‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificatives (volume 2)Chapitre 22 sur 44 · PROJET DE CROISADE. SMI · texte numérisé non relu

PROJET DE CROISADE. SMI

véque de Canadie, qui, de son chef, avait osé couronner

l'usurpateur Othon. En même temps, pour faire exécuter ce décret, achever la pacilication de l'État, soumettre les rebelles et rétablir Thonneur delEmpire, il nomma légat en Hongrie le cardinal Gentilis, qui s'y rendit aussitôt de Poitiers. Tout céda à l'autorité de ce représentant de la puissance pontificale. La Hongrie, lasse de dissensions, reconnut son légitime souverain; les partis rentrèrent dans le silence, et, pour comble de bonheur, comme Othon de Bavière se rendait en Transylvanie dans le but d'en faire la conquête, il tond)a entre les mains du wayvode Ladislas, qui le retint prisonnier jusqu'à ce qu'il eût abdi* que ses prétentions au trône de Hongrie (1).

Jusque-là, tout avait réussi au gré des désirs de Clément Y ; mais les grandes questions n'avaient point en* core été abordées. Une des affaires que le pape avait surtout à cœur de mener à bout, celle qui, dans son esprit, dominait toutes les autres, celle à laquelle il attachait l'honneur de son pontificat, était la croisade. Nous avons vu qu'il s'en était déjà agi à Lyon. Depuis, il ne l'avait pas perdue de vue un seul instant, et il s'en occupa alors avec activité. 1^ question d'une guerre sainte était encore, au commencement du quatorzième siècle, une question palpitante d'intérêt. Par son commandement, les grands maîtres des deux ordres nulii aires avaient été mandés à Poitiers. Le grand maître du Temple y accourut, celui de THdpitalne le put faire. Mais l'obstacle qui le retint était lui-même un triomphe pour la religion et un présage heureux du succès de rcxpédiiion projetée : l'ordre de l'Hôpital achevait la conquête de l'île de Rhodes, que ses che-

{i) Thwrocz, Chronica Ilungarorum, pars 11, c. lxuvi et luulvu. — Bayoald, ann. 1507, n<* 16, 17, 18, 19, 20 et 21.

Uigiiizeo by LiOOgle

ao2 miom de u papauté, uv. m.

valiers deraient posséder et défendre pendant deux siècles avec lanl de valeur et de gloire (1).

Tout d'ab(Mxl pmii sourire aux efforts du pape poiir l'entreprise sainte. D y avait même longtemps que dte circonstances aussi favorables ne s'étaient offertes de mporter la guerre en Ori^t. Les Tartares, ces étemels eanemis de la religion du prophète, ces alliés de rancir royaume de Jérusalem, les Tartares se convertissaient an Christianisme. Depuis que le Vénitien Marco Polo et notre illustre eompatriote Rubruquis avaient, à la suite d'audacieuses pérégrinations dans Fintérieur de TAsie, révélé à l'Europe ses nations et leur puissance, une sainte ambition de les conquérir à la lumière de l'Évangile s'était mparée des chefs de FÉglise. Envoyé en 1286 par le pape Nicolas IV, le religieux Jean de Monlcconino se dirigea vers leur contrée, il se rendit d'abord en Perse, pour remettre au roi Argoim une lettre du souverain pontife» puis partit de Tauris en 1291, et passa dans l'Inde, d'où, suivi seulement d'un compagnon qui lui restait, il pénétra dans le Katai, c'est-à-dire dans la Chine septentrionale, à Textrémité de Timmense empire que Geanghix-Khan avait fondé. De merveilleux progrès secondèrent ses efforts. Après avoir vaincu de grandes difficultés, il réussit à bâtir une église dans la ville de Khan-Balikh (2), où sii mille habitants le reconnurent pour pasteur (5).

Les frères mineurs avaient entrepris cette croisade toute spirituelle» les frères mineurs en recueillaient la gloire. Déjà leurs succès n'étaient plus un mystère pour

(1) Bduze, 1. 1, p. 6.

(2) Kban-BaUkh, on Gambalu, signifie en mongol réiiâme royob. G*est U même ville qne Péking. (Abel Rémiuat, noumux Mélanges anstiques, t. II, p. 196.)

(5>Raynald, ann. 1805, n*' 19.

LES TABTâR£S. 905

rOccidenl. Envoyé par Jean de Montecorvino, frère Thomas ïoientin venail de les lui apprendre. La cour pontificale siégeait pour lors à Bordeaux. Tolentin s'y transporta, et, s*adressant d'abord au cardinal Jean de Mur, ancien général de l'ordre des franciscains, il lui communiqua une lettre de Jean de Montecorvino» datée de KbanrBalikh, dans laquelle ce missionnaire disait avoir reçu une ambassade solennelle venue d'Élhiopie pour le supplier d'envoyer dans cette contrée des ouvriers évangéliques» parce que, depuis Tapôtre saint Matthieu et ses disciples, per^ sonne n'y avait plus annoncé la foi chrétienne. Il ajoutait que, depuis la féte de Tous les Saints, il avait baptisé quatre cents infidèles, et que ses compagnons poussaient leurs missions jusqu'au Gazarie et en Perse (1).

Le cai*dinal Jean de Mur fit part de cette lettre merveilleuse au pape. Hais Clément V n'en eut pas plutôt pris connaissance qu'il voulut voir l'envoyé lui-même et Teiltendre. Frère Thomas Tolentin parut au milieu du consistoire assemblé, fit de vive voix le récit des prodiges que la grâce divine opérait parmi les nations infidèles, et pria le pape et les cardinaux de vouloir bien s'intéresser à l'extension de l'œuvre de Dieu. La vue de cet apôtre, qui revenait des extrémités de l'Orient, ses récits animés, les espérances qu'il donnait, remplirent la cour pontificale de joie et de zèle. Clément V, désirant coopérer d'une manière active à la conversion des idolâtres, ordonna sur-lechamp à frère Gonzalve, général des frères mineurs, de choisir au plus tôt, sur les renseignements des hommes sages de son ordre, sept religieux à la fois pieux, savants et d'une prudence consommée, pour les envoyer en Tartarie. 11 voulut que ces nouveaux ouvriers évangéliques

{i) Wadiitg. Âniialw mlnoram, t. m, p. CD.

reçussent, avant de partir, la consécration épiscopale, et fussent munis des privilèges du Saint-Siège apostolique

pour ordonner à leur tour frère Jean de Montccomno, archevêque de Khan-Balikh et légat pour tout TOrient, avec le pouvoir d'ériger des sièges sufTragants dans les principales villes de la Tartane (i). André de Pèrouse fut le chef de ce rcnrorl d'ouvriers apostolifjnes, destinés à seconder les travaux de Jean de Monlecorvino. On n'en pouvait douter, l'Orient marchait au Christianisme. Or, si les peuples belliqueux qu'il renfermait avaient jusqu'ici, quoique idolâtres, favorisé avec tant de coubiancc les opérations des armées de la foi contre les musulmans, que n'aliaientrils pas faire maintenant que le même zèle religieux animerait leurs redoutables légions!

A ces conjectures si probables venaient s'ajouter des assurances positives. Haïtou T Arménien se trouvait dans les murs de Poitiers. Cet homme singulier, qui, de prince et de guerrier, était devenu religieux prérnonlré (2), connaissait parfaitement les Tartares; il avait été témoin oculaire d'une partie des révolutions politiques et religieuses de ces peuples sauvages ; il avait servi dans leurs armées, habité leurs camps, partagé leurs succès contre les musulmans, et il en apportait l'histoire. Cette histoire, écrite d'après Tordre du pape, d'abord en français, sous la dictée d'Haîton lui-même, puis traduite en latin par les soins de Nicolas Salcon (3), produisait un effet extraordinaire parini les chevaliers, dont elle enflammait les imaginations. Tout y était merveilleusement propre à cet effet. Le narrateur arménien, après avoir mis sous les yeux des guerriers

(1) Wading, t. III, p. 60.

(2) Histoire orientale, c. jlyi. — Honieil des voyages du douzième, du treizième et du quatorzième siècle, par Bergeron, 2 vol. m-4".

(3) Prologue de l'Histoire orientale.

LES târtares. m

de l'Occident le tableau des mœurs de la nation tartare,

retracé le courage indomptable de ses armées, exaUé la renommée de sa puissance, leur représentait ses légions impatientes de voir arriver les soldats de la Croix et de se joindre à eux. Et, soit que pour le transport de l'expédition sainte on choisît la voie de teiTe, soit qu'on préférât celle de mer» il montrait ces légions, rapides et aguerries, accueillant les croisés, éclairant leur marche , nettoyant les passages, assurant partout les subijibUmces, et procurant, pour la remonte de la cavalerie* à la place des chevaux d'Europe, lourds et peu accoutumés aux privations descliiiiaLs brûlants, les cbevaux d'Asie, agiles, nerveux et faits ù la rude vie du désert (1). U n'en allait donc pas être de cette expédition comme de celles qui l'avaient précédée, expéditions mal conçues, tumultueusement accomplies. A la valeur téméraire et emportée, on allait substituer enfin les conseils et la discipline ; à l'enthousiasme inconsidéré, le calcul et la prévoyance ; à des entrepriscs confuses, des opérations sagement concertées, car Haï ton, en homme qui savait les lieux et les choses^ signalait les mesures à prendre, les inconvénients à éviter.

Il ne s'agissait plus que d'organiser l'expédition, el, sous ce rapport, peu de chose restait à faire. Les rois donnaient tous les promesses les plus brillantes. Âu point d'enthousiasme chevaleresque où en étaient les guerriers qui venaient faire leur cour au pontife, on pouvait espérer que les hommes d'armes les plus renommés de la chrétienté se feraient honneur de s'enrôler sous les bannières de la Croix. Et Charles de Valois s'offrait à les conduire, Charles de Valois, bien décidé cette fois à poursuivre d' une manière effective ses prétentions au trône impérial de

{i) Histoire orientale, c. m et lx.

W HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. lU.

Constantinople. La réputation militaire d'un tel chef, son expérience, $on coui age persoqnel, inspiraient à tous la confiance et répondaient du succès de Tentrepriae. Il fut un moment où l'on dut croire la croisade définitiyeinent résolue ; mais loutes ces espérances s'évanouirent. Deyx incidents repoussèrent encore bien loin T expédition sainte. Le premier de ces incidents fui l'affaire des Templiers, dont nous nous occuperons plus tard ; le second, les poursuites que Philippe le Bel renouvela contre la mémoire de Boniface YllI.

Nous avons vu que Clément V, à Lyon, était parv^u, par ses concessions gracieuses, à imposer silence au ressentiment du roi ; il en vint encore à bout dans les premiers jours de Tentrevue de Poitiers (1), en lui représentant qu'ayant d'importantes affaires à traiter, ce serait en com])roiiitjllie le succès que de soulever des procédures contre un pape. Dans cette occasion» les cardinaux ayant joint leurs instances aux exhortations du pape, Philippe consentit à abandonner l'examen et enfin le jugem^t de ce démêlé à la prudence du Satiil-Siége. La chose parut alors si près d étie terminée, que Clément Y en témoigna sa reconnaissance au monarque par une bulle datée des calendes de. juin 1307, dans laquelle il révoquait et annulait de nouveau toutes les censures canoniques prononcées depuis l'origine de la querelle contre lui aussi bien que contre les autres accusateurs, de quelque dignité qu'ib fussent, et les déchargeait tous de la flétrissure que Tatteutat d'Ànagni leur avait imprimée (2). En ajournant ton-

(1) n y eut à Poitiers deux demandes de poursuites contre ponifiiee; on n'en peut douter, d*aprés ces paroles d'une lettre du roi : BUPictavii am magnit imparum inkrmJUt requUivimui. {Preuves du différend, p. S98.)

(2) Baynald, ann. 1805, n** 10.

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