LE ROI DE HONGRIE
]es frappait à coups de fouet, leur lançait des pierres*
Robert de Cabanes expira avant d*arriver au lieu du supplice; les autres terminèrent leur vie dans les flammes. La Calanaise, vieille et cassée, mourut des douleurs de la question ; on lui arracha le cœur et les entrailles ; sa tête fut exposée sur une des portes de la villo; on în ùla les restes de son cadavre (1). D'autres complices, moins coupables peut-être, furent punis avec moins de rigueur.
Cependant les seigneurs fugitifs avaient porté à Budela nouvelle de la catastrophe d'Avcrsa. Le roi Louis, frère d'André, en écouta le récit avec une sombre douleur. Son premier soin fut d'envoyer au pape des lettres où il accusait le caïklinal de Talleyrand de complicité dans la mort de son frère, se plnignait des lenteurs que la cour romaine avait apportées dans l'affaire du couronnement d'André, lenteurs qui, selon lui, n'avaient pas peu contribué à pré- . parer cet affreux événement ; il demandait, en outre, que justice fût faite ; que le royaume de INaples fut enlevé à Jeanne, et l'administration de l'État confiée à Étienne, waivode de Transylvanie, jusqu'à la majorité de Charles, dont l'éducation devrait être donnée à la reine mère Elisabeth. Clénienl VI répondit aux plaintes amères et à la demande violente de Louis avec cette raison calme qui est le caractère traditionnel des chefs de TÉglise. {Pièmjmtificalives, n"" 5 .) Il trouva de nobles pui ules pour justifier aux yeux du monarque hongrois le cardinal de Périgord, qui pouvait bien s'être laissé égarer un instant par ses sympathies pour ses neveux, mais qui avait le cœur trop haut et trop pur pour se lier avec des assassins. Il prouva que des considéralions de droit national, et non des motifs intéressés,
(l)Doœ. de Grav., p. ItOT.—lstor. Pistol., p. 197. — Bonfini, Rerum Hungaricarum , 1. X, dec. n. — Bouche, Ilist. de Provence, t. U, p. 37i,. ^Hisl. de Jeanne F% c. vi.-*GosUinso, 1. VI, p. 460.
m mSTOIKE DE LA PAPAUTÉ, UV. Vif.
avaient seuls retardé le couroimemcnt d'André. Pour ce qui était d'èter à Jeanne le royaume dont le Saint-Siège lui avait donné Tinvestiture, le pape demandait du temps, faisait observer à Louis que Jeanne, accusée il est vrai, n avait point encore été reconnue coupable, et qu'il y aurait une odieuse violation des règles sacrées de la justice à lui infliger, par prévention, un châtiment qui ne devait être que la conséquence de la vérité juridiquement constatée. Quant à reniant d'André et de Jeanne, le jeune Charlesy le pape ajoutait que révèque de Padoue, Ildebrand, vivait déjà été envoyé àNaples pour veiller sur ses jours et le remettre entre les bras de la reine Élisabelh (1). (Voir les Pièces juUilicalives, n" 3.)
Une réponse aussi modérée ne contenta point Fimpd. tiieux roi de Hongrie; il convoqua auprès de sa personne les barons de son royaume, parut devant eux en habit de deuil, et, déployant à leurs yeux une bannière sur laquelle • était peint un glaive couleur de sang, il appela leur venîgeance à l'appui de la sienne. Dans cette circonstance, les physionomies niàles et sauvages de ces seigneurs exprimèrent l'indignation la plus vive, et, d'une commune voix, ils jurèrent de venger riiumanité et Thonnear de la Hongrie outragés f::;).
Au milieu de cette émotion guerrière de la noblesse . hongroise et de spn chef, tout à coup arrive un message du duc de Duras. Ce prince s'était présenté à la reine Jeanne, en qualité de son beau-frère ; il lui avait demandé en fief le duché de Calabre, apanage de son époux défunt, et cette grâce lui avait été refusée. Irrité de ce refus, il venait prier le roi Louis de se rendre, avec une armée, dans le royaume deNaples, lui promettant de renieltre entre ses
(1) Raynald, anu. 1546, n" o5 et seii.
(2) Ctirou. Ë!ilense, t. XV; p. 424.
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MARIAGE DE JEANNE. m
mains les mmirtriers de son frère. Il se flallait d'obtenir parce moyen» pour prix de son dévouement, le royaume
même dont on lui avait refusé une province (r. Louis, excité par de si puissants motifs, armait sans relâche et combinait, avec Louis de Bavière, une formidable expédition en Italie.
Jeanne, avertie de ces préparatifs, en instruisit son conseil, et lui demanda ce qu il convenait de faire. L'avis unanime fut qu'elle devait repousser l'invasion par la force; et, afin qu'elle ne fût pas livrée seule à elle-même dans des circonstances aussi difficiles, tous, luttant à 1 envi d'adulation, opinèrent pour qu'elle se choisît un époux parmi les princes du sang royal (â). Le choix de Jeanne était lait depuis longtemps : personne ne l'ignorait. Louis, prince de Tarente, avait toujours été le plus aimé de ses courtisans. Compagnon assidu de ses plaisirs du vivant d'André, il était devenu, depuis la mort de ce prince, celui de sa vie hahituelle, et il ne sortait plus du château de 1 OEuf (o). Jeanne épousa donc Louis de Tarente le 20 août i 546, onze mois après la mort d'André ; et, comme si Ton eût pris à tâche de rassembler dans cette union précipitée tous les scandales, elle fut célébrée sans attendre la dispense de consanguinité que Jeanne avait vamemenl demandée jusqu'alors à la cour d'Avignon (4). Jeanne envoya ensuite l'évêque de Tropea porter au roi de Hongrie
(1) Dora, de Grav., p. 564.
(2) Sumrnonte, t. II, 1. lU, p. 427.
(3) Dom. de Grav.. p. 564.
(4) Uist. de Jt'nnno, c. vi, |>. 112. — Rescribimus, quod licet pro oblitiendn dispensatioiie mullotics, et a miiUis magnae aiictorilatis viris nobis fueril suppUcatum ; ni [amen supplicalionem hujusmodi noluimus exaudire, nec ad concedendaia di^pensationem hujusmodi intcndimus pi operare. noc ad ipsam faciendam procedcre, nisi juslie et rationabiles cansîP suaserml. (Ep. démentis VI ad regem Hung., ap. Raynald, ann. 15^41), if 54. >
m niSTOIBB DE LA PAPAUTÉ, L1V. Vil
la tardive expression de sa douleur sur la mort d Ândré* ])rotester dé son innocence à cet égard, etsoUieil^la pro-
teclioa du monarque pour le faible (julaiil qui Im re^lalL L'évéque de ïropea fut mai reçu à la cour de Hongrie, et, pour toute réponse, il ne rapporta à la reine que cette lettre, ianiuusepar son laconisme : «Jeanne, les dérègle- (i. ments de ta vie passée, Ion obstmalion à retenir Taulo- <c rité, la vengeance négligée, ton mariage précipité, tes u excuses, prouvent assez que tues coupable delà mort de a ton époux (l). »
Le trépas imprévu de Louis de Bavière ne fit point reculer le monarque hongrois dans son projet de vengeance. L'improbation du Saint-Siège, qui ne voyait pas sans inquiétude un roi puissant, belliqueux, irrité, se précipiter en conquérant sur Tun de ses fiefs, neTarréta pas davantage. 11 envoya devant lui l'cvèque des cin(| éj^dises, Mcolas Toth, avec deux cents nobles hongrois, bien armés, et un trésor suffisant pour gagner les barons de la Péninsule, enrôler des soldats dans la Romagne et la Marche d^Ancône, et se mit lui-même eu mouvement au commencement de novembre 1547, suivi de mille cavaliers et de dix-huit légions d* infanterie. Il prit sa route le long de l'Adria-* tique, doubla la pointe de ce golfe, en passant par Udine, Padoue, Vicence, Vérone, Modène, Bologne. Excepté à Imola et à Facnza, oïi le comte de Romagne, Hector de Diiifurt, y coniiiiandait pour le pape, ne lui permit pas d'entrer, il fut reçu partout avec honneur et politesse. Comme il annonçait sur son passage que son in* tention n était nullement de troubler la paix de qui que ce
(i) Summonle, t. Il, I. III, p. 427. — Inordinata vita praicedens, retentio potestalis in regno, neglecla vindicla, vir aller susreplus et eicii«;atia subséquent, necis viri tui te probant esse parlicipem et cousorUm. (GoUenuccio, flist. Neapol., 1. V,,p. 417.) — Costaïuo, 1. Yl, p. i^i.
(lONQUàTe ou ROYAUME DR NAPLBS. 1S1
fût» mais seulement d'aller à Naples venger le plus odieux des attentats, les seigneurs des villes ne concevaient au- .cune crainte. Jacopo da Carrara à Padoue, Mastino délia Scala à Vérone, Obizzo d'Esté à IModène, les Pepoli à Bologne, les OrdelafTi à Forli, les Malatesta à lÛmini, les Trinci àFoIigno, semblèrent lutter de courtoisie. Ceux qui ne se trouvtucnt point sur sa route, comme Lucchino Viscoati, les Gonzaga de Mantoue, les Polenta de Ravenne, lui envoyèrent des ambassades pour le complimenter ; il put même recruter dans leurs États des corps de volontaires dont il grossit son armée, déjà formidable (i),
Âu milieu de cette marche, quasi triomphale, le cardi-* nal de Saint-Marc se présenta tout à coup au roi à Foligno, lui ordonna, de la part du SainIrSiége, sous peine d'excommunicatiua, de borner là ses projets de vengeance, donnant pour raison que le pape avait déjà fait bonne justice des meurtriers de son frère ; que, d'ailleurs, le royaume de Naples étant un fief du Saint-Sié<i^c, une entrepose comme la sienne devait élre considérée comme un attentat aux droits de 1 Église. Cette brusque int imation ne déconcerta pas Louis ; il repartit au légat que la justice n'était pas satisfaite lorsque plus de deux cents coupables restaient encore à punir ; que le royaume de Naples lui appartenait par droit de succession, et qu'il saurait, après en avoir fait la conquête, respecter les droits du Saint-Siège ; quant à rexcommuuication, elle l'inquiétait peu, car la justice de sa cause était évidente (2). Le légat ne jugea pas à proposd'insister davantage; peut-être manquaitril à cet éga{d d'instructions suffisantes. Il se retira donc et laissa le monarque hongrois continuer sa marche vers 1^ fron-
(4) GioT. Vill., 1. Xlf, e. Gn.—Bonfini, Rerum HoDj^ar.; 1. X, dec. u.
(2) GioY. Vill., 1. Xll, c. cvi. . •
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Vil.
tières du royaume de Naples. De Foli^no, Louis fit une pointe vers Àscoli» où il passa le Tronto (1), et se dirigea vers TÂbruzze ultérieure. Il arriva à Âquiia la veille de Noël, y célébra cette fête et y séjourna quelque temps, pour annoncer son arrivée au duc de Duras, recevoir les soumissions des comtes de Celano, de Sonto, de Yalentino, de plusieurs autres barons des Abruzzes et y .attendre la réunion des différents corps de troupes qui corapusaient son armée (2).
Cette réunion opérée, il détacha une partie de ses forces, en donna le commandement au comte de Fondi, avec Tordre de pousser une reconnaissance jusque sous les murs delà capitale, afin d'y porter la nouvelle et l'effroi de son arrivée. D'Àquila, Louis vint à Castel-Yecchio, accompagné du comte de Gelano. Le 27 décembre, il fit son entrée à Sermona, qui lui ouvrit ses portes et le reçut en (fualité de seigneur ; de là il se dirigea sur Bruzzano par Sanguinelo et Sarno, Nicolas de Carracciolo et Agnolo di Mapoli essayèrent de résister dans deux forteresses ; ils furent attaqués, vaincus, et leurs forteresses rasées (5).
Dès les premières nouvelles de la marche du roi de Hongrie, Jeanne et son nouvel époux, guidés par les conseils de Nicolas Acciajoli, avaient songé à se mettre en défense, et le prince de Tarenle, prenant lui-même ie commandement des milices du royaume, était venu se poster à Capoue, pour défendre le seul pont qu'il y eût sur le Tulturne, et couvrir la capitale. Parvenu à Bruzzano, le roi apprit, en effet, que le prince de Tarenle occupaitwce pont, et, jugeant qu il lui serait difficile de passer le Vulturne sur ce point, il se contenta d'envoyer le comte de Fondi
(4) BonfiDÎ, Reriim Hungar., loc. cit.
(5) Dom. de Grav., p. 59T.— Giov. Vill., I. XII, c. ex. - (S) GiOT. Till., loc. cît