HENRI VU EN ITALIE
nir se ranger sous sa bannière* Richard de Tiscio, le
comte Philippone de Pavie, Simon Avocato de Verceil, Antonio de Fisiraga de Lodi, Guillaume Brusato de Novare, les marquis de Saluée et de Montferrat, suivis chacun de son contingent de troupes, lui formèrent une brillante escorte, que Guidu délia Torre, avec ses fils, et mille hommes d'armes, devaient bientôt rendre imposante (1). Hais il devait apprendre plus tard i se défier de ces démonstrations.
Henri traita ces seigneurs en prince, les combla d'honneurs, leur distribua des titres, des fiefs, les admit à son conseil ; mais, en même temps, fidèle à son plan, il substituait, dans chaque ville, son autorité à la leur, el nommait à leur place des vicaires impériaux chargés d*; commander en son nom. Partout les exilés furent rappelés et réintégrés dans leurs droits de citoyens (2). Le but du monarque, allemand était d'arriver à la soumission par la concorde. Bu côté de Henri, Thomme était digne de faire une benibiable conquête, mais, du coté des Italiens, il n*y avait point assez de vertus pour Taccepter. Guido délia Torre,malgré ses promesses, fut le premier àdonnerrexem* pie de la défection. Craignant que la clémence de l'empereur envers les Gibelins ne devînt fatale à son autorité, il médita un instant de résister dans sa capitale. Mais Henri, informé de ses projets, lui envoya dire qu'il eût h venir, sans armes, le recevoir hors de la ville. Cette sommation suffit. Les sympathies de la population étaient pour le monarque allemand, et Guido délia Torre ne vit rien de mieux à faire que de licencier ses troupes, et
(1) Ilenrici VII lur ilalicum, ap. Baluzc, p. 1148 et seq.-— Ilii quoque magno apparatu acceptus. (Conrad Vicerius, p. 68.)
(2) lier italicum, p. im el 1162, el passim.
m HbTOlRE DE LA PAPAUTÉ. LIV. IV.
d'obéir à remperenr (!)• La soumission de Milan décida
de celle de la Lombardie, et, depuis les Alpes jusqu ciox fronùèies de la Toscane et de la Romagne, raulonlé impériale fut reconnue. Henri reçut la couronne de fer, dans l'église de Saint-Âmbroise» avec une pompe extrao^
dinaire (2).
Une soumission si générale el si prompte était le fruit de Tenthousiasmc qu'avaient inspiré les grandes qualilés de Henri. Mais l'enthousiasme passe, et les intérêts politiques demeurent. Gibelins aussi bien que Guelfes s'étonnèrent vite d'avoir renoncé à leur indépendance, et cher* chèrent l'occasion de la ressaisir. Elle s'offrit à eux dans une demande d*un don ^^raluit que l'empereur adressa aux villes, à l'occasion de son couronnement, pour subvenir aux plus pressants besoins. La réaction éclata d'à* bord à Milan par une émeute, et bientôt toute la Lombardie fut en feu. Mais heureusement cette réaclion improvisée manquait d'entente; elle fut promptement réprimée, et les villes, à l'exception de Brescia, rentrèrent, pour un instant au moins, dans F obéissance. Cette dernière, après avoir coûté à l'empereur les travaux d'un siège, se rendit eniîn, et ce prince se dirigea vers Gènes au mois d'octobre i5l I (3). Il fut accueilli avec toutes sortes d'honneurs par cette ville, de tout temps dévouée au parti gibelin ; on lui accorda une autorité absolue pour vingt ans, avec un subside. Henri devait rencontrer à Pise un semblable dévouement (4).
(1} Henrici VU lier itaUcum, p. 1156 et ^) Id., p. US», — Conrad Vioerius, p. 68.
(S) Henrici VU lier iulicum, p. im, 1164 et «sq.-Giov. Viiluii, ). IX, c. ixm.— Conrad Viceriuti p. 70.
(4) Henrici VU lier italicom, p. 1186.— All)erlinus Hunatas, Hist. Augosta, 1. X. Hturat., rul».
mm vu EN ITALIE. 273
Jusque-là tout avait souri à l'empereur; ses succès avaient dépassé ses espérances. Hais ici devaient commencer les revers. Dans le mouienl que la soumission absolue des deux plus puissantes républiques maritimes de Tltalie portail sa joie au comble, une seconde révolte chassait ses vicaires des villes de la Lombardie, une résistance formidable s'organisait à Rome, tandis que Florence devenait le ' centre d'une ligue guelfe. Celte république» déjà la plus riche et la plus influente de la Péninsule, avait compris que, si l'empereur y prenait pied, c'en étail lait de la liberté italienne, et, se dévouant à la cause nationale, sans s'embarrasser des dangers, elle appelait à une coalition armée Sienne, Lucques, Bologne, Asti, Verceil, les seigneurs de Milan, de Pavie. Le roi de Naples, comme le plus puissant de tous, devait être le chef de celle coalition (1).
Henri apprit à Gènes presque en même temps ces tristes nouvelles. Ce furent le sénateur Louis de Savoie et SciaxTa Colonna qui vinrent i informer de ce qui se passait à Rome. Ils lui dirent que le peuple, d'abord bien disposé en sa faveur, n'avait pas tardé à se partager ; qu'une portion considérable s'était rangée du coté des Orsini, déterminée à empêcher le couronnement de l'empereur; que le roi de Naples, dont la pK ] ondérance impériale effrayait l'ambition, palronait ce parti; que son frère, le prince Jean, était déjà dans la cité avec des forces dont le nombre grossissait chaque jour. Us ajoutaient que Bizzardo Orsinî et Giovanni Ânnibaldî, auxquels le Capitole avait été confié en l'absence du sénateur et qui avaient juré de le rendre à son retour, refusaient maintenant d'accomplir leur promesse, à moins qu*on ne leur comptât 4,000 florins, préténdant que cette somme leur était due pour la
(1) Conrad Vicerias, p. 68.
garde de la forteresse (l), Ëa même lemps ils pressaient le monarque de bâter sa marche afin d'attaquer ses adver* saîres avant que leurs préparatifs de défense fussent
achevés.
Les ambassadeurs du roi de Naples se trouvaient alors à Gènes dans le but de moyenner, par un mariage, une
alliance oiilre la maison de Luxembourg et celle de Napies. On leur demanda des explications sur les faits qui sé passaient à la fois à Florence et i Rome« Hais ils répondirent en montrant une lettre de leur maître, dans laquelle celui-ci s'épui;>ait en proteslations de syaipathie et de bonne volonté envers T empereur, et n'avait, disait-il, d autre désir que celui d'honorer par sa présence la cérémonie du couronnement (2).
Malgré ces protestations, Henri crut devoir précipiter son départ, Ce ne fut pas sans peine que, d'abord par mer de Gênés à Pise, et de Pise en prenant sa route par les Maremracs,. il parvint jusqu'à Rome (5) . Toutefois, aux portes même de cette capitale, le roi Robert lui fai* sait déclarer que les Napolitains qui remplissaient Rome n'avaient été envoyés que pour honorer son couronnement. Mais, lorsqu li se présenta au Ppwfe-JtfoJle pour en- . tirer dans la ville, le prince -Jean lui signifia qu'il avait ordre de s'opposer à son passage. Il lui fallut livrer un sanglant combat poui- l'obtenir. Encore ne réussit-il, avec •'Faide des Colonna, qu'à s'emparer du palais de Latran, duGapitoIe,deSainterHarie-Majeure, du:Colisée, de Sainte- Marie-de-la-Rotonde de Saifite^Sabinê. Les Napolitains et la faction des Orsini restèrent constamment lesiuaitres
{i) flenrici VII lier iUHcum , p. 1*292. — Ferrélus Vîcentinus, t. IX, HuraLj p. 1091 et scq. — Albertinus Mu^satus, Iliât. Aug., 1. V, rub.'vii. (•2) Henrici VII lier il.ilicimi, p. 4180 et 1181 . (5) Giovanni Viikiii, j. iX, c. mix.
HENRI vn m iTAUfi. m
du Vatican aussi bien que du reste de .la ville (1). Heuri^ perdant Tespoir de les y forcer et impatient en même
temps de se faire couronner, pria les cardinaux Icgals d'accomplir cette cérémonie dans l'église de Saint-Jean-de^ Latran, tu que l'entrée de SaintrPierre leur était interdite.Les légats s'y refusèrent longtemps, alléguant l'antique usage et la teneur de leur commission. Enfin, dans l'impossibilité où ils étaient de commander aux circonstances, ils cédèrent, et l'empereur reçut la couronne dans l'église de Saintnlean-de-Latran, le 29 juin 1312 (2).
Ainsi, cette cérémonie brillante, qui devait terminer une expédition que tout avait annoncée pacifique, fut accomplie au milieu des combats, dans une cité où l'on n'était maître qu'à demi, par des cardinaux mécontents et au bruit d'une coalition qui mettait déjà ses armées en mouvemenL £lle était à peine 0me qu'Henri partait pour entrer en campagne contre Florence, laissant toutefois dans Rome un gentilhomme de sa suite, Jean de Savigny, que le peuple avait élu ^nateur (5). Celui-ci n'y commanda pas longtemps. Les nobles romains n'eurent pas plutôt perdu de vue les bannières allemandes, qu'ils s'émurent , chassèrent Jean de Savigny, puis les diverses * factions, et, se réunissant de concert, élurent, pour le rem^ placer, Giovanni Sciarra Colonna et Francesco di Hatteo de Figli d'Orso (4). Mais le peuple, qui se voyait sacrifié, soit que ses maîtres fussent le roi de Naples, l'empereur ou les chefs des factions, s'indigna de ces choix opérés , sans son concours. Dans sa fureur il court au Capitole,
(1) Henrici VU Iter ilaiicum, p. 4195 et seq. <- Ferr. Vicent., p. 1404. — Giov. Vill., 1. IX, c. xxxviii.
(2) Henrici VU lier iUUcum, p. 4200 el 4203.
(5) Id., p. 1204.
(4) Id., p. 4a04. — Felrr. VicenU, p. 4442.
S7é HISTOIRfe DE U PAPAUTÉ, LIV. IV.
expulse les nouveaux magistrats» déclare qu'il veut un dictateur, et revêt de cette dignité suprême, sous le nom de
capitaine du peuple, Jacopo dci Slefaneschi. Celui-ci, nouveau Brancaleone, moms T autorité du caractère pourtant, se met à FœuYrc, et» jaloux de montrer à la fois Fénergie et rimpartialité de sa justice, il jette dans les fers, pêle-mêle, Orsini, Colonna, Savelli, Annibaideschi. La terreur règne dans la vUle. Mais une administration si violente ne pouvait être de longue durée ; les nobles trouvèrent bientôtle moyen de la renverser el recommencèrent leurs luttes. C'est ainsi que Rome, après avoir forcé ses pontifes à l'exil, passait tour à tour de Tanarchie au despotisme (I).
Pendant ce temps-là, Henri guenuyail contre la ligue guelfe. Suivi de deux mille chevaux et de quinze cents fantassins, il porta le fer et le feu jusque sous les murs de Florence, où il campa pendant plus d'un mois. Mais tout le succès que ce monarque retira de cette campagne, glorieuse d'ailleurs pour ses armes» fut d'avoir eflrayé ses ennemis. Les troupes liguées, quoique deux fois aussi nombrcuses que les siennes, n'osèrent jamais se mesurer avec les Allemands. Elles craignaient le choc de ces hommes rudes, accoutumés à prendre la guerre au sérieux, lu reste, la pusillanimilé les servit mieux que n'aurait fait le courage. Leur inaction, qui devait tout perdre, sauva tout. La famine, la maladie, causèrent à Henri plus de mal que leurs glaives n'auraient pu lui en faire. Affaibli par ce double lléau, ce prince opéra sa retraite sur Pise, où il arriva dans le mois d'octobre 434 2 (2).
Si la fortune avait pu trahir Henri, son courage ne IV bandonna pas. Â 1 abri derrière les remparts de Pise, il
[1) Albertinus Mussalus, 1. XI, rub. \n.
(2) Giov. Vill.i i. IX, c. xlv, xlvi et xlvii.
nmu vn £n itauë. m
employa l'hiver à reci'iiter de nouvelles forces en Allemagne, mit au ban de l'Empire les villes qui avaient osé s'armer contre lui, conclut une alliance airec Frédéric de Sicile, et, de concert ayec ce prince, il se prépara à faire repentir le roi de Naplcs de l'appui qu'il prêtait au parti guelfe (I). Le printemps venu, il se remit en campagne, plus redoutable que jamais. Déjà Robert tremblait pour son royaume. Mais, au moment où les opérations de la «luerrc allaient devenir décisives, Henri mourut tout à coup, le 24 août, à fionconveuto, au milieu de son armée (2) . Prince magnanime et vaillant, ses ennemis mêmes ont fait son éloge. Il était digne de relever la majesté de l'Emjjire ; il ne parut que pour provoquer son demi! et ses regrets. Toutefois sa mort, qui était une calamité pour l'Allemar gne, fut un bonheur pour lui ; elle sauva sa vertu et sa gloire d'un écueil où elles se seraient peut-être brisées, en l'arrachant au danger imminent de faire ia guerre à l'Église; car, au moment où elle arrivait. Clément V, donlle voyage de Henri n'avait point réalisé les espérances et qui s'alarmait à bon droit des prpjels de ce prince contre les Guelfes, Clément V publiait l'excommunication contre quiconque entrerait à main armée dans les domaines du roi de Naples(5). Le pape nommait en môme temps Robert vicaire du Saint-Siège en Italie et sénateur de Rome, le jugeant seul capable d'en maîtriser les factions (4).
Hais Clément Y, à son tour, ne devait pas survivre longtemps à Henri. Depuis sa maladie de Tannée 1506, sa santé avait été constamment chancelante ; les travaux du condie de Vienne venaient d*en user les restes. De vio-
(1) Giûv. Vill., 1. IX, c. xLviii et l. — Conrad Vicerius, p. 32.
(2) Giov. Vill.. l. IX. c. u. — Baluze, 1. 1, p. 94. (5) Id., p. 94.
(4) Rayaald, ann. 1514, 2.— Baliizc, 1. 1, p. S3.
378 mSTOlRB DE LÂ PAPAUTÉ. LiV. IV.
lentes douleurs d'intestins lui enlevèrent abord l'appétit; bientôt son estomac, devenant de plus en plus débile, se mit à rejeter le peu de nourriture qu'il prenait. Dans cet état de souffrance, le séjour d'Avignon cessa de lui plaire. Il transporta sa cour à Carpentras; puis il alla se renfermer dans le château de Honteux, dont il acquit alors la seigneurie pour le yicomte de Lomagne, son neveu (1). Partageant les illusions si naturelles à ceux qu'une maladie joute conduit au tombeau, il espérait que le changement d'air, le calme de la solitude auraient le pouvoir de retenir cette vie qui lui échappait, pour ainsi dire, goutte à goutte ('i). Là, néanmoins, toujours appliqué aux soins de radministration, il ne retranchait rien de son activité. H faisait une troisième promotion de cardinaux, achevait la canonisation de Célestin V, rédigeait le septième livre des décrétales, qui devait contenir les acles principaux du concile de Vienne (5), et s'occupait d'embellir la ville de Carpentras, en y faisant construire des fontaines (4) .Cepen* dant, vers le mois d'avriH244, le mal redoubla, et tous les remèdes devinrent impuissants a en calmer les douleurs. Le pontife s'imagina alors que le climat de la Gascogne, ce climat où il avait pris naissance, aurait plus de vertu, et il quitta le cli.lfcau de Montcux pour retourner à Bordeaux. On le transporta d'abord à Châteauneuf-€alcernier, puis à Roquemaure sur le Rhône. Mais, arrivé là, sa faiblesse ne lui permit pas d'aller plus loin, ses forces étaient
(1) De Sade, Mémoiics pour la vie de PeU"arc[ue, ia^", 3 vol., U I. p. 32.
(2) Baluze, t. I. p. 56.
(5) Id., 1. 1, p. 80 et 109.
(4) Pour cela, le pape acheta de Barrai des Baux, seigneur de Barrouxet de Caromb, les eaux de la montagne des Alps, qui est du territoire de Caromb, avec le droit d'exemption, pour une somme de trois cents florins d'or. (Ms. Fornery, 1. V, p. 570.)
MORT DE GlilBUSKT V. 279
épuisées, et il oxpii a le 20 avril. Son corps fut aussitôt rapporté à Carpeati'a^s, où se trouvait la plus grande par* tie des cardinaux» Il y resta jusqu'au mois d'août, époque à laquelle on Temmena en Gascogne pour Tinhumer dans réglisû de Sainte-Marie-d'Uzez, où il avait choisi sa sépulture et institué un chapitre de chanoines (1). Si Ton en croit un historién, il arriva, dans les premiers instants de confusion qui suivirent la mort de Clément V, un incident bien propre à montrer la vanité des grandeurs humaines. Ce pontife que tant de pompes avaient entouré pendant sa vie, qui avait vu des monarques el tant de princes composer sa cour, ce pontife passa presque nu la première nuit de sa mort, et il fut tellement abandonné parles reli^neux qui devaient le garder, qu un cierge de la chapelle ardente put se renverser et mettre le feu aux objets d'alentour, sans que personne songeât à arrêter les progrès de rincendic. Quand on s'en aperçut, le corps du pape était à demi consumé
Ijb pontUicat de Clément V avait duré huit ans dii mois et quinze jours. S'il n'occupe (}u'un faible espace dans le temps, les événemoiils qui Tont rempli lui assignent en revanche une large place dans l'histoire, et l'on peut dire que l'homme ne s'est point montré indigne du rôle que la Providence Tappela à y jouer. Àvec quelques préventions que Ton juge Clément V, on sera toujours forcé de reconnaître en lui une rare sagacité, la science des iioiiinies et des choses, beaucoup de modération oL de prudence. Les nombreuses aff^iires qu'il traita personnellement témoignent de son activité aussi bien que de la force et de retendue de son esprit. Clément Y, toutefois, n'avait
{i) Baluze, p. o4, 56, 80, 110 cl 111.
(2) Fraacisci Pi|)iui Ghrouicun, l. IX. Muiat., [>. loO.
m niSTOlUE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IV.
qu'une santé ébranlée par des souiTrances qui affaiblis* sent prodigieusement le moral de l'homme. A aimait les
lettres, les cultivait, et des monuments attestent qu'il cherchait à les faire fleurir. Son caractère manquait, il est vrai, de cette inflexibilité vigoureuse qui brise les obstacles; mais il avait celte ténacilé patiente qui les use. De semblables caractères luttent avec moins d'éclat; ils parviennent également à leur but. Dans les circonstances où vécut Clément T, peut-être un caractère plus fort aurait-il échoué.
On a accusé ce pontife de s'être constamment tenu aux genoux de Philippe le Bel et d'avoir épuisé, vis-à-vis de ce monarque, la servilité des complaisances. Le principal fondement de cette accusation est dans le récit, accrédité par Yillani, sur la promotion de Clément à la tiare. Nous croyons avoir démontré la fausseté de ce récit (Pièces justif,, n° 7), et, dès lors, cette accusation tombe d'ellemôme. Maigre la faiblesse que sa situation gênée en France prétait à la Papauté, quand on suit la carrière de Clément Y, on le voit plus d^une fois en lutte ouverte avec Philippe le Bel sur les points mêmes où Ton a écrit qu'il avait jure à ce prince une docilité aveugle à ses volontés* On a été jusqu a attaquer ses mœurs, en Faccusant d'avoir cédé à Famour des femmes. Mais, quoique Villani suppose que personne n'ignorait un fait si scandaleux (1), ce chroniqueur est le seul contemporain qui le dise, et nous aurons encore plus d'une fois Toccasion d'apprécier la véracité de Yillani et son indigne partialité envers les souverains pontifes qui ont siégé à Avignon.
S'il nous était permis d'adresser quelques reproches à Clément V, nous dirions que, sous prétexte des besoins
(1) GioT. Viil., l IX, c. Lvin.
CONCLAVE DE CARPERTRAS. 881
réels de la Papauté, il appauvrissait les églises. Les plaintes du clergé de France attestent les contributions exorbitantes qu'il exigeait des bénéficîers, en trayersant le royaume suivi de sa nombreuse cour (\). Nous reprendrions encore, dans ce pontife, un goût pour le faste, la magniGcence et la représentation, dont Taustère simplicité de ses prédécesseurs ne lui avait pas donné Texemple. Mais peut-être la Papauté, loin du théiltre de sa grandeur, avait-elle besoin de l'éclat dont Tentoura Clément Y* Mais peut-être y a-t-il un puritanisme exagéré à trouver mauvais que les chefs de FËglise ne dédaignent pas les splendeurs au inilieii desquelles nous avons coutume de contempler les grandes dignités de la terre.
La mort de Clément Y, arrivée loin du siège naturel de la Papauté et au milieu de circonstances qui avaient prodigieusement modiiié le collège des cardinaux, devait faire présager un conclave orageux. Celui qui s'assembla alprs à Garpentras le fut en effet, et plus qu'on ne Tavait d'abord redouté. Il y avait vingt-trois cardinaux, donl quinze Français ou Gascons et huit Italiens. C(^s princes de l'Église s'enfermèrent d'abord assez paisiblement dans le palais épiscopal; mais une funeste division ne tarda pas à éclater parmi eux. Ce n'était plus, comme autrefois à Pérouse, le vœu d'une élection guelfe ou gibeliile qui partageait les suffrages : c'était, chez les uns, lè désir d'un pape qui reportât à Rome le Saint-Sié^re; chez les autres, la crainte d'un pontife qui abandonnât le pays ultramontain. Les huit cardinaux italiens, jaloux de revoir leur patrie, déclarèrent ne vouloir accorder leurs voix qu'au seul candidat qui promettrait de ramener la Papauté dans la cité des apôtres, et, nonobstant leur minorité, grâce à leur union
(i)Jaluze, Yitx, 1. 1, p. dS-f.
et aux rivalités dos cardintiux français et pscons, ils tinrent le conclave en suspens jusqu ù la lin de juillet (1). Mais alors arrivèrent à Carpentras Bertrand de Got, ?icomle de Lomagne, et liaymond Guillauine de Biidos, neveux du pape défunt, suivis d'un grand corps de troupes gasconnes. Le but avoué de ces deux seigneurs était d'emporter le corps de leur oncle et de le conduire avec honneur à sa destination. Mais leur but secret et réel était de peser par l'intimidation sur les suffrages du conclave et de les faire pocher vers quelque membre de leur famille('2). Toutefois, pourThonneur de ces barons, il faut supposer qu'ils n avaient pas Tintention d'employer la violence. Hais ils commandaient des soldats brutaux, indisciplinés et faits au désordre. Ces derniers se prirent de querelle avec les gens de la suite des cardinaux italiens. Les susceptibilités nationales s'en mêlèrent; on en vint aux mains. Les Italiens eurent le dessous et laissèrent plusieurs de leurs hommes sur la place. Les choses n'en restèrent pas là. Cette bande farouche^ échauffée tout à coup par le meurtre et la vengeance, se jette sur les marchands romains établis à Carpentras, pille leurs magasins, met le feu aux maisons dos cardinaux italiens; puis, dans sa fureur toujours croissante, elle se porte au conclave, en assiège la porte, proférant des cris de mort et demandant un pape (5).
A ces clameurs furibondes, les cardinaux se troublent,
Français et Italiens sont frappés d'une égale terreur. Redoutant une irruption tumultueuse s'ils restent dans le palais, et n'osant en sortir de peur de tomber aux mains
(tjBaluze, t.l, p. 111 et 115.— Giov. VilL. 1. IX, c. lxxix.— S. Aiilou., 1. 111, tit. xxt.— Chronique de S. Denys, t. XX de dora Bouquet, p. 691.
(2) Baluze, t. H, Ep. encyclica card. italurum, p. 287.
(3) Id., t. II, p. 288.
JAGQtTES D*OSA. 885
de ces forcenés , ils pratiquent une brèche dans un des murs inlérieurs» et échappent de la sorte au danger. À la suite de cette scène déplorable ils se dispersèrent pour s'enfuir, les uns à Avignon, les autres à Orange. Il ne fut plus possible de les réunir (1). Le malheur voulut que le seul homme qui aurait eu assez de irolonté et de puissance pour cela, Philippe le Bel, mourût sur ces entrefaites.
Génie mêlé de brillantes qualités et de graves défauts ; digne d*étre mis au nombre des plus grands rois, si l'on ne voit en lui que Téclat des actions, le courage guerrier, riiabileté administrative ; digne d'être rangé parmi les tyrans, si Ton considère sa dureté envers ses peuples, ses injustices envers ses vassaux, son despotisme à l'égard du clergé. Il exalla la royauté et humilia l'Kglise; et néanmoins, par je ne sais quelle fatalité des choses humaines, en descendant dans la tombe il emporta les espérances de cette même Ëglise, qui, privée tout à coup de Tappui de son bras de fer, demeura pendant plus de deux ans veuve de son chef.
Il y avait parmi les cardinaux un homme célèbre par la
singularité de sa fortune: il s'appelait Jacques d*Osa ou d'Euse. Cahors l'avait vu naître; mais la condition de ceux qui lui donnèrent le jour est encore un problème. Les uns disent que Jacques d'Osa était fils d'un cordonnier, les
autres d'un aubergiste (2); quelques-uns veulent que la
(1) Baluze, loc. cit. — De Sade, Mémoires [lom* la vie de Pétrarque, t. I, p. 33.
(2) Paire plebeio orfuin trahens. (Ferr. Vîcenl., p. -ï-iee.) — Giov. Vill., 1. IX, c. Lxxix. Fu uno povero cherico, e per nazionc del pndre ciabatliere. — S. Anton., t. III, lit. xxi. Filius suloris.— liistoriœ Cortus., t. XII, Marat., I.V, c. y, di^ot:Eum obscurissime uatum esse. Pap]fre Blasson le dit aussi. >
m UISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IV.
noblesse ait honoré son berceau (4). La solution d'une pareille question importe peu. L'éclat d une naissance illustre n'ajoute rien à rhpmme médiocre; Tobscurité d'une ori* gine vulgaire ne rabaisse point le grand homme. La valeur réelle de Tbomme est en lui-même, dans ces rares qualités que la Providence départit à qui il lui plaît, et tout le monde s'accorde à reconnaître que celles de Jacques d'Osa étaient de nature à le tirer de pair, quelque carrière qu'il eût embrassée. Dans un coi ps petit, grêle et d'une laideur repoussante, il renfermait un génie supérieur, de vastes pensées» des connaissances profondes et variées. Ses talents seuls avaient faitsa fortune (2) .
Jeune encore, et lorsqu'à peine les premiers principes de la grammaue et de la dialectique avaient éclairé son esprit, il s'était pris d'un violent dégoût pour la condition que semblait lui avoir imposée la Providence, et, tourmenté de cette vague ambition qui agite les âmes appelées aux grandes choses avant même qu'elles aient compris leur destinée, il avait cherché à se frayer un chemin vers un état plus élevé. Sa patrie lui offrant peu de ressources, il dirigea ses pai> vers Naples, espérant, sur le brillant théâtre de
(1) Albertus Argent., p. 185; de Militari progeuie. — Baluze, ad notas, p. 689 et seq., s'efforce de prouver que Jean XXII était noble.
(2) Elegeninl... yirum non niultum magnum in statura, sed in adenlia magnum. (Baluze, 1. 1» p. 116.} Joanoes André», dans la préface des Clémentines, dit : Scieulia magnus, statura posillus, conceptu magnanimus. — S. Anton., t. HI, tit. xzn : Dives ingénie et scienlia, parvus corpore, sed magnus animo» — Petrarca, I. UI Remm memorandarom : Homo perstiidiostts et veliementioris animî.— Giovanni Villani, 1. II, c. xx : Piccolo fu di persona. — Ferretns Vicentinus : Licet venustate deformis, non minus prudens quam ingeniosus. Une page avant, il le dépeint : Aspectu deformem Zacluei instar, HUeris taroen divinis et humants imbutum^ — Era Juan hombre baxo de lînage. Fue assîroisno muy baxo de coerpo, pero de aninio muy grande, y porsona de mudio valor, gri Juriste, y muy amigo de hombres doctos. (Gonialo de Illescas, Hist. pont.. Il* parte, p. Il •)