RIENZI TRIBUN
casateur qui ne pourrait prouver son accusation (4).
Des acclamations bi uyanles et unanimes accueillirent la leclure de ces articles. Tous, élevant les mains, s'écrièrent que Fauteur de lois si sages méritait de partager la seigneurie de Rome avec le vicaire du pape ; que la double puissance législative et executive devait lui être dévolue. Ici révéque d'Orvieto dut s'apercevoir qu'il n'était que l'ombre de Riénzi ; que l'habile démagogue se couvrait de son nom afin d'exercer lui-même la réalité du pouvoirà Mais rheure était passée de protester ; la révolution accomplie, force était de la subir ; toute opposition se serait brisée contre l'enthousiasme populaire. Dès ce jour, les deux sénateurs, Sciarra Colonna et Giovanni Orsini, furent congédiés du Capitole, et Rienzi data de ce lieu célèbre les actes de son nouveau gouvernement (2).
Stefano Colonna n'avait jamais pu s'imaginer qu'il eût sérieusement à redouter un rival dans cet orateur de la plèbe, ce bouffon loquace qui servait à rainusement de ses festins, et, par suite du peu de cas qu'il en faisait, il avait négligé toute précaution. Son étonnement fut grand' quand il apprit, à Corneto, cet étrange mouvement du peuple en faveur de Rienzi ; il accourut aussitôt pour le réprimer. Mais il avait à peine mis le pied dans son palais, qu'il reçut du nouveau dictateur l'ordre écrit de quitter
(2/ Id., e. VI. -—Du Cerceau (Hist. de la conjaralion de Rienzi), de Sade et Papeocordt, se trompent ici aur les dates. Ils écrivent que cette révolution eut lieu le SO mai ; cela ne peut s'accorder avec le r^it du biographe tel qu'il est édité dans Muratori. Le texte dit formellement que l'appel au peuple eut lieu le premier jour de mai {la prima dU), et la révolution le jour suivant (16 iequmte die). Ces écrivains confondent le jour de la révolution avec celui où Rienxi fut déclaré tribun, et qui fat en effet le 90 mai, jour de la Pentecôte, selon Giovanni Villani, l. XH, c. xc-^flbt Gorlhus.; 1. IX, c. XII.— Gronaca. Sanese, Murât., t. XV. ^
m aiSTOiRË DE LA PAPAUTÉ» UV. VllI.
Rome sur-le-champ. Outré de Tnt pris et d'indignation, Stefano prit cet ordre, le déclara en mille pièces, et dit : « Si « ce fou me fait mettre en colère, je le ferai jeter par les fe- « nêtres du Capitole (1 ) . » Quinze jours avant peut-être, celle menace du chef de la noblesse romaine aurait foudroyé le démagogue; mais alors elleii'élait plus qu une ridicule bravade. Elle n'eut pas plutôt été rapportée à Rienzt, que cdni-cî fit sonner le beffroi du Capitole. Le peuple se rassembla aussitôt pour défendre son cnef en pénj, et l'émeule ne laissa à Stefano Golonna que le temps de sauter sur un cheval et de courir en toute hâte, suivi d'un seul domestique, se mettre en sûreté dans Palestrine. L'heureux démagogue, proiitant avec habilelé de la consternation dont cet acte vigoureux avait frappé la noblesse, envoie surle-champ à tous les barons Tordre de quitter la ville et de se retirer dans leurs châteaux. Ceux-ci obéirent. Maître après cela de Rome, il s d <ura de tous les quartiers, plaça des gardes à la tête des ponts, et, sur sa demande, reçut du peuple les titres de tribun et de libérateur de Rome, titres qu'il parlagea avec le vicaire du pape (2).
Cola préféra ces titres à ceux dont l'ancienne république décorait les grands citoyens qui avaient bien mérité d'elle; ils exprimaient mieux la nature des rapports qui unissaient son nom au nouvel ordre de choses, et puis ils flattaient davantage sa vanité plébéienne. 11 y ajouta lui-même les épithètes de sévère, de démefU et illustre (3). Dans ces dénominations prétentieuses, on voit poindre déjà les symptômes de cette outrccuid mce qui devait plus tard amener la chute de son pouvoir.
(1) La Yita, c vn. Se queslo paao mi ft poco d* ir», io lo faro gettare da la feoestra 4î Campidoglio.
(2) Id., c. va^^Raynald, ami. 1547, »• «. (5) La Vite, c, x.
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RIENZI TRIBUN. m
Au comble de ses vœux, Rieiizi songea à notifier son élévation aux diverses puissances de Tltalie et de TEurope. La renommée, qui grandit toutes choses, avait devance ses courriers ; ils furent partout accueillis avec des honneurs particuliers. On regardait le tribun comme un homme extraordinaire. Son nom était dans toutes les bouches, et les poètes composaient sur lui dés strophes - qui devenaient bientôt populaires (1).
Dans les premiers moments, les nouvelles de Rome avaient inspiré de sérieuses inquiétudes à la cour d'Avignon. L'arrivée du courrier de Cola et de Raymond d'Or* vieto les dissipa ; car les deux tribuns venaient réclamer pour leur dignité la confirmation du souverain pontife. Clément VI était trop habile pour ne pas comprendre que, dans la circonstance présente, il n'avait point à balancer ; il se trouvait heureux qu'on voulût bien soumettre à son approbation un ordre de choses établi sans son consentement. Désavouer eût été périlleux : il reconnut donc la nouvelle constitution dans deux lettres, adressées l'une à son vicaire, l'autre au peuple romain, en Llàmant toutefois le mode irrégulier et révolutionnaire qui l'avait proclamée, et en se réservant le droit d'en décider autrement plus tard s'il le jugeait à. propos. (Voir les Pikes justificatives, n" 7 et 8.) Il congédia ensuite le courrier avec courtoisie et lui donna une boîte, garnie d'argent, sur laquelle étaient gravées les armes de Rome, du pape et du tiîbun Bienzi
Cependant, Rome avait changé de face : la justice y était rendue, le crime poursuivi, les malfaiteurs châtiés sans acception de personne. Les barons, déclarés responsables
(1) U Vita, c. X.
(2) Id., c. z.
166 UISTÛIUE DE LA PAPAUTÉ, LIY. VUL
des scélérats, n^osaient plus en favoriser rimpunité; la sécurité reparaissait dans la ville, les lois avaient repris
JVmpire. Le tribun créa un tribunal auquel jI iluana le nom de chambre de jmùce et de paix (1). On y voyait déployé le gonfanon de Saint-Paul» sur lequel étaient peintes» (l'un cùté, une épée nue, et, de Taulre, une palme, symbole de la vicioirt . Les juges de ce Iribunal furent choisis parmi les plébéiens les plus irréprochables. Leurs fonctions devaient être de pacifier, selon la loi du talion, les diiférends des citoyens. On procédait ainsi : les plaignants, en se présentant à la barre du tribunal, commençaient par promettre de se réconcilier. Après cela, loffensé rendait à l'agresseur injure pour injure, puis tous deux s'embrassaient cordialement, et il n était plus question d'inimitié. L'enthousiasme pour ce mode d'accommodement fut tel, qu'il alla jusqu'au fanatisme. On en cite un exemple qui paraîtrait fabuleux si un témoin oculaire ne l'attestait : un homme, qui avait arraché l'œil à Tunde ses voisins, accourt de lui-même et le premier sur les marches du Capilole ; le blessé paraît, et l'agresseur, à genoux, fondant en larmes, le supplie de lui pardonner et présente le visage; il demande à son tour qu'on le prive d'un œil; l'offensé, ému jusqu'aux larmes, refuse; l'agresseur in- • siste ; il s'établit ainsi pendant quelque temps une lutte de générosité qui se termine par une réconciliation sincère (2). •
Celte justice promple et sévère frappa de terreur le^ voleurs et les assassins. Ceux qui échappaient au glaive de la loi sortaient de Bome et de son , territoire, et allaient chercher un asile bien loin du redoutable tribun. Les
(1) La cist de la giustiiia e de la )>ace. (La Vite, c. u.)
(2) Id., n.
BIENZI TfilBUN. 467
paysans purent cultiver en paix leurs champs, les pèlerins visiter les tombeaux des saints apôtres sans être inquiétés. La joie renaissait de toutes parts à mesure que l^niqnité •disparaissait, et les barons, naguère si indociles et si remuants, se contcntâient de frc^nir en silence. Le seul Giovanni de \ico, seigneur de Yilerbe, osa résister à Rienzi; celui-ci lai déclara la guerre, fit assiéger ses villes, ruiner ses campagnes, et l'obligea de venir lui-même à Rome jurer, sur le corps du Sauveur, une soumission entière au peuple romain, et de rester en otage au Capitule jusqu'à la pleine exécution de ses promesses. Joignant alors la générosité à sa victoire, il investit de nouveau Giovanni de la dignité de préfet et de la seigneurie de Vilerbe, qu'il dut conserver sous la suzeraineté tribunilienne ( i ) .
Ces faits grandirent démesurément la renommée de Rienzi. Pétrarque était à Avignon quand il les apprit. Il se crut arrivé au comble de ses vœux ; l'œuvre du tribun lui
apparaissait comme la restaui alion de cette liberté et de cette puissance romaine qui faisaient Tunique objet de ses désirs, et il prit la plume pour en féliciter son auteur. H l'élève au-dessus des plus grands héros de l'antiquité: a Homme illustre, s'écrie-t-il, aide ta patrie à se relever, a et fais voir au monde ce que peut encore Rome... Ro- €( mulus la fonda, Brutus lui donna la liberté, Camille a releva ses ruines; toi, homme illustre, tu liiis plus que (c Romulus, Brutus et Camille. Romulus environna Rome « naissante de faibles murailles, mais toi tu la protèges a d'un rempart inexpugnable. Brutus ne délivra la liberté « que d'un seul tyran, mais loi tu raiïranchis dlunombraa bles oppresseurs.. Camille releva Rome de ses cendres en<*
(1) La ViU, c. XVI. Cliroii. £&t6nse, p. 439.
les BtSTOIRB BB U PAPAUTÉ, LtV. Vlll.
« core fumantes, mais toi tu la relèves de ruines antiques a et sous lesquelles Tespérance s'était éteinte. Salut donc, . « notre Romulus, notre Brutus, notre Camille! Salut, ô ce restaurateur de la liberté, de la paix et de la conc( corde (4) ! » Pétrarque ne s'en tint pas là ; il voulut célébrer le libérateur de Rome d'une manière plus digne de lui, et, accordant sa lyre au ton le plus sublime, il chanta en son honneur le plus beau de ses canzoni. (Voir l'original de cette ode aux Pièces juUifUatives, n* 9.)
(( Noble esprit, qai gcavemes ce corps où habite, pendant son pèlerinage, un mattre courageux, plein de force et de sagesse, puisque tu as pris dans ta main cette verge glorieuse qui te sert à châtier Rome et à la ramener dans sa voie antique, je m'adresse à toî. AiUeurs, je n'aperçois nulle part un rayon de la vertu éclipsée dans le roond^, et je ne vois personne ayant bonté de mal faire. Je ne sais ce qu'aUiind ni ce que viiiii 1 Italie, qui ne sent point ses propres blessures, la vieille, la lâche el h paresseuse qu'elle est! Dormirat-elle lonjoiirs, el quelqu'un ne vitiidra-t-il pas enfin qui réveille? Mes malus ia saisiraient voloutiers par les cheveux.
< Je n'espère pas que jamais elle soulève sa téle du sein de son indigne sommeil, qiu Iques cris que Von pousse, tant je la vois affaissée, tant elle dort profondément! Mais ce n'est pas sans un destin spécial qu'elle a été conliée à ton bras, qui peut fortement la secouer et la soulever, cette Rome, notre téte. Pose hardiment ta hkhii sur sa véuérable chevelure, sur ses tresses en désordre, et arrache riudifférente du milieu de ia boue. Moi qui, jour. et. nu^t, pleure sa misère, je mets en toi la plus grande part de mon espoir. Si jamais le peuple de Mars doit, pour son propre honneur, ouvrir les yeux, il me semble que tu seras témoin de cette grâce. *
(I) PelrarcJi«> sine titulo, ep. IL
mmi TKiBUK. 169
c Ces vieuK murs qae le monde craint et aime encore, et devant lesquels il tremble quand il se rappelle les temps passés et quMl re* garde en arrière ; ces pierres, que foulèrent autrefois ceux qui ne seront point sans i;luii e (aiit qiu; subsistera le monde; tout ce qu une même ruine enveloppe, tout cela attend de toi la guérison de ses blessures. Grand Scipion, fidèle Brutus, quelle joie pour vous, si déjà le bruit vous est arrivé que votre office est remis à de bonnes mains I Goinme le vieux Fabricius se réjouit en entendant cette nouvelle 1 U dit : « Ha Bome deviendra belle encore ( »
« Si le ciel s'occupe des douleurs de ce monde, les esprits habibitants des demeures célestes dont les corps sont abandonnés sur la terre te supplient de mettre fin aux longues discordes civiles qui ôlent toute confiance au peuple, et font fermer à chacun Tescalier de sa propre maison. Ces maisons, où régnait autrefois tant de piété, sont devenues, pendant la guerre, des cavernes de voleurs, dont la porle n^est fermée qu'aux gens de bien, tandis que les mauvais méditent, inéme contre les statues de marbre, même contre les autels, toutes sortes de violences. Quelle différence et dans les temps et dans les actions des hommes! El I on ne donne plus aucun assaut sans faire retentir les cloches, qui n*oat été élevées si haut dans les airs que pour louer Dieu l
< Des femmes éplorées, une foule sans défense d'enfants en bas âge et de vieillards à qui la vie est devenue* odieuse, des moines
noirs, gris et blancs, toute la multitude des faibles et des malades crie: « Seigneur! Seigneur! viens à notre aidel » et les mendiants effarés te montrent par milliers leurs plaies, dont aurait pitié Annibal lui-même. Si la maison de Dieu t'est chère, maintenant que lu la vois tout embrasée, disperse seulement quelques étincelles, et tu arrêteras tout à coup les. flammes des passions perverses^ et là-haut os célébrera ton nom.
lilSTOinE D£ U PAPAUTÉ, UV. Y.U.
YI
« Les ours, les loups. les lions, les aigles et les serpents, ébran-
lent souvent la grande colonne de marbre, et se nuisent entre eux.
C'est là de quoi gémit la noble doniinalrice qui l a appelé pour extirper les mauvaises plantes qui ne peuvent pas fleurir. Déjà plus de mille ans sont écoulés depuis qu>lle est veuve des grands esprits qui l'ont élevée à son ancien degré de splendeur. Le nouveau peuple oublie, dans son orgueil, le respect qu'il doit à une telle mère. C'est toi qui es son père et son époux; elle attend tout de toi. L'au« tre père, plus haut placé, s'occupe d'antres soins (1).
VU
« Rarement Tinjui icux destin ne traverse pas les grandes entreprises; il s'accorde mai avec les âmes généreuses. Mais, puisqu'il t a ouvert le sentier dans lequel tu es entré, je lui pardonne beaucoup * d autres offenses, car ici du moins il ne se ressemble pas à luimême. Aussi loin que peut atteindre la mémoire du monde, on ne voit pas d'homme à qui le chemin ait été ouvert comme à toi pour rendre son nom immortel. Tu peux, si je ne m'abuse, relever la plus noble monarchie. Quelle gloire quand on dira de toi : « Les autres f Font protégée dans sa jeunesse et dans sa force : celui-ci l'a pré* f servée de la mort dans ses vieux jours I »