Philippe le Bel fépojidit par une lettre que le temps a malheureusement éfw^^é&f et qui n'e^t q^'^ne triste parodie de i'Qçrii préfité. filie Qommence par ces mots : ccPhilipic . park grâ^ « de Dieu, roi des Français, à Boniface, se donnant pour « ^uverain pontife, peu ou point de salut. » Lçi suite répond A d^bij^ ; « Que votre grande fatuité saebe quis noua ne « gommes soumis à personne dans les choses tenq)orcdle8* « La coUatian des bénéfices et prébendes vacantes, ainsi
(1) Voîumus vos pro oerlo lenere . (\mà noslcr S. Ponlifex nunquam scripsit régi, quod de regno suo sibi suhesse lemporaliler, illudque ab ep ieoere deberct : cl magister Jacobus aichidiâconus Narho., notarius et Huncius, sicut consLanter affirmât, ipsi D. régi, hoc ipsum vel simile nunquam verhaliler nimciavit, aut scripto. (Lettre des cardiuaux a la noblesse de France, Preuves du différend, p. 63.)
(2) Dicilur quod uiia alla lillfra fuit iiiiasu. domiiui voi^'i-, iiescio unde venerit illa liUura. sed scio quod ptr fratres sacri collegii iiua foil nussa. (Opinion du cardinal de Porto, Preuves du différend, p. 75.)
{ôj Isle Peicus litleram nostram... falsavit, seu £alsade ea confixit. (Opinion du pape, Preuves du différend, p. 77 .y (4) Preuves du différend, p. 45
m HISTOIRE IS L/L PAPAUTE» UT. I.
« que le droit d'en percevoir les fruits, nous appartienne nent en Yertu de notre prérogative royale ; les provisions « que nous avons données et donnerons sont valides pour « le passé et pour ravenir, et nous en maintiendrons les «possesseurs envers et contre tous. Mous réputous in- « sensé quiconque pense autrement (4). »
On éprouve un sentiment douloureux à la vue de cette œuvre déplorable d'un grand roi qui s'abaisse aux injures envers un pape ; et, pour excuser Philippe le Bel d'un tel oubli de sa dignité, nous voudrions qu'il fût possible de dire que la même main qui supposa la bulle de Boniface a supposé la lettre du roi. Mais, malheureusement, toutes les preuves se réunissent pour faire de celle-ci une pièce authentique (2).
Jacques des Normands parut à la cour au moment où Ton y était sous la première impression de Técrit de Pierre Flotte. Il y fut mal reçu. On interpréta la bulle AuseuUa fUif qu'il apportait, dans le sens de la fausse bulle (3)» et, pour lui montrer le mépris qu'on en faisait, le dimanche après roctave de la Purilicalion, c* est-à-dire le H février, en présence de toute la noblesse qui se trouvait pour lors à Paris, on livra cette bulle aux flammes. Ce fut, dit-on, le comte d'Àrtois lui-même qui la jeta dans le feu, et mérita ainsi le litre de digne satellite de de Flotte, que lui donne le pape (4). La nouvelle de cet attentat inouï fut ensuite proclamée à son de trompe par toutes les rues de la ville (5).
{i) Preuvei du différend, p. 44.
(2) BaUlet, Hist. du déméU, p. HS.
(5) Lettre des prélats finmçais an pape, Preof es du diflërend, p, 68.
(4) Preuves du différend, p. 77.
(5) Ez ms.. Preuves du différend, p. 50. Giovanni ViUani , l Ym, c. LUI.» Âppendiz ms. Annal. H. Steronis, ann. 1801.— *iiontiiniat. Uartini Poloni , ms. Amalric, de Sonilkcio, ap. Muni., t Œ, part, II» p. 438.
DÉMÉLi DB BOraFAGB TOI AVEC PHILIPPfi LE m. 117
Puis» opposant décret à décret, assemblée à assemblée, le roi lança une ordonnance par laquelle il convoquait les états de son royaume pour prendre leur avis sur ce qu'il avait
à faire dans les circonsLauces présentes (1). Quant à l'évêque de Pamiers, soit que raflaire de ce prélat ne fût plus que secondaire, soit qu'on voulût à la cour de France se décharger à son égard du poids d'une grande iniquité, on le remit entre les mains de Jacques des Normands. Ce fut le seul article sur lequel Philippe le Bel satisfit aux justes rédamations du pape. Mais, comme s'il eût voulu faire de cette condescendance même une injure de plus, il intima à Tarchidiacre de Narbnnne, ainsi qu'à l'évêque de Pamiers, l'ordre de quitter sur T heure les terres de France (2).
(1) Lettre des prélats français au pape, ubi supra. — Thomas Wal&ingk.» in Edward., p. 48. — Continuât. Gullîcl. de Nangiaco, ann. 1301.
(2) Philippns reddens papœ nuncio Appamensera episcop., ut de regno suo festinanler recederet. imperavit. (Ex CoQliuuat. Gulliel. de Nang.^ ann. 1301.) — Chronique de S. Denis, ann. 1301. — Thomas Walsingh., in Edward., p. 48.