‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 36 sur 66 · AVENTURES DE M.ML · texte numérisé non relu

AVENTURES DE M.ML

cette incarcération (4). Le souverain pontife fat ravi d'apprendre que ce fils de Bélial, cet homme si funeste à l'Église et tant de fois excommunie, était enfin entre les mains de Tempereur, et il pria le monarque d'aider rarchevjSque à l'empêcher de recouvrer la liberté jusqu'à ce qu'il pût être envoyé à Avignon (2). On obéit, et Rienzi fut transporté dans la forteresse de Raduitz, où on le renferma dans une étroite caverne fermée avec des serrures et des verrous (5). Au mois de juillet de l'année 13ol, Charles l'envoya à Clément VI (4).

Son entrée à Avignon ne répondit guère à la renommée qu'il s'était Acquise, lorsque, au temps de sa gloire, il semblait traiter de puissance à puissance avec Clément VI. « Cet homme, écrit Pétrarque, autrefois tribun redouté, a maintenant le plus malheureux des hommes, a été con- « duit ici comme un captif. Cet homme qui faisait tremc( hier au loin les méchants, qui comblait les gens de bien <( des plus belles espérances, est entré dans la cour romaine « humilié et méprisé ; celui que suivait le peuple romain c< et auquel les plus grands seigneurs d'Italie s*empresc( saient de faire cortège, marchait entre deux satellites. « La plèbe se pressait sur son passage pour voir celui io^i <t elle avait entendu si souvent parler avec admiration. » (Voir aux Pikes jmtifUatwes, n"* 13.) 11 paiiit ainsi devant le pape et essaya de se justifier. Clément VI Técouta froi* dementt puis, pour toute réponse, il le fit conduire en

(1) Misthore, p. 8f0.— tapenoonlt, p. tM,

(2) Raynald, ann. n* «.^Benessii de Weilmil Chron., 1. IV.

(3) Specus nervo tricameratus seris veclibusque pergrandibus communitiis. (Lettre de Cola I Fra Ângelo, dans Papencordt, Pièces justificatives, p. 384.)

(4) Fragmenla» 1. II, c. xiii. — PoUsthore , p. 819. — Je suis ici la dale assignée par Papencordt.

M UISTOIRË D£ LA PAPAUTE, LiV. IX.

prison. Celle prison existe encore. C'est une case assez étroite pratiquée dans la partie supérieure de la tour de Trouillas. On y attacha t'ex-tribun par le pied avec une chaîne qui descendait de la Toûte. Les habits dont on te revêtit ctaienl en rapport avec sa siluation. Du reste, il fui traité avec douceur. Sa nourriture était abondante et ne différait pas de celle du souverain pontife. Il atait témoigné Tenvie d'avoir des livres, on lui en procura; la Bible et les Décades de Tite-Live étaient ceux qu'il préférait à tous les autres; il les lisait sans cesse (i).

D'après la lettre qu'il écrivait du fond de sa prison de Radnilz à Fim An<(elo, il n'est guère permis de douter que Rienzi ne lut pénétré delà vérité des propiiéties qu'il avait exposées à Tempercur, et que la doctrine des Fratricelles sur la réforme de TÉglise et Tavénement de TEsprit-Saint ne fûl entrée fort avant dans sa conviction (2). Toutefois, nous ne voyons point qu'il en ait été question h .ivignon. Charles IV, selon toute apparence, ne communiqua rien au pape des plans cl des doctrines de son prisonnier (5). Il ne faut pas confondre i erreur très-réelle dont il s'agit ici avec rhérésie qui avait été reprochée i Rienzi vers la lin de son tribunat. On ne sait trop en quoi cette dernière consistait. Clément Yl^ dans son adresse au peuple romain, semblerait avoir voulu la réduire à celle proposition : que la ville de Rome et TÉglise catholique n'étaient qu'une même chose (4). Mais un grief de si peu d'importance ne méritait pas d être pris sérieusement pour une hérésie. En eiïet, Pétrarque nous apprend que les juges nonunés

(1) Fragmcntn, 1. 11, c. xiir.

(2) Lettre de Cola à Fra Angelo, déjà citée.

(3) Pajienrordt, ji. 275.

(4) Ilaynald. atiu 1547, n" 19. Universalem Ecclesiam blasphemare non metuens, pro^falum £ccksiaui civUateuique romauam idem esse asseruU.

ABSOLUTION DE lUENZI. 245

pour instruire le procès de rex-tribun n'en firent pas même mention, et n'examinèrent que deux chefs d'accusation : le premier, d'avoir voulu soustraire la ville de

Rome à la doniination du pape; le second, d'.ivoir soutenu que l'empire romain, l élection à cet empire et le gouvernement de cet empire appartenaient au peuple de Rome (I). La première de ces' accusations ressortait de l'acte même de Rienzi appelant Rome à la liberté; la seconde était exprimée textuellement dans la citation que le tribun avait faite à son tribunal des princes de l'Empire. Il faut le dire, ces griefs étaient terribles pour Rienzi. On crut un instant qu'il y succomberait ; car il lui fut interdit - de choisir des défenseurs r et ses amis ne voyaient d'autre moyen de le sauver que de provoquer le peuple romain à le réclamer (2). Mais, si Ton en croit Pétrarque, une circonstance imprévue dissipa tout à coup leurs craintes. On découvrit que Rienzi était un grand poëte (5), et ses juges se tirent scrupule de condamner à mort un graud poëte (4) . Cette singulière découverte ne pouvait faire illusion qu'au peuple; personne de sensé ne dut y croire, pas même Pétrarque, lîicnzi n'avait jamais fait un seul vers (5). Il faut donc supposer que le motif unique de son acquittement fut la clémence du pape. On rendit la liberté au tribun (6), sans lui permettre toutefois de sortir d'Avignon, où ses démarches dureiiLotre activement surveillées. Mais

(1) C'est le sens que de Ssde donne i la lettre de Pétrarque , t. *ni, p. S39.

(5) Sine titulo, ep. iv.

{9j Famîl., 1. XIII, ep. vi.

(4) Ep. VI, loc. çit (o) Id., ibid.

(6) Fragmenta, i. II, c. im. Le texte est formel : Fu assoluto e fu scapolalo.

M HiSTOiUE DE LA PAPAUTÉ, UV. iX.

la monde Clément \I, rélection d'Innocent VI et les der* nières révolutions de Rome changèrent tout à coup sa position.

Innocent ayant appris Tusurpation de Baroncelli en même temps qu'il formait le projet d'affranchir Tltalie de ses tyrans, conçut la pensée d'opposer Tancien trihun au

nouveau; il espérail que, formé à récolc de l'adversité, Rienzi aurait renoncé à ses idées romanesques» et pour- ' rait employer avec succès ses talents supérieurs à combattre les factieux. Ce sont les paroles du j^ipe à son vice* légat Ilarpajon. 11 brisa donc les derniers liens de sa captivité, et, après l'avoir dégage des censures, il l'envoya au cardinal Albornoz (i). Rienzi, dans le camp du légat, à MonteÛascone et à Yiterbe, se trouva en présence de ses compatriotes ; car, quand on sut qu'il était de retour, on s'empressa de le visiter. Sa vue, ses paroles, réveillèrent dans cette multitude curieuse le souvenir de son gouverne* ment $ on se mit à le presser de revenir à Rome, l'assurant qu'il y serait reçu comme un libérateur : « Reviens dans a ta Koiiie, lui disail-on; rends-lui sa vigueur première; « sois encore notre seigneur; nous t'offrons pour cela a aide et puissance; ne crains rien, nos cœurs sont à « toi (2). » Il n'en fallait pas tant pour aiguillonner l'ambition de Rienzi ; mais ceux qui lui adressaient ces exhortations ne pouvaient lui procurer les moyens de ressaisir le pouvoir. De son côté, le cardinal Albornoz, qui n'avait pliis besoin de Rienxi depuis la chute de fiaronceUi, et à qui le tribun n'inspirait qu'une médiocre confiance, se menti) LeUre d'Innocent VI, ap. Raynald, ad ann. 1355, n** d. — Fragmenla, 1. Il, c. XIV. — D'après la Vita, Rienzi serait parti avec Albornoz lui-même; mais la leUre du pape, datée du 15 septembre, contredil cette ctrcoostauce.

(9) Fragmenta, 1. II, c. uv.

FRÀ MORËALE. 247

trait peu ardent à lui en fournir^ il ne voulut même pas qu'il

allai à Rome, et il le relégua à Pérouse avec un petit revenu, suflisant pour le faire vivre, incapable d'être une ressource pour son ambition. En vain Rienzi s'adressa à la commune de Pérouse, en vain il déploya les charmes de sou éloquence pour en gagner les conseillers, ceux-ci n'osèrent jamais prendre sur eux de favoriser un projet que n'approuvait pas le légat (i). L'ex*tribun aurait peut-être fini par y renoncer lui-même quand une lueur d'espoir s'ofTrit à ses regards.

Il voyait à Pérouse deux gentilshommes languedociens» de Narbonne(2), nommés l'un Ârimbald et l'autre Breltune, tous deux frères d'un certain Fra Moreale, qui jouait alors le rdle de condottiere. Ce Fra Moreale était chevalier de Saintnlean et menait une vie peu conforme à sa profession. On l'avail vu d'abord sous les drapeaux du roi de Hongrie pendant T invasion du royaume de Naples et son vicaire à Aversa. Forcé do rendre cette place en 4352, il avait passé au service de l'Église contre le prefetto Giovanni dî Vico; enfm, en ïô^ù, il s'était mis à la téle d'une compagnie» avec laquelle il avait pillé une grande partie de l'Italie et ramassé d'énormes capitaux qu'il faisait valoir dans les banques de Pérouse (ô). Ârimbald et Brettone étaient occupés dans celle ville à surveilio^* l'emploi de ces capitaux. Rienzi se lie avec eux ; il découvre qu'Ârimbald est doué d'un esprit vif, qu'il est facile à exalter et sensibleau charme des lettres. C'est à Arimbald qu'il s'attache; il lui peint avec les couleurs les plus séduisantes la puissance, la gran-

(1) Fragmenta, îoc. cil.

(2) On lit Narba dans la Vila (ce ne peut être que Nai loniir , mais, dans les lettres d'Innocent , on lit Albirao (ce pourrait être Aubau, lieu non loin de Narbonne). (?îote de Zephir. R(^, p. 282.) Peut-être aussi Albas.

. (5) Zephir. Re, p. 282. — La Vita, L li, c. xv.

Di

deur des anciens Bomaiûs, et la gloire qui reviendra à lui, Arimbald, et à ses frères, s'ils veulent concoarir à relever

l;i majesté de Rome. El Arimbald, entraîné par ces discours, ne voit plus bientôt que Rome, sa république et sa gloire. Ricnzi achève de le gagner en lui promettant de le faire citoyen romain et grand capitaine, dignité qui devait rélever an-dessus de son frère Brettone. Ariinbald lui promet 3,000 florins de sa propre caisse, s'engage à en tirer 4,000 autres du banquier de son frère Moreale, et écrit à ce dernier pour en obtenir la ratification de cet engagement et la permission de s'associer au projet. Moreale, cédant à l'enthousiasme de son jeune frère, consent à tout (1).

Rienzi n'a pas plutôt obtenu ce qu'il souhaitait, qu'il revêt, en tribun, des habits brodë:^ tl iieiminc et brochés d'or, chausse des éperons de chevalier, et, dans ce costume théâtral, va fièrement, suivi des deux frères, se pré* senler au légat à Montefiascone, et le prie de le faire sénateur de Home. Âlbomoz, voyant d'une part les sympathies du peuple pour le tribun, de l'autre les désordres des seigneurs romains et Tinsuffisance du sénateur Guido d*Isola pour les réprimer, se détermine à faire llienzi sénateur et à l'envoyer à Rome (2). (Voir aux Pièmjmtifi' eaiiveSt n"* 44.) Celui-ci, au comble de ses vœux, prend à sa solde deux cent cinquante cavaliers et deux cents fantassins que Malatesta de Rimini venait de .congédier, et, à leur tête, s'avance vers Rome (3).

La nouvelle de son approche réveilla un moment tout l'ancien enthousiasme du peuple pour lui. La cavalerie romaine se porta à sa rencontre jusqu'au mont Mario. Des rameaux d'olivier étaient dans toutes les mains en signe

(1) La Vi(a, 1. H, c. xv.

(9) Bpict. card. AUMnmot. ad Inaoceatem. U Vila, 1. 11, c. ifi,

RÛNiÉiillATlON DE iUENZi. 219

de YÎctoire et de paix. La foule, ivre de joie, se pressait sur

ses pas; on aurait dit un autre Scipion l'Africain. On dressa à la hâte des arcs de triomphe sur le pont, sur les places et dans les rues qu'il devait traverser. Les femmes se dépouillaient de leurs parures pour les orner. L'allégresse était parfont. On étendait des tapis sur son passage; on les jonchait de ileurs et de feuillage. Comme . autrefois à Feutrée de Jésus à Jérusalem , les airs retentissaient de cette acclamation : « Béni soit le libérateur « qui vient à nous ! ))Sa marche juîsqu'au Capitule ressembla plutôt au triomphe d'un ancien dictateur^ revenant après une glorieuse expédition, qu'au retour d'un pro^ scrit (1 ). Arrivé au Capitole, le tribun se retourna du côté de It! foule et se mit à la haranguer. S'iuspirant avec talent de la circonstance, il parla de cet exil de sept ans qui Tavait séparé de sa patrie et de sa famille ; ajouta que, grâce à la Providence, il se voyait rétabli dans sa puissance première, et décoré par l'autorité du pape de la dignité sénatoriale; qu'à la vérité sa capacité était loin de répondre à la grandeur de son mandat ; mais que ce mandat suppléerait à tout» et qu'il allait travailler au rétablissement du bon État.

Ce discours achevé, il nomma capitaines et gonfaloniêrs de la république romaine les frères Arimbald et Brettone, créa chevalier Francesco de Pérouse, son conseiller, et lui donna un habit brodé d'or, pour marcjue de sa dignité. 11 s'occupa ensuite de notifier une si heureuse restauration aux villes du teiTitoirede Rome (2).

Après les vicissitudes politiques qu'avaient subies les Romains» si Rienzi eût eu la modération du pouvoir

(l)LaVtta,l.II,c.xvu.

(3) M., loc. cit.

iSa HISTOIRE DE Lk PAPAOTÉ, LIV. IX.

comme il avait eu Ynri de le rccon)|iiorir, il aurait pu gouverner longtemps et avec bouiieur; mais le pouvoir était pour lui comme un breuvage enivrant qui troublait sa raison ; il ne Veut pas plutôt entre les mains, qu'oubliant les leçons de sa propre expérience, il commença à en abuser. Peu de jours s'étaient écoulés depuis sa triomphante réintégration, et déjà le peuple pouvait entrevoir» aux satellites armés qui environnaient son tribun, qu'il n'a- . vail recouvré qu un tyran, il en fut tout à fait convaincu quand il vil le changement qui s*introduisait dans ses mœurs. C'est en vain qu'on cberchait dans lui cette sobriété dont il avait donné naguère de beaux exemples ; il était devenu passionné pour la bonne chère, buvait outre mesure» n'observait aucune règle dans Fheure de ses repas, excusant ces excès sur le besoin de réparer les privations de l'exil. Ce régime immodéré développa bientôt chez lui une obésité qui rendit son corps difforme ; sa face se couvrit d'une hideuse rougeur, sés yeux s'enflammèrent d'une ardeur fé^ brile et se teiirnirent d'une couleur de sang (l) ; le moral même s'aliecta, ses pensées ne se suivaient plus; il nétait pas rare de le voir renoncer, sans motif, Tinstant d'après, h ce qu'il avait résolu l'instant d'auparavant. Ses profusions insensées épuisaient le trésor de l'État; le sien n'avait pas tardé à Tétre. Pour en combler le vide, il imposa, sous le nom de subside, une taxe nouvelle sur le vin, sur le sel et autres denrées. Le peuple commença à niui murer (2).

Ce n'est pas tout : loin de se mettre en devoir de rembourser à Fra Moreale ses 4,000 florins, Rienzi trouva le moyen de lui en extorquer i ,000 autres, et dépouilla ses

(4) La Vita, 1. Il, c. xviii.

(2) Id., i. II, C. XXIV.

TYRÂMlfi DE AIENZI. 251

frères de tout ce qu'ils possédaient. Fra Moreale se rendit

à Roiiio, soit que U»s barons l'y eussent appelé pour exploiter son ressentiment (I), soit qu'il se fût lui-même déterminé à ce voyage pour réclamer le payement de sa dette. Rienzî le mande auprès de sa personne, et, sous prétexte (le le punir de ses déprédations, le fait juger, condamner et exécuter à mort le 2Û d'aoM 4354 (2). Sans doute Fra Moreale méritait son sort, mais on savait à Rome le service que le condottiere avait rendu à Rienzi» et Ton vit dans ce traitement moins un acte de jusUce qu'une noire trahison. Les esprits s'émurent d'indignation, et toute l'éloquence du tribun ne put suffire à les calmer (3). Encore ' s'il s'en (ùt tenu là ; mais le billot était encore sanglant du supplice de Fra Moreale, qu'il fut rougi d'un sang bien autrement pur, de celui d'un citoyen romain universellement estimé pour sa sagesse et sa probité, appelé Pandolfuccio di Guido. Le tribun le fit saisir et décapiter uniquement parce que la popularité de cet homme lui inspirait de l'ombrage (4). '

A dater de cette exécution, la stupeur s'empara des esprits. Personne dans les conseils n'osait plus contredire la volonté du tyran : toutes les voix se turent (5). Ce sombre silence, qu'il aurait dû regarder comme Tavant-coureur d'une grande colère, Rienzi le prit pour la marque d'une soumission sans bornes; il se crut tout permis afin d'intimider davantage» et chaque jour voyait traîner au Capitule

(1) Malt. Vill., l. IV, c. xxni.

(2) La Vila, 1. II, c. xxi et xxu.

(5) Id., 1. 11. Morto questo valent^ uomo, li RomoAl ne stavaao forte efferali. (G. xxiu.)

(4) Id., 1. U, c. xiîv.

(5) In loco consilii obtinebfti omnem volunUtem , nuUo coAsilialore GOutradicenie. (Loc. cit.)

2o2 HISTOIRE DE LX PAPAUTÉ, LIV. IX.

de nouvelles victimes» auxquelles le tribun arrachait ou la liberté, ou la fortune, ou la vie (1).

Tous les tyrans ont une fin digne d'eux; celle de Rienzi approchait sans qu'il s'en doutât. Les émissaires des Golonna et des Savelli, secrètement répandus parmi le peuple, la prépai aient (2). Le 8 d'octobre lô5 '5 (3), le tribun, encore dans son lit, se lavait le visage avec du vin grec, lorsque tout à coup le cri formidable de : « Vive le peu- « pie ! vive le peuple ! » frappe ses oreilles^ Le peuple se rassemble, des hommes armés accourent des quartiers du château SaintrAnge, de Ripa, de Golonna, de Trcjo. Alors . cette multitude change le cri de : Vive le peuple i » en celui de : « Mort au traître Cola di Rienzi ! » Le palais du Capitole est bientôt investi ; les vociféralious redoublent : « Mort 1 ajoute-t-on, mort au traître qui a imposé la ga* ce belle! » D'abord le tribun avait méprisé cette émeute ; il croyait Tapaiser en montrant les pouvoirs qu'il avait reçus du pape, et, dans cette confiance, il n'avait pas fait sonner le bef&oi du Capitole pour appeler à sa défense le peuple des quartiers qui lui étaient dévoués. Mais, quand il entendit les clameurs de la multitude demander sa mort, il regarda autour de lui pour chercher un conseil, et il frémit de sa solitude, car, à l'exception de trois, ses serviteurs et ses ministres l'avaient tous abandonné. Dans cette exli ciiiùé, une pensée. courageuse traverse son esprit ; il a si souvent maîtrisé les passions de la multitude par le charme de sa parole, pourquoi ne se présenterait-il pas dans ce moment à elle ? pourquoi ne lui parlerait-il pas? £t soudain il revêt son armure, et, le gonfanon du peuple à la main, il se

(1) LaVita, loccît.

(2) Malt. Yill., 1. IV, c. un.

(5) La Vita place la morl du (inbun au 8 septembre, Natteo Villani an 8 d*oclobre. Cette date a élé préférée généralement.

MORX DE RIENZI. 255

numtre seul au baicoQ supérieur du palais. Hais sa main étendue commande en vain le silence ; mais inutilement

il s'efforce d'élever la voix ;iu-(lessiis des rugissements de la multitude furieuse; onue lui répond que par de nouveaux cris de mort et une grêle de projectiles lancés sur le balcon; sa main droite en est blessée, et il se décide à rentrer. Celte tentative infructueuse a troublé ses pensées. Après de longues hésitcitions, après mille desseins formés et aussitôt abandonnés, il se résout à tenter une fuite au travers de la foule. Déjà le palais était en flammes, la seconde porte était consumée, le fracas de l'émeute se rapprocbait de lui, le moindre retard devenait mortel. Alors • il se dépouille de son armure, rejette au loin les marques de sa dignité, se coupe la liarbe, noircit son visage, se drape d'un vieux manteau de paysan, et charge sa tête d'un matelas, comme l'ayant pillé dans la maison. Ainsi déguisé, il descend, traverse heureusement l'incendie, et se mêle aux flots du peuple, contrefaisant ses manières et ré* pondant dans le dialecte des gens de la campagne aux questions qu'on lui adresse. Tout paraissait sauvé, lorsqu'un homme, apercevant des bracelets d'or qu'il avait oubliés, le saisit par le bras cl lui crie ; a Où vas-tu (i) ? » Rienzi, déconcerté^ se fait connaître. On s'attroupe, on s'empare de lui , on le traîne au perron du Lion, où il avait fait prononcer tant de sentences capitales. 11 y reste pendant une lieure, muet, immobile, dans le honteux costume de son déguisement, exposé aux risées delà multitude. Personne, toutefois, n'osait porter la main sur lui. A la fin, un certain Francesco del Vecchio, dégainant son glaive, le lui plongea tout entier dans le ventre; le notaire Trejo lui fendit la tête; il fut ensuite frappé de mille coups. La populace»

(1) Non girc, dovc vai lu?

iSI DSTOIRE 01 U PAPAUTB» UV. IX.

toujours prèle à outrager le jour présent ce qu'elle adorait la veilie, insulta son cadavre; on en livra les restes aux Oammes (1).

Ainsi périt Cola di Rienzi. La première période de sa domination sur iionie avait diaé sept mois, mêlée de bien et de mal. La seconde fut encore plus courte, et tout entière lyrannîque. Rienzi devait tomber pour deux raisons : d'abord parce qu'il voulut remettre en bonneur des idées étrangères à celles de son siècle et opposées au cn actère de la société au luiiieu de laquelle il vivait, ensuite parce qu'il était un homme incomplet. Capable de faire une révolution, il ne Tétait pas de la diriger; doué d'assez de ta* lent pour s'élever jusqu'à la suprême puissance, il en manquait poiir s'y asseoir. Il lui aurait fallu de la puli tique, et il n avait que de 1 instruction ; du courage» et il n'avait que de la témérité ; du caractère, et il n'avait que de la jactance. Le pouvoir lui échappa parce qu'il ne fut pas assez fort pour le retenir. ïouieiois, malgré ses erreurs, Rienzi a laissé une trace profonde dans l'histoire, parce qu'il y a eu, en effet, dans son entreprise, quelque chose de libéral et de grand qui la distinguera toujours de ces entreprises vulgaires dans lesquelles des Lommes obscurs et coirumpus agitent les masses pour se pousser à la tyrannie.

(I) U Vili, L II, c. niv.

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