‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 46 sur 66 · AFFAIRE D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

AFFAIRE D'ALLEMAGNE

remplir sa mission, il alla le trouver, et lui en exposa l'objet. Charles IV n'accorda ni ne refusa, mais il convoqua à Mayence une diète, à laquelle assistèrent les arclievêques de Mayence, de Trêves, de Cologne, les ducs de Bavière, de Saxe, et un grand nombre de barons. L'ouverture de rassemblée faite, le prince invita lenoîice apostolique à s' expliquer sur le sujet de sa venue, ce que fit aussitôt révèque de Gavaillon. Mais à peine ce prélat eut-il cessé déparier, que l'empereur se leva : «Je m'étonne, dit- «•îl, que la cour ronuiuie ose demander de l'argent quand a elle en fait un usage aussi mondain» aussi profane 1 Eh <€ quoi! réformes plutôt votre clergé, montiwcvous, par une c< bonne vie, dignes de Jésus-Christ et de ses saints, et la c( charité ira au-devant de vos besoins» avant même que vous « la sollicitiez. Voyez vos prédécesseurs et vos modèles, « avez-vous avec eux la moindre ressemblance?» Il y avait là un chanoine de Mayence, nommé Cuno de Falkenstein, qui était coiffé d'un bonnet de soie brodé d'or*. L'empereur, se tournant de son côté, lui demanda ce bonnet, et, le posant sur sa tête, après en avoir ôté le sien, beaucoup plus simple, il s'adressa aux barons qui siégeaient daiis l'assemblée : <cQue vous- en semble? dit-il; n'ai-je pas plutôt « Fair d'un cavalier que d'un prêtre? » Et chacun de rire, .tandis que le chanoine confus gardait le silence. MaisTem- . pereur, quittant le ton plaisant et prenant un visage sévère, s'étendit longuement sur' les devoirs des clercs et sur le danger où ceux-ci mettaient l'Église en affectant des mœurs étrangères à leur état. Puis, en finissant, il apostropha vi- Toment Tarchevéque de Mayence, et liii ordonna de ramener son cler^^é à de meilleures voies, de faire disparaître ce luxe ridicule d'habillements, ainsi quel abus non moins indécent des festins et des jeux, de força" ses prêtres à s'appliquer à la prière et à la morlificaLlon ; sans quoi il se

m imom de u papaiffe. uv. x..

chargerait lui-même de pourvoir Ifis bénéfices d'hommo$ pieux et capables.

Le rôle que s'arrogeait ici Uhaiies IV était bien aùasi inconvenant que les abus qu'il signalait; mais, soit surprise, soit crainte, personne ne réclama. L'évèque de Cavaiiion prit seul la parole, et s' efforça de montrer que l'empereur se faisait une idée fausse de l'administration pontificale; que le pape travaillait activemenl à corriger les relâche- . ments, mais qu'il fallait du temps pour faire prévaloir le bien, et que, d'ailleurs, les hommes étant imparÊiits de leur nature, on ne parviendrait jamais à bannir tous les abus de leur société (1).

Ces sages observations n'arrêtèrent pas Charles IV, qui, se croyant obligé par sa conscience à attaquer les désordres qui rindignaient, se mit à sévir contre les prélats dont la conduite lui paraissait le plus s'éloigner des règles de la discipline, sans tenir compte des inmiunités qui anVanchissaient l'ordre* clérical de la juridiction civile. Mais, de la part de Charles IV, qui devait tant au Saint-Siège, une opposition quelconque ne pouvait être ni longue ni sérieuse. Le prince céda aux premières remontrances que lui adressa Innocent VI, et Pbili|q[>e de Cabassole put tranquillement achever sa mission. Du reste, le souverain pontife mit luimême la niain à l'œuvre de la réforme, et écrivit aux archevêques de Trêves, de Cologne, de Mayence et de Brème, des lettres pressantes par lesquelles il leur ordonnait d'exercer sur le clergé de leurs diocèses une surveillance plus active et plus sévère ('i).

L évéque de Cavaiiion disait vrai quand il représentait à Charles IV. le pape sérieusement occupé à restaurer la

{i) Germ. Ghron., L XV, p. SOB.^Nancler., t. U, p. 405.— Antiqniutes Goslarienses, ap. Leakfèld, p. 983.' (2) ^pM, iDD. ISSfl, D« II, 1» eHS.

PIERRE TQOMAS. 32S

bonne diseipUne dans rfiglise*. RéguUer ét sévère, Innoemi TI voulait qu'autour de lui tout fût régulier et sé*

vère (1); niaib, pour étendre au loin les effets de son action r^ormatrice, il manquait dç force de caraptère* Comme il y avait dans son esprit une indécision qui faisait flotter ses idées, de même il y avait dans sa volonté de r hésitation et de Tenibarras; ses mesures n'avaient point ce nerf qui brise les résistances. Peut-être sa vi^tlesse et les infirmités qui Taccablèrent \m les derniers temps de sou pontiOcat avaient- elles affaibli son âme comme son coips (â) ; peut-être aussi son activité, absorbée en grande partie par les affaires politiques, fut-elle par là enlevée aux salutaires intentions de sa piété, les hommes de génie seuls ayant le privilège de suflire, sans s'épuiser, à mener à la fois plusieurs entreprises différentes.

Cependant, au milieu des dégoûts et des chagrins qui * abreuvaient le cœur du bon pape, d'heureuses nouvelles arrivèrent de TOrient. Ces nouvelles apprenaient les brillants succès d'un personnage que les historiens ont beaucoup trop dédaigné, et qui est une des figures les plus intéressantes de l'époque. Ce personnage était le bien heu- reux Piare Thomas. U naquit à Salinose, au diocèse de Sarlat, de parents pauvres (3), si pauvres, que, dans sa première jeunesse, il fut obligé de mendier, au Qom de Dieu, son pain de chaque jour. Chose rarel cette condition abjecte, qui avilit d'ordinaire le nuM*ftl de Tboinme et engendre la paresse, ne nuisilpointau développement des

(1) BaluzQ, t. I, p. »M et 362.

Id., p. 343. Fuil mulluiii o] pressus et g^ravatus gulla et pfMln^Ta, propter quod fuit mulloties impcdilus, et prœsci lim m uiiimis diebu.s, iu quibus fuit admodum debililatus et valeludiiiarius.

(3) La vie de Pierre Thomas se Li ouve au tome II du lUaitiU dei> BulUu^ distes.

Diyilizeo by GoOglc

sf4 msTone vie la papaitté, liv. x.

hpui eu ses qualités de Pierre Thomas, et ne ralentit pas ua seul instant son ardeur naturelle pour la science. Il employait une partie de la journée à quêter sa subsistance, l'autre à assister aux leçons de l'école. En peu de temps il fit dans rinstruclion des progrès tels, qu'on lui contia celle de ses compagnons, de classe* U vint ensuite à Agen, et y étudia la grammaire, la logique, la dialectique, jusqu'à l'âge de vingt ans (1).

Le prieur des Carmes d'Agen remarqua sa capacité et l'attira dans soii couvent, où il lui fit enseigner les enfants, jusqu'à ce que le prieur de Condom l'emmenât à son tour an monaslère de Condom pour en faire le maître des jeunes frères. 11 passa deux ans dans cet emploi. Partout unear* deftte piété, une tendre dévotion à Marie, une angélique pureté, distinguèrent Pierre Thomas. D prit l'habit des Carmes, et, devenu prêtre, les supérieurs de l'ordre l'envoyèrent successivement à. Bordeaux, à Albi, et enfin à Paris pour s'y fortifier dans les sciences ecclésiastiques. Il vint après cela à Cahors exercer les fonctions de lecteur. C'est dans celte dernière ville qu'il fit connaître son rare talent pour la prédication (2). La charge de procureur, -dont on le revêtit, lui fournit l'occasion de se présenter dans la cité papale. Sur ce brillant théâtre, où toutes les belles intelligences coninie toutes los grandeurs du siècle aimaient à se produire, uu homme tel que Pierre Thomas ne pouvait que paraître avec éclat. Le cardinal de Talleyrand entendit parler de lui, et, ayant appris qu'il était Périgour* din, par conséquent son rompatriole, il voulut l'avoir à diner. Pour utiliser les causeries qui suivaient le rep^s, il était d'usage, chez le cardinal, d'agiter quelques questions

(1) ViuB., c.

(2) llHa.,ii'*9etS..

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de science. Le procureur carme déploya dans ce petit exei> dce académique tantd«nidilion, tant de savoir, il disserta avec une si merveilleuse facilité, qu'il eaiporla l'admiration de tous les convives (I).

Cet événement fit du bruit. Clément VI régnait alors ; ce pape, qui aimait les savants, désira voir et entendre Pierre Thomas. L'humble religieux prêcha devant lè chef de rËglise, et le séduisît. Dès ce. moment, notre Carme fut en faveur à la cour. Tous les salons s'ouvrirent devant lui, toutes les chaires retentirent de son éloquence. Il lui arriva de prêcher jusqu'à trois . fois dans un jour. Pierre Thomas devint à la mode. On se le disputait au point que c'était un honneur recherché par les cardinaux eux-mêmes de 1" avoir à leur table (ij. Ce n'est pas toutefois que l'cloqueiice du Carme flattât la vanité des grands; la sainte liberté qui présidait à ses discours n'épargnait personne, pas même le pape (3). Mais nul ne s'en offensait, car l'jiommc de Dieu possédait le secret de cette éloquence apostolique à laquelle rien ne résiste, de cette éloquence qid soulève et calme à son gré les flots des pas- * sions, de cette puissance qui saisit un auditoire, le domine, le maîtrise, et lui interdit tout autre sentiment que celui de Tadmiration. D'ailleurs la vie de Pierre Thomas élâk le mudèlc des préceptes que sa bouclie aiinuiK^aU (-'<).

Innocent Yl se connaissait en hommes; il jugea que Pierre Thomas était capable de réussir dans les affaires, et le nomma nonce apostolique dans le royaume de Naplesé Notre religieux justifia pleinement Tidée que le pape s é-

(1) ViUB.,c.ii,n''7.

(S) Ibid., c. II, n*> 9.

(S^ la prttdîcation« sut utique parcebat nnlli, Dec domino pnjMe'iiec cuieiioiciae* (IP 43.) (4) Ibid., n*" i5.

586 filSTOnUE DE lA PAPAITTÉ, UV. X.

tait formée de lui ; il se conduisit, dans cette première nonciature, aTec prudence et dignité, et, à son retour, ii

fut irratific de l'évechc de Patti, en Sicile. Une seconde nonciature, qu'il accomplit en Allemagne et en Bulgarie, ne fit qu'ajouter à sa réputation (i)» et le pape résolut de se servir de lui pour réconcilier le roi de Hongrie et les Vénitiens, qui se faisaient une guerre meurtrière, sans but . comme sans résultat. Un des bienfaits de cette réconciliation devait être de rendre disponiblès les forces militaires des deux puissances, pour les tourner contre les Mahométans. Gomme nous l'avons vu, la pensée des croisades, bien que depuis longtemps stérile, animait encore les che&de l'Église, et la réalisation en était regardée, par chacun d'eux, comme devant faire la gloire de son règne. A celte époque, les progrès toujours plus alarmants des ïurcs' remuaieut cette pensée avec plus de force* Ces barbares, après avoir soumis presque toute l'Asie Mineure sous Orkhan, leur second empereur, avaient franchi les Dardanelles sous Amurat V\ Andrinople, la clef de la Grèce^ la seconde ville de l'Empire, venait de tomber entre leurs mains, et, de là, ils menaçaient la cité de Constantin. L'Empire, réduit à quelques provmc es morcelées, et séparées les unes des autres, ne se défendait plus, il se débattait dans les con« vulsions de Tagonie. Un «^onéreux et puissant eft'ort -des guerriers de l'Occident pouvait seul en empêcher la ruine.

Dès l'année 1553, au début de son pontificat, une tan* tatiTe des Turcs pour s'emparer de Smyrne, et des lettres pressantes par lesquelles l'empereur Gantacuzène implorait son intervention tu télaire dans les affaires de l'Empire, avaient tourné les regards d'Innocent VI vers l'Orient. La fénurie de son trésor, 6t les besoins urgents auxquels il'fal-

(1) ViU 6., ç. ni, n«* 16 et n.

Diyiiizeo by Googlc

jnmÈ THOMAS.

tait faire face, ne lui permirent pas alors de répondre eifectivment aux supplications des Grecs, et il se contenta, en att^dant meilleûre fortune, de réchauffer le zèle d'une ligue formée bous Clément VI enlre les Vénitiens, le roi de Chypre» les chevaliers de Rhodes, et d'en aider les opérations par le produit d'une lèvée de décimes, qu'il ordonna pendant trois années (4). Mais ce n'était poiril une coalition de ce genre, faible cl mai unie, qui pouvait refouler dans leurs dés^ les hordes nombreuses et (Imatiques des Ottomans ; il fallait une grande expédition que tous regardaient comme impossible, excepté deux hommes peut-être. Innocent VI et Pierre Thomas*

Gelui-ci n'eut qu'à se montrer à Venise. Ses pieuses exhortations, son éloquence insinuante, les raisons politiques qu'il sut faire valoii, y inspirèrent aussitôt des dispositions pacifiques* Il courut en Hongrie les annoncer aû roi Louis. Ce monarque reçut Pierre Thomas avec tous les honnem^â dus à un envoyé du Saint-Siège. iSou-seulement il consentit à la paix, mais, enflammé encore par les chaleureuses excitations du saint homme, il jura solennellement entre ses mains de se mettre lui-même en personne à la tète d'une croisade, et voulut sur-le-champ prendre la croix (2). Malheureusement, Pierre Thomas quitta Louis, et ce prince, dès qu'il cessa d'entendre Ténergique éloquence du religieux, oublia son serment.

Cependant, l'empereur de Gonstantinople réitérait plus viveitient que jamais la demande d'un secours, et, pour l'obtenir plus efficacement, il promettait la réunion des deux ■ Églises, réunion si souvent tentée et que la mauvaise foi des Grecs avait toujours fait échouer. Jean Paléologue,

(1) Itaynaki, ana. 1985, a» 19 et 92.

(2) VîtaB., ttbi sapra, c. rr, u» 25. — Baynald, 15S5, 24.

328 HISTOIRE bE LA PArAUTÉ, LIV. X.

qui Tenait de succéder à Cantacuzène, envoya, en 1356; à Avignon, Tarchevéque de SmyrnjQ et Nicolas Sigeros Me-

gatcriarque. Ces ambassadeurs arrivèrent à la cour pontificale vers la féte de la Pentecôte, et y reçurent 1 accueil le plus favorable. Ils étaient porteurs de lettres de Tempereur, quîls^ lurent devant le consistoire assemblé. Ces lettres produisirent une sensation profonde, et, bien qu'on fût accoutumé à se défier des.promesses des Grecs, hmocent crut devoir prendre celles de Jean Paléologue en sé* rieuse coasidération. Ce fut à Pierre Thomas qu'il con* fia le soin d'en poitrsuivre raccomplisscnienl (1). Notre bienheureux eut pour compagnon dans cette nonciature Guillaume, évéque de Sozopolis. L'empereur et les princes de l'Empire environnèrent des plus grands honneurs les envoyés pontificaux à leur arrivée à Conslantiiiople. Pierre Thomas se mit incontinent à l'œuvre. La ville impériale se ressentit bientôt des effets de son activité. Ses prédications et ses conférences sur l'union des deux Églises dissipée rent les préjugés d'un grand nombre d'esprits. Plusieurs seigneurs de la cour furent entraînés. L'empereur luimême, convaincu, et devenu zélé catholique, écrivit au pape qu*il reconnaissait la suprématie de son autorité, lui jurait obéissance, travaillait activement à v ramener ses sujets, et, pour preuve de la sincérité de son retour à i'u-t nion, il lui annonçait la déposition du patriarche schismatique de Gonstantinople, et son remplacement par un prélat dévoué à l'Église romaine (2).

Tels furent d'abord les succès de Pierre Thomas. Mais sa mission ne devait pas se borner à procurer Tunion des deux Ëglises ; elle devait préparer les éléments d'une cxpér

(4) Atynald, ann. 1886, b« S5.

(i) Vîta B., M snpca, c. v, n<' 38, 39, 80, 81 el 33.

PIERRE TflOMAS. 329

dilion sainte. Après avoir si heureusement jctë les semences de la réconciliation de l'Orient avec TOccident, le nonce partit d^ Constantinople au milieu des regrets de la cour impériale, dont il avait su captiver à un si haut degré Testime et Taffcction, et se rendit en Chypre. Sa repu* tation l'avait précédé dans ce royaume; les honneurs qui raccueillirent à son débarquement furent tels, que son humilité s'en trouva alarmée, et qu'il se crut obligé de Jes repousser : « Vous vous trompez, ditril avec cette inalté- « rable douceur qui ne le quittait jamais, vous vous trom- « pez ; je ne suis ni un nonce ni un légat du pape; je ne a suis qu'un pauvre moine pèlerin qui désire visiter le a sépulcre du Sauveur (1). » C'était là, en effets toute l'ambition de son âme. Il la satisfit. Malgré la faiblesse de son corps, épuisé par une rude maladie, malgré les instances du roi^ malgré les mille dangers du voyage, il s'embarqua pour la Palestine. Jérusalem le vit s'agenouiller sur ce sépulcre sacré, baiser et arroser de ses larmes les lieux que le Rédempteur du monde arrosa de son sang. Pendant le séjour qu'il fit au milieu des fidèles de la ville sainte, il fut pour eux comme l'ange de Dieu, les édiliant par sa piété, les consolant par ses prédications

En Chypre comme à ConstanUnople, tout a^ait réussi

au gré des désirs de Pierre Thomas. Mais tout n'était pas fait, et cette première mission accomplie n'était que le prélude d'une autre plus solennelle. Innocent VI chargea

de nouveau le bienheureux, devenu évéque de Coronée, de retourner dans les mêmes contrées qu il venait de par-

(I) Dicens bénigne : Non snm nnntius, sive legatut papos, sed quidam firater peregrinns panper, denderans seputcrum Domini videre. (Vita B*,

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