LIVRE HUITIÈME
SOMMAIRE
Triste état de Rome sous la tyrannie de ses barons. — CoIj di Uienzi entreprend de la délivrer. — Histoire et caractère de cet avcnlunec — Il est envoyé ambassadeur à Avignon. — Sa faveur et sa disgrâce auprès de Clément VI. ~ Il reçoit la charge de notai» de 1« chtmbre apeitolique et retourne à Rome. — Sen débat. Symbole qu'il emploie pour émouvoir lee Romaraa. — Il rêoisil à se Camer un parti.— Révolution qu'il opère. — Fuite de Slefano Colonne. - Riensi «t Domnié tribun et notifie son dlévntion à l'Italie et à ta cour d'Avignon. -~ Ses réformr>s, — !V'tnrf;ue le félicite et le cliante dans ses vers. — Enthousiasme général qu'il inspire. — Vanité do Rit nzi. — Ses faules. — Les barons lui ibnl la guerre. — Leur défaite. — Ses extravagances après la victoire. — Le légat Bertrand de Deux. — Il forme un parti contre le tribun. — Le comte de MiaoTi» bine. — Émeute. — Chute de Rienii.
L attention de Clément Vî aux affaires de Naples avait été partagée, jen 1547, par une révolution inattendue, singulière, révolution dont Rome fnt le théâtre, et dont le but était de changer sa constitution. Après la retraite de Louis de Bavière et l'infâme triomphe que ce monarque avait un instant procuré aux Gibelins et aux Coionna, la ville s'était remise d'elle-même sous lautorité du roi Robert, qui continua à la gouverner par ses vicaires et à y maintenir l'ordre légal, autant que pouvait le permettre l'esprit de fac-, lion qui agitait Taristocratie romaine. L'autorité de Robei^* était fdble; les partis puissants. Fatigué d'en être le jouet, le peuple s'imagina que la domination immédiate du souverain pontife serait plus salutaire à la ville; qu elle y im-
148 HISTOIRE DE U PÂPÀITË, LIY. VlII.
poserait mieux silence aux querelles qui la désolaient; et,
par une lettre envoyée à Avignon, en 1337, il déclara Benoît XII à la fois sénateur, capilaiDe, syndic et défenseur de Rome pour toute la durée de sa vie (i). Le pape accepta, et, dans l'espoir qu'il résisterait plus efficacement au désordre en partageant Tautorilé souveraine entre les Colonna et les Orsini, il nomma, pour le représenter, Matteo deTigli d'Orso et Pietro de Âgapiio Colonna. Hais une émeute, dont il serait malaisé de deviner la cause, força le Capitole» mit en fuite Agapito Colonna, et jeta Matteo en prison. Le peuple nomma ensuite lui-même, |)(>ur les remplacer, Stefano Colonna et Giordano Orsiui (2). Âla vérité, Benoît Xll cassa celte adminislratioa usurpée, et ressaisit son autorité; mais, en 4540, le même attentat se reproduisit avec des circonstances non moins déploraijles. Les deux sénateurs de cette année, Theobaldo di S. Eustachio et Martine Stefaneschi, ayant essayé de s'opposer aux excès de quelques nobles, Bertoido Orsini et Jacopo Savelli assaillirent de nouveau le Gapilole à la tête de leurs gens, et obligèrent ces magistrats à s'enfiiir, après avoir déposé leur dignité (5). On ne voit point que Benoît XII ait protesté contre cette dernière agression; apparemment qu il jugea inutile de le faire. L'autorité du pape était devenue purement nominale. ILy avait bien le vicaire pontilical , qui était ordinairement l'évêque d'Orvieto; mais le rôle actif de cç ministre se renfermuit presque uniquement dans la sphère spirituelle, et, s'il avait quelque mission politique, c'était simplement celle de sur- .vçiller ce qui se passait et d'en rendre compte au pape, réalité, les Romains n'obéissaient à personne.
{i) Vitale, Storia dlplom., 1. 1, p. â48. (9} U., p. 2K4.
09 Id., p. m.
ÉTAT m ROME. 449
Cet état de choses allait toujours s'aggravanl da vantage, et Ton coni^uit aisément quels désordres affreux devaient résulter d'une semblable anarchie. En effet, la force bru* taie était devenue le droit : plus de respect pour les lois, plus de garantie pour les propriétés, plus de sécurité pour les personnes ; on n* entendait parler que de meurtres et de brigandages; les pèlerins qui se rendaient aux tombeaux des saints apôtres étaient dévalisés, les paysans spoliés aux portes de la ville ; on violait les femmes et les jeunes filles ; Tiniquité siégeait dans les tribunaux, l'immoralité dans le sanctuaire, la misère au sein des familles (1).
Le spectacle de cette désorcnnisation sociale réveilla les souvenirs antiques de cette Home, naguère si glorieuse, et alors si profondément abaissée; car il est à remarquer que la résurrection de Tesprit de Tantiquité, en Italie, coïncide précisément avec l'excès de barbarie que nous signalons, 11 y eut des âmes généreuses qui frémirent de contempler la ville éternelle aux mains d'une poignée de tyrans qui s'en disputaient les ruines. Il faut lire, dans Pétrarque (2), comment les grands esprits de l'époque déploraient les malheurs de la reine du monde et en concevaient la restauration. Les idées de grandeur temporelle s'alliant chez eux aux idées de domination spirituelle, ils voulaient que Rome devînt le centre de l'Empire, comme elle éfnît déjà celui de l'Église, et que Tempereur et le pape, réunis désormais dans un majestueux concert, travaillassent à lui rendre la double suprématie qui entrait dans sa destinée (3). Un homme se crut appelé à remplir cette mission <
(1) Fragmenta Historis roBMiUB, ap. Muratori, Aotiquitotes italic» ' :
medii aevi, t. 111, 1. II, c. v.
(2) Oper., r'dil. Basil., t. 111, p. 00.
(5) Petrarch., Rerum Fam., ep. vi. Merveilleuse utopie, belle comme
m HISTOIBE DE U PAPAUTÉ, LIV. VUL
Cet homme était Nicolas Gabrinî, plus connu sous le nom de Cola tii Rienzi ou liienzo, qui n'est qu'un diminutif de Laarenio. Son père exerçait la professioade eabaretier, et sa mère , Magdelaine , était blanchisseuse et partease d'eau (1). Mais T esprit de Cola se trouvait au-dessus de cette condition vulf^^aire. De bonne heure, il s'appliqua à Tétude de la grammaire» de Ja rhétorique, de l'éloqueiiee, et y fit de rapides progrès. Son goût naturel le porta en* suite vers Thisloire, et surtout vers l'histoire de Rome. Tite- Live, Sénèque, Cicéron, Yulère Maxime, tésar, étaient ses auteurs favoris ; il les avait sans cesse dans les mains, et meublait sa mémoire de leurs récits. C*est là qu'il appre» liait à connaître, par leurs belles actions, les personnages illustres des temps antiques. Après quoi il allait chercher leur» noms et leurs titres dans les inseriptions des monuments dont les ruines entouraient déjà la cité papale. Dans Tenthousiasmc que lui inspiraient ces débris glorieux de leur mémoire, il évoquait leurs ombres. Son imagination 8*exaltait à la pensée que les héros avaient jadis foulé ce sol, y avaient empreint la trace de leurs pas; il conversait
un beau rêve de poète ! mais qui n'avait qu*un défaut : celui d*ètre impraticable. En effet, réalisée , elle aurait réduit k Papaulé i la misérable et servile oonditiott du patriareat de Gonstantbople.
(1) L'opinioii que Blenii tirait son origine de Temperew Henri VU ne repose que sur un bruit populaire du temps, et a été abandonnée par tous les historiens graves. — Voir Biend et Borne â son époque, par Félix Paplsncordt, trad. Trançaise de LéonBoré, Paris, 4845, p. 70.— Voir éji^le* mentla Vite di Coladi Rienzo da Zephirino Re, Cesenate, Forli, 1828. Cel auteur a donné à Thisloire de Rienzi, éditée en jargon italien dans les .iidiquités italiennes de Muralori, une forme meilleure. Cette édition est I jvi^use par les notes savantes dont elle est enrichie; mais elle ne dis* 'pense point de recourir au texte plus complet de Muraton, non plus que la chronique publiée par fizovius, au t. XIV de ses Annales, sous le nom <îe Diario cr ms. Vaticano, et qui n*est qu'une tradaetion latine abrégée et assez inexacte de U Yita.
CABÂGTÈBfi m RlfiN^L 181
avec eux comme s ils eussent été vivants; il exprimait le regret de n'avoir pas vécu de leurs jours, et s'écriaiL sou- Tent, au milieu du dégoût que lui causaient l'abaissement de Rome et la triste impuissance de ceux qui la gouver* naient: «Où sonL-ils, les anciens liomains? Leurs vertus, « que sont-elles devenues? (1) »
Or, il arriva qu'à force de voir passer ces grands hommes dans ses souvenirs, il crut qu'il était possible de les faire revivre, et que lui, Rienzi, était në pour réaliser ce prodige. 11 ignorait que la puissance du génie ne va pas jusqu'à tirer un peuple de son tombeau ; il ne voyait pas que les personnages glorifiés par son imagination ne pouvaient plus avoir de vie que dans l'histoire, et (pie, sur les ruiner des monuments de leur civilisation, de leurs mœurs, de leur domination, s'élevaient lentement une autre civilisation, d'autres mœurs, une autre domination. Mais, si Rienzi manquait de puissance pour ressusciter le passé de Rome, il possédait quelque chose de ce qu'il fallait pour y changer le présent, pour devenir un grand révolutionnaire. La nature l'avait doué d'une belle figure, d'un port ûoble et majestueux. Un sourire magique reposait sur ses lèvres ; ses traits mobiles exprimaient les moindres émotions de son âme ; sa voix était forte et sonore ; et Ton sait l'influence dominatrice qu'exercent sur la multitude ces dons extérieurs (2). A ces avantages physiques, Rienzi joi< gnait le talent, rare alors, de rendre ses idées sur-le^hamp avec facilité, d'une manière saisissante et passionnée (3). Il écrivait avec non moins de distinction , et son style bril-
(1) La Vîta, c. i.'Bove sono questi bnoni BomaDi? Dov*è loro somiat giustizia? Poterammi trovare in tempo che questi floriseano?
(2) La Vila, c. i.
(5) Vir facim(iis5;!mns, ad pcmadeodnm «fficax et ad oraSoria prumplu. (Petrarch., Rer. Fam., t. VI, ep. un.)
153 mwm D£ U PAPAUTÉ, UV. VUL
lait surtout par Télégance et la couleur (t). Ajoutons à cela
une audace încrayable de desseins, une hagacité peu commune dans le choix des moyens destines à leui* exécution, de Tastace au besoin, et un art tout particulier de revêtir les vues intéressées de son ambition du manteau du bien public. Mais de grands défauts se mêlaient à ces éminentes qualités, et pouvaient en neutraliser les eûets. Son caractère était inconstant, capricieux, son imagination ro- . roanesque, sa vanité extrême, son jugement faible. Admirateur passionné d'un monde qui n'était plus, il manquait de ces idées positives que donne la pratique du monde réel, ainsi que de cet esprit systématique qui les lie fortement entre elles et les subordonne à un but.
Malgré ses talents reconnus, Ton ne voit pas que Rienzi eût acquis, parmi ses concitoyens, aucune célébrité politique avant Tannée A 344 : à cette époque, il n'avait encore que la icputrition d'un savant antiquaire (i). Mais alors il perdit un frère par un assassinat. Le désir de venger ce meurtre, dont il poursuivait en vain le châtiment, lui inspira ridée de sortir de la vie privée et de délivrer sa pa* trie de l'odieuse tyrannie qui la désolait (5). Une occasion favorable se présenta : les treize notables ou Lannerets qui régissaient les treize quartiers de la cité se disposaient à envoyer à Clément VI une seconde ambassade pour l'engager de nouveau à revenir dans la capitale du monde chrétien, Riemi réussit à se fîùre nommer ambassadeur, et vint à Avignon. (Voir aux Pièeeifjustif,^ ti" 6.) Ce fut là qu'il vit, pour la première fois, Pétrarque ; et l'on conçoit tout ce que durent réciproquement s'inspirer de sympathie ces deux na-
(1) Pctrnrch., Picr. Fnni., l.VI, ep. xm.
(2) Diirio ex ras. Vatic, np. Bzov., n" 4.
(5) Peusa lunga mano vindicarc '1 sangue di suo frate ; pensa luoga mano dirizzare la cittate di Roma maie guidala. (U Yita, c. i.)
AMBASSADE DE RlENZi A AVIGNON. m
tures, également éprises d'amour pour Tantiquité et Rome. Le poëte était alors au comble de la gloire. L'amitié dont il honora Rienzi dut être, pour ce dernier, une brillante dis^ tinclion {i). Il s'en acquit lui-même une autre non moins flatteuse, car, s'il faut en croire son biogi aphe, le discours qu il adressa à Clément VI, au nom du peuple romain, plut si fort à ce pontife, Tun des hommes les plus lettrés de son siècle, qu'il en mandait chaque jour Tauteur au palais pour goûter les cliarmesde sa conversation (2).
La faveur dont il jouissait auprès du royal pontife favo* risait le but que s'était proposé Rienzi en venant à Avignon ; il en proGta. Dans une de ces fréquentes audiences que lui accordait si libéralement Clément YI, îl fit tomber adroitement la conversation sur Télat moral de Rome ; et, avec cette éloquence qui lui était naturelle, il peignit si vivement les injustices, les rapines, les cruautés, les débauches des seigneurs romains et la désorganisation sociale qui en était la suite, que le pontife s émut d' indigna* tion contre ces nouveaux barbares. Mais ici sa hardiesse lui devint funeste. Rienzi avait parlé* en présence du cardinal Giovanni Colonna, et ses plaintes n'avaient pu manquer d'atteindre quelques-uns des membres de la famille de ce prélat.GiovanniGolonna étaittout-puissant : cétaitle Mécène de la cour de Clément YT. C'en fut assez. Dès ce moment, les portes du palais pontilical furent fermées à Cola ; tout son crédit s'évanouit. Délaissé autant qu il avait été naguère rechercfié, il tomba dans une misère si profonde, qu étant devenu malade il fut sur le point de se rendre dans un hôpital (3).
{\) Petrarch., flortatoria, édit. Basil., p. 596.
(2) La Vita , c. i. Molto arnmira papa Clemeiite lo bello stîle de la lingua di Cola; ciasche die vedcrelo vole. (Loc. cit.)
(3) Venue in Unia poTertade, e in tanta infiNrmilade, cbe poca differema
151 niSTOlRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Vlll.
La fortune de Rienzi était modique : il avait brigué la
mission d'ambassadeur dans le but unique d'arriver à la réalisation de ses projets de réforme (1), sans exiger de subvention. Cela explique comment, tombé en disgrâce, il fut réduit à celte détresse, qui paraît d'abord incroyable; mais elle dura peu. La môme main qui l'avait renversé le rétablit; il recouvra la bienveillance du pontife, qui lui accorda de nombreuses faveurs, et le nomma, au mois d'avril 1344, notaire de la chambre apostolique à Rome, dignité lucrative dont les émoluments montaient à 5 florins, par mois, outre la nourriture et d'autres avantages (2).
A quelle époque retourna-t-il à Rome? L'histoire ne le note point. Hais il est à présumer que son séjour à Avignon lie se prolongea pas au delà de Tannée -1344. Nul doute qu ayant déjà formé le plan d'une grande révolution, il n'eût hâte de revenir promptement à Rome en préparer les éléments. I^a situation de cette ville devenait de plus en plus anarchique; plus que jamais l'ordre social y était menacé d'une dissolution complète* L'autorité avait perdu toute considération ; les sénateurs, pris tantôt cbez les Colonna, tantôt chez les Orsini, quelquefois chez tous les deux, avaient assez à faire de maintenir l'équilibre des partis qu'ils représentaient ; le bien public les intéressait peu.
era da gire a lo spedale. (La Vita, c. i.) ^Oiario ex ms« Vaiic, n* 8.
(1) Fer suo procaccio. (La Vita, c. i.)
(2) La Vita, c. i. — De Sade,ciiani le regest. Clément YI, dit que les émoluments de ceUe charge étaient de ë florins par jour. Kous croyons qu'il y a là une erreur : 5 florins par jour auraient fait une somme énorme. Une instruction du roi Robert de Tannée 4334 porte pour les notaires de la chambre : Pro mense florenos auri quinque» libram unam cere per hebdomadam quamiibet, et robbam unam ac victum. (Vitale, Storiadiplom.,
p. S45.) Un semblable traitement était beau pour répoquè.
COlVSmATlON DE KIGNZl. 155
Au milieu de cette indifférence des dépositaires du pouvoir pour tout ce qui regardait le bon ordre, Rienzi osa faire entendre la voix du devoir. Pendant que les puissants, les chiens du Capitolc, comme les appelle son biographe (1), s'abandonnaient à la cruauté, au vol, à la cor* niption, lui, ferme, immobile, exerçait sa charge de notaire apostolique avec probité, désintéressement et justice. Cette courageuse protestation d un seul homme contre la dépravation générale le fit bientôt remarquer de ses concitoyens, et lui acquit une popularité qu'il prenait soin d'accroître en signalant à propos, et avec son éloquence de feu, les rapines, les injustices des grands. Plus ces derniers se rendaient odieux, pins lui-même devenait cher au peuple, qui voyait en lui un ami et un défenseur. Rienzi suivait avec habileté les progrès de l'opinion publiqueen sa faveur, et, au oommencementderannéei347, il se crut assez fort pour tenter un coup d'éclat. Au milieu d'une assemblée où se trouvaient tous les conseillers, il se leva tout ft coup : « Vous êtes de mauvais citoyens, ditce il, vous qui buvez goutte à goutte le san^r du pauvre peua pie, au lieu de le soulager!» Puis, continuanlsur le même ton, il exhorta les officiers et les recteurs à pourvoir sans délai au bon éisii de la cité. Il achevait à peine cette brillante mercuriale, qu'Andreosso des iSormanni, parent des Colonna, lui donna un violent soufflet (2). En môme temps Thomaso Fortifiocca, scribe du sénat, accompagna d'un geste de mépris cette sanglante insulte (5).
Ce fâcheux début ne découragea point Cola ; il n'avait pu étonner les grands, il chercha à agir sur le peuple. La
(1) Cani di CanipidogUo. (La Vita, c. ii.)
(2) DeUili 'ina sonante gotata. (La Vita, c. ii.)
(5) Feceli la coda. Manière grossière de marquer le dédain, et qui se pratiquait eu frappant son bras avec la main. (Zcpbiriuo Ile, p. 24.)
m fllSTOlilE DE lA PAi^AliÉ, LIY. VIU.
manière dont il s'y prit était neuve et attrayante. 0 imar
gina des eniblcmes qu'il lit peindre, tantôt devant le Capitole, tantôt sur les murs du château Saint-Ânge. Le plus remarquable de ces emblèmes représentait un navire démâté, sans voiles, et a demi submergé par les fiots d'une mer irritée. Sur ce navire, paraissait éploréc, les cheveux épars, en habits de deuil, à genoux, les mains croisées sur la poitrine dans l'attitude de la prière, une femme audessus (le laquelle on lisait : Rome. C'élaiL 1 ubjet le plus saillant du tableau. Autour de ce vaisseau en paraissaient quatre autres plus maltraités encore par les flots irrités. Chacun de ces vaisseaux portait une femme gisant sans vie. Le premier de ces navires iigurait Babylone, le second Carihage^ le troisième Troie, le quatrième Jérusalem, avec cette inscription : ce L'injustice de ces villes a causé leur c( perle. Rome a ëléla reine des cités, maintenant le nioa ment de sa ruine approche. » A gauche, s'élevaient deux îles; sur Tune, paraissait une femme dont les traits exprilyuient la honte : c'était Y Italie. Kilo semblait dire à Rome: c< Tu as dépouillé chaque nation de son empire, et main- <x tenant je suis ton unique soeur. j> Sur l'autre île, on voyait les quatre Vertus cardinales, le visage Irisleraenl posé sur leurs mains, et les coudes appuyés sur les genoux ; ces mots sortaient de leurs bouches : c< Toutes les a vertus furent tes compagnes, et voilà que tu es seule « abandonnée au caprice des Ilots. » A droite, sur une troisième île de moindre grandeur, la Foi chrétienne vêtue de blanc, les mains et les yeux tournés vers le ciei, s'écriait : «Père souverain, mon Chef et mon Seigneur, si c( Rome périt, quel sera mon asile?» Toujours à droite, et dans la partie supérieure du tableau, se groupaient sur quatre rangs différentes espèces d'animaux ailés, occupés à souffler sur la mer pour y soulever les tempêtes. On
CONSPIRATION DE mm. 1(7
voyait au premier rang des lions, des loups, des ours, avec cette inscription : « Voilà les puissants barons et les reca leurs coupables ! » On vojait au second des chiens, des pourceaux et des boucs, ayec cette autre inscription : « Voici les mauvais conseillers des nobles. » Le troisième présentait des moutons, des dragons et des renards, et on lisait : ce Voici les mauvais officiers, les juges, les notaire res. » Ënfin, au quatrième rang, se tenaient des lièvres, des chats, des chèvres et des singes, et l'inscription disait : ce Voilà les brigands, les assassins, les corrupteurs, les « spoliateurs du peuple.» Âu-dessus de cette lugubre scène et pour la terminer, se montrait la grande image du Tout- Puissant, déployant sa majesté divine comme au dernier jour ; deux glaives sortaient de sa bouche, et les deux apdtres, Pierre et Paul, se tenaient à ses cdtës, occupés à iléchir son courroux (1).
La foule se pressait, avide et curieuse, devant ces représentations ; leurs symboles mystérieux et sombres, les interprétations qu'en donnait Rienzi, produisaient sur elle une impression profonde. Et ce qu il y a de surprenant, c*est que les nobles, contre lesquels ces emblèmes étaient dirigés, et qui auraient dû y démêler les germes habilement semés d'une révolution, n'y virent d'abord qu'une bouffonnerie amusante, et s'en divertissaient. Us invitaient Rienzi à leur table, Gianni Coionna surtout, et lui faisaient faire des discours dans lesquels le démagogue usait de la plus grande liberté : «c Je deviendrai grand seigneur ou « empereur, leur disait-il, et alors je poursuivrai les ba- « rons, et je ferai pendre les uns et décapiter les auii es. » Ces menaces étaient accueillies avec de grands éclats de rire {% tant on était éloigné de croire qu'elles pussent ja*
[i) La Vila, c. ii.
(a^ Di cio li iNironi crepmoo da le risa.' (La Vita, c iv.)
m msToiRB BB u PAPAirri, uv. vin.
mais èlre réalisées. Pendant ce temps4à, hx&aii continuait d' offrir à la curiosité publique ses peintures S]fmboliques.* II rappela un jour à un autre spectacle. Dans Téglise de Saint-Jean-dc-Latran était encore la table de bronze sur laquelle on voyait gravé le sénatus-consulte par lequel le sénat avait autrefois concédé Tempire à Vespasien. Bienzi fit peindre autour de cette table Timage de la concession du pouvoir suprême faite à cet empereur ; puis il fit élever au milieu de T église un échafaud richement décoré, et invita les grands, les magistrats et les gens du peuple à s'y rendre, pour y entendre un discours. Grand nombre y vinrent; on y remarqua surtout Stefano Colonna et Gianni son fils. Tout à coup Rienii parait» vétu comme un roi de théâtre. De ses épaules tombe un manteau de drap blanc; son cbapeau est garni de couronnes d'or; celle du milieu est divisée par la pointe d'une épée d'argent. Dans cet accoutrement énigmatique, qui excite d'abord la surprise, il commande le silence, et commence un pompeux discours, dans lequel il peint a Rome abattue par terre et ne « pouvant pas même voir la houle de :àa cbute, parce que « l'iniquité de ses citoyens lui a arraché les deux yeux, a c'est-à-dire l'empereur et le papo. )»Puis, ramenant l'atr tcntion de ses auditeurs sur le fait de la concession de 1 empire à Vespasien : «Voyez, dit-il, quel était la splen- <c deur de cet antique sénat qui donnait naguère l'autorité « souveraine 1 » Et il fit lire F inscription gravée sur la table de bronze où étaient renfermés les articles du décret qui avait fait Vespasien empereur. «Voilà, dit-il, quelle a était la majesté du peuple romain, voilà l'autorité qu'il a conférait à ses princes, et voilà ce que nous avons (c perdu I » Puis, haussant la voix, et s avançant sur le bord de l'estrade : «Oui, voilà ce que nous avons perdu par « nos dissensions ; ce sont elles qui causent tous vps mal-
COiNSPIRATION DE RIKNZI. 489
a heurs et tous font négliger la culture de vos champs. c< Ramenez donc la paix au milieu de voua. Je sais que
« beaucoup de gens se moquent de ce que je dis et de ce a que je fais ; mais c'est par envie. Grâce à Dieu, troii* « maladies les rongent : la débauche, la passion du jeu et « la jalousie (i). » Il descendit à ces mots de Testrade, longuement applaudi par tout rauJiloire.
Cet appareil, ce discours, ce spectacle en un mot, moitié grave» moitié plaisant, produisirent un effet immense» que de nouveaux emblèmes ne tardèrent pas à compléter. Les vues politiques du démagogue étaient faciles à pénétrer; chacun les jugeait à sa manière ; mais le plus grand nombreeii désirait raccomplissement. Rienzi ne Tignorait pas, et, donnant plus d'essor à son audace à mesure que sa popularité augmentait, il ne craignait plus d'annoncer publiquement que Theure d'une grande révolution n'était pas éloignée. Au bas d'un de ses emblèmes, il osa écrire ces mots : a Je vois le temps de la justice qui approche, « attendez un peu (2). » Quelques jours après on lut un placard qui portait : a Avant peu les Romains reviendront « à leur bon état ancien. » Ce mot de bon iM devint bientôt proverbial.
Cependant Rienzi ne se liait pas tellement à la laveur populaire qu'il abandonnât au caprice de cette faveur le suGeès de son entreprise. R travaillait sous main à se composer un parti d'hommes sages, dévoués à son système, et sur lesquels il pût compter au besoin* 11 les chercha parmi les marchands et les bourgeois. Quand il en a rallié un nombre suffisant, il les réunit secrètement, s'abouche avec eux, leur communique son plan de gouvernement, et s'as-
(1) Ln Vila, c. m.
(2) Viene (veo) il tempo délia grande giustiûa, tu aspeUa al tempo. (C. IV.)
ieO HISTOIRE DE U PAPAtrré, UV. Mil.
sure de leur approbation. Satisfait de ce début, il les cou- Yoque de nouveau, toujours secrètement, sur le mont
Aventin. Là, inspiré par reffel cpi'il a déjà produit, il s'empare de cette assemblée, lui peint, avec le pathétique de l'éloquence, la misère, la servitude, les dangers de Rome; il l'électrise, lui arrache des larmes, et conclut en exhortant à maintenir la paix et la justice. Son plan est de nouveau adopté. Comme on aurait pu lui demander où étaient ses ressources pécuniaires pour accomplir un projet aussi salutaire, Rîenzi prévient cette demande : « Ne « vous mettez point en peine do l'argent, dit-il, la cham- (( bre apostolique perçoit 100,000 florins sur les feux, « 400,000sur le péage des pontsetla gabelle, 100,000 sur « le sel ; on prendra ces revenus ; le pape ne s'opposera « point à l'emploi que nous en ferons ; car, ne croyez pas « que ce soit avec l'agrément du pape que ^rand nombre « de citoyens s'attaquent aux biens de TÊglise. » Par ce mensonge adroit, Rienzi achève de séduire et d'enflammer l'assemblée. On dresse un acte de cette délibération, et tous jurèrent de coopérer au bon état (1).
La révolution était consommée dans les esprits, il s'agissait de la faire passer dans les faits. L'occasion s'en offrit vers la fin d'avril. Presque tous les barons étaient hors de Rome. Stefano Colonna s'était rendu à Cometo, suivi de la milice urbaine, pour chercher du blé, car la disette régnait dans la ville. Ilienzi, délivré par là de ses adversaires, en proiite. Le premier jour de mai, il fait publier à son de trompe que le lendemain, au signal de la cloche, chacun eût à se rendre, sans armes, au Capitole, pour y travailler au huii élat. Chacun s'y rendit en effet; on s'attendait a jouir de quelque nouveau spectacle. Rienzi fit célébrer,
(1) U ViUi, c. rv.
CO.NSPIRATION DE RIENZl. 161
dans l'église de San Àgnolo in Peschiera, trente messes
en l'honneur du Saint-Esprit, auxquelles il assista depuis minuit jusqu'à neuf heures. Il sortit alors de l'église, la tête nue, mais armé de toutes pièces et accompagné d une foule de jeunes gens qui faisaient retentir Tair de leurs acclama lions. Devant lui, trois conjurés portaient chacun un étendard : le premier, de couleur rouge, était le gonfanon de la liberté; le second, de couleur blanche, était le gonfanon de la justice ; le troisième était le gonfanon de la paix. Il y en avait un quatrième qu'on portait dans une boite, à cause de sa vétusté : c'était le gonfanon de Saint^Georgos. Cent hommes d'armes escortaient ceséten^^ dards pour les défendre.
Cette procession singulière défile au milieu d'une foule immense, attirée par la curiosité ou la sympathie. L'attitude inoffensive de cette foule raffermit Rienzi, dont Fappréhension était d*abordpea déguisée. Le vicaire du pape, Raymond d'Orvieto, marchait a côté de lui, et la vue de ce ministre rassurait ceux qui auraient été tentés de ne voir dans cette démonstration qu un acte séditieux (1).
On se demande ici comment le représentant du pouvoir légitime pouvait ainsi autoriser par sa présence un mouvement qu'il aurait dû réprimer* Sans doute, le premier soin de Cola avait dû 'être de gagner ce personnage à ses vues, et il y avait réussi. Raymond d'Orvieto manquait d'éducation politique, il était excellent canoniste, mais il ignorait l'art par lequel on gouverne les honmies (2). Cela explique comment il avait pu céder aux inspirations du démagogue. Piicnzi avait exercé sur cette nature spéculative et faible l asceudant d'un esprit supérieur.
(1) La Vita, c. v.
(2) Ughelli, llalia sacra.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. VIII.
Arrivé aa bas de l'escalier qui monte au Capitole, il se retourna du côté de la foule assemblée au<<les80us de lui,
et delà, élevant la voix, il parla .ivec son énergie accoutumée de resclavage el de la misère auxquels le peuple romain était abandonné; annonça que le jour de la déli» vrance était enfin venu ; que lui, Rienzi, allait y travailler, et qu'aucun danger, aucun sacrifice n'effrayait celui qui s'était dévoué au salut de Home el au service du souverain pontife (i).Ge discours achevé, il fit lire les articles de la non* Telle constitution destinée à rétablir le bon ordre dans la république. D'aj)i'ès celte constitution, tout homicide était puni de mort ; aucun procès ne devait se prolonger au delà de quinze jours ; aucune maison ne pouvait être renversée pour quelque raison quecef&t; mais, quand elle menaçait ruine, elle devenait propriété de la coin 10 une. Dans chaque quartier on entretenait, aux frais du trésor public, un corps de cent fantassins et de vingt-cinq cavaliers ; l'État se chargeait des veuves et des orphelins ; dans toutes les eaux du territoire romain, el sur toutes les côtes de la mer, des vaisseaux devaient stationner pour la sûreté des communes ; on afToctait aux besoins de la ville les revenus provenaiU du droit de feu, des douanes, du sel et du péage des ponts; on confiait aux mains des chefs du peuple la garde des forteresses, des ponts et des portes de la ville ; aucun baron ne pouvait occuper un fort ; les nobles étaient tenus de veiller à la sûreté des routes; dans tous les quartiers de la ville on établissait des i^reniers toujours remplis de blé pour les besoins de l'État; toutes les places du district de Rome ne devaient plus être occupées que par des soldats pris parmi le peuple romain; la loi du talion était proclamée contre tout ac-
(1) La Vila. c. v.
Digrtized by Googl