EFFETS DU SEJOUR DE LA PAPAUTÉ EN FRANCE. S
au Sacré Collège, et préféra accomplir cette cérémonie en
France (1). La crainte qui agitait Clément V, nous l'avons \ue agiter également son successeur immédiat, Jean XXII (2). D'ailleurs, il est évideat, pour quiconque connaît les faits de rbsstoire, que les papes n'auraient pu effectuer prudemment leur retour en Italie avant la conquête de l'État ecclésiastique par le cardinal .1]gidius AlLornoz. lis s'y seraient trouvés dans une situation bien plus mauvaise qu'en France, puisqu'ils n'y auraient joui d'aucune indépendance territoriale ; et l'on ne peut prévoir ce qui serait advenu pour eux si ce grand homme n'y eût rétabli leur autorité i force de victoires (5). Après cela, la Papauté s'étant trouvée dans la nécessité de déserter son siège naturel, on conçoit sur-le-champ pourquoi elle a éprouvé tant do peine à y revenir. C'était un colosse, et les colosses ne se meuvent pas aisément.
Mais, quels que soient les motifs qui retenaient la Papauté à Avignon, je dis que sa position y était fausse, anormale. Sans doute Rome ne fait pas le pape ; quelque lieu de la terre (ju'il habite, le successeur de saint Pierre sera toujoui's le vicaire de Jésus-Christ, le souverain pontife, le chef suprême de l'Église; mais il est vrai de dire
[1) Clemcns V avca paura dî veniie à Roma a coronnrsi chc pero ordino chc dovessero girc in Fraiicia à coronailo. (Diar. loinaii. di Stcfauo dlnfessura.) — Wimt., t. IIÎ, pars II, i>. 1 114.
(2) Un écrivain dont on ne ))eul ropon<5ser le tcmoiîj'naire, oii sa qualilc d'Italien, dit que le séjour de la Papauto au delà des moiils fui le châtiment dci injures que les Romains avaient faites aux souverains pontifes : Déserta Roma délia poiililii aie près- uza pagave il lio délie molle irrevercnzc fatte ai poutciîci. (Luigi Tosli, Sloria délia liadia di Monle-Cassino, t. IH, 1. VU. p. 43.)
[ôj l ue este insigne prclado la causa jtrincipal, para que los ponlifices romanes pudiesserc la Santa Sede resliluyr a la ciiidad de Roma, su origlnario y devido lugar. (Garibay, Compendio hislorial, 1628, t. Il, 1. XIV, c. lU.)
pourtant qu a ceriains égards» sous le rapport tempord, par exemple, tout autre lieu ne remplace qu'imparfaitement l'antique iX'inc du monde. Or, Avignon n'était point Rome. Le Rhône, qui baignait ses murs, n'ctait pas le Tibre ; la roche des Dons n'était pas le Gapitole ; ni son château gothique ce Latran, d'oâ tant d'oracles souverains étaient partis, d'où la li;irr rivait si longtemps dominé les autres couronnes. Au milieu d'une société jeune, impressionnable, n'y availril pas un danger réel pour la Papauté» qui puisait une grande partie de sa puissance teroporalle dans l'opinion des peuples, à séjourner loin du siège naturel de sa domination» de ce siège où tous les souvenirs réunis de la religion et de la gloire, et je ne sais quel prestigc mystérieux inhérent au nom de la ville étemelle, l'envirunnaicnt comme d'une auréole? Aussi, »uus le beau ciel de la Provence, et malgré les royales splendeurs qui rentouraient, ressemblait-elle plutôt à une puissance abaissée à laquelle on avait accordé l'hospitalité de l'exil qu à la puissance qui imprimait le mouvement a toutes choses.
Et ce n'était là qu'un côté des inconvénients que sa position transalpine la forçait de subir. Ses représentants
étaient Français; le Sacré Collège était presque en entier composé de Français. Les habitudes, les mœurs» les alTectiens, étaient devenues françaises^ comme le lieu qu'on habitait. C'était là un honneur pour la France sans doute. Mais ce ton, si exclusivement local, ne donnait-il pas à la cour romaine un air de nationalité qui allait mal avec ce caractère d'œcuménicité qui Tannonee et la distingue? ne nuisait-il point un peu àl'impartialité^deses conseils? n'inspirait-il point quelque défiance aux peuples étrangers a la France? ne froissait-il point leur amour-propre? nétaitril pas de nature à rétrécir TinQuence de cette cour
£FF£Tâ DU SEJOUR DE LA PâPâUTK EN FRANGE. Zêîi
et à la réduire, avec le temps, aux mesquines proportions d'une cour ordinaire? Un cardinal gascon conseillait un jour à Jean XXIi d'ôter à Rome le souverain pontificat et de le transporter à Gahors. Le pape crut le prélat en délire, et lui répondit : « Si je pronais le parti que vous me con- <x seillez, mes successeurs ne seraient que des evéques « de Cahors, pendant que le pontife qui régnerait à Rome « serait le vrai pape ; car, ajouta4-il, Rome sera toujours « la capitale du monde, de notre gré ou non (1).»
Le perspicace vieillard devinait donc merveilleusement la situation que tendait à faire à la Papauté un séjour prolongé loin de Rome. El puis, son indépendance n'en souill a itelle point ? N'est-ce pas un fait notoire que les rois de France mirent tout en jeu pour influer sur ses conseils, et que les moyens de persuasi(m qu'ils employaient laissèrent plus d'une fois transpirer la menace? Philippe le Bel avait donne l'exemple de ce qu'on pouvait oser. Cefutun grand bonheur que ce monarque n^ait pas eu des successeurs de son génie et de son caractère : la Papauté serait peut-être tombée dans la servitude. On comprend, après cela, où était la cause do cet affaiblissement graduel qui se faisait remarquer dans la marche temporelle de la Papauté. Les choses en étaient au point que toutes les intelligences clevccs d alors se préoccupaient fortement du danger qu'il y avait pour l'Église à ce que les souverains pontifes restassent plus longtemps à Avignon. Avant son élévation à la tiare, Urbain Y s'était distingué parmi ceux qui désiraient avec le plus de vivacité la restauration du Saint-Siège à Rome. A Florence, quand le bruit de la mort d'Innocent VI commeii(;a à se répandre, et alors même que 1 abbé de Saint-Victor ignorait le choix que le conclave faisait de lui pour le remplacer, il avait dit pubii-
(I ) Pelrarch., Senil., Ut. XV.
Di
quemeoique : a Si par la grâce de Dieu il lui était donné de ce voir un pape qui s'occupât sérieusement de reporter le
c< Saint-Siège en Italie, ilmoiirraitcontentle lond(3main(i).»
Cependant, au début de son règne, Urbain V parut un instant oublier les sentiments de Guillaume de Grimoard* Ses soins semblèrent d'abord ne s'appliquer qu'à orner Avignon, comme s'il eût voulu, ù l'exeniple de ses prédécesseurs, en faire sa résidence. Il achevait les murailles de cette ville, mettait la dernière main à la construction du palais apostolique par cette merreilleuse tour des Anges, la plus belle de Tédifice, et décorait les appartements situés à l'orient de jardins spacieux, qui rendirent celle partie du palais si magnifique, qu'on la désigna plus tard sous le nom de Rome (2). Mais il fut bientôt ramené à ses premières pensées par un incident qui oflrail le caractère d'une monition céleste. Pierre d'Aragon, jeune prince qui avait échangé les grandeurs du siècle contre la pauvreté des religieux de Saint-François, vint tout exprès à Avignon pour communiquer à Urbain une vision qu'il avait eue, cl «dans laquelle le Sauveur du monde lui ordonnait de dire au pape de retourner au plus tôt à Rome afm d'y travailler à la réforme de l'Église (5) .
Dès ce moment les idées d'Urbain se dii igèrent exclusivement vers l'Italie, ai\ou-i:euiement, » écrivait-il, au mois de juin 4 364, à l'empereur, ce non-seulement nous avons « le désir, mais encore la ferme détermination de visiter
(i) Oso dire cfae se pcr draiia di Dio vedesse papa che avesse in cura di venire in Italîa e aUa vera sedia papale e V altro di morisso, sarebbe contento. (Matt. VUt, 1. XI, c. zxn.)
(S) Baline, 1. 1, p. SOS. — Hiat. manascrile d'Avignon, par Teyssîcr, t. Il, p. fi7.
(3) WadiDg., Annales Hinoram, aon. 1966, ii« 14 et 42.^GobeUAi, PersOD» Goamodrominm, Francofurli, in4bl.| p. 248.