‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 12 sur 44 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

SOMMAIRE

AfiemUée dfis éUts généraux i Ptm. — FaiUesie du dergé. — Lettfes dit trois ordres au pape. — Consistoire à Rome. — Bonifoee répond Anx dSpntta frtn* çaia. ftitaUle de Courtrai. — Concile de Rome. — Balle Vnam «oHèfcuti.

Légation, en France, du cardinal Jean Lemoine. — Répmse de Philippe le Bel Rwx nrticles présentas par le Ir-^ft — Bulle Per processus nostros. — Arrestation par les ordres du roi du nonce Benefrato. — Boniface VIII se réconcilie avec Frédéiic de Sicile. — Il tunûrme l'élection d Albert à l'Empire. — Nouvelle afaemblée des états généraux à Parts, -o Réquisitoire de Guillaume Plasian contre le pape. — On conclut i la convocation d'un concile général. — Adhésion des églises et communes de France aux projets sdiismatiques du roi.— Bonifaee TIIl se retire I Ânagnî. — Bulle : Nujxr ad audientiatn, — Complot de Guillaumè de Nogaret. — Invasion subite de la ville d'Anagni, par ce seigneur et Sciarra Golonna. — Leur attentat sur la personne du pape. — Expulsion des Français. — Boniface VIII retourne à Rome. — Sa mori. — Élection de Benoit XI. — Histoire et caractère du nouveau ponlife. — Sa triste situation dans Rome. — Le cardinal Maltflso RosRO des Orsini. — Benoit XI quitte Rome et se rend à Pérouse. — Les Hoirs et les Blancs i Florence. — Dante Alighieri. — Tieri des Gerchi et Corso Donati, chefs des fiielions blanche et noire. ^ Efforts du Saint-Siège pour réconcilier ces factions. — Charles de Valois à Florence* — Le cardinal Albcrtini de Pralo y est envoyé par Benoît XT. — R(?sistance des Blancs et des Noirs à la médiation du tanlinal. — Proscription des Hlancs. — Exil de Dante Alighieri. — Sa mort. — La Divina Commedia. — Suite du démêlé de Philippe le lie! avec le feu pape Boniface Viii. — Modération de Benoit XI. — 11 se prépare à procéder contre les aotenrs de l'attentat d'Anagni. — Bulle Flagitiosum scelut. — Mort de BenottXI.

Les états du royaume s'ouvrirent le 10 avril dans l'église de Notre-Dame. Autant qu on en peut juger par les actes, l'assemblée fut nombreuse» car les circonstances

DÉMÊLÉ DE fiO^lFÀGË VUl ÂVëG PHILIPPE LE BEL. m

étaî^t gravM, et les ordres du roi pour sa oonyoeation

pressants et impérieux. Philippe le Bel y présida. Pierre Flotte, devenu, depuis son retour de Rome> garde des soeaux, y débuta par un grand discours, dans lequel le ministre artificieux développa, avec une certaine éloquence, les plaintes du gouvernement contre la cour romaine. «Cette cour» ditril, fait un tort immense à l'Église <c gallicane par les réserves, les provisions des évéchés, « ardievécfaés, et des autres bénéfices qu'elle se permet en « faveur d'étrangers qui ne résident point. Grâce à mille a trompeuses inventions, le pape a trouvé le moyen de a disposer de tous les bénéfices, au point que les prélats « n'ont plus la faculté de récompenser le mérite. Un nomce bre effrayant d'impôts, inouïs jusqu'à ce jour, épuise les a églises. Toute autorité est enlevée aux archevêques; il «c n'y a plus de suffragants ; la cour de Rome attire à elle « toutes les affaires pour qu'on y vienne les mains pleines « de présents. Elle prétend même assujettir le roi ; mais « ce monarque proteste ici, devant vous, que, à l'exemple « de ses illustres ancêtres, il ne reconnaît d'autre supéc< rieur que Dieu seul, et il vous supplie, comme ami et « comme seigneur, de lui prêter une assistance énergique c( pour le maintien des antiques libertés de la nation (1).»

Ainsi parla le garde des sceaux .La première partie des griefs qu'il exprimait était fausse ou cxaf^^crée ; la seconde renfermait précisément ceux dont le pape accusait le . roi, et dont le cl^gé fran^is s'était plaint amèrement à Rome. C'est ainsi que Philippe le Bel appelait l'imposture à r aide de l'injustice. On en vint aux avis. Les barons, les syndics et les procureurs des communes, après une secrète

(1) Ce discours est analysé dans la Lettre du clergé au pape. (Preuves du diflKre&d, p. S6.)

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, UV. IL

et courte délibération, répondirent unanimement qu'ils étaient prêts à faire le bon plaisir du roi et à lui sacrifier pour cela non-seulement leurs fortunes, mais encore leurs personnes et leurs vies. Une pareille adhésion ne surprendra pas quand on saura que la noblesse, coupable des mêmes exactions que le prince, avait le même intérêt que lui à les défendre, et que le tiers, faible et dominé, à une époque d'ailleurs où aucun véliiculedela pensée n'avait créé d'opinion publique, ne pouvait avoir que celle du gouvernement*

I! n'en fut pas de même du clergé. Plus éclairé que le tiers et plus désintéresse que la noblesse, il ne se dissimula pas que la pensée du gouvernement était de lui faire partager la solidarité d'une grande iniquité et d'exiger le sacrifice de son indépendance tout en l'appelant à défendre r honneur de l'État. Disons, pour son excuse, qu'il voulut prévenir les conclusions fatales derassemblée en cherchant à adoucir l'esprit du roi et des barons par des paroles conciliantes, en s' efforçant de leur persuader que le pape, dans ses lettres apostoliques, n'avait nullement eu l'intention de toucher aux franchises du royaume et de porter atteinte à la prérogative royale ; ajoutons que, voyant ces moyens pacifiques repoussés, et sommé de s'expliquer comme les deux autres ordres, il chercba à gagner du temps en demandant un délai pour se résoudre. Mais ce timide essai de résistance ne servit qu'à dévoiler l'esprit qui présidait à cette assemblée. Non-seulement tout délai fut refusé. Ton déclara encore que, si le clergé ne donnait sur4e-champ une réponse telle qu'on la désirait, on allait le proclamer traître au roi et à l'État. C'était le moment ou jamais d'annoncer une héroïque opposition, de demander de quel droit, dans une assemblée délibérante, on prétendait dicter les suffrages par la menace. Un pQu de cou-

DÉHÉLÉ 0E ]M)iaPÂGE VOI AVEC PHILIPPE LE BEL. m

rage, déployé h propos, aurait arrêté Philippe le Bel, qui A était fort que parce qu'on se montrait faible. Mais la crainte de voir leurs bénéfices retirés et d'être exposés à la vengeance du prince imposa silence aux prélats, et, contre la voix de la conscience et de riioiiiieur, ils se rangèrent à Tavis de la noblesse et du tiers. Ce sont euxmêmes qui avouent cette inqualifiable lâcheté» dans une lettre qiie le temps a épargnée pour Tétemelle honte de cette assemblée de courtisans (4). {Pièces justili. y n® 5.)

La dernière tentative que hasarda le clergé fut de supplier le roi de lui permettre au moins de se rendre au concile convoqué par Sa Sainteté. Mais on avait suffisamment fait T essai de sa faiblesse. Un refus unamme fut la réponse à cette requête (2). Sur-le-champ, une nouvelle ordonnance royale défendit à tous les sujets du royaume de France, prélats, pairs, barons, sous les peines les plus graves, de sortir de France sans permission du roi, ou d'en exporter de Tor, de l'argent, des chevaux. Et, pour que ladite ordonnance reçût son exécution, des gardes furent placées à toutes les issues des frontières (5).

Tel fut le résultat de cette célèbre assemblée, où Ton vit la nation française prendre le parti d'un monarque qui Topprimait contre un pape qui lui offrait la sauvegarde de sa puissance contre la tyrannie; où l'on vit le clergé français, après avoir invoqué T autorité du pape contre les empiétements du roi, servir les passions de ce même roi contre l'intervention protectrice du pape. Certes, si c'est dans cette assemblée, comme on l'a écrit, que les

(1 ) Lettre des prélats au pape.

(2) Même lettre.

(5) Continuât. Gulliel. de Nang. ann. 1903. — Henric. Steronis Aîlha, p. 404. — Thom. Walsingh., in Edward., p. 48. ^ Amalric, de Bonif., •p. Murât., t. m, part. U, p. 4S8.

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. U.

libertés de VÉglise gallicane ont été défendues j^iir b

première fois, il faut avouer que ceux qui la composaient se faisaient une étrange idée du mot de liberté. Jamais la servitude fuIreUe consacrée d'une manière plus solennellef

Cependant, malgré les conclusions que rassemblée avait prises contre le pape, ni elle ni son chef ne parurent vouloir encore rompre avec lui. On décida que les trois ordres enverraient, chacun de son o6té, des lettres à Rome, et qu'une députation honorable serait chargée de porter ces lettres. Dans cette ambassade, Pierre de Moi nay, évêque d'Auxerre, représenta le roi ; Pierre de Perrière» évêque de Noyon, Robert d'Harcourt, évêque de Coutances et Bcrcngcr de Frcdol, évêque de Béziers, représentèrent le clergé (4). Los députes du tiers état ne sont pas connus. Cette ambassade avait de plus commission de demander au pape rajoumement du concile à une époque plus favor.*i)le. Les lettres de la noblesse et du tiers état furent adressées au collège des cardinaux. Elles n'étaient qu'une répétition des griefs allégués par Pierre Flotte, auxquels on ajoutait l'insolence de contester au pape le droit de réformer les excès du roi et de ses ofticiers à i égard de r Église (2). Celle du clergé s'adressait au pape. C'était un compte rendu fidèle de ce qu'avait fiut l'assemblée du 10 avril (3).

Les cardinaux en corps répondirent aux lettres de la noblesse et du tim. Ces r^onses sont pleines de dignité, de justice et de modération, et celle qui s'adresse à la noblesse est un traité clair et concis dans lequel les calomnies de Pierre Flotte sont dévoilées, et ses accusa-

(1) Baillet, Uisl, du deniplé, p. 124 et suiv.

(2) Preuves du dilCéreod, p. 60.

(5) Jd., p. 67.

DÉMÊLÉ DE DONIFAGE VUl AVE€ PfilUPPB LE BEL. 1S5

tiôns réfutées l'urteaprè^ l'antre fi). MaisBonilace, personûêUement otïensé par tûut ce qui s était passé à Paris, ne pttt Mitenir son indignation ; elle éclate dans la bulle qu'il âArèdse m clergé (2). Il y appelle T Église gallicane une fille insensée (5); il y ridiculisé avec une amère ironie Piarre Flotte (4), cet organe des perfides conseils qui égaraient te roi; il y flagelle jusqu'au sang la lâcheté de ces prélats qui ont abandonné la cause du ciel pour les sordides intérêts de la terre ; il leur demande comment ils <M fa entendre tant de discours schismatiques et impies sans les réfliter ou du moins sans protester contre eux (5) ; et finit en les menaçant des censures canoniques, si, cédant encore à la crainte du pouvoir temporel, ils refusent d'obéir aûx ordres émanés du Saint-Siège apostolique.

L'eipédition de ces lettres Ait suivie d'un grand consi^K^re, dont il iaul placer la date à la lin du mois d'août 1302, et auquel assistèrent les députés du roi et du clergé. Le cardinal de Porto, Mattœo d'Âquasporta, y prononça, sur ces paroles de l'Écriture : « Je t'ai constitué au-dessus « des nations et des royaumes pour arracher, détruire, Ce disperser, bâtir et planter » une noble allocution. Il proleMâ ^'entre le pape et le sacré collège il n'y avait qu'une seule manière de voir, qu'une môme pensée; qu'ainsi, dans ce qui concernait le démêlé du chef de l'Église avec le roi de France, tout s'était fait d'un commun accord. Ensuite i( rà)^a te bulle A^^èedm fdi, m loua l'esprit et la forme, en expliqua le sens, s'éleva contre les indignes

(1) Preuves du différend, p. 65.

(5j VttrlM Miiuitis film.

(4) SemÎTidens corpore, menteque (otaHter excmtos.

(5) MnlU saperba et schismatica in concione pro&U fueniDt... qua per Tos debebantnr rejici, vel certe potius non aiidîri.

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* falsifications qu'on en avait faites» flétrit du nom é*Àtkh

tophel les conseillers qiii abusaient de la facilité et des bonnes inteatious de Philippe le Bel, et montra que le pape ne faisait aucun tort à Sa Majesté en appelant auprès de lui les prélats de France (1).

Boniface parla après le cardinal. 11 prit pour texte ce verset de rÉvangile : a Ce que Dieu a joint ensemble, « rhomme ne le sépare pas. » Appliquant ces paroles à l'Eglise romaine et au royaume de France, le pape dit que de tout temps ces deux puissances avaient, été unies par les nœuds de Tamitié; montra que cette union avait fait jusque-là la prospérité du ropume de France, cita un fait de cette prospérité : T augmentation des revenus du roi, qiii, seulement de dix-huit mille livres sous Philippe- Auguste, atteignaient, sous Philippe le fiel, grâce aux &veurs et aux dispenses de TÉglise, la soinme de quarante mille livres. Il exprima ensuite la douleur qu'il ressentait de la iïineste discorde qui brisait cette union; accusa de ce malheur Pierre Flotte, le comte d'Artois et le comte de Saint-Fol ; repoussa avec force la folle prétention qu'on lui avait malignement attribuée de vouloir empiéter sur le pouvoir du roi; demanda que, s'il avait failli en quelque chose, Philippe le fiel lui envoyât des hommes de bien comme le duc de Bourgogne et le duc de Bretagne ; qu'il était prêt à réparer ses torts • <t Certes, ajouta-t-il, nous ai- « mons le roi, et Dieu sait si nous nous sommes intéressé « à sa conservation et à sa gloire t Mais qu'il ne nous « pousse point à bout, car nous connaissons le secret de « sa faiblesse ; trois rois de France ont déjà été déposés c( par nos prédécesseurs» et qu'il sache que nous avons en a main le pouvoir de le ramener à la raison. » L'indigna*

{i) Preuves du différeud, p. 77.

DÉMàli DE BOMIFAGE Vin AVEC PHILIPPE LE BEL. m

tîon semblait monter au cœur du pontife à mesure qu'il parlait. Il finit en disant : c< Loin de suspendre la convo- « cation des prélats français au concile, nous la renou- « vcîons, au contraire, et la confirmons ; que ceux qui ne « pourront venir à Rome à cheval s'y i endent à pied (1).»

Telles furent les réponses que Boniface donna aux dëpu* tës, et que ceux-ci rapportèrent à la cour de Philippe le Bel. Elles ne laissaient à ce monarque que Je choix entre une sage soumission et un juste châtiment. Le ton du pape y était haut et ferme, et il ne paraissait décidé à se relâcher sur aucun point. La médiation même du duc de Bourgogne, qu'il avait paru vouloir accueillir dans le consistoire, il ne tarda pas, quelques jours après, à la repousser» en faisant écrire à ce prince, par les cardinaux de Porto et de Sainte-Potentiane, qu'après avoir été si indignement traité par le roi, un repentir manifesle et une réparation solennelle étaient seuls capables de rétablir la paix (2).

Quand on a vu Farrogance de Philippe le Bel et de ses barons dans rassemblée du 10 avril, on s'explique pourquoi Boniface repoussait ainsi toute composition. Hais peut-être Finflexibilité du souverain pontife avait-elle une autre cause. Tout porte à croire que la nouvelle de la révolte des Flamands et d'une éclatante victoire remportée par ces derniers sur l'armée française s'était déjà divulguée à Rome. En effet, le 11 juillet, près de Gourtrai, et sur les bords de la Lys, le comte d'Artois, à la tête de cinquante mille hommes, avait tenté, dans une attaque brusque et mal concertée, de forcer les lignes des Flamands. Hais ceux-ci, exaltés par la soif de la vengeance, favorisés par

(I) PreuTes du différend, p. 77. (S)Id., p. 80 et».

ma m

illSTOiUE DE LA PAPAUTÉ, UV. U.

leur position» et profitant de ta témérité et du démfàr^ de leurs ennemis, les avaient horribUment battua. Jjb triomphe des Flamands avait été complet, le deujldes Fraiiçaib ii^exprimâble. Le comte de S^i»t-Pol, le sire deTaacarville, le oonnétable de N^sle» Pierre Flotte» le eomte d'Ârtois Itti-mèffîe, Télite de la noblesse, vingt mille bommos, près de la moitié de T armée enfin, étaient restés sur le champ de bataille (4); et, sous le coup de cet immense dësastri^, le pape posait que le roi, abatta« serait plus priés ide la soumission. Mais ici ses espérances fiireot trompées. Philippe le Bel, méconnaissant la terrible leçon que lui donnait la Providence, m 3'occnpa qu'à réparer T honneur de ses armes, sans songer à donner satisfaction à rÉgUse>

Le concile de Rome s'ouvrit le premier jour de novembre 1502. Malgré les défenses réitérées du gouveriiemenlt et ses précautions rigoureuses, il s'y trouva quatre arehevéques français, trente<îinq évètjues et six abbés, qui ai*môrent mieux braver les menaces du prince qu'encourir les censures du |)ape (2). On ne sait guère ce qui se |)assâ dans ce synode. Ce qui est certain, c'est que PbiUppe le Bel n'y fut pas excommunié* Les choses y forent même si peu portées à T extrémité, qu*une liistoire contemporaine dit assez iCacétieusement qu'après tant d éolairs quinvAient menacé le roi d'un «orage, il ne tomba «ucmie phiie (3). On e'acoorde généralement à dire que les conclueioss prises dans cette assemblée sont contenues dans la bulle iJmm êomtom, qui parut immédiatement après. Voici la substance de celite fameuse constitulion : «i lia &û non»

(1) Meyer, Annales 'Ftandrite, t. X. — Spondc, ann. 1302, Ji^ 3.

(2) Preuves du différend, p. 8G. — Raynald, ann. 1302, n" 12.

(3) Mullis tandem coruscalionibus contra regem prseviis, pluvia nul la apparuit. (Anonyinus, ap. Rayuaid, loco citato.) — Francisci Pjpini Chron., l. IV, C. XLI.)

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DÉMÊLÉ DE fiOlSiFACE Vill AVEC PUlLitPE LE BEL. iti

« oblige à confesser et à croire use Église sainte et apo&to- « lique, dans laquelle il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, <!( qu'un baptême. Donc, si cette Église ne fait qu un seul « corps, elle ne doit point avoir plusieurs tètes, à la nuh m nière des monstres, mais une seule, savoir : Jësus^hrist « et son vicaire, le successeur du bienheureux Pierre, è a qui il a été dit : Paissez mes brebis, non point celles-ci « ou ceUes^lày mais toutes «u général. La parole évauf « gâiqne nous af^rend qu'il y a deux glaives au ser- « vice de l'Eglise : le glaive spirituel et le glaive temce poi^ei. Le premier doit être employé par l'Église, le <E second pour TÉglise. Le premier est entreks mains des ce prêtres, le second dans celles des rois et des guerriers, « toujours sous la direction des prêtres. U faut que Tun « de ces glaives soit soumis à l'autre, et que la puissance « temporelle obéisse à la puissance spirituelle. Donc, si ce la puissance temporelle tombe dans Terreur, c'est à la « puissance spirituelle à la juger. Mais celle-ci n'est jugée « que par Dieu seul. Telle est la puissance que le bieoh^ «E renx Pierre a reçue de Jésus4]lhrist, et dont ses succès- « seurs sQiii investis. Celui qui résiste à cette puissance, a résiste à l'ordre de Dieu, à moins qu'on n'admette deux a principes, ce qui est faux et hérétique. En conséquence, «nous déclarons, prononçons, définiffiKms, que toute « créature humaine est soumise au pontife romain, et il cela de nécessité de salut, » {Pièces juUif., n"" 6.)

Le dessein du pape, dans cette constitutÎMi, est d'éta- Uir qu'il n'y a dans l'Église chrétienne qu'un seul pouvoir directement institué de Dieu ; puis, comme dans la société des fidèles il y a aussi la société des citoyens, que ce pouvoir se bifurque, pour ainsi dire, en pouvoir sfnrilnel t;t on pouvoir temporel, le premier représenté par le pape, le second par le prince. Ce principe établi, la liaison des

188 illSTOIUE Dt LA PAiAUiK, LIV. II.

idées le conduit naturellement à en déduire cette conséquence, que le pouvoir spirituel étant supérieur, en raison

de son excellence, au pouvoir temporel, celui-ci est dépendant de Vautre, doit subir sa direction et peut être redressé par lui. £t ici il n'est pas question d'un ordre de clioses spécial à la France, mais d'une maxime générale, applicaijie à tous les États chrétiens. Boniface n'y soutient point qu'il ait sur les royaumes l'autorité d'un suzerain sur un fief, il y revendique simplement le pouvoir suprême de juger les })rinces toucliaal radministration de leurs Etats, et de corriger leurs iautes par ses décrets apostoliques (1). Ët, certes, nous avons vu antérieurement si une semblable prétention n'avait pas sa racine dans le droit public. Philippe le Bel, qui la repoussait avec tant de force comme inouïe, aurait dû se souvenir que le grand Innocent 111, dans sa querelle avec Philippe-Auguste, l'avait réclamée comme un privilège incontestable du successeur de Pierre. Quant à la conclusion qui termine cette bulle, savoir, que toute créature humaine est $oumm au pape, il est certain qu'elle n'est pas plus forte que tout ce qui précède. Des gallicans, comme Bossuet et Pierre de Marca, s'étonnenl même de sa modération. N'est-ce pas, en effet, «n article irréformable de la foi catholique que tout chrétien est soumis au vicaire de Jésus-Christ? Ët, si les particuliers relèvent de sa juridiction suprême, pourquoi les princes n'en seraient-ils pas justiciables ? Si une telle doctrine était aussi reconnue qu'elle est logique, elle serait contre la tyrannie la sauvegarde des nations, bien mieux que les constitutions éphémères que les peuples enfantent avec de si longues douleurs, et que les révolutions brisent en un jour.

(i) 0e Marca, Concord. sacerd. et imp., 1. tV, c. ivi, n** 5.

DEMÉLë de BONIFAGE Vlll AVEC PfllLlPPE LE BEL. m

La publication de la bulle Umm stmctam produisit en

France une vive sensation. Le gouvernement s'en inquiéta, et, pour en neutraliser F effet, il eut recours à un de ces moyens immoraux qui n'ont que trop souvent déshonoré la politique humaine. Le 12 mars i505, dans une assemblée solenriélle de prélats et de seigneurs con\uqués au Louvre, Guillaume de Mogaret présenta au roi une longue requête, où, après avoir appelé Boniface un docteur de mensonges, un intrus qui s'était introduit dans la bergerie à la manière des voleurs, et qui usurpait le nom de Boniface; après avoir avancé, T que ledit Boniface n'était point pape; â° qu'il était un hérétique manifeste : 3** un horrible simoniaque, il suppliait instamment le roi d'employer son autorité à la convocation d'un concile général qui condamnât l'infâme pontife dont la personne occupait si indignement le Saint^iége apostolique, et pourvût TÉglise d'un pasteur légitime (1). Ainsi on prenait à Paris la même route que les Colonna avaient suivie à Home dans leur querelle avec Boniface : on cherchait à attaquer le pape dans l'opinion, à répandre des semences de schisme. Au reste, les Colonna étaient à la cour, et l'inspiraient sans doute de leurs conseils.

Cependant, malgré le scandale du Louvre et les menaces (ie liome, le pape et le roi n'étaient point encore si éloignés l'un de l'autre que l'espérance d'un rapprochement fût tout à fait perdue. Elle se montra même à l'instant où Ton devait la croire tout à fait anéantie. Boniface avait nommé pour son légat en France, au comnioiicement de l'année A 303, Jean Lemoine, cardinal de Saint-Marcellin. Le choix seul d'un tel homme était d'un heureux présage. Le cardinal, à l'avantage d'être Français, joignait les qualités

(4) Requête de Nogaret, Preuves du différend, p. Iî6.

morales propresà le faire réussir auprès de Philippe le Bel. D était modéré, insinuant, et surtout il possédait Testime

et l'affection du monuiqLie (1). Le bul principal de sa mission était de présenter à la cour de France une série de onse articles. La conclusion de la paix devait être au prix d'une acceptation simple et franche de oes articles. Mais, en même temps, le p.tpe ne dissimulait pas que le refus d'y faire droit serait le signal de procédures rigoureuses. Voici la substance de ces articles : 1** La défense que le roi avait faite aux ecclésiastiques de se rendre à Rome devait être révoquée ; 2*^ lepapeajantle souverain pouvoir de nommer aux bénéfices vacants en cour de Rome, aucun laiquene pouvait les conférer sans sa permission ; 5*" le pape pouvait envoyer, sans licence de qui que ce fût, des légats vers les souverains auxquels liie jugerait a propos; 4*" l'administration de tous les biens ecclésiastiques appartenant de droit au pape, il pouvait seul en disposer; 5*" aucun prince n'avait le pouvoir de faire saisir les biens du clergé, ni d'en citer les membres à son tribunal pour des actions pmonnelles ou pour des immeubles qu'ils ne tiendraient point en fief ; 6* le roi avait souffert qu'une bulle fut brûlée en sa présence, c'était là un fait inouï dont il devait ou se disculper ou subir la peine par la révocation des privilèges que le Saint- Siège apostolique lui avait accordés; V le roi ne devait plus abuser de ec que, par abus, il appelait régale, en ruinant les églises conliées à sa garde pendant la n acance des sièges; 8"* il devait restituer aux prélats le glaive spiri* tuel, nonobstant les privilèges obtenus pour en permettre l'usage aux séculiers en certaines circonstances ; 9" l'altération des monnaies, les violences et les exactioufi des officiers de la couronne ayant causé de grands dommagefi

{i) Rubeo^ p. m, — Baillet, fiist. du démêlé, p. m.

DÉMÊLÉ DE BONiFACË VllI ÀYËG PlilUPPË LE fiËL. m

au clergé et au peuple de France, le était tenu à réparer convenablement ces dommages ; ÀO" le légat Jacques des Normands ayant été mal accueilli à la cour, ce .fait ^mandait une explication ; Iç onzième article concernait rindépendance de la ^ille de Lyon et de son église (i).

Le légat présenta ces articles au roi au commencement de mars 1303. A en juger par deux lettres de Boniface en datedul5avrily adressées, Tune à Charles de Valois, l'autre à Pierre de Mornay , évéque d* Auxerre, ces articles auraient été cx>mmuniqués au prince el à l'éveque; tous deux les auraient approuvés, et se seraient de plus engagés à les faire accepter du roi (â). Mais, soit que le prince et Févéque aient agi mollement auprès de Philippe le Bel, soit qu'avec plus de vraisemblance ils eusheiit trop présumé des intentions pacifiques du monarque, et que leurs conseils aient été méprisés, cette tentative de conciliation échoua comme les précédentes.

Philippe le Bel répondit sur-le-clianip et dans le même ordre aux articles proposés. Il disait, sur le premier, qu'aucune intention de mépris ou de vengeance contre TÉglise romaine ne l'avait excité à interdire aux ecclésiastiques la sortie de son royaume, mais le malheur des temps seul; qu'il était toujours prêt à leur permettre de se rendre en courdeRome, lorsqu'ils allégueraient desraisons légitimes. Au secand, au ({uatrième, au cinquième, au septième, qui regardaient la collation des bénéilces, la disposition des hiens, des revenus ecclésiastiques et la jràgale, il répondait en justifiant sa conduite d'après les us et coutumes (le ses prédécesseurs, promettait de remédier à Tavenir aux abus, et assurait qu'il s'était d^à occupé derépa-

(4) Preuves du diiléreod, p. 90.

m ÏÏISTOiRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. II.

rerlesdésordres passés. Surletroisième, il disaitqu'il était

loin de sa pensée de blâmer l'envoi de tel ou tel légat, et que, pour lui, il n'en refuserait jamais aucun, à mojns que ce ne fût un personnage suspect d'ailleurs. Sur le sixième, où il était question de la lettre pontificale brûlée, il disait que ce fait était arrivé à l'occasion d'un procès entre l'évéque de Laon, son chapitre et les échevins de la ville, GeuKi ayant démontré la nullité d'une bulle invoquée par Févèque, cette bulle avait été abandonnée, du consentement de l'évéque même, et brûlée sans offense de Dieu» du pape et de l'Église. Il passait le huitième sous silence(l). Àuneuvièmeet au dixième, il répondait que les besoins de l'État t'avaient engagé, il est vrai, à altérer la monnaie, mais (pi'en cela l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs était pour lui; qu'au demeurant une partie des torts subis par ses sujets avait déjà été réparée, et qu'à l'avenir il ferait en sorte d'écarter sur ce point tout niulii (le plainte. 11 ajoutait que des oi dres avaient déjà été donnés pour remédier aux violences et aux exactions dont le pape accusait 1^ officiers royaux (2). Au onzième, enfin, qui concernait l'indépendance de la ville de Lyon, il répondait que, résolu de n'exercer aucun droit qui ne lui appartint, il était prêt à traiter et à entrer en accommodement sur ce sujet* Il terminait en exprimant son désir sincèredemaintenir, à l'exemple de ses prédécesseurs, l'union entre le Saint-Siège et le royaume de France; suppliait le pape de vouloir de son côté la même chose, de ne point le troubler dans rexercice de ses libertés, franchises et pri-

(1) Je ne ^^.^is pas où Baillct (p. 178) a pris la réponse qu'il prêle au roi ' sur le huitième article : il n'y en a aucune dans l'original, et cet article

est littéralement sauié. '

(2) Philippe le Bel élude égalment, dans cette réponse au dixième article, le point qui concernait le nonce Jacques des Normands.

DÉMÊLÉ DE BONIFACE VIIl AVEC PfllLlPPE LE BEL. m

viléges ; offrait enfin, si ces réponses ne paraissaidit pas suffisantes, de s'en tenir à l'avis des ducs de Bourgogne

et de Bretagne, qu'il savait jouir d'une considération spécidle auprès de Sa Sainteté (1).

Si Ton ne regarde qu'au ton modéré de ces réponses, on pourra supposer à Philippe !e Bel l'intention réelle de satisfaire le pape; mais, si l'on en pèse les termes, si on les rapproche surtout des articles proposés, on y verra bien vite le dessein calculé de déguiser une odieuse conduite sous le voile d'une hypocrite humilité. En général , ces réponses méritaient le reproche que leur fit le pape, d'être vagues, équivoques, obscures, évasives (2). Deux éludaient la question, et la sixième était une inqualifiable imposture. Aussi excîtèrent^lles l'indignation de Boniface. Il l'exhala d'abord dans les deux lettres qu'il adressa. Tune au prince Charles de Valois, sous le nom de duc d'Alençon ; l'autre, à l'évéque d'Auxerre. Puis, sans délai, il expédia au car^ dinal de Saint-Marccllin, par l'entremise de Nicolas Benefrato, archidiacre de Goutances, trois bulles. Dans la première, il se plaignait amèrement à son légat d'avoir été déçu dans ses espérances de conciliation, caractérisait les réponses du roi, en signalait l' insuffisance, le priait d'en obtenir d'autres de Sa Majesté, et, pour preuve du désir qu'il avait de la paix, il acceptait la médiation des ducs de Bretagne et de Bourgogne, que le roi avait offerte (5). Dans la seconde, il renouvelait aux ecclésiastiques qui n'avaient pas paru à Rome Tannée précédente la citation de s'y rendre dans le d^lai de trois mois, donnait à cet égard une assignation spéciale aux archevêques de Narbonne, de

(1) Preuves du diiïei CiiLi, p. 92.

(2) Aliqu.T vero sub verborum foUis involultC, dubiœ, iûcertœ. (Preuves du différend, p. 95.)

(3) Preuves du différend, p. 9o

iU HISTOHE DE Lk PAPAUTÉ; LIV. IL

Sens, aux évêques de Soissons, de Beau vais, de Meaux, à ïàbbé de Saint-Denis, et, en cas de désol)éissance de \mc part, les menaçait des plus graves peines (i). La troisième était la bulle qui commence par ces mois : Per procesm$ noitros, dans .laquelle, après avoir i appelé les diverses sentences d'excommunicatian générale portées dans le cours du démêlé, il déclarait qu'il n'était point douteux que Philippe le Bel n'eût encouru lesdiles censiu*es, nonobstant son rang suprême et les privilèges, s'il en avait, de ne point être frappé des peines canoniques, et exoommuniait les prélats et ecclésiastiques qui seraient aesec hardis pour lui administrer les sacrements et célébrer le service divin en sa présence pendant le temps qu il serait lié par les coures (2).

Pour rintellig^ce des faits, il faut remarquer que la constitution qui frappe le coup extrême est du 45 avril 4505, c'est-à-dire de la même date que celle où le pape, en priant Philippe de changer ses répcmses, et en acceptant la médiation qu'il lui avait offerte, ouvrait à ce prince un dernier moyen d'éviter l'anathèmc. La simultanéité de ces deux bulles, si différentes d'esprit et de ton, les rendrait inintelligibles, si leur publication avait dû suivre immédiatement leur expédition au cardinal légat. Mais il est évident, à moins de supposer BoniAice privé de sens, qu'il n'en devait pas être ainsi, que ia bulle Per processus nosîros n'était donnée que par provision, et ne devait être fulminée qu'au cas où le roi, refusant tout moyen de conciliation, forcerait enlin le pape à recourir aux foudres de TÉglise (5).

Mais l'aveugle précipitation de Pliilippe le Bel rendit

(1) Preuves du différend, p. b8.

(2) Id., p. 98.

(3) Ce simple raisonnement aurait dû avertir Baillet que ce n'était ni

DÉMÊLÉ DE BONIFAGE Vni AVB€ PHIUPPE LE BEL. m

inutiles tous les calculs do la prudence humaiiie, et amena IcB derniers malheurs. Averti sans doute par ses émissaircB du contenu des bulles, il donna ordre d'arrêter Benefrato à Troyes, de saisir ses dépêches, et de le jeter luimême dans une étroite prison (1). C'était la seconde violence ^e le roi se permettait sur les légats du pape. En ▼«in le cardinal de Saint-Marcellin se présente à la cour pour protester contre cet inqualifiable attentat, et solliciter, au nom du droit des gens et des immunités eodésiastiqites, rélargissement de Benefrato, ainsi que la maior levée de ses dépêches ; sa voix, naguère écoutée, est méconnue (2). On ne répond à ses justes réclamations que par la convocation d'une seconde assemblée des états généraux, et par une ordonnance sévère qui place sous le séquestre les biens des ecclésiastiques absents du ro^faume (5). Négligé dès œ moment même, gêné et épié dans toutes ses démarches, le cardinal comprît que sa missioA ^taît finie, et, plein des plus tristes pressenti-* ments, il se hâta de quitter la France pour retourner à Rome (4)*

Après un tel éclat, toute négociation devenait inutile ;

les glaives étaient tirés. Mais, dans cet état de choses, la partie n était point ( gaie. D un côté se présentait un monarque, maître de toutes les forces d'un royaume puissant, soutenu de plus par un clergé servile qui lui avait appris le secret de tout obtenir de lui; de l'autre, Ton voyait un vieillard, seul et n'ayant pour défense que les

l'impatience ni le chagrin qui porlu fioûiface à expédier le même jour ces deux bulles.

(1) Sponde, t. I, ami. 1505, ii" 7.

(2) Preuves du différend (bulle ; Pétri solio eKeUo liirouo), p. 184.

(3) Id., p. 99.

(4) Bulle : Pétri solio, loc. cil.

136 UISTOIBE D£ LÀ PAPAUTÉ, liV. IL

principes éternels de la justice et Topinion, alliée capricieuse et volage toutefois, qu iin faux bruit, une calomnie répandue à propos, suflit pour rendre inlidèle. Depuis longtemps Boniface avait la conscience de cette situation. Il ne se dissimulait pas que les adversaires du Saint- Siège étaient nombreux et redoutables : en Allemagne, le nouveau roi des Romains, Albert, dont on refusait de reconnaître le titre; en Espagne, le roi deCastille, frappé d'excommunication à cause de ses iniquités envers l'Église ; en Sicile, Frédéric, dont la querelle avec la maison d'Anjou devenait de jour en jour plus fâcheuse ; autour de lui, tout le parti gibelin comprimé par la force , mais qui n'attendait qu'un signal pour reprendre son audace. Quel grave siyet de pensée, quand l'orage grondait du côté de la France ! Hais, si Boniface voyait le danger, il travaillait activement à Téloigner. Le point important était d'augmenter le nombre de ses amis en diminuant celui de ses ennemis, et il se tourna d'abord du coté de Frédéric.

Nous avons laissé ce prince au moment où il venait de s'asseoir sur un trône menacé à la fois par les foudres de Rome et les préparatifs de guerre du royaume de Naples. Le nouveau roi brava les anathèmes, et se disposa à entreprendre contre Naples une lutte que tout semblait contribuer à rendre inégale. Mais il était soutenu par son cou* rage, par les talents de deux personnages de la plus haute distinction, Giovanni de Procida, et le grand amiral Roger de Loria, par le dévouement enthousiaste des Siciliens, pour la cause de l'indépendance, et enfin par une foule d'aventuriers gibelins dont la Sicile était devenue le rendez-vous. La fortune des armes lui fiit d'abord favorable. Roger de Loria, à la tête de l'armée sicilienne, conquit Squillace, Catauzaro, Policoro, San-Severino, Rossano, enleva Lecce et Otrante, et fit lever le siège de Rocca Impé-

DÉMÊLÉ DE BOMFACE VllI AVEC PHII.IPPE LE BEL. 157

riale, par lequel Charles avait commencé les hostilités (i).

Mais une querelle survenue entre le nouveau roi et le grand amiral ayant forcé ce dernier à passer dans le camp ennemi (2), Giovanni deProcida ayant dans ces entrefaites abandonné son service, et le roi d'Âragon, pour tenir la promesse qu'il en avait iail.', étant venu l'attaquer avec des forces supérieures, la victoire déserta ses drapeaux (3). Jacques fournit deux campagnes heureuses contre son frère. Après s'être ouvert, par la seule terreur de ses armes, les portes de Melazzo, de Patti, de Moiilorle, de San- Pietio, et d'autres places du Val di Demona (4), il fit voile vers le Yal di Noto, s'y rendit maître de Buscini, de Palaz* zolo, de Sciortino, de Ferula, deBucheri, assiégea Syracuse, et gagna la bataille navale du Capo d'Orlando (5). Frédéric, obligé de combattre avec des forces disproportionnées, était aux abois. Un coup de plus, et il succombait. Mais, au moment où Ton attendait que le roi d'Aragon allait frapper ce coup, il abandonna le théâtre de la guerre, et fit voile vers ses Ëtats, croyant avoir assez fait pour la cause de ses alliés, et ne voulant être ni l'auteur ni le témoin de la chute de son frorc (6).

Cet événement imprévu rendit la supériorité à Frédéric. Pendant les deux années qui suivirent, ce monarque recouvra ses places perdues, battit dans un combat et fit prisonnier Philippe, prince de Tarente (7). Sa fortune était plus prospère que jamais, quand, appelé par le pape

{i) Nieolai Specialis, 1. lU, c. v, vi, vu, ix, x, xi et xv. (2)Id., 1. III, c. XIX.

(5) Id., I. IV, c. IV.

(4j Id.. 1. ÏV. c. îv,

(5) Id., 1. IV, c. V, vu, u et xiu.

(6) ïd.. I.IV, c. XV.

(7) Id., 1. V.

138 eiSTOlRfc: KE LA PAPAUTÉ, LIV. II.

Bomhcef le vainqueur de la fiaseogne «t 4e la Flandre» Charles de Valois, suivi du prince Robert et de quinse

cents hommes d'armes, vint» en 1502, débarquer dans le Val di Mazzara* La Sicile entière fut frappée de teireur à la vue de cette formidable expédition. Frédéric seul ne s'effraya pas. Fait à la guerre, il renferma ses troupes dans les places fortes et laissa ses ennemis se consumer par des attaques meurtrières et sans résultat. CeuK-ci, en effet, après s'être rendus maîtres de Termini par trahison, échouèrent devant Corléone et vinrent s'épuiser sous les murs de Siacca (4). Dans cet état de choses, Charles de Valois eut avec Frédéric» à Catabellota, oii celui-ci était campé, une conférence dans laquelle il prit le titre de médiateur et proposa la paix aux conditions suivantes : '1* que Frédéric serait roi de Sicile et des îles adjacentes, saviedurant; â"* qu'il épouserait Éléonore, fille de Charles!!, roi de Naples ; 5"" que Charles II et son fils Robert ploieraient Icin- médiation auprès du roi d'Aragon et du comte de Bieime pom* que la Sardaigne et le royaume de Chypre devinssent Tapanage de Frédéric; 4** que les pri* sonniers faits pendant la guerre, de part et d'autre, seraient échangés (2).

Charmé d'arriver, sans combat, au but de ses désirs, Frédéric accepta ces conditions. Mais, pour qu'elles eussent quelque valeur, il leur fallait la sanction de l'Eglise, et des ambassadeurs les portèrent à Rome vers la lin de 1502. Boniface vit avec répugnance les articles d'un traité. . où, disait-il, les droits légitimes du roi de Naples étaient visiblement sacriliés; il ne les considéra d'abord que comme des préliminaires, et se contenta provisoirement de lever les censures qui pesaient sur la Sicile et sur son

(1) Nicolaï Specialis, 1. VI, c. vn, thi et».

(2) Id., l. VI, c. X. — Raynald, ann. 1903, 2.

DÉ3I£Lt: DE BONIFACE Vlll AViC niILlPPE LE BEL. iS9

chef (1). Alors, Philippe le Bel ne s'était pas encore porté aux derniers excès. Hais, k h vue des faits qui signalèrent les premiers mois de 1 année 1303, Boniface n'hésita plus à reconnaïUc dans la convention de Gatabellola un traité définitif, et, par une bulle datée d'Ânagni le lâ juin, il la confirma, avec la clause pourtant que Frédéric recevrait la Sicile comme ficf du k>aint-Siége, et, pour éviter la confusion des titres, prendrait seulement le nom de roi de Trinacrie (2).

Si cette pacification ne donna pas un allié à Boniface, elle éteignit au moins, ce qui était beaucoup dans les circonstances, elle éteignit le foyer le plus actif du parti gibelin. En revanche, le pontife gagna un ami puissant par la reconciliation d'Albert d'Autricbe. Depuis près de cinq ans ce monarque sollicitait à Rome, sans l'obtenir, l'approbation de son élection comme roi des Romains. Boniface répugnait à donner pour successeur à Adolphe de Nas^ saw son propre meurtrier. Mais, ,in point où en étaient les choses avec la France à T époque de l'attentat de i^hilippe le Bél sur Bcmefirato, ^Àlbert s'aimonçait comme le souverain qu'il avait le plus d'espoir d'intéresser à la cause de l'Église ; la nécessité, cet aibilre impérieux des résolutions, était la, et il s'y soumit sans balancer. Donc, le 30 avril 4305, Boniface adressa à TAutrichien une longue et magniiique bulle, où, après avoir rendu hommage à l'humble soumission , an dévouement manifestes par lui envers le SaintrSiége apostolique, il le reconnaissait pour son Itls, le confirmait dans sa dignité de roi des Romains et d'empereur, suppléant, en vertu de sa haute suprématie, à tous les défauts qui avaient pu se glisser dans son élection, et le conjurait de se montrer un fils reconnais-

(1) Raynald, aun. 1302, u"* 5. ^

(2) I^iicolaï Specialis, 1. Yl, c. xvui. — Rayoaid, ann. 1305, 25.

sant et dévoué de TÉglise (1). Un documenl authentique (2) ne laisse aucun doute sur le sens de ces dernières paroles.

Bonifacc demandail au roi des Romains, pour prix de la faveur qu'il lui accordait, Tappui de ses armes dans sa querelle avec Philippe le Bel.

Si le pape avait besoin d'Albert, celui-ci ne pouvait se passer du pape, car sa dignité «'était qu'incomplètement acquise tant qu elle manquait de la sancUon pontificale. Il fut donc aussi charmé que surpris en recevant la bulle de Boniface. Il y répondit sur-le-champ, de Nuremberg, par une lettre gracieuse, où il reconnaissait (|uc c'était l'autorité du Saint-Siège apostolique qui avait transféré Tempire romain des Grecs aux Francs, puis des Francs aux Germains ; que c'était l'autorité du même Siège qui avait accordé à un nombre déterminé de personnes ecclésiastiques et séculières le droit d'élire les chefs de cet empire ; que ces chefs étaient élevés à la dignité d'empereurs pour être les soutiens du Saint-Siège et les défenseurs de la foi catholique. Il confirmait ensuite tous les droits de l'Église romaine» jurait obéissance et dévouement à son évéque, et promettait de défendre ses libeftéSt ses privilèges et sa primauté contre quiconque oserait les attaquer (3). Ces importantes réconciliations furent complétées par celle de Ferdinand, roi de Gastille, que Tarchevéque de Tolède reçut ordre de délier des censures qu'il avait encourues (à).

Pendant que ces faits s'accomplissaient, la seconde assemblée des états de France se réunissait au Louvre. Là, le 43 juin, en présence du roi et des trois ordres, Guillaume Plasian, seigneur de Vezenobre, assisté de Louis

(1) Raynald, ann. 1503, n" 2.

(2) Id., aua. 1503, n°35.

Id., ann. 1303, n«9.

(4) Id., aoû. 1305, n" 30.

DiiilàÉ DE BOiMFAGE VUI AVEC PHILIPPE LE BEL. m

d'Évreux, fils du roi, de Guy, comte de Saint-Pol, de Jean,

comte de Dreux, donna lecture d'un ample réquisitoire, dans lequel il imputait à Boniface des impiétés semblables à celles-ci : de ne croire ni à T immortalité deTâme, nia la vie future, ni à la présence réelle dans la sainte eucharistie; de favoriser l'idolâtrie, de consulter nn démon privé, de se livrer à la sodomie, à la simome; de forcer les prêtres à révéler le secret des confessions, de professer Thérésie.

Pour couronner dignement cette nomenclature de crimes inouïs, Plasian protesta, à la face des assistants, que ce n était ni par haine, m par aucune autie mauvaise passion, qu'il se portait ainsi Taccusateur de Boniface, mais par sèle pour le bien de FÉglise, et jura sur les saints Évangiles qu'il se faisait fort de prouver, d'une manière irréfragable, en présence d'un concile général, tout ce qu'il venait d'avancer, et termina en suppliant Sa Majesté de vouloir bien faire convoquer ce concile.

Après que Guillaume Plasian eut cessé de parler, le roi se leva et déclara qu'il adhérait à tout ce qui venait d'être dit. Puis, se tournant du côté des représentants du clergé, il conjura les archevêques et évoques de se joindre à lui pour la convocation d'un concile général; et, comme il était évident que Boniface s'opposerait de tout son pouvoir à cette convocation, il en appela d'avance et par provision, à l'autorité du concile futur, de tout ce que ferait le pape (4). L'histoire dit que l'abbé de Cileaux se signala dans cette rencontre par une généreuse protestation (2).

(1) Preuves da différend, p. 101 et seq.

(2) Solo abbateCisterctensi dontazat excepto. (Conlin. GuHicI. de Nang.) — L'abbale di Cistelle dod voile oonsentirc. (Giovanni Villani, 1. Vm, c. Lxii.) Il est vrai qu'on trouve le nom de l'abbé de Cîteaux dans les souscriptions; mais ceux qui imposaient les soiîËrages étaient capables de falsifier one signatiure.

142 HISTOIRB W LA PAPAUTÉ. UV. II.

Hais il fut niallieureuseinent le seul. Tons les représentants des trois ordres consenlirent à la convocation du concile, ainsi qu'à Tappel de Philippe le Bel, Telle fut la disposition des esprits dans cette lâelie assemblée, que le plus odieni des alteiUats ne rencontra point d'obstacle. Quelques-uns osèrent le proposer, un plus grand nombre le voulut peutêtre, tous le souffrirent. Seulement, les membres du clergé déclarèrent, à la suite de leur souscription, qu'ils avaient été forcés par la nécessité à adhérer (4), et qu'ils n'avaient nullement rintention de se midre parties dans cett« affaire, ni de se joindre à ceux qui y étaient parties (2). Précaution haiiale, qui ne luisait que trahir une seconde fois leur laihiesse sans les décharger de la responsabilité du crime.

Mais ce n'était pas assez pour Philippe le Bel d'avoir arraché à la servilecomjilaisance d'une grande assemblée l'approbationdescsschiâmatiqnes desseins, il voulut encore obtenir celle des villes, des églises, des communautés de son royaume. L'assemblée dissoute, il envoya, à cet effet, dans les diverses provinces, le seigneur de Yezcnobre, messire Amaulry, vicomte et seigneur de Narhonne, et Denys de Sens, son clerc, avec d'amples pouvoirs. Ces commissaires royaux mirent une telle célérité dans leur mission, qu'au bout de peu de jours ils revinrent déposer entre les mains du roi plus de sept cents actes d'adhésion à la convocation du concile et à Tappel (5). Un tel acquiescement de la France à une iniquité si monstrueuse serait le problème de rhisLoiresides témoignages, contemporains n'étaient là

(1) Quadam quasi nccessitalc compulsi. (Preuves du différend, p. 108 ) f2) Non întcndenles qnoquo modo partem in hoc negotio facero, seu

quibuscumque partem (acientibus adhaerere. (Preuves du différend, loco

citato.)

(3) Hi$t. du différend, p. 49 et 20

DÉMÊLÉ DE BONIFàCE VIll AVEC PHILIPPE LE BEL. 145

pour en révéler Todieux mystèiie. yemprisbimeaient dus religieux italiens qniiae trouvaient alors dans le royaume,

celui des abbés de Cîtcaux, de Clniiy, de Prémoiitré (1), nous apprennent à quoi s exposaient ceux qui osaient faire aux ordres du roi h généreuse réponse des apôtres : Nm posmmus, La violence achevait ce que la calomnie avait eommencé.

 la nouvelle de ce qui s'était passe n Paris et des accusations monstrueuses dont il avait été Tobjet, Boniface, inquiet

des progrès que faisait l'audace du roi, se retira à Anagni, espérant, en cas de danger, trouver au milieu de ses compatriotea» des partisans plus dévoués qu'à Home. Là» après avoir protesté en plein consistoire contre les crimes atroces qu'on lui iiiipiUaiten France, il. expédia cinq bulles datées du même jour, 18 août. La première excommuniait ceux qui empêchaient ses citations de parvenir à la connaissance du public, quelle que fût leur dignité (â). La seconde frappait de suspense l'arcbevêqui; de iNicosie, pour le punir d'avoir favorisé la désobéissance du roi (5). La troisième sui^ndait du droit de donner des licences tous les docteurs de rUniversité qui avaient conseillé le roi, et leur déleiidaiL d'en user jusqu'à ce qutî Sa Majesté eût accompli les ordres du Saint Siège (4). La quatrième suspendait tous ks corps ecclésiastiques de la faculté d'élire, et réservait au pape la provision des bénéfices qui viendraient à vaquer (5). Ëniin la cinquième concernait uniquement le roi.

(1) Très abbates Cluniaccnsis, Gisterciensîs ei PriemODtraticnsis n rege Franciae capiuntur, quod nolueruut ei contra papam obedire. (Annal. Colmar, aiiii.1S02.) — Pour l'incarcération de l'abbé de Cîteaux et des religieux italiens, voir la buUe : Super Pétri solio excelsothroaOfPr. dadîlféieDd^p.l84v

(2) Preuves du ditiféreDd, p. 161.

(5) Id., p. 162.

(4) Id., p. 165.

là., p. 163.

Elle commençait par ces mots : Nuper ad audieniiam* Boniface y rappelait les faits de rassemblée du 15 juin, s'y

justifiait des accusations injustes portées contre lui, de Taccusation d'hérésie surtout; reprochait à Philippe la réception de Ste£ano Colonna, ses violences envers ses légats, joignait à ces reproches 'quelques menaces, et montrait tout le ridicule d'un concile général qui serait convoqué sans le concours de l'autorité apostolique. Il est à remarquer que, dans cette bulle même, le pape, loin d'excommunier le roi, l'invite au contraire à ne pas s'attirer ce dernier coup (1). Preuve nouvelle que la constitution Per procèsms noUroif où cette excommunication est prononcée, n'avait été écrite que par provision, et qu'aux yeux de Boniface elle n était pas censée fulminée.

La bulle Nuper ad audierUiam ne parvint pas à temps au roi. Hais, quand elle lui serait parvenue, tout porte à croire qu'elle aurait été inutile. Plus que jamais animé par les Cnlonna et ses conseillers pervers, il avait abjuré toute modéi'ation. Déjà Guillaume de Nogaret s'était rendu clandestinement en Italie pour l'exécution d'un plan concerté dans le secret de la cour. Là, il fut rejoint par Sciarra Colonna, que Philippe le Bel avait fait prier de s'associer à l'œuvre dont son ministre était chargé (2). Sciarra amenait trois cents chevaux avec quelques fantassins. Ces deux émissaiiiîs, tliones l'un de l'autre, agissant de concert, grossirent ces forces de deux cents cavaliers , reste de rarmée.qve Charles de Valois avait commandée dans son expédition de Sicile. Un emprunt, négocié avec la maison Petrucci de Florence, servit à les soudoyer. A cette troupe vinrent se joindre encore les entants de Giovanni Geccano,

(1) Preuves du différend, p. 1GG.

(2) Ferretus Viceutiuus, iu Bonif., 1. III, p. 1002.

DÉMÊLÉ DE BONIFACE VIU AVEC PHILIPPE LE BEL. m

que Boniface retenait en prison; ceux de Maffeo d'Ànagni, et Raynaldi de Suppino, gouverneur de la ville de Ferrentino, tous Gibelins, et personnellment animés contre le pape. Ces dispositions s'organisaient, dans le plus profond silence, au château de Staggia, appartenant à un citoyen de Florence nommé Musciatto de Francezzi, qui était initié au complot (1).

Quoique fait h l'audace de Philippe le Bel, Bomtace était loin de prévoir cependant que ce monarque pût concevoir le dessein d'attenter à sa liberté ou à sa vie; et, s'il n'était pas sans inquiétude, il était au moins sans crainte. Retiré à Anagni , il travaillait à rédiger sa huile 6uper Pétri solio^ destinée à frapper le dernier coup sur le roi. n devait la publier le S septembre (2) , quand, la veille de ce joiii\ au matin, on vint l'avertir que la ville d'Auauiii se remplissait de soldats marchant sous l'étendard déployé de Philippe le Bel, et bientôt il put juger par lui-même de ce qu'il avait à redouter de cette brusque invasion, quand il entendit ces soldats crier en italien : « Mort au « pape Bonii'ace, et vive le roi de France (3)1 » C'étaient Guillaume de Nogaret et Sciarra Colonna, qui, après s'être ouvert l'entrée de la ville par la trahison des magistrats, la félonie du maréchal de la cour pontificale et celle de deux cardinaux, Riccardo de Sienne etKapoieon dos Orsini, venaient pour le déposer, ou même pour attenter à sa vie (4). En effet, le caractère des hommes qui commandaient cette tumultueuse irruption, les cris féroces qui Taccom-

(Ij Giovanni Villani, 1. VllI, c. lxiii.

(2) Processus, Preuves du diiïerend, p. 38o.

(3) Muoja papa Buiafazio, e viva il re di Francia! (Giovanni Viiiani, 1. Vlll, c. Lxni.) — Thomas Walsingham, Uisl. Angl., in Edward., I.

{4j Th. VValsingh., loc. cit.— Istorie Pistolesi, ap. Murât., t. XI, p. 529. — Giovaiuii ViUaui, loc. cil.

i4e UISTOIRE DE lA PAPAUli, UV. II.

pftgnaient, la brutalité des soldats, n'annonçaient rien de moins. En un clin d'œiU le palais oû résidait le pape est

investi et attaqué. Cependant le début des agresseurs ne fiit pas heureux. Quoique surpris ot dépourvu de troupes, le marquis Gaetani, neveu de Boniface» à la tête des serviteurs restés fidèles, soutint vigoureusement le premier assaut. Les assaillants allaient peut-être se décourager. Mais alors même la populace d'Anagni, ameutée par un certain Amulfo, ennemi du pape, qu'au premier signal de rinvasion la ville s'était donné pour chef, étant accourue renforcer les soldats de Nogaret et de Sdarra, ces derniers revinrent à la charge. Le marquis Gaetani, sur lepointd'être forcé, se rendit, et le palais fut ouvert à l'ennemi (i).

De tous les cardinaux, il n'était resté auprès de Boniface que Nicolas Boccassini, évéque d'Ostie, et Pierre d'Espagne, évêquo de Sabine; tous les autres s'étaient enfuis. Mais le courage et la grandeur d'âme du pontife ne se démcn tirent pas un instanl (2). A la vue des portes de son palais forcées, des flots de soldats qui s'y précipitaient le fer et le feu à la main, il ne douta pas que sa démise heure ne fût venue, et il ne songea qu'à rendre sa mort digne de sa vie : c< Ouvrez les portes de mes appartements, « s'écria-t-il au peu de serviteurs qui étaient autour de « lui , car je veux souffrir le martyre pour TÉglise de (( Dieu. » Et aussitôt, s'élant fait revêtir des ornements pontificaux, la tiare de Constantin en téte, tenant d'une main les clefs de saint Pierre, de Tautre Tinstrlsnent de la passion du Sauveur, il s'assit sur le trdne papal, la face tuui uée contre Tautel, ayant à ses côtés ses deux intrépi-

{i) Th. Walsingh., loc. cit. — Francisci Pipini Ghron., 1. iV, c. hj. — Chron. Parmense, ann. 1503, p. 848.

(2) Alagnanimiutem et Gonstantiani semper ostendit. (Fnmdsei fqimi Qbroii., 1. lY, c. xu.)

DiHÊLÉ DE DONIPACI Vin AVEC PËRim IM BÈl. Ut

do», cardinaux, et attendit ses meurtriers. Ils ne tardèfent pas d'arrÎTer* Mais, à la we de ce vieillard, aussi respeetable par sou grand âge que par sa dignité, ils s'arrêtèrent, frappés d'un soudain respect, et n'osèrent pas mettre la mam sur lui (i).

Seiarra et Nogaret s'approchèrent alors du pontife* Le premier, se livrant à toute la brutalité de son caractère, vomit à sa face un torrent d injures (2). Qu'il l'ait frappé toutefois, quelques-uns TafTirment, un plus grand nombre la nient. Ce qui est certain du moins, c'est que l'interven* tien de Nogaret Tempécha de se porter à d'autres «rtrémités (3). On rapporte que ce dernier, voulant à Tinstant uiêm^ se faire un mérite aux yeui de Boniface de n'avoir pas permis le plus grand des crimes, lui dit alors : a Cbé* « tif pape que tu es, regarde et considère la bonté de mon- « seigneur le roi de France, qui , bien que sun royaume « soit fort éloigné de toi, te garde par moi et te défend de (c tes ennemis (4). » A ces insultantes paroles, le pontife, imitant la patience de celui dont il était le vicaire, se renferma dans un noble silence. Seulement, lorsque Nogaret, après lui avoir exposé les procédures fait^ à Paris, le menaça de le conduire à Lyon, enchaîné comme un criminel,

pour y subir le ju*;eiiu'n{ Ju prélcndu concile eéncial et y être déposé, il répondit avec l'accent de l'iudignation : « Voilà ma tête, voilà mon cou; pour la lib^ de l'Église,

(1) Giovaiiui Villani , loc. cit. — S. Antoiuuus, l. III, lit. XX, c. vm, par. XXI. — Fraiicisci Pipini Chron., l. IV, c. xu.— Th. VYalsiûgh., loc. cit. — Ferretus Yicentinus, 1. III, p. 1002. — Istorie Plstolesi, loe. cit. — Chron. Parmense, ann. 1305, p. 648. ^Processus, ap. Rubeum, p. 214.

(2) GiofiimlViUaiii, loc. cit.— S. Ant., loc. cit.— ^Ferretus Vkeatiavs, loc. cit.

(S) Sdarra Toluit lîbeiiter interfecisse papam , sed per quoidiai fiiii lirohibiUis. (Th. Walsingh., loc. dt.) (4) Chronique de S. Denys, c. sun. —Nicole GiUe, AnnaloB de France.

« je souffrirai, moi catholique, moi légitime pontife, moi

« vicaire de Jësus-Christ, je souffrirai d'être condamné et a déposé par des pa tarins, car je désire le martyre pour la « foi de Jésus-Christ et de son Église! » Ces mots furent comme un coup de foudre pour Nogaret. Il se souvint aussitôl du supplice de son grand-père, condamné naguère et brûlé comme palarin. Interdit, il rougit, et se retira (1).

Pendant trois jours que Boniface resta au pouvoir de ses ennemis, il fut étroitement gardé; on Taccabla dW trages et de privations, son trésor fut pille, son [udais dévasté, les reliques des saints profanées et dispersées, les archives violées, Tévéque de Strigonie mis à mort (â). On peut, au reste, se faire une idée, par la licence des soldats qu'on avait déchaînés, des horreurs qui furent commises. Mais, eniin, un terme arriva à tant d'humiliations. L'indignation parla au cœur des habitants d'Ânagnt, qui s'étaient montrés si lâches témoins des souffrances du pontife. Réveillés par les excitations du cardinal Fieschi, ils se soulèvent, surprennent les bandes de Sciarra et de Nogaret dans le désordre de leur honteuse victoire, et les chassent de la ville avec leurs chefs (3).

Rendu à la liberté, lioniface convoqua le peuple d'Anagni. 11 avait retrouvé sa force; quatre cents hommes d'armes, conduits par Mattheo et Jacopd Orsini, accouraient de Rome à ^oii secours. On put craindre un instant pour les coupables un châtiment d'autant plus sévère que leur crime avait été plus odieux. Toute crainte fut bientôt dissipée. Le pontife parut, mais ce fut pour pardonner à tous,

(4) Eubeas, p. 215.— GioTanni ViUani, 1. VIIl, c. lxoi.— S. Anton.,

loc. cif.

(2) Processus, ap. Rub., p. 215.

(3) Th. Walsingh., loc. cit. — Francisci Pippini Chron., loc. cit.— Ghron. Parmense, p. Ititorie Pistolesi, loc. cit.

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