GUERRE D ALBORNOZ CONTRE LES MALATESTA. MT
leur cause était la même, que Tambitiei» légat menai ail également Tindépendance de tous, et qu'il n'y avait qu'un seul moyen de conjurer l'orage qui se formait, celui d'oublier leurs vieilles inimitiés et de réunir leurs forces contre l'ennemi commun.. La proposition des Malatesta était trop sage pour être repoussée; on raccepla partout avec empressement, eL sur-le-champ, les seigneurs gibelins conchirnnt entre eux une ligue dont les Ordelaffi de Forli, les Manfredi de Faenza, les Malatesta de Rimini, furent les principaux membres (i).
L'année 1555 commençait; l'armée pontificale était dans ses quartiers d'hiver. Mais il était important de ne ■ point laisser la confédération gibeline s'organiser tranquillement, et le légat reprît incontinent les opérations de la guerre. Ne f^ardant qu'un petit nombre de «ens auprès de sa personne, il donna à Fernand Blasco la plus grande partie de ses troupes, renforcées de deux cents chevaux envoyés par la ville de Todi, et le poussa en avant. La. nouvelle de la marche de ces troupes ne se fut pas plutôt répandue, qiu^ les petits seiprncurs gibelins, frappés de terreur, envoyèrent de toutes paris leur soumission au cardinal. Fernand Blasco n'eut que la peine de prendre possession de Recanata» dé San-Severino. Ridolphe/ seigneur de cette dernière ville, pour recevoir le général de l'Église avec plus d'honneur, sortit à sa rencontre jusqu'à la distance de deux milles. Il suivit de plus les drapeaux du Saint-Stége (2) .
Ces brillants succès furent tout à coup interrompus par des lettres venues d'Avignon. Àprès avoir excité son légat à la Iguerre, Innocent VI lui écrivait de ne point la conti-
(i) Matt.Vill., 1. IV, c. LU et lvi».
(2J SepulT., 1. Mail. Yill., 1. IV, c. lvb.
m HlSîOiBE D£ lA PAPAUTÉ. LIV. X.
nuer jusqu'à ce que sa domination fût affermie dans les nouvelles conc^uètes, 11 fallut donc suspendré les opcratious déjà commencées, informer le pontife de Tétat où se trouvaient les choses, et attendre qu'il envoyât la permission de reprendre les hostilités, ce qui causa un mois d'inaction ^ Il est vrai que Fernaud Blasco répara un peu cette interruption en enlevant, coup sur coup, aux Malatesta, Falero, Moro et trois autres places; mais les confédérés avaient eu le temps de s organiser, de prendre à leur solde deux mille chevaux et mille fantassins, de porter la masse de leurs forces à plus de quatre mille homme» de cavalerie, de détacher du parti de rÉîrlise, par la séduction des promesses et le spectacle junposant de leur puissance, ce même Gentile de Mogliano, qui, sans respect pour les serments les plus solennels, chassa la garnison pontificale de FermOj et se rangea sous les étendards de la ligue (!)• Ainsi, malgré ses premiers succès, Je légat était devenu inférieur à ses ennemis, tant la perte du temps est funeste à la guerre.
Dans ces entrefaites, un événement, qui pouvait avoir les plus iâcheuses conséquences pour les opérations de Tar^ niée ecclésiastique, attirail les regards de luule 1 Italie. L'empereur i^harles IV venait de faire, avec T agrément du pape, son entrée dans la Péninsule, et, après avoir reçu la couronne de fer à Monza, se dirigeait vers Rome pour y prendre la couronne impériale. Mais le caractère du monarque allemand ne se démentit point. Tel il s'était monr tré lorsque les- suffrages des électeurs, dirigés par Clément YI, l'avaient élevé à T empire, tel on le vit au milieu des républiques italiennes, oubliant les traditions gibelines de ses prédécesseurs, constamment Tallié des Guel-
{i) SepijW., l. n, n*» 9. -Mail. ViU., 1. IV, c. m.
Diyiiizeo by
GU£RRB D'ALfiOBNOZ CONTRE LES MAUTESTA. m
fes, dévoué aiix intérêts de l'Église, et accomplissant à la lettre les proiiicbses qu'il avait fiiiles (1).
Aiboruoz reçut à Foligno la nouvelle de Tarrivée de l'empereur à Sienne, par révéque de Yicence et Senetio, comte palatin, que le prince lui envoyait pour TinTÎter à honorer son couronnement par sa présence (2). Comme la charge d'accomplir cette auguste cérémonie appartenait de droit au cardinal d'Ostie, en Tabsence du pape, et que le rôle d'Âlbornoz, dans cette occasion, n'aurait été que secondaire, il ne se rendit point à liuine, mais il alla attendre l'empereur à tienne, par où ce prmce devait passer à son retour de Rome. Seul, le motif de saluer Char- •
les IV n'aurai t pas suffi au légat pour lui faire abandonner le théâtre de la guerre, dans les circonstances difficiles oii il * ^ se trouvait. Mais les Malatesta avaient offert de se rendre aussi à Sienne, et de remettre à l'arbitrage de l'empereur leur querelle avec le Saint-Siège (5); et Albornoz, qui préférait, pour terminer les différends, la voie, paciiique des traités aux moyens violents des armes, avait accepté l'offre de ses adversaires. Mais la démarche des Malatesta n'avait été qu'un expédient» imaginé à l'époque de leur faiblesse pour gagner du temps : Jes Malatesta, devenus chefs d'une confédération redoutable et en état de soutenir liaulement leurs préteutiûuSy n'eurent garda de paraître au rendezvous (4),
Trompé dans ses espérances d'un accommodement, lé
cardinal utilisa sa visite d'une autre manière : il demanda à l'empereur et en obtint un secours de cinq cents chevaux allemands, avec lesquels il retourna à Foligno. Ce '
(1) Raynald, ann. n'' 19.
(2) Sepulv., 1. ÎI, n* 7. — Lescale, 1. H, p. 149.
(3) Archivio storico italiano, n* 24i p. 490.
(4) MaU.Vah,l.V,c. IT.,
270 UISTÛIUE DE LA PAPAliTÉ, UY. X.
i^nfori, joint à six cents autres cavaliers levés à ses dépens, aux contingents de Lomo d'^sio, de Ridolphe de
Camerino, d'Emeduccio de San Severino, le iiiit en état de faire téle a la ligue (1). Cependant, malgré cet accroissement de forces, le nombre des soldats pontificaux était bien inférieur à celui de F ennemi.
Mais le génie militaire d' Albornoz lui avait appris que le grand secret de la supâ'iorité, à la guerre, ne consiste pas « i commander plus de soldats que ses adversaires, mais à être le plus iorl sur un point donné, et il conçut le projet d'affaiblir Tarmée des confédérés en la divisant. Dans cette vue, il partage lui-môme ses troupes, en donne la plus . gi .iiiele partie à Aipliuiise de Tolède, avec ordre de tirer sur liimini, en saccageant tout sur son passage, tandis que lui demeure campé à Foligno avec Tautre partie. Cette manœuvre réussit. Dans le but de secourir Rimîni menacé, et, tout à la fois, de s'opposer aux entreprises d Aliiornoi, les Malatcsta .partagent leurs forces. Le corps principal, sous les ordres de Galeotto Halatosta, se porte contre Alphonse de Tolède, afin de le détruire ou de le forcer à la retraite; l'autre reste en observation devant le légat. Mais celui-ci n'a pas plutôt reçu la nouvelle du départ de Galeotto, qu'il s'ébranle deFoligiio, dérobe son mouvement au corps qui l'observe en le couvrant des ombres de la nuit» et, par une marche rapide, opère sa jonction avec Alphonse de Tolède à l'instant même où Galeotto arrivait en présence de l'autre coté. Des deux parts on se dispose au combat : Galeotto, parce qu'il ne croit avoir affaire qu'à Alphonse de Tolède ; le légat, parce qu'il se sent supérieur à son adversaire. Les deux armées s'abordèrent avec une
(4) Sepulv., l. II, 10.— MaU. Vill , l. IV, c. lxvh, et 1. V, c. xm- Fragm. Ilist. roman», 1. UI, c. vi.
SOUMiSSrON DES MALATBSTA. m
égale ardeur : il y eul une mêlée sanglante. Longlempu la victoire resta indécise, mais enfin elle se déclara pour TÉglise. Galeotto, qui s'exposait en soldat, fut fait prisonnier; ce fut le signai de la défaite : elle fut complète pour les confédérés, car elle mit entre les mains du légat Santo Arcfaangelo» Verruchio» deux autres forteresses et presque toutes les villes situées dans le territoire de Rimini . Fernand Bl isco « mporta iLm de force; Macerala se rendit , d'elle-même (i).
Malgré la perte qu'il venait d'essuyer» Malatesta l'aîné avait encore, sur les frontières de la Romagne, des forces imposantes en cavalerie et en infanterie, avec lesquelles il aurait pu relever sa fortune. Mais, baitu.au début de la campagne, voyant son frère prisonnier, son trésor diminué, il perdit courage, et pensa que le parti le plus sage était de ne point attendre sa ruine, et de restituer bénévolement à l'Eglise les domaines usurpés sur elle. Nicolas Acciajoli, ministre deNaples, que les frères Malatesta, à l'époque où Vespoir d'une puissante coalition n'exaltait point encoreleur audace, avaient déjà fait tnédîateurentre le Saint- * Siège ei eux, Nicolas Âcciajoli fut prié de porter au cardinal un appel à sa clémence. Ce ministre, à qui ses talents et son caractère personnel donnaient une grande considération dans toute l'Italie, parvint à intéresser au sort des Malatesta Charles IV et le cardinal d'Ostie, et se présenta au légat avec des lettres de recommandation de ces deux hauts personnages ; il y ajouta ses prières, auxquelles Galeotto joignit le spectacle de sa soumission. Albomoz se laissa aisément toucher; cai, d'un côte, Rimini et Ancone, les deux principales villes de la Marche, n'étaient pas en-
{i) Sepulv., 1. Il, n*" 21, S15 et 2^. — Lescale, l. U, depuis ia page 157 jusqu'à la page 175. — Compendio, 1. M, c. iv, v, vi, vu et vm. — Mail. YUl., 1. Y, c. XTHi et XXIV.
tre ses mains, et il yendit d'apprendre quePérouse, Manloue et Padouc, s'étaient secrètement unies auxMalatesta; d'un autre côté. Innocent YI écrivait que Tétat de ses finaiices ne lui permettant pas d'envoyer le plus léger subside à son armée, il fallait borner là la guerre. Albornoz se crut heureux de pouvoir, au prix de quçlqu es concessions, diminuer le nombre de ses ennemis, et il consentit à la pait. Les Malatesta renoncèrent à toutes les terres qu'ils possédaient, s'engagèrent à entretenir au service de TÉglise, pendant trois mois, cent chevaux, et à pajer pour la rançon de Galeotto 50,000 ducats. En retour, ils reçurent, pour douze ans, la libre juridiction et la seigneurie HeRi- - mini, de Pesaro, de Fano, deFossombrone et de leurs dépendances, moyennant un tribut annuel de 6,000 ducats. Charmés de sa générosité, les Malatesta se mirent, dès ce moment, à la suite du cardinal, et. devinrent ses plus fidèles compagnons ( l } •
Si le légat eût aloi*s exécuté les ordres qu'il avait reçus du pape, ce traité aurait terminé la guerre; mais un parti * qui n'avait été conseillé à Innocent YI que par l'envie ne pouvait être suivi que par l'imprudence. Quoique entamée par la défaite des Malatesta, la ligue n'était point détruite. Gentile de Mogiiano, les Manfredi de Faenza, les Polenta de Bavenne, et les Ordelaili de Forli, étaient encore debout sous les armes, et décidés à ne point fléchir. Cesser de combattre avant d'avoir achevé de vaincre n'était pas seulement laisser son œuvre incomplète, (tétait encore compromettre des conquêtes récentes, mal afiennies, où restaient des seigneurs que la nécessité seule avait forcés h l'obéissance, et qui n'attendaient qu'une occasion favora-
(ï) Fragm. Hist. romanae, 1. III, c. vn,— S^pulv., 1. 11, n** 16, 17, 18. 19 et 20. — Lescale, 1. 111, depuis la page |V8 jusqu'à la page 479.— MaU. VilK, 1. V, c. xivi. — Croo. di Bologba, : XVUl, p. 437.
ALBORNOZ ATTAOUB U ROMAGNE. m
bic pour secouer le joug et venger la honle de leurs de'faites. Âlbomoz voyait trop loin pour ne pas être frappé de CCS considérations. C'est pourquoi, malgré les lettres du pape, il résolut de pousser la guerre sans interruption contre les autres confédérés.
La paix avec les Malatesta avait été conclue à la fin de mai } dès le commencement de juin le légat se remit en campa gne. Cette fois, pour profiter de la dispersion des milices ennemies, et pour opérer avec plus de promptitude et sur plusieurs pomts à la fois» il partagea son armée en trois corps. Le premier, sous la conduite du valeureux Fernand Blasco, fut envoyé contre Gentile de Mogliano; le second, sous le commandement d'Alphonse de Tolède, eut l'ordre de se porter contre Césène, de commencer le biocus de cette place, et d'en ruiner les environs ; Boniface d'ûrvieto conduisit le troisième en arrière vers Gometo, pour ch&tier Giovanni di Vico, dont on avait à se plaindre , ou peut* é(re pour lui enlever le vicariat de cette ville. Fernand Blasco s'acquitta avec son activité ordinaire de sa mission; il ravagea pendant dix jours le territoire de Fermo, puis assiégea cette ville et l'emporta d'assaut. La garnison, réfugiée dans la forteresse, s'y défendit avec son chef encore douze jours, après lesquels toute espérance d'échapper étant perdue, Gentile de Mogliano se rendit à discrétion. Blasco, aussi généreux que vaillant, sollicita et obtînt du cardinal le pardon du et' seigneur; mais, en l'accordant, Aibornoz exila Gentiic du territoire de Fermo, pour le punir de sa trahison. De son coté, Alphonse de Tolède prit Santo-Ârchangelo, Savignano, et porta ses ravages jusque sous les murs de Césène (4).
(i) SepulT., 1. II, n"* 21 et — Lescale, l. m, p. fM, 192, 195 el 194.
tT4 HISTOIRE DE U PAPAITE, UV. X.
La vigueur de ces o}iérations jeta la terreur dans Tâme
de Bernardino da Polenta. Le cardinal l'apprit, et bientôt Ravenne vit le patriarche d' Aquilée, avec un camp volant, s'établir devant ses portes. Bernardino n'attendit pas d'être attaqué pour entrer en négociation : il promit de payer comptant une grosse somme d'or, d'entretenir cent cinquante chevaux au service du pape pendant toute la durée de la guerre, à la condition de posséder, en qualité de vicaire du Saint-Siège, Ravenne et Cervia. Ces offres furent acceptées d'autant plus volonlieis, qu'elles répondaient aux besoins pécuniaires du cardinal. Ravenne et Cervia ouvrirent leurs portes aux garnisons pontiGcales (1).
De tous les seigneurs confédérés contre le Sainl-Sfége, Aihornoz n'avait plus devant lui que Riccardo, Mauii:edi de Faenza etFrancescodes Ordelafli, deForli. Ëux abattus, la conquête du domaine ecclésiastique était achevée. Avant de les attaquer par les armes, le légat, suivant les formalités ordinaires de l Église, lança contre eux une sentence canonique, dans laquelle les seigneurs de FiTenza et de Forli étaient sijïnalés comme hérétiques, rebelles à l'Eglise et condamnés ; puis il ajouta à cette sentence la prédication d'une croisade, accordant les faveurs des guerres saintes à tous ceux qui serviraient, l'espace de deux ans, sous les drapeaux du Saint-Siège (2).
Hanfredi et OrdelafQ virent sans trembler, pendant toute la dernière moitié de Tannée 1355, les apprêts menaçants de leur terrible adversaire; ils semblaient se jouer de la tempête, se liant à leur valeur et à leur puissance pour la dissiper. Ordelaffi surtout manifesta la plus insolente audace. Lorsqu'il entendit le son delà cloche annon-
(1) Sepiilv., 1. II, n*» 23.— Lescale, 1. IV, p. i9o et 496.
(2) Malt. Yill., 1. VI, c. xiv. — Fragm. Hist. romanae, I. III, c. vih.— Chron. d'Orvieto, p. 684,
ALBORT^ÛZ âTTâQUë Là RimGItE.
cer la sentence d'excommunication fulminée contre lui
par le légat, il ordonna sur-le-champ qu'on sonnât toutes les autres cloches delà villo, oL excommunia, à son tour» le pape et les cardinaux.- Il fit brûler publiquement leurs images, et, tournant en plaisanterie, avec ses fn m iliers, cette âcène impie : a L'on nous a frappés d'anathème, dit- « il, nous ne cesserons pas pour cela de boire et de man* cr ger,Tf> Puis, joignant la plus atroce barbarie à Timpiélé, il déchaîna la persécution contre le clergé, forçant les prêtres à célébrer malgré Tinterdit. L'évêque de Forli, personnellement outragé, se ^it forcé à Texil ; les prêtres qui refusèrent de célébrer furent ou pondus, ou écorchés vifs, ou expirèrent dans d'autres tourments non moins afiî%ttx (1).
Cependant, Ordelaffi n'ëlait pas tellement occupé de ces
lâches vengeances qu li ne travaillât activement à préparer les moyens de combattre son adversaire avec succès» Pendant que, de concert atiec Riccardo Manfredi, il envoyait •solliciter des secours auprès de Galca/zo et de Bernabos Visconti, qui avaient succédé dans la seigneurie de Milan au câèbre Giovanni, leur oncle, mort Tannée précédente, tâchant de représenter à ces princes la politique du légat comme renncmie secrète ou déclarée de tous les Gibelins, et tendant à soumettre, si Ton n'y prenait garde, tous les Etats de ritalie à la puissance de TÉglise, il cherchait à gagner la grande compagnie et à lui iaiie opérer une di-
(i) llic Franciscus qiiiim cnmpnnnm ad excommunicationem adversus seipsum pulsarî audivit, prolinus jussit ut relerJE canipanre concreparent^ et pontifîcem cum cardinalibus comnuuiione privavit... Cum iiigenuis Amicis suis colloquia miscens dicebal : Kos anathomate pcrrulsi sumus ; non ob id tamen panis, caro et vinum... nauseani guslui créant... Qcto qui celebrare noluenint, sancto niarîyrîo cœsi occubuere. Seplem laquco suspen&i et alii septem pelle corporis nadati perieruut. (Fragni. Uist. rom.,
i. m, c. VII.)
m HfSTOIRE 1»B U PAPAUTÉ, UV. X.
version dans la Marche d'Ancôue. Celte compagnie, que le chevalier de Montréal avaiC organiséOt ne s'était point débandée après la mort de ce chef; le comte Conrad de Lantlo, le plus renommé des compagnons du chevalier, en avait pris le commandement, et, à l'époque dont il s'agit, elle parcourait les deux 'Abruzzes, que la faiblesse du gouvernement de Jeanne lui laissait piller impunément. Francesco des Ordelaffi et Riccardo Manfredi parvinrent à soudoyer ce rauias de brigands, qui s'engagèrent à attaquer Âlbornoz au midi, tandis que les confédérés le combattraient au nord (4).
Le légat était au courant de ces intrigues, et s'appliquait à les il ("jouer. Il écrivit pr{)iiiptement au pape d'employer son inilueuce auprès des frères Visconti pour les délourner de secourir les ennemis de l'Église. Quant à la grande compagnie, il s*agtssait de prendre des mesures pour arrêter sa marche vers la Romagne. On eUiit au mois de février de l'année 1356; la prédication de la croisade avait réuni sous les drapeaux du SaintrSiége douze mille combattants, et le nombre total des troupes ecclésiastiques était de trente mille hommes, sans compter les garnisons des villes conquises ('2). Cette masse imposante de forces permettait au cardinal de les diviser sans s'affaiblir, il les partage donc» en donne la moitié à Alphonse de Tolède pour opérer con* ire Césène, et envoie l'autre moitié, sous la conduite de Fernand Biasco, vers les frontières des Abruzzes, pour faire face à la grande compagnie. Ce général, chemin faisant, grossit ses troupes avec les garnisons des places, s'empare d'Âscoli par composition, soumet également les seigneurs deFabriano etrévéque de Foligno, et, ralliant les
(1) Lescile, 1. IV, p. 197 et 198. — Compendio, 1. Il, c. x.
(2) Fragm. Hisl. romanas, K 111, c* m*
ÂLfiORNOZ ATTAQUE LA ROHAGNfi. t77
milices du pays, il va s'établir sur le Tronto, étendant le front de sa ligne le long du fleuve en s' appuyant sur As* ' eoli, et faisant garder jour et nuit les gués par où Tennemi pouvait passer. Ce ne lut iju au mois de juillet que le comte Lando, avec ses bandes chargées de butin, se présenta sur la rive opposée du Tronto ; mais lorsqu'il vit les soldats de Blasco rangés en bataille de l'autre côté, il crut qu'il y aurait de la témérité à tenter le passage et redescendit le fleuve jusqu'à son eînbouchure» où, ayant découvert un gué, sans doute oublié par Blasco, il entra sur les terres de l'Eglise et se mil eu devoir de marcher sur Ascoli. Le nombre des troupes pontilicales, leur bonne contenance, Tarrétèrent. Fondre sur ces aventuriers, les écraser et en rejeter les débris dans les Abruzzes était la pensée de Fernand Biasco; mais les prudentes lustructions du cardinal s'y opposaient. U n'y aurait qu'une gloire stérile à vaincre une pareille armée, une perte irréparable à en être vaincue; il sutlfisait de lui imposer. On traita avec elle. Moyennant 5,000 ducats d'indemnité, Lando s'engagea à évacuer, dans l'espace de douze jours, les domaines ecclésiastiques sans y faire aucun dégât (1).
Ainsi s'évanouirent les espérances que la ligue avait fondées sur la grande compagnie. Toutefois, peu s'en fallut qu'elle ne profitât de sa courte diversion. L'actif Ordelalli. saisissant le moment où la plus grande partie des troupes pontificales étaient occupées sur le Tronto, fondit tout à coup sur le corps d'Alphonse de Tolède; mais heureusement Galeotto Malatesta vînt à propos renforcer ce général avec cent chevaux, et Ordelafïi, vigoureusement reçu, fut ramené avec perte dans Forli (2).
(1) Lescale, 1. IV, p. 199 et 900.— H«U. VUL» l.VI, c. xx, xiv, xivi et Lvi. — Gompendîo, 1. H, e. ».
(2) Lescale, 1. IV, p. m et 205.
Diyilizeo by GoOglc
278 niSTOmË D£ U PAPAUTÉ, UV. X.
Affranchi de toute crainte du côté des aventuriers de
Laiido, Albornoz pul réunir tous ses efforts contre Riccardo Manfredi. Pendant que Fernand Blasco occupe Fermo et les postes importants de son territoire, Alphonse de Tolède, ralliant Bernardine da Polenta, marche contre Faenza pour la bloquer, et commence par en dévaster les environs. Riccardo Manfredi contemplait, du haut des remparts de sa capitale, ses campagnes livrées à la fureur du soldat. Ne consultant que son indignation, il exhorte ses nombreuses milices à seconder son courage, et, sortant de la ville à leur tète, il présente la bataille à Al[)honsc de Tolède, Le combat fut long, sanglant, et la victoire disputée; mais enGn, quoiqu'il eût fait éprouver de grandes pertes à son advérsaire, Manfredi, rompu sur tous les points, se vit obligé de céder- le champ de bataille et de rentrer en désordre dans Faenza, qui fut sur-le-champ investie et battue par toutes les machines de guerre. Autant Manlïedi avait montré de confiance en lui-même avant le combat, autant il manifesta d'abattement après sa défaite. Quand il aurait pu, avec les forces qui lui restaient, avec un allié tel qu*Ordelaffi, lutter avantageusement, il crut toute résistance inutile, et, remettant ses possessions entre les mains du cardinal, il se résigna, lui qui avait élevé sa maison à un si haut degré de puissance, à ne posséder, le reste de sa vie, que la faible seigneurie de Bagnacavailo (1).
La chute de son dernier allié annonçait à Francesco des Qrdelafli que c'était à lui désormais à porter tout le poids de la guerre. Cette pensée n'abattît point son courage. Il convoqua les principaux habitants de Forli , et leur demanda conseil sur ce qu'il avait à faire dans la situation
(4) Sepulv., 1. n. n"» 27 et 28. — Lesc.ile, 1. IV, p. WJ, 2609 et suiv.— Coinpendio, 1. c. xii.— Matt. Yill., 1. VU, c. xijuv.
FRÂNGESCO DES OADËUFFl. 279
oà il se trouvait. Ceux-ci, après s'être consultés, lui firent
cette réponse : c< Seigneur, notre fidélité et notre amour « pour ta maison ne se sont jamais démentis. Lorsque tes a ancêtres eurent besoin de nos biens et de notre sang <c pour recouvrer leur souveraineté, nous leur prodi- « guâmes nos biens et notre sang. Ce que nous fîmes pour a eux, nous Toulons également le faire pour toi quand <c une occasion favorable se présentera. Mais dans ce mo- « ment tu es seul contre toute la puissance de l'Église; « car il n'y a aucun secours à espérer. Entreprendre une €( lutte si prodigieusement inégale serait téméraire. Traite « donc avec le légal aux meilleiyes conditions possibles. « C'est le conseil que nous te donnons. »
Ordelaffî avait écouté en silence. Quand l'orateur eut . cessé de parler : « Or, entendez, dit-il, maintenant quelles a sont mes intentions. Je ne veux faire aucun traité avec €( rÉglise que Forli et toutes les places que je possède ne « me soient conservées; car je suis décidé à les défendre et jusqu'à la mort. Je soutiendrai d'abord un siège dans a Césène, dans Forlimpopoii et dans chacun de mes châ- « teaux. Ces places perdues, je défendrai les murailles de a Forli ,* ses murailles prises, je disputerai pied à pied dc ses rues, ses places, mon palais, jusqu'à la dernière tour « de mon palais, avant de donner mon consentement à la « perte de la moindre de mes possessions. Jurez-moi une « lidélilc inviolable, ou craignez ma vengeance (1). »
Malgré son caractère intraitable et cruel, Ordeiatli, par des bienfaits répandus à propos, avait su gagner les cœurs des habitants de Forli. Personne ne répliqua ; tous promirent de s'attacher à la fortune de leur seigneur ('i). Déjà
(1) Mstt. Vill., 1. VU, c. xxwiii.
(2) Ordelaffus, intima Foroliviensibus amicilia conjunclus, ab Ulis affec* luose diligebatur. (Fragm. iUsU rom-, i. lU, c. vu.)
les hostilités avaient commencé de la part du légat, déjà Alphonse de Tolède, avec Tannée pontificale, battait la eam-
pagne. Dans une de ses courses, il vint presque jusque sous les remparts de Forli. Ordelafti sortit brusquement avec la garnison pour lui enlever son butin. 11 ne fut pas heureux : attiré dans une embuscade, il perdit deux cents hommes et fut rejeté dans Forli. L'âme d'Ordelaffi était forte; son adversaire avait chèrement payé son succès, ce revers ne le decouccrla pas. En se chargeant de défendre lui-même Forli, il confia la garde de Gésène à son épouse Gia ou Harzia , fille de Vanni de Susinana des Ubaldini. Cette femme héroïque, loin d^ s'effrayer d'une pareille commission, l'accepta courageusement. « Défendez Forli,écrivit- « elle à son mari, je réponds de Gésène (i).» Armée de pied en cap comme un chevalier, elle s'enferme dans la ville avec deux cents chevaux, une nombreuse infanterie, Sinibaldo, son jeune fils, sa lille déjà nubile, deux de ses neveux encore enfants, les deux filles de GenLiie deMogliauo, et un certain Sgariglino de Peiragudula» qui devait lui servir de conseiller. Elle eut bientôt l'occasion de justifier la confiance dont l'avait investie son époux (2).
Alpbonse de Tolède, après avoir battu OrdelafTû, pris Gastelvecchio et dévasté le pays, vint mettre le siège devant Gésène vers la fin d'avril i 557, Gésène est divisée en deux parties : la ville basse, qui en est la portion la plus considérable, mais dont les foi iiiications sont faibles ; la ville haute, entourée de fortes murailles, et qu'on nomme pour cette raison la Mu/rata* La citadelle couronne ces deux villes de ses créneaux et de ses tours. Les habitants de la ville basse n eurent pas plutôt aperçu sous leurs dé-
(1) Signior mio, piacciave de havorc bona cura de Forli, cheio haveri^o bona cura de Ccsena. (IIi:»t. rom. Frammeniâ, 1. 111, c. L\.j
(2) Matt. Vill., I. VU, c. lvui.
SIÉGU Dfi GÉSÈNE. m
biles remparts l'appareil de la guerre, que, désespérant du succès de la lutte qui allait s engager, ils traitèrent avec le cardinal, et, le 29 avril, lui remirent cette partie de Césène, qu'il fit incontinent occuper par quinze cents chevaux. Cette négociation fut conduite avec un secret tel, queMarzia n'en eut connaissance que par la vuedes troupes pontificales. Elle n'eut que le temps de se retirer précipitamment, avec la garnison, dans la Murata. Mais trois des citoyens qui avaient signé la capitulation tombèrent entre ses mains; on leur trancha la téte sur la muraille même et on jeta leurs cadavres h l'ennemi. Peu de jours après cette exécution, elle découvrit que Sgariglino, son unique, conseiller, la trahissait ; elle lui fit subir le même supplice. Dès ce moment, Marzîa ne se fia plus qu'à elle-même du soin de toutes choses. Nuit et jour armée, nuit et jour visitant les postes» animant les travaux, surveillant tout, ordonnant tout, inquiète à la moindre alerte, la première à l'attaque, la dernière dans la retraite, elle semblait se multiplier. Grâce à son infatigable activité, le légat, après un mois de siège, n'avait pu gagner un pouce de terrain dans IsiMurata (i). Albomoz avait trouvé dans une faible femme un adversaire di^nc de lui.
Cependant, le 28 mai, les choses changèrent de face. Le cardinal, qui s'était préparé ce jouivlà pour un grand effort, donna le signal d'un assaut général. Il étendit son attaque à tous les points à la fois, et, pour qu'elle ne soutfrit aucune interruption, de nombreuses r^erves remplaçaient immédiatement les divisions fatiguées. Pendant longtemps Marzia fit face de tous côtés sans céder aucun avantage. Mais, à la fm, voyant ses troupes, harassées de fatigue et éclaircies sur le point d'être forcées, elle abandonna
(I) Matt. Viii., 1. VU, c. ivui et iiXiv.
m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. X.
la ifufoto, et ae réfugia, avec les débris de sa ganiisoD, dans la citadelle. Vaincue et non découragée, elle se prépara à soutenir un troisième siège dans ce dernier asile. Vainement, dans cette position suprême, son vieux père vint la trouTer et employa, pour la décider à rendre la place, tout ce que la tendresse paternelle a de plus irrésistible ; elle répondit à son père que son époux lui avait défendu de la rendre jnmais, et elle le renvoya désespéré, mais ravi d'admiration (1).
Toutefois, rbéroîne de Césène n'avait pas prévu tous les obstacles que devait rencontrer son dévouement, et il s'en présenta un alors contre lequel son courage ne pouvait rien. Jusque-là ses soldats* généreusement attachés à sa fortune, avaient déployé sous sa conduite la plus énergique valeur; mais ils n'avaient pas l'indomptable con« stance de leur chef. Quand ils virent la forteresse à demi ruinée par les travaux continuels des assiégeants, le cœur leur manqua et ils allèrent trouver Harzia : « Dame, lui c< dirent-ils, tant que nous avons eu Tespérance de re- « pousser l'ennemi, nous avons combattu avec courage, « Mais, dans l'état où sojit les choses, il n'est plus eu a notre pouvoir d'empêcher la ruine de la citadelle. C'est tt pourquoi nous voulons la rendre, que vous le vouliez ou <( non; car nous désirons sauver nos vies. » Cette déclaration anéantissait la possibilité d'une plus longue défense, et Marzia consentit à traiter. iMais, jusque dans cet acte où elle était forcée d'avouer sa défaite, cette béroïne porta la fierté de son caractère. En rendant ce qu'elle ne pouvait plus garder, elle exigea que ses soldats se retireraient francs et libres. Quant à ce qui la concernait, elle dédaigna de rien stipuler, et resta, avec sa famille, prisonnière
(1) MaU. Vill.. 1. VU, c. lxvii et lxix.
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du légat, qui, rempli d'admiration pour sa noble conduite, la traita avec les plus grands honneurs. Cette importante eapilulation eu lieu le juin 1357 (4).
Césène rendue, la cavalene pontificale se porta incontinent sur Castel-Novo di Cesena, qui, mal pourvu de défense, lui ouvrit ses portes. De là, elle courut à Bretinoro. Cette place était un des boulevards de TÉtàt deForli, el renfermait une nomlju'euse ^;uiiison. Il fallut l'assiéger; mais on l'attaqua avec tant de vigueur, tjue, réduite aux abois en quelques jours, elle se rendit le 5 juillet.
De toutes les possessions d*OrdeIa{B il ne restait plus que Forli , et rien ne semblait dev oir retarder la ruine de cette capitale, quand tout à coup le comte Lando reparut en ennemi sur le territoire de la Romagne ; soit que Tappât du pillage le ramenât, soit que le sei^^neur de Forli eiit réussi encore une fois à lui faire accomplir une diversion. Le cardinal fut obligé d'interrompre ses opérations pour se retourner contre ce méprisable adversaire. Or, pendant qu*on prêchait à Floreuce une croisade, qu'on menaçait Lando et qu'en traitait avec lui, deux mois se passèrent, et OrdelaHi respira. Enfin, Albornoz, de concert avec Florence, par^ vint à acheter à prix d'or l'éloignement de celle importune compagnie, qui alla porter ses ravages en Lombardie (2). Mais, alors même que la situation du seigneur de Forli redevenait dangereuse, un autre événement vint à son secours. Cet événement iiUle départ d'Âlbornoz, qu'Innocent VI rappelait auprès de lui, et le remplacement de ce grand capitaine par Tabbé de Oluny, Androin de la Roche, homme d'une certaine valeur politique, mais dé-
(1) Matt.Vill., I.VII, c. Lxxvn.
(2) Florence paya pour sa part 16,000 florins. (LeUre de la seigneurie au pape, ex Archivio siorico. n" 2î , p. 444.)^ Malt. Yill., 1. VU, c. muj Liix, iixxui, loxuv, uuv et hum.
Sg4 lUSTOiAE D& U PAPAUTÉ, LIV. X.
pourvu de talent pour la gaerre« Ce changement avait été notifié au canlinal Albornoz dès le mois d'avril, et à cette époque Tabbé de Cluny était déjà présent à Tannée ; mais les instances réunies des généraux, des soldats, de Tabbé de Cluny liii-mômc, otla gravité des circonsilances, Tavaieut décidé à retenir le commandement jusqu'à la lin d'août(l )•
Albornoz fut reçu à Florence avec une pompe extraordinaire. La seigneurie le fêla pendant cinq jours consécutifs et le ïx)mbla de riches présents (2). Mais c'était à Avignon que l'attendaient les plus grands honneurs* Son entrée dans cette ville ressembla au triomphe d*un dicta* leur. Le pape et tout le Sacré Collège allèrent au-devant de lui jusqu'à la distance de deux mille pas et le conduisirent au palais pontifical. Innocent VI le complimenta lui-même, et, aux applaudissements universels, le proclama Fère de r Église (3) .
Les motifs du rappel d' Albornoz préoccupèrent fortement l'opinion publique. On le regarda assez généralement alors comme l'efTet d'une disgrâce provoquée par une intrigue de cour (4). Celte opinion ne nous semble pas fondée. Les historiens Tappuientsur les conjectures les plus diverses, et les honneurs dont le légat fui l'objet à Avignon la repoussent. U est plus naturel de croire que, après les triomphes d'Albornoz et l'extrémité où se trouvait réduit le seigneur de Forli, Innocent YI crut pouvoir con-
(1) Matt. Vm., 1. VIU, c. cai, et 1. VIL e. lvi.— Baluze« 1. 1, p. 3S9.
(2) 1(1., l. VU, c. c.
(3) Sepulv., 1. U, n" 34.— Lescale, 1. IV, p. 227. — Baluze, Vilai, 1. 1, p. 559 et 580.
(4) Les Fragmenta (1. III, c. viii] disent que le rappel du cardinal eut Heu à rinsligalion du comte de Savoie, à qui ses déprédations faisaient craindre un tel homme. MaUeo Villaui se contente de relater les diverses conjectures qui avaient cours alors.