LDTTE DE L'ÉGLISE AVEC L'EMPIRE
gënâraux, d'y pr&ider, d'en régler les délibérations (1); que, tous les évêques étant égaux, Tempereur seul pouvait en élever un au-dessus des autres, et que cette préséance était révocable à son gré (2); qae les décrets des souverains pontifes ne peuvent lier les consciences, à moins qu'ils ne puisent cette force dans Tautorité du législateur humain (3); eniin, que la plénitude de pouvoir invoquée par les papes était un titre exécrable (4). Ainsi, comme on le voit, ce n'est point d'aujourd'hui que date l'hérésie constilutionnelle qui livre la religion, liée et garrottée, entre les mains du prince et du magistrat. A une époque où TÉglise n'avait encore rien gerdu de sa suprématie temporelle , Harsile de Padoue avait déjà conçu et enfanté cette hérésie, et son impitoyable logique la poussait jusqu'à ses dernières conséquences. Cette erreur, du reste, n'était point particulière à Harsile de Padoue; Jean Jandun s'en montrait également le patrnn, et elle fut bientôt embrassée comme une bonne fortune par la tourbe des réfugiés»
De prime abord, la hideuse nudité de cette doctrine surprit Louis de Bavière. Tout disposé qu'il était aux partis extrêmes, il en conçut de la défiance, et» rassemblant les savants de TAIlemagne, il voulut connaître leur avis sur son orthodoxie. Les voix fui ent unanimes pour la stigmatiser. Mais l'audace de Marsile de Padoue à la soutenir, tes protestations qu'il faisait d'endurer les supplices les plus cruels, la mort même, pour la défendre, imposèrent d'abord (5), Bientôt Louis, dont les affaires se cpmpli-
(1) Mnuor pads, purs II, e* ni et m.
(2) Id., pan II, c. xzn.
(3) Id., pm n, e. mm.
(4) Id., pan U, e. zzv.
m Gontimiat GoUlel. de Naog., ann. im
954 HISTOnUB DE LA PAPAUTÉ, UV. V.
qoaient si étrangement airec Avignon, vit dans cette doctrine un excellent moyen pour attaquer son redoutable
adversaire ; elle lui parut alors moins effrayante, et il liûit par l'adopter. Cette doctrine exerça une influence décisive sur la dernière moitié de son règne, et les événements qui vont se succéder n'en seront que la conséquence.
Depuis les succès obtenus par T armée pontiticale pendant Tannée 1522, le légat Bertrand du Poyet était resté le plus considérable des chefs guelfes on Italie, et, par son habileté autant que par les ressources pécuniaires qu il tirait d'Avignon» il ayait su maintenir la prépondérance de son parti, malgré les défaites qu'il venait d'essuyer. Ces défaites mêmes eurent un bon effet; elles firent sentir le besoin de mettre plus d'unité dans les opérations; et Florence et Bologne venaient do se placer, la première sous le paiiuiiage du roi de Naples, la seconde sous l'autorité du légat. Dans le fait, les Gueliés étaient aussi redoutables que jamais. D'un autre côté» les Gibelins se trouvèrent tout à coup menacés d'une défection considérable. Le cbef le plus puissant du parti, Galéazzo Viscomti, soit qu'il fût mécontent de ses collègues, soit qu'il désirât s'af> franchir de la tutelle de l'Empire, se retournait vers le pape, et poursuivait secrètement, h la cour d'Avignon, des négociations qui avaient pour but sa réconciliation avec rÉglise et Tabandon de la cause impériale.
Ij' mystère seul de ces négociations pouvait en assurer le succès; la jalousie de Marco, frère de Galéazzo, et de. Lodrizio, son cousin, le révéla. Aussitôt l'alarme se répandît parmi les Gibelins. Qu'allait devenir ce parti s'il perdait d'appui de l'homme qui jusque-là s était montré son plus énergique défenseur? Quelle n'allait pas être l'audace des Guelfes si Ton ne se hâtait de leur opposer une dignet Et une seconde fois les Gibelins coururent en Allemagne
LOUIS DE BÂVl^E EN ITALIE. 35â
implom le secours de Louis de Bavière (1 ) . On était dans la
dernière moiLic de r année 1526; la pacilicaliondcrEmpii e, à la suite du traité de Munich, permettait alors à ce prince de disposer de toutes ses forces pour satisfaire son ressentiment contre le pape. H écouta les sollicitations que lui adressaient les députés gibelins, et un congrès fut fixé à Trente pour le commencement de Tannée 1527. Louis s'y fendit au mois, de février. Il y trouva véunis les principaux chefs du paili, Passérino Bonacossi, de Mantoue; Obizzo dTste, Guido Tarlati, évéque d'Axezzo; Cane délia . Seala, de Vérone. Marco Viscomti était avec eux, et ceux qui n^avaient pu venir en personne, comme Frédéric de Sicile, Castruccio Castracani de Lucques, et les républicains de Pise, y étaient représentés par des ambassadeurs* Tous memble ils supplièrent le prince de ne point confier à d'autres mains que les siennes le secours qu'il se proposait de leur accorder; mais de se présenter lui-même en Italie, à la téte de son armée, et d'aller à Rome prendre la eeurenne impériale, s*engageant à lui fournir un subside de 150,000 ilorins (2) pour les frais de son expédition (3).
Louis céda aux sollicitations et aux promesses des seigneurs gibelins; mais en retour il leur lit épouser sa querelle avec Jean XXU. Ce pontife fut traité comme hérétique par Iccongrès, et on Fy appela, par dérision, le prêiTe Jean (4). Résolu de poursuivre sa fortune, Louis quitta Trente le 13 mars 4527, prit sa route à droite par les montagnes, vint à Rrescia, puis à Como, d'où il se rendit en ligne directe à Milan. Là, le 30 mai, dans Téglise de
(1) Boiiiaconlrius, Murât., t. XII, c. xxxv et jlxxvi, 1. UI.
(2) Villani dii oO,(>OQ seulement, 1. X, c. xvi. (5) Murât., Annai. d'Italia, ann. 4527.
(4) GioY. YiU., l. X, C. XVI.
356 HISTOIRE D£ lA PAPAUTÉ, UV. V.
Saint-Ambroise et au milieu d'un immense concours de peuple» il reçut la couronne de fer. Elle lui fut imposée par les mains de Guide Tarlati» évéque d'Ârezzo» assisté de Frederigo di Maggi, évéque de Brescia» tous deux excommumés et déposés de leurs sièges par le pape. Louis n'avait auprès de sa personne que six cents cavaliers allemands; mais Cane délia Scala, Obizzo d'Esté et Passérino Bona* cossi lui fnisaient à eux seuls un cortège. de treize cents chevaux, sans compter ce que les autres seigneurs avaient amené avec eux (>!)•
Après ce début, si Louis, profitant des sympathies qu'il inspirait et du besoin qu'on avait de lui, eût tenu une conduite généreuse» plus heureux que Henri VU, avec moins de vertu, il aurait été l'arbitre de FItalie. Mais son caractère ne se trouva pas à la hauteur de sa fortune, et il commit surtout une de ces fautes qu'en politique on ne répare point. La cérémonie de son couronnement était à peine terminée, qu'il songea imprudemment à punirGaléazzo de ses relations avec le Saint-Siège. Sans avoir égard à la réception honorable que ce seigneur lui avait faite dans sa capitale, et sous prétexte* qu'il n'avait point encore payé sa part du subside promis, il le fit arrêter, lui, Lucchino et Giovanni ses frères, Âzzo son fils, et les renferma dans une étroite prison» après s'être assuré de toutes leurs forteresses (2).
Si coupable que Galéazzo parut aux yeux des Gibelins, dont il avait trahi la cause , le traitement cruel et pe^ fide exerce sur ce seigneur réveilla en sa faveur les sympathies de tous. Chacun craignit pour soi, parce que chacun
{i) BoninoontrinS) nbi tapra.-^Giov. Vill., 1. %, e. xvin.— Léon. Amm., Hi«t. Ilorent., 1. V.
(2) GioT* Vill., 1. X, c. m.— BonÎDCODtriiu, 1. UI, e. mvn,— AIM. Uussat., Ludov. Bavar., t X,'p. 770.— Léon. Antîn., 1. V.
LOUIS DE BAVlàBS EN ITAUE. 387
se sentait dispose à imiter Galcazzo dès qu'il trouverait son intérêt à le faire ; et, malgré toutes les justifications que Louis put donner de sa conduite, dans une assemblée convoquée pourcetefFetèOrct (1), il perdit sans retour la eon« fiance de ses alliés, et, avec elle, ces ressources spontanées
. d'hommes et d'argent sur lesquelles il avait compté. Cette première faute ftil suivie d'une autre, celle de trop se confier, sans les connaître suflisamment, aux personnages nouveaux qui r entouraient. Accoutumé à traiter avec les Allemands, gens rudes, un peu sauvages, mais d'un caractère franc, loyal et chevaleresque, il ne soupçonnait pas tout ce que la politesse des Italiens, fruit d une civilisation plus avancée, cachait d'artifice et d'égoïsme. Il pensait encore moins qu'en venant défendre leur cause, un empereur eût à se défier de leurs conseils, et il s'abandonnait sans réserve à ceux de Castruccio Gastracani des Intermmelii, sei* gneurde Lucques. C était, sans contredit, l'homme le plus distingué de l'Italie à cette époque. Non moins expérimenté que Louis dans 1» guerre, mais bien plus profondément politique, il possédait surtout Tart de })araitre dévoué aux intérêts d'autrui alors même qu'il n'était occupé que des siens. En s' offrant à guider le monarque allemand au travers de la Péninsule, il avait habilement calculé ce que son ambition pouvait trouver de profit à ce service, et il montra bientôt, au détriment de ce prince, que SCS empressements obséquieux n'avaient d'autres mo-
. • tifs que cette spéculation intéressée*
louis de Bavière quitta la Lombardie vers hi fin d'août 1327, non sans l avoir rançonnée (2), passa par
(1) Giov. Vill., 1. X, c. XXXI. — Multi enim ob banccattsam ab eo tlienati simt. (Mutius, Germ. Cbroii , 1. XXIV.
(2) Mora longior fccit ppi luiiis comparandis, quarum non avidissimus tastum, sed etiam indigeoUssimos. (Léon, Arelin., 1. V*)
Créaioiid, le amié de Parme, et se dirigea rm la Teeem
par la route de Pontrémoli. Son dessein était de visiter Pise. Cette ville a était d'abord vivement réjouie de rarhvée da prince bavarois dans la Péninsule, et lui avait envoyé des ambassadeurs à Trente. Le peuple surtout tenait pour lui ; lorsqu on avait appris la nouvelle de son couronnement à Milan, des sympathies bruyantes s'étaient manifestées en sa faveur parmi la multitude, et l'on avait publiquement crié : a Mort au pape, au roi Robert, aux a Florentins, et vive l'empereur i » Mab la catastrophe de Galéazzo réveilla depuis la délianee de ceux qui gouvernaient l'Etat. Craignant ù juste titre la perfldie du monarque allemand, sa cupidité, dont il n'avait déjà donné que trop de preuves, et peutrétre le courroui de FËglise que Ix)uis bravait indignement, ils résolurent, à quelque prix que ce fût, de ne point le recevoir dans la ville» dé* cidés, si on voulait les y contraindre ^ar la force, à appeler à leur secours le duc de Calabre, qui commandait à Florence pour le roi de Naples (1). Mais Louis répugnait à combattre, et voulait entrer pacifiquement dans Pise. U j envoya des ambassadeurs chargés de gagner le peuple par des promesses. La seigneurie refusa de les admettre dans l'enceinte des murs, de peur qu'ils n'exerçassent quelque influence dangereuse sur la multitude. Cet inctd<mt pla« çait la république et le monarque vis-à-vis Tun de Fautre dans une situation fâcheuse» On eut alors recours à Guido des Tarlati d'Ârezzo. Ce prélat était bien vu des Pisans, car un traité d'alliance les unissait ensemble. Il en fut bien accueilli, en effet, et il fit tant par ses paroles, qu'il persuada à la seigneurie d'envoyer de nouveaux ambassadeurs à Louis, répondant sur sa foi de leur sûreté.
{i) GioT. Vill., L X, e. mm* — Uon, Ar«lin., I. Y.
LOUB DE BAVIBB8 BIf rTALIB. M
ûuimcâiii de Sismondi, Albizzo de Yico et Jacopode Cald reçurent cette mission. Us eurent une conférence avec le mo-
naïqiie à Ripafratla, et, après quelques débats, ils lui offrirent une somme de 60,000 llorins à condition qu'il renoncerait à entrer dans la ville. Cette offre aurait été probablement acceptée de Louis, qui cherchait avant tout de l'argent; mais elle ne faisait pas Taffaire de Castruccio Castracani, qui convoitait la souveraineté de Pise, et qui voulait profiter du secours de Louis pour Tobtenir. Cas«* iruccio persuada à ce dernier de ne point accepter la proposition des ambassadeurs pisans ; puis, comme ceux-ci s'en retournaient emportant le refus de Louis, Castruccio, qui avait pris ses mesures, les arrêta au passage du Serchio, et les retint prisonniers pour servir d'otages. Au lieu de ses ambassadeurs, Pise vit arriver à ses portes Tarmée de Louis et de Castruccio, qui la menacèrent d'un siëge (i).
Outré d'indignation et de douleur qu'on eût ainsi abusé de son nom et de sa foi pour commettre une pareille violation du droit des gens, Guide des Tarlati, après avoir vainement réclamé la mise en liberté des envoyés pisans, et reproché au seigneur de Lucques sa perfidie, Guido des " Tarlati abandonna le camp et le parti de Louis de Bavière, revint à Arozzo, le cœur brisé de chagrin, et bourrelé parle remords de s être armé contre TËglise pour n'aboutir qu*à un si cruel affront. A quelques jours de là, il fut atteint d'une maladie dont il mourut à Montenero. A la vérité, Louif et Castruccio réussirent à entrer dans Pise par composition, et à rançonner cette ville à leur gré ; mais cet avantage ne compensa point la perte d'un allié tel que Guido des Tarlati» et l'entier refroidissement pour leur cause de
(1) GioT. ViU., 1. X, c. mm. — Léon. Aretm., 1. V.
S«0 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, liV. V.
presque tous les Gibelins, dont ce- dernier trait complétait l'épouTante(i).
Pendant que ces événements s'accomplissaient en Italie, la cour d'Avignon était en proie aux plus vives inquiétudes. Jean XXII ne pouvait se dissimuler que le prin* cipal motif de Louis de Bavière, en entreprenant une expédition dans la Péninsule, ne fût de se venger du pape, car ce monarque n'avait pas pris la peine de le cacher à Trente. Son esprit était frappé des plus sinistres prévi* sions, que la renommée, qui exagère toujours, venait encore assombrir. Cependant» quand tout semblait le menacer» Jean XXU ne perdit pas un instant courage; jamais il no déploya avec plus d*éclat Ténergie de. son caractère. On remarqua que rien dans sa physionomie ne trahit jamais les appréhensions de son âme. Il s'effor^fait par?^e8 discours de communiquer la confiance à ceux qui Tenvironnaient, leur disant qu'une semblable épreuve tournerait à la gloire de 1 Église, et que rimpiété de ses ennemis serait Tinstrument de leur perte* Dépourvu de moyens humains, carie parti guelfe était abattu, et les forces du légat Bertrand du Poyet incapables de se mesurer avec l'armée allemande, il en appela au ciel et ordonna, par une encyclique envoyée à toute la chrétienté, des prières spéciales pour demander le triomphe de F Église à celui dont la providence dirige les événements (2). En même temps, s'armantde cette autorité que les princes ne dédaignaieiil pas encore impimémtîiU, il lança, le 20 novembre 1327, contre son terrible adversaire, Tanathème qu'il avait jusque-là retenu comme suspendu sur sa tète, dans l'espoir que sa menace suffirait à Teffrayer. Après lui
(1) Léon. Aretin., 1. V.— Glov. Vîll., 1. X, c. miv.
(2) Albert. Mussat., Ludov. Bavar., t. X, p. 778.
LOUIS Và BAVlilKE Elf ITAUB. W
avoir reproché la protection qu'il accordait aux franciscains rebelles, aussi bien qu'à leurs erreurs sur la pauvreté de Jësus-Christ, la faveur qu'il prodiguait encore à Marsile de Padouc et à Jean Jandun, sa complaisance pour les pernicieuses doctrines de ces fils de perdition, le soin qu'il prenait de les divulguer, enfin les diverses citations par lui méprisées, il le déclarait hérétique, le dépouillait de tous ses biens, meubles et immeubles, notamment du comté palatin du Rhin , déliait ses vassaux du serment de fidélité, el (léfeiidait à tOLit lidèlc, quelleque lut sa dignité, de communiquer avec lui (1).
Cette sentence suprême produisit sur les peuples Teifet ordinaire des censures de l'Ëglise à cette époque. Tous ceux que la nécessité ou la paSiNi^n n'attachait point au monarque bavarois conçurent de plus en plus de Téloi» gnement pour un prince condamné et réprouvé. Quant à Louis, trop aveugle par la haine et les discours de ses conseillers pervers, cette sentence ne fil que T irriter davantage. U s'arrêta deux mois à Pise pour faire de l'argent, car sans cela il lui aurait été impossible d'aller jusqu'à Rome. Une contribution frappée sur le clergé de la ville lui fournit- 20,000 florins, divers expédients lui en procurèrent âOO,000 autres. Muni de ce subside, il quitta enfin une cité qu'il avait presque ruinée, se rendit d'abord à Lucques, où l'appelait Gastruccio, puis de là à Pistoie pour voir Florence de plus près ; enfin, prenant sa route par les Naremmes, suivi de trois mille chevaux et d'un matériel de guerre considérable, il parvint le 2 janvier 1528 à Vit6rbe(2).
Depuis que le roi Robert était devenu sénateur perpé-
(1) Raynald, ann. 4327, n"* 20 et seq.
(2) GioT. Vill., 1. X, c. XLVD. — LeoD. Âret., ilist. florent., 1. V.
362 HlSTOmE DE LA PAPAUTE, UV. V.
tud de Bome^ il avait réussi à 7 faire respécler ami autorité, et, pendant assez longtemps, T administration de ses vicaires n'avait pas été sérieusement troublée. L'année 1320 seulement nous présente deux magistrats, Giordauo di Poncdlo d'Orso et Stefano Coionna, fonctionnant au nom du peuple romain (1), ce qui indiquerait qu'une réaction s'était accomplie contre l'autorité du roi. Toutefois, il est à croire que cet événement n'eut pas de suites ftchenses, puisque nous voyons, Tannée suivante, Ânnibaldo de'Riccardo degli Annii>aidi et Riccardo di Fortebraccio exerçant paisiblement les fonctions sàiatoriales en qualité de
vicaires royaux (2).
Mais, en 1320^ l'instinct turbulent des Romains reprit le dessus. Comme les sénateurs étrangers ignoraient les lois et les coutumes de Borne, l'usage s'était établi de leur adjoindre trois citoyens, qu'on appela d'abord syndics {tyndieet), et plus tard conservateurs (emtervaUfm). La mission de ces magistrats était de protéger les droits el la liberté de la république et de contre-balancer le pouvoir du sénateur (3). Les syndics de Tannée 1526 étaient Stefano Coionna, Poncello et Napoleone de'Fi^li d'Orso. Je* copo Saveili faisait fonctions de sénateur. Tout à coup les trois syndics, poussés sans doute par le peuple, le rassemblent au son de la cloche d'Ara Cœli et se portent à sa tête au Capitole, d'où ils enlèvent Saveili, qui fut heureux de sauver sa vie au prix de sa dignité (4).
Cependant cet acte violent ne renversa pas Tautorité de Bobert. Le peuple ne parait ici avoir été mécontent que
{i) YMe, StorU éifAorn., (• l, p. SSS»
(2) Id., p. 226.
(5) Cortius, Gomméntani de Senata romano, p. 376. (4) Murât*, Fngiaenta Hist. rom. , ap. Antifiuit. medii mfi, t. Ifl, p. «0.
LOUIS DK BAVIËAË IH ITAUS. 38SI
de Savelli, et Romano d'Orso et Riccardo Frangipane qui le refinplaoèrent, agirent comme mandataires du roi de Naples ; mais son pouvoir ne laissa pas que d'en être ébranlé; vX le peuple, sitôt après, en envoyant prier Jean XXU de revenir prendre possession de sa capitale (i), montra qu'il échangerait volontiers la domination du roi ' contre Tautorité immédiate du pape. Jean XXII se plaignit amèrement des discordes intestines qni troublaient le repos de la cité, exhorta les Romains à défendre leur liberté el les droits du souverain pontificat» et promit, mais vce guement, de les visiter (2).
Dan$ toute autre circonstance, cette réponse eût suffi pour calmer le peuple ; mais alors le congrès de Trente et l'arrivée de Louis de Bavière en^Lombardie exaltaient les Gibelins. Ceux de Rome ne cachaient point les sympathies que leur inspirait le monarque allemand* Annibaldo d^li Annibaldi el Pendolfo, comte d'Anguillara , vicaires de Rol)ert, écrivirent eux-mêmes à Jean XXII pour solliciter une promesse plus positive. Us donnaient à entendre au pontife qu'ils étaient débordés par les Gibelins, et que la portion du peuple qui tenait pour l'Église romaine avait besoin que Sa Sainteté vînt soutenir de sa présence son dévouement. Le pape loua le zèle du peuple pour le Sainl-Siége apostolique, l'exhorta à s'opposer coura' geusement aux entreprises de Louis de Bavière; mais, quant à sa visite, il en ajourna plus que jamais l'épo^ que (3). En effet, le parti ^lelfe s'afTaiblissait de jour en jour: chaque pas de Louis de Bavière en Italie fortifiait celui des Gibelins. Ce n'était done point le moment iavo-» nèlê, pour le pape, de se rendre à Rome. Quand le plus
(t) Raynald, ariri. \7y21, 11° 4.
(5) Vitale, p. 255. — Ravnald, aim. 13*27, 4.
(3; Kaynalii, ami. 15^7, u° 5.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTE, UV. V.
puissant de ses ennemis approchait de ses murs, quand la fidélité de ses amis y était si peu sûre, n aurait-ce pas été oomprometlre la Papauté que de s y transporter}
Au reste, dans le temps même que Jean XXn écrivait cette réponse, les événements en justiiiaient la sagesse* Une révolution éclatait à Rome, renversait radministratioa du roi Rob^, expulsait tous les nobles, forçait les deux principaux chefs des Guelfes, Stefano Colonna et Napoleone des Orsini, à chercher un refuge à Avignon, et inaugurait, à la place du régime déchu, un gouvernement de vingt-six délégués, deux par chaque région de la ville, pris dans la classe des agriculteurs et des marchands (1).
U fallait bien que, malgré Tesprit révolutionnaire qui régnait à Rome, rattachement au souyerain pontife fût encore populaire, puisque le premier soin de ce gouvernement fut d'engager Jean XXII à revenir dans sa capitale. Il confia même ce message, pour le rendre plus agréable, h un membre de la noble maison des Orsini, Matlhaec; mais il portait le caractère d'une soumission moins absolue que les précédents* On y disait au souverain pontife, assez clairement, qu'avec lui on était prêt à défendre énergiquement Tautorité pontificale, mais que, s* il restait à Avignon, on pourrait bien se jeter entre les bras de Louis de Bavière. C'était là presque une menace. Jean XXÎI ]a repoussa vivement, s'éleva contre les nouveautés politiques, auxquelles il attribuait les dissensions qui régnaient dans la ville, s'étonna que des fils aussi dévoués que les Romains à la foi catholique et h l'Église eussent la pensée de soutenir les prétentions de l'ennemi de la foi et du persécuteur de rËglise, les exhorta à faire leur devoir, et ne
(I) CHov. VilK, l. X, c. ziz.— Bpist. Joaniiù XXII, ap. Raynald» iim. 4887, s" 7.
LOmS DE BÂVdSBB EN ITALIE. 81»
leur donna aucune espérance d'un reloua prochain en ItaUe(i).
Celle réponse ne Ironya plus à Rome le gouvernement des vingl-six. Né d une émeule, une émeule Tavait renversé à son tour. Sciarra Golonna et Jacopo Savelli, deux Gibelins exaltés, gouvernaient sous le nom de capitaines du peuple, avec un conseil de cinquante-deux députés, ciiiatre par chaque région de la ville. Que ce fût de leur part un acte volontaire ou une démarche exigée par le peuple, ces nouveaux magistrats firent une quatrième tentative pour ramener le pape à Kome. Trois dépulés, Pietro Vajani, Pietro de Magistris et Gozio Gentil, partirent pour Avignon au commencement de juin. Us étaient chargés de remettre à Jean XXII une lettre qui expriiiiaiL les vœux de tous les Romains pour son retour (2), le supplier d'y accéder, lui promettre, à cette condition, une fidélité inébranlable; mais ils devaient ajouter que, s'il refusait leur invitation, ils se verraient lurcés, pour que îa capitale du monde ne perdît pas entièrement sa gloire, à recevoir Louis de Bavière en qualité de seigneur («"S).
II est évident que le but de Sciana, de Savellî et des cinquante-deux était de forcer le pape à exprimer un refus formel, pour pouvoir montrer au peuple qu'il en était abandonné, et l'entraîner ainsi dans le parti de Louis de Bavière. Jean XXll le comprit aisément: aussi sa réponse lut-elle une justification de sa conduite. « Si vous avez un «c ardent d^ir de revoir voire père, dit-il, le nôtre n'est « pas moins vif de nous retrouver au milieu d'enfants a chéris. Mais, pour réaliser ce désir, ni les circonstances et ne sont assez favorables, ni les routes de térre et de mer
(4) RaT&tld, ina. 18317, 6 et 7.
(2) Raynald, vbi supni, n* 9.
(sy AlberL liussat., Ladov. Bavir», p« 771.— Giov. Vill., K X, c xn.
S96 vmm Di LA f APàvri, uv. v.
« asseï sûres» ni Totre cité assez pacifique. » Puis il kar peint rëtat politique de Rome» rappelle les dernières sé*
ditions à la suite desquelles Stefano Colonna, Napoleone des Orsini et tous les nobles avaient été obligés à la fuite^ l'occupation do leurs forteresses par le peuple, la défense qui fermait au roi Robert et à son vicaire l'entrée de la ville, y interdisait la réception de ses lettres, de ses messages, la popularité dont y jouissait Louis de Bavière, ks complots qui s'y tramaient en fiiveur de ce prince* a Re- « mettez, ajoute-t-il, rem étiez toutes choses dans Tordre, a et je me hâterai de retourner près de vous (1). »
Les Gibelins n'attendaient que cette réponse. Ils envoyèrent sur-le-champ des députés à Louis (2). Les Guelfes, de leur coté, traitèrent avecle roi liobert. Ce monarque lit partir son frère, le duc deCalabre, avec mille chevaux» pour tenter de pénétrer dans Rome, tandis qu'un légat. Napoléon des Orsini, venu de Florence , essayerait de négocier; mats les Romains refusèrent à la fois et de, recevoir le duc de Calabre et d'écouter le légat. L'emploi de la force ne • réussit pas (i;iv,intage, et ces deux personnages durent renoncer -à devenir maîtres de la situation (3), Tel était Tétat des choses lorsque Louis arriva à Yiterbe.
Cependant, bien que victorieux, les Gibelins ne dominaient pas tellement l'opinion publique que les cinquantedeux notables ( buani uoinini ) n'eussent à combattre» dans le peuple, une forte opposition à ce que Louis de Bavière fût reçu dans la ville en qualité de seigneur. Et, bien que ce prince campât aux portes,, que Ton n eût aucun moyen de lui résister, on disputait encore si on l'accepterait simplement comme seigneur, ou bien si l'on traiterait avec
(1) Raynaîd. ann. 4327, n*>* iO, ii, 4Î et tS.
(2) Albert. Mussai., Ludov. Bavar., p. 772.
(5) iîiûv. Viii., 1. X, c. xlyii.
LOUIS DB BAVÛBS A ROMS. m
lui. Ce deraier parti était même si fort» qu il prévalut, et ^*on envoja à Viterbe une ambassade solenneUe pour traiter avec le prioce. Mais un stratagème de Seiarra Go-
loima el de Jacopo Savelli rendit cette ambassade inutile. Ces deux capitaines du peuple envoyèrent à Louis des lettres secrètes par lesquelles ils le priaient de ne point prendre au ^éi ieux la mission des ambassadeurs et de se rendre en toute liâte à Rome. Ce dernier n eut pas plutôt lu ces lettres qu'il fit sonn^ les trompettes, leva son eamp, et se mit en marche vers Rome (I).
Parti de Yiterbele mardi 5 janvier 1328, Louis arriva le surlendemain en vue de la capitale du monde dirétien, à la tête de quatre' mille cavaliers, traînant à sa suite une foule d'ecclésiastiques, de prélats, de religieux en révolte contre le Saint-Siège; impur ramas, dit un contemporain, de tout ce qu'il y avait alors d'hérétiques, de schismatiques, dans la efarétienté. Il aurait été inutile de songer à la résistance. Toute opposition de la part des Guelfes se tut donc en présence de la force, et liOuis fut reçu dans la ville pacifiquement et avec honneur. Il alla d'abord se loger au Vatican, y resta quatre jours; il vint ensuite se fixer à Sainte-Marie-Majeure. Le lundi suivant, 11 janvier, il eoBvoqua le peuple au Gapitole. Ses partisans s^y rendirent seuls. Rien ne fut plus dérisoire qu'une pareille assemblée. L'évèque d'EUora, prélat excommunié, y prit la pmle, et, eoinme s'il eût eu devant lui le peuple romain tout entier, il le remercia, au nom de son maître, de Thon* neur qu'il lui faisait; puis il protesta (|ne son intention était de maintenir le bon état. De bruyantes acclamations oou?rifent le discours du prélat. De tous côtés partirent les cris de : a Vive notre seigneur I vive le roi des Romains ! r*
(i) UU>v. Vm., 1. X, c. un.
S66 HISTOIRE DE LA PAPAUti, UV. V.
On proclama Louis sénateur et capitaine du peuple pour une année, et la cérémonie de son couronnement fut fixée au dimanche suivant. Mais» au milieu de cet enthousiasme apprêté, l'attitude morne des gens de bien produisait un contraste bien fait pour en montrer la vanité. Un grand nombre de catholiques, de clercs, de religieux, dése^ talent la ville et son territoire. L'interdit y régnait, le son des cloches n'appelait plus les fidèles à la prière. Partout l'office divin avait cessé, excepté autour do prince, où les scbismatiques se faisaient gloire de braver le pape en célébrant malgré ses défenses. Louis s indigna de ce silence du culte, et donna Tordre à SciarraColonna de contraindre les prêtres catholiques à célébrer; mais tous refusèrent d'obéir, fiien plus, le chanoine qui avait la garde du Saint- Suaire le cacha, de peur' que cette relique sacrée ne fût profanée par les regards impurs des scbismatiques (i).
La cérémonie du couronnement eut lieu le 16. Les chefs gibelips avaient tout préparé pour la rendre brillante. On y surpassa même la pompe accoutumée ; les partisans de l'Empire y firent entendre de longs applaudissements. Mais toutes ces démonstrations ne purent en déguiser la pauvreté. On n'y remarqua point ce concours spontané qui signale les sympathies populaires ou même la curiosité; on n'y vit ni légat, ni aucun représentant de l'autorité pontificale. Tout s'exécuta en présence et par les ordres de quatre syndics nommés par le peuple. La couronne fut imposée à Louis, par Sciarra, au nom des Romains. Castruccio Castracani lui ceignit le glaive de ÏEoh pire. Il reçut ensuite Tonction impériale des mains profanes de Jacopo Albertini, évêque d'Ellora, prélat excommunié. La cérémonie achevée, Louis publia trois décrets
(i) GioY. Vill., 1. X, c. Liu.
LOUIS DE BAVILUE A UOME. 3(;9
dans lesquels il s'engageait» premièrement, à conserver intacte la foi catholique; secondement, à maintenir rhonneur et la liberté du clergé ; Iroisièmeuient, à défendre les veuves et les orphelins. Par cette hjpocrite ostentation de zèle pour la religion jet la justice, Louis réussit un moment à en imposer à la multitude. Mais l'illusion fut courte, et les besoins pécuniaires du prince la dissipèrent bientôt. Pour subvenir aux nécessités les plus pressantes, il se vit obligé de lever une contribution de 30,000 florins; et, quoique les deux tiers de cette somme dussent être payés par le clergé et les juifs, et un tiers seulement par les bourgeois, il s'éleva un mécontentement général (4).
Les spectacles que Louis avait jusque-là Joaucs aux Romains avaient été ou insigniiianis ou ridicules. Mais le4 4 avril éclaira une scène qui devint le signal d'autres scènes plus déplorables. Le peuple avait été convoqué pour ce jour-là sur la place Saint-Pierre. Louis s'y montra revêtu des ornements impériaux, au milieu d'un nombreux cortège de prélats, d'ecclésiastiques, de religieux, déjuges et d'avocats, s'assit sur une estrade élevée, et lu lire un décret portant que tout chrétien convaincu d'hérésie contre Dieu et la majesté impériale devait être puni de mort; que, pour la validité de la sentence, il suffirait d'avoir été jugé et condaiiuié par un juge (quelconque; eiiUn que ce décret, par un effet de rétroactivité inouïe, atteignait les délits déjà commis aussi bien que ceux qui le seraient dans la suite. Ensuite il ordonna à tous les notaires, sous peine de nullité, d'insérer dans leurs actes ces paroles : a Fait pendant le règne de Texcellent et magnilique sei* « gneur Louis, empereur des Romains (2). »
(I) Giov. VtlL, 1. X, é. UT et uvi.
(S) Id., L X, c. txvu.
m HISTOIRE m LA PÂPAUT£, UV. V.
On ne tarda pas à cuiiipieiiJre où le nouveau César voulait en venir, et .quelle était la portée cet étrange décret. Le 48 avril, une convocation plus solennelle réunit les. clercs et les laïques de Rome sur la grande place de Saint-Pierre. L'appareil avec lequel Louis se produisit dans cette assemblée fut aussi plus imposant qu'il n'avait encore été. La pourpre impériale éclatait sur ses épaules, la couronne brillait sur sa téte, sa main droite tenait le sceptre du monde. Dans ce costume, il monta sur un magniUque trône, assez élevé pour être aperçu de tous. Antour du trône se pressait une foule de prélats, d'ecclésiastiques, de barons et de soldais en armes. Quand le prince se fut assis, il imposa silence à la multitude, et un reli- ^eux augustin, Nicolas Fabriano, cria de toute la force de sa voix : « Y a-t-il ici quelque chargé de pouvoir qui « veuille prendre la défense du prêtre Jacques de Cahors, « qui se fait appeler le pape Jean XXU? » On répéta cet appel trois fois, et, personne n'y ayant répondu» un abbé allemand, dont l'éloquence jouissait de quelque réputation, prononça un discours préparé sur ce texte ; 'H(BC dm boni nmtii (voici le jour de la bonne nouvelle). Ce discours fut immédiatement suivi de la lecture d'une sentence dirigée contre le pape. Dans le préambule de cette sentence, Louis protestait que Famour de la gloire du peuple romain et le désir de rendre à ce peuple son antique splendeur, en lui restituant ses chefs spirituels et temporels, lavaient engagé à sortir de TAUemagne, à laisser son royaume et sa famille pour venir à Rome, dans la capitale du monde, dans le centre de la foi catholique. Ce prétentieux, début aboutissait à dire qu'étant à Home, Louis avait appris que Jacques de Gahors, faussement nommé Jean XXII, cet homme de sang, cet hypocrite, ce suppôt de Satan, qu'on pouvait à bon droit appeler rÂntecbrist
LOUIS DE BAYlÈBi; A ROME. m
mystique, ou au moins son précurseur, que Jacques de
Cahors avait voulu transporter de Rome à Avignon les litres du cardinalat, el que l'invincible opposition des cardinaux Favait seule empêché de réaliser ce- coupable dessein; que le même Jacques de Cahors avait ordonné une croisade contre le peuple romain, chose qu'il avait fait savoir aux cinquante-deux recteurs du peuple.
A la suite de ces deux accusations, aussi ridicules que fausses, venait se placer celle d'hérésie, dont ledit Jacques de Cahors s'était maniiestement rendu coupable en publiant deux bulles contre la pauvreté de Jésus-Christ. Ces chefs développés, le ton du réquisitoire s'éleva'it pour dire qu'il appartenait à celui que la Providence avait revêtu dS la dignité impériale d'imposer le joug de la discipline aux têtes superbes, el dene pas souffrir que Thérésie, le blasphème et le schisme, prévalussent dans l'Eglise. Venait après cela la conclusion en conséquence : a I^ous prince, sur les réquisitions des syndics du peuple romain, et du consentement du clergé et du même peuple romain, ainsi que des prélats d'Allemagne et d'Italie, déclarons, prononçons et publions que Jacques de Cahors est hérétique notoire , manifeste, et, partant, déchu de toute puissance, dignité, autorité ecclésiastique, et passible de toutes les peines portées par les lois canoniques et civiles. C'est pourquoi nous le déposons et déclarons déposé du souverain pontificat (1). »
Si Ton pouvait faire abstraction de l'impiété d'une telle procédure, il faut avouer que rien n'était plus risible que de voir une poignée de factieux disposer ainsi de la tiare et de la personne d'un pape. Celle comédie honteuse ne
(1) Joannes MinoriU, ap. Battue, Uîscell., t. iU, p. 515.— Giov. VilK, 1. X, c. Lxvm*
m HISTOIRE DE LÀ PAPAUTÉ, UV. V.
trouva heureusement dans le peuple qu'une froide indif- ' férence {i ), et un trait d*héroisme de Jacopo Golonna, fils deStefano, apprit bientôt à Louis avec quelle indignation les gens sensés l'avaient contemplée.
En eifety quatre jours après, ce jeune seigneur, alors chanoine de Saint4ean-de-Latran, parut fout à coup sur la place Saint-Marcel, suivi de quatre hommes masqués. Là, il déploya la dernière sentence de Jean XXII contre Louis de Bavière, la lut tout entière en présence de plus de mille personnes que la curiosité avait rassemblées. Puis, celte lecture achevée, il éleva la voix et dit : « Le c< clergé de Rome a appris qu'un certain syndic a com- « paru en son nom devant Louis de Bavière, soi-disant tt empereur, et qu'il a proposé divers chefs d'accfisation ce contre le pape Jean XXII. Or, le prétendu syndic n'était c< revêtu d'aucun pouvoir, attendu que les chanoines de c< Sainl-Jecin-de-Latran, de Sainte-Marie-Majeure, et les c< ordres. religieux étaient sortis de Rome, a cause delà a présence des excommuniés, dt que, s'ils y fussent res- <( tés, ils auraient été excommunies eux-mêmes. C'est a pourquoi je proteste contre tout ce qu'a fait Louis de * <c Bavière; je soutiens que le pape Jean XXU est catho- « lique et légitime; que celui qui se dit empmur ne l'est a point, mais est excommunié avec tous ses partisans, et <( je m'offre de prouver ce que j'avance, soit par la raison, a soit par les armes, en lieu neutre. » Après cette courageuse protestation, il alla afficher de sa propre main la sentence du pape à la porte de l'église de Saint-Marcel, sans éprouver la moindre opposition de la part de la foule, immobile d étonnement^ puis il disparut. Louis était à
(1) Dalla delta seiiieiizia le simplice popolo ue fecc grande festa. (Giov, Yill., loc. cit.)
LOUIS DE BàVlÈBE A BOME. 575
SaintrPierre; on courut lui annoncer ce qui se passait sur la place Saint'MarceLFurieuXy il envoya aussitôt des cavaliers pour se saisir de la personne deJacopoColonna; mais celuici, aussi prudent que magnanime, était déjà en sûreté dans Palestrina avec ses compagnons (i). Bientôt il se rendit à Avianon, où le pape lui fit raccueil le plus honorable, et récompensa son iiéroïque témérité par Févêché de Lombès (% ])éjà grand par Tillustration de sa famille, plus grand encore par ses qualités personnelles, Jacopo, entouré des faveurs poiUiiicales, semblait promis aux destinées les plus brillantes; mais une mort prématurée ensevelit dans la tombe tant d'espérances (5).
Le lendeinaiii de Faction du jeune Colonna, Louis de Bavière manda près de lui les sénateurs et les chefs du peuple, et, de concert avec eux, il rendit un décret porlaiil que, désormais, le pape ferait sa résidence à Rome; qu*il ne pourrait jamais s'absenter delà ville plus de trois mois; qu'alors même il ne s en éloignerait pas plus de deux journées de chemin sans la permission du peuple, et que, prié d'y revenir, s'il n'obéissait point après trois sommations légales, il serait incontinent déposé de la dignité papale et remplacé (4). On prétend que ce fut dans cette occasion que Louis osa prononcer la peine de mort contre Jean XXÏI et le roi iiobcrt, comme coupables de lèse-majesté, et les condamna à être brûlés (5). L'histoire nous apprend en effet qu'on brûla un mannequin de paille, représentant le pape, sous le nom de Jacques de Cabors. Hais celte scène burlesque et impie ne fut accomplie qu'a-
(1) Gîov. Vill.fl. X, c. Lxix. ^
(2) De Sade, Mémoires pour ia vie de Pétrarque, 1. 1, p. 148* (5) Le même, t. II, p. 28. x ,
(4j Giov. Vill., 1. X, c. tM.
(5) Albert. Mussat., Ludov. Bavar.^S. ADton., t. III, tit. XXI.
près rélection de Tantipape, par Tantipape lui-même, et dans la ville de Pise (1).
En efTet, Vœuvre de Louis de Bavière n^était point complète. Le pape légilime déposé, il lui restait à le remplacer* Parmi les religieuic qui suivaient ce prince, il s'en trouva un assez hardi pour prétendre au siogc apostolique déclaré vncMiU, ci se poser en m al de Jean XXII. Ce fut un Frère Mineur, nommé Pierre Rainaliuccio de Corbière. Quelques historiens ont fait de Bainalluccio un religieux sage, savant et de bonne vie (^). Mais les plus accrédités ne le peignent point avec des couleurs si brillantes. Selon eux, c'était un homme hypocrite, avare et de mœurs douteuses (5). Ces traits conviennent mieux au personnage qui, dijns cette occurrence, sacrifia la paix de l'Eglise à la stupide ambition de ceindre la tiare. Le 12 mai, une convocation extraordinaire du peuple romain le rassembla dans la grande place de Saint-Pierre. Louis s*y rend revêtu de tous les insignes de la majesté impériale, la couronne en tête, le sceptre h la main, et suivi <fe son cortège accoutumé de prélats, de clercs» de religiefix excommuniés et de barons. Il prend place sur un trône érigé ce jour4à sur les degrés mêmes de Saint-Pierre. La pompe du spectacle avait été augmentée en raison de l'importance de la cérémonie qui devait s'accomplir. Au milieu de cet appareil imposant, on voit tout à coup s'avancer irère Rainaliuccio de Corbière. A son aspect, Louis se lève et invite
(\) Giov. Vilî., 1. X, c. cxxi. — ïmagineni ejus (Joannîs XXII) ligneam combussit. (Avcntlmis, Annales Boiorum, l.Vn, c. xvii.)
(2) Giov. VilL, 1. X, c. Lixni.— Thrith., Chron. Hirsaug, ann. <S27.
(5) Grande hypoc;^. (Mural., Annal. d'Ilalia, ann.#628.) — Alvarés Pelai^e. de Planclu Eccles.. 1. 1, c. xxxvii, dit : Pelrura de Corbaria, quem in urbc cognovi verum hypocritam... decimanlem mentam et aneChum... i'nter mulierculas romanas quasi continue residcntem. — Gonzalo de iUescas, Uist. pontif.; parte, p. 13.
ftAlNALUJCGIO m CORBiSRË, ANTIPAPË. 3T5
le religieux à venir partager sou trône. Ensuite le moine augustin Nicolas Fabriano débite un sermon sur ce texte; Revenus Petrus ad se dmt: Venit angélus Damini ei lifreravit me de mam Herodis et de anmibus factimUm Judmrwin (Pierre, revenu à lui, dit : L'ange du Seigneur est venu, et il nous a délivré de la main d Hérode et de toutes les factions des Juifs). Dans la bouche de Forateur, l'ange lihcrateur était Louis de Bavière, et l'impie Hérode, Jean XXII. Son éloquence s'escrima d'un bout à l'autre sur cette double analogie. Le sennon achevé, ré?êquedeCastello cria par trois fois au peuple: «Voulez-vous « pour pape frère Pierre de Corbière?» A chacune de ces demandes, un certain nombre de voix répondirent : «Nous « ie voulons. » Alors Louis se leva, lit lire par Févéque de Castello le décret de confirmation selon l'antique usage, imposa au nouveau pontife le nom de Nicolas Y, lui mit au doigt l'anneau du pécheur, et le plaça uninstant à sa droite; après quoi tout le cortège entra triomphalement dans l'église de Saint-Pierre, où l'on célébra une messe solennelle qui fut suivie d'un banquet spiendide. Cette cérémonie schismatique n'était pas encore achevée que l'opinion pu* blique l'avait déjà flétrie, et qu'une réprobation générale enveloppait à la fois Louis et son fantôme de pape (1).
Rainalluccio fit ensuite sept cardinaux, savoir : Jacopo Albertini, qu'il nomma évéqae d' Qstie et de Vellètri; l'abbé de Saint-AmbroisedeMilan, qu'il nomma évêque d'Albano; l'augustin Nicolas Fabriano, l'orateur des scènes précédentes, auquel il donua le titre de Saint-Ëusèbe ; Pierre Orînghi, qui reçut celui de Saint-Pierrc-ès-liens ; Boniface, dominicain; Paul de Viterbe, mineur, et Jean d'Arlotlo, âianoine de SaintrPierre. Aucun autre ne voulut accepter
il) Giov. Viil., 1. X, c. Lxxi.
les honteux honneurs de Tantipape; tous rougissaient en
secret de leur tatlentat contre Dieu et la foi catholique. Comme ceux qui acceptèrent avaient été privés de leurs bénéfices par Jean XXU, à cause de leur révolte contre le Saint-Siège, Louis leur vint en aide, et acheva de se ruiner pour leur fournir, ainsi qnh l'antipape, des équipages en rapport avec leur dignité (!)• Étrange contradiction de rhomme avec lui-même ! Quoique ces nouveaux prélats fussent tous parlisans déclarés de la pauvreté, qu'ils soutinssent jusqu'au fanatisme que Jésus-Cbrist et ses apôtres n'avaient rien possédé, ni en particulier, ni en commun, ils voulurent néanmoins avoir de beaux chevaux, des serviteurs en livrée, et une table somptueusement servie. De son côté, Rainalluccio distribua un grand nombre de bénéfices, déclara nulles les collations faites par Jean XXII, et, comme son trésor était vide, il ne craignit jms, pour le remplir, de vendre, au poids de Tor, les privilèges et les bénéfices ecclésiastiques (â).
Cependant, Louis de Bavière avait fait une promenade de quelques jours h Tivoli. 11 reparut dans Uome le 22 mai ; Tantipape et ses cardinaux vinrent le recevoir en grande pompe à SainlnJean-de-Latran, d'où ils se rendirent ensemble à l'église de Saint-Pierre. Là, Louis posa de ses propres mains la barrette d'écarlale sur la tête de Rainalluccio, qui fut immédiatement sacré par Jacopo Albertini. L'antipape, à son tour, jsoaronna Louis, qui crut ainsi se débarrasser du reproche qu'on lui faisait de n'avoir été ni confirmé ni sacré par le pape. Cette cérémonie, non moins ridicule que les précédentes, fut heureusement la dernière dont les schismatiques offrirent le spectacle au
(1) Giov.Vill., l.X, e.Lzn.
(2) Id., loc. cit.
RAnVALLUCGIO DB GORBIEBB, AITTIPAPS. S77
peuple romaiD. Louis par lîl pour Yelletri, laissant à Rome, avec le titre de sénateur, Bainerio délia Faggiuola (i). Ce dernier, fatigué sans doute deroppositionqu'éprouvait rautoritédu ponLife impérial, et ne voyant rien de mieux pour la comprimer que la terreur» fit brûler deux hommes convaincus d'avoir appelé Jean XXII pape légitime, et Rainalluccio intrus (2). Cette circonstance donna lieu à la publication de deux bulles, dans lesquelles Tantipape confirmait la déposition de Jean XXU, privait de leurs bénéfices tous les ecclésiastiques qui tejjaienl pour lui, et menaçait du châtimeut des hérétiques les séculiers qui n'abandonneraient point 'son parti (3).
Louis de Bavière était revenu à Bome ; ses affaires déclinaient sensiblement. L'armée du roi de Naples campait à Ostie; ses hommes d'armes avaient éprouvé un échec entre Todi et Narni; Frédéric de Sicile et les Gibelins» qui lui avaient promis du secours, manquaient à leur parole ; il était sans argent; les contributions dont il frappait la ville de Rome pour en obtenir achevaient de Ty dépopulariser ; les Romains ne déguisaient plus leur aversion pour les étiangers, qui semblaient n'être venus au milieu d'eux que pour boire leur sang. Déjà les Àllch mands étaient insultés et attaqués dans les rues. Sucoombant à la fois a la disette, au mépris et à la haine, Louis comprit qu il était temps de quitter une ville où il n avait plus aucune considération. U envoya dond au commencement d'août à Viterbe son maréchal avec treite cents cavaliers, et le suivit bientôt api ès, traînant après lui son fantôme de pape et sa cour. U arriva le 6 août à Viterbe. Ce fut un moment de réjouissance pour toute la ville que
(1) Vitale, t. I, p. 257.
(2) Giov. Vill., 1. X, c. lxxi?.
(5) Raynald, ann. 1328, n^** 44 et 45.
578 mâïOiiUi; i)£ LA PâPAUT£, liV. V.
le départ de cette tourbe de schismatiques. La populace les poursuivit en tumulte au delà djes portes; elle leur jetait des pierres^ criant à Rainalluccio et à ses cardinaux qu'ils étaient des intrus, des hérétiques, des eiicommuniés, ajoutant : « Mort à l'antipape î vive le Saint-Siége! » On assure que plusieurs de ses gens payèrent de leur vie Tallégresse populaire. Louis était saisi de frayeur et de bonté (1).
La nuit sui vantée, Bertoido Orsim, neveu du cardinal Napoléon des Orsini» entra dans la ville avec ses troupes; Stefano Colonna y vint aussi le lendemain. Tous deux furent proclamés sénateurs (2). Le 8 août, le cardinal Napoléon des Orsini lui-même, à la téte des Guelfes, y fut reçu avec les plus grands honneurs; le peuple criait sur leur passage : « Vive la sainte Église ! vivent notre sainta père le pape et le cardinal légat 1 mort à Pierre de Coi^ ce bière, aux hérétiques et aux patarins ! » La ville étant de la sorte rentrée sous l'obéissance du Saint-Siége, on procéda contre Louis de Bavière et son pape. Pour effacer jusqu'aux vestiges de leur domination, on brûla sur la place du Capitole tous les actes qu'ils avaient faits, tous les privilèges qu'ils avaient accordés. 11 y en eut qui coururent au cimetière où avaient été inhumés les corps des partisans de Louis et de son schisme, et les déterrèrent. La populace, toujours effrénée dans ses vengeances, Insulta ces corps, et, après les avoir indécemment traînés par les rues, les précipita dans le Tibre. Sciarra Colonna et Jacopo Savelli n'évitèrent un pareil traitement que par une prompte fuite (3).
lioois de Bavière, échappé de Rome, erra quelque temps
(1) CKov. Yill., L X, c* Kvi. — Léon. Arelin., l. V.
(2) Yitato, p. S88.
(9 Giov, Vill., 1. X, c. icvi.