‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 13 sur 44 · MORT DE BONIFACE VUI · texte numérisé non relu

MORT DE BONIFACE VUI

relâcher les prisonniers, parmi lesquels se tronvaient Raynaldi de Suppino ot ses enfants, et rendre ses bonnes grâces à ses deux cardinaux félons. Les spoliateurs du trésor ' pontifical furent seuls exceptés de cette amnistie (1). Je ne sache point qu'il y ait, dans Thistoire, un trait plus tou* chant, plus magnanime, plus héroïque, que celui de cet auguste vieillard, ne répondant à des outrages inouïs, et qu'il peut venger, que par ces mots : « Je pardonne! » Et qu'on se souvienne bien que ce vieillard est le violmU^ ïimpkcahJe, le décrié Bonifaco !...

U ne tarda pas à reprendre le chemin de Rome. On Ty reçut avec des témoignages de sympathie, dont les der» niers événements redoublaient la vivacité. Mais il s'aperçut bientôt que ses humiliations avaient altéré son autorité naguère si absolue. Les Orsini, à la garde desquels il s'était confié, lui faisaient sentir une domination à laquelle il n'élait point accoutumé. Il la reconnut à la surveillance dont ses moindres démarches étaient devenues l'objet. 11^ voulut secouer cette odieuse inquisition, et essaya de passer du quartier du Vatican à celui de Latran, oû régnaient les Anibaldeschi , ennemis des Orsini aussi bien que des Colonna. Mais les Orsini lui interdirent le passage (â). Alors il écrivit au roi de Naples do venir à son secours ; mais le cardinal Napoléon des Orsini intercepta la lettre (3). Il ne résista pas à ce dernier affront. Saisi d'une fièvre ardente, il vit approcher sa dernière heure avec ce courage intrépide qu'il avait déployé devant ses ennemis, récita à haute voix, selon la coutume des souverains pontifes, et en présence d'un nombreux auditoire,

(1) Walsingh.i loc. cil. — Rubno, p. 216.

(2) Feiretus Vicentinus, p. i ()()8.— Ghron. Parmense, p. 848.— Giaoconiiis, in Bonifacium, L U, p. 301.

(5) Rabeo, p. 248.

tê symbôlâ de la doctrine chrétienne, déclara qu'il mourait dans la foi catholique , et , muni des sacrements de rËglise» il rendit son âme à Dieu le 11 octobre, après àvoir texiu le Saint-Siège huit ans neuf mois et Tingt*quàtre * jours

Ainsi mourut Bom'face VIII, et non, comme l'a écrit Ferreto de Vicence, dans des accès de frénésie, se frappant la tête contre les murs, vomissant Técume par la bouche, ot rongeant ses mains (2). Mensonges complaisamment repr6duits par les modernes ennemis de l'Église (o). Ils avaient été victorieusement confondus pourtant en l'an 1605, trois cent deux ans après la mort de Boniface, quand on fit l'ouverture du tombeau de ce pontife. Toute la viUe de Rome (4) put contempler son corps, que la corruption avait épargné, parfaitement intact dans toutes ses parties, et n'ofDrant aucune trace des liions rapportées par Fef^ reto de Vicence (5). Les écrivains h qui ce dernier a servi de guide n'ont pas pu ignorer le procès-verbal notarié de cette exhumation ; que penser alors de leur bonne foi t L'erreur, même involontaire, est toujours un malheur; mais l'erreur volontaire est un crime ; et, quand cette erreur est invoquée pour souiller la mémoire des personnages historiques les plus respectables, c'est le plus lâche et le plus odieux des crimes (6)/

(1) ProceasaSy Preuves du différend, p. 402. — Jacobus card. S. Georgii, Op. metr.

(2) FerretttsVicentînus, p. 1008.

(3] Sigmondi, entre autres, flist. des républiques iuUennes, t. IV,

(4) Tota urbe ad speclaculum concarrente. (Ce sont les paroles de

Sponde, témoin oculaire lui-même, ann. 1303, n** 16.)

(û) Voir le procés-verbal de ceUe exhumation, ap. Rubeum, ad calcem.

(6) La mcmoirn du pape Boniface vient d'être réhabilitée dans la vie que le savant moine bénédictin Luigi Tosli a publiée de ce pontife, 2 voU

ÉLECTION m mmn xi w

Bonifaee arait une taille haute, un front développé, des

joues plemevS, tout ce qui, au dehors, exprime la majesté. Ses ennemis n'ont pu lui refuser la grandeur d ame, la fermeté de courage» les vastes connaissances, Thabileté dans les affaires (^). Il est peu de pontificats au-dessus du aien. I.a religion lui doit l'inslituiiun si consolante du jubilé: la jurisprudence ecclésiastique, le sixième livre des JDécrétales ; la science en général, la fondation de Tuniver^ sité des études à Rome, connue sous le nom de Sii" pienza (2). Actif, infatigable au travail, zélateur ardc nl de la justice, il fut le protecteur invincible des droits de l'Église romaine, il le fut aussi de l'humanité. Quand les historiens se seront affranchis des passions qui les aveuglent, ils le reconnaîtront sans doute.

Bix jours après la mort de Boniface YIII, les cardinaux oatrèrent au conclave, dans le palais du Vatican, pour lui donner un successeur, et, sur-le-champ, tous les sutlrages se réunirent sur le cardinal d'Osiie, Nicolas Boccassini, qui prit le nom de Benoît XL L'élévation de ce personnage est une de ces fortunes singulières dont la Papauté offre plus d'un exemple. Né près de Trévise, en 1240, de parents obscurs et pauvres , il eut à subir, dans ses premières années, les dures épreuves de la misère. Doué d'un cœur noble et fier, il s'adressa d'abord à ses talents pour subvenir aux premiers besoins de la vie. Une école qu'il

M^; Ibnte^iUsîBO, 1846. LlUistre biographe, avec son beau talent, aurait encore mieux confondu les calomnies depuis si longtemps aecrédilées contre Tun des plus grands pontifes de TEglise, s'il avait eu sous les yens le recueil des actes publiés par Pierre Dupny. Obligé de s'en rapporter i des extraits, il n*a pu voir toujours de ses propres yeux l'odieux des ftits.

(1) Giovanni Villani, l. VUl, c uv.— Francisci Pipini Gbron., U Vf, c. xu.

(2) Renazsi, Storia deU' Doiversita degli studi di Borna, 4 vol. in-i"*.

I5S msTonffi De la papauté, liv. ii.

ouirrit à Venise» pour l'éducation de la jeunesse patricienne, lui procura pendant quelque temps une existence

médiocre, mais honorable. Plus tard, en 1257, dans la vue d'échapper à la gêne qui le poursuivait toujours, il embrassa Tordre de Saint-Dominique. Là, il passa quatorze ans à s'instruire des sciences divines et humaines» et autant à les enseigner aux autres. Or, comme à l'étendue du savoir Nicolas Boccassini alliait l'émlnence de la piété, les dignités de Tordre s'ouTrirent devant lui. Il devint suo cessivement lecteur, prieur conventuel, provincial de la Lombardie, enfin général. Il le fut pendant quatre ans. Les vertus, la capacité qu'il déploya dans l'exercice de cette charge suprême, attirèrent sur lui Tattention de Boniface YIIL Ce pontife le fit, en 1299, cardinal de Sainte- Sabine, litre qu'il échangea bientôt contre l'évêché d'Oslie, et le uQmma, en i 502, légat en Hongrie. Sa mission dans ce pays, travaillé alors par les révolutions, n'obtint pas tout le succès qu'on s'en était promis, mais elle réussit jusqu'à un certain point à faire respecter l'autorité pontificale {{),

Tant de distinctions qu'il avait reçues de Boniface YIII l'attachèrent fortement à ce pontife. Aussi , dans les dangers qu'il courut à Aiiagni, fut-il, comme nous l'avons vu, un de ceux qui restèrent constamment près de sa personne. Nicolas Boccassini était, sans contredit, un des prélats les plus vertueux et les plus savants du sacré collège. Personne ne s*éionna de son élévation, si ce n'est peut-être iul-méme. Les hisforions, unanimes à faire son éloge, remarquent qu'il fut élu pape comme par l'inspiration de Dieu. El, à tout prendre, le mérite personnel de Félu, la gravité des circonstances, justifieraient cette opinion (2).

(1) Ciacconins, in Benedictum.

(2) Raynald, ad ann. i503, n" ^5.

BEiNOlT XI. 155

La vertu de Benoît XI était simple et franche, car elle n'avait jamais été chez lui subordonnée aux calculs de

l'ambition. Seulement, riial>jlude d'une vie rigide l'avait rendue austère* Elle se ressentait de son éducation toute monastique; mais, grâce à la douceur et à l'aménité naturelle de son caractère, cette austérité n'avait rien de cette rudesse nui éloigne et de celte inlolérance qui déconcerte; elle n'existait que pour lui (1)* Pendant son généralat, il s'était acquis l'affection de tous les religieux de l'ordre (2). La modnstie était le caractère le plus saillant de sa piété. L'histoire nous en a conservé un trait aussi original qu édiiiant. Aussitôt après son élection, sa mère, qui vivait en- Gore, vînt à Rome pour le visiter. Mais, craignant de faire rougir son fils en s'ofîraul à lui les vêtements grossiers de sa condition, elle emprunta des habits de soie, et parut ainsi à la cour. Le pape, indigné, refusa tout d'abord de la reconnaître; et ce ne fut qu'après l'avoir vue, le lendemain, dépouillée de cet accoutrement inusité et rendue au costume simple de son véritable état, qu'il consentit à la saluer comme sa mère. Alors, l'embrassant avec tendresse devant toute sa cour : « Voici ma mère, s'écria-t-il, « et non point cette dame qui se présenta hier (3) ! »

Quelle que fût sa modestie, pourtant, comme elle était éclairée, elle ne nuisait point à la fermeté de son caractère. Jamais il ne se décidait légèrement; mais, quand une fois il avait pris son parti sur quelque chose, il ne revenait plus sur sa résolution (4). A cet égard, il laissait

(1) Ciacconius» loc. cit

(2) Omnium in se aniorem arctavit. (Giacconms, loc. cit.)

(3) CiaccODÎus, loc. cit.

(4) In eo notatum est quod videlicet fueiit adeo pertinacissimua coiiceptionis, ut quod scmelde aliquo in se concepisset, sive in bonum, slve iD lualum, ab inde non posset avelli. ^rancisci Pipini Ghron., 1* IV,

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