JACQUES D OSA
ritalie, dans une ville populeuse, au milieu d'une civili-
salion qui devançait lo siècle, trouver des moyens faciles et prompts de faire fortune. G était quelques années après rinauguration de la dynastie angevine au trône des Deux- Siciles. Arrivé dans la capitale de Charles d'Anjou, le jeune Gascon n'y renconlru d'abord que l'abandoii et la détresse; mais il avait du cœur et du savoir-faire. Son premier soin fut de s* enquérir où un écolier pauvre pourrait trouver un logement. Dans ce but, il s'adressa à un religieux mineur, dont l'extérieur vénérable l'avait frappé, el auquel il dit qu il était Gascon, et désirait étudier ia théologie. La misère de Jacques d'Osa, sa passion pour l'étude, et je ne sais (|uoi au-dessus de l'ordinaire, qui perçait à travers la vulgarité de ses traits, intéressèrent le moine ; il loua le dessein du jeune homme, l'exhorta à placer en Dieu sa conflance, et le pria de revenir, promettant de lui donner un bon conseil.
Notre écolier se retira plein de joie et d'espérance, et revint, au bout de deux jours, trouver le religieux. Celuici, juste appréciateur du mérite, et qui en avait démêlé beaucoup dans Jacques d'Osa, lui conseilla d'euibrasser ia règle de SaintrFrançois. C'était là plus qu un conseil, et tout autre que Jacques d'Osa y aurait vu une bonne forlune. Mais la suggestion à une règle ne souriait point à l'espnt indépendant de notre écolier, elle gênait d'ailleurs ses projets d'avenir : il refusa honnét^nent ce que lui proposait son bienveillant conseiller. Celui-ci n insista pas, et, quelques jours après, il trouva le moyen de faire entrer son protégé chez le précepteur même des enfants du roi, en qualité de serviteur des augustes élèves. Car, tandis que les autres princes de la chrétienté ne professaient encore qu'un dédain superbe pour l'instruction et lui préféraient l'ignorance» Charles d'Anjou, s'affranchis-
sant du honteux préjuge de son siècle, voulait que ses enfants fussent élevés dans les sciences et les lettres ; et une chose fera éteiTU'lIcment honneur aux enfants de ce monarque : ils virentt sans la u^ojiadre répugnance» uu homme du peuple, leur propre serviteur, partager leurs leçons (4).
Jacques d* Osa fit de rapides progrès dans l'étude du droit canonique, puis dans celle du droit civil, et se trouva en peu de temps digne de recevoir le grade iminent de docteur. Dès lors, sa fortune commença à prendre une face nouvelle. Admis dans les rangs du clergé, on lui donna plusieurs bénéfices ecclésiastiques qui le placèrent audessus de la médiocrité, et le mirent en état de s'élever plus haut. 11 devint lui-même le précepteur des enfaïUs de Charles II, dit le Boiteux, et Jacques d'Osa eut la gloire de former le plus grand roi de son siècle, Robert, et un grand saint, Louis, évêque de Toulouse, qu'il canonisa plus tard, après avoir admiré, dans Tâge le plus t^dre, ses précoces v^tus (â).
Parmi les talents de Jacques d'Osa se trouvait surtoul le talent pratique des affaires, cette perspicacité qui en démêle le point capital, cette prudence qui en prévoit et en écarte les obstacles, et ce génie des expédients par lequel oij les mène à bout. Il ne larda pas h entrer dans les conseils les plus secrets du gouvernment. Envoyé à plusieurs reprises près du Saint-Siège et de la cour de France, il s'y fit adniirei par son éloquence insinuante et son habileté. Charles II, désirant le récompenser des services qu'il avait rendus au royaume, le fit nominer, en '1300, par Boniface VIII, à Tévôché de Fréjus en Provence, et
(\) î^tc puduit régis nntosab hoc audilas bis aui ter repetere lecliones. (Perr. Vîcent.) — Giovanni Villani di( : Essendo in gratia dcl re Carlo a sua spcnuria il fccc studiare. (L. IX, c. i.xm.)
(2) B«luze, 1. 1, p. m et 474.
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lui concéda, ainsi qu'à ses successeurs, les droits qu il avait sur les châteaux de Revut et de Tillepaix (1). Hais
ce siège obscur, insalubre et pauvre n'élait pas un prix digne des mérites de Jacques d'Osa. Accoutume au séjour d une grande capitale, il ne put se faire au séjour de sa ville épiscopale. Il y parut d'abord pour prendre possession de son église, en régler l adnunisLralion; puis il retourna à Naples (^2). Charles II le récompensa mieux m lui donnant la place de chancelier, vacante par la mort de Pierre de Perrière, archevêque d'Arles (o).
Cependant Jacques d'Osa touchait a la vieillesse, et il n*avait gravi que les premiers échelons des dignités ecclésiastiques, lorsque révéclié d'Avignon vint à vaquer par la translation de Guillaume de Mandagot h rarchevêché d'Embrun (4). Notre prélat brigua aussitôt ce poste devenu éminent par la présence de la cour romaine. Comme il était aidé par les recommandations (5) de Robert, qui avait succédé à Charles II, il l'emporta sur ses rivaux, et devint, en 1510, évéque d'Avignon (6). Il ne tarda pas à justifier le choix qu'on avait fait de lui. La supériorité de ses talents éclata sur ce grand théâtre. Infatigable au travail, mêlé à toutes les controverses, tantôt comme avocat^ tantôt comme juge, tantôt comme définiteur, il déploya^
(1) DuchesDé, Preuves de r Histoire des cardioaiuc français, p. 284.
(2) J'ai puisé ces détails sur les années qui précédèrent le pontificat de Jean XXII dans Ferreto de Vicence, t. IX de MuraCori, p. 1167 et im,
(3) Gioî. Vill., 1, IX, c. Lxxix. — Baluze, ad notas, p. 690, a prou?é irréfragablement que Pierre de Perrière n'avait pu être le maître de Jean XXII.
(4) Nougnior, Hist. de l'Eglise et des évéques d'Avignon, p. 95.
(5) Qui... ad instanUam (régis Roberti) Tuit episcopus forojuliensis, et deinde ad episcopatum avenioncnsem extitit translatus. (Iktluze, t. I, p. leS.) — Ciacconius, Vilœ et Gesla ponlif., t. If, p. 591.
(6) Nouguier, loc. cil. — Galtia christiana, 1. 1, p. 830.
SB8 mSTOIBE DE LA PAPAUTÉ, LIV. IV.
dans l'exercice de ces diverses fonctions» une connaissance si approfondie du droit, une telle sagacité d*espiit, unes! rare facilité (rélocution, que l'opinion de tous le plaça bien vite au premier rang parmi les prélats de la cour. Les fréquentes occasions avait de voir le pape, soit pour les grâces, soit pour les consultations, rétablirent dans rintimité de Clément V. Son habileté brilla surtout au concile de Vienne, où il fut du plus grand secours au pape par ses conseils lumineux. Au retour de cette assemblée, le chapeau de cardinal et l'évèché de Porto le récompensèrent de ses services (I). Devenu membre du Sacré Collège, il semblait que Jacques d'Osa dût être parvenu à l'apogée de cette grandeur qu'il avait rêvée. Mais une dignité plus haute encore lui était réservée, et la faveur de la cour de Naples allait le porter à la tiare.
Dans la situation que les derniers événements de la Péninsule et sa propre politique avaient laite à la cour de Naples, elle sentait qu'un pontife dévoué à ses intérêts lui était devenu nécessaire. Comment aurait-elle pu autrement conserver la prépondérance en Italie, recouvrer la Sicile et dominer à Rome, sans une étroite alliance avec la Papauté? C'eût donc été un malheur pour cette cour sî, avant d'avoir connu le trépas de Clément V, une élection précipitée avait placé sur la chaire de Pierre un pontife que des intérêts spéciaux ou des vues personnelles auraient éloigné d'elle. L'émeute de Carptiili as, en forçant le conclave à se dissoudre, servit sa cause. Pendant le long interrègne qui suivit, Robert eut le temps de faire jouer les ressorts de sa pulilninc pour diriger les Miiïrago- des électeurs. Lu plus grande partie des cardinaux s était réfugiée à Avignon, le roi y envoya un émissaire afiidé
(i) Ferr. Vicent., p. ii6S et i169.