‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 16 sur 44 · LES NOIRS ET LES BLANCS · texte numérisé non relu

LES NOIRS ET LES BLANCS

Italie el i Florence en 1302, sqivi de cinq cent$ oheTaoz; faible armée, il est vrai, mais qu'on espérait rendre imposante en lui adjoignant des corps de troupes mercenaires,

SoQ entrée dans la ville ne différa guère d'un triomphe ( l ) .

Jamais homme n'avait apporté avec lui plus d'espérances, jamais homme n'en démenlit davantage. Valois, JiabijLe comme guerrier, était faible comme politique. Lfi nature ne Tavait doué ni de cette intelligence vaste qui embrasse à la fois tous les élémetii s organiques d'un État, ni de cette pui^^ance de caractère qui les maîtrise. £levé d'ailleurs ail milieu d'une nation où la volonté d'un seul était tout, ceUe du peuple rien, il se trouvait, par son éducation, complotemenl étranger aux gouvernements populaires et à leurs turbulentes factions. Incapable d'apprécier les principes divers qui se partageaient l'opinion publique, il ne voyait que des passions où il y avait aussi des intérêts êt des idées. Toute sa conduite ne fut qu'une déplorable conséquence de cette erreur. Au lieu de réconcilier les partis, il redonna toute puissance aux Noirs. Le pillage, le meurtre, Fexil des Blancs, accompagnèrent cette restauration de leurs ennemis. Dante en fut une des viclimes les plus malheureuses. Il était alors en ambassade auprès du pape Banîfaee VIII. Tout à coup on excite contre lui la populace de Florence; sa maison est investie, pillée, rasée, la dévastation est portée dans ses propriétés* On i'açcuse enenile d'avoir malversé dans l'exercice de sa charge de prieur, et une sentence de bannissement, accompagnée d'une amende de huit cents livres, couronne ces violences. Les Noirs ne sont point encore satisfaits de cette vengeance, il leur faut du sang, et ils font condamner le banni à être

(i> Dioo Compagui, 1. li, p. 492.

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. ir.

brûlé vif avec ses partisans (i). Heureusement, Dante, éloigné de Florence, n'avait personnellement rien à craindre

de tant de fureurs. Ainsi, Charles de Valois, bien loin de rétablir le calme, ne Hl que soulever de nouveaux orages et partit de la ville chargé de plus de haines qu'à son arrivée il n'avait trouvé de sympathies (2). Le cardinal d'Aquasparta reparut alors, pour essayer de nouveau la voie des négociations (3). Ses efforts semblèrent d'abord obtCr nîr quelque succès. Il réunit les ûonati et les Gerchi par des mariages et dé nouvelles alliances. Hais, lorsqu'il témoi i;ija le désir que les Blancs eussent part aux emplois publics, les Noirs, qui étaient maîtres de TËtat, s'y opposèrent, et il quitta Florence aussi peu satisfait et non moins irrité que la première fois, la laissant dans l'anarcbie et sous l'interdit (4).

Les choses en étaient là lorsque Benoît XI, arrivé à Pérouse, résolut d'employer de nouveau Tautorité pontificale à la réconciliation des partis. Dans cette vue, il jeta les yeux sur Nicolas Albertini de Prato, tout récemment créé cardinal d*Ostle, gibelin d'origine, à la vérité, mais modéré, grand politique surtout, et doué de cette haute moralité qui captive l'estime publique et inspire la confiance à tous les partis. Ce légat, arrivé à Florence au mois de mars 130-4, annonça au peuple la mission dont le père commun des fidèles l'avait chargé. Il fut accueilli avec des blanches d'olivier, on lui accorda un plein pouvoir de régler l'État à son gré. Par ses bons ofiices, plusieurs familles puissantes se rapprochèrent, il rétablit les gonfalo-

(1) Tirabûschi, p. 48i. — Giugueué, llist. littéraire d'Italie, t. I, c. vil.

(2) Diuo Couipitgni, 1. II. — Giovaniii Villanij 1. Vlll, c. XLViii el xui.

(3) Raynald, ann. 1301, nM 4.

(4) Machiavelli, Slorie flor., L U.

Uigiiizea by <^OOgle

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niers des compagnies, ce qui augmenta l'autorité du peuple et diminua l'influence des grands. Jusque-là tout

prospérait; mais il y avait dans l'œuvre du cardinal des points d'une délicatesse extrême. Celui qui concernait le rappel des exilés blancs en était un. Dès qu'il essaya de le toucher, il rencontra, de la part des Noirs, des difficultés insurmontables. Toutes ses tentatives à cet égard demeurèrent sans ciTct. Peu à peu son crédit diminua, même parmi le peuple. Insulté au milieu d'une émeute, il s'é* cria, en s'adressant à ceux qui l'environnaient :« Puisque vous voulez être en guerre et en malédiction, et que vous ne pouvez souffrir ni paix ni repos entre vous, restez donc dans la malédiction de Dieu et de son Église. i> Et il revint h Pérouse (1). Benoît XI confirma cette excommunication. En même temps, et sur l'avis de son légat, il cita à sa ( uur douze des principaux citoyens, parmi lesquels se trouvait Corso Donati. Ceux-ci obéirent à la citation et se rendirent à Pérouse. Saisissant l'occasion, le cardinal de Prato écrivit secrètement aux exilés des Blancs de tenter un retour à Florence, pendant qu'elle était privée de ses chefs. Ces derniers, en effet, firent leurs efforts pour s'y rendre promptement, mais, dans cette tentative improvisée, il y eut hésitation, tâtonnement, défaut d'ensemble; elle manqua, et les divisions continuèrent (2).

Au milieu de ces vicissitudes des partis, il importe de faire connaître le sort de Dante. A la nouvelle de la sentence capitale qui le frappait, il était parti de Rome trèsirrité contre le pape Boniface Ylll, qui n'était pour rien dans son malheur. Il se rendit d'abord à Sienne, pour

(1) Giovanni Villaui, 1. VIII, c. Lxvin et lxm.— Diûo Compagni, l. UI, — Machiavelli, 1. II. — César Balbo, t. II, C. m.

(2) Giovanni Villani, 1. VIII, c. ku. — Dîno Ctompagni, I. HI.^lUGliia- TelU, Slorie fior., 1. IL

m HISTOIRE DE LÂ PAPAUTÉ, LIV. II.

pteûAré une cônnaissdnce plus éxacte dés faîte» puis il alla

rejoindre, à Arezzo, ceux de son parti qui étaient eïilés comme lui. Après la tentative infructueuse dont nous vettona de parler, tout espoir semblant perdu, il se retira k I^adoué, puis dans la Lunigiane, chez le marquis de Mancspina; ensuite à Gulibio,chez Bozon, avec lequel il avait contracté amitié; enfin à Vérone, auprès des seigneurs délia Scala* Partout il reçut l'accueil le plus honorable. Mais, soit que le malheur eût aigri son caractère, soit que la nature ne lui eût pas donné \mv. humeur Mussi belle que son génie, Dante avait un commerce peu agréable. Il déplut surtout à la cour des Scala, par une fierté déplacée. S'en étant âperçti à la froideur qu'on avait pour lui, il se relira, se mit à voyager, vint à Paris, où il fréquenta TU-, likiversité, et y soutint publiquement une thèse sur divers pointe dé théologie. De retour en Itelie, il resta quelque temps sans se fixer. Enfin il vint h Ravenne, chez Guido Novello da Polenta. Il goûtait un peu de repos auprès de dé prince éclairé, qui protégeait les lettres et les cultivait lui-même avec succès, lorsqu'il entreprit de le récôndtier avec les Vénitiens, qui lui faisaient une cruelle îruerré. Cette ambassade, qui n'aboutit à rien, accabla Dante. 11 tévini k Ravenne, où il tomba malade et mourut» le H septembre i32i, âgé seulement de, cinquante-six ans (1). Novello da Polenta lui iil faire des obsèques dî^és de sa renommée. Ou Teulerra en habit de poëte, les principaux (Citoyens de Ravenne portèrent son corps^ et NoveHo prononça Itti-mâUie Son éloge. D comptait lui élever un supevbe mauSoléé: Inais, la mort l'ayant surpris au milieu de son projet, ses intentions ne furent remplies que plus

(1) Tîraboschi, p. 485 et 186. — Giogucue, 4). 451, 4ô2 et 435.— César Balbo, t. Il, c. xvi et xvu.

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dé cént BOitailte ans plus tard, par Bemardo Bénibo, protecteur de Ravenne et père de l'illustre cardinal de ce nom (1).

Dante était piY>fondément versé dans presque toutes les sciences de son temps. Chose rare! il fut à la fois grand

poëtc, grand philosophe et grand orateur. Il discourait aussi bien qu il écrivait; et quant à la poésie, Tltalie, depuis qu'elle parlait une langue nouvelle» n'avait pas produit un génie qui Teût cultivée avec autant de perfection. C'est un de ses contemporains qui lui rend cet hommage (!2); et il n'a rien d'exagéré. Dante est en elfet un de ces esprits rares que la nature se plaît à orner des dons les plus précieux^ et qui seuls suffiraient à illustrer un siècle et une nation. Il est parvenu jusqu',^ nous un assez grand nombre d'ouvrages de ce poète ; mais celui qui Ta immortalisé est sa Divim Commedia, ou le récit en cent chants d'un voyage accompli au travers de Tenfer, du purgatoire et du paradis. Il parcourt les deux premières régions suus la conduite du poète Virgile» et la troisième sous celle de Béatrix de Portinari, jeune femme naguère Tobjet d'un premier amour, tjue la mort lui avait enlevée en 1290, et qu'il n'avait jamais oubliée.

Comme riliode d'Homère» le poème de Dante est tout à la fois une œuvre poétique, théologique et philosophique. Les dogmes du Christianisme et les découvertes de la science sur le système du monde y paraissent revêtus des magnificences d'une poésie égale à celle du chantre de

(1) Tiraboschi, p. 487.

(2) Qaesti fu grande litterato quasi in ogni scienia, fu ponuno pœta é fllèfidfo e rettérico, perretto tanto in ditUre e versiBcare, cane in aringhiern parlare , nobilissimo dicitorc , e in rima somrao con p!û polito o bello stile , che mai fosse in nostra lingua al auo tempo e piu inanâ. (GioTumi Yillani» L. iX, c. cmiv.)

Smjrnc. On a prétendu que la première idée de ce poëme n appartenait point à Dante, qu'il l'avait puisée dans un

ouvrage peu connu de Brunetto Lalini, son maître, ouvrage intitulé Tesoreito (1). Il y a» en efTet, dans le TesoreUOy qui a pour objet un voyage de l'auteur, une vision mystérieuse, une description de lieux et d*objet8 fantastiques, la rencontre d'un poëte la lin, Ovide, qui sert de guide au poëte moderne, et celle d'un astronome ancien, Ptolémée, qui lui explique les phénomènes du ciel. Rien d'improbable que ces trois idées du maître n'aient inspiré au disciple ses trois idées de TEnfer, du Purgatoire et du Paradis. Mais» s'il y a quelques traits de ressemblance entre les plans des deux poèmes, il n'y en a* sûrement aucune dans leur exécution. Autant le Tesoreito est pauvre, vulgaire, autant la Divina (Jommedia est riche et majestueuse. Il faudrait écrire un volume entier pour passer en revue tous les sujets magiques que le poëte a su rassombiei dans celte galerie enchantée. Quel tableau imposant et terrible que la description de l'enfer i quelle scène touchante que celle où Francesca da Rimini raconte comment un amour coupable et malheureux la conduisit à la mort avec son amant! Quel sombre épisode que celui du comte VJgolino, affamé de vengeance, rongeant avec ses dents le e^ne de Tarchevéque Ruggiero, et interrompant son horrible festin pour retracer Fépouvantable agonie de luimême et de ses enfants, condamnés à mourir de faim dans une tour murée ! Mais il faudrait tout citer. L'imagmation de Dante est inépuisable, elle ne laisse pas reposer Tadmiration. Ici elle la berce par les images les plus riantes, là elle la ravit sur les hauteurs du sublime; et, quand celle-ci veut s'arrêter haletante sous le poids d'indicibles

0) Ginguené, t. Il, p. 9 et 10.

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