‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 34 sur 66 · LÉGATION DU CARDINAL ALBORNOZ. 2S · texte numérisé non relu

LÉGATION DU CARDINAL ALBORNOZ. 2S

reux ol procurer le salut des âmes ; anniliiler lés alliances»

confédérations, ligues, fViniiées contre l'Église romaine; forcer à la restitution les usurpateurs et les injustes détenleurs des biens de cette Église ; restaurer son autorité; faire la guerre et la paix (1). Une mission si large signalait autant la grandeur du mal auquel Albornoz devait remédier qu elle prouvait la confiance d'Innocent VI en son légat. I! n'y était fait, il est vrai, qu une assez vague men* tiou du but principal de la légation d' Albornoz, c esl-è-dire du recouvrement des provinces ecclésiastiques occupées par les tyrans ; mais personne alors ne se méprit sur les vraies intentions du pape (2).

Pour mettre le cardinal en mesure d'exécuter un projet aussi important, Innocent YI lui donna beaucoup de pro» messes, mais peu de subsides, cai le trésor pontifical était épuisé, et parmi toutes les puissances de l'Europe solli- . citées de venir au secours de sa détresse pécuniaire, TAllemagne seule répondait à l'appel du Père commun des fidèles (5). Mais la rare capacité d'Albornoz devait suppléer à tout.

Le légat partit pour l'Italie vers la fin du mois d'août de l'année 1353, suivi de qudquestroupes composéesd'aventuriers français, bourguignons, allemands et espagnols, et accompagné de Lopez de Luna, archevêque de Saragosse, et d'Alphonse de Tolède, évéquc de Badajoz, ses amis. Sous sa bannière marchaient doa Gomez Albornoz, son neveu, Fernand Blasco et Garcia Albornoz, ses parents, tous trois vaillants chevaliers, et qui avaient appris l'art de la guerre

(1) Voir cette bulle à la tète du Recueil des constituUons cgidieniies,

in-fo1., Rome, 1545.

(2) MaU. Vill., 1. III, c. Lmiv. — Baluze , Vitx paparom, p. 3^ 341» et 5o8. — Baynald, ex ms. Valir . ad aon. l5o5, n*-!.

(3) Sola Alamaonia solvit subsidium. (Baluze, Vitasj t. I, i^. 34o./

tM HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LfV. iX.

SOUS le grand Alphonse XI (f ). Il arriva à Mikn le 1 4 septembre. Giovanni Yisconti avait trop de perspicacité pour ne pas entrevoir ce que la mission du cardinal renfermait de dangereux pour lui, dont le Snint-Siége avait tant à se plaindre ; mais il était en même temps trop habile politique pour se poser en adversaire des projets de la cour romaine sans avoir attendu les événements. H reçut le cardinal comme s'il eût été le plus fidèle allié du Saint-Sic2re, avec cette politesse qu'il employait à séduire et celte iiiagnilicence par laquelle il savait éblouir (2). Non content de lui envoyer un' brillant cortège, qui raccueîUit à son entrée sur les ten es de Milan, il se porta lui-môme à sa rencontre, avec ses trois neveux, jusqu'à deux milles de la capitale. Pendant trois jours que le légat passa à Milan, toute sa suite fut défrayée aux dépens de Tarehevéque (3) ; rien ne lui'fut refusé, pas même la promesse de coopérer à ses entreprises. Mais, lorsque le cardinal voulut partir, Giovanni Yisconti le détourna adroitement de passer par Bologne» représentant que celte route, courant au milieu de contrées occupées par les ennemis qii'il allait combattre, n'était pas sûre pour lui (4).

Ici Àlbornoz pénétra les défiances de Tarchevéque; maïs il avait besoin, lui aussi, de ne point froisser un tel homme : il respecta donc ses répugnances pour la route de Bologne, et, après lui avoir demandé deux de ses conseillers en garantie de sa bonne volonté, il se dirigea par Pise vers Florence, où il arriva le 9 octobre. Les honneurs qui l'attendaient dans cette capitale de la Toscane forent

(1) Sepulv., 1. I, n" 5. — Lescaie, 1. 1, p. 38 et 39.

(2j Matt. Vi!l., 1. III, c. lxxxiv.

(5) De Sade, Mémoires jiour la vie de Pétrarque, t. III, 1. V, p. 510. (4) Sepulv., 1. 1 , n<»* 6 et 7. — Lescale, 1. I , p. 48. — MaU. Vili., ubi supra.^Bavcffdier, p. 224. .

ROM£ APRÈS LA CilUTË D£ BŒKZI. 255

non inaîiis magnifiques qu'à Milan, mais plus sincères,

car la cause du légat était aussi celle de la republique. Les hal>iUitts de Florence le reçurent au bruit de toutes les eloches, en procession, et sous un dais de soie brodée d'or, porté par quatre nobles citoyens. Des provisions abondantes furent pj-odiguées à sa petite armée, que la seigneurie augmenta de-cent cinquante cavaliers (1). Il ne resta que deux jours à Florence; de là il se rendit à Sienne, où sa présence rallia les difTérents partis à la cause de l'Église, et où il grossit encore sa troupe de nouveaux ren- * forts (2), Ënfm il atteignit Montefiasoone et s'y arrêta pour cil réparer les fortifications, voulant faire de cette ville son point d'appui dans l'expédition qu'il allait organiser.

Les députés de Rome vinrent le trouver à Montefias* oone; ils sollicitaient un accommodement avec le Saint- Siège (3). En effet, plus que jamais la capitale du monde chrétien était le théâtre des factions. Depuis l'expulsion du tribun, elle avait successivement passé par toutes les phases de rinconstance populaire. Le gouyerncment institué par le cardinal Bertrand de Deux s'était promptement usé. Plusieurs autres dont on essaya après lui n'eurent pas un meilleur succès, et tous les brigandages que Rienzi avait détruits reparurent dans la ville.

Cependant le peujde, poussé à bout, s'émeut, et, guidé par des hommes sages, il s'assemble, le lendemain de Noël 1350, dans l'église de Sainte-Marie-Majeure. Après une courte délibération, on conclut que, pour ramener îordre, A faut un chef avec une autorité absolue, et, d'une oofflmune voix, on revêt de cette autorité absolue Jean

(1) Sepulv., 1. 1, 8 et 9.~LescAle, 1. I, p. o2.— MaU. Viil., uU supra.

(2) Sepiilv., 1. 1, n" 10. — Lescale, L 1, p. 54. — Duverdier, p. 224. (5) Matt. Vili., 1. m, c. xci.

Gerroni, simple bourgeois, mats d*uiie grande réputaiion d'intégrité. Ge choix fait, on court au Gapîtole, où domi»

liait Luca Savelli, on le force à cédei la j>laoe au nouveau maître. Eu vaiii les nobles accourent en armes pour arrêter Télan du peuple ; eux-mêmes sont obligés de reconnaître Gerroni, qui prête serment de fidélité au pape entre les mains de son vicaire, Ponzio Perroto (1).

Ce changement, qui s'était opér é en quelques heures et sans effusion de sang, ramena la tranquillité dans la ville. • Mais un ordre de choses calme et régulier parut bientôt beaucoup trop uniforme à un peuple habitué au mouve* ment des partis et aux scènes iiiubiles des révolutions. H aurait fallu aux Romains d'alors un chef énergique et ferme pour les façonner à la discipline, et Gerroni était faible; un chef d'une certaine renommée politique pour conserver au pouvoir sa majesté, et Gerroni n'avait que la renommée de la vertu ; enfin un chef guerrier pour comprimer les factions, et Ccrroni était l'homme de la paix. Sa considération ne tarda pas à décliner. Les nobles, Luca Savelli en téte, le tournèrent en dérision; lui-même sentit qu'il devenait inijiOûMble. Il résigna le pouvoir après l'avoir tenu vingt mois, et s enfuit (2). La retraite de Gerroni rendit aux factions toute leur turbulence; le désordre devint extrême ; les partis se divisèrent, se subdivisèrent. Savelli, Orsini, Colonna, conloiidirent leur haine et leur ambition. On se battit dans Rome, on se battit hors de Rome ; tout fut rempli de carnage (5).

. Tant de confusion ouvrit enfin la porte h un dernier tyran, nommé Francesco Baroncelli. Le !4 septembre, il y eut un nouveau soulèvement. Presque tous les nobles

{i)Matl.Vill., I. Il, c. xLvu.

(2) Papencordl, p. 291.

(5) Mail. Vill.. I. H, c. lxxvuu

fiÛBIE APRES lA GBUTË M RiENa m

étaient hors de la ville, occupés à se faire la guerre : Baroncelli n'avait pas eu de peine à organiser une conjuration. A la tête de Témeute, il s'empare du Capitole, en massacre le gardien, PaoloFrancoKni, et appelle le peuple à la liberté. Le peuple s assemble à sa voix dans l'église d'Âra-Cœli; Baroncelli le captive, le séduit, Tentraîne par une improvisation éloquente, elle peuj^e, à qui Baroncelli retrace son ancien tribun, Taccepte pour dominateur. C'était un iiomme du peuple, qui avait été naguère envoyé de Bienzi à Florence; on le surnommait lo Schiavo (1), et il était écrivain du sénat ('2). Baroncelli revêt aussitôt les insignes de raulorilé suprême, prend le nom île second tribun et de conml auguste de Rome, nomme des magistrats, eierce la justice et ramène quelques instants Tordre légal. Mais, plus inconséquent, plus vain encore que son devancier et son modèle, il passa bien plus vile que lui de la modération du pouvoir aux excès de la tyrannie, et périt dans une émeute populaire (3).

C'était après celte dernière catastrophe que les Romains, las des discordes civiles, se présentaient au cardinal Albornos. Celui-ci les reçut bien, leur accorda raccommodement qu'ils demandaient avec sa protection, à la conliiliun qu'ils feraient cause commune avec lui contre les ennemis de TÉglise (4). Puis, sur Tordre du pape, daté du 24 mars 1354, il institua sénateur pour six mois Guido d'Isola (5). Par un hasard singulier, pendant que

(\) C'est-à-dire l'Esclave.

(2) Papencordt, p. 295.

(3) Malt. Vill., I. II, c. Lxxvni. — Raynald, ann. 1353, n** 5. — Zepliirino Re, p. 274 el scq. Ce dt^ruier fait un tableau aifreux de la tyrannie de Baiuiu'iilii.

(4) MaU.Vill., 1. ni, c. xci.

(5) Matt. Yill., loc. cil. — Baluze, Miscellanea, édit. Mansi, i, lU, l». 157.

258 HiSTOmS M lA PAPAUTi^, UV. IX.

les Romains iuiploraieul la proiactioii du cardinal contre les abus de la puissance trlbiinilienne, ce légat avait près de lui Cola di Rienzi, rbomme même qui avait inauguré cette puissance. CommcMLcel avenUiricr était-il arrivé jusque dans le camp du légat? C est ce qu'il faut raconter.

Après qu'il eut résigné le pouvoir entre les mains du peuple, Rienzi s'était enfui à Givita-Veccbia, dont la forteresse était entre les mains de son neveu ; mais celui-ci s'élant vu dans la nécessité de la rendre, iiicnzi revint à Rome et trouva le moyen de rentrer dans le château Saint- Ânge. De là, il essaya de tenter le peuple par de nouveaux emblèmes : en faisant peindre sur le mur de F église de Sainte-Madeleine un ange avec les armes de Rome, tenant d'une main une croix surmontée d'une colombe, et foulant aux pieds un lion, un dragon, un aspic et un basilic. Le tribun par là annonçait à ses ennmnîs son rétablissement et sa vengeance. Mais Rienzi étant venu voir celte image trouva qu'on Tuyait salie avec de la boue. Perdant aussitôt toute espérance, il quitta Rome pendant la nuit, et se rendit, vers la fin de janvier, auprès du roi de Hongrie (i). C'était kî moment uù ce uioiianjue, vainqueur de Jeanne presque sans combat, devenait maitre du royaume de Naples. 11 dut être d'autant mieux reçu du prince, que la reine vaincue était plus honorablement bgcueillie à Avignon par le pape. Mais il jouit peu de temps d'une si puissante protection ; la peste qui éclata bientôt à Naples ayant forcé le monarque hongrois à déserter sa nouvelle conquête, une fois de retour dans ses États héréditaires, il ne song^ plus à Rienzi ; et celui-ci» après avoir

(1) Fiagnicnla, i. XXII, c. xu. — Papencordt, p. 209. — Chron. Regiense, t. XVIli, p. 66. — Cron. Sanese, id., p. 124. — Rebdorff, p. 459.— Utterœ Clemcntis VI^ ap. Rayaald, ad ann. 1548» n" 10.— Hist. Corlus.» 1. IX, cm.

AVWURES m RIENZL S»

mi quelque temps en divers lieux, s'ennuyant de eette existeDce vagabonde, revint à Rome dans la dernière moitié de l'année 1548. Une chronique contemporaine assure qu'il fui alors rétabli dans sa dignilé de tribun, et jouit d'une plus grande puissance qu'auparavant (1). U serait malaisé d'admettre ce double fait, lorsque tous les autres historiens gardent le silence sur cette prétendue restauration de Rienzi ; mais ce qui ne peut être révoqué en doute, ce dont les lettres du pape au cardinal Ânnibal de Ceccano, successeur de Beid iiid de Deux, font foi, c est que cet aventurier lit jouer tous les ressorts pour recouvrer son ancien titre, et qu'il remplit la ville d'intrigues et de machinations (2).

Le légat ayant fait publier Tordre qu'il avait reçu de rechercher l' ex-tribun pour en faire bonne justice, celui-ci s'enfuit de nouveau. L'histoire le perd de vue pendant toute l'année 4549 (5). Il était allé chercher un asile au Monte-Majella. Cette porLiou des Apennins, la plus gigantesque et la plus sauvage de la chaîne, était dans ce tempslà habitée par une foule de religieux franciscains de la stricte observance, reste de cette fraction rebelle qui s'était séparée de Tordre pour suivre les attraits d'une pauvreté exagérée, et que les anathèmes de Jean XXII avaient frappée avec tant de rigueur. Ces religieux se donnaient le nom de Spirituels, mais on les appelait dans le monde FfoIfteeUes. A ce fanatisme de perfection qui les avait fait condamner par l'Église, les Fratricelles du Monte-Majella

(1) El est trîbuiras qui fugatus fnerAt, restUatua et pol^tîor quam un* qtMiii faerat ente fagam« (Hocsem, p. 510.) Ce chroniqueur confond tini doute les époques. Je m^étonne que Baluse (t. I, p. 887) ait adopté le témoignage si confus d*nocseni.

(S) Raynald, ann. iW» n* IS.

P) Tribunua romanua non comparet. (Hocsem, p. 514.)

joignaient les erreurs de PierreJean d'Olive sur le pré-

teiulu règne de TEspril-Saint par T amour (I), et soupiraient après l'avénenient prochain de celle heureuse domination, qui devait mettre lin à tous les désordres et inaugurer la paix, la concorde et la charité. Rienzi a tracé luiïiH nie un tableau intéressant des mœurs sévères, de la simplicité, des exercices pieux de ces solitaires (2). Les visions des Fratricelles, leur vie exagérée, plurent à son imagination naturellement exaltée, et , passant de Tamour de la gloire au renoncement le plus austère, il se joignit à eux et prit part à tous leurs exercices de pénitence (5).

Mais, après quelques mois de cette vie, un des solitaires, nommé Fra Angelo, personnage en p:rande vénération de sainteté parmi les Fratriceiles, vint 11 trouver, l'appela par son nom, bien que Rienzi ne se fût fiait connaître à personne, lui dit qu'il avait assez vécu dans la solitude, qu'il devait désormais travailler pour le bien général, lui annonça la régénération du monde par r£sprit&iint, ajouta que Tbeure de cette régénération était arrivée, que le Seigneur avait jeté les yeux sur lui pour y travailler de concert avec l'empereur élu, et lui ordonna d'aller ti^ouver Charles IV. Ces dernières paroles effrayèrent un peu Rienzi ; car il avait naguère offensé ce monarque en le citant à son tribunal. Mais Fra Angelo lui montra d'autres prophéties où sa destinée, passée et future se trouvait prédite. Rienzi n'hésita plus, et son ambition, subitement re-

( l) Voir Natalis Alexand., Hist. eccles., t. VII, p. 97.

(2) Voir dans Papcncordt cette pièce, inédile ju$que4é, p. 220.

(3) Gio coine Fratricello, giando pe le moftlagne di Hijella con romid e personne di penîtenn. (Fragmenta, 1. 11, c. xii.) Dans sa lettre à Gharlea IV, Cola dit qu'il passa trente mois parmi ces solitaires (p«r menta friffenta). Il faut qu'il y ait là un mensonge, car il est impossible d'accorder avec cet espace de temps les s^oors que Riemi tt à Bome é plusleort reprises et la date de son voyage à Prague auprès de Charles lY.

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