BENOIT XI ET PHIUPPE LE BEL
qu'on leur refusait, des circonstances plus favorables (4).
Par toutes ces concessions gracieuses, Benoît XI semblait préparer le monarque français à supporter patiemment le coup vigoureux qu'il se disposait à frapper sur les auteurs de l'attentat d'Anagni. Il se crut assez en sûreté à Pérouse pour ne pas le différer plus longtemps, et, le 7 juin, il publia sa bulle Fldijifiosnm seelus (2). Le langage du pape y exprimait tout d'abord la menace. Si, pour de « justes causes, disait-il , nous avons retardé jusqu'à ce a jour de punir l'exécrable forfait commis par des scélé* a rats sur la personne sacrée de notre prédécesseur, nous a ne pouvons différer plus longtemps de nous lever, ou a plutôt Dieu lui-même doit se lever avec nous pour dissi- « per ses ennemis et les chasser de devant sa face. » Après ce début, le pape racontait, avec le style de 1 indignation la plus vive, les principaux détails de Tattentat commis par GuillaumedeNogaret, Sciarra Colonna,Reynaldi de Supino et leurs autres complices, qu'il nommait; le pillagedu trésor de l'Église romaine, et les horreurs commises dans le sac du palais pontifical ; horreurs qu'il avait vues de ses pro-^ près yeux. Puis, il s'écriait : « Oi^i est le cruel qui ne verce serait pas de larmes? où est l'ennemi qui n'éprouverait a pas de la compassion? où est le juge, si faible qu'il soit, « qui ne se lèverait pour ])unir, quand la sécurité a été « violée, quand l'immunité a été offensée, quand le a souverain pontiticat a été déshonoré, quand TÉglise « elle-même a été réduite en servitude avec son époux I a 0 crime inexpiable! ô attentat inouï! ô malheureuse ce ville d'Ânagni, qui Tas souffert sans l'empêcher, que « la rosée du ciel ne tombe plus sur toi ! » Ces lamen-
(1) Baillet, p. 248.
(fi) Preuves da difEnrend, p. 5813.
m lilâlOiRË DE LA PAPAUTÉ, UV. IL
tatioQS tennmées, Benoit XI déclarait que tous ceux
qu'il avait nommés, tous ceux qui avaient participé à leur crime, tous ceux qui les avaient aidés de leurs conseils ou de leur approbation, avaient encouru la sentence d'excommunication promulguée dans les saints canons; puis il les citait pcremptoirement à se présenter en personne devant le Saint-Siège apostolique avant la féte des bienheureux apôtres Pierre et Paul, les avertissant que leur absence n empêcherait pas qu'on ne procédât contre eux. Si le nom de Pliilippe le Bel ne paraissait pas dans cette bulle, ce n était que par ménagement. Mais le silence du souverain pontife à cet égard ne faisait illusion à personne, tout le monde savait que rinstigateux* de l'attentat d'Ânagni était le roi de France.
Après ce foudroyant manifeste, il ne devait plus être
question d'asscuibliii un ridicule concile général, pour y condamner Boniface VIIL II s'agissait de commencer des procédures où de tristes révélations allaient sûrement se faire. Cette nouvelle, jointe à d'autres qui ne laissaient aucun doute sur l'intention du souvei .im pontife, porta le trouble dans la cour de France. Et l'on ne sait trop ce qui serait arrivé, si le règne de Benoît XI se fût prolongé. Mais ce digne vengeur de Boniface manqua tout d'un coup aux espérances de l'Eglise et à ses projets. Un joui , après avoir mangé avec appétit des ligues nouvelles qu'on lui avait servies, il fut saisi brusquenoent de douleurs violentes dans les entrailles. Le mal fit de rapides progrès, et il y succomba le 7 juillet, un mois après la publication de la bulle FlagUmum scelm (i).
(1) Ptpyre Masson. Ciacconius, in BenediGtum. — Perret. Vicent., t. IX, p. 4015. — Francisd Pipini Chron., 1, IV, c. UTm.— Giov. ViU,, ï, YIll, e. LUX.— Oino Compagni, h lU.
MORT DE BENOIT XL m
Une mort si prumpte, dans les circonstances où elle arriva surtout, ne semblait pas naturelle. On Tattribua généralement au poison* Hais quels furent les auteurs de ce nouveau crime? On est réduit, sur ce point, à des conjectures. Les uns en accusent les hommes que Benoît XI avait nontimés dans sa bulle ; les autres l'attribuent aux cardinaux. Aucun ne prouve ce qu'il avance. Un chroniqueur, Ferreto de Vicence, va jusqu'à nommer Philippe le Bel. 11 faut avouer que la mort de Benoît XI fut utile à ce prince; il faut avouer encore que ce prince, dont Taudace avait outragé Bonil ice, était bien capable d'ordonner le meurtre de son successeur, el qu'il ne manquait pas de ministres pour Texécuter. Mais Ferreto de Vicence est le seul qui le dise, et la valeur historique de cet écrivain, bien que contemporam, m me paraît point assez considérable pour faire peser un tel crime sur la mémoire du petitrfils de saint Louis. La sainteté de Benoit XI éclata après sa mort par des prodiges, et l'Église l'a rangé au nombre des saints.