VOYAGE £T MALADIE DO PAPE
JBordeaux (1). Il séjourna dans sa yilh archiëpisoopale pendant Vespace d'une année entière. Ce fut une année
d*iniiclion pour lui (2), soit parce qu il avait remis la discussion des grandes affaires à Tépoque de son entrevue projetée avec le roi de France, soit parce qu'il fut attaqué alors d*une grave mnladie. En efîel, la révolution inattendue aifrivée tout à coup dans la vie de Clément Y par sa promotion à la plus haute dignité de la terre, les émotions qui l'avaient accompagnée, les chagrins causés par les accidents survenus à son intronisation , se$ voyages répétés, tant de soins, tant d'inquiétudes qu'enfantaient chaque jour des rapports si nombreux, si difficiles, avaient altéré sa constitution, naturellement délicate et faible. En peu de jours il fut conduit aux portes du tombeau (5). Il ne succomba pas toutefois; mais, ébranlé par la secousic, il resta longtemps dans un état de souffj ance et de langueur. Si nous l'en croyons lui-même, dans une constitution qu'il publia à l'époque de sa convalescence, cette épreuve, que Dieu envoie aux grands comme aux petits, pQur les rappeler au souvenir de leur mortalité, ne lut pas inutile au pape. De son ht de douleur, U s'était transporté à ce tribunal redoutable devant lequel toute grandeur s'efface. Là, sa haute dignité, dépouillée de ses enivrantes illusions, ne lui avait laissé voir que T effrayante responsie bihté qu'elle impose, et il avait résolu d'en accomplir sévèrement les obligations s'il était rendu à la vie. Les commendes pesaient loui dément sur sa conscience, li' usage s'était introduit d'accorder à des ecdésiastiques ou à des celigieux des églises patriarcales, archiépiscopales ou épis-
(1) Balaze, 1. 1, p. 3 et 580.
(2) Guria, nWmo infirmitatispapie, per uttum annnm quasi sopittstetit. (Baluze, secunda Vila Glemenlis V, p. 26.)
(3) Epist. pap« ad regem Franoorum, ap. Baluze, t. U, p. 76,
eopales, durant la vacance des sièges, à titre de garde ou
d'adniini^tratiun, pour un temps limité ou même pour toute leur\ie. Les plus graves abus étaient la conséquence de ces sortes de commissions mercenaires. C'est pourquoi Clément V déclara que, si de hautes recommandations avaient pu jusque-là l'engager à conférer ces grâces extraordinaires, sa détermination était prise de ne plus le faire à l'avenir (i). Il est probable que les remords du pape portèrent aussi sur d'autres points, car dès ce moment son administration devint pius'sévère*
La maladie de Clément V se prolongea durant une partie de rannée 1307, et il était encore iaible et souiiranl lorsqu'il se rendit au lieu convenu pour son entrevue avec le roi de France, La désignation de ce lieu avait soulevé quelques difficultés. Philippe le Bel, on ne sait pourquoi, se montra un instant difficile sur ce point. Le pape avait d'abord proposé Toulouse comme plus commode, vu leta^ de sa santé. Des motifs, que le roi ne jugea pas à propos de donner, lui liieiit rejeter cette ville. H proposa luimême Tours, et ce ne fut qu avec une certaine répugnance que, cédant aux justes réclamations du pontife, il se décida pour Poitiers (2). L'époque de rouUevue avait été fixée au milieu ou à la fin d'avril ; mais, quoique Clément V, avec toute sa cour, se fût rendu à Poitiers avant cette époque, Philippe le Bel n'y arriva qu'au mois de juin. 11 était accompagné de ses trois fils, de Charles de Valois, son frère, et d'une multitude de barons* Le roi de Navarre, Robert, duc de Calabre, le comté de Flandre, avec ses fils, y vinrent aussi (3). Alors conunencèrent des
(1) Raynald, ann. 1307, n» 28.
(2) Voir les Lettres de Philippe et de Clément V, publiées par Salaie, t. n, p. 88, 90, 91 , 9o et 96.
(3) Giovanni ViUani, I. YUl, c. xa.— Baluxe, t, I, p. 6.
COMÉRJSNGES DË POITIERS. i9t
conférences importantes. On s'y occupa d*abord de négocier une paix solide entre la France et l'Angleterre. Le dernier traité était mal observé ; on ne s'entendait pas sur les principales conditions. Des deux côtés partaient dés plaintes, et les deux royaumes étnicnt sur le point de se replonger dans toutes les calamités de la guerre. Cependant les partis avaient besoin de repos et le désiraient; aussi se montrèrent-ils faciles et sincères. La mort même d'Edward I*', qui survint, n'interrompit puinl les négociations; elles continuèrent avec Edward II, son lîls et son successeur, et, grâce à la médiation du pape, la bonne harmonie fut consolidée entre les deux puissances. Edward II épousa Isabelle, fille de Philippe le Bel, ratifia lui-même à Boulogne, Tannée suivante, le traité qu'avait isài son père, et rendit au roi de France Thommage lige pour le duché de Bourgogne et le comté de Ponthieu (1 ).
Le pape ne fut pas moins heureux dans ce qui concerij oait le différend de la France avec la Flandre. Ici, il oiw donna bien plus qu'il ne négocia la paix; il prêcha aux deux partis l'oubli réciproque de leurs injures, recommanda au comte de Flandre la soumission envers son suzerain, et dressa comme monument de la paix une bulle solennelle où il frappait d'avance les infractcurs des censures ecclésiastiques. Cette paix fut en effet durable (2).
Clément Y déployait, à Poitiers, une grande activité. Ayant appris que Gaston , ^mte de Foix, et Bernard, comte d'Armagnac, depuis longtemps divisés par une querelle d'intérêt, étaient en présence et disposés à tirer le glaive, il songea à les pacifier, et leur envoya Gonzalve, évéque de Zamora, et Hélie, abbé de Noailli, avec ordre
{i) Baynald, ann. 43€T, o"* 9.— Du Tilbt, Recueil de$ traités, p. 195. (S) Baynali, ann. iWI, n* 8.
Uigiiizeo by LiOOgle
de leur faire poser les armes. Ces deux prélats, arrivés sur les lieux, annoncèrent le but de leur mission; et , comme le comte de Foix était l'agresseur, ils lui intimèrent de ne rien entreprendre*^corttre son adversaire, sous peine d'excommunication pour sa personne et d'interdit pour ses États. Dans l'ardeur de son ressentiment, le comte résista d'abord et fut frappé de la sentence canonique. Hais bientôt, reconnaissant sa faute, il accourut à Poitiers, où le pape le reçut en grâce et termina le démêlé des deux barons (4). C'est ainsi que T autorité pontificale s'employait ' au repos des peuples.
La Hongrie, dans la même occasion, éprouva l'efTel de ses bons offices. Ici, nous devons repr endre les choses de plus haut. Après h mort de Ladislas III, arrivée en 1290, ce prince, n'ayant laissé aucun héritier direct, Charles le Boiteux, roi deNaples, réclama le tronc de Hongrie pour son fils aîné, Charles Martel, né de sa femme Marie, sœur de Ladislas, et le fit couronner par un légat du Saint- Siège. Mais, avant d'avoir pris possession, ce jeune monarque trouva un puissant compétiteur dans André, surnommé le Vénitien, issu, dit-on, du sang royal de Hongrie, ét qu'à ce titre les grands de la nation avaient appelé, du vivant même de Ladislas III, pour l'opposer à ce prince, dont les vices leur étaient devenus insupportables (2). On dit même que l'empereur Rodolphe de Hapsbourg, oubliant en cette rencontre la générosité de son caractire, chercha à profiter de ces dissensions pour accroître sa puissance d'un magnifique domaine. Mais Nicolas IV, qui occupait alors le trône pontifical, envoya aussitôt enHongrie deux légats, pour signifier à l'empereur que la Hongrie
(f ) HUt. iu Uagaedoc, t. IV, p. 143.
(3) Thwrod, Ghronica Hunguronim, pan 11, c. luzii.
AFFAIRES DE UOrïGRlE. 199
étant 60U6 le patronage du Saint^Siégé, il n'appartenait
point au chef ci r l'Empire de lui donner un roi, encore moins de dépouiller de ce titre le prince que son droit naturel et là faveur du Saint-Siège en avaient investi (1). Rodolphe de Hapsbourg retira ses prétentions, mais André continua à régner, malgré l'opposition du pape, jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 1301. Celle de Charles Hartd, soil rival, la suivit de près; mais son fils Garobert fit revivre les droits de son père, et fut proclamé roi de Hongrie par Boniface VlII. Une partie des seigneurs hongrois reconnut le monarque désigné par le pape ; l'autre partie, à la tête de laquelle figurait rarchevêque de Kolotza, s'indigna que l'autorité pontificale voulût s'arroger un droit qui appartenait, disaient-ils, à la nation hongroise ; et, dans une assemblée convoquée à cette occasion, le prélat proposa d'offrir la couronne à Wenceslas, roi de Bohème, urt des grands princes de son siècle, et qui, par les alliancés de ses ancêtres, tenait à la maison royale de Hongrie. Cette proposition fut accueillie par des applaudissements unanimes; tous s'écrièrent : a Que Wenceslas soit notre roi c( comme il Test des Bohémiens et des Polonais !)»Ët, sur4echaïup, une ambassade solennelle partit pour aller saluer roi de Hongrie le monarque bohémien, et l'inviter à venir prendre possession de son royaume. Wenceslas re<fusa nettement pour lui-même le dangereux honneur que lui offrait un parti mécontent et rebelle, et ce ne fut que sur les importunes instances des ambassadeurs qu'il consentit à leur donner son jeune fils Ladislas, qui fut emmené en triomphe, sacre et couronné roi à Albe royale (2), La joie causée par cette intronisation dura peu. Bonite) Raynald, ann. ISIH, n<» 48 et 49.
9) Dubrawitts, Histom bohemica, 1. XYIU.
face Vni n'en fut pas plutôt instruit, qu'il frappa ses au* tcurs des anatbèmes de FÉglise et se hâta d'envoyer en
Hongrie le cardinal d'Oslie, Tliomas Boccassini, pour y faire disparaître ce fantôme de souverain et soutenir Taulorité du Saint-Siège. Ce cardinal, qui devint bientôt Benoît XI, était digne, par sa prudence et sa fermeté, de la mission difficile qui lui avait été confiée ; mais tous ses efforts vinrent se briser contre les passions du parti bohémien, et il revint en Italie, après avoir jeté toutefois l'interdit sur la ville de Bude (1). Les chefs des deux partis furent alors cités devant lo tribunal du pape. Là , commença un procès dans les règles, à la suite duquel la couronne de Hongrie fut de nouveau confirmée à Carobert, et Ladislas déclaré usurpateur. Celte sentence affaiblit considérablement le parti boiiémien. De son côté, Wenccslas, qui ne s'était prêté qu'à regret à l'élévation de son fils, voyant que celui-ci perdait l'estime de la nation par les dérèglements de sa conduite, le rappela en 1503 (2). Cette abdication ne rendit pas la tranquillité au pays. Les restes du parti bohémien appelèrent à la place de Ladislas. un autre concurrent, Othon de Bavière, prince riche et puissant, qui accepta et fut couronné, en 1505, à Albe royale, par les évêques de Wesperin et de Canadie (o) Clément V, voulant enfin terminer ces divisions, expédia de Poitiers, à Tarchevêque de Slrigonie, avec injonction de la promulguer où besoin serait, une bulle par laquelle il confirmait les droits de Carobert au trône de Hongrie, frappait d'avance des censures ecclésiastiques tous ceux qui refuseraient de le reconnaître pour le monarque légitime, et citait à comparaître devant le Saint-Siège apostolique Té-
(1) Raynald, ann. 1502, iv'* 23 et seq., et ann. 1303, n" 17.
(2) DiiÎM-awius, lïist. bohem., loc. cit. — Thwroci, par&U, c, lŒV. (5) Raynald, ana. 1307, iô.