LIVRE CINQUIEME
SOMMAIRE
LesFnncÛCÛDS. —Balle : ExUt qui uminat. — Pierre-Jean d'Olive. — Ses idées exagérées sur la pauvreté. >— Une partie des Franciscains obtient de Cèlestin V la permission de former un nouvel ordre sons le nom à'Ermiles du pape CtUstin. — Ils se retirent dans une île de la Méditci rantie. — Effort des ■supérieurs franciscains pour les ramener au giron de l'ordre. — • Us prenucnl ie uom de Spirituels. — Décision du concile de Vienne et de Clément V à l'égard des Spirituels. — lueurs erreurs. — Jean XXll entreprend de le.s réduire. — Décrélale : Qwrumiam wigii,— RéiisUuDee des Spirituds.— On iirocède eoDlre eux. «Bnlle : QhrioêàmtecUnam» — Apottasie de quelques Spirilnels. — Quatre des plus (kuatiquee sonlbrâlés à Maraeille* — Ce qu'on doil penser de Terreur des Spihtaels. — La sévérité du pape rétablit le calme dans l'ordre de SainUFrançois. Question de ia pauvreté de Jésus-Christ. — Les disputes recommencent. — Bulle : Quia nonnunquam. — Michel de Césène. — Chapitre de Pérouse, son audace — Guillaume Occam. — Bulle: Ad conditorem canonum. — Bulle: Cum inter nounulhs. — Condamnation des œuvres de Piene-Jean d'Olive. — Citation de Michel de Césène. — Fuite de ce rcligii-ux, d'Occam et de Bonagratiade Bergame. — lisse rendent auprès de Louis de Bavière. — Principe des démêlés de ce piinoe arec Jean XXII. — Bataille de Muldorff. — Lettre du pape au vain^ queur de Frédéric. — Affaire dltalie. — Mattlitto Viscomti. — Siège de Gènes par les Gibelins. — Légation du cardinal Bertrand du Poyet. — Ses efforts pour réduire Malthseo à la soumission. — Philippe de Valws en Lombardie. -* Défeolion de ce prince. — Jean XXII demande à Frédéric d'Autriche du secours contre les Gibelins. — Mort de Matthaeo Viscomti. — Succès du légat. — Interv< iifion de Ltniis de Bavière en faveur des Gibelins. — Premier moniloirc de Jean XXII à Louis. — Protestai u n 1- ce prince. — Ses libelles. — Deuxième monitoire de Jean XXII. — Sentence dctnutive du pape. — Diète de Saxenhâusen. — Bulle ; Ottia q^tanmdam, — Situation critique de Louis de Bavière. — Projet du pupe d'offrir la couronne impériale à Charles le Bel» roi de France. — Refus de ce nonaïque. — Accommodement entre Louis et Frédéric. — Opînifttrelé de Louis t méconnaître les droits dn Saint-Siège, — Marsïle de Padoue et Jean Jandun. —
Livre du premier, intitulé: Défenseur de la paix. — Les Gibelin? dltalio appcl- Jent de nouveau Louis de Bavière à leur secours. — Corifrrf's sclusuialique de Trente. — Louis de Bavière en Italie. — Sa trahison envers Galeazzo, — Il poursuit sa marche en Toscane. — Deuxième sentence de Jean XXII contre ce prince.
RévoluUons produitaa à Rome par la présence de Louis eo ItaUe. —Jean XXII refuse à plusieurs reprises de se rendre k Rome* — Les Gibelins eo ouvrent les portes à Louis. — Couronnement de ce monarque par Seiarra Colonne. — Sen^ tence de Louis contre Jcnn XXIF. — HoroTsme de Jaeopo Colonna. — P'position de Jean XXII. — Rainalluccio de Corbière antipape sous le nom de Nicolas V. — Dcgoîit du peuple romain pour le schisme. — Dt'^part de Louis de Bavière, — Cojiarcs de Pise. — Condamnation de Jean XXII par l'antipape. — Helr iito, de Louis de Bavière. — Fuite de Rainallueeio. — Il est remis entre les niaiiis de Jean XXII. — Souiui.s.sion cdilianle de cet antipape. — Sounnssiou des villes qui avaient consenti au schisme. — Apparition en Lombardie de Jean de Luxem^ bourg. — ^ Traité de ce prince avec le légat Bertrand du Pojet. — Projet de Jean XXII pour reporter le Saint-Siège en ItaUe. — Ce projet n'a paa de suite.
11 y avait un siècle que Tordre des Frères Mineurs, fondé par saint François d'Assise^ llorissait dans la chrétienté, sâfls qdë l'esprit de ferveur qtii ayait présidé à sa naissance se fût affailili. L*Église pouvait s'applaudir des services cl de la gloire qu'elle en avait reçus. De grands samts, d'illustres docteurs, en étaient soHis. Il ayait même porté plus loin que Tordre de SaintrDominique, son émule^ ractivité du zèle; car l'Oriéflt rétentissait des prédications de ses apôtres. Mais, depuis trente ans, il était en proie à une de ces crises qui ébranlent quelquefois les sociétés les plus saintement constituées. Celle-ci était d'aïUant plus dangereuse qu elle avait pour cause la perfection. Nous devons remonter à son origine.
Pendant la dernière moitié du treizième siècle^ l'esprit de rivalité avait soulevé contre la règle des enfants de saint François la critique des autres ordres religieux. Ëlle était, disait-on, illicite, impossible. Ces bruits calomnieux auraient fini pal nuire aux Frères Mineurs, et le pape Nicolas III se crut obligé de leur imposer silence en expliquant lui-même, par une constitution célèbre insérée dans le Corps du droit, le texte de la règle donnée par saint Fran-
Qois. On connaît cette constitution, qui commence par ces mots : Ëwiit qui sminat (i). Or, le sen^ de la régie franciscaine, d*après F interprétation du souverain pontife, était : « Que les Frères Mineurs observassent rÉvangileen a vivant dans Tobéissancé, la chasteté et une dcsappro- « priation telle, qu'ils ne possédassent ni maison, ni do- « maine, ni quelque cliose que ce fut. » La décrélale établissait ensuite que « Tabdication volontaire de toute pro- « priété, tant en particulier qu'en commun, en vue de «Dieu, était méritoire, sainte; que Jésus-Christ Tavait a enseignée par ses paroles, confirmée par ses exemples, « et que les ap4tres, suivant les traces de leul* inaitre, Face vaientmise en pratique.» Elle ajoutait que, a en vivant de « la sorte, les disciples de saint François n'étaient ni tiomi- « cides d'eux-mêmes, ni tentateurs de Dieu, puisqu'ils se « confiaient en la Providence, sahfe rejeter toutefois les « moyens employés par la prudence humaine. »
Cette constitution, claire, précise, absolue, fit bien taire les contempteurs delà règle des t^rères Mineurs; mais elle réveilla parmi ces derniers l'orgueil de certains esprits fanatiques de mysticité. Ceux-ci tirèrent des paroles de Nicolas lll deux conclusions étrdnges : la première, que la règle de Sainl-François était pi (kisémcnt la loi évangélique (2): la seconde, que la désappropriation, telle que la voulait cette règle, n'était pas moins que l'abdication, dans le sens le plus absolu, de toute propriété ; d'où il s'ensuivait que les Frères Mineurs ne devaient avoir que le simple usage des choses les plus nécessaires à la vie (3). Le chef
(\) In Sexto Decrelaliuin, lit. XII, de verb. Sigail'.. c. m.
(2) Voir la \ inyL-deuxiéme ])roposilion de Pierre-Jean d'Olive. {Baluze, MUcellanea rdit. in-fol., t. II, p. 261.)
(5) Voir la bulle de Jean XXII : Quia quorumdam, ap. Extrav., tit. XIII, ieterl». Sigaif.
5UU msTOlUE m ia papauté, LIY. V.
de ces singuliers pauvres» qu'on appela plus tard fratricclles, fut un religieux franc^ais nommé Pierre-Jean d'Olive.
U était néàSérignan, en Languedoc, et avait pris Thabit de Saînt*François dans le couvent de Béziers en 1259 (à).
11 se distingua par ses talents, T austérité de sa vie, son exacte observance de la règle. L'éclat de sa piété, que Ton doit croire sincère, lui acquit Tadmiration des peuples, qui, longtemps encore après sa mort, le regardèrent comme un saint. Mais il avait une imagination rêveuse, un cerveau exalté, qui lui inspiraient un goût dangereux pour les idées comme pour les pratiques extraordinaires. 11 le manifesta surtout dans un commentaire de T Apocalypse, où il exprimait les opinions les plus téméraires sur Télat présent et futur de TÉglise; appelait TÉglise romaine la prostituée de Babylone, désignait saint François et son ordre comme l'ange destine à renouveler la pureté de ia vie évangéiique, et annonçait un avènement de l'Esprit saint pour établir sur la terre le règne de Tamour divin (2).
Le commentaire sur TApocalypse fit beaucoup de bruit et souleva de vives disputes. Une commission de sept théologiens de Tordre fui nommée pour Texaminer, et y nota plus de soixante propositions hérétiques, dangereuses ou malsonnantcs (3). Pierre-Jean d'Olive répondit avec feu à ses adversaires et soutint l'orthodoxie de sa doctrine. Cependant à sa mort, qui arriva en 11297, il parut y renoncer et fît une profession de foi catholique. Mais ses déclamations sur la stricte observance de la règle de ^Saint-Fran-
(1) Baîuze, Vitœ, 1. 1, p. 167.
(2) Baluze, Miscell., t. II, depuis la p. 258 jusqu'à la p. 270.
(3) Baluze, ViUc, 1. 1, p. 118.— Wading., Annales minoram, t. U, aun. im, a" 1.
rois, ses opinions exagérées sur la pauvreté, jelèrentune funeste semence de division dans l'ordre des Frères Mineurs« Elles séduisirent surtout ces esprits ardents, impressionnables, qui voient la perfection partout où Ton en prononce le nom, et prennent pour réformateur quiconque parle de réforme.
Ceux-ci, s'imaginant que la règle de Saint-François n'était point observée dans i ordre avec la perfection voulue par leur maître, résolurent de se séparer de leurs firères et de former à part une société où ils réaliseraient cette parfaite observance. Pendant quelque temps la vigilance et la fermeté des supérieurs empêchèrent rexéculion de ce dessein. Mais arriva Télévalion do Pierre Horone au trône pontifical; les réformateurs, profitant du penchant de ce pape pour les ermites, eurent recours à son autorité, et lui députèrent frère Libérât et frère Hacérata, tous deux fort connus de Gélestin V et zélateurs ardents de la pauvreté évangélique, afin d*en obtenir la permission de suivre l'attrait de leur piété. Simple et ne soupçonnant point les mobiles secrets qui font agir les hommes, Gélestin Y ne vit dans la demande de ces religieux que le désir id'une perfection plus haute, et, craignant d'entraver par un refus Fœuvre du Saint-Esprit, il leur permit de se séparer de Tordre de Saint-François, et, sous la conduite de frère Libérât, d'ériger où bon leur semblerait une nouvelle société, qui prit le nom de Congrégatim des ermites du pape Cékstin.
le pape avait parlé, toute opposition de la part des chefs de Tordre de Saint-François dut cesser. Les réformateurs se séparèrent donc,, non sans essuyer des tracasseries et des persécutions qui les forcèrent à se retirer dans la Grèce et enfin dans une des îles de TÂrchipel, où, se croyant tranquilles, ils se livrèrent à toute Texagérationde
S02 mSTOlRË DË LA PAPAUTÉ, LIY. V.
leur piété (i). Après avoir permis leur séparation de l'ordre, on n'aurait pas dû commettre la faute de les troubler dans leur retraite ; Ils n'étaient qu'une poignée d'enthousiastes; ignorés sur un rocher battu par les vagues de la mer. Ils s'y seraient éteints faute d'imitateurs, et le schisme aurait fini de lui-même. On les poursuiyit dans cet asile, et ils devinrent intéressants. Munis de l'autorisation papale, les ermites résistèrent victorieusement à toutes les attaques. Malheureuseriieiit on employa contre eux la càr lomnie \ elle tourna à la honte des détracteurs, et la nouvelle congrégation ne cessa dès lors de se grossir d'une foule de religieux, transfuges de l'ordre de Saint-François (-2).
Désespérant de ramener par la persécution les ermlte9 à l'unité, leurs adversaires s'adressèrent à Boniface Vlil.
Ce pontife ne vit d'abord rien de sérieux dans les plaintes de ces derniers; comme il avait alors sur les bras des affaires d*une tout autre gravité, il reçut mal les députés mineurs, et, pour se débarrasser d'un seul coup de leurs imporlunités : «Je ne vois, leur dit-il, aucun inconvénient a à laisser ces bons religieux suivre l'attrait d'une vie « plus parfaite, et je sais fort bien (prils pratiquent beau- (( coup mieux la règle que ceux qui les inquiètent (5).» Les députés, aussi rudement repousses, appelèrent à leur aide un stratagème qui leur réussit. Ils répondirent au Sainl- Père que les ermites étaient des partisans secrets de Oélestin V; qu'ils n'attendaienL qu'une occasion de faire revivre sa cause, et n'avaient jamais reconnu pour cano-
(1) W^ding., l. III, ami. 1294, 9.
(2) Id., ann. im, nM.
(5) Respondisse ponUficem fertur debere in suas strictioris vilaB proposilo permilli , sibique cer^ relitum perfectiores esse régula; observatores, us qiios molestos sentiebant persecutores. (Wading., ann. 1302, u** 7.)
LES FBANCIâCAmS. S05
nique réieclion de son successeur, k ces mots, la physionomie du pape devint sévère, et, quelques jours après, des lettres étaient expédiées au patriarche de Constanlinople, ainsi qu^aux archevêques de Patras et d'Athènes, pour engager ces prélats à forcer les ermites, partout o^ ils les trouveraient, de retourner à Tobéissance de leurs aneiens supérieurs (1).
Dès ce moment les ermites n'enrent plus de repos. Agités de toutes parts, ils ne virent d'autre moyen que de revenir eu h.die, de se rendre auprès du souveraiu pontife, de montrer que les accusations dont on les avait chargés n'étaient que d'odieuses calomnies, et de prouver iju'ils étaient tous de vrais enfants de rÉgliso, dévoués de cœur et iïâiae à 8a Sainteté. Peut-être seraient-ils parvenus à trouver quelque faveur près de Boniface Vlll s'ils avaient eu le temps de lui montrer qu'ils étaient victimes d'une machination. Mais c'était le niouient où ce pontife succombait sous les coups de Philippe le Bel et des Golonna, et il leur fallut ou se résoudre à Tanathème ou se résigner à robéissance (2). Peu obéirent toutefois; le plus grand nombre se retirèrent, les uns en Sicile, les autres dans le royaume de Naples. Une fraction aborda dans le midi de la France, où, quittant le nom d'ermites du pape Célestin V, ils prirent celui de spiritmla ou de frèreit de la plus stricte obfervmce^ par opposition à leurs adversaires, qui s'appelaient ûmventueh ou frères de h communauté. Li, malgré le discrédit que les supérieurs franciscains s'efforçaient d'attirer sur eux, leur genre de vie retirée, leur entier détachement de toutes choses, leurs vétemens différents de ceux des conventuels, et singuliers ^us(ju'à la
(1) Wadiiit?., ano. 4302, n" 7.
(2) Id., n° 8.
difformité, leur perfection apparente, gagnèrent à leur cause de nombreux partisans, qui ne pouvaient s'imaginer
pourquoi l'on persécutait des gens si saints. Ainsi, pour avoir imprudemment aigri dans le principe un mal qu'on aurait pu aisément étouffer par une sage indifférence, Tordre de Saint-François se trouva partagé en deux divisions qui obéissaient chacune à un générai diflérent : les frères de la communauté à Michel de Césène, les frères spirituels à libertin de Casai, mystique fortement prononcé, d'un esprit tenace, opiniâtre, mais doué de grands talents.
Alors plus que jamais il s'engagea entre les deux partis une guerre de plume, dans laquelle les spirituels reprochaient aux conventuels de violer la règle de SaintrFrançoisen portant des habits d'une longueur, d'une ampleur et d'une finesse somptueuses, en mettant du superflu dans la forme de leurs capuces, on gardant dans leurs celliers et dans leurs greniers des réserves de vin et de blé, quoique ces réserves fussent le produit des aumônes. L'effet de ces discussions était d'éterniser une division qui devenait de jour en jour plus déplorable. En -1312, le concile de Vienne s'occupa d'y mettre un terme. Les principaux spirituels, ayant à leur tête Ubertin de Casai, vinrent à cette assemblée pour y plaider leur cause. Ils ne réussirent point à l'y faire prévaloir. Clément V, dans un consistoire secret où toutes les questions débattues entre les deux partis furent mûrement examinées» décida que la manière de vivre des conventuels suffisait à accomplir la règle de Saint-François; puis, dans une célèbre constitution qui commençait par ces mots : Eitim de Paradiso (1), il discuta tous les points de cette règle, el
(1) Glementinarum, 1. V, Ut. Xi, de verb. Signif, c. i.
donna sur chacun d'eux une réponse spéciale. Celle conslilution, quoique évidemment dirigée contre les spirituels, né condamnait néanmoins personne. C'était simplement une nouvelle explication des volontés de saint François, explication qui devait, à l'avenir, servir de base de conduite à tous les religieux mineurs. Clément V voulait» par la douceur et la modération, réconcilier les partis. Il les exiiorta à la })aix, engagea les spirituels à letuurner promplement à l'obéissance des supérieurs de l'ordre, les conventuels à traiter avec charité leurs anciens frères, tous à oublier le passé. On ne pouvait mieux s'y prendre. En vain Uberlin de Casai se jeta aux pieds du souverain pontife, en vain il demanda avec instance la permission d'observer la règle de Saint-François ailleurs que dans son ordre, alléguant les rancunes des supciieurs contre lui, et les persécutions dont il allait infailliblement devenir l'objet; Clément Y ne vit en cela qu'un subterfuge, et tint ferme pour que tous les dissidents, sans exception, revinssent au giroa de Tordre, et qu'il n'y eût plus qu un seul troupeau et un seul pasteur. Beaucoup se soumirent, mais il en resta encore une fraction assez considérable qui persista dans la scission, et que le pape poursuivit inutilement de ses anathèmes (1).
D y avait, chez les spirituels, un mal plus grand que ccLlc iiiaine de stricte observance à laquelle ils sacrifiaient tant d'autres vertus : il y avait des erreurs contre la foi. Ces fanatiques n'étaient pas seulement les admirateurs de leur patriarche PierreJean d'Olive, ils étaient encore inialués de sa doctrine sur la corruption de l'Eglise romaine, la mission extraordinaire réservée aux spmtueh de régénérer le monde, l'avènement du Saint-Esprit, et at-
(1) Wading., ftnn. iM% u° ^.
io
tribuaienl ces rôveries à Tinspiration divine (4). L'un
d'eux mémo, libertin de Casai, avait publié plusieurs opuscules où Texcgèse du voyant sur F Apocalypse était hardiment défendue (2). Ce n'est pas tout, les disciples, ajoutant aux hardiesses du maître, soutenaient que le pape n'avait aucun pouvoir de dispenser ceux qui avaient fait le vœu de pauvreté comme ils l'entendaient, d'abroger la règle de SainUFriinQois» de permettre aui religieux mineurs de conserver des provisions de blé et de vin, et d'autres niaiseries impies (5). C'est ainsi que ces religieux, après avoir débuté par l'orgueil, s'ôtre précipités dans la révolte contre leurs supérieurs légitimes* arri* vaient enfin, de chute en chute, jusqu'au schisme et à l'hérésie.
Le long interrègne qui suivit la mort de Clément T donna aux spirituels le moyen de se relever du ooup que
le concile de Vienne leur avait porté. Ce qui rcstaU de ces factieux se grossit rapidement, tant de ceux que séduisait l'austérité de leur genre de vie, que de ceux que la crainte en avait détachés. Os excitèrent des mouvements séditieux en Sicile, en Toscane, et surtout dans la province de Narbonne. Là, plus qu'ailleurs, la faveur populaire était pour eux, grâce à la dévotion qu'on ; avait poar firère PierreJean d'Olive, auquel on attribuait des miracles. Forts de l'appui que leur prêtait ropinion, ils se liguèrent, vers l'an 4315, au nombre de cent vingt, et« conduits par Bernard Délicieux, un des disciples dé Pierre- Jean d'Olive, ils ameutèrent la populace do Carcassoniie contre les inquisiteurs et Tordre des Frères Prêcheurs auquel ils appartenaient, assaillirent à main armée le
(1) Baluze, HisceUaiiea, t. II, p. S7S.
(2) Id., p. 276 et seq.
(5) Id., p. 372 et m.
m FRANCISCAINS. SOT
couvent et l'oglise do ces religieux, se ruèrent sur les maisons et les propriétés de leui's partisans connus, les dévastèrent, ouvrirent les prisons de rinquisition« mirent en liberté les spirituels qui s'y trouvaient renfermés (1), et, tournant leur fureur sur les coaveuluels, les expulsèrent violemment des monastères de Narbonne et de 66ziers, s'établirent à leur plaoe sous l'autorité de custodds et de L^lrdiens de leur choix, et remircut en honneur les habits diilormes et les autres singularités que TÉgUse avait tant de fois proscrites (S).
C'est en cet état que Jean XXII, à son avènement, trouva les choses. Le désordre était au tomlile, et il deviiiait urgent d'employer à le faire cesser des mesures promptes et énergiques. Le général des Frères Mineurs, Michel de Césène, sollicita d'abord par ses lettres ces mesures auprès du nouveau pontife ; puis, accompagné dos principaux dignitaires de l'ordre» il se rendit lui-même à Avignon, afin de les bâter par sa présence et ses excitations (5). Jean XXII comprit que Theure était venue de ramenert à tout prix, les dissidents obstinés, et, dès le mois de mars de Tannée 1517, il écrivit à Frédéric de Sicile de poursuivre à outrance et de chasser impitoyablement da son île tous les moines franciscains qui se faisaient remarquer à leurs habits courts et à leurs capuces déprimés (4). Puis, le 13 avril suivant, il publia sa décrétale (hwrumdam exigit, où, après une discussion lumineuse des points contestés par les spirituels, il ordonnait, relativement à ces points, de s'en tenir au jugement des supérieurs, et recommandait aux dissidents la soumission par
(1) Baluze, Vitaî, t. U, p. 542.
(2) Wading., ann. 1914, a* 8.
(5)1(1., aim.1SH7, n«eei1l.
(4) U., «un. 1517, a*" 10.
308 HISTOIRE DE Là PAPAUTÉ, UV. Y.
ces paroles remarquables : « La pauvreté est grande, la <K chasteté Test encore davantage, mais 1 obéissance est suce périeure à ces deux vertus (!)• »
Quant aux spirituels qui s'étaient si violemment établis dans la province de Naibonne, Bertrand de la Tour, ministre d'Aquitaine, reçut Tordre de les ramener par la voie de la douceur et de la persuasion. Ce religieux s'acquitta aussi bien qu'il put de cette mission conciliatrice. Mais, rencontrant partout des hommes opiniâtres, il se vit obligé de prendre le ton de Tautorité, leur enjoignit, de la part du souverain pontife, de déposer leur costume ridicule, inusité, et de prendre celui que l'ordre avait adopté, costume dont l'étofle aussi bien que la forme, aux termes de la décrétale Exivi de Paradiso^ devait être déterminée par les usages des lieux et la sagesse des supérieurs. Ceux-ci répondirent fièrement qu'en cela ils ne devaient nulle obéissance aux supérieurs, que leur habit était plus conforme qu'aucun autre à l'esprit de saint François, et qu'en le retenant ils ne croyaient point s'éloigner de la constitution de Clément V. Comme Bertrand de la Tour insistait, alléguant l'ordre formel du souverain pontife, ils répliquèrent avec audace qu'ils en appelaient du pape mal informé au pape mieux informé, et quarantesix frères signèrent l'acte de cette appellation. Jean XXII ne l'eut pas plutôt entre les mains, qu'il expédia aux officiaux de Narbonne et de Béziers l'ordre de citer, en son nom, ces religieux réiiucf lires à comparaître devant lui sous peine d'excommunication (2),
Cette fois il fallut obéir. Les quarante-six signataires de l'acte d'appel, qui tous appartenaient au couvent de Nar-
{i) Ap. Exirav., deVerb. signif.
(SS) Wading., ann. 4517, Il et 12.
LES FRAKCISCÂlNS. 300
bonne, dix-sept au couvent de Béziers, se mirent en marche pour Avignon. Quelcjues autres les rejoignirent sur ia route, et ils se trouvèrent en tout soixante^uatorze (i). Dans le nombre, cinq avaient été désignés plus spécialement au pape comme factieux : c étaient Bernard Délicieux» Dberttn de Casai, François Sanche, Guillaume de Saint-Amand, et Ange Claren, qui nous a laissé une relation assez impartiale de cette affaire. A leur arrivée dans ia cité papale, les soixante-quatorze préférèrent passer la nuit sur les degrés du palais pontifical que d'aller prendre leur logement à la maison des frères conventuels. Le lendemain, Jean XXII les admit à son audience. Il les traita avec beaucoup de douceur» entendit patiemment leurs réclamations, et« les trouvant Mvoles, il leur ordonna de rentrer dans les couvents d'où ils étaient sortis. Mais il interrogea à part, sur les crimes objectés aux spirituels, Ubertin de Casai» Ange Claren et quelques autres. Ici la séance devint très-vive : le pape était fortement prévenu contre les accuses, et plusieurs répondirent avec insolence. Bernard Délicieux et François Sancbe voulurent prendre la défense de leurs frères» les conventuels les assaillirent d'un torrent d'accusations. H était évident, pour les spirituels, que leur cause était déjà jugée, ils se prirent à crier : a Justice, Saint-Père, justice ! » Jean XXII, impatienté, termina Taudience. On emprisonna Bernard Délicieux, Guillaume de Saint-Amand etSanche; les autres furent menés au couvent des Frères Mineurs pour y être . gardés jusqu'à ce que le procès fût jugé (â). Michel le Moine, inquisiteur de Tordre, reçut la commission de
(1) Wadiog., anu. 1517, a*' 14.
(2) la., ann, 1317, n"* 14, ^2, 2S, 24 et 25. — Baluxe, Vitœ, 1. 1, p. 116.
SfO UISTOIBK Dfi LA PÂPAUTiî, UV. V.
l'instruire immédiatement, et d'agir contre les prévenus avec toute la rigueur des canons (1).
DftQs rintemlle, la pape publia aa bulle GhrioMam Eeôlêriam (S), dans laquelle les erreurs des spirituels étaient signalées et condaniiiées. Les frères cites en cour de Rome avaient été accuses de professer ces erreurs. L'enquête du tribunal ecclésiastique roula principalement sur ce point. Le plus grand nombre se rendit* Hais il en resta tingt-cinq qui résistèrent aux ordres du pape comme aux prières des supérieurs (5). Ceux des dissidents qui purent fiiir alors coururent se réfugier eb, Sicile, où, malgré la lettre du pape, Frédéric, toujours l'ennemi secret du Saint- Siége» mit peu de soin à les inquiéter* Là, ces rebelles consommèrent la schisme en élisant pour général un d'entre eux nommé Henri de Céva (4). Il y en eut même qui passèrent aux infidèles, après avoir laissé un écrit ainsi cnnçu : a Nous abandonnons, non l'ordre* mais ses murailles; non « son habit, mais des haillons; non la foi, mais son écorce; « non TEglise, mais une STeuglc synagogue; non un pasce teur, mais un loup dévorant. Mais, de même qu'après la « mort de l'Antéchrist, les vrais ministres et fidèles de Jéu sus-Christ extermineront ses partisans, de même nous « et nos frères, vrais fidèles de Jésus-Christ qu'on persécc cute à cette heure, reparaîtrons après la mort de Jean XXII, « et remporterons la victoire sur nos adversaires (5)« » Cet écrit blasphématoire fut envoyé de Marseille au pape par l'inquisiteur Michel le Moine. C'est ainsi que Torgucil de ces malheureux les poussait jusqu'au délire*
(1) Wading., ut supra, n* 14.
(2) EuUarium.
^) Wading., ubi sufira, n** 14.
(4) Id., ann. 1518, n"» 8.
(5) Baluze, MîsceU., t. II, p. S7S.
L£S FAAKGlSGAI«â. SH Otfîint atix vingt-cinq, ils ne tinrent pas contre les menaces réitérées des inquisiteurs et les sollicitations pressantes des supérieurs) vingt et an se soumirent enfin à Torthodoxie et à robéissance. Quatre seulement se muiitrèrent insensibles à tous les moyens qu'on employa pour les fléchir, et continuèrent à soutenir que lè pape péchait, en exigeant d'eux le sacriGce de leur stricte obserrance ; que ses déclarations touchant les habits et les provisious de vin et de blé étaient illicites; que les prescriptions renfermées dans lâ règle de Saint^François, étant les mômes que les prescriplions évangélîques, ne souill aient aucune dispense; qu'ils ne devaient conséquemment aucune soumission à la décrétale Qummdam etsigii (1). Ces quatre insensés étaient Jean Bàrrau^ Dieudonné Michaêlis, Guillaume Santon et Ponce Rocha. Jean XXII ordonna de sévir contre eux, et le général les remit entre les tnains de Tinquisiteur. Ijeur procès fut instruit à Marseille* Ou espérait que cet acte solennel et terrible changerait leurs dispositions* Ils déployèrent une constance digne d'une meilleure cause^ et répondirent à chacune des questions qu'on leur
adressait qu'ils n'avaient aucune réUactation à faire. Le tribunal les déclara hérétiques» Le 7 mai 4518, on lut devant les quatre accusés la sentence qui les condamnait. Cette sentence fut immédiatement notifiée ail clergé et au peuple de Marseille. Suivant les lois canouiquesi l'inquisiteur exigea que la dégradation des condamnés précédât leur supplice* Ce fut révôque de Marseille qui accomplit ce triste office. Revêtu des ornemeiUs pontiticaux, comme s'il se fût agi de conférer les saints ordres, et accompagné d'un nombreux cortège d'abbés, de prélats et de clercs, il fit amener devant lui les quati*e religieux, revêtus de
(1) Wading., ann. UiS, n'* 96.
318 JUSTOiE£ DE lA PAPAUTÉ, LIV. Y.
Ions les insignes de leurs ordres, comme s'il se fût agi pour eux de les exercer. Puis, après avoir fait une dernière et inutile tentative pour les amener à une rétractation, il leur enleva successivement chaque piice de leurs habits, les déclara déchus de tous leurs privilèges et bénéfices, leur fit raser la tête, et, ainsi dépouillés de toutes les marques de la cléricature, il les remit au bras séculier, qui leur appliqua la peine usitée alors pour le crime d'hé* résie, savoir, d'être brùli"^ mTs(1).
Quoique Bernard Délicieux fiit au nombre des vingt et un qui s'étaient soumis, Jean XXU ordonna de procéder contre lui, tant pour les désordres deCarcassonne, dont il avait été le principal auteur, que pour des faits de haute trahison que les gens du roi de France lui imputaient. Le jugement de cette affaire fut remis à Tarchevêque de Toulouse et aux évêques de Pamiers et de Saint-Papoul. Après des procédures qui durèrent près de six mois, ces juges l'endirent une sentence qui condamnait Bernard Délicieux à la dégradation et à une détention perpétuelle. Il mourut quelque temps après dans les prisons de l'inquisition de Carcassonne (2).
Des hommes graves comme Nicole (3), et des hommes passionnés comme Sismondi (4), se sont moqués de cette querelle des fratricelles, n'ont vu qu'une risible folie dans l'obstination de ces religieux à vouloir réaliser une pauvreté impossible, et ont accusé Jean XXII de cruauté. On oublie trop souvent, en parcourant l'histoire de Thumanité, que l'erreur peut être ridicule, qu'elle n'est jamais innocente; que, si elle est quelquefois un monstre bizarre,
(1) Baluie, HiscclL, t II, p. 248 et seq.
(2) Id., Vit», 1. 1, p. 416 et 117, et t. Il, p. 543 et seq.
(3) Lettres sur les hérésies imaginaires, in-12, 2 vol., 1. 1, p. 7.
(4) Hist. des républiques italiennes, t. Y, p. 156.
LES IrllAiNCbCAiNS. 513
eUe est toujours un monstre farouche, et que celle des
franciscains spirituels jeta dans la société d'alors des principes de bouleversement qu'une sage rigueur sut étouffer (1). Ët nous aussi, il y a quelques années, nous nous surprenions à rire à la vue du saint-simonisme, du fouriérisme et du phalanstère s'escrimant sur leurs tréteaux, et nous ne tardâmes pas à trembler lorsque ces théories insensées, s'unissanttout d'un coup au signal des révolutions, se dressèrent menaçantes contre notre société, sous la dénomination de Socialisme. Qu est-ce, après tout, que le Socialisme, sinon un fils du communisme fratricclle, une proscription, au noiu d'un bien-être immoral, de la propriété, que repoussait le spiritualisme franciscain au nom d'une perfection exagérée? Ainsi, les noms et les formes changent, mais les principes restent immobiles, et, après des siècles de mouvement pour arriver au progrès, Thumanité se trouve étonnée d'avoir tourné sur elle-même.
la sévérité de Jean XXÏI imposa Lien silence à l'audace des spirituels; mais, lorsque les esprits ont été une fois émus, il est rare qu'ils se résignent tout d'un coup au repos. Le calme, qui était rentré dans l'ordre de Saint- François, fut bientôt troublé par une nouvelle discorde d'autant plus fatale, qu'elle n'attaqua pas seulement cette fois l'unité de l'ordre, mais mit en péril l'unité de l'Église elle-même. En 1321, l'archevêque de Narbonne et l'inquisiteur Jean de Belna, ayant fait arrêter un fratricelle, s'occupaient de lui faire subir un interrogatoire sur les erreurs qu'on l'accusait de propager. Or, il arriva qu'au nombre des propositions suspectes aflirmées par le prévenu, se trouvait celle-ci : Que Jésus^Ghrist et sesapôtres,
(I) Voir Alvarés Pélage, de Planctu Ëcclesiie.
314 mSTOIRB m Ik PAPAUTi, UV. V.
ces modèles de la perfection évaogélique» a*avaienlja« mail rien possédé, ni en particulier, ni en oonununé Une
telle proposilion était nouvelle, car, tout le temps qu'avait duré la controverse sur la pauvreté^ aucun de ses pailisans n'avait songé à lui supposer un pareil fondement. Dotic, ayant de formuler une sentence déflnitive contre racciiso, Jean de Belna assembla les prieurs, gardiens, lecteurs de Tordre, et autres personnages savants, aUn de prendre leur avis. On lut devant eat Tacte d'aocttsation. Mais, quand on en fut arrivé à Tarticle qui touobait la pauvreté de Jésus-Christ^ un lecteur, nommé Bérenger Talon, observa que cet article devait être excepté de ceux qu'on avait notés d'hérésiei attendu qu'il exprimait lldèlemciit lu doctrine catholique renfermée dans la décrétale du pape Nicolas III Emt qui seminaU Quoique Bérenger Talon eût une grande réputation de science dans Tordre» aucune voix dans Tassemblée n'appuya son assertion. L'inquisiteur s'en prévalut, et demanda sur-le-champ une rétractation. Le lecteur la refusa, ajoutant qu'il en appelait au Saini»Siége« L'espérance dont il s'était flatté en portant sa querelle aux pieds du pape dura peui Les instructions de l'inquisiteur le précédèrent h Avignon; il fut mal accueilli à la cour pontificale, et on lui assigna simplement pour prison le couvent des Frères Mineurs. Mais son opinion n'en était pas restée là* A peine produite à la lumière, elle s était répandue, avec la rapidité d'une étincelle éleclriquei parmi les confrères do Bérenger* On ne connaissait pas encore son origine que d^à les deux ordres de Saint-Dominique et de Saint-François se livraient à son snjot aux controverses les plus animées» Elle trouva des partisans même dans la Sacré Collège (l)*
(i) Wadiog., ann. 1521, n""* 16 et 17.— Joannes Minorila, Ghronicoa de
m FRAflGISGAINS. ûiu
Cette dispute inattendue effraya Jean XXIIi il craignit avec raison que ce nouveau débat théologique ne ravivât
des dissensions à peine éteintes, et chercha à Farréler dès le début. Les premiers mouvements de la lutte semblaient accuser, dans les partis opposés» plus de tendance à affirmer ou à nier systématiquement qu'à scruter le fond de la question pour en tirer la solution véritable; il pensa donc que, si Ton parvenait à découvrir une distinction, un moyen terme, on viendrait peut-être à bout de contenter les esprits sans avoir besoin de recourir à la solennité d'une définition dootrinalci Dans cette vue» il s'adressa aux théologiens qui paraissaient neutres dans la querelle, et notamment à Ubcrtin de Casai, qui jouissait d'une réputation méritée dans la science des Écritures* Celui-ci^ après quelques jours d^examen, dit que la question, étant complexe, devait être résolue par une réponse complexe; qni\ Aillait distinguer» dans Jésus-Christ et ses apôtres ^ deux états. Et voici comment il procédait t Jésus-€hrist et les apôtres doivent être considérés comme prélats de l'Église, et, à ce titre, en* tant qu'il leur appartenait de nourrir les pauvres ainsi que les ministres inférieurs, ils eurent des biens en commun $ il serait hérétique d'ai&rmer le contraire. Mais là ti'est pas la question. Jésus Christ et les apôtres doivent être considérés comme particuliers et modèles de la perfection religieuse^ et, sous ce rapport, on blesse 1 Évangile en soutciianL qu'ils ont possédé quelques biens dans le sens de la législation humaine, et ne se sont point contentés du droit nécessaire et commun de la charité fraternelle»
Cette réponse fut lue en consistoire, elle convint à tous. Le pape applaudit à une manière aussi ingénieuse d'ac-
Gestis coatra fratriceUos, ap. fialuie, Hiscellaiiea, 1. 111, p. SOT.
516 UISTOIRB DE U PAPAUTÉ, UV. V.
commoder les dissidents, ajouta que la controverse devait se terminer là ; que, pour son compte, il ne voulait plus en entendre parler (1). La réponse était ingénieuse, il faut
l'avouer, mais elle n'était qu'ingénieuse; dans le fait, elle ne touchait nullement au fond de la diiTiculté, qui subsistait toujours sous le voile de la subtile distinction. Aussi les théologiens, à qui elle ne put faire illusion qu'un instant, recommencèrent -ils bientôt la controverse. Du reste, la question en litige avait pins d'importance réelle qu'on ne se fimagine d'abord. Si Jésus-Christ et les apôtres n'avaient rien possédé, les Frères Mineurs, qui se flattaient d'observer TEvangile dans sa perfection, ne devaient donc rien avoir en propre. Dès lors, il fallait reprendre la querelle des fratricelies, non plus avec quelques membres récalcitrants, mais avec l'ordre des Franciscains tout entier, se levant comme un seul homme pour défendre ce qu'il croyait le plus éminent de ses privilèges. Le pape ne tarda pas à voir qu'une définition doctrinale était Tunique moyen de prévenir d'orageuses discussions^ et, pour procéder suivant les règles de la sagesse, et ne formuler sa décision qu'après s'être entouré de toutes les lumières propres à Téclairer, il soumit aux prélats, aux théologiens de sa cour, ainsi qu'à l'Université de Paris, l'examen de cette question, savoir : £st-il hérétique de dire que Jésus-Christ et ses apôtres n'ont rien possédé ni en particulier ni en commun ? La décrétale de Nicolas 111, Kxiit qui seminat, semblait favoriser 1 affirmative, et, comme cette décrétale interdisait, sous les plus graves censures, d'agiter à l'avenir les questions renfermées dans sa teneur, Jean XXII, par sa bulle Quia nonmnqmmy leva ces censures, afin que les doc-
l\) Wading., aim. 1321, if' !7, 18 et 19.
teurs eussent pleine et entière liberté d'examiner la proposition (1).
Les Franciscains avaient pour général Michel de Gésène. C'était, sans contredit, un des membres les plus distinguos ' *
de l'ordre par ses talents, sa science, l'austérité de ses vertus. Appelé à gouverner ses frères dans des circon* stances difficiles où les liens de la discipline» trop fortement tendus, s'étaient brisés, il avait réussi à faire triompher l'autorité ; mais il était dur, entier dans ses sentiments, et, comme tous les caractères en qui la lermelé est plutôt Torgueil du pouvoir que le dévouement à l'ordre, il savait commander la soumission , et ne savait point s'y plier lui-même. Michel de Césène n'imaginait pas qu'on put mettre seulement en question l'article de la pauvreté de Jésu&Christ* Selon lui, la bulle EmU qui sminal avait irrévocablement fixé sa valeur doctrinale, et la simple proposition faite par Jean XXU d'appeler sur cet article un nouvel examen Tindigna. Malheureusement l'indignation du général trouva, dans le Sacré Collège, des échos qui la reproduisirent. C était l'époque où devait se tenir le chapitre de l'ordre, il avait été convoqué à Pérouse. Les cardinaux Vital du Four et Bertrand de la Tour, qui sortaient des rangs des Frères Mineurs, écrivirent au général, ainsi qu'aux théologiens qui devaient composer le chapitre, d'examiner dans rassemblée la qu^Lion en litige, et de
' publier solennellement ce qu'ils pensaient là-dessus* Plusieurs seigneurs laïques, que préoccupait vivement le maintien de l'ordre dans une discipline sévère, joignirent
leurs excitations à celles des cardinaux (2). Pour un homme aussi profondément convaincu que l'é-
(1) Wading., aiiD. 1S22, n*49.-'J(MinneftMiDorita,ap. BaIuxo, lUscell., p. 907.
(2) Wading., ubi suprai n*^
318 mSTOlRE DE l\ PAPAUTÉ, LIV. V.
tait le général qu'on portait atteinte à la perfeotion reli* gieuse, c'était là une bien dangereuse tentation ; il y succomba. La quostion de la pauvreté de Jésug-Ghri^t #t des apôtres fut agitée dans Kaasemblée de Pérouse, et, après
une longue discussion, car il se trouva sans duiiLe dus obprits aagOB qui â'eltbrcorent do ranieuer les autees à dea idées modérées, on y rédigea la déclaration suivante i a Nous disons unanimement qu'aflîrmer que Jésus^hrist, ce le modèle de la perfection, et las apôtres, se^ imitateurs* a voulant enseigner aux autres la perfeetion» n'ont rien « possédé par droit de propriété et de domaine, ni en c< particulier, ni en commun, n'est point errer, mais oxtt primer fidèlement la saine doctrine catholique. » Cette déclaration audacieuse fut souscrite par le général et sept provinciaux (l).Le fameux Guillaume Occam figurait dans ce nombre.
n naquit en Angleterre, sans qu'on sache précisément
en quelle année; son nom était William uu Guillaume, un y ajouta probablement celui de la ville où il avait vu le jour, Occam, au diocèse de Péterborough, De bonne heure il passa sur le continent, fiit disciple de Jean Scot, et prit ses grades dans l'Université de Paris, où il s'acquit, par ses talents supérieurs dans la dialectique, le titre de ikHH leur immeibleé La philosophie était le domaine d'Oo* cam, et la réputation qu'il s y fit dépassa bientôt celle de son maître lui-môme, dont il devint du reste le plus grand adversaire. Deux écoles se trouvaient alors en pré» sence, toutes deux se patronant de rautoiiié encore souveraine d'Âristote, et drapées de la forme scolastique : l'école du réalisme et Técole du nominalisme. La première enseignait Tunité de substance, admettait les formalités et
(1) Joanaes Minorita, ap. Balaie, Hiscell., p. 906.
LES FRANCISCAINS. 3iQ
les univomuz, et rejetait dans le rang des pures abatraotions les noms de genre, d'espèce, d'individiîs. La se*
conde, au contraire, proclamait la pluralité de subslance, réhabilitait l'individuation, le genre^ Tespèee, se riait de Tuniversel, pivot durëalisme) et ne lui attribuait d autre valeur que celle du mol, du signe. LoibiiïLz a glorifié le nominalisme en l'appelant la plus profonde des sectes de récole (1). Nous respectons sa compétence^ mais nous n'a* vons trouvé dans le nominalisme (|u' une profonde ub^curilé.
Occam était nominaliste. On l' appelle encore aujour^ d'bui le chef de cette écolei il n'en était pourtant pas Tauteur. Le nominalisme datait de la fin du onzième siècle, et son inventeur avait été un certam ciiunoine breton nommé Rosoelin. Mal accueilli à son origine, il était tombé écrasé soua les anatbèmea de rÉglise. Il so releva pourtant, marcha parallèlerneiit au réalisme, subissant des fortunes diverses, et jetant par intervalles quelque églat, mais toujours inférieur à son émule, qui rallia constam* ment sous sa bannière les plus illustres intelligences. Pendant la dernière moitié du treizième siècle, sa déca« dence avait été si rapide, qu'au oommoncemont du quatopslème siècle il était menacé de succomber sans retour. Uccam le ramassa languissant et presque moribond, cl le fit revivre sous Tinspiration de son génie (â)t Soulevé par les ressorts de cette puissante intelligence, ce système, naguère délaissé et prest|ue oublié, était devenu en peu d'années le système prépondérant, Occham n était donc pas seulement un des hommes distingués de Tordre fran-
{i) Disserlatin de stylo philos. Nizolii, t. IV, p 58.
(2) Sectam recentiorum Peripateticorum , ab omnibus Aradcmiis fere eiplosam, înstauravil. (Avenlinus, Annales Boioruni, 1. Vil, c. xvi, 10.) — Occhanus pene sepultam Nominalium sectam rcssuscitavit, dit firucker dans son Histoire critique de la philosophie, ia-A'', U Ml, p« ^7*
ciscain, c'était encore une des plus brillantes illustrations
de la chrétienté. Mais il y avait dans le chef du nominalisme un esprit iduiàtre de lui-même, hardi jus(j[u à la témérité, et ne doutant jamais de ses forces. Lui aussi croyait que le talent a une mission indépendante, et s'irritait des baiiiùres que i'aulorité opposait à ses ambitieuses pensées. On l'avait vu, lors de la querelle de Boniface VIII ayec Philippe le Bel» prendre parti pour ce prince contre le pontife, c'est-à-dire contre Tautorité, et publier des écrits où les prétentions si légitimes du chef de l'Église étaient combattues comme d'odieuses usurpations (1). Peut-être ne s'élait-il épris du nominalisme que parce que ce système de philosophie avait constamment été le domaine des libres penseurs, de ces gémes à qui il faut de franches coudées, même dans la foi, qui regardent la soumission comme une servitude, et l'aveu d'une sage incompétence comme une abdication honteuse de la raison humaine (2).
Les auteurs de la décision du chapitre de Pérouse, forte, disaientrils, des autorités sur lesquelles elle s^appuyait, y
ajoutèrent la réscrlution de la défendre envers et contre tous ceux qui l'attaqueraient, et, pour remplir d'abord cet office à la cour du pape, ils envoyèrent à Avignon, avec le titre de procureur de Tordre, frère Bonagrâtia, de Bergame (2). Ce mume ardent, audacieux, rompu aux discussions scolastiques, fort connu à la cour, où il avait été naguère le plus grand adversaire des spirituels, ce
(1) L'opuscule d*Oceam intitulé : de Potestate ecclesiastica et seculari. On peut le voir dans Goldast, Monarchia, t. L^Voir Brucker, p. 847
ei 848.
(2) Voir Rousaelot, Études sur la philosophie du moyen âge, in^i 1. 111, article Occam.
(3) Wading., ann. 1322, n*> S&
LES FRANCISCALXS. 521
moine, dis^je, était bien Tbonime qai convenait à une semblable commission.
La nouvelle de ce qui s'était passé à Pérouse indisposa vivement Jean XXII. Il vit, non sans raison, un acte factieux dans cette décision qu'il n avait pas demandée, et qui ressemblait iiul nit à un manifeste qu'à une décision. 11 dissimula pourtant; mais, voulant montrer qu'il ne se laissait point imposer par les autorités invoquées dans le chapitre franciscain, il publia aussitôt sa décrotale .1^/ conditorem canonum, où, après avoir rappelé le règlement de la bulle Exiit qui seminaU, qui adjugeait la propriété des biens meubles et immeubles des Frères Mineurs à F Église romaine, ne leur en laissant que le simple usage, le pape révoquait un tel règlement, l*" parce qu'il n'avait point obtenu le but qu'on s^y était proposé d'inspirer aux religieux une })auvreté plus parfaite; 2° parce qu'il était une source intarissable de préjudices pour TÉglise romaine, la plaçant dans l'odieuse nécessité de soutenir une foule de procès ; 3** parce que, dans les choses qui se consomment par l'usage, la séparation de la propriété de l'usage lui-même est inconcevable, que l'usage présuppose essentiellement un droit sans lequel il deviendrait illicite, et ({11' il n'y avait pas la moindre apparence que le pape Nicolas Ili eût voulu, sur une distinction aussi vaine, se réserver le domaine de ces sortes de choses (i).
Cette dccrétale parut le 8 décembre 1322. Le 4 janvier, le procureur de l'ordre à Avignon, Jionagrâtia de Bergame, se présenta hardiment en plein consistoire, sans y être attendu, et remit aux mains du pape un écrit renfermant une insolente protestation contre l'admission d'un droit autre que le droit d'usage dans les choses qui se con-
(i) lÙLlr&v., lit. De verl). Signif.
522 DISTOIRE Bfi IK PKHVti, LIV. V.
somiiicût par Tusagd, et contre l'abrogation de la commissiom syndicale chargée de recevoir, au nom deTÉglise, les
aumônes offertes pour les religieux mineurs (1). La lecture <1«^ cet acte impertinent souleva l'indignation de Jean XXli; il ordonna de jeter Bonagràtia en priAOïi; puis, envoyant détacher sa constitution, qu4l avait fliit afficher aux porter de la calhédiale d'Avignon, il y confirma ce qu'il avait dit, le fortifia de nouvelles preuves tirées de la raison et du droit, et la fit afficher de nouveau (2).
Quoique la décrélale Ad conditorcm mnomm fit pressentir le jugement que le pape se proposait de porter sur la question en litige, il le fit attendre près d'une année, profitant de tous les avis, s'éclairant^de toutes les lumières, • procédant avec cette lenteur majestueuse qui fut toujours le fsaractère de l'Église romaine, et qui contrastait si étrangement avec la précipitation du chapitre de Pérouse. Tout le monde était dans rattente. Eutiu, le 12 novembre 1 525 vit pai aitre la décréta le 6'i//m m fer nonn ulloi, qui renfermait ce jugement définitif, et dans laquelle le souvd^ raln pontife flétrissait de la note d'hérésie la proposition
que Jé^us-Christ et ses apôtres u'avaient rien possédé on particulier ni en commun, et qu'ils n'avaient pas eu le droit d'aliéner les choses qu'ils possédaient (5).
Jean XXII ne s'en tint pas là ; pour en finir une bonne fols avec celte question de pauvreté si orageuse depuis trente années, il résolut de frapper d'une sentence solett« nelle'*dô condamnation celui qui lavait soulevée le pre< mier. Déjà le concile de Vienne avait réprouvé quelquesunes des erreurs contenues dans les œuvres de Pierre^
(1) Joannes Minorita, ap. Baluze, Misccllanea, p. 2i3.
(2) Td,, p 221.— Wading., ann. -1325, ûMI.
(3) Ëitrav., lit. de verb. Signif.
LES FRANCISCAINS. SàSl
Jean d'Olive, mais Maris le Jiomiîîcr, et parce tfUe ées erreurs étaient celles des Béguins. Jean XXII fit examiner de nouvèau, pat une commtôtioti de huit théologiens, lé commentaire suf TApoe^lypse. Ceut-ei tirèfetit de eè livré soixante pi^oposiliuns qu'ils consignèrent dan^ un long rapport nvec les qualifications qu'elles méritaient (i). Ce rapport fut lu en consistoire public, le premier satnédi de carême, 8 février de Tannée ^ 596, en présence des cardi^ naux, des prélats, des maîtres en théologie et des docteurs en droit de la cour romaine, et, sur les conclusions dé ce rapport, le pape déclara le commentairé hérétique, Infecté de doctrines empoisonnées contre l'iinitc de l'Eglise catholique, le pouvoir du pontife romain et du Saint-Siège apostolique (2)i Ce n'est pas tout : coihme lé tombeau du réformateur était Tobjet d'un culte religieux, Jean XïtI ordonna d'exhumer les restes mortels qu'il renfermait, et les fit brûler publiquement à Narbonne, avec les images de cire et les toiles dont la dévotion des simples hdnérait Ift sépulture de cet homme si peu dignè dé vériéf^ation. Toutefois, l'écrivain qui rapporte ces faits cite des témoignages qui afîirment que les os de Pierre-Jean d'Glite ne furent pdint jetés au feu avec les objets de la piété superstitieusé qu'ils provoquaient, maiâ qu'on les transporta à Avigtion, où on les précipita dé nuit dans le Rhône, ajoutant que ce fut là un adoucissement dû à la rétractation que le réf formateur semblait atoir faite de ses erreurs à l'heure dé la ioort, en soumeilant ses écrits au jugement de l'Église romaine (5).
La définition raiferniée dans la décrétale Cum irUer ium* mdhs ramena tous ceux qui ne mettaiêtit point leur opi^
{i) Baluze, Miscell., t. II, p. 2S8 et seq.
(2) Baluze, Vitac, 1. 1, p. iST, (5) Raynald , mi, 1329, 80.
nion personnelle au-nlessus de la sagesse de TÉglise. Les cardinaux Vital Dufour, Bertrand de la Tour et Déranger
de Frédol, qui avaient été jusque-là partisans déclarés de la pauvreté de Jésus-Christ, se rendirent. Mais, loin des regards de Tautorité» on continua à débattre la question. Michel de Césène, Guillaume Occam, Bonagrâtia de Ber> game, ainsi que leurs adhérents, ne cessèrent de professer le plus grand respect pour la décision du chapitre de Pérouse. Michel de Gésène manifesta même assez publi* quement le peu de cas qu'il faisait de la dernière décrélale pour que son dédain arrivât jusqu'aux oreilles du pape (4). Jean XXIi patienta quelque temps. Mais enfin, le 8 juin 4327, il envoya au général, à Borne, où celui-ci résidait, l'ordre de se rendre à Avignon pour conférer avec lui d*affaires graves concernant sa congrégation. Cette citation trouva Michel de Césène malade à Tivoli. Dans Timpossibilité de répondre à Tappel du souverain pontife, il s'excusa, et ne se rendit à Avignon qu'an mois de décembre. Jean XXU le reçut avec bonté, Tadmit au baisement des pieds, et, sans lui donner le moindre signe de mécontentement, l'invita à revenir le lendemain. Le général répondit avec empressement à cette nouvelle invitation, et ici encore, sans aborder aucune question fâcheuse, le pape se contenta de signaler la mauvaise administration de certains dignitaires de Tordre, qui ne veillaient point âuÛisamment au maintien de la discipline, et de conférer au général des pouvoirs particuliers et absolus pour remédier aux abus. Seulement, en le congédiant; il lui enjoignit de ne point s'éloigner de la cour sans une permissiou spéciale (2).
(1) Wading., ann. 1527, 6.
(2) Id., ann. 1527, n"* 8.— Joanues MinoriU, p. 237 et 238*
LES FRAiXClSCALNS.
Michel de Gésène pressentit aisément ce que signifiait une pareille défense; mais il dissimula ses craintes. Trois mois se passèrent sans qu'il reçût aucune invitation de se rendre à la cour, et son esprit se perdait en conjeC" tures sur les desseins que couvrait ce silence menaçant, quand, le 10 avril, il fut tout à coup mandé au palais. 11 y trouva le cardinal Bertrand de la Tour, frère Raymond de Lados» procureur général de Tordre, frère Pierre de Prato» ministre de la province de San-Frandsco, et Laurent de Malchono, bachelier. Là, en présence de ces quatre personnages, le pape adressa au général les plus violents reproches, le traita d'entété, de téméraire, d'insensé, de fauteur d'hérésie, de serpent nourri dans le sein de l'Eglise, de rebelle à rauloi ilc de l'Église loucbanl la question de la pauvreté de Jésus-Christ, question qu'il avait osé, lui et le chapitre dePérouse, définir, tandis que le chef de FÉglise et le Sacré Collège travaillaient encore à l'examiner. Puis il lui réitéra avec menace la défense de ne point s'éloigner de la cour, à moins d'en avoir obtenu une permission formelle.
Au lieu de fléchir devant l'autorité éminente du chel de 1 Église, Michel de Césène répondit aux reproches qu on lui adressait en homme décidé à les braver. Il soutintque la décision du chapitre de Pérouse était très^catholique, très-conforme à la sainte Écriture, et n exprimait que la doctrine renfermée dans la décrétale Exiit qui seminat; d'où il suivait qu'eu la défendant il ne pouvait être hérétique. Jean XXII, persuadé dès lors que tant d'opiniâtreté ne pouvait être vaincue par les moyens de douceur, ordonna de garder plus étroitement Michel de Césène dans Avignon, lui interdit de se rendre au chapitre général de l'ordre, oij il fut représenté par le cardinal d'Oslie, et s'appréla à lui faire son procès comme à un hérétique ubs-
sae msToiR£ m u papauté, liv. v.
line (1). Le général n'en ailcndil pasTis^ue, Après avoir api)elé (le la sentence future du pape, il sortit socrètemenl d'ivig^noB le mai i^i&f accompagné de Guillaume Occam et de Bonagrâtia de Bergame. Les premières ombres de la nuit couvrirent cette évasion, dont on ne s'aperçut point d'abord. Les fugitifs se dirigèrent vers Aigues- Morles, où une galère les attendait. Tout avait été calculé d'avance, et les tentatives que l'on ùi pour les arrêter furent vaines, Ne pouvant faire plus, le pape les poursuivit de ses censures, déposa Michel de Gésène de la dignité de général, et nomma le cardinal Bertrand de la Tour Miinuiiistrateur provisoire de l'ordre. La galère qui avait reçu les moines rebelles alla les débarquer à Pise, auprès de Louis de Bavière» qui les accueillit avec des transports de joie (2). On assure que Guillaume Occam» en abordant reiiiperuur, lui dit : a Prince, prêtez-moi l'appui Ut; vutre <( épée, je vous prêterai celui de ma plume (3).» L'un et l'autre se tinrent parole*
Les trois moines rebelles rencontrèrent à la cour de Louis Ubertin de Casai, qui les y avait précédés. Cet ancien fratricelle» malgré une soumission apparente, n'avait jamais renoncé aux maximes de la secte, Pierre4ean d'Olive n'avait pas cessé d'être, à ses yeux, un maître vénérable, et sa doctrine un symbole sacré. Accusé, en 4525, depro-» fesser» sur la pauvreté de Jésus-Christ, les opinions condamnées par le Saint-Siège, Jean XXII ordonna de s'assurer de sa personne. Mais celui-ci, trompant la sévérité du pape, parvint k s'évader et cberdia un refuge auprès du
(1) Wading., ann. AZS^I, n" 8, et 1328, n»' 12, 15 et 44.— Joannes Hi- DoritA, t. n, p. 257 et 538.
(2) Wading., ann. 1988, n* 17.— Joannes Hînorita, p. 243 et SI4.
{9j Trithon., 4e Script, eodeiiast., p. 3i& : 0 imperat«Nr! défende me gladio, et defendam te ?eil>o.
LOUIS DE BAViilRË. Sil
monarque bavarois (I). Rien n'égale la vivacité avec la-» quelle Michel do Géaène, Occam et Bonagrâtia airaieQl poursum Ubertîn de Casai lors de la querelle de la stricte observance, et pourUuil (ù étrange inconséquence de la nature humaiuôi) ces ennemis si adiarnés naguère, arrivés en présence, ne trouvèrent plus de passion pour se haïr ! L'erreur avait séparé ces hommes, Terreur sut les rapprocher, et, réunis désunnais dans une même peusée, parce qu'ils l'étaient dans une aversion commune, ils ne songèrent plus qu'à se venger ensemble du pape. Quaiui Michel de Césène apprit les sentences dunt Jean XXII l'avait frappé» il en appela solennellement, tant en son nom qu'au nom de ses adhérents» des anathèmes du pape à Tautorité du concile général, étemel refuge des sectaires obstinés; el cet appel, rédigé par laniaiu d'un notaire, il le lit scandaleusement afiicher» le 18 juin, aux portes de la cathédrale de Pise et en envoya un exepiplaire h Jean XXII, ce qui lui attira la terrible décrétale qui commence par ces mots î Quia vir reprobm, dans laquelle le souverain ponlife frappait les coups extrêmes sur Taudacieux révolté (2)* Mais celui-ci, fier de la puissance qui le protégeait, mit son orgueil à les braver.
Depuis quelques années, la cour de Louis de Bavière était l'asile de tous ceux qui se plaignaient du Saint-Siège. Mais, àTépoque où Michel de Césène et ses compagnons y arrivèrent, le prince allemand ne gardait plus de mesure et poursuivait d'une manière ouverte le renversement du pape. L'origine de cette guerre impie se rattachait à la double élection que nous avons vue, en 1344, porter ensemble à riiUipire Louis de Bavière et Frédéric d'Âu-
(4) Rayuald ann. 1525, n"^.
(2) Wading., uim. 1328, n** 18. — Joannes Minorita, p. 24ti.
528 aiSTOIRE DE LA l'APAUlÉ, LIV. V.
triche. Sitôt que Jean XXII se vit en possession de la tiare,
il s( mît en devoir de terminer cette funeste division, el, parmi les moyens qui s offraient à lui, il choisit Tarbitrage. Ce fut en vain que les deux prétendants envoyèrent à la cour d'Avignon solliciter la confirmation de leur dignité; ils n'y trouvèrent <|u'un refus (I). Le pape voulait qu'ils vinssent débatti^c devant son trîbunal suprême leurs titres respectifs à TEmpire et y entendre de sa bouche la sentence qu'il lui plairait de prononcer. Jusque-là» aucun d'eux ne devait se regarder comme empereur (2). Ce droit d'arbitrage souverain, invoqué ici par Jean XXII, quelque exorbitant qu'il paraisse aux regards de notre siècle, n'était que la conséquence naturelle et logique de la suzeraineté du pape sur l'Empire. En 1516, ce droit était si peu contesté, que les prétendants eux-mêmes en avaient réclamé l'application à leur cause» et une grande partie de rAllemagne attendait, dans une religieuse neutralité, la prononciation du jugement apostolique (5). Mais rarement, dans la pratique des choses qui touchent par tant de côtés aux passions humaines, on suit les principes consacrés par le droit. Louis de Bavière et Frédéric, revenus de leur première résolution, refusèrent de confier la décision de leur grand procès aux chances paisibles de l'arbitrage pontifical. Tous deux puissants, tous deux pleins de conliaiice dans le dévouement de leurs vassaux, tous deux animés d'une même ardeur guerrière et chevaleresque, ils aimèrent mieux tenter la fortune des armes, et commencèrent l'un contre l'autre une guerre dont les avanta-
(1 ) Mtttii Cbrooicon gennanicom, L XXIV, p. 864.— Gérard de Roo, 1. U, p. 87.
(2) Bzovius, ann. 1516, n" 4. — Sponde, ann. 1317, n*1. (5) Miitiî Chron. germ. : Plurimi expectabaot confirmationem, ioterea ueutri adhaerere volebant. (Loc. cit., p. 806.)
BATAILLE DE MOLDORFF. 929
ges, sans être décisifs, furent d'abord pour l'Autrichien . De son côté, Jean XXII les laissa faire» sans paraître s'inquiéter d*eux, soit que le schisme des Frères Mineurs et les questions Ihéologiques qu*il soulevait F absorbassent tout entier, soit plutôt que, satisfait de voir les deux partis s affaiblir réciproquement, il attendit qu'ils le fussent assez pour intervenir au milieu de leurs prétentions.
Mais, en 1522, les choses changèrent tout à coup de face d'une manière inespérée. Les deux rivaux se rencontrèrent, le 28 septembre, clans les plaines de Miildorff. On combattit toute la journée, et, malgré la valeur opiniâtre de Frédéric, la victoire se déclara pour le prince bavarois. La défaite des Autrichiens fut affreuse. Presque la moitié de leur armée demeura sur le champ de bataille, et Frédéric tomba entre les mains du vainqueur (1).
Louis cYtit devoir alors s'adresser au pape, et lui écrivit presque de son chainp de victoire pour lui aniiuncer le glorieux succès dont le Très-Haut avait couronné ses armes. Jean XXU parut flatté de cette prévenance, et y répondit par une lettre gracieuse datée du 18 janvier 4323; elle était ainsi conçue ; c<Nous avons reçu les lettres de Votre Excelce lence, et nous avons vu, tant par le contenu de ces let- « très que par le rapport de votre messager, que vous avez « remporté un grand triomphe sur votre compétiteur, de- « venu votre prisonnier. JSous avons appris de plus que, « dans ce triomphe, vous reconnaissiez, avec une soute mission toute chrétienne, la main de Dieu, qui dispense <( la victoire à qui il lui plaît, et que le traitement dont vous « usiez envers votre illustre captif était plein d'humanité, a Une telle conduite ihéritenos éloges. Nous prions Yotre
(1) RelHiorff, p. 422. — Albert. Argent., p. 122. — Gérard de Roo, 1. H, p. 91.
35() UlSlOlHli l)K U PAl^ADTÉ, UV. V.
a Magnificence de Youloir la centinuer, de vous montrer a toujours reconnaissant envers le Dieu de qui tout bien
a procède, et d'user ù i'a\enir des mêmes é^^ards généreux « envers celui que la vûloalé divme a remis entre vos QL mains. Quant à nous, nous sommes prêts à travailler au (( rétablissement de la concorde et de la paix entre vous, a Vjotre prudence 11 a qu'à nous faire coiiiiaiU e sa voloiilc « sur ce point» et nous procéderons sans retard à rexécution Cl de ce que nous j u^^erons convenable pour ; arriver (1 ) .
L'autorité de la vicloire est toujours souveraine; elle s'était expliquée, à Muldorff, eu faveur de Louis, et l'habile pontife» dont elle simplifiait si admirablement la position» n'était pas homme à la méconnaître. Le ton modéré de sa réponse, les félicitations qu'il y prodig iiiuL au vainqueur de Frédéiic, indiquaient asseai ses dispositions; seulement il réclamait les droits du Saint-Siège. Hais tout faisait croire qu'un simple acte de soumission contîenterait» sur ce point, le chef de l'Église. Si le prince bas arois avait été maitre de lui-même, nui doute qu'il n'eût accepté ua arbitrage qui se réduisait désormais à une pure formalité; mais il était livré à cet esprit fatal qui habite les coui's. De misérables courtisans, exagérant sa puissance pour Uatter sa vanité, s'effori^aient de lui persuader qu'une grande victoire légitimait tout» qu'il pouvait se passer du pape, et, facile à séduire, Louis ne lit aucune réponse aux réclaïuaiions de Jean XXlLLc inoiueut toutefois n'était pas venu» pour un empereur élu» de dire au pape : Je n'ai pas besoin de vous, je puis régner sans vous. U y avait encore un parti nombreux de gens pour qui l'intervention de i autorité apostolique dans l'élection du prince était une condition sacrée» et qui ne pouvaient consentir à voir un em-
[i] Raynald, ann. iS^, u** i5.
pereur dans celm que le Saint-Siège n'avait point reconnu et couronné (i). £n acceptant une vassalité que lui imposait l'opinion des peuples, Louis aurait pu régner avec tran« .
(|uillité et gloire; l'ambition d'une indépendance prématurée le précipita dans une longue suite d'erreurs et d'infortunes,
A son prmnier tort envers le Saint-Siège, le monarque
bavarois en ajouta un second : celui de soutenir les Gibelins de la JLombardia. Ici, nous devons développer les faits politiques qui s'étaient succédé dans la Péninsule depuis l'année 4317. Déprime abord, Jean XXII avait cru, en envoyant en Italie des nonces chargés d'une mission pacifique, ramener à la concorde les divers £tat& agités par les factions i mais les exhortations du père commun des fidè< les ne trouvèrent d'échos qu'à Plaisance, Parme et Modène, et le pontife ne dut pas tarder à se convaincre que des moyens plus vigoureux étaient nécessaires pour sou* mettre des esprits si profondément divisés par la haine ('2) . Se rangeant aussitôt du coté du parti guelfe, il s'apprela à en faire triompher la cause. Les deux ligues n' étaient point encore aux prises, il est vrai, mais elles étaient en présence, se mesurant du regard, et tout faisait pressentir une collision prochaine. C'était surtout Matthieu Viscomti qui la provoquait. £n 1316, quand Jean XXII ca$sa les vicaires impériaux établis par le dernier empereur, Matthaeo, docile en apparence aux vdontés pontificales, déposa un titre qui n'avait plus de valeur légale» mais il proUta de
(1) Ea pontiûcis aiictoriUs, ea apud plerosque reverentia erat, nti ab ejus confiiiiiaiione imperatoria digailas pendcrel. (Gérard de Woo, 1. U, p. 88.) — Tantae romana? sedis aucloritas et religio eral apud plerosque, ul iioii jiidicarciil iiec appellaïuhim censerenl imperatorem, nisi prius uiictus, coronatus elconiirniatus esset. (Mutii Chron. germ., I. XXJV, p. 866.)
(2) Chruiiicon Asleuse^ Murât., t. II, c. xciv.
cette occasion pour se rendre indépendant à la fois et de
l'Empire et de TEplise, en cleinaiiilnuf au peuple milanais de conlirmer soa autorité (1). Irritée de cette usurpation, la cour d'Avignon envoya près de Mattbaeo les évêques d'Asti et de Côme pour lui rappeler les droits imprescriptibles du Saint-Siège et réclamer la mise en liberté des Torriani, qu'il retenait dans les fers; mais celui-ci ne tint aucun compte de cette mission, et souffrit, sans s'émouvoir, que rexcomiiiumcation fût lancée sur lui et l'interdit sur Milan (2) .
Cependant, malgré les anathèmes de TÉglise, Mattbaeo, profondément politique, hésitait encore à se déclarer ouvertement contre elle, lorsqu'une révolution, survenue à Gènes, vint l'y déterminer. Depuis quelques années, cette ville était le théâtre des discordes les plus sanglantes entre les Doria et les Spinola d'une part, les Fieschi et les Grimaidi de l'autre, pour l'exercice du pouvoir. Les premiers étaient Gibelins, les seconds Guelfes. A la iin, les Guelfes l'emportèrent, grâce aux divisions de leurs adversaires. Les Doria et les Spinola, forcés à l'exil, implorent le secours de la ligue lombarde. Mattbaeo aurait perdu toute la confiance de ceux qui le regardaient comme leur chef s'il eût refusé de soutenir leurs partisans, et son flls Marco, THector des Gibelins, accourut, avec uiïe armée formidable, mettre le siège devant Gênes. Les Guelfes, assaillis partant d'ennemis, réclamèrent l'appui de la ligue toscane, et, à son tour, le roi de Naples vint, avec une flotte de vingt-sept galères, quarante gros vaisseaux, débarquer dans la ville assiégée douze cents hommes d'armes et six mille fantassins (9). A plusieurs reprises, Jean XXII envoya à Matthœo
(1) Bonincontrius, Chron. Modoctiensc, 1. II, c. xxii.
(2) Annales Mediolanenscs, ann. 1517, ap. Murât., t. XVI, p. 690.
(5) Annales Genucnses, t. XVII, Murât., p. 1035. — Chronicou Àstense, t. IX, c. zux.
MATTH^ïO YISCOMTI. 335
et à son fils l'ordre de lever le siëge d'une ville dont le
domaine aj>pailoiiait à l'Eglise ainsi qu'au roi Robert. Maïs * autant de fois ceux-ci refusèrent d'obéir, allci^uaiii pour raison que Gênes était à TEmpire et non à TÉglise (1).
Cependant Gènes, vaillamment défendue > contraignit enfin elle-même ses ennemis à effectuer ce que les sunimations de TÉglise avaient inutilement ordonné. Âpres dix mois de siège» Marco se vit obligé de se retirer. Cet échec n'engagea point Viscomti à satisfaire aux justes exigences du pape. Le roi de Naples se rendit, en 1519, à Avignon, pour s'entendre avec le chef de l'Église sur les moyens de forcer leur opiniâtre ennemi à la soumission ou de l'écraser, et il conseilla d'envoyer en Lombardie un légat a lalere dans Tespoir que la vue d'un représentant de la miyesté pontificale rallierait plus efficacement les partisans du Saint-Siège et provoquerait un plus vif enthousiasme pour sa cause (2). Jean XXlî jeta les yeux sur Bertrand du Poyet, cardinal de Saint-Marcel (5), l'un des prélats les plus distingués du Sacré Collège, et qui joignait à une prudence consommée un grand courage (4), Le légat devait, avant tout, sonniier Matthœo de se rendre, dans un délai indiqué, auprès du Saint-Siège pour y rendre compte de sa conduite et se justiûer de certaines accusations d'hérésie perlées contre lui, de renoncer à la seigneurie de Hilan, de rappeler les exilés, de mettre en liberté les Torriani et de reconnaître le roi Aobert comme yicaire impérial (5).
(1) s. Antoniûus, t. UI, tit. XXI, c. vi. — Naucleri Ghronicoa, t. lU, p. 577.
(2) Annales MedioUnenses, ann. 1519, p. 607.
(3) Villani, 1. H, c. vi. — Papyre Hasson, in JoanDem zxn.
(4) Chron. Gesenat. : Homo aapientissiinus et magnammns.
($) Raynald, ann. ISSO, n^lO.— AnnalesMediolanenses, ann. 13a0,p.606.
334 mSTOiUE DE LA l'APAUTÉ, LIV. V.
Dès (|iril dïi parvenu h Asti, lo earditiai mil en devoir
d'accoiiiplir sa mission, et envoya ;i MaUhsBO nn dft ses chapelains pour lui siguilier les volontés du SainL-Siége. Pour toute réponse, Mattheeo fit jeter l'envoyé dans les fers. A la nouvelle de cette indigne violation du plus «aeré des droils, le Idgat ne se crut plus obligé à aucun ménagement, et lança contre Viscomti une sentence (le dëposi^ tion Il somma ensuite Passéréno Bonacossi de Manioue et Cane délia Scala de Vérone de déposer leur titre de vicaires impériaux. Mais ceux-ci, formés à l'école de Visootnti, refusèrent d'obéir Heureusement le légal avait entre les mains, pour frayer les rebelles, des moyens
plus énergiques que les sonniiatluns : ii amenait avec lui des forces imposantes, qu'il accrut encore par la prcdica^ tion d une croisade (5) ; et ces forces n'éuii^i que l^avant» garde d'une expédition plus formidable qui le préparait A ' franchir les monts, car Jean XXIl avait obtenu du roi de France que Philippe de Valois, son cousin, descendit en Italie aveo le titre de vieaire du SaintrSiége (4)a
Ce jeune prince se mit effectivement en route< vers fe • mois de juillet 1520, pour la Lombardie, accompagné de sept comtes, de cent vingt chevaliers bannerets et de six cents hommes d*armes à la solde du SainirSiége et du roi Robert. Cette année, dans rii.irplie, devait rallier les troupes du légat, et, en attendant que de nouveaux corps, rassemblés à la hâte en Provence» vinssent la rejoindre, elle allait être renforcée par mille chevaux florentins et bolonais. Matliio^o était perdu si ces masses réunies fussent
(4) Raynald, ann. 13â0, 40.— Anaales Hediolaaenses. c. xcii, p. 668.
(5) Id., ann. 1590, n*" 1t.
(3) Annales Medwlanensoi^ c. xca^ p. S98 ^4) UU sapra^ loo. €it
PUaiPPE DE VALOIS EN ITALIE. m
tombées dnr lui h h fois* MâiK Valois, qui rêvait de gfloire^
s'imagina qu'il n'inait pas besoin de tant de bras pour yaincre» et pouvait seul, sans attendre la coopération de ses alli^» frapper un oôup décisif. Suivi seulement do quinte
centîî chmux, il vint cinipor h Morlara, entre Vcrceil et Novarre. Mais là, il ne lut pas longtemps à s'apercevoir qu'il s'était compromis, et ne sut pas réparer sa témérité
par collo inipctueuse bravoure qu'il déploya plus lard sur d'autres cbamps de bataille» Enveloppé tout h vou\} par
l'armée de Viscomti» supérieure à la sienne, il se laissa persuader qu'il n'y avait plus pour lui de salut que dans
une capitulation, à la suite de laquelle il remit entre les mains des Gibelins les forteresses des Guelfes, et revint précipitamment en Francé, sans avoir tiré Tépéo, laissant ses alliés dans la situation la plus critique (1).
Jean XXIÎ ïi'apprit pas sans étonnement la honteuse défection de Philippe de Valois; mais, fécond en ressources, il ne perdit point courage. Déçu du côté de la France, il s( I ( tourna du côté de l'Autriche. Des deux compétiteurs à rËmpîre, Frédéric lui avait paru d'un caractère plus souple, plus généreux, plus accessible ft la séduction des promesses, et surtout moins ennemi des principes guelfes que son rival, il fit donc proposer à Frédéric de venir au secours de la ligue guelfe en Italie, lui promettant en tour l'archevêché de Mayence pour son frère Albert et l'appui deTÉglisc contre les prétentions de Louis de Bavière (2). Peut^tre le désir de profiter contre les Gibelins des espérances ou des craintes qu'il pouvait inspirer aux déux prétendants était-il l'unique motif qui avait engagé jusqu'alors le pape à suspendre ses procédures contre eu3t»
(1) GioT. VilL, 1. IX, c. GTD et cvin.^ Annales Mediolan., tlbi tapi^*' Ifauderi Ghron^, t. m, p. 877.
9) Qémà de Boo, 1. Il, p. 87. Nattcleri Chron., p. 578.
Quoi qu'il en soit, Frédéric fut charmé de la demande de Jean XXII, et envoya en Lombardie, sous la conduite de
son frère Henri, treize cents chevaux, qui firent leur entrée à Brescia le 1 1 avril 152U De son côte, le légat Bertrand du Poyet, dont la croisade avait augmenté la puissance, se mit à le seconder avec vigueur (1). Hatthaeo ne semhlait s'être débarrassé d'un péril que pour tomber dans un autre plus grand. Mais Mattha^o savait négocier, quand il ne pouvait combattre. Au lieu de se porter à la rencontre de Henri, il l'envoya prier de suspendre sa marche jusqu'à l'issue dos négociations qu'il venait d'entamer. En effet, des aml)assadeurs étaient partis pour se rendre, soit auprès de Frédéric, soit auprès du légat. Or, pendant que ceux-ci amusaient Bertrand du Poyet par l'espérance d'une réconciliation avec l'Église, ceux-là représentaient à Frédéric que l'expédition de Henri n'était pas moins opposée à ses propres intérêts qu'à ceux de l'Empire; que c'était servir uniquement la cause du Saint- Siège et du roi deNaples, qui, maîtres une fois de Milan, le seraient bientôt de toute la Lombardie, et fermeraient ainsi, à tout jamais, l'entrée de Fltalie aux empereurs.
Subjugué par ces astucieuses considérations , Frédéric écrivit à son frère de saisir la première occasion favorable et de quitter l'Italie (â). Frédéric put aisément justifier ce rappel par le besoin qu'il avait de Henri dans la grande et décisive lutte qu'il s'apprêtait à soutenir contre Louis de Bavière. Bientôt la désastreuse bataille de Muldorff anéantit à la fois et les forces de F Autriche et les espérances de Jean XXO.
C'en était fait des Guelfes, et les Gibelins allaient triompher, quand l'âme de tant d'importants succès, l'homme
(1) Nauclerus, iihi supra.
(2) Naucleri ChroD., p. 578.— Tri&taui Cakhi, Uisl. palriœ, 1. XXII, p. 488.
LOTTE DE L*é6LISfi AVEC L*EIIPIftE. 357
doni le génie politique les avait opérés, Matthseo Viscomti, mourut tout à coup vers la ûn de juin 1322 (4). Cette mort inattendue, les troubles qui la suivirent, changèrent aussitôt la face des choses, et firent promptement passer la fortune du côté où jusque-là s'étaient trouvés les revers. Le légat profita habilement des circonstances. Au commencement de l'année \ 523, il réunit tous les contingents des villes guelfes, et, entrant en campagne, il battit coup sur coup, d'abord sur TAdda, ensuite à Garazzuolo, le belli. queux Marco Viscomti, occupa Verceil, Tortone, Alexandrie, Parme, Plaisance, et menaça Milan (2). Ce fut au tour des Gibelins de chercher des secours pour éviter une ruine entière, et ils s'adressèrent à Louis de Bavière. Ce prince, dont la victoire de Muldorff venait de consolider la puissance, fut ravi de trouver l'occasion d'en faire sentir les effets sur le théâtre de lltalie. D'abord, il y envoya trois ambassadeurs, qui se présentèrent à Plaisance au cardinal Bertrand et le prièrent, au nom de leur nuiître, île cesser ses hostilités contre des seigneurs et des États qui relevaient de l'Empire. Le légat répondit que le pape savait respecter les droits de l'Empire, mais qu'il s'étonnait que le prince bavarois osât prendre sous sa protection des hérétiques, et n'en lit pas moins commencer le siège de Milan, que dirigea Raymond de Cardonne, général de l'armée pontificale (o). Les ambassadeurs se joignirent aux assiégés, introduisirent dans la ville un corps de quatre cents chevaux allemands, et, secondés au dehors par les Gibelins de Vérone, de Mantoue et de Ferrare, ils forcèrent Raymond de Cardonne à lever le siège (4).
(1) Bonincontrii Ghron., 1. III, c. ii. Murât. > t. XII.
(2) Id., 1. m, c. xii.^Giov. ViU., 1. IX, c. cixxm.
(5) Id., 1. IX, c. cxciv.
(4) Chroo. Asteuse, c. Giu.~Bomacoatrius, 1. UI, c. xii.
Rien ne potttait blesser plus virement Jean XÎU. Aassi» quand la nouvelle de ce qui s'était passé en Lombardie eut
été portée à Avignon, résolut-il de poursuivre énergiquement les droits de la Papauté sur l'Empire. Le général de l'armée pontificale avait levé le siège de Milan vers la fin de juillet 1323 ; le 19 octobre suivant parut un monitoire terrible. Le pape y accusait le prince bavarois d'avoir usurpé le titre de roi des Romains avant Tappro» bation du Saint-Siège, quoiqu'il sût bien que l'examen de ses droits» Vapprobation, l'admission ou le rejet de sa personne, appartenaient au SaintrSiége ; d'avoir exercé» sans être empereur, les fonctions impériales, au grand mépris de l>ieu ei de son Église, en recevant, soit en Allema^e, soit en Italie» des serments de fidélité; d'avoir prêté aide et faveur anx Viscomti, ^ cda lorsqu'il ne pouvait ignorer que ces seigneurs étaient des ennemis de l'Église romaine et des hérétiques condamnés. Puis» il lui donnait un délai de trois mois pour renoncer i l'exercice de la souveraineté impériale jusqu'à ce que son élection eût été approuvée (\).
La publication de ee monitoire produisit quelque effet
sur Louis de Bavière, et son premier soin fut d'envoyer à Avignon une ambassade composée de trois de ses confidents les plus intimes. C'étaient frère Albert de Strasbourg» ■précepteur de Tordre de Saint-Jean, pour l'Allemagne, maître Grostorp de Sd)ech» arcbidiacre de Wurzbourg, et maître Henri de Thom» chanoine de Prague. Ces trois
{i) i, Georgii» Herwart, Ludovicus defensus» in-4^ p. i9$ et seq. — L*oiLvnige de cet auteur est une mauvaise réfutatioa de la narratioii de BiOTias. EDtreprendne de justifier Louis de Bavière était une tâche difficile : Herwart 8*en est aequitté avee plus d'emportement que de raison. Son traTail est pourtant utile par quelques reetificattons, et surtout par les pièces qutl renfeme.
LUTT£ D£ UÉGIiâË AVMG L'EMPIRE. 389
personnages firent leur enlréc dans la cité papale au commencement de l'année 1324. Jean XXII les reçut le 7 janvier, as$i8 sur son trône et environné de tout le Sacré Collège.
Ces députés s'acquittèrent de leur mission avec une rare adresse* Après avoir montré leurs lettres de créance, ils remirent au pape cette supplique écrite : « Depuis quelque « temps, la rumeur piil»li<iue porte aux oreilles de notre a maître que des procédures ont été faites contre lui par ce Votre Sainteté. Quoiqu'il refuse de croire à cette nonce velle et la regarde comme une invention de ses enne- « mis» ne pouvant se persuader que l'Église romaine, si ce sage, ait oublié tout à coup les formes sacrées de la jusce tice au point de procéder sans avcrtissemciil ni citation « préalables, il nous envoie cependant pour connaître les a faits, afin que, s'il est vrai que des procédures aient été a commencées, nous suppliions Votre Sainteté de lui ac- « corder un terme proportionné à la gravité de l' affaire et « à la distance des lieux, qui lui permette de préparer et <i de faire valoir ses moyens de défense. » Et ils demandèrent que ce terme fût au moins de six mois {\).
Jean XXII délibéra, avec les cardinaux, sur cette de^ mande des députés, et leur donna, au bout de trois jours, sa réponse dans une bulle où, après s*être plaint rement des torts de Louis et avoir déclaré qu'il ne méritait aucune indulgence, il lui accordait pourtant, à compter de la publication de ladite bulle, un délai de deux mois, non pour se justifier, mais pour implorer la miséricorde du Saint* Siège apostolique (2).
Si limité que fût ce tmoe, il suffisait à Louis poui" con*
(1) J. Georgîus Eerwart, p. S85 et 8eq.
(2) ikyaald, mn. 1524, a'' 5.
jurer Torage qui se formait contre lui à ia cour d* Avignon; mais déjà ce prince était disposé à le braver. Comme s'il
se fut repenti d' un premier mouvement de déférence envers le Saint-Siège, le 18 décembre, quelques jours après le départ de ses ambassadeurs, et pendant qu'ils cheminaient encore vers la Provence, il assembla à Nuremberg, dans la maiâon d Albert Ebner, un certain nombre de ses partisans. Là, s'inspirant de leurs conseils, il fit rédiger, parle notaire impérial Herdegn, la protestation suivante, destinée à être mise sous les yeux du pape : tt Nous Louis, roi des Romains et toujours Auguste, coma paraissons devant vos personnes et vous présentons cette « protestation, comme si nous étions en présence de notre « seigneur le souverain pontife, que la brièveté du terme <c par lui accordé nous empêche d'aller trouver, protesta- « tion que nous promettons de lui faire parvenir sitôt que « la facilité nous en sera donnée. Nous protestons : 1" que a notre intention a toujours été de favoriser de bonne foi « la sainte Église romaine, notre mère, de défendre ses a droits et d'affermir son État; ^ que nous voulons, sdon a nolve pouvoir, en fervent chrétien et en sincère zélateur <c de la foi, poursuivre et exterminer les ennemis de cette <c Église et ceux qui se révoltent contre elle; S"* que nous (c ne croyons avoir jamais manqué à TEglisc romaine, et « que, si cela nous est arrivé, nous sommes prêt à accepa ter la pénitence qu'il lui plaira de nous imposer, à €< suivre docilement les règles de sa discipline et à nous « gouverner d'après ses conseils ; V que nous voulons lui « rendre la révérence et l'honneur qui lui sont dus ; li que a nous voulons sincèrement accorder au souverain ponce tife l'obéissance, le respect et le dévouement que tous « les princes, nos prédécesseurs, ont professés envers lui; « 6** que nous prétendons bien conserver les droits^ les