‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 20 sur 44 · ÉLECTION DE CLÉMENT V · texte numérisé non relu

ÉLECTION DE CLÉMENT V

préials qui osèrent, en 4502, braver les défenses du roi, en se rendant au concile que le pape avait convoqué à Rome (i). Lorsque Philippe le Bel, ne mettant plus de bornes à sou audace, exigea de son clergé qu'il l'assistât dans SCS poursuites sacrilèges contre le chef de TÉglise, rarchevêque de Bordeaux fut encore un de ceux qui refusèrent leur souscription. Un chroniqueur italien de cette époque raconte, à cet égard, une particularité qui a échappé à tous les historiens, et qui mérite d'être citée, a L'arche^ « vêque, écrit-il, se vit obligé, |iai la c i aiiilc du roi, de fuir a hors du royaume, déguisé en soldat, dirigeant sa fuite « vers la cour romaine. En traversant la Lombardie, il vint a à Asti, où Isnard de Pavic, prieur du couvent des Domi- « nicains de cette ville, lui offrit une généreuse hospitalité. a Quand Bertrand eut découvert qui il était, Isnard ne s'en et tint pas là : comme l'archevêque ne se croyait point « encore en sûreté contre le roi et craignait d'être enlevé « sur la route par ses émissaires, Isnard voulut Taccomc( pagner lui-même jusqu'à ce qu'il se U'ouvât à l'abri de « toutes poursuites. Plus tard Bertrand, devenu Clément Y, a récompensa ces bons offices du prieur en le nômnuint pac< trîarche d'Ântiocbe, avec l'administration de l'évéché de « Pavie pendant toute sa vie . Arrivé à Rome, l'archevêque (( vécut quelque temps au milieu de la cour, comblé des tt faveurs du pape, de ses parents et des cardinaux. 11 s'y « fit des connaissances et des amitiés qui lui servirent a beaucoup, après la mort de Boiulace VIU, h le réintégrer a dans les bonnes grâces du roi de France. Ces amitiés, « la bienveillance des cardinaux et des autres dignitaires a de la cour romaine, l'élev&rent ensuite à la Papauté (2) . i»

(I) Preuves da différend, p. .86.

(S) Firancisci Pipini GhromcoD, t. H, p. 739 et 740.

m UlSTOiaB DE LA PAPAUTÉ, UV. III.

Cette précieuse anecdote ne montre pas seulement avee quel courage Tarchevéque de Bordeaux lutta contre la tyrannie de Philippe le fiel, elle prouve encore que le prélat et le monarque étaient réconciliés ayant le conclave de Pcrouse, et que toute la cour romaine avait les plus grandes sympathies pour T archevêque.

On demande ici comment le roi de FrancOt qui avait autour de sa personne tant d'autres prélats si complaisamment dévoués à st\s intérêts, cabala toutefois de préférence en faveur du prélat gascon. La réponse n'est point difficile : Philippe le Bel avait eu, dans sa jeunesse, pour Bertrand de Got^ une affection poussée jusqu'à la familiarité (1). On oublie rarement les liaisons lurmées à cet âge de la vie. U est donc permis de croire qu'une réconciliation sincère en ayant fait revivre la viyacité, Philippe dut préférer Bertrand de Got à tout autre. Si on ajoute que rarcbevéque de Bordeaux, par les amitiés qu'il possédait dans la cour domaine, était peut-être le seul d'entre les prélats français qui eût de véritables chances pour la Papautéj on concevra comment le roi s'attacha à pousser un tel candidat. U avait tout lieu de craindre que, s'il eût proposé un prélat moins connu, le choix des cardinaux ne se fût porté sur un sujet étranger à la Franee.

La nouvelle d'une élévation si peu attendue rencontra Bertrand de Got à Lusignan, en Poitou, occupé à îsdve la visite de sa province. Il refuit sur-le-efaamp la route do Bordeaux. Le bruit de son âection s'était déjà répandu dans cette ville, et, à son arrivée, il fut reçu processionnellement par le.olergé et le peuple, au milieu d'un immense concours de prélats et de barons qui s'y étaient

(1) Licet in anglia regione prœsul mtl, tanen Philtppp gnitissimi», oo qQod a juveiiltite ûanilteris eifiteat. (Perr. Viceat., loe. dt)

ÉLECTION DE CLÉUENT V. 185

rendus de toutes parts. Cependant, comme le décret d'é^

lection ne lui avait point encore été afiporté, il agissait seulement en archevêque (i ). Mais les envoyés du conclave de Pérouse, Gui» abbé de Beaulieu, Pierre, sacristain de l'église de Narbonne, et André, chanoine de Châlons, porteurs de ce décret, ne tardèrent pas d'arriver. Le décret fut remis solennellement à Bertrand le 22 juillet, et, le lendemain, dans son église cathédrale, prenant place sur son siège archiépiscopal, en prés^ee de son clergé, de son peuple, et d'une foule de prélats, de comtes, de barons, il prit le nom de Clément Y, déclara qu'il voulait être ainsi appelé, et commença dès ce moment à se conduire en chef suprême de l'Église (2).

Les envoyés du conclave avaient été chargés de remettre au prélat élu, outre le décret d'élection, une. lettre spéciale, dans laquelle les cardinaux, comme s'ils eussent pressenti le dessein de leur nouveau maître, le sollicitaient vivement de venir les rejoindre à Pérouse. « Wous « TOUS supplions, disaientrils, très - saint Père, de tous « rendre dans le lieu de votre siège, à Texemple de Clé^ te ment IV d'heureux souvenir, et de Grégoire X de sainte tt mémoire, vos prédécesseurs, caria barque de Pierre est « agitée par les flots, le filet du pêeheur se rompt, la séré- « nité de la paix a disparu sous les nuages de la tempête, et les domaines de l'Église romaine et les provinces adja- « centes sont désolés par laiguerre; de graTes périls me- « nacentles choses, les personnes et les âmes. Venez nous « secourir par votre présence, Père saint. Sur le siège de a Pierre, votre force deviendra plus puissante, votre gloire

jettera des rayons plus éclatants, Totre tranquillité sera

(1) Baluze, Vitee paparam, 1. 1. p. 6'2«— Spoude, Annales» aun. i^Oo, n° 5.

(2) fialuid, ViUB paparum, 1. 1, loc. ciU

164 HISTOIRE DB U PAPAUTÉ, LIV. ni.

c< plus profonde, vous paraîtrez plus vénérable aux rois et « aux peuples, et vous obtiendrez plus efficacement leur «c soumission et leur dévouement (^). »

Clément Y ne lit aucune attention aux motifs exprimés par les cardinaux. Il avait vu, de ses yeux, les discordes politiques qui troublaient Borne et l'Italie; il savait que le Sacré Collège était partagé entre deux factions rivales, qui tiraient leur origine des querelles delà Péninsule. L'exemple récent de Benoît XI lui lit craindre d'être le jouet de ces factions, dans un pays où il arriverait étranger et dépourvu de soutiens. Au lieu donc d'annoncer son départ pour l'Italie, il expédia aux cardinaux résidant à Pérouse Tordre de se rendre à Lyon dans le plus bref délai, et d'y faire transporter les ornements pontiOcaux, parce qu'il avait choisi cette ville pour le lieu de son couronnement (2). Il serait difficile de préciser la raison qui détermina Clément V à préférer, pour cette brillante cérémonie,. Lyon à sa ville archi- .épiscopale. Peut-être l'importance de cette cité, l'éminence de son siège priniatial, sa proximité de 1 ilalic, la commodité pour les cardinaux de s'y rendre, eureni-elies quelque influence sur ce choix ; peut-être aussi son séjour à Lyon pendant son grand vicariat lui avait-il fait aimer notreville, et fut-il bien aise, aprcs avoir donné à Bordeaux le spectacle de sa prise de possession, d'étaler aux regards de la cité des martyrs celui de son couronnement.

Les cardinaux avaient compté sans doute que leurs supplications décideraient le pape à se rendre dans la capitale du monde chrétien. Leur surprise fut grande lorsqu'ils reçurent l'ordre de venir eux-mêmes en France. Ce fut dors que le vieux Hattfaeeo Rosso des Orsini adressa au

(l)Raynald, ann. I30S,A*7.

(S) GioTuim YîUam, l. VOI, c. mu.

Uigiiizea by <j

ÉLECTION DE CLÉMENT V. i85

cardinal de Prato ce reproche célèbre : « Vous en êtes « venu à vos fins, de nous transporter au delà des monts. « Mais, ou je connais mal les Gascons, ou le Saint-Siège ne <t retournera de longtemps en Italie (i) . » Peut-être que le cardinal rio Prato lui-même, tout dévoué qu'il était à la France, n'éprouvait pas moins d'étonnement que son vieux collègue de l'étrange décision de leur nouveau mattre. Les cardinaux murmurèrent tous beaucoup, témoignèrent vivement leur répugnance et leur chagrin de quitter la belle Italie pour aller dans une terre barbare; le pape avait parlé, il fallut obéir, et, à Texception de deux d'entre eux, que les iniirmités de l'âge retinrent forcément, tous se dirigèrent vers la métropole des Gaules (2).

De son côté, Clément V quitta Bordeaux vers la fin d'août 450oj et partit pour le lieu désigné. Il ne s'y rendit pas directement. Son voyage fut comme une magniUque promenade^ dans laquelle il se plut à étaler les pompes de sa dignité suprême, aux villes d'Agen, de Toulouse, de Béziers. 11 arriva le 7 d'octobre à Montpellier, suivi de quatre cardinaux* Son séjour dans cette dernière cité fut marqué par un incident qui dut rendre plus piquant pour lui le sentiment encore neuf de sa grandeur. Les rois d'Aragon et de Majorque vinrent lui faire leur cour, et le premier rendit l'hommage lige pour les îles de Sardaigne et de Corse, qu'il tenait de la libéralité pontificale de Boniface YIII (5). Plusieurs seigncui^ étaient aussi accourus à Montpellier, et, pendant les quatre jours que le pape y demeura, on y célébra des fêtes et de grandes réjouissances. Parti de Montpellier, Clément V séjourna à

(1) Vennto se* alla tua di condaeerne oUremonti, ma turdi ritomera la * chiesa in Italla, Si co(|;no8co fatti i GuascODÎ. (Villani, L Vm, c. umO (-2) Raynald, aan. 1305, n** 15*— Annales Gesesàtes, t. XIV, p. i1S6.. (3) Id., aon. 1505, a*" B, 9 et 10.

186 HISTOmS MS LA PAPAUTÉ, LIV. III.

Saussan, dahs le diocèse de Magaeldne, où il se trouTaât le 13 octobre. Il écrivit de là au roi de France qu'il a^ait

accepté le souverain pontiiieal. Le 20 octobre, Hugues, ' abbé de Saint-Gilles, le reçut à VauYert, dans le diocèse de Nîmes. Le lendemain 21, il arriva dans cette dernière ville, n'y fit que passer, se rendit à Bagnols, d'où il continua, sans s'arrêter, sa route pour Lyon (-1). (Voir Pièm ju^fieaUve», n° 8.)

A son arrivée dans cette ville, Clément V y trouva le collège des cardinaux déjà réuni. Il y fut reçu avec la plus grande pompe. La munificence royale s'était plu à meuMer et à enrichir les appartements qu'il devait occuper. Le roi d'Angleterre seul lui avait envoyé, par les évoques de Lichtlield, de Wigan, et le comte de Lincoln, ses ambassadeurs, tous les ustensiles destinés à son usage, et un ser* vice com|)lot de table en or massif (2). 11 avait témoigné le désir qu'un grand nombre de princes honorassent de leur présence la cérémonie de son couronnement. Ce désir dut être satisfait. Sans compter les rois d'Aragon et de Majorque, qui l'avaient suivi depuis Montpellier, le roi de France, avec Télite de sa noblesse, le prince Charles de Valois, son frère, son fils le comté d'Évreux, les ducs de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine, une foule d'autres seigneurs, étaient accourus. La France n'avait pas encore été témoin d'un si auguste spectacle, et Von peut dire, à la multitude presque incroyal)le qui remplissait la ville de Lyon, qu'elle s'était déplacée pour le contempler (3).

(1) Baluze, t. I, p. 9fi. — flist. du Languedoc, t. IV, p. 15i et 152.

(2) Rex Anglioe misit domino papae onmia ustensilia quibus ministrabatur in caméra et m meosa ex auro puro. (Walsiogham, Upodigma r^eustris, p. 96.)

(5) Baluze, 1. 1, p. 25 et 96. — Sponde, ann. i3(tô, a. — Wadùjg, Annales Minorum, t. III, p. 41.

COURONriEMËNT DE CLÉMËÎ^T V. m

Ce fui le 14 novembre 1505 qu'eut lieu, dansTégUse

de Saint-Just, cette cérémonie célèbre. Chôment V y reçut la tiare des mains du cardinal Matlhœo Rosso des Orsini»doyen du sacré collège. Hais un horrible accident vint tout à coup faire succéder le deuil à l'allégresse d'un si beau jour. C'est un usage ancien qu'à la suite du couronnement le nouveau pape se rende solennellement, aveo toute sa cour, du lieu où il a reçu les insignes de la Papauté, à un autre lieu désigné, où s'achève la cérémonie du possemt ou de la prise de possession. Quand le couronnement a lieu à Rome, c'est de l'église de Saint-Pierre du Vatican h Féglise de Saint-Jean-de-Lalran que se rend le cortège pontiiical. Cette promenade tiûomphale s'appelle Uproemo (1); on la connaît aussi sous le nom de eavalr cota (2), parce qu'elle s'effectue à cheval. Depuis le seizième siècle, les souverains pontifes y assistent indifféremment à cheval, ou portés dans une litière, ou conduits en carrosse. Mais, au moyen âge, ils montaient toujours una haquenée, comme les cardinaux et les autres officiers de la cour romaine* Une telle cérémonie n a point été introduite dans le couronnement des papes par une vaine ostentation de leur dignité suprême, mais pour manifester la gloire de Jésus-Christ, dont ils sont les vicaires, et celle de BOB Église (3). Le premier proeem dont il soit ùii mention dans l'histoire est celui qui eut lieu à T intronisation (il r.éon ni, en 795 (4); le second se rapporte à l'aniiée 897 et à l'intronisation de Valentin (5).

Dans le principe, le procem était fort simple et n'avait

(4) CdDcellieri, Stork <U «oleoni poMessi, ûh!", f*. i, RovMt 1802. (2) Id., p. 218,

(5) Id.,p. 1.

(4) Id., p. 1.

(5) Id., p. 5.

m fllSTOntB DE LA PAPAUTÉ, UV. III,

d'autres ornements que ceux improvisés par l'enthousiasme populaire. Hais, peu à peu, comme toutes les

choses faites pour frapper les regards, il s'environna d une solennité et d'une magnificence comparables aux triomphes antiques (1). C'était dans le proemo que le vicaire de Jésus-Christ paraissait dans tontes les splendeurs de sa gloire, que les rois de la terre venaient reconnaitre sa suzeraineté en lui servant de laquais. Lorsque Tintronisation s'accomplissait dans une ville autre qne Rome, les papes ne supprimaient point le proccsw; on désignait une église où le cortège pontifical se rendait dans Tordre usité du lieu où s'était fait le couronnement.

Donc, Clément V exécutait cette brillante parade, et semblable^ dit un contemporain (2), à Salomon paré de son diadème, il descendait avec sa suite la rue du Gour* guillon. qui mène à Téglise primatialc. Le roi de France et son frère Charles de Valois, à pied, entourés de nombreux seigneurs, conduisaient la haquenée du pape» lorsque tout à coup une vieille muraille, cédant au poids des spectateurs dont elle était chargée, s'écroula au moment où le pontife passait. Le duc de Bretagne, Gaillard de Got, frère de Clément Y, le cardinal Hatthaeo des Orsini, fiirent accablés sous les ruines et moururent. Charles de Valois fui douloureusement atteint. Tous les barons et les soldais qui entouraient le pape furent tués ou grièvement blessés (5). Le pape lui-même, renversé de cheval, courut les plus grands dangers, et, dans la violence de sa chute, une

(1) CancoUieri, Couronnement de Bunitacc Mil. p. 22.

(2) Taaquam regem Salomonem suo diademate corouatum. (Quarla Vila Clementis V, ap. Baluze, t. I, p. 63.)

(3) Une Vie de Clément V, ap. Duchcsne , Hist. des cardinaux français, 1. 1, p. ô&i, porte à douze le nombre des victimes qui eipirérent sur-lechamp.

GOUROmNEHENT DE CL6hBNT V. 189

escarboucle du prix de six mille florins se détacha de la tiare et disparut (1). Cette catastrophe fut suivie presque

immédiatement d'une autre; car le lendemain, à la suite du repas, les gens du pape s étant pris de querelle avec les gens des cardinaux italiens, un second frère de Clément V perdit la vie. Les esprits superstitieux de l'époque ne manquèrent pas de voir dans ces malheurs le châtiment d'une élection faite contre Tordre de Dieu» disaient-ils» et le sinistre présage de la translation du Saînt-Siége en France (^).

A la joie des lèlcs succéda le sérieux des aifaires. Clément V eut bientôt à en traiter une capable de lui faire regretter le temps où il était paisible archevêque de Bordeaux. L'implacable IMiilippele Bel vint lui demander avec instance la condamnation de Boniface YlII. Ce monarque espérait sans doute c[ue Clément^ dans le premier enthousiasme d'une élévation qui était sou ouvra«^e, aurait à cœur de lui en témoigner sa reconnaissance» en le déchargeant de la responsabilité de l'attentat commis envers un souverain pontife. Jusque-la, Clément V n'avait éprouvé que le cijai me de sa supiènie dignité, il dut en ressentir cruellement les épines quand il entendit une semblable demande» à laquelle il n'avait aucun moyen de se soustraire (3). Elle n'eut pourtant point d'effet alors. Selon toute apparence, l'habileté du pape sut, par des promesses évasives, détourner l'orage. Au reste, il satisfit le roi de France dans tous ses autres désirs. Non-seulement il conlirma l'absolution que lui avait déjà accordée Benoît XI» il abrogea encore la

(1) La seconde Vie de Clément V, dans Baluze, t. l, p. 24, dit qu'elle fut retrouvée; mais la sixième, p. 97, affirme le contraire. — Voir Colonia , ilist. littéraire de Lyon, t. II, p. 544 et 5-i5. — Continuatio GuUielmi de Nangiaco, ann. 1505.— Wading, Annales Minorum, t. lil, p. 41.

(2) Raynald, ann. lôOo, n. 15.

(5) Preuves du dlÛ'creud, p. 368.

m HISTOHtB DE LA PAPAUTÉ, LIV. IH.

bulle Cierids laicoij principe de toute sa querelle avec Boniface VIII ; révoqua toutes les ]»rocéclures dont il avait été l'objet, et ordonna, pour imposer silence à toute réclamalion, que les règlements dressés dans le concile deLatran, touchant les subventions du clergé envers le pouvoir séculier, fussent rigoureusement observés (1). Quant à la bulle Unam sanclam , dans laquelle Boniface VIII avait défini que la puissance temporelle est soumise à celle du pontife romain, et que les princes sont justiciables de son tribunal pour le côté de leur guuveniement qui touche à la conscience, bulle qui avait mis le comble à l'irritation de Philippe le Bel, Clément Y ne pouvait la révoquer comnœ la précédente, attendu qu'elle renfermait Line délinition doctrinale. Mais» jalousi de ne laisser aucun sujet de plainte, il donna du sens de cette deerétale une eiplieatioH tellement large, que, vis-à-vis de la France, cette explication équivalait à une véritable révocation. « Nous n'cnten- <c dons pas, dit le pape, que cette bulle porte le moindre c( préjudice à la France, ni que ce royaume et ceux qui (c l'habitent soient phis souinis à l'Église romaine qu'ils ce ne Tétaient auparavant. Notre volonté est que les choses « restent dans Tétat où elles se trouvaient avant la publicc cation de celte décrélale (2) . »

Le pape ne s'en tint pas là : Piclro et Jacopo Colonna, ces deux cardinanx que Boniface VIII avait dégradés, et qui, attachés depuis à la fortune du roi, lui avaient rendu les plus importants services, surtout dans le conclave de Pérouse, étaient encore sous le coup de la dégradation. Clément V leur restitua le chapeau et les rétablit dans tous leurs titres et dignités. La promotion où ces deux cardi-

(1) Preuves du ditïereud, p. 2B7.

(2) Id., p. 288.

naux furent réintégrés dut singulièrement âaller l'orgueil 4u monarque IGrançais» ear les douze prélats qui reçurent

la pourpre étaient pris parmi ses créatures (1). Ainsi, après deux mois passés à J.yon avec le pape, Philippe le Bel retourna.à Paris, comblé de grâces, mais non gagné. Obligé de céder aux considérations du présent, il ajourna sa yen-

geance.

Clément V chercha à profiter de la présence du grand nombre de seigneurs que la cérémonie de son couronne^ ment avait réunis à Lyon pour organiser une grande croisade destinée à recouvrer la Terre Sainte. Le projet du pape était de commencer par conquérir Tempire de Constantinople, et Charles de Valois, héritier de cet empire par sa femme, derait guider cette expédition. Pour subvenir aux dépenses d'un armement qui donnait Fespoir de reporter bientôt les bornes de la chrétienté jusqu'à l'Euphrate, une décime sur tous les bi^ns du clergé français fut accordée, au roi pendant deux ans (2). Nous avons les lettres que Clément Y écrivit, en cette occasion, à Philippe, prince de Tarente, à Frédéric de Sicile, aux républiques de Gènes et de Venise, pour les intéresser à ia guerre sacrée. 11 rappelait a ces dernières leurs anciennes conventions avec Baudouin, dernier empereur d'Orient, et promettait à tous, pour prix de leur zèle, d'amples avantages spirituels et temporels (3). Les Vénitiens répondirent avec empressement aux exhorlalions du souverain pontife, et, le 49 décembre 1506, conclurent, avec Charles de Valois, un traité par lequel ils s'engageaient à équiper une flotte qui devait

(1) Baluze, t. 1. p. 56 el 98. '

(2) Voilà 1(1 seule décime que Clément V ait accordée au roi. Ce n'est que dans Viilnni, et pour satisfaire à sa prétendue promesse, que le pontife en fil une pour cinq ans.

(3) Rayuald, ann. 4306, n'* 2, 3 et 4.

Uigiiizeo by LiOOgle

m HISTOIRE DE U PAPAUTÉ, LIV. 111.

être prête au mois déniai 1308 et faire voile de Brindes pour Constantinople. Mais les Génois , rivaux des Vénitiens, bien loin d'imiter ce noble exemple, s'allièrent plus étroitement que jamais avec l'empereur grec, et l'avertirent de l'orage qui se formait en Occident contre lui (!)• D'un autre côté, Philippe le Bel, qu'une expédition en Orient tentait peu et que les soins de son gouvernement rappelaient d'aiileTirs à Paris, renvoya la conclusion de cette grande affaire, ainsi que de plusieurs autres, à une seconde entrevue, dont le lieu devait être fixé plus tard. Le pape lui-même ne pouvait s'en occuper assez sérieusement. Pressé qu'il était par la multitude des affaires que la longue vacance du Saint-Siège avait laissées s'accumuler, il lui fallait du temps pour se reconnaître. Rien ne put donc fMrc alors terminé.

Tout d abord, la situation politique de l'Italie réclamait l'attention de Clément Y. Le désordre, en Toscane, était à son comble. Nous avons dU t|ue Benoît XI, après l'inutile mission du cardinal de Prato, avait cité à comparaître devant le Saint-Siège apostolique les principaux chefs du parti des Noirs de Florence, pour les forcer a consentir au rappel des exilés blancs. Peut-être ce pontife, si conciliant, aurait-il réussi dans- ce projet, mais il mourut sur ces entrefaites. Délivrés, par cette mort et par la longueur du conclave qui suivit, de la crainte de voir reparaître quelque négociateur importun, les Noirs, pour assurer leur triomphe, non-seulement refusèrent la paix au parti vaincu, nuiis voulurent encore l'écraser. Une portion des exilés blancs s'était réfugiée à Pistoie; ils prirent la résolution de les forcer dans cette retraite, et demandèrent à Charles 11, roi de Naples, un général pour commaii-

(I) Sismondi, Uist. des répabliqiies itaHenDes, t. IV, p. 245.

LÉGATiUiN DU CARDLNAL NAPOLEON DES ORSINI. 195

der leur armée. Le monarque envoya aux Noirs son propre fils, Robert, duc de Galabre. Celui-ci arriva à Florence

avec trois cents chevaux aragonais et un gros corps d'infanterie âlmogavare. Réunis sous ce chef aux milices iuoquoises, les Florentins entreprirent le siège de Pistoie (1). De leur côté, les exilés, qui s'élaienl préparés à celte agression^ la reçurent avec un courage détenuiné à tous les sacrifices, et la guerre se faisait de part et d'autre avec acharnement.

C'était le moment de rélcvation de Clément V. Le cardinal de Prato, arrivé auprès du nouveau chef de TËglise, lui peignit la triste situation des Blancs. Clément Y expédia aussitôt de France, à ceux qui assiégeaient Pistoie, Tordre de lever le siège. Le duc de Galabre obéit à Tinjonction pontificale et se retira; mais les Florentins et leurs alliés restèrent, et, sous un nouveau chef, Cante dei Gabrielli d'Aggobbio, continuèrent la guerre. La nouvelle de cette désobéissance fut sur-le-champ apportée au pape, avec les supplications des Pistoiois réduits à Textrémité. Clément V crut alors que la présence d^un légat réussirait mieux à faire respecter Tautorité pontificale, et il revêtit de ce titre le cardinal Napoléon des Qrsini.Ce prélat partit incontinent de Lyon, car les affaires des assiéo:és ne souffraient aucun retard, et lit savoir aux Florentins qu'il venait au milieu d'eux pour rétablir la concorde. Hais les Nou s, que la mission du cardinal menaçait de priver d'une victoire assurée, lui firent honnètemcnl refuser Tentrée de la ville. Repoussé de Florence, Napoléon des Orsini voulut essayer s'il réussirait mieux à Bologne. Mais les Noirs Ty préviment. 11 avait à peine mis le pied dans cette cité, qu'insulté par la populace , soulevée par des émis-

(i) Istorie Pislolesi, ap. Murai., t. XI, p. 302.

m HISTOIRE m LÀ PAPAUTÉ, UV. UL

saires florentins, il se vit obligé de fuir avec précipitation à imola.

Ce début du cardinal était d'autant plus malheureux,

qu'il lui fit manquer la fin j>rincipale de sa mission, la délivrance dePistoie. Pendant qu il s'occupait, danslmola, à rédiger le décret qui devait excommunier Bologne et la priver de son université, les Pistoiois, trompés par leurs ennemis, capitulaient, et, au mépris de la capitulation, essuyaient toutes les humiliations des vaincus (i). Outré de colère, le cardinal des Orsini voulut au moins venger ceux qu'il n'avait pu délivrer. 11 rassembla l'année suivante, à Arrezzo, des forces considérables, suffisantes pour détruire l'armée combinée des Florentins et des Lucquoîs, qui commettait les plus grands rav.jges. Mais, soit manque de résolution, soit défaut d'activité, il ne fit rien de ce qu'il aurait fallu faire pour mener à bout son projet; et, après avoir ])crdu sa considération, il ne lui resta d'autre ressource contie les récalcitrants que de les frapper d'excommunication et de remettre Florence sous l'interdit (2).

Péndant que ces événements s'accomplissaient en Italie, Clément V, après avoir passé l'hiver, partie à Lyon, partie à SaintrGenys-Laval» dans le beau château de Marion, où le duc de Galabre, Robert, était venu lui rendre l'hom* ma,L>-e lige au nom de son père Charles II (5), Clément V prit congé de la métropole des Gaules au mois de février 1506, 11 se rendit d'abord au monastère de Cluny, où ii demeura pendant cinq jours avec neuf cardinaux. Puis, passant par Nevers» Bourges et Limoges, il arriva à

(1) Isuxrie Pistoleai, L XI, p. 308. — Giovanni YiHani, 1. VIII, c. imm. — Ghinrdacci, Istoria di Bologna, 1. XV. Dino Gompagnî, 1. UI, p. 549.

(2) Leonaidtts Aretinus, fiiat. florent, 1. iV. Raynald, ann. 1306, 6..

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