PROCÈS DES TEMPLIERS
et auquel les croisades devaient une partie considérable de leur gloire. Cet événement, qai a rendu le concile de Tienne célèbre à tout jamais, est une de ces passes difficiles et glissantes qu'un historien rencontre qiiLlqucfois dans sa carrière, et que le talent seul ne lui faif pas toujours franchir avec bonheur. En présence d'un fait comme celai dont nons allons parler, qui touche de si près aux sympathies du cœur, il faut beaucoup de caractère pour ne point se laisser emporter à la dangereuse tentation de devenir censeur ou apologiste. Serai-je assez heureux pour éviter ce double écueil?
n y avait bientôt deux siècles que les Templiers (1) ilo-
(1) Les principaux ouvrages sur U foit des Templiers sont : V l'Histoire de l'ordre militaire des Templiers, par Pierre Dupuy, in-4°, Bruxelles, 1751, précieuse par le grand nombre de pièces originales qui l'accompagnent; 2° Histoire critique et apologétique de l'ordre des chevaliers du TempICj dits Templiers, par feu le R. P. M. J., chanoine régulier de l'ordre de Prémontré, in-4% 2 vol., Paris, (l'auteur a parfaitement rempli son litre : son ouvrage est, depuis le commencemenl jusqu'à la fin, un panégyrique des Templiers; mais, sur leur abolition, il est faible et passionné); 5° Uistoria Templariorum Nicolai Gurtleri Basilîensis, Amslclodami, 1712, in-12 (il y a quelques recherches, mais l'auteur est hostile ù rEi^lise); î" Ilisloire de rabolilioii de l'ordre des Templiers, Paris, 1779 in- 12 faible, il ne remonte pas aux sources; il est favorable aux Templiers); o" Essai sur les accusations intentées aux Tumpliers, avec une dissertaliou sur l'origine de la franc-maçonnerie, par Frédéric Niculaï, traduit de l'allemand, Amsterdam , 1785, in -1-2 (cpi opuscule est savant, logique, plein d'une critique judicieuse, et 1 auteur, quoique prolestant, y est favorable à l'Église); 6° Mémoires historiques sur les Templiers, ou Éclaircissements nouveaux sur leur histoire, par Grouvelle , 1805, in-8° (contre 1rs Templiers, mais l'auteur n'a point étudié sufûsamment son sujet sur les monuments oriî^iuaux); 7" Monuments historiques relatifs à la coud iHiiiaLion des chevaliers du Temple et à l'abolition, etc., par M.Raynouard, Paris, 1813, in-8° (c'est le meilleur ouvrai;e qui ait été écrit en faveur des Templiers. L'auteur y remonte souvent à dc^ sourees incuiimies jus(|u'a lui; mais il est passionné, déclamatoire, et n'est point guidé par les lumières d'une saine critique). 11 y a encore les dissertations des docteurs Anton^ Thomasiius, Miiotcr; mais ces travaux , écrits en allemand et
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rissaient dans la chrétienté. Cet ordre, dont l*origine se
rattachait à la première ferveur des guerres saintes, n'avait eu pour but, dans le principe, que de protéger contre les attaques et la barbarie des musuhnans les pieux voyageurs, et de veiller à la sûreté des routes qui menaient à Jérusalem. La maisuii qui hii servait de couvent se trouvant située sur remplacement de l'ancien temple juif, il en prit le nom. Peu à peu, soit nécessité de résister aux attaques journalières des infidèles, soit goût naturel pour la guerre, cet ordre, ainsi que celui des Hospitaliers, devint essentiellement militaire. Tant que les Templiers restèrent pauvres, ils furent Tornement de la religion par leurs vei Lus, comme ils en étaient le boulevard pai* leur bravoure ; et quand saint Bernard, au milieu du douzième siècle, élevait jusqu'aux nues leur dévouement à TÉglise, leur piété et leur courage, de tels éloges étaient Texpression delà vérité (l). Mais, lorsque les libéralités multipliées des princes les eurent enrichis, les vices, qui marchent à la suite de l'opulence, s' introduisirent parmi eux. Ils perdi* rent F esprit de leur institution, et la décadence commença (2). On vit ces mêmes hommes, dont le but avait été d'abord d'imiter la simplicité du Sauveur, étaler une scandâleuse magnificence, habiter des palais somptueux, et traiter d'égal à égal avec les rois. On vil ces hommes, que la charité seule aurait dû animer, joindre à l'orgueil la violence, le brigandage, dérober les décimes et prémices destinées aux églises et porter les mains sur leurs
rares en Firanœ, n'ont pa 88 trouver entre nos mains. An reste, l'instoire de la destruction des Templiers est, avant tout, dans les pièces originales :
c'est là qu'il faut aller la chercher, (t) S, Bernardi Ep. clxxtib.
(2) Gonialo de Ulescas, Historia pontificale y catolica, n« parte, P»4.
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possessions (1). Et ce ne sont point là des reproches qûî ne leur aient été adressés qu'au moment de leur chute (2). Déjà , de son temps , Guillaume de Tyr accusait les Tem pliers de chercher, au mépris de l'humilitc religieuse, à secouer robcissance qu'ils devaient au patriarche de Jérusalem, de dénier aux églises leurs droits légitimes, de les troubler dans leurs possessions (5).
En 1200, Léon P', roi d'Arménie, se plaignait au pape Innocent III que les Templiers avaient non-seulement envahi une grande partie de ses terres, mais qu'ils lui refusaient encore de le secourir contre les attaques des infidèles (4). Innocent III lui-même, qui avait accordé de si nombreux privilèges aux Templiers, se plaignait, en 1218, dans une bulle adressée au grand maître Théodard de Berciaco, que ses clievitlicrs fouiaieul aux pieds le respect qu'ils devaient au Saint-Siégc apostolique, et quils avaient déjà mérité, par leur indiscipline, de perdre les privilèges qu'ils tenaient de sa libéralité (5). En 1244, l'empereur Frédéric II, dans une lettre adressée à Richard, comte de
(1) Poslquara vcro divilias regales impetrassent Trmplarii , humano more, quo arridentis forluii.T hlandilias insolenter pleramque accipimus, cristam erexere. (Gurtler, Ilist.Terapl., p. 2-î8.)
(2) Ob superi>iam et tyraunidem fere ab omnibus historicis reprehensi. (Ibid.)
(5) Neçrlecta huinîlîtalp. domino patriarche hierosolymitnno se subslraxerunl, obedienliajii ei deiieganies; sed et Ecclesiis Dei décima;» • i firimitias subtrahentes , et ( orura iudebite liirbando possessioiies, factl suiit valde molesti. fWillermiis Tyr., 1. XII, c. vu, vol. I, des Gesta Dei per Franros.)
(4) Misimus pro Tt mpîariis tcnentibus in regno noslro de possessionibus valtniibus viginti inillia Byzantiorum, ut venirent in auxiliuin noslrum... misimus iterum cis rogando ut pro Dei amore in rcgnum nostrum venirent... qui iieque facere illud voluerunl. {Ap. Diipuy, p. 157.) • (5) Et licet pcr haec et alia nefanda quœ idcirco plcnius cxacerare subsistimus; ne coi»amur gravins vindicare. apostolit is privilcLais, quibus tam cnormiter abuluutur, esâcnl lutiiLu hpolidiidi. (balle d iuuocent 111, Dupuy, p. 141.)
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m miom m u papauté, uv. iv.
Comouailles, faisant le triste rédl de la bataille de Gaza, si désastreuse pour les chrétiens, imputait à la mauvaise conduite des Templiers la funeste issue de cette journée. Bien plus, il les accusait d'une mollesse orientale, leur reprochait de recevoir, dans le secret de leurs maisons, les princes musulmans, et là» de permettre qu'ils exerçassent leur culte superstitieux» invoquassent le nom odieux du jjrophète , et se livrassent à toutes les voluptés du siècle (1). On sait, d'ailleurs, qu'ils n'avaient pas craint plusieurs fois de manifester une honteuse avarice lorsque la religion leur demandait quelques sacrifices pécu« niaires (2).
Ces faits et beaucoup d'autres avaient nui à la considération de Tordre dès les temps les plus florissants de sa carrière. Cependant, tant que dura, en Palestine, la grande lutte des chrétiens avec les musulmans, les nombreux exploits des chevaliers du Temple, les services éclatants qu'ils rendaient à la cause de la religion, empêchaient qu'on ne s'arrêtât trop sur les accusations auxquelles leur conduite privée pouvait donner lieu. Mais, lorsque la chute dePtolemais» en fermant le théâtre de leur gloire» les eut ren-
(1) Templarîorum superba religio et Aborigenanini Icrrae baronuni dehciis cducaïa... nobis... conslitit evideuler, iiilra claustra domorum Templi soldanos et buos alacritate pomposa reccptos, superstUiones suas cum invocatioDC Mahûmeti et luxus seculares facere Templarii paterentur. (Ëp. Fredericii II, Dupuy, p. 152.)
(2) Od peut voiries témoignages des historiens contemporains cités dans Gurtler, passim.
Comment M. Raynoiiard, p. ici, a-l-il pu dire que les écrivains modernes qui ont hasardé l'opinion que l'ordre des Templiers avait alors dégénéré ne se sont autorisés d'aucun témoignage contemporain?
M. Fr. Hurler, dans le Tableau des institutions chrétiennes au moyen âge, traduction française, t. IH, p. 145 et suiv., tout en cherchant à atténuer les griefo de ropiuion publique contre les Templiers, ne nie pas que leur dégénération ne datftt de loin.
PiOdSS m TEMPUBRS. m
dus à Texisteuce paisible du couvent, Topinion publique» que n'entretenait plus le récit de leurs faits d'armes» se replia sur les bruits désavantageux que la renommée débitait sur leur compte, et qu'alors la vie superbe et mondaine des premiers de l'ordre ne justifiait que trop. Ces bmits» il faut le présumer, circulèrent d'abord timidement, on ne les accueillait qu avec scrupule, on n'osait les approibndir. La réputation des Templiers, le rang qu'ils occupaient dans la chrétienté» Testime dont r£glise lest honorait publiquement, la puissance de ces chevaliers, qui se recrutaient de la noblesse la plus haute de TEurope» devaient rendre Topinion publique circonspecte à leur égard. Mais ces bruits allaient toujours se fortifiant de plus en plus, et, au commencement du quatorzième siècle» personne ne doutait plus que Tordre du Temple n'eût perdu sa ferveur première» et une bonne partie de sa di^itc morale. Toutefois on était loin de connaître, de soupçonner même qu'il se rendît coupable d'erreurs plus grandes que cette mondanité dont la conduite de ses membres les plus éminents se montrait entachée. 11 est probable qu'il aurait subsisté longtemps encore dans ce relâchem^t» s'il n'eût armé contre lui le plus terrible des advmaires, Philippe le Bel.
Au plus fort du démêlé de ce souverain avec Bombce VlU» lorsque le clergé» les grands» le peuple de France, secondai^t si honteusement les passions de leur chef, lorsque les princes de l'Europe se taisaient en face de ce grand duel du pouvoir spirituel et du pouvoir tem< porel, les Templiers s'étaient crus assez forts et assez in* dépendants pour se déclarer ouvertement en faveur du pape contre le monarque superbe. On ajoute qu'ils lui avaient même fourni de l'argent; que Tun d'eux, qui était Iréboricr de l'épargne, avait avancé au pontife, do sa
m HISTOIRE DB LA PAPAUTÉ, UV. IV.
caissOi une somme assez considérable. Dans les circonstances présentes, c'était blesser viv^ent le roi; et pour* tant les Templiers ne s'en étaient pas tenus là. Benoît XJ ayant accordé au roi une décime sur les biens de Tordre, ils avaient refusé de payer malgré la bulle du pape, et le monarque s'était vu dans la nécessité de les y coih traindre (1).
Cependant, il est probable que Philippe le Bel n'avait pas rintention de donner suite au ressentiment que' la
conduite des chevaliers lui avait inspiré, qu*il tenait même à faire oublier ses récentes rigueurs, car nous trouvons dans le Trésor des chartes, à la date de Tannée A 304, une lettre remplie de pompeux éloges sur l'ordre du Temple, et de nombreux privilèges que la munificence royale lui accordait (2). Philippe le Bel avait sans doute alors besoin des Templiers. Mais, Tannée suivante, un événement imprévu vint tout à coup réchauffer les premiers griefs et leur donner une nouvelle vie. En 1505, une émeute, excitée à Toccasion de l'altération des monnaies, força le roi de chercher un asile dans le palais du Temple. Or, il put alors se convaincre, par Tattestation de deux Templiers, et ensuite par Theureux et prompt succès des che* valiers à calmer Teffervescence populaire, que Tordre n'était point éti^anger à cette insurrection. Profondément irrité par cette découverte, Philippe le Bel conçut le projet d'iiuiniiicr les Templiers (3). Le hasard lui fournit tout à coup Toccasion de les anéantir, et voici comment.
Un certain Squin de Florian, bourgeois de Béziers, fut renfermé, par les officiers du roi de France, dans une
(1) Hist, de l'abolition de l'ordre des Templiers, Paris, 1779, in*t3, p. 9 eHO.
(2) Raynouard, p. 14.
^5) Hist. de Tabolitioiii p. 14 el