ADMINISTRATION DE JEAN XXII. |S
de Beaussâi (!)• Hais il j avait une multitude d'autres propriétés domaniales, disséminées dans tous les pays, et dont
la location rapportait à la chambre apostolique des renies plus ou moins fortes, soit en argent, soit eu nature. Toutes ees propriétés, avec leurs redevances, sont énumérées dans un registre célèbre, conservé aux archives du Vatican, appelé le Livre des cens (2), dresse en 4192, sous le pontificat de Cëlestin lil, par le cai*diuai Cencius, alors trésorier apostolique (3) .
Comme ces diverses redevances devaient être acquittées, les unes en objets de consommation, les autres en monnaies dont la valeur nous est aujourd'hui inconnue, il serait diûicile, impossible même, de calculer, d'une manière approximative, quelle somme pouvairat former ces redevances réunies. Mais on ne peut douter qu'elle ne fût de beaucoup plus considérable que toute autresomme perçue alors. Au milieu de tels éléments de richesses, qui croirait que la Papauté élaitpauvre? Rien déplus vrai pourtant. Les traitements des collecteurs, leur infidélité peut-être, les ilinicultés de la perception, l'irrégularité des payements, les remises qu'elle finissait par amener , diminuaient singulièrement les revenus* n n*en arrivait qu'une faible partie à Rome. Il y avait des royaumes qui étaient en arrière de cinq ans et plus du cens qu'ils devaient. A l'avènement du roi Robert, la dette de Naples envers le SainIrSiége était de 300,000 onces d*or et de 50,000 marcs d'argent, qui lui furent remis par la libéralité de Clément Y (4). £n général, on cherchait autant
(1) Ht cutjil de LilreSf bulles, concernant le Comtat-Venaissin. in-4", cité par l uLibé Audré, Mouaidiic pouliiicule au qualumumc siècle.
(2) Liber censuum.
(3) Ce registre a été édité par Huratori , au t. V de ses Anlic|uitates . ilaUcœ, p. 851 , et par Ceoui, Monum. dom. pontif. t. 2.
(4) Raynald, ann. IS09, d"* 21 et 35.
u niSTOIRE DE U PAPAUTÉ, LIV. VI.
que possible à se dispenser de payer. De là» pour les papes, de fréquents embarras 6nanciers. Un acte de Tannée 1193 nous apprend que les villes d Orvieto , de Gubbio et de Casaie avaient été engagées, par Innocent II, pour une somme de âOO li?res de deniers de Pavie (4). Un autre, de Tannée 1195, nous apprend encore que Citia di Castello avait été également engagée, par Adi ieiilV, pour 120 marcs d'argent (2). Ën 4205, époque de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, l'Église romaine fut alors réduite à un tel état de détresse, que Clément IT écriTait à l'un de ses caidiuaux : « Nous avons mis en gage les ri- « chesses de toutes les églises de Rome, à Texceptioa de « SainirPierre et de SaintrJean-de-Latran; nous nous som- « mes obligé pour une valeur de 100,000 livres de reve- <c nus, si toutefois nous pouvons trouver cette somme (3). » Ce pontife, dans une autre lettre, en signalant les dispo* sitions des puissances chrétiennes, indiquait très-bien quelle était la cause de cette pénurie : « L'Angleterre, dite sait-il, nous est contraire, rAilemagne obéit à peine, la <c France gémit et se plaint, TËspagne ne se suCQt pas à « elle-même; l'Italie, loin de nous venir en aide, nous a frappe (4). » Or, cet état de choses, au lieu de changer, allait s'aggravariL davantage.
Alors commencèrent à s'introduire dans la cour romaine les taxes sur les dispenses, les exemptions, et d'autres profits inconnus dans les sièdes antérieurs. On a blâmé In-
(1) Hurat., AiUiquit. ilal., t. V, p. 845.
(2) Id., p. 847.
(3) Possessiones ecclcsiai uni urbis. exci'ptis S. Pétri et S. Joannis Laleraiii... obligavimus usquu ad ccutum millia lihrarum proveotuuin, si et poterimus invenire. (Rajnald, ann. 1265, n** 22.)
(4) AogUa idvemtwr, Alemmiik m ebedit, Frtneii gémit et queritur, flispîulit non sitn suificif ; Italîa non tubvenit, sed cmongit (ce dearnier mot eit iafnduitible). (Id., loc. cit.)
ADMINISTRATION DB IBAN XXU. i5
nocent lY d'avoir le premier cherché dans ces moyens une source de revenus (1), comme si un pontife aussi grand par l'esprit et par le cœur qu'Innocent IV avait pu abuser de sa haute posillon pour satisfaire une misérable cupidité. N'auraitril pas été plus juste de supposer que déjà» à Tépoque d'Innocent IV» l'emploi de ces moyens était devenu nécessaire à ia Papauté pour ne pas succomber à ses charges?
Cette gêne pécuniaire, déjà grande pendant le treizième siècle, s'accrut bien plus encore au quatorzième, après la translation du Saint*Siége au delà des monts. Car, d'uncôtë» les domaines de l'Italie lui échappaient, et, de Tautre, les puissances censitaires devenaient bien plus difficiles à acquitter leurs obhgations, par la crainte où elles étaient que leurs deniers ne fussent partagés par la France. Les papes se virent donc forcés , pour soutenir la splendeur de leur dig-nité, de recourir à des expédients. Clément Y se réserva pour trois ans tous les bénéfices de l'Angleterre (â), et, déplus, il donna en commende tant d'églises patriarcales, métropolîtaînes, épiscopales et abbatiales, qu'il révoqua lui-même ces grâces comme un abus (3). Par ces moyens et d'autres moins éclatants, il enrichit la chambre apostolique, et laissa à sa mort une somme de 1,074,800 florins (4). Jamais le Saint-Siège n'avait pos* séJé un pareil trésor.
Les mêmes circonstances forcèrent Jean XXII de marcher sur les traces de son prédécesseur. Plus d'un canoniste a regardé ce pape comme l'auteur des annates. Gela n'est point exact. L'annaLe est la réserve des revenus de ia
(1) Harter, Tableau des ioetilations et des mmm de l'Égiise tu vooftn Ige, 1. 1, p. i75. L'auteur était encore ]Hrotes(cint.
(2) Walsingham, Hypodigma I^euslrUe, ann. 1305.
(3) Raynald, ann. 1307, 28.
(4) fialuze, ViUB, t. U, p. 37&
46 fflSTOIRB DE U PAPAUTÉ» UV. H.
première année d un bénéfice vacant. Or, nous venons de voir que Clément V s* était déjà permis cette réserve. Mais Clânent V lui-même ne Ta point inventée. EUe existait longtemps avant lui. Des savants en font remonter l'origine au quatrième siècle, et disent que les évéquesla complaienl généralement parmi leurs droits. Toutefois les papes, avant le quatorzième siècle, n'en avaient jamais fait usage pour eux-mêmes (\). Clément V fut le premier qui donna l'exemple, et tout porte à croire qu il étendit à d'autres églises ce qui n'avait d'abord touché que l'Angleterre, car il y eut sur ce point une délibération assez animée dans le concile de Vienne. On y agita la question d'accorder à la cour romaine le vingtième des revenus sur les bénélices de toute la chrétienté, alin de la mettre en état de supporter les charges de l'Ëglise, à la condition qu'elle s'abstiendrait de percevoir les annales et les décimes. Mais on finit par laisser les choses dans Tétat où elles étaient, de peur qu'on ne se vit obligé par la suite de payer le» annates, les dé^ cimes et le vingtième (2).
Ainsi, JeanXXII ne fonda point un droit nouveau: il ne lit que réclamer, en faveur du chef de rËglise, ce dont les autres évéques jouissaient sans conteste. Seulement il en usa plus largement. En i 51 7 il établit les annates sur tous les bénélices de l'Angleterre et de l'Irlande (5). Plus tard, en 1519, il étendit ces réserves à tous les pays de la chrétienté, invoquant, pour motiver cette mesure, les nécessités de l'Église romaine (4). Il excepta toutefois
(1) Voir U ufante dissertation du P. Berthler» au oommeiioemeiit du U XV de rHistoire de rÉglise gallicane. — TbomaseÎQ , Andenne et nouveUe Discipline de TÉgUie, t. lU, p. nm it suiv,
(2) Polidore Virgile» De rernm InYentortbaa, 1. Vni, c. xi>— Cohelii Notilia eaidinal., c. xx.
(S) Bayndd, ann. 4SIT, 40.
(4) Pra Bcdesifl» romane necessllatibuB.
ADMINISTRATION DE JEAinOOI. 17
de celte réserve les grands bénéfices, c'est-à-dire les archevêchés, les évéchés et les abbayes, et la borna à trois années (1). Mais, comme il arrive toujours dans l'établissement des redevances, les exigences s'élargissent en proportion de la facilité avec laquelle on y satisfait» Ce qui n'avait d'abord été établi que ponr trois années devint permanent, et ce qui ne devait conceiner qu'un certain ordre de bénéfices s'étendit à tous. Si nous en croyons Villani, Jean XXII ne confirmait l'élection d'aucun prélat; mais, quand un archevêché venait à vaquer, il y élevait un évéque et donnait le siège de celui-ci à un autre qui en avait un de moindre considération ; ce qui occasionnait, pour une seule vacance, la translation de trois ou quatre prélats, qui tous })a y;iient Tannate. La même chose avait lieu pour les autres bénéfices ('2). Nous ne doutons pas que ces nominations, ainsi réservées au pape, ne contribuassent puissamment à détruire la simonie/ les brigues, les divisions qui s^étaient glissées, avec le temps, dans l'ancien mode des élections. Nous avons toutefois de la peine à croire que ce roulement continuel de prélats, qui passaient d'un siège à un autre, fût aussi favorable à la religion des fidèles, et que la piété y trouvât son avantage. Dans tous les cas, c'était un moyen ingénieux de subvenir aux nécessités de T administration.
Jean XXII en avait un autre dans les grâces expectatives. L'expectative était une assurance que le pape donnait à un clerc d'obtenir un bénéiice dans une cathédrale désignée quand il viendrait à vaquer. Dans le principe, cette grâce se bornait à de simples recommandations, consignées dans des lettres qu'on appelait mmitoires, et aux-
(1) fixtrav. Cktnun., t. Il, 1. Hl, c. n. Gîov.YOlani, 1. U, e. m.
48 flISTOIRB DE LA PAPADTB, UV. VI.
quelles les évêques déféraient d'ordinaire. Mais ces recommandati(ms» en raison de leur fréquence, ayant été négligées dans la suite, les papes substituèrent aux lettres moniloires des lettres préceploires, auxquelles ils en ajoutèrent de plus positives encore qu'on nomma exécur Unrei{l). On conçoit aisément combien de semblables lettres devaient être recherchées. Comme on se montra beaucoup plus facile à les délivrer à Avignon qu'à Home, on vint aussi les y solliciter avec plus d'ardeur. Jean XXII en fit un grand usage. Alvarez Pélage, qui exerçait alors la charge de pénitencier du pape, témoigne que, pour obtenir ces lettres, les ecclésiastiques accou raient en foule à la cour romaine, d où ils remportaient des bulles qui leur coûtaient 50 llorins (â). Les grâces expectatives devinrent en peu de lemps une source abondante de revenus pour In Chambre apostolique. Aussi, le même témoin assure que, chaque fois qu'il lui arrivait d'entrer dans Tappartement du trésorier pontifical, il voyait des banquiers et des ecclésiastiques occupés à compter des florins et à les peser (3).
Quand on pense que les sommes recueillies de cette manière étaient réservées aux plus saintes destinations, au soutien d*une infinité de bonnes œuvres, on ne peut être scandalisc de ces richesses. Elles étaient un impôt pi éievé sur les bénéfices, et il paraît juste que ceux qui vivaient de TÉglise contribuassent aux frais qu'exigeait le gouvernement de
(1) Du Boulai, Histoire du droit public ecclésiastique français, in-4^, p. 415.
(^) Omnes Teniuiit ad romanam curijua. Nam et fréquenter pro ipsa buUa plumbea liO floreni solTuntur. (AWarex Pelag., de Pianctu ficelés., lU parte, e. vu.) L'auteur montre dans ce passage un peu d'humeur.
(9) Quum 8«pe întraTerim in cameram camerarii D. papœ, semper vidi ibi nummularios et clerîcos computanles et trutioantea florenof. (Id., c. Vin.)
AI^HimsniATION DE JEAN XXH. 10
r Église. Disons seulement que la source d'où émanaient ces richesses n'était pas sans dang^er pour la discij^ine. Alvarez Pëlage met au nombre des plaies de TÉglise remploi d'un moyen qui enflammait la cupidité des clercs. Et il faut bien ipi'il eût de graves inconvénients, puisque la sagesse du concile de Trente a jugé à propos de l'abolir.
ÂTec les annates et les grâces expectatives, il y avait encore les décimes. Gomme atlmiiiiîstratcur suprême des biens de rÉglise, le pape avait un droit incontestable d'appliquer une portion de leurs revemis au maintien de Fordre général. Cependant, parmi les nombreuses décimes levées jusqu'à Jean XXII, nous n'en voyons aucune qui l'ait été directement au profit de la Chamlire apostolique (i). Ce pontife est le premier qui ait employé cette contribution aux besoins temporels de la Papauté. En 1356 il ordonna, pour soutenir la guerre contre les Gibelins de la Lomliai die, une imposition sur tout le dergé de France. Personne ne chercba à en troubler la perception, si ce n'est le roi $ mais il faut qu'il n'y ait rien eu de sérieux dans Toppositiondu monarque, puisque la levée Je l'impôt ne lui point interrompue. L'abbé de Sorèze seul paya, dans cette occasion, une somme de 250 florins (2).
Par tous ces moyens réunis et une économie sévère, Jean XXll put laisser, à sa mort, dans le trésor pontiflcal, toutes ses dépenses prélevées, tant en numéraire qu'en joyaux, une réserve qui a été diversement évaluée par les contemporains. Yillani la porte à 25,000,000 de florins (5). Un autre chroniqueur rencliériL encore sur le
(4) Voir ThoiDassia, Ancienne et nonvelle Diadpline de l'Église, t. 01,
p. 356 et suiv.
(2) nisi. du Languedoc, t. IV, p, et aux Pièces justificatifes,
(5) Un florin de L'époque noua a donné la valeur de iO finncs de notre
tO RISTOntE m LA PAPACTi, UV. VI.
chiffre de Villani, et note 22,000,000 de llorins, sans y comprendre les joyaux (i). Ëvid^ment, ces évalutions ne peuvent être prises an sérieux. Elles sont invraisemblables. La plus grande partie du numéraire européen se serait de la sorte trouvée entre les mains du chef de rËglise. Je me défie à hou droit de Villani, et, quoique cet annaliste invoque Tautorité des trésoriers qu'on avait employés à faire l'inventaire des richesses de Jean XXIf, je persiste à croire, avec un savant grave (2), que les 25^000,000 de florins n'ont jamais existé que dans les diton populaires. La valeur historique d'Albert de Strasbourg ne suffirait pas môme pour nous faire admettre le chiiTre de 17,000,000 ^5). Mais, quand nous le ré* duirions à celui de 45,000,000, cité par Buonconte Monaldeschi (4), ou à une somme moindre encore, le pape aurait été de beaucoup le souverain le plus riche de l'Europe.
£t dans quel but Jean XXU, si simple, si peu magnifique, accumulait-il une réserve aussi considérable? Yillani
nous apprend, tout en ayant l'air d* en douter, que c'était pour subvenir aux frais d'une expédition sainte (5). Quand on voit dans les nombreuses lettres de ce pontife avec quelle ardeur il sonpirait après raffranchissement des
sainlb lieux, il parait peu possible de révoquer en doute
monnaie actuelle. Selon Leblanc, la valeur du lloria équivanià? livret 9 sous et 6 deniers. — Giov. Vill., 1. II, c. xix et xx.
(1) Dimisit in Ecclesia duo rt vîgtnli millia llorenorum , cxceptîs aliis Ihesauris indicibilibus. (Gualv. de Flamma, ap. Murât., t. XII, p. i009.)<
(2) Francesco Ant. Vitale, Memorie istoriche dei tesorieri generali pon* tefici, NapoU, 1782, in-r.
(3) Albert. Argent. Chron., p. 423.
(4) Buonconte Monaldesclii, ap« Murat.^ t. XU, p. IK37.
(5) Il deito tesoro diceva papa GîoTamii tagunava per fôriiire il santo passaggio d'oltr« mare. (Loc. cit.)
ÂDMlNiSXRÂTION m J£AN XXII. 8«
la sincérité de ses intentions à cet égard. Hais il y avait autre chose. Jean XXII voulait écraser le parti gibelin et rendre à l'Italie la Papauté triomphante et souveraine. Or, l'expérience lui avait appris que les services des princes n'étaient ni sûrs ni désintéressés, et il comprenait que, pour qu'un tel dessein fût dignement et utilement accom-pli, il devait Têtre par les forces mêmes de la Papauté ; que rËglise romaine ne serait vraiment puissante que lorsqu'elle aurait personnellement le moyen de faire respecter son autorité, et que ce moyen élail dans un trésor abondant et toujours à sa disposition. Peut-être voulait>ii encore, ce généreux pontife, en concentrant d'immenseà • ressources pécuniaires entre les mains de la Papauté, lui • assuier le monopole des grandes choses, des nobles entreprises, la rendre de plus en plus la bienfaitrice des ^ peuples, et élargir par là la sphère de son influence.
Maintenant, on s'étonne qu'avec la ressource d'un pareil trésor, celle de ses talents et de sou caractère, Jean XXII n'ait mené à bout qu une faible partie de ses vastes desseins. Mais, comme il se rencontre parfois des circonstances heureuses qui donnent le succès à la témérité imprévoyante, de même il se trouve des liillicultés iiibpinées contre lesquelles viennent échouer les combinaisons les plus sages de la prudence. Nous le voyons dans le projet que Jean XXII poursuivait contre les Gibelins d'Italie. L'on ne peut se dissimuler que les mesures n'aient été habilement concertéeSé Soldats, capitaines, alliances, légat, tout paraissait proportionné au but. Mais, au moment où tout semblait devoir réussir, une défection venait tout arrêter. La querelle avec Louis de Bavière ne fut pas le moindre obstacle aux succès. Et, pour ce qui concerne cette querelle, on doit dire que Jean XXil la soutint avec une invincible énergie. Il aurait peut-être
fi HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ» UV. VL
triomphé, si la conscience de son droit lui eût permis de faire une concession. Jusqu'en i 330, l'obstination de Louis, sa mauvaise foi, les moyens immoraux .qu'il mettait en œuvre pour soutenir son titre usurpé, ont pleinement justifié la rigueur des procédures de Jean XXII, et l'on ne peut dire que ce pontife eût Aà se conduire autrement qu'il ne fit. Voyons s'il eut tort plus tard.
Il est des situations impérieuses qui forccnl les hommes les plus injustes à fléchir devant l'autorité du droit. Louis de Bavière se trouva dans une de ces situations, à son retour d'Italie, après les humiliations qu'il y avait essuyées, la défection des Gibelins, la honte d'un schisme qui s'était ' terminé par le ridicule. Alors il commença à sentir que la couronne impériale chancelait sur sa tète, et parut vouloir sérieusement se rapprocher du pape. Le roi de Bohême et l'archevêque de Trêves reçurent la mission de présenter à Jean une cédule où Louis sollicitait une réconciliation, à la condition de déposer son antipape, de révoquer tout ce qu'il avait fait contre la personne du pontife légitime, de reconnaître (|u'il avait péché et encouru la sentence de l'excommunication ; enfin, de s'en remettre à la miséricorde du Saint-Siège, pourvu qu'on le maintînt dans son état et dans sa dignité (1).
Jusque-là, a u eu nés proposi ti on s a ussi gra v es u ' a v a i ent été faites, et il semble que Jean XXII eût pu, sinon les adopter, du moins en faire la base de nouvelles négociations; il les rejeta avec indignation. Le premier article de la cédule, concernant Pierre de Corbière, lui paraissait ridicule, vu que cet antipape avait déjà fait sa soumission de luimême. Puis il se plaignait qu'elle ne renfermât aucune mention de Michel de Gésène, de Guillaume Occam et des
(I) Baynald, aoa, 1590, n* Vi,
OfiRfUËRËS AfiL/LTiONS Dfi JEAN XXU AVE€ LOUIS DE BAVIÈBE. »
autres franciscains schismatiques. Au surplus, selon- le pape, la condition première et indispensable de toute réconciliation était, pour Louis» la déposition de la dignité impériale. « louis de Bavière, écrivait-il à Jean deLuxem- « bourg, ne sait point ce qu'il deniandc quand il stipule (c le maiiiiien de sa dignité, car c'est une chose unpossi- « ble. 11 est impossible qu'il soit maintenu dans la dignité c< impériale sans Facquisition d'un nouveau droit, "^attendu a qu'il no possède roelIenu'iU aucune dignité (i). »
Dans le ibnd, ic pape avait raison ; la rigueur des principes qui servaient de base à la constitution de l'Empire n'était qu'incomplètement satisfaite par cette soumission conditionnelle de Louis. Ce dernier ne |)erdil point cou-, rage. Voyant la médiation des princes repoussce, il eut recours à une ambassade composée d'Arnold de Mumbach et dé maître Ddalric d'Àugsbourg, ses familiers et secrétaires intimes (2). Mais cette tentative échoua comme la précédente, parce que les instructions des députés ne renfermaient que des excuses, des suppliques et la demande de la consécration impériale. De nouvelles ouvertures, que le roi de Boliùme essaya, «laiis un voyage qu'il (il à Avignon, ne furent pas plus heureuses (5). Une seconde ambassade, envoyée en 1553, revint encore sans avoir rien fait (4). Le pape était inflexible, et ne voulait ui ])Ius ni moins, de la part de Louis, que la déposition de son titre.
Enfin, soit de bonne foi, soit dans le but d'en imposer, Louis, au commencement de 4534, laissa transpirer autour de lui qu'il voulait résigner la dignité impériale. Les
(1) Ëpist. Joannis XXII, ap. Rciynald, aau. 1500, n"* 33.
(2) J. Georg. Ilçrwaii. p. 59t et seq.
(3) Raynald, ami. 155-2, îf ii.
(4) flenrici Aebdorff Annales, ann. i335.
84 mSTOlBE DE LA PAPAUTÉ. UV. VI.
Ambassadeurs des rois de France et de Bohême apportèrent en toute hâte cette nouvelle à Avignon; elle y répandit la joie. Jean XXli écrivit au prince pour le féliciter d'une si heureuse disposition» et expédia en Allemagne deux nonces chargés de s'en assurer, et, au cas qu'elle fût sérieuse, de faire les préparatifs d'une nouvelle élection. Le pape voulait la faire tomber sur Henri, duc de Bavière, parent de Louis. Mais, dans rinterraUe, les rois de Hongrie et de Naples envoyèrent des ambassadeurs à Avignon pour s'opposer à ce que rien ne fût innové dans l'Empire, et les nonces, qui rencontrèrent, de leur côté, mille difficultés, en Allemagne, de la part des princes, durent renoncer à poursuivre leur mission (i). C'est ainsi que Jean XXII échoua, mais avec gloire, dans sa querelle avec r£mpire.
Ce furent des causes indépendantes de l'homme qui firent manquer une autre affaire : celle de délivrer les Saints Lieux. Comme, de tous les pontifes qui l'avaient précédé, une expédition transmarine était le grand projet de Jean XXII, nous avons dit qu'une bonne partie de son immense trésor devait y être consacrée. Excités par ses chaleureuses exhortations, les princes chrétiens parurent un instant vouloir s'ébranler. Au mois de mars 1552, Philippe de Valois écrivait au pape qu'il s'engagerait par serment à parlir pour les Saints Lieux aussitôt que le passage général aurait été annoncé (2); et, sans plus attendre, le 50 septembre de la même année, au milieu d'une grande assemblée tenue à Sainfr6ermain*des-Prés, il reçut la croix des mains de rarclievéque de Iioiicn, Pierre Roîrer, avec les rois de Bohème et de Navarre et un grand nombre de
(1) Baluze, Viiœ, 1. 1, p. 176. — Raynald, ann. 135^, n" âO etseq.— Uenrici Rebdorflf Annales, p. 423.
(2) £pi8t. Philippi régis, ap. Baynald, aun. 1332, n"* 2.
PROJET DË CaûlSÂÛ£.
princes et de seigneurs de la cour (1 ) . La m>isade fut préchde par tout le royaume. Philippe de Valois devait fuiamr à lui seul vingt mille chevaux cl cinquante mille l'an* tassins. Gènes, Venise et Pise prêtaient leurs navires pour le transport de cette immense expédition (2). Enfin, l'an^ née suivante, Jean XXII crut les choses assez avancées pour fixer le passage général à Tannée 1 536, 11 le lit solennelleraent au milieu d'un grand consistoire tenu le 20 juillet, et où précba rarchevéque de Rouen; nomma le roi de France chef de rentreprise, cl lui accorda, pour subvenir aux frais, les décimes de six années sur les biens du clergé. Les ambassadeurs du monarque, qui assistaient au consistoire, jurèrent, en son nom, sur les Évangiles, qu'il effectuerait le voyage en personne, ou se ferait remplacer par son ûls Jean» si quelque raison légitime devait le retenir dans ses Ëtats (5). Encore une fois, ces brillants préliminaires n'eurent aucun résultat. Philippe de Valois voulait peut-être sérieusement Tenlreprise; mais moins que jamais la situation politique de la France pouvait permettre de songer à une expédition lointaine» Ses rapports avec l'Angleterre se compliquaient d'une manière fâcheuse; elle avait besoin de la présence de son roi et de ses chevaliers pour faire face à l'orage qui se formait de l'autre côté de la Manche. Peut^tre des débats théolo* giques, qui prirent alors un caractère passionne, contribuèrent-ils à faire tomber dans l'oubli la délivrance des Saints lieux.
Depuis un certain nombre d'années on s'inquiétait, . dans le monde savant de T époque, de ce que devenaient
(1) Preuves de rhistoirc des cardinaux français, p. 330. — Micbaud, Histoire des croisades, t. V, p. \lo, édit. de ib41.
(2) Ravnald, aiiD. 1335, M,
(3) Baluze, ViUB, 1. 1, p. 173.
16 HISTOIRS DE U PAPAUTÉ, UV. VI.
les âmes des justes immédiatement après la mort. Or, ici, comme il arrive toujours dans les questions où la raison hamaine est livrée à ses seules lumières, on se jetait dans le champ des conjectures. L'attention générale des esprits, sur une matici c aussi intéressante qu obscure, éveilla la curiosité tlu pape, qui, au milieu des soins les plus absorbants de Tadministration universelle, accordait une large part aui recherches théologiques. Ses études sur ce sujet lui inspirèrent cette singulière opinion : que les âmes des justes, avant la résurrection des corps et le jugement général, ne jouissent point de la vision intuitive, qu'elles demeurent jusque-là sous Tautel, c*est4-dire sous la protection et la consolation de 1 iiuiii.tnitc sainte de Jésus-Christ; mais qu après le jugement général, elles seront sur l'autel, c'estrà-dire que, par la vertu de cette humanité, elles contempleront la divine essence. Jean XXII indiqua d'abord ce sentiment dans deux sermons f)rêchcs, le premier, pendant 1 avcnt 1 7)29; le second, le jour de Tous les Saints 1531 ; enfin il le développa dans un troisième, prononcé la veille de TÉpiphanie 1352 (1), mais par forme d'assertion, sans vouloir en faire un point de dogme, le discutant en théologien, et cherchant à l'appuyer sur l'autorité des Pères.
n y avait dans ces propositions un côté spécieux fait pour
séduire un esprit lliéologique. N'était-il pas, en effet, naturel dépenser que la personnalité humaine ne devra être ad* mise à la vision de Dieu qu' après avoir complété de nouveau sa nature par la résurrection ? Pourquoi l'âme jouirait-elle avant le corps du plus grand des biens que la révélation nous promet? Le corps n a-t-il pas été pendant cette vie mortelle le compagnon inséparable de Tâme? n'a-lril pas
{i) Mm, Vitœ, 1. 1, ad NoUs, p. 788.
- VISION BÉATiFIQUE. S7
suivi la même carrière, lutte contre ics mômes obstacles, participé aux mêmes mérites? Pourquoi ces deux substances seraientp^lles un instant séparées dans la récom* pense, quand elles ne Tont pas été dans les iravanx?
A ces inductions de la raison venaient s'ajouter des arguments puises à la source de Tautorilé* L'enseignement des anciens docteurs relativement à la rémunération des âmes justes n'était ni uniforme ni clair; on trouTait dans leurs écrits un â^ciï nombre de témoignages qui doposaienl pour et contre la jouissance immédiate de la vision béatifique» S'ils disaient que l'âme juste, au sortir de sa prison terrestre, transportée dans le ciel, y est mise en possession d'une félicité glorieuse, qu'elle voit l'Être éternel et se repose dans la sublimité du Seigneur, ils disaient aussi que Tâme, séparée du corps, n'est point couronnée, qu'elle est privée de la rémunération, que la vue de Dieu Aicc à face est réservée pourTétat où la résurrection devra placer les saints (1). On a cherché à concilier ces contradictions en supposant que les anciens docteurs entendaient, par la glorification des saints ressuscites, une augjiicnialion, non un commeacemcût de gloire ; une intuition plus parfaite de la nature incréée, non une simple initiation à ses mystérieux attributs ; une consommation définitive en Dieu, et non une première immersion dans Utb profondeurs de son essence inOnie. Mais cette explication, si plausible qu elle soit, ne suffit point à dissiper toiis les nuages, et nul ne peut se flatter d'avoir saisi la pensée précise des Pères. Du reste, l'Église n'avait encore aucunement fait pressentir sa manière de voir à cet égard. U est donc permis d aliirmer,
(1) Voir, entre autres, S. Ghrysostome, hom. XXVm, in Epist. ad Ilcbr.; iumi. IXXDL, in Epistl» &dCorlntb;->S. Hilaire, in psalm. CXX; — S. Ambroise, lib. de Bono morlis, passlm;^ S. Augustin, in pealm. XLIil; de Civil. Dei, 1. XX, c. mt.
88 UlSTOiRË DË LA PÂPAUTË, UV. Vi.
sans eraîntede se tromper, que^ à T époque où le sentiment de Jean XXll lui débattu, la foi catholique n'élail ni développée ni iixée sur l'état des ames justes immédiatement après la mort (1).
Ici l'on ne doit pas se méprendre sur le s^timent de Jean XXII, et croire que le pontife soutenait que les ames des justes sont exclues du ciel. Bien avant de mettre au jour Topinion que nous venons d'exposer, Jean XXU ayait nettement enseigné, soit dans la bulle de canonisation de saint liOuis, évèque de Toulouse, soit dans la formule de foi pour le roi d'Arménie» la présence dans le ciel des ames des justes après leur mort, a Ainsi, lors même, dit le père « Berthier^ que le pape semblait incliner vers l'opinion du « délai de la vision intuitive jusqu'au jugement, il tenait « néanmoins sans aucun doute» et sans avoir jamais eu a besoin de justification sur cela» que les âmes des justes « étaient reçues dans le ciel, et qu'elles jouissaient d'une « sorte de béatitude; bien plus élait-il éloigné de penser, a comme Calvin l'en a accusé dans ces derniers siècles» « que les âmes n'étaient pas immortelles (2). »
Jusque-là, sinon la croyance, du moins l'opinion des fidèles avait généralement été pour le sentiment que les âmes justes» admises dans le ciel après la mort» y jouis*
(1) Mosheim (Inslilutionum historiac ecclesiasticoe autiqux et receniio* ris, 1. IV, in-4°, lielmstadt, p. 572) blesse donc la vérité et la bonne foi quand il dit : ^1 sub vitœ ^nem {Joannet XXU) inpublicam prope unU
rer?œ Eccîesiœ reprehensionem et animadversionem incurrehat. Le savant réformé ne pouvait ignorer qu'aucune définilion doctrinale n'avait déterminé la croyance rlinaicns sur le point de la vision béatifiquc dont il est ici question; que ce (jui osl aujourd'hui uu article de noire foi était alors du domaine de l'opinion, el ({u'ainsi un théologien pouvait, sans encourir le bl.-^me de l'Ko^lise, d(;iVndre le seutiment énoncé par Jean XXII , siu Lout s il ciaii disposé, comme ce pooUfe, à se soumettre aux décisions de l'Église.
(2) ilist. de l'Église gallicane» t XIII, p. 192.
vision BllATIFlQm S9
sent sur-le-champ de la vision intuitive. Les discours du pape produisirent un fâcheux effet. Des murmures éclatèrent; on cria au scandale, à Thérésic (1). Jean trouva ses
adversaires surtoul parmi les Frères Prêcheurs, et l'un des religieux de cet ordre, nommé Thomas Vallée, osa publiquement réfuter le pape. Ce n'était point à un simple moine qu'il appartenait dé se poser en contradicteur du chef de l'Église. Aussi le téméraire dominicain fut-il arrêté, jeté en prison, et déicnse faite à tous les religieux de Tordre de prêcher dans la ville d'Avignon (2). Ces faits se passaient en 1 33i . Or, soit que la sévérité du pape eût paralysé F essor des esprits, soil qu'il n'insistât plus lui-même sur ce qu'il avait avancé, la question de la vision béatilique tomba pendant deux années dans un oubli complet. Mais à cette époque un incident la réveilla tout à coup comme un feu caché sous h\ cendre. Gérard Eudes, général des Frères Mineurs, et Arnaud de Saint-Michel, dooiinicain et pénitencier du pape (3), arrivèrent à Paris. Ils étaient chargés par Sa Sainteté de passer en Angleterre poui y négocier ia paix entre ce royaume et TÉcosse. Pendant le séjour que ces nonces iireut à Paris, en attendant l'occasion de remplir leur mission, le général des Frères Mineurs eut l'imprudence de soulever dans les Écoles le sentiment du pape sur la vision béatifique. L'Université de Paris était la plus savante, mais aussi la plus turbulente du monde. L'opinion du franciscain excita parmi ses écoliers une véritable émeute scolastique; on s'écria que le religieux u avait été envoyé en France que pour y corrom-
{i] Multos scandalisaverat. (Gonlin. Gulliel. Nang., ad um. ISS».)
{% Gobelini, Personae cosmodromiiim , œtale Vl», c. Lxn. — Conlin. Gulliel. de Nang., loc. cit.--Gttalv. de la Flammft Opnsculum, ap. Mural., t. XU, p. 1006.
(5) WadÎDg., Aimai«s Miiionini, anu. 43S^, n"" iO.
30 filSTOlBE DB LA PAPAUTÉ, UV. VI.
pre la fai, que Femiir de Gérard Eudes ne ponwt passer
sans ( li iiiment. En vain Arnaud de Saint-Michel chercha à câinier ces passions ëmoes : il n'y roussit point. Les réclamations étaient arrivées jusqu'aux oreilles du roi. Gérard Eudes se rendit auprès du monarque pour se justifier. Philippe, craignant d'être séduit parles discours d'un homme rompu aux suhùliiôs de l'école, ne vuulal l'entendre qu'en présence de dix maîtres en théologie, dont quatre appartenaient à l'ordre des Frères Mineurs. Le roi demanda à ces théologiens, en présence du général, ce qu'ils • pensaient de la nouvelie doctrine. Tous s'écrièrent à l'instant qu elle était fausse, hérétique, et la flétrirent de leur réprobation. Gérard Eudes, sans se déconcerter, s'efforça d'en soutenir l'orthodoxie (1) ; mais le roi, entrant en colère, lui adressa de vives réprimandes, et le menaça, s'il ne se rétractait, de le faire brûler comme un patarin ; ajoutant que, si le pape soutenait un pareil sentiment, il ic regarderait comme hérétique (2\ C'est peut cire là tout le fondement de l'assertion de ceux qui veulent que le roi ait mandé au pape qu'il le ferait brûler sauf rétractation. Il n'est pas probable qu'une pareille menace ait pu échapper au roi, même dans un moment de vivacité; à plus forte raison ne Test-il pas qu'il l'ait écrite. Elle n'était conforme ni aux mœurs du temps, ni au. respect que le roi avait pour le pape. Au* reste, elle ne se troure dans aucune lettre de ce prince, et son existence repose uniquement sur le témoignage de Pierre d'Ailly, qui, soixante-treize ans après la mort de Jean XXII, la cita dans un discours prononcé en présence du clergé français, réuni à l'occasion du schisme (5).
(1) ConUn. Gulliel. de Nang., loc. cit.
(2) GioT. Vill., 1. X, c. cuxx.
(3) Le roi manda lors Jean XXII qu'il ae révocât, ou qu'il le ferait ardre.
mm fiÉATlFKiOfi. 81
A la nouvelle de ce qui s'était passé à Paris, Jean XXII se hâta d'écrire à Pliilippe de Valois une lettre pleine de modération, dans laquelle il justifiait ropinion qui lui était attribuée, disant qu'il n'avait rien avancé de lui-même ; qu'il s'était borne à citer sur ce point, dans ses sermons, les textes de l'Écriture et des saints Pères; qu'au reste, ses sermons étaient entre les mains de l'archevêque de Rouen, auquel il les avait remis pour les communiquer à Sa Majesté. Puis il l'exhorlail à n'user ni de châtiment ni de menace contre les partisans du délai de la vision béatifique ; ajoutant qu'il fallait laisser les théologiens débattre librement leurs opinions sur cette matière jusqu'à ce qu'il plût au Saint-Siège apostolique de prononcer (^). Le pape témoignait assez par là qu'il n'avait aucun parti arrêté sur la question en litige , et que , pour se décider^ il désirait joindre aux siennes les lumières des autres. En effet, autoui' de lui, il ordonnait aux prélais et aux docteurs de rechercher avec soin tout ce que la tradition renfermait de témoignages divers sur la vision béalifique (2).
Cependant, malgré ces précautions, quelques-uns ne croyaient pas à une impartialité complète du souverain pontife sur ce point, et sa conduite était l'objet de com* mentaires malins qu'il s'efforçait de repousser. Philippe de Valois répoudil à Jean. Sa lellre était respectueuse, mais il y suppliait le pontife d'abandonner de pareilles questions, parce que le chef de l'Église devait se contenter de terminer les disputes sur la foi, non les provoquer. Le roi de Naples lui écrivit dans le même sens (3). Sur ces
(Bourgeois éu Gliasteiiet, Freuves de la noureUe histoire du concile de Constance, in4*, p. 155.) (1) Ri^nald, ano. 1355^ n"* 46.
(S)Id.,aiin. n«aT.
(5) Giof. Vill., i. X, c. ccuYui. Non si eonveniva a papa di mwmn le
32 HISTOIRE DE LA PABAUTÉ, UV. VI.
entrefaîtes, Funiversité de Paris porta sa décision daiis une
célèbre conférence tenue au château de Vincennes. Tons les maîtres en théologie, tous les évêques et abbés qui se trouyaient à Paris y assistèrent. Deux questions furent soumises aux délibérations de l'assemblée, savoir : i"" les âmes des saints voient-elles actuellcmcnL la face de Dieu? 2^ la vision qu'elles ont de l'essence divine Unira-fc-elle au jugement général pour être remplacée par une autre? L^assemblée tout entière répondit affirmativement sur la première question, et. sur la seconde, quelques théologiens seulement dirent qu'après le jugement général la vision serait plus parfaite. Sur la requête du roi, on rédigea un acte authentique de cette décision • trente doc< leurs y apposèrent leur sceau, et elle fut envoyée à Avignon (1).
Cependant cette querdle théologique, qui n'excitait en France que des mécontentements, menaçait en Allemagne
de se tourner en révolution. Michel de Césène, Guillaume Occam, Bonagialia de Bcrgame et les autres factieux réfugiés à la cour de Louis de Bavière, avaient vu avec une maligne joie le souverain pontife engagé dans une discussion iloiiL .s alaïuiail la loi simple des fidèles. Cet incident réveilla toutes leurs espérances. A leurs- yeux Jean XXII était un hérétique qu'il fallait d^uiller une bonne fois de la dignité papale. Louis, mécontent de l'issue de ses dernières tentatives de réconciliation près de la cour romaine, appuyait ces mouvements schismatiques. D fat décidé qu un concile serait convoqué sous le patronage de Fautorité impériale, et que, dans cette assemblée, Jacques de Cahors serait déposé. On devait inviter à ce
question! sospetle coulra la fedc catholica, ma che le movesse, decidere et estirparc.
(1) Goutin. GuUtel. de r^'aiig., loc. cit.