LIVRE QUATRIÈME
SOMMAiKE.
Ouverture du concile de Vienne — On y termine l allaire concernant Bonituce VJII
— On y décrète en vain la crois;iiic. — Procès des Templiers. — Tai t qu'y prend Philippe le Bel. — Enquête contre les clievaliers. — Discussion dans le concile à leur égard. - - Clément Y abolit Tordre. — Disposition du concile touchant ses iDttBlwes. — Supplice de Jacques Molay. — Jugement sur le iNTOcèn des Templiers. — Rtfglemenls du concile de Vienne. ^ Voyage de l'empereur Henri VII en Italie. — DifGcultésque rencontre ce prince pour se fiiire couronner à Rome.
— U fuit la guerre i Florence, et se prépare à marcher contre le royaume de Naples. — Sa mort. — Derniers travaux de dément Y, sa maladie, sa mort. — Jttgement sur ce ponliTe. — Conclave orag<»nT de flaipentras ; dispersion des cai^^ dinaux. — Mort de Philippe le Bel. — Commencement s de Jacques d'Osa. — Conclave de Lyon. — Jacques d'Osa y est élu pipe - us le nom de Jean XXII.
— \.o. nouveau pontife se lixc à Avignon. — Cuiiiplut contre lui. — Situation de 1 lUilie, de l'ÂHemagne. <-> Double élection de Louis de Bavière et de Frédéric d'Autriche à l'Empire.
Vienne n'était plus eetle ville populeuse et puissante qui, sous la domination romaine, figurait parmi les mé> tropoles (le la Gaule transalpine. Tombée, depuis cette LrillaVite époque de son histoire, sous le.s coups répétés dçis révolutions politiques et par une suite de ces causes imprévues qui transporlentàdes lieux nouveaux la prospérité et la gloire des anciens, elle ne conservait guère alors de son ancienne grandeur que le souv^r, et, de ses nombreux et splendides monuments, que des ruines. Yi^ne
CONGILË B£ VIENNE. 357
la belle, l'opulente (1), n'était plus qu'une ville du moyen âge» triste et pauvre. Âussi n'était-ce pas la considération de son importance qui avait déterminé Clément V à y fixer le eoneîle, mais le hasard de sa situation, qui la rendait indépendante et commode pour tous. Chose remarquable! eet avantage, qu elle était loin de soupçonner, allait lui acquérir, dans la décadence même de sa grandeur, son plus beau titre de gloire, cehu de donner au uionde chrétien le quinzième concile œcuménique.
Dans la bulle de convocation que le pape en avait expédiéede Poitiers (2), rouverture de cette auguste assemblée était fixée au mois d'octobre 1310. Mais les élémenti> sur lesquels devait s'exercer Tactivité des Pères n'ayant pu être prêts à cette époque, Clément V, par une bulle datée d'Avignon, avait prorogé la réunion des prélats jusqu'au 4" octobre de l'année 13H. Lui-même pourtant n'arriva que ce jour-là à Vienne. Il y fit son entrée solennellement, et y trouva trois cents évèques rassemblés, sans compter les cardinaux (3). (Pièces j Msf., n*' 10.) Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche y étaient présents. Ce fut le 16 qu'il fit, dans l'église métropolitaine de Saint-Maurice, l'imposante cérémonie de l'ouverture des séances. Après l'invocation du Saint-Esprit, les Pères se rendirent dans une des salles de l'archevêché, quon avait disposée à cet effet, et qui a
(I) Martial, L Vil, épîgr. uxxvn, TappellD puïehra Vienm, et Ausonius, de Glar. Urb., opuknta Vienna. Les restes nombreux qu'on a découverts de ses anciens édifices attestent Fantique magnificence de Tienne. (Voir les Antiquités de la ville de Vienne, par Chorier, nouv. édit. donnée en 4828 par M. Cocbard, in-8^.) * ■ 9) Bulle : Regnans in cœlis.
(3) Maupertuis, ^Ul de la sainte Église de Vienne, in-4*^, 1708, p. 347. ^Le continuateur de Nangis ne donne au concile que cent quatorze prélats mitrés, sans compter ceux qui ne l'étaient pas et les procureurs des absents. Villani et S. Antonin attestent le nombre de trois cents évéques.
238 UISTOIRE DE LA PAPAUTt:, LIV. IV.
porté degms le nom de maison des Clémentine. Là, le sou- Terain pontife, prenant pour texte ces ])aro)es du Psal- .
miste ; Les œuwesduSeiyneur$onl<frandes dans rassemblée de$juste9^ adressa à rassemblée un discours où il exposait les motifs de sa convocation. Il s'énonça avec én^gie, et sa parole, à la fois grave et pathétique , fut soleimelle comme la circonstance. Puis, sur son ordre, Guillaume Duranti, é^êque de Mende, dressa un mémoire contenant les matières qu'on devait traiter dans la suite des séances, et on le distribua à tous les Pères de rassemiiiée (i).
Cep^dant le concile ne déploya pas d'abord une grande activité. Soit la gravité des affaires, soit la divergence des opinions qui par tageaieu lies évéques, les derniers jours de Tannée i3il et les premiers mois de la suivante se passèrent en conférences (2). Mais, vers le milieu du carême, Philippe le Bel se rendit à Vienne accompagné de ses trois fils, de ses frères et d'une cour nombreuse de prélats et de barons (o). La présence de ce monarque anima sur-le-champ les tnavaux de l'assemblée. On s'attendait bien à voir ramener la question du démêlé de ce prince avec Boniface VIU; elle fut en effet appelée des premières. Mais elle était devenue tellement secondaire alors, que, bien qu'elle eût été, dans le principe, le motif déterminant de la convocation du concile, on a peine à reconnaître sa place dans les actes de cette assemblée. Il faut recourir au témoignage des auteurs contemporains pour
(1) Ex nis. Valicano, ap. Raynald, ann. 1511, 54 et seq.— Charvet, Hist. di3 la sainte Église de Vienne, in-4% i7Gl, p. 447 et 448. — Maupcr» luis, p. 547.
(2) Inler colloquia et traclatus superai^eiidis (UMhiclum est lempiis per totam hyemem. (Baluze, t. I, p. 58.) — Ut crant cuncUi ardua... Ua ul ()uod in diibio Tel suspense poBi... videbautur. (Conliu. Nang.)
(3) Id., ann. 1312.
CONCILE D£ VIEMË. W
savoir qu'on s'eBOcc«pa sérieusement (1). Ce que le pape
avait prévu arriva : la mémoire du grand ponlife obtint un triomphe signalé* Les accusations d'hérésie et d'intrusion furent victorieusement réfutées par Gentile de Montefiore, docteur en droit canon, Jean de Murro, docteur en théologie, par les cardinaux Francesco Gaetani, Pierre d'Espagne et Riccardo de Sienne surtout, ({ui, dans cette occasion, répara noblement une grande erreur. Quant au ramassis de hideuses imputations, œuvre de Guillaume Plasian, où la calomnie et la haine semblaient s être épuisées, il lut couvert du mépris universel des Pères, Tous déclarèrent queBoniface YllI avait été un pape légi* time et orthodoxe. L'indépendance généreuse que manifesta le concile fut Theureuse conséquence de la politique éclairée du cardinal de Prato. Un fait étranger à la discussion compléta le triomphe du pontife défunt. Deux braves chevaliers catalans, nommés, l'un Garoccio et Tautre Guillaume Debolo, vinrent offrir au roi de soutenir ea champ clos, et les aimes à la main, l'ianucence de Itomface ViU contre deux de^ plus vaillants chevaliers de la noblesse française (1). Cette provocation inattendue et l'assurance des deux champions ne contribuèrent pas peu à rameacr Philippe le Bel au sentiment du concile. Mais il fiillait accorder quelque chose à ce monarque superbe, dont 1 orgueil froissé aurait été à craindre. Clément V, à la suite des procédures d'Avignon, avait donné, le 23 avril 1511, une bulle* dans laquelle il cassait et révoquait toutes les sentences, constitutions non insérées dans le texte des décrétales, en tant que ces sentences et ces con-
(1) Giov. Vill., 1. iX, c. xsii. — Francisci Pipini Chronicoii, — Exms. Vatic, ap. Rayuald, nnn. 1512, n** 10.
(2) Biibens, p. 234. — Hayaald, aon. n*** 41 el seq. — Giovanni Villani, 1. iX, e* xzn.
stitutions portaient préjudice à rhonnenr^ aux droits et libertés du royaume de France; déclarait que, dans ses
poursuites contre Boniface VIII, le zèle de Philippe le Bel avait été bon et juste, bien qu égaré par Terreur; décrétait que ni lui ni aucun de ses successeurs ne pourraient être inquiétés sur ce point. Et, pour étouffer à cet égard toute semence de discorde, non-seulement il révoquait les constitutions et sentences piécitées, il voulait encore qu'elles fussent effacées des registres oii livrées aux flammes (i). Le concile apposa sa sanction- solennelle à ces concessions gracieuses. Le roi accepta à ce prix la sentence du concile. xVinsi se termina ce démêlé fameux dans nos annales. La Papauté en sortit pure, il est wai, mais singulièrement affaiblie dans sa puissance d'opinion.
Un des points principaux qui devaient lixer l'attention du concile était le passage général dans la Terre Sainte, projeté d'abord à Lyon, piiis à Poitiers. liOS Pères manifestèrent sur cet article leur zèle, et décrétèrent qu'enfin une expédition, telle que tous la désira ient, irait arracher une bonne fois le tombeau du Sauveur aux profanes mains des
(1) Preuves du différend, p. 592 el seq. — Simon Vigor, dans les Preuves du différend, p. 606, cite un mémoire délaillé dos bulles qui, par l'ordre de Clémont V, devaient ^tre corrigées on rayées dans les registres pontificaux. M. Uaynouard, dans ses Monuments historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple,]}. 190 et 191, dit que celte abolition eut lieu licntiant hi concile de Vienne. Un procès-verbal de ropérntîon se trouve à k> lin du registre, et aU^ slr qu'elle fut fîiite jj.ir ordre d'un évèqiie el d'un cardinal, qui disaif iit en avoir reçu plusieurs fois le mandat du Saint-Péi e. Tout dernièrement, le. P. Lnipi Tosli. dans le deuxième tome de la Vie du pape Boniface VllI, a publié ce procès- verbal, copié sur 1 > registre mrme. (Voyez Documeulo U.) Tt t écrivain se récrie vivement conlre celle abolition. Nous en Erémissons sincèrement aver hiî ; mai.s. comme elle fut incontestablement approuvée par le concile, nous y voyons une de ci s aéccs.^lés conlre lesquelles les meilleures volontés sont impuissanles.
CONCILE DE YIENIfE. M
infidèles. Les décimes sur les biens du clergé furent de nouveau accordées pendant six ans pour subvenir aux frais de rexpédition. Un moment l'enthousiasme des princes sembla répondre aux excitations de l'auguste assemblée. Le roi de France, ses fils» ses frères» le roi d'Angleterre, le roi de Navarre et grand nombre de ducs, de comtes et de seigneurs s'engagèrent à prendre la croix (1). Nous avons une bulle dans laquelle Clément V fait éclater sa joie de ce début comme d'un beureux présage pour le succès de r expédition projetée (2). Mais alors même les espérances du pontife n'étaient qu une erreur. Les promesses des rois n'avaient rien de sincère. Il y eut beaucoup de zèie pour la levée des décimes. Tout se borna là. L'enthousiasme belliqueux s'éteignit bientôt; les guerriers restèrent en Occident, et la Terre Sainte entre les mains des infidèles.
Elle y devait rester toujours. C'en était fait; après tant d'efforts infructueux, l'on ne pouvait plus s'attendre à voir éclater pour la guerre sainte F ardeur qui avait animé les premiers croisés. Une époque peut bien léguer à une autre époque ses idées, elle ne lui transmet point 1 enthousiasme qui les avait accueillies d'abord et leur avait fait produire d'énergiques effets; parce qu'une époque ne ressemble point à une autre, que les impressions changent avec les circonstances, les besoins, les développements sociaux. La société, au onzième, au douzième et au treizième siècle, n'avait qu'un objet devant les yeux : la religion, toujours la religion. C'était là le principe, le mobile, le besoin unique de son existence» de son activité, de sa vie. Il n'est pas éloimanl que toute ^on éneigie se con-
(1) CoBtin. Nang., ap. d*Aebery, t. Ul.
(2) Raynald, wd. 1312, n*>S2.
M HISTOIRE DB LA PAPAUTB, UV. IV.
centrât sur la religion, et que le soin de la faire triompher roecupât exclusiTement* Àu «piatorzième siècle, la soci^ n'était plus la même. Sans s'en douter, elle avait reçu
desmodificalions qui, sans altérer la foi dans son principe, en avaient amoindri la ferveur. L* émancipation des communes, en ouvrant une nouvelle carrière an peuple» la naissance de Findustrie, la rcsurieclion, quoique faible encore, des sciences et des lettres, la décadence du sys^ tème féodal, et les premières lueurs de la liberté, avaient ajouté à l'idée j au besoin, d aLoid uuique de la religion, des idées, des besoins matériels. Un esprit nouveau s'était introduit dans les masses; les imaginations n'étaient plus si accessibles à ces impressions vagues, poétiques, imprévues, qui signalent l'âge héroïque des peuples. Sans parler des sublimes élans de la foi, le goût même de la vie aventureuse, qui formait naguère un aliment si fécond aux armées de la croix, avait cessé d'être général, il n'était plus que le partage d'individus isolés. La masse pensait, voulait autre chose, poursuivait d'autres objets que cette gloire noble, brillante, il est vrai, mais stérile, de conquérir un tombeau. Le temps des expéditions saintes était donc fini. On en parlera, on s'en occupera encore longtemps par l'effet d'une vieille habitude, mais on n'en voudra plus.
La cause du peu d'effet que produisirent les décrets du concile de Vienne, relativement à la croisade, est dans ce
que nous venons de dire bien plus que dans les embarras poKtiques qui survinrent. D'ailleurs, dans le temps même que l'auguste assemblée et les princes qui y assistaient délibéraient ou prenaient des engagements pour une croisade, ils étaient préoccupés d'une affaire peu faite pour la favoriser, je veux parler de la condamnation et de l'extinction d'un 01 die religieux et militaire qui était né des croisades,