PESTE NOIRE. SOI
rir vingt-trois millions huit cent quaranle mille personnes en Asie, sans comprendre dans cette évaluation les treize millions de Tempire chinois (t). À Pise, il y eut d'abord deux cents, puis trois cents, puis quatre cents, el eriliii jusqu*à cinq cents morts par jour. A Paris, pendant un assez long temps, ou conduisit au cimetière des Innocents chaque jour plus de cinq cents cadayres, et Ton compta cinquante mille morts (2). A Vienne, en Autriche, il y eut jusqu'à seize cents décès par jour. L'épidémie commença au mois de janvier à Avignon, et dura l'espace de sept mois ; or, dans les trois jours seulement qui suivirent le quatrième dimanche de carême, xi mourut quatorze cents personnes ; sept cardinaux succombèrent, et la ville ponti* ficale et le Comtat-Tenaissin virent les funérailles de plus de cent vingt mille victimes du fléau (3). On éprouve de la peine à croire au nombre de ceux qui moururent quand on le trouve dans les monuments historiques de répoque (4), et Ton n'ose presque le citer de crainte de paraître exagéré. Ce nombre dut être immense pourtant, à en juger par l'unanimité des témoignages qui Taffir* ment. La Sicile perdit cinq cent trente mille âmes. En général, la moitié de la population de Tltalie fut victime du Ûéau. En Pologne la quatrième, en Angleterre la dixième partie des habitants seule fut épargnée. On évalue à plus de deux cent mille le nombre des villages et des bourgs qui restèrent sans habitants (5). Des villes
(i) Hecker, p. 28 et seq.
(â) GoDtiD. Huig., in Spicileg., t. III, p. lie.
(3) Ilenrici RebdorlT, p. 4S0.~IsU»rie Pistolesi, t. XI, p. Papou,
de la Pcslo, 1. 1, p. H9.
(4) llist. Corlus., t. XII, 1. IX, p. 926. — Cron. di Bologna, l. XVII, p. 409.— Istorie Pislolesi. t. XI, p. .')24.^fioccac., Decam., prima gior* Data. — Uist. dî Parma, t. XU, p. 746.
{à) Uenrici fiebdorlT, p. 439.
eomnie Marseille (i ) , Trépany (2) demeurèrent 'désertes (5). En France, on compta beaucoup de localités oû de vingt
personnes deux seulement survécurent (^). On Uouva sur rOcéan des vaisseaux errants çà et là, dont les équipages avaient péri jusqu'au dernier homme. On peut dire que jamais lléau n'a laissé dans la mémuire des hommes d'aussi lugubreâ souvenirs (5),
Parmi les victimes illustres qu'il moissonna, nous de* vous citer le cardinal Giovanni Colonna. Ce prince de l'Église faisait un noble usage de sa dignité, de sa fortune et de sa haute influence, en se rendant le protecteur des lettres. Les beaux esprits se réunissaient dans sa maison; ils IrouvnjL'nt à la fuis près de lui cl des ressources que sa libéralité ne refusait jamais, et ces encouragemeuUi généreux dont le talent obscur a besoin pour se montrer à la lumière. Nous lui avons donné le nom de Mécène ; c est, en effet, le litre honorable qu il uiet ita parmi les hommes éminents qui entouraient le royal Clément Vi. La mort du cardinal Colonna produisit une douloureuse sensation et
elle lit lia giaud vide .6).
Celle de Giovanni Yillaui, bien que moins remarquée à
(1) Crou. dt Bologna, p. 409.
(2) Istorie Pistolesi, p. S24. — Chroa. Estense, p. 449,
{JSj MulUe civitates et oppida hac causa pcr munduni desertae iucoiîs foctœ suot. (ChroD. Kegiense» t. XVU , p. 66.) — Ut mult» vill» tl loca multo tempore deserla manerent. (fialuie, Vilae paparnm, 1. 1, p. 518.) — Exbausta monasteria, vaslatiB urbes, pagi denique oolonis orbi lupis et ferîs cessere. (Antiquîtatcs Goslaren&ium, ap. Rer. germ. Script. Heineocii et Leukfeldii, p. â46.}»TnDta vi grassala, ut pagos atque oppida homiiiibQS vacQfl redderet. (Cromer, de Rébus Polonorum, 1. XU, p. SOS.)
(4) Gonlin. Naog., in Spicileg.» t. lU, p. i tO.
(5) Decker, depuis la page 28 jusqu'à la page 37. Ce Mémuire contient les plus savanles recherches qui aient été faites sur ce stgel intéressant.
(6) De Sade, Mémoirej» pour la vie de Pétrarque, t. lll,.p. 8.
GIOVANNI VILUNI. m
1* époque, doit exciter aujourd'hui plus vivement les regrets. Nous avons souvent emprunté des témoignages h cet historien, et quelquefois son autorité nous a servi de guide à travers le dédale des laits. 11 y a delà simplicité et de l'élégance, delà grâce et de la vigueur/un incontestable talent de narrer dans sa chronique, qui commence à la dispersion des hommes pour finir en 1548, époque de sa mort« L'enfance de la langue italienne prête à son style quelque chose de cette harmonie, de cette naïveté qui nous clianneiit dans le sire de .îoinvilic, et que le chroniqueur florentin, comme le biographe de saint Louis, sait relever par les réflexions d'un bon sens toujours spirituel. La dernière partie de ses annales en est la plus précieuse et la plus intéressante, puisque l'auteur y décrit les événements dont il avait été le témoin. Il existe une difTérence immense entre sa narration et les récits presque barbares des autres chroniqueurs du lenips. Giovanni ne raconte pas seulement les faits, il les juge ; il est en même temps historien et philosophe. C'est le Tite-Live du quatorzième siècle. Malheureusement, il no faut pas toujours se fier à ses témoignages. Qui le croirait? cet homme, en apparence débonnaire, est parfois rancuneux etmalin commeunartiste offensé ; la passion alors l'inspire bien plus que Famoui* de la vérité; sa plume, comme celle de Dante, son compatriote, distille du fiel; il ne craint pas de défigurer par la calomnie les personnages qu'il a voués à sa haine, et pour cela les contes popul.iires même les plus ahsurdes viennent prendre, dans son récit, la place des véritables faits. Esprit détestable qui déshonore le talent en le faisant servir à l'injustice! La chronique de Giovanni fut continuée jusqu'en 4564, par Matteo, son frère. Celui-ci hérita des défauts de Giovanni sans en retenir toutes les qualités. Mais , nonobstant son infériorité, il est encore
m fllSTOlRB DË U PAPAUTÉ, LIV. iX.
de beaucoup supérieur aux historiens de son siècle. Nous eu ferons un grand usage.
Le jubilé séculaire s'ouvrit comme la peste raleutissail un peu ses fureurs. Get.le faveur toute spirituelle, arrivant dans une semblable circonstance, fut, comme autrefois l'arc-en-ciel ajirc^ le déluge, le signe de la réconciliation du ciel avec la terre el une source de consolations pour ceux qu'avait épargnés la maladie. Partout les ûdèles en virent approcher l'époque avec uue joie inexprimable, et chacun s'empressa de la mettre à profit pour le salut de son Ame. La condition obligée pour gagner l'indulgence était de visiter les églises des saints apôtres Pierre et Paul, à Rome. Or, malgré la difficulté des voyages, soit à cause du mauvais état des routes et des dan^jers qu'y couraient les voyageurs de la part des bandits qui les iniestaient, soit à cause des frais énormes qu'exigeaient les moyens de transport, les services réguliers étant encore inconnus, le nombre des pèlerins que la piété conduisit à Rome fut si prodigieux, que tous les historiens l'ont noté comme un fait extraordinaire. A voir les flots de peuple qui se pressaient dans la ville éternelle, on n'aurait point dit qu'une peste de trois ans avait presque fait de l'univers une vaste solitude. Les rues étaient tellement encombrées, que, soit qu'on fùtà pied soit qu'on fût à cheval, on était également entraîné par la foule. Depuis la féte de Noël, époque de Touverture du jubilé, jusqu'au 28 mars, jour où tombait cette année la fête de Pâques, il y eutqin^lquefois jusqu'à un million deux cent mille pcieruis, et jamais moins d'un million. Depuis la féte de Pâques jusqu'à celle de la Pentecôte, le chiffre moyen fut de huit cent mille. Un témioin oculaire rapporte que, le jour où Ton exposa pour la première fois à la vénération des fidèles le saint suaire de la bieulieureuse Véronique, Tafilueuce fui telle, que plusieurs personnes mou-
nirent ëtouffëcs (i). Pendant l'été, les chaleurs et les travaux de la campagne diminuèrent un peu le concours. Mais, vers la fin de Tannée, et à mesure que ie terme de l'indulgence approchait, il redevint aussi considérable qne les premiers jours. Les gens du peuple étaient venus les premiers; ce fut alors au tour des grands seigneurs, des grandes dames. Rien n était plus touchant qne de voir, après un si grand désastre, tous les ordres de la société venir les uns à la suite des autres embrasser les autels du protecteur de TÉglise, et demander grâce au Dieu qui frappe et tjui ^uei it, qui punit et qui pardonne (2). ♦
Pendant les années 1548 et 1549, Tépidémie occupe si exclusivement la scène du monde, que peu d'autres événements y ont trouvé place. L'activité humaine s'était pour ainsi dire arrêtée en présence de cette gigantesque destruclion. Mais, le fléau une fois éloigné, ceUe activité reprit son cours. Alors les domaines de TÉglise, en Italie, attirèrent Tattention de Clément YL L*autorité pontificale s'y trouvait dans les plus tristes conditions. Déjà faiUe avant le pontificat de Benoît XII, elle avait été presque entièrement anéantie sous l'administration uniiiuement spirituelle de ce pape. Les seigneurs auxquels le Saint-Siège avait naguère confié le gouvernement de ses villes s y étaient ren< dus inde] )eiidants ; d'autres avaient eux-mêmes usurpé la. suprême puissance, faute d'être réprimés dans leur ambition. Les Pepoli dominaient à fiologne, les Alidosi à lmoIa« les Manfredi à Faenza, les PoUenta à Ravenne, les Ordélaffi à Forli, les d'Esté à Ferrare, les Malatesla à Rimini, le préfet Giovanni di Vicoà Viterbe; Rome elle-même, quoique revenue un instant à l'obéissance de TÉglise, après la
(I) netiricl RebdoriT Annales, p. 440.
? (2) Malt. Vill., 1. 1, c. Lvu cl seq. — >4acob. Meyerus, Annales fierum Flandrensium, in-fol., 1. XUI*
iii6 UISTOIIE DE U PAPAliTÊ, UV. I\.
chute de Kienzi» était de nouveau retombée dans Taïuu^ chie. L'esprit de révolte régnait de toutes parts (i ).
Mais l'épidémie avait considérablement afraihli ces petits tyrans* Clément VI jugea donc qu'il lui serait facile de remettre sur leur téte Tautorité du Saint-Siège; le jubilé avait d'ailleurs laissé entre ses mains de grandes ressources pécuniaires; il ne lui manquait qu*un homme capable de les employer, et il crut l'avoir trouvé dans Hector de Durfort, son parent, qu'il venait de créer comte de Romagne. De prime abord, il lui conlia quatre cents gendarmes provençaux, lui donna pour maréchal un gentilhomme nommé Rostaing, bardi et vaillant cbevalier, et mita sa disposition un trésor suflisanl pour grossir cette petiteannée et rapprovisionner de tout ce qu'exigeaient les besoins de la guerre. Avec ces gendarmes, cet argent et son maréchal, Durfort quitta la Provence et se dirigea vers ritalie. Il se rendit successivement à Florence el à Pérouse, où il prit à sa solde huit cents cavaliers et mille fantassins de bonnes troupes. Pendant ce temps, les lettres du pape sollicitaient les républiques de la Toscane et iessouvei ains de la Lombardie d'unir leurs eiïorts à ceux du comte de Romagne (2). £n apparence, cette formidable expédition ne semblait menacer que Jean de Hanfredi, seigneur de Faenza, dont la cour d'Avignon avait particulièrement à se plaindre (3) ; mais, dans le secret de sa mission, Durfort avait Tordre d'attaquer tous les autres tyrans ( ). Ceux-ci le devinèrent, el» se rciiiiissant au seigneur de Faenza, se préparèrent tous ensemble à faire tête à l'orage. Depuis quelques années, un Allemand, ap-
- (i) Ex ms. Vatic, ap. Raynald, t. XVI, aan. 1350, n* 6. (2) Matt. VilL» 1. 1, c. Lvm.
(5) Raynald, aon. ISiSO, n* 6.
(4) Cron. di Bologna, t. XVIII, p. 411».
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pelé par ses compatriotes Warner et par les Italiens Guar-
nieri, duc de je ne sais quelle conlrée, s'était lait chef d'une troupe de bandits qu'animaient le goût des aventures, le besoin de la guerre et surtout la soif du butin. Le but de Warner et de ses soldats n'était point de fonder aucun établissement dans la Péninsule, mais uniquement de s'enrichir aux dépens des peuples. Les historiens ont donné le nom dé grande compagnie à cette horde de barbares ; ils nous apprennent aussi que la licence la plus effrénée régnait parmi ce ramas impur d'hommes formés au meurtre et au pillage, et dont le chef, pour inspirer plus d'effroi, prenait le titre à' ennemi de Dieu et de la mMrir corde (l). Les tyrans liguésprirent à leur solde cette bande sauvage (2).
Quant aux républiques de la Toscane, soit qu'elles se déliassent des entreprises du comte de Romagnc, soit qu'elles vissent peu de profit à le seconder, elles ne répondirent point à rappel du pape et gardèrent la neutralité. Les souverains de la Lombardie se montrèrent plus obséquieux et s'empressèrent d'envoyer leurs eonlingents à l'armée pontificale. Hastino délia Scala et les Pepoli fournirent chacun deux cents hommes, le marquis de Ferrare cent. Hais celui (le qui le comte reçut le secours le plus puissant, fut l'archevêque de Milan, Giovanni Yisconti. Ce prélat venait tout récemment de succéder h son frère, Lucchino Visconti, dont l'habileté pendant un règne de douze ans avait prodigieusement étendu les domaines de sa famille. Il domuiait sur seize des plus grandes villes delà Lombardie (o).
Depuis que la maison d'Anjou ne régnait plus à Napics que sur des provinces désolées par l invasion hon-
{]) ïstorie Pistoksi, t. Il, p. 489. — Murat. Annaii (i'iUlia, t, XII, p. 83, (2j ChroQ. Kstcnse, t. XX, p. 456.
(3)Matt.Vm.,l.m,c. u.
m HISTOIRE DE U PAPAUTÉ, UV. IX.
groise et livrées à Tesprit de révolte, la prépondérance» en Italie, ayait passé aux mains dos Yisconti. Or, nul mieux que Tarchevéque n'était capable de l'y maintenir. Hardi, entreprenant, habile à saisir, au profit de son ambition, les moindres circonstances, il était surtoul armé de cette politique égoïste héréditaire chez les Yisconti; politique immorale, qui ne tient compte ni de Thonneur ni de la conscience quand il s'agit de parvenir à un but. Naguère il s'était jetédnns le schisme de Pierre de Corhière, el avait accepté de la main de cet antipape le chapeau de cardinal uniquement pour plaire à Louis de Bavière. Puis, lorsque ce dernier cessa d'être poissant, il s'était bâté d'abandonner le chapeau avec le pontife qui le lui avait envoyé. Bientôt nous le verrons se déclarer renncmi du Saint-Siège, parce que sa cupidité y sera intéressée. Mais, à l'époque dont nous parlons, il crut devoir seconder les projets de Clément VI, et envoya au comte de Romagne cinq cents barbutes ( I ) .
Muni de tous ces secours, Durfort partit d'Imola au commencement de mai el marcha sur Faenza. Son début fut heureux; un avantage qu'il remporta le rendit maître du pont de San-Procolo qui loi ouvrait l'État de Faenza, et il forma incontinent le siège de Salaruolo (2). Mais, quand il avait entre les nuiins les moyens d'arriver au succès parla force, on le vil tout à coup entamer des négociations. Personne ne s'en étonna pourtant ; car les Pepoli, qui étaient l'Âme de ces négociations, s'étai^t acquis par toute l'Italie une telle renommée de sagesse, que l'on trouva tout naturel que le conile de Romagne s'abandonnât à l'inspiration de ses alliés. Mais personne ne prévoyait, à coup sûr, que ce fût là un jeu pour perdre le» Pepoli eux-mêmes.
(4) Halt.Yni.,l. I, c. Lvm.
(5) Id., 1. 1, c. Lvui.— Cron. di Bologoa, t. XYIU, p. 416.
LES PBPOLL m
C'en était un pourtant. Dans le courant des négociations, le comte de Romagne témoigne le désir de voir Jean de PepoG dans son camp; il veut, dit-il, conférer secrètement avec Im sur ijuei(j[ues points relatifs à 1 affaire qui se traite , et lui communiquer des dépêches importantes récemment arrivées d'Avignon. Malgré les représentations de son frère, qui semble entrevoir des embûches cachées sous cette amicale invitation» Jean de Pepoli se rend sans défiance, le 6 juillet, au camp de Salaruolo. 11 y est d'abord accueilli , par Durfort avec toutes les marques de la plus vive sympathie. Mais, au moment où les conférences allaient commencer» les soldats, à un signal du comte de Romagne» se précipitent sur Pepoli, s'assurent de sa personne et remmèneal captif à Imula, où le coinlelui lit dire qu'il ne recouvrerait sa liberté qu'en rendant Bologne; el, sans plus de retard» celui-ci, levant, son camp, marcha vers cette ville avec toute son armée, tandis que Mastino deUa Scala» initié au complot, s'y portait de son côté (1).
Cet acte, qui avait l'air d'une perfidie, fil tort au comte de Romagne dans Topinion publique, et compromit graveiiieiiL l'honneur du Saint-Sié^e. Cependant, si nous en croyons des témoignages d'une grande autorité, les Pepoli méritaient leur sort. Le comte de Romagne aurait découvert que ces seigneurs, tout en paraissant servir la causé de l'Église en leur qualité d'alliés, favorisaient réellement ses ennemis par des négociations sans ; que, de plus, ils cherchaient, par leurs émissaires, à débaucher les soldats pontificaux, et que c'était par leurs intrigues secrètes que les tioupes du duc de Guarnieri étaient venues renforcer les milices de Manfredi(2)^ Vraies ou fausses, ces
(1) MaU.Yill., 1. 1, c. Lxi et Lxu.^Gron. di Bologna, t. XYlli, p. 448.
(2) Rjiynald, aun. 1350, n** 6. '
.lélonies lurent alors énoncées publiquement, et, ce qui est cei^ain, c'est que les Pepoli, à qui Clément YI reprocha plus tard de graves abus d'administration (1), n'avaient rien dans leurs antécédents qui pût les démentir. Par la serait expliquée et même justifiée la conduite du comte de Romagne. Il est vrai que ce seigneur fut accusé, à son tour, d'avoir déjà, avant l'arrestation de Jean de Pepoli, tenté de s'emparer de Bologne au moyen d'une intelligence, et d'avoir donné 50,000 florins à deux traîtres pour assassiner les frères Pepoli ; double complot ' qui fut, dit-on, découvert, et que les complices payèrent de leurs têtes (2). Mais ces faits ne sauraient résister au plus simple exanif ii. En effet, qu'après une telle déloyauté les Pepoli, formés par une longue habitude de la politique à jouer tous les rôles, aient pu, sur les dénégations du comte de Romagne, paraître l'en croire innocent, et dissimuler leur juste ressentiment au point de conserver avec lui la bonne harmonie des rapports , cela se conçoit ; mais que les Pepoli , qu'on représente comme les plus avisés des hommes, aient pu, au mépris des règles les plus communes de la prudence humaine, se remettre seuls et sans déii.ince entre les mains de celui (jii ils savaient être leur ennemi mortel, c'est ce qui est incroyable.
Quoiqu'il en soit, la prise de Jean de Pepoli ne profita point au comte de Romagne. Bientôt une sédition éclata parmi ses soldats mercenaires, qui réclamaient 80,000 florins arriérés de leur solde; et le comte, qni n'était point alors en mesure de faire face à une telle demande, fut obligé de remettre aux mains des séditieux, comme garantie de ses promesses, ce même Pepoli, dont il avait es-
(1) Monitoritim C1«inentis VI, ap. Raynald, ann. 1380,' n** 7. Cron. di Bologna, t. XVIII, p. 417.
B0U)61HB VERDOE AUX ViSGONTÎ. 2ii
péré un iustaiit que la captivité lui ouvrirait T entrée de Bologne (i). Jean de.Pepoli^ devenu le prisonnier des soldats pontificaux, s'accommoda avec eux, promit de leur faire la somme qu'ils réclamaient au comte, paya, 20,000 llorins comptant, donna ses trois fils en otage pour le ^ reste, et recouvra ainsi la liberté (2). Il ne tarda pas d'en faire un usage funeste au comte de Bomagne. Sentant bien qu'il était incapable de résister longtemps aux efforts (le ce général, et ne respirant que vengeance, il courut à Milan offrir Bologne à Tarckevéque, au prix de 200,000 florins; et Yiscontif.aux yeux duquel l'ambilion légitimait ^ tout, Yisconti, qui était l'allié du pape, qui avait des ambassadeurs à Avignon, qui n'ignorait pas que Bologne était une ancienne propriété de l'Église, Yisconti accepta l'offre de Jean de Pepoli, et envoya sur-le-champ son neveu Bernabos prendre en son nom possession de Bologne, malgré les réclamations du peuple, qui s'écriait : Nous ne voulons pas êlre vendus! Noi non vogliam em vmiduti (3) !
Quand la nouvelle de ce honteux marché parvint à la cour pontificale, elle y excita l'indignation la plus vive ;
on se demaridaU qu'est-ce qui serait désormais sacre pour Tambition des Vi^conti, et où s'arrêteraient enfin les envahissements toujours progressifs des seigneurs de Milan. Clément VI crut devoir répondre à cet attentat par • une mesure vigoureuse, et, au mois de décembre 1550, il lança contre l'archevêque et les Pepoli un monitoire dans lequel il réclamait, au nom du Saint-Siège, la restitution de Bologne, fixait un terme pour cette restitution» menaçait des censures ecclésiastiques, si droit n'était pas
(f) Cron. di Bologna, t. XVIII» p. 418.
(2) Id., p. 410.
(5) Id., p. 449 et4S0.— Hatt.ym.^ 1. 1, e. Livm.
Sli fflSTOIRB DB LA PAPAUTÉ, LIY. iX.
fait à cette réclamalion, et citait à son tribunal, pour le 20 janvier 1351, Giovanni Yisconti, ses trois neveux, et les Pepoli, pour qu'ils vinsseiit expliquer leur conduite (1) .
Une menace de censure pour l'archevêque, qui en avait déjà tant méprisé, n'était pas de nature à produire une grande impression sur son esprit : a^ussi Clément Yi son- . gea»t-il à appuyer son monitoîre d'une autorité plus per- '
'suasive, en envoyant en Italie un laternonce chargé d'organiser contre le seigneur de Milan une ligue de toutes les républiques guelfes. L'évêque de Padoue, Ildebrand, était cet intemonce (2). Mais, avant de s'occuper do l'objet de sa mission, il avait Tordre de tenter encore, près de Yisconti, la voie des sommations, fl vint donc à Milan, et, après avoir insisté de nouveau sur la restitution de Bologne, il anuonra à l'archevêque que la volonté du souve-
' rain pontife ét^it qu'il optât entre le sceptre et la crosse ; que cet amalgame qu'il faisait du sacerdoce et de la souveraineté temporelle lit' jumviiit plus être toléré. L'archevêque ne ht, sur le moment, aucune réponse, mais il invita le nonce à se trouver le lendemain matin, après la messe, dans sa cathédrale. Là, devant tout son peuple assemblé, il se fit répéter les sommations pontificales i puis, saisissant d'une main la crosse épiscopale, de l'autre une épée nue, et, se tournant du côté du représentant pontifical : « Allez dire au pape, monseigneur, qu'avec l'une je sau- « rai bien défendre l'autre (5). » •
Celle réponse montrait assez qu'il fallait nécessairement faire trembler l'archevêque pour le rendre traitable; et Clément Yl, à bout de ménagements, lança l'interdit sur
(1) Raynald, ann. im.
(2) Id., ami. 4580, n" 12. — Hatleo VillaDî dit l'évéqae de Feirare.