‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 59 sur 66 · REVOLTE DES ETATS DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

REVOLTE DES ETATS DE L'ÉGLISE

de Montmajenr (1)» et rautonié pontificale en souffrait no> tablement dans Tesprit des peuples.

La première vilie qui répondit à l'appel des Horenlins fut Cilta di Gastello. Cette dëfeclion fut un signal qui entraîna aussitôt celle de Viterbe» de Montefiascone et de Nariii. La révolte se répandit comme une conta «jioii. Le mouvement insurrectionnel avait commence au mois de novembre i575, et, à la lin de décembre, Pérouse, Assise» Spolete, Euggubliio, Camerino, Radicofani, Urbino, Todi, presque tout le Pali iinoine, et le duché de Spolete, avaient secoué le joug de TÉglise romaine» exemple qu'allaient bientôt suivre Civita-Vecchia, Ravenne, Âscoli» et presque toute la Marche d'Âncôneet la Romagne (2).

Aces nouvelles désastreuses, qui tombaient coup sur coup, le trouble fut grand à Avignon. Pour faire face à la ligne florentine, châtier tant de révoltes, et contenir Bologne, où se faisait déjà remarquer une grande fcrmenlaUuu, Grégoire Xi prit à sa solde une compagnie de Bretons, commandés par deux vaillants chevaliers, Jean de Malestroit et SilvestredcBude, qui, au nombre de >ix mille hommes de cavalerie et de quatre d infantene, rançonnaient les provinces méridionales de la France; soldats d'une valeur san'vage et indisciplinée , aussi renommés par leur jactance que par leur bravoure. On leur demandait s'ils espéraient entrer à Florence : « Si le soleil y entre , » répondirent ces hommes , qui ne doutaient de

(I) JBra haomo pîà nondano cbe spiritaale e molto tiranescamente teatra la signoria di Perugia. (Buomns., L IV, p. M.)— -Hunt., Annali dltalia, ann. 1975.

{i) Cran. Sanese, t. XV, p. 24T. — Ghron. Bstense, t. XV, p. 915.— Ghron. Placent, p. 524.— Buonins., 1. IV, p. 5S$ et SSe.r-Baliize, 1. 1, p. 454.* Léonard. Aretîni, Hist florent., 1. CC. -r Platlna , in Gregomm XI.— Gonxalo lUescas, p. 89.

Di

418 mSTDOUI DE LA PAPAUTÉ, UV. XI!.

« rieD, pourquoi n'y eiitrerionsTnaiis pas aussi (i) ? »

Toatefois» avant d'en venir aux hostiÛtés, Grégoire XI envoya des nonces à Florence pour tenter les voies de conciliation. Il offrait (le rendre Pérousc et Citta di Caslelloà la liberté, demandant, en retour» qu'on ne poussât pas les choses plus loin, et que Bologne surtout ne fAt pas soustraite à la domination de FÉglise. Ces avances étaient raisonnables, et tout ce qu'il y avait de sage el de modéré à Florence inclinait à les accepter et à ne point rompre la paix* Mais les hommes qui avaient excité la guerre se trouvaient h la tete de la république, et leurs vues étaient bien éloignées de la paii. Pendant que les nonces négociaient avec eux, ils minaient sourdement l'autorité de TÉglise à Bologne, soit en y ravivant l'esprit de faction, soit en y répandant adroitement de faux bruits propres à irriter le peuple. Ayant trouvé le moyen d'éloigner liaukoud en taisant révolter Granariolo, tout à coup un de leurs agents, Antonio Bracciolo, entre dans la ville, soulève la multitude, proclame la liberté, et force le légat à chercher, presque nu, un asile à Ferrare (2). Toutes les autres places du Bolonais suivirent l'exemple de la capitale. La nouvelle de cette révohition fut reçue à Florence avec des cris de joie. Les huit de la guerre envoyèrent au nouveau gouvernemenl deux cent cinquante lances pour le soutenir et quatre conseillers pour le diriger; de leur côté, les Bolonais informèrent, par une ambassade, les Visconti du changement survenu dans leur situation, el demandèrent à faire partie de la li-

(1) Rispuo5ono che se vi enlravu il sole vl inlrerrebono cssi. (Buonins., p. i*67.) — Les eiploils des Bretons ont été chantés eu vers par Guillaume de la Perenne. (Voir Martenue et Durand, Thésaurus Anecdolorum. t. III.)

(2) S. Antoninus, pars III, LiL XXH, c. i. — Cron. di Bologna, p. 499, o(M> et îkil. — Crou. Riminese, t. XV, p. 9i6

RÉVOLTE DES ÏTATS DE L'teUSB. 4i9

gue (i). G'estainsiquelesviUesd'Italie, cédant à quelques mécontcntanents passagers» se soule?aient contre la puissance tulélaire qui avait jusque-là protégé leurs iiilérets, pour s'unir à leur ennemi naturel et consolider sa tyrannie. C'est la remarque d'un des historiens les plus judideux de cette époque (2). Maïs telles sont les républiques : les passions de quelques hommes, et non l'amour du bien public» y entraînent les conseils, et elles payent plus tard, par de longues calamités, l'erreur d'un moment.

La révolte de Bologne rompil loutcs les négociations, et les nonces retournèrent à Avignon annoncer 1 étrange félonie des Florentins. A la nouvelle de ces faits, Grégoire XI crut ne devoir plus rien ménager. Il donna ordre à la compagnie des Bretons de passer les Alpes sous la conduite du cardinal des Douze-Âpôtres» Robert de Genève, lança Tin* terdit sur Florence, frappa les chefs de la république des plus graves anathèmcs, et les cita à comparaître en personne devant le Saint-Siège apostolique. Poussant plus loin la rigueur, il chassa d'Âvignon tous les négociants florentins, et, les poursuivant sur toutes les places deTEurope, il permit de conflsquer leurs marchandises, d'emprisonner leurs personnes et de les vendre comme esclaves ; ce qui bouleversa tout le commerce de Florence et lui causa une perte de 5,000,000 de florins (3).

Cette guerre désastreuse, que le pape déclarait a la république, déconcerta ses chefs, et les fit songer à deman^ der la paix. A cette époque, le couvent des sœurs de la Pé-

(1) BuohIds., 1. IV, p. 568.-»Poggu Erêcciol., Ilist. florent., p. m — SUmondî, BîsL des républiques italiennes, t. VU, p. 80. —Léonard. Aretini» Hist. florebt, 1. IX.

(2) Buonini., ). IV» p.

(3) Baluie» 1. 1, p. Buontns.» l IV, p. 809.— Baynald, ann. 1876, n^ 4 et eeq.

m HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIY. XU.

nitence de SainlrOomiiiique de Sienne renfermait une sainte fille, nommée Catherine, dont la vie ressemblait à

celle des anges. C'élnit une de ces natures d'élite que le Très-Haut se plaît à former à la perfection dès l'âge le plus tendre pour les montrer au monde comme la merveille de sa grâce. Elle n'avait que vingt-neuf ans, et, toutefois, Yh talie éLail pleine de la renommée de ses vertus. Ce fut sur cette fille que la seigneurie de Florence jeta les yeux pour défendre ses intérêts à la cour d'Avignon, la jugeant plus propre (|u*aucun autre à fléchir la colère du souverain pontife. L'humble sei vauie de Dieu fut donc mandée à Florence; on 1 y entoura dliouneurs; les principaux citoyens de la ville allèrent à sa rencontre* la suppliant de prendre en main l'œuvre de leur réconciliation avec le Saint-Siège. Catherine accepta , pour la gloire de Dieu, cette mission délicate; et cette jeune vierge, dont la vie sciait jusque-là écoulée paisible dans le silence du cloître et l'extase de la prière, se trouva tout à coup devenue l'ambassadeur d'une puissante république (l).

Grégoire XI reçut Catherine avec toute la distinction que méritaient son dévouement et ses vertus, et, pour lui prouver à la fois la confiance qu elle lui inspirait et son désir d'arriver à une réconciliation, il remit entre ses mains les conditions de la paix, se bornant à lui recommander l'honneur de TÉglise* Heureux si les adversaires du Saint-Siège eussent été animés de pareilles dispositions ! Mais les hommes qui présidaient aux conseils de Florence voulaient tout autre chose. Si les procédures du pape les avaient un instant étonnés, ils s'étaient bientôt rassurés sur l'état d'impuissance où ils ciopieni avoir réduit le

(1) Yita B. Gathariius Sennensis, ap. Bolland., t. lîl (SO aprilis), pars lil, c. itD, Q* 449.

AMBASSADE DES FLORENTINS AU PAPE. m

SalntrSiége, et, pendant que leur angélique ambassadeur s'efforçait d'aplanir les voies à la paix, ils lui suscitaient

par-dessous main de perfides entraves (1). En envoyant Catherine a Avignon, ils s'étaient engagés à la faire suivre immédiatement par des députés qui ne devaient agir que d'après ses ordres. Or, ces députés se mirent en route si tard que tout espoir de les voir arriver semblait perdu à la cour, et que le pape dit un jour à la sainte : a Croyeza moi, Catherine, ils m'ont trompé' et ils vous trompe- « ront : ils n'enverront point d'ambassade; ou bien, s'ils en c( envoient une, elle sera telle qu'il n'en résultera rien. » Grégoire avait devine juste. Les députés arrivèrent enfin ; mais, lorsque la sainte se présenta à eux pour leur rappeler la promesse que la seigneurie lui avait faite et leur exposer les pleins pouvoirs dont le pape l'avait -investie, ceux-ci lui répondirent qu'ils n'avaient reçu aucun ordre de s'entendre avec elle, et que leurs instructions étai^t de traiter simplement avec le pape (2) .

Ils furent en effet admis à s'expliquer en plein consistoire devant le souverain pontife. La curiosité avait réuni ce jourlà dans la salle un grand concours de spectateurs. Donato Barbadori, cherderambassade, prit la parole; il s'étendit longuement sur les injustices des représentants de l'autorité pontificale à l'égard des républiques de la Péninsule, sur les entreprises qu'ils avaient formées contre leur indépendance; il parla ensuite avec complaisance de la fidélité inébranlable, du dévouement, que les Florentins en particulier avaient manifestés dans tous les temps en^ vers l'Ëglise romaine, des sacrifices d'hommes et d'argent

(1) Vcrum quidam viri qui regebani tune civilnlem prccdiclam , licet verbû 6C dicereiit pcterc ^accm, intrinsecus tameo pleni omui dolo, no intendebant ad pac^m. (Vita, c. vui. n" 420.)

(S) Vita, ubi supra, n*" 420.

422 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Xll.

(ju'ils n'avaient cessé de faire pour la défense de ses intérêts ; il ajouta que rien n'aurait pu les déterminer à prendre les armes conlre cette Église si cllene les eût menaces de ' leur enlever un bien dont ils jouissaient depuis quatre cents ans, et que chaque citoyen estimait à l'égal de la vie : la liberté f Puis il supplia le pape de ne point ajouter foi aux calomnies de leurs ennemis» et en appela à sa juslice (i).

Ce discours, prononcé avec émotion, arracha des larmes à Taudîtoiro ; mais il renfermait plus de talent que de

bonne foi, plus d'éloquence que de vérité. Si Ton y touchait quelques points de la question, on taisait ou on dénaturait les autres^ Grégoire XI n eut pas de peine à montrer qu'on exagérait de beaucoup lés torts des légats , que les * prétendues entreprises conlre i'iiidépendance des villes avaient bien plus de réalité dans les défian* ces et les préventions qu'on avait su malignement in« spirer aux peuples que dans les înlcnfions de ses ministres; qu'il y avait surtout de la dérision de la part des Florentins à vanter leur dévouement et leur fidélité à f ËgUse romaine, quand ils promenaient partout dans ses domaines le drapeau de la révolte.

La conclusion de la réponse de Grégoire fut la confirmation de toutes les censures déjà portées dans la bulle. Les députés florentins étaient présents lorsque le pape prononça cette dcuxièiuc sentence, et l'on dit que Donato Barbadori, se retournant alors vers l'image du Christ placée au fond de la salle, Tapostropha en ces termes d*une voix haute, et de manière à être entendu du souverain pontife : c< Juste Dieu, nous en appelons à ta justice suprême de

(1) Poggii Bracciol. hisl. llor., 1. XI, p. 229. — S. Anton., pars III, lit. XXil, § ai. Léonard. Âret., Qist. florent., 1. IX.

ARWVÉE DES BRETONS EN ITALIE. m

« riniquo sentence de ton vicaire (!)• » C'était bien Fhypocrisie qui jouait cette fois le rôle de Tictime.

Pendant que les iiégocialions des Florentins n aboutissaient qu'à aggraver les censures qui pesaient déjà sur eux» le cardinal Robert de Genève, avec les dix mille Bretons à la solde de TÉglise, franchissait les Alpes, et s'avançait, par Âsti et Alexandrie, vers les frontières du Bolonais. £n traversant les États des Visconti, il conclut avec ces seigneurs, au nom du Saint-Siège, une paix particulière, paix qui iit peu d'honneur au talent ainsi qu au caractère du cardinal» puisqu'elle livra sans garantie, à leurs plus mortels ennemis, les Guelfes qui avaient soutenu les intérêts de l'Église roiiiaiiie (2).

A la nouvelle que les Bretons approchaient, l'armée florentine, sous la conduite de Rodolphe de ¥arano, sei» gneur de Camerino, se porta précipitamment vers Bologne pour couvrir cette ville, et lit occuper toutes les issues des Apennins, aCn d'empêcher le torrent de déborder sur le territoire de Florence. Les Bretons s'emparèrent suo* cessivement des châteaux de Saint-Georges, deCrespelano, d'Oliveto, de Moutevegiio ; puis ils mirent le siège devant Bologne. La garnison de cette ville était nombreuse et commandée par le brave Rodolphe de Varano. Ce guerrier expérimenté, sachant hien qu'il ne pouvait se mesurer en rase campagne avec ses fougueux ennemis, se borna à défeiidre les remparts de Bologne, et résista constamment à toutes les provocations que \\n adressa le cardinal de Genève de venir le combattre hors des murs, a Je reste dans la ville, « répondait-il, afin que voiis n'y entriez point. x>

Ce qu'il avait prévu arriva. Les soldats de Sylvestre de

(1) Léonard. Aret., 1. IX. — Poggii Braccioi. hist. flor., 1. XI, p. 253.

(2) Baluze, 1. 1, p. 436.— Ghrou. Placent., t. XVI, p. 526.

Di

4U msTonus m la wkmi, uv. m.

Bade» s'ennuyant bientôt de combats qaï ne lear rapportaient aucun profit, refusèrent de oontinucr les traTaux du

siège et se mirent à dévaster le pays. I^e cardinal de Genève essaya d'abord de s opposer à des ravages qui dcsbonoraient la cause de l'Ëglise, maïs ses représentations restèrent sans effet sur cette troupe de brigands indisciplinés, ((iii ne faisaient la guerre que pour le pillage. Ils transportèrent leur camp entre Bologne et Modène, et y consumèrent tout ; ilsse rendirent ensuite entre Bologne et Imola, puis à Bertinoro, où ils commirent les mêmes désordres. Enfin, l'hiver étant verni, ils se retirèrent à Césène (t). Leur séjour dans cette ville devint .bientôt intolérable par les excès de tout genre qu'ils s'y permirent. Les habitants portèrent des plaintes au légat, mais celui-ci était sans autorité sur des gens qui n'obéissaient qu'à leurs barbares instincts. Alors le peuple, poussé à bout, se soulève, le premier jour de février 1577, et, aux cris de : a Vive c< r Église! meurent les Bretons! » attaque brusquement ces Laiidils, auxquels il lue une centaine d hommes. Ceux d'entre eux qui purent gagner la citadelle s'y renfermèrent; lereste fut obligéde quitter la ville. Cette justice peu légale, il est Trai, mais excusable de la part de citoyens exaspérés par les vexai ions d'une soldalcsque brutale, irrita la colère du légat. Haukood, avec sa compagnie, était cantonné à Faenza depuis la révolte de Bologne, Robert de Genève lui envoie en toute hâte Tordre de se rendre h Césène pour en châtier les habitaïUs. An rapporl des cîironiques, Haukood n'entra point sans coup férir dans l'infortunée Césène. Les citoyens, qui prévoyaient sans doute le sort qu'on leur réservait, défendirent vigoureusement leurs foyers. Ce ne fut qu'après trois jours et trois nuits d'un

(I ) Hurat. , Annali d*Italla, aua . 1 876.

SAC DE CÊSÈNE. 426

eombat acharné que le condoiiiere anglais, secondé parles Bretons, put pénétrer dans la ville. Âlors commença un

cruel massacre. Anglais et Bretons, également irrités, les uns par la vengeance, les autres par la durée du combat, se . baignèrent dans le sang. Hommes, femmes, vieillards, enfants, malades, tous ceux que la fuite ne déroba point à la fureur du soldat, furent passés par le tranchant du glaive. D'autres excès accompagnèrent, dit-on, celte affreuse boucherie* Heureusement pour l'humanité etThonneur du cardinal de Genève, les historiens racontent avec une partialité évidente cette tragique histoire et en mentionnent diversement les circonstances, ce qui permet de croire qu'elle a été singulièrement exagérée (1). Mais à qui revenait la première responsabilité de ces maux <le la guerre? N'était-ce pas à ceux qui, en employant la periidie, avaient entraîné dans la révolte des cités paisibles?

Cependant, Grégoire XI se disposait à revenir à Rome. Depuis le jour où il s* était assis sur la chaire de Pierre, ce ponlife nourrissait le projet de restituer définitivement à la ville sainte la présence de son pasteur. Les menaces de Brigitte à son prédécesseur, celles qui le regardaient lui* même, vibraient fortement à son oreille (2) : mais des obstacles succeiïSiisî l'avaient empêché de réaliser ce dessein.' Déjà, au mois d -octobre 1574, il écrivait à T empereur : <€ Nous ne voulons plus différer notre visite à la ville « sainte, et nous avons résolu, avec le secours de Dieu, de « partir au mois de septembre de l'année prochaine » Trois mois après il annonçait la même détermination aux

(1) Cron. Sanese, t. XV, p. 252. — Chron. Eslense, l. XV, p. 500.— Cron. RimiDese, t. XV, p. 917. — Murat., Annali d'italia, ann. 457T.— Plalîna in Gregorium XI.

(3) Revelaliones S. Brigitte, c. cmix, p. SST.

(3) Raynald, ano. 1374, a^SS.

426 HISTOIRE DE LA rAPAUTÉ. UV. XU.

rois de France, d'Angleterre, de CastiUe, de Portog»!,

d'Aragon et de Navarre (1). Malgré cet avis solennel, Grégoire était encore à Avignon au commencement de 1576; l'espoir d'amener plus efficacement la France et l'Angleterre à des dispositions pacifiques lui a^ait fait encore remettre son départ. Pendant cetinlorvalle, la chute des villes ponliilcales et Tanéantissement presque complet des conquêtes du grand cardinal Albomoz purent fiure croire un instant que l'exécution d'un projet si salutaire allait être indéfiniment ajournée. Mais tout à coup Grégoire, fidèle à sa parole, déclara qu'aucune raison ne pourrait désormais le ret^ir à Avignon.

Plus d'un historien a placé le motif qui détermina aloi^ le départ du pape dans l'espoir que 1 autorité de sa présence pacifierait Tltalie. Hais, quand on considère que c'étaient les dissensions do la Péninsule qui avaient longtemps retenu la Papauté au delà des monts, on voit peu de probabilité à ce que les chances incertaines d'une pa* cification aient pu décider Grégoire XI à quitta* le paisible séjour d'Avignon pour venir, seul et sans allié, exposer la dignité pontificale aux insultes de populations soulevées contre elle. On a fait, dans cette décision, une large part h sainte Catherine de Sienne. Sans doute l'inlluence que cette pieuse vierge exerçait sur Fe^prit du pape autorise à penser que ses exhortations eurent quelque poids. Hais les lettres mêmes que la sainte lui écrivait à ce sujet semblent indiquer qu une raison plus puissante que son iniluence devait déterminer Grégoire à entreprendre le voyage de Rome : c< Hon aimable Père, » lui disait««lle, en 1376, dans une de ces lettres, « vous me demandez mon avis ce touchant votre retour; je vous réponds, de la part de Jé-

(1) Raynald., ann. i57o, 21 et ii.

GR£GOm£ SE DÉTERMINE A PARTIR. 42T

é( sus micifiët qae vous reyeniez à Rome le plus tôt qu'il « vous sera possible. S'il y a moyen, venez dès le corn-

« mencement de septeiiibic, et, si vous ne le pouvez, ce n'attendez pas que ce mois soit écoulé (1). »

Pourquoi rindiealionsi précise d'une époque? pourquoi cette exhortation pressante de ne point dépasser celte époque sans se mettre en chemin ? 11 y avait donc quelques complots funestes dont il importait de prévenir Texplosion?!! y en avait m efTet : c'est un des biographes de Grégoire XI qui nous l'apprend. « En ce temps-là, dit-il, il fut insinué «au pape Grégoire» par des lettres et des envoyés spéa ciaux, de se transporter personnellement en Italie, s'il « voulait faire cesser les complots et les machinations « qu'on tramait contre l Eglise, complots et machinations « dans lesquels les sages entrevoyaient des maux plus <i( grands encore que ceux qu'on déplorait (2). »

Ce que le biographe n'indique ici qu^avec mystère, des témoignages, dont l' authenticité ne saurait elre révoquée en doute, le disent ouvertement. Ils disent qu'à la fin d'août ^1576» au moment même où Grégoire faisait les préparatifs de son départ, Luca Savelli et un antre citoyen romain vinrent à Avignon, qu'ils supplièrent le pape, au nom de la ville de Home, d'y transporter le Saint-Siège, et d'y faire à Tavenir sa résidence avec le Sacré Collège, parce qu'autrement le peuple romain était décidé à se créer un pape qui resterait au milieu de lui. Ils ajoutent qu'on s'entretenait publiquement à Avignon de ce qu'avaient dit ces

(1) Lf tires de sainte Catherin*^ de Sienne, Paris, 1694. iiî-8", ep. n.

(2) Fuit per litteras et nuntios spéciales insiuu;itnm Gregorio papœ quod si ipse personaliter veoiret ad parles Il.ilifp. confeslira cessareut inachinata et procurata et Iractaia contra sUliirn Ecclesiaî, qujE secundum relationes et considerationes plurium majora ac pejora prioribus exislebant. {Baluze, 1. 1, p. 4^7.) — Gonzalo lUescas, p. 40.

428 HISTOIRE DE U ?mnTÉ, UV. W.

dépotés. Et ce n'était pas là une vaine menace. Les esprits étaient extrêmement montés à Rome contre l'absence des

souverains pontifes. On y parlait ouvertement de renouveler le scandale accompli sous Louis de Bavière ; ou avait envoyéà Fabbé duMont-Cassin, pour s'assurer de son consentement au cas où le clergé et le peuple romain lui ofTriraient la tiare, et le prélat avait répondu que, en sa qualité de citoyen romain» il n'avait rien à refuser. Enfin, les choses en étaient an point que le cardinal de Saint-* Pierre, pour lors légat à Rome, crut devoir informer le pape de ces manœuvres, et l'avertir qu un prompt retour était Tunique moyen d'empêcher un schisme (!)• Enfiice d'un pareil danger, quelle que fût la situation de la l-éuinsule, il est clair qu'il n'y avait pds à balancer, et Grégoire XI accepta résolûment le sacrifice que lui imposait la nécessité.

Quand il fut connu que T intention formelle du pape était de se rendre en Italie, tout s'émut autour de lui. 1^38 cardinaux objectèrent leur éternel dégoût pour le séjour dW tre-monts ; le père, les frères, les parents, les amis intimes du pontife firent parler leurs piières, leurs larmes, leur désespoir; le roi de France fit entendre le langage de la politique. Par son ordre, le duc d'Anjou se rendit à Avignon, et employa, pour ébranler la résolution de Grégoire, tous les arguments que pouvait fournir le double intérêt de TEglise et de la Papauté : c< Père saint, dit-il en le quittant, vous « allez en pays et entre gens oîi vous êtes petitement aimé, c( et laissez la fontaine de la foi et le royaume où TÉglise « a-'plus de voix et d'excellence que en tout le monde, et c< par votre fait pourra l'Eglise cheoir en grande tribulac< tion ; car si vous mourrez par delà, ce qui est bien ap

0) Voir k note deB&luxe, t. |,p. 1194. —Hem. Goroe.Gliroo., p. 11S7.

DERNIERS ACTES DE GHËGOlfiE EN FRANCE. 429

« parent, si comme vos maîtres de physique me dient, les « liomaiiis qui sont merveilleux et traîtres seront maîtres «c et seigneurs de tous les cardinaux, et feront pape de c< force à leur volonté. » Ces dernières paroles ne se vérifièrent que trop. Mais Grégoire, dans un corps débile, renfermait une âme forte ; rien ne put l'émouvoir : il se montra insensible à toutes les considérations» car il avait dit <t que : il vouloit aller à Rome et iroit (1). »

Avant son départ, il s occupa de j)Oui voir au gouvernement des ËtatsdeTÉglise en de^à des Alpes. Par unebulledu 23 août 4576, il confirma les privilèges des Âvignonais; par une autre du l** septembre, il défendit traliéner jamaisy pour quelque raison que ce fût, la cité d'Avignon et le pays dont elle était la capitale; par une troisième, enfin, du 7 septembre, il statua que : dix personnes de chaque judicature majeure du Comtat s assembleraient, une fois chaque année, en présence du recteur; pour traiter des aflaires du pays ; puis il laissa la reclorie entre les mains de son frère, Guillaume Ro*rer de Beaufort, vicomte de Turenne, et nomma Jean de Blauzac, cardinal évêque de Sabine, pour- son vicaire, avec les pouvoirs les plus éteih dus (2). Cinq autres cardinaux devaient rester avec Jean de Blauzac, soit que la volonté de Grégoire l'eût ainsi ordonné, soit que rien n'eût pu décider ces prélats à abandonner une seconde fois le séjour d* Avignon. Ces cinq cardinaux étaient : Anglic Grimoard, évêque d' Al banc, frère d'Urbain V; GillesAysselin deMontaigu, cvèquc de»Tusculura; Pierre de Hontéruc, du litre de Sainte-Anastasie, vicechancelier; Guillaume de Chanac, du titre de Saint-Vital ;

(f) Froîssarl, î. 11, c. xx.

(2) Fanloni, Storia délia cilla d'Avignone, etc.. 1. 1, c. ii, p. 2i" n« 48 et 49. — Gottier, Ilotes historiques concernant les recteurs pontiiicauz, p. 90 et 91.

el Hugnes de SaintJlartial» da titre de Sainte-Marie in Pertieu.

Le ^ o septembre 1570, Grégoire XI quitta le palais pontiGcal et la ville d'Avignon pour ne plus les revoir. Le deuil des habitants fut extrême, car ils voyaient, par cette séparation, s'évanouii" pour toujours une gloire et une prospérité dont ils jouissaient depuis plus de soixante années. Un incident singulier marqua ce départ. Lorsque le pape voulut monter à cheval dans la cour du palais» ranîmnl se cabra au point que le Saint-Père eut beaucoup de peine à Tenjamber; puis, à quelques pas de là, près de l'abattoir public, il refusa tout à fait de porter son auguste cavalier: il fallut amener un autre cheval. Cet incident, dont tout le peuple fut témoin, redoubla la tristesse. On semblait y lire qu'un voyage, commencé avec tant de difficulté, pourrait bien ne pas être heureux (i). Grégoire emmenait avec lui les cardinaux de i lorence, de Limoges, de Glandève, de Bretagne, de Narbonne, de Poitiers, d'Âmiens, de Viviers, d'Aragon, de l^aint-Ange, des Orsini, d'Aigrefeuille et de Milan. Les cardinaux de Genève, de Montmajeur, de Saint-Pierre et d Estai ng étaient déjà en Italie. Le cardinal de SaintrËustache devait rejoindre par terre le cortège pontifical.

Celte première journée de marche se termina àNove$, où l'on passa le dimanche. Le 16, l'augustè voyageur était à Orgon. Ici l'historien de cette pérégrination, qui

n'avait pas cessé de verser des larmes depuib le moment où il avait vu fuir les toui^ d'Avignon, peignant la position d'Orgon , resserré entre la Durance et les Alpines,

s'écrie dans sa naïve douleur; uU Dieu! pourquoi n'acc vez-vûus pas fermé devant nous toutes les issues, aûn

(I) Baluze, 1. 1, p. 455.

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