‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 21 sur 66 · AFFAIRES DE NAPLES · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE NAPLES

son crédit» et son crédit avait fait la fortune de sa famille. • ATépoquedont il s'agit, les plus belles charges du rojaume étaient entre les mains de son mari et de ses fils. Puissante par ses alliances» par I milueDce qu'exerçaient les siens» elle l'était surtout par Tascendant qu'elle avait pris sur la reine (I). Jeanne écoutait son astucieuse gouvernante comme elle aurait écoulé une mère, et Philippia, qui flattait les caprices de son élève pour servir les passions des courtisans, lui faisait adopter contre son époux les conseils les plus pervers, conseils dans lesquels trempait le Florentin Nicolas Àcciajoli, gouverneur du prince de Tarente, ministre qui racheta plus tard par une sage administration le funeste emploi qu'il faisait alors de ses grands talents (2).

Le malheureux Àndré, en hutte à une cabale aussi puissantOt essayait d'y faire téte avec Tappui d'un Frère Mincur, nommé Piobert, que son père lui avait donné, à son départ de Hongrie, pour gouverneur (3); homme d un caractère inflexible» austère» et toutefois d'un esprit fin> délié , souple, et plus propre à suivre une intrigue de cour qu'on n'aurait pu l'attendre d'un religieux élevé dans l'isolement du cloître. Pétrarque a tracé un portrait hideux de ce moine; il le peint « replet, rubicond» « nu-pieds, téte rase, à moitié couvert d'un nianlcau sale, ce courbé par l'hypocrisie plus que par l'âge» perdu de <x débauches, fier de sa pauvreté et plus encore de l'or « qu'il a amassé, l'emportant par sa cruauté et ses débauci ches sur Denis» AgatUucle etPhalaris.C est un monstre,

{i) Bouche, t. U. p. 568.--Gaufridi, t. I, p. 215. — De Sade, t. U, 1. III, p. 14o et suiv. — Summontc, Hisl. délia cilta e regno di Napoli, in-i», 1675, t. U, 1. lil, p. 425.

(2)DeSade, lieucité, p. 148.

(5) Gostanzo, Bist. del regno di I^apoli, At^iiila» 1582» in-fol., 1. VI, *

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, UV. VII.

« ajoute-t-il, qu'on ne peut voir sans horreur (1). » Il y a beaucoup trop de poésie dans cette peinture pour qu^^elle soit vraie, et Pétrarque lui-même, quelques lignes après, indique assez le jugement qu'on en doit porter. « Je me « suis présenté, dit-il, à cet homme ; il m'a écouté du haut « de sa grandeur; il m'a traité avec une impudence qui c< ne ressemble à rien (2). » Ainsi, le moine Robert s'était rendu coupable d'avoir méconnu le mérite et la renommée du poète, et le poëte s'en est vengé par une caricature* Malheureusement, la foule des historiens a pris le portrait de Pétrarque au sérieux. Mais, quand on étudie les faits avec attention, on trouve dans ie conseiller d'André ou un homme libertin et cruel, ou un ministre despotique , mais un serviteur dévoué à son maître, qui voulait le sauver et qui n'eut pas le bonheur d'y réussir. Il y avait bien encore à Naples un autre personnage qui faisait ses efforts pour arrêter l'injustice; ce personnage était l'évêque de CavailloUy Philippe de Cabassole, un des amis les plus tendrement chéris de Pétrarque, et que le poëtc aimait i\ recevoir dans sa riante et solitaire villa de Yaucluse. L'histoire rend hommage aux talents ainsi qu'au caractère de Tévêque de Cavaillon ; il avait été chancelier sous le dernier règne^ et il exerçait encore les fonctions de cette charge. Son nom figurait en tôte des conseillers de Jeanne, et Robert lui avait spécialement recommandé son royaume (3). Hais les efforts de Philippe de Cahassole se perdaient inutiles; il ne possédait pas la confiance des Hongrois, qui avaient des raisons pour le croire dévoué à la reine, et, d'un autre côté, ses remontrances produisaient peu d'ef-

(t) Petrarch., Fam*, 1. V, ep. nu

{%) là., loc. cit.

(5) Fam., 1. y, ep. m.

Dig'itized by

ÂFPAIBES DE NAPLES. 417

fet sur des esprits aussi corrompus que ceux des princ()s de la cour.

Grâce h Timpuissance des uns et à la licence des autres, le désordre le plus complet régnait à Naples. La nouvelle ne tarda pas d'en être portée à Avignon. Justement irrité qu'on abusât de la jeunesse des souverains pour troubler le royaume, et invoquant les privilèges de suzeraineté qui donnaient au pape T administration de TÉlat dans Je cas de minorité» Clément VI cassa le testament du roi Robert, frappa de nullilc les actes faits par Jeanne depuis la nfiort de son aïeul, et envoya l'ordre au cardinal Aymeric de Ghâtelus, légat en Toscane» de passer à Naples et d'y saisir, au nom du Saint-Siège apostolique, les rênes du gouvernement (1). Forcée de subir la volonté poniiiicaie, la reine ne réclama point; elle accueillit le cardinal airec les honneurs dus à son rang, reçut de lui TinTCStiture du royaume, lui rendit Thommage lige et prêta entre ses mains serment de fidélité à T Église romaine (2). Mais, lorsque ce prélat voulut prendre le maniementdes affaires, il éprouva tant de tracasseries, on opposa une telle résistance à ses volontés, quil sollicita son rappel, quitta Naples avant la fin de l'année 1344, et revint à Avignon porter son mécontentement (3).

Clément, Vi vit avec raison dans les procédés de Jeanne et de son conseil un mépris formel de l'autorité du Saint- Siège, et il allait ordonner une enquête sévère sur leur conduite envers son légat, lorsque le cardinal de Périgord s'interposa. Ce prélat avait reçu de Naples de secrètes instructions. Il représenta au souverain pontife que.» si la

(1) Raynald, ano. 1345, ii« 75 et seq.

(2) Id., ann. 1544, n"* i^ eliS.

(3) Baluze, !' Vita Clemculis VI, p. iiù, el ad uolas, \k 842.

IIS HISTOIRE DE Là PAPAUTÉ, LiV. VU.

reine et son conseil avaient fait essuyer quelques morlifications au cardinal Aynieric, il ne fallait poinl Taltribuer à aucun mépris de 1* autorité apostolique, mais bien au peu clc sympathie qu'avait inspirée Ja personne de ce légat, et, pour le prouver, il ajouta que la reine reverraît avec plaisir l'évéque de Gavaillon, Philippe de Cabassole (i).

Cette explication suffit pour adoucir le pape, qui, laissait là tout projet d'information juridique et cédant au désir réel ou prétendu de la reine, chargea Févêque de Gavaillon, au coaimcncemeiit de 1 année 1345, d'aller remplacer à Naples le cardinal Aymeric* Pour effacer dans l'esprit du pape ce qu'il pouvait y rester d'impression fâcheuse, Jeanne reçut le nouveau légat avec des honneurs extraordinaires. Elle lui envoya, a Senes, le duc de Duras et le comte d'ÀTcllino. Elle-même vint à sa rencontre à son cnlroc dans Naples, et le conduisit jusqu'au Chateaa-Neuf, qui lui fut donné pour logement (2). Cabassole prit, sans aucune opposition» le maniement des affaires* Hais, malgré son habileté et la pureté de ses intentions, soit que la cabale sût dérober à ses regards les intrigues dont le prince André était Tobjet, soit qu'il n'y vît que la noble ambition d*une jeune reine qui voulait être quelque chose dans ses Étals, on ne découvre nulle part que le légat ait travaillé à y mettre un terme ni qu'il ait employé son crédit à la cour d'Avignon pour accélérer le couronnement du jeune prince hongrois. L'administration de Cabassole ne changea donc rien à la position d'André. £lle devenait de plus en plus critique^ et le malheureux prince en était à ce point de servitude et d'impuissance qu'il ne pouvait se

(1) Bouche, Hîst. de Provence, t. I, p. 369.

(2) NosUadamus, iiial. de Provence, in-fol., p. 580.

Diqitized bvC,r>nn\n

La mm élisabetb a mples. m

procurer un habit sans la permission de la reine (I).

Cependant la cour de Hongrie avait éLé renseignée sur ce qui se passait daiis Tintérieur du palais de Naples. On s'y était surtout étonné que le couronnement du prince André éprouvât une si vive opposition, et, comme ce point, dans la situation des affaires, était de la plus haute importance, un voyage de la reine Élisabetb* mère d'André, fut jugé nécessaire pour en accélérer l'accomplissement. La veuve de Gljarles-Robcrt était une princesse de la plus haute considération, et l'on ne doutait pas que sa présence à Naples n'y changeât la face des choses. Élisabetb parât ' donc de Wisgrad au mois de juin de Tannée 1543, et fit son entrée à Naples le 24 juillet. Jeanne, avertie de son arrivéè, sembla s'étudier, par la niagnilicence qu'elle mit dans sa réception, à faire oublier à sa belle-mère ses torts envers son fils. Ëlisabeth ne se plaignit point; mais son premier soin, après avoir pris ses conseils, fut d'envoyer à Avignon une ambassade honorable, composée de six per^ sonnages de la plus haute distinction : c'étaient Nicolas Palatin, Paul, intendant de la maison royale; Thomas Ruff, Thomas Petrowitz, l'évêque de Nitrie etrarchevéquc de Bénévent. Leur mission était d'obtenir de Clément Yl le couronnement du prince André. Le séjour d'Élisabeth à Naples fut de deux mois. Deux mois de contrainte pour Jeanne , c'était un siècle ! Sa dissimulation ne put aller jusqu'à ce terme. Un instant comprimés, ses vices ne tardèrent pas à se faire jour : sa légèreté, son indiscrétion* son peu de foi, le dédain pour son époux (que trahissaient ses manières ), son faste, son insolence, éclatèrent bientôt aux yeux de la grave Ëlisabeth. Celle-ci se permit d'à*

(i) Vix posset sine licentia reginœ unam facere robham. (Domiaici de Gravîna, p. 51»».)

bord des observations douces et amicales, ensuite des réprimandes sévères (1). Biais, voyant que la douceur et la

sévérité trouvaient également le cœur de Jeanne insensible, elle prévit des malheurs pour son iils, et ne déguisa pas son dessein de remmener avec elle en Hongrie (2), sans attendre TefTet de ses négociations à la cour pontificale. Mais, pour prévenir ce coup, (fui aurait eu un fôcheux retentissement, l'impératrice, la duchesse de Duras et plusieurs grands seigneurs de la cour unirent leurs eflbrts. Jeanne elle-même sut trouver, dans cette occasion, des caresses touchantes : la reine céda aux promesses; on répondait de son fils, et elle pht «congé de lui. Infortunée, qui ne savait pas que ceux qui lui promettaient le ' salut du prince étaient précisément les loups qui voulaient Iç dévorer ! Elle n'avait pas quitté la Péninsule que Jeanne, à qui la politique avait imposé jusqu'alors quelque modération envers son époux, donna un libre cours à ses mauvais procédés envers lui, et distribua tous les emplois du gouvernement entre ses conseillers pervers (5).

Il y eut toutefois un moment où ces humiliantes persécutions semblèrent toucher à leur terme. On apprit tout à coup à Naples, vers la fin d'août ^5i5, que le couronnement d'André avait été ordonné par le pape. Après de lon- .gues discussions sur la question de savoir si cette céré- . monie devait être accordée au prince hongrois comme une faveur ou bien comme une justice (4) , les ambassadeurs d'Ëlisabeth avaient fini par l'obtenir à titre de faveur et au

(1) Thwrocz. Chron. Ilungaroram , III" pars, c. iv. — Bontiui, Rerum Hungar. Decûd., 1. X, dec. ii".

(2) Cof^nosccas noquiiiain siuc nurus, cogitavit uUlius pro vita iiiii secum filium suum reportare. (Doroinici de Gravina, p. 555.)

(5) Id., loc. cit.

(4) Lettre de Gieuieui M, ap. Rayoald, aun. -1541), u° SS.

Dig'itized by

Page 1