‹ Histoire de la papautë pendant le XIV" sic̀cle, avee des notes et des pièces justificativesChapitre 6 sur 66 · ÉLECTION DE BENOIT XII · texte numérisé non relu

ÉLECTION DE BENOIT XII

pltts qu'un saint religieux. Arnaud Novelli, alors abbë dé Fontfroîde, au diocèse de Narbonne, Fattira d'abord dans

ce monastère, puis l'envoya étudier dans l' Université de Paris* La théologie captiva les goûts de Jacques Fournier plu& qu'aucune autre science de l'époque; il y fit de merveilleux progrès, devint bachelier, succéda, en 15H, à son oncle dans l'abbaye de Fonlfroide, et revint à Paris prendre le grade de docteur (1). Dès ce moment sa fortune fut rapide* Le pape Jean XXII le nomma, en i3{7, i l'ëvêché de Pamicrs, d'où illc transféra, en 1520, à celui de Mirepoix. L'année suivante il le lit cardinal du titre de Saint- Prisque (2). Son élection à la Papauté eut lieu le 20 décembre 1334, seize jours après la mort de Jean XXII; il prit le noiii de Benoît XIL le 8 janvier suivant, la couronne lui fut donnée, par le cardinal Napoléon des Orsini, avec la pompe accoutumée. Cette cérémonie eut lieu dans Téglise des Frères Prêcheurs. A cette occasion, les cardi* naux reçurent un présent de 100,000 florins (3). 50,000 florins furentexpédiésà liomepour la restauration de l'église de Saint-Pierre (4). de début semblait présager un règne libéral et magnifique. Nul pourtant ne devait Tétre moins.

Entre le nouveau pontife et celui qui l'avait précédé, il ; avait un contraste frappant. Jean XXIi était petit, d'un

(1) Albert de Strasbourg dit que Jacques Fonrnier était grand théologien, mais nul en droit {theologorum summus^ sed nuUus in jure). Je ferai pourtant observer que ces mots : nuUns in jure, ne se trouvent que dans l'édition d'Urtizias, Francofurti, 1085. On ne les lit point dans l'édition de Bàle, 1569. Ptolrmée de Lucqur^ lui accorde la science du droit aussi bien que celle de la théologie : Magnus ynagister in legihus et in divinitate. (Baluze, t. I, p. 236.) — Gonzalo de Illescas (p. 19) l'appelle : Persona santa y de gran reputacion, doctissima en letras divinns.

(2) Baluze, Vit®, 1. 1, p. m, 214 et 229. — Hisl. du Languedoc, t. IV, p. 21 o.

(3) Papyre Masson, in Benedictum XII. — Baluze, Vitsc, 1. 1, p. 220.

(4) Albert. Argent. Ghron., p. 125. — Baluze, ubi supra.

tempérament sec, bilieux, et ne s'exprimait qu'avec un organe faible. Benoît XII, au contraire, avait une haute

stature, un tempérament sanguin, replet, un teint fortement coloré, une voix sonore et puissante. Le premier mangeait à peine; il fallait au second une table abondamment servie. Jean XXII, en homme qui avait pratiqué la cour, étalait des manières polies, une grande souplesse de caractère, se montrait prévenant envers les grands et facile à accorder des grâces ; Benoit XII, élevé dans les habitudes austères du cloître, en avait conservé je ne sais quelle roideur qui se trahissait dans ses relations ; son abord était sévère; il ne cherchait à plaire à personne, bien moins encore à se faire des créatures en dispensant les faveurs du pouvoir (1).

Cette rigidité éclata bientôt dans le gouvernement de rÉglise» Le lendemain de son couronnement, il refusa les pétitions qu'on lui présentait, disant qu'il voulait connaître les personnes qui lui demandaient des grâces. Des les premiers consistoires, il révoqua toutes les commendes des églises cathédrales et abbatiales faites par ses prédéces> seurs ; il n'excepta de cette révocation que les commendes faites en faveur des cardinaux et des patriarches. Un de ses premiers soins encoi c fut de renvoyer à leurs églises tous les prélats et les curés qui étaient en cour de Rome ; ce qui força une multitude d'évéques, d'abbés et d'ecclésiastiques à quitter la cité papale (2). Benoît XII aiinail mieux voir les pasteurs au sein de leurs troupeaux que de jouir du spectacle d'une cour brillante, mais inutile. U attaqua impitoyablement tous les abus. C'était l'usage que les suppliques adressées au souverain pontife fussent signées et

(î) Albert. Argent., loc. cit. — Gualv. de i ltimma, Opusculum , Mural. Script., t. XII, p. 1009. — flist. rom. Fragmenta, ubi supra. (2) Baluze, Vilœ, 1. 1, p. 198, 214, 221 et 231.

CAMCTÊRE DE BENOIT XIL 41

présentées par les camériers ou autres ofliciers du palais, ce qui était devenu la source d'une foule de gains illicites. Benoît mit fin à cet usage, signa lui-même toutes les demandes, et voulut qu'à TaTenir elles fassent enregistrées par un secrétaire d'oftice et portées ainsi, par son clercjuré, à la chancellerie, dans un sachet fermé et muni du sceau pontifical (!)• U défendit encore de conférer des eanonicats, dans les églises cathédrales, à des jeunes gens âgés de moins de quatorze ans ('2). Une telle défense montre bien qnels désordres s'étaient introduits dans la collation des bénéfices. La sévérité du pape à l'égard des bénéficiers était extrême. Avant tout, il exigeait d'eux la piété et la science. A ses yeux, tous les autres litres étaient insuffisants. U nomma un examinateur, chargé spécialement de reconnaître la capacité de ceux qui sollicitaient des bénéfices, ce qui n'avait pas encore été pratiqué. Quelquefois, Benoît examinait lui-même les postulants, et leur donnait de terribles leçons. En voici un trait:

<c Un religieux de Saint-Paul de Borne, nommé Monozella, s'était acquis une certaine réputation d'habileté dans la musique, et usait de son talent d une manière complètement mondaine. Ayant été élu abbé de son monastère, il se rendit auprès du pape et lui annonça sa promotion. « Fort bien, lui dit Benoit, à qui les goûts futiles du nou- « veau prélat avaient été rapportés; mais savez-vous chan- «c ter? — Cet art m'est connu, répondit l'abbé. — Dans ce « cas, répliqua le pape, je serais curieux d'entendre une « chanson. — Je sais des chansons,» reprit aussitôt l'abbé. Et le pape ajouta : a Jouez-vous aussi de quelque mstrument? ft Saves-vous pincer de la guitare? — Je sais pincer de la

(1) Baluze, p. 252.

42 mSTûmE DE LA rAPAUTÉ, LIV. VI.

« guitare, y> continua Télu» da plus en plus «ichant^ de rintérét que le souverain pontife semblait prendre à son

talent musical. Mais ici Benoît, changeant tout à coup d'air et de ton : « Uuoi donc, dit-il, cVst un vil baladin a qui prét^d devenir le vén^able abbé du monastère de « Saint-Paulf » Et il chassa Monozella de sa présence (1).

Benoît XII ne fléchit jamais sur ce principe de ne donner les béaéiices qu'aux hommes capables de les posséder dignement. Il poussa même la sévérité à cet égard jusqu'à l'exagération, tant il redoutait les méprises sur un point si essentiel. Un chroniqueur italien (2) dit qu'il retint jusqu'à trois cent trente bénéfices mitrés. Mais peut-être ne faut'il pas prendre trop au sérieux le chiffre de ce chroniqueur, non pkis que certains autres de ses Icmoign t^^es. Muratori l'appelle simplement calomniateur, et Ton pourrait appliquer la même épithète à d'autres écrivains qui ont parlé de notre pontife. Quoi qu'il en soit pourtant, il n'y a pas lieu de douter que Benoît XII n'ait laissé vaquer un assez grand nombre debënéûces, faute de trouver, pour les occuper, des sujets qui répondissent à l'idée qu'il se faisait de la capacité d'un bénéOcier. et Mieux va- « lait, disait-il, pour les dignités, de vaquer que d'être conc< fiées à des mains inhabiles (5). » 11 avait raison.

Benoît XU aimait la justice par-dessus tout» et il ne négligea rien pour qu'elle fût rendue. En raison des mille diiïjcultés qu'il faut surmonter pour aborder les grands, il arrivait qu'une foule de pauvres étaient dans l'impossi-

{i) flist. romanaB Fragmenta, p. 27s.

(2) Gualv. de Flamma, Murât., t. XU, p. 1009.

(5) Suo tcmpoio mulla bénéficia, dignitales et prœlaturnc quamplures diutius in vQcalione permanserunt. Dicebat enim quod nielius et securius erat quod Yâcarent quam si liabereut malos vel minus idoueos prassideutes. (Baluze, Vitœ, 1. 1, p. 210.)

CAHACTÈBE D£ 6£NQ1T XU. 45

bilitéde faire parvenir leurs réclamations aux oreilles du pouvoir, et restaient victimes de riniijiutc. Pour remédier à cet abus, notre pontife statua qu'à Tavenir un des offi» eiers du palais serait occupé à recueillir les demandes en justice, et les examinerait toutes avec soin ; puis il se réser\a à lui-même d'y faire droit (^). Tous les historiens ont loué la piété de Benoit XII, son amour pour rËglise, sa charité. C'est bien lui qae l'on n'accusera pas d'avoir exalté sa famille aux dépens de l'Ëglise. La chair et le sang ne lui avaient point communiqué leur faiblesse (2). « Un pape, disait-il, doit ressembler à Melchia sédech, qui était sans père, sans mère, sans généalo- « gie (5) . » Aucun de ses ))arents ne grossit le Sacré Collège. Il nomma, il est vrai, à rarclievèclié d'Arles, Jean de Bausian, un de ses neveux ; mais, dans cette promotion, il céda uniquement aux instances réitérées des cardinaux, qui lui représentaient le mérite supérieur du sujet (4) .Quant à ceux qui vécurent dans le siècle, il les laissa à la médiocrité de leur condition. Plusieurs grands seigneurs demandèrent en mariage la seule nièce qu'il eût; il répondit toujours aux postulants : « qu'il n'était point convenable qu'un « coursier si vu k . lire portât une si riche selle (5), » et la refusa constamment. Il finit ensuite par la donner à un simple marchand de Toulouse, avec une dot proportionnée à la fortune du marchand (0) .

Il ^ avait chez Benoît Xll un sentiment extraordinaire

(4) Mm, p.

(5) Hnic autem san^is et caro^non meUvît amorem. (Balaie, p. il0.)

(5) iEgidiaa VittrMeiisis, ap. Pagi Brevnrium pontif., t. lY, p. 117.

(4)Baluze, p. 2i0et824.

(a) r^egavit^ dicens in vulgari suo quod noD decebat talem eqaim Ittae habere sellai». (Baluze, p. 210.) • (6) id., lue. cit.

du devoir, et ce sentiment, dans certaines occasions, prêtait à son caractère personnel une énergie dont on retrouve

peu d'exemples. Lorsqu'il s'agissait du droit et de la justice, il n avait égard à personne. Jamais les sollicitations importunes des grands ne le décidèrent à agir contre sa conscience (i). 0 méprisait souverainement une telle faiblesse, et ne concevait pas que des considérations humaiiies pussent l'emporter sur 1 iiilcrèt de Dieu. « Si j'avais deux « âmes, disait-il un jour au roi de France, je pourrais vous « en sacrifier une; mais je n'en ai qu une, et je tiens à « la conserver (2) . »

Si Benoît avait montré pour les affaires autant d'habileté qu'il déployait de zèle pour le maintien de la bonne discipline, il aurait été, sans contredit, Tun des plus grands papes qui se soient assis sur la chaire de saint Pierre. Mais, en lui, la science des affaires a égalait pas la vertu. Dans les relations politiques du gouvernement, la connaissance des hommes et des choses semblait lui manquer. En général, chaque pape, en prenant en main l'administration temporelle de l'Eglise, apporte un système particulier de vues auquel se rattache l'ensemble de ses actes. La conduite de Benoît XII n'annonce aucun système de ce genre : elle fut constamment flottante. Il n'eut aucun goût pour ces combinaisons profondes par lesqueUes la politique dirige ou maîtrise les événements. Peut-être jugeait-il que l'on s'était beaucoup trop préoccupé jusque-là de ces combinaisons ; peut-être, dans son esprit, fortement empreint de Taustérité cistercienne, jugeaitpil que cette perpétuelle réaction de l'autorité spirituelle sur le domaine de la politique faisait conUactcr à la Papaulo des

(1) Preces etiam imporluiias princiiiuui sii cularium et personarum ecclesiaslîcarum totaliler sprevit. (Baluze, p. 250.)

(2) Id., p. 211.

GARàGTÈRB de BENOIT XU. 4S

allures mondaines qui nuisaient à la chose ecclésiastique, et voulait-il la ramener à une sphère oxchisiveineiit spirituelle. Mais cette manière de voir, si tant est qu'elle dirigeât la conduite de Benoît XIT, était fausse : les intérêts humains de laPajKiiité devaient la repousser. Il y avait pour elle un danger imminent à abdiquer cette suprématie politique dont elle tenait le sceptre surtout en Italie. C'était rétrograder vers cette funeste impuissance à laquelle des prodiges de génie l'avaient arrachée. 11 est des nécessités qu'il faut, bon gré, mal gré, subir. Une résolution infiniment louable de notre pontife, et qu'il déclara dès le début de son- règne, était de se soustraire à l'influence française (1). Nous verrons cependant qu'il ne fut pas toujours assez heureux pour y échapper.

Parmi les derniers projets de Jean XXIi, celui de transporter la cour romaine avait été un des plus importants; Benoît XU songea à reprendre ce projet. II y fut déterminé par l'arrivée à Avignon d'une ambassade envoyée par la ville de Rome (2). L'histoire ne nous a point fait connaître les noms des personnages qui composaient cette ambas* sade; mais Benoît XII nous apprend lui-même, dans une lettre au roi de France (5), qu'il les reçut avec honneur en consistoire, et que leurs instances Timpressionnèrent si vivement, qu^îl leur donna sur-le-champ l'assurance formelle de rendre le SaiiiUSiége à leur cité. Quant à l'époque précise de son départ, les députés devaient, au mois d'octobre 1555» recevoir sur ce point une réponse positive.

Tant qu'il ne s'était agi que d'une promesse vague de voyage, les cardinaux n avaient nullement songé à traverser les intentions du pape. Mais quand, au terme con-

0) Aîb. Argent. Chron.,. p. 125.

(2) Piol. Lucens., Hist. eccl., 1. XXIY, c. xun.

(5) Ajp. Baynold, ana. 1335| n"* 3.

4% fllSTOlBË D£ LA PAPAUTE» UV. VI.

venu, il fallut s'expliquer sans détour, une forte opposition

s'éleva dans le conseil. Élie de Talleyrand et deux autres cardinaux, tous trois, dit-on, agents secrets de Philippe de Valois, développèrent une thèse tendant à prouver que le Saint-Siège devait rester en France* Benoit XII céda, et rendit aux députés romains une réponse négative (4).

Cependant, quelque temps après, le pontife, étant tombé dangereusement malade, crut découvrir dans cet événement la main de Dieu qui le châtiait de son refus de restituer à la Papauté son siège naturel. Pénétré de repentir, il ordonna que, s'il venait à succomber, sa dépouille mortelle fût transportée à Rome (2), et, dès qu'il eut recouvré la santé, il résolut d'aller se fixer à Bologne (5). Cette détermination, qu*il manifesta en plein consisloirc, et à laquelle il voulut que la plus grande publicité fui donnée, excita le patriotisme d'un jeune Italien dont le talent commençait à se déployer avec éclat. Ce jeune homme^ était Pétrarque. Sa vie appartient à notre histoire.

Il avait vu le jour, en 4302, dans la patrie de Mécène, à Arezzo, où son père, compromis dans la lutte des Noirs et des Blancs qui se disputaient alors le pouvoir à Florence, était venu chercher un asile. On l'appela Francesco à son baptême, ^on vrai nom, le nom de son père, était Petracco; la postérité lui a donné celui de Pétrarque, il séjourna peu à Àrezzo. Sa mère vint d'abord s'établir avec lui à Ancisa, dans le val d'Arno (4), et Petracco, après avoir erré quelques années par la Toscane, dans un état voisin de la pauvreté, jn^it enfin le parti, en 4 M 3, de se rendre à Avignon avec sa famille. Tous les Italiens mécontents

(1) Apud luiynald, aiiii. 153o, u' o.

(2) Peirarc. Carm., 1. 1, ep. u.

(S) Baltize, Vitae, 1. 1, p. 199.

(4) De Sade, Mémoires pour la vie de Pétrarque, 1. 1, p. t7.

GOmiENCBlIBNTS DE PÉTBARQOB. 47

de leur état ou qui désiraient faire fortune accouraient dans cette ville» dont raccroissement devenail prodigieux. Le petit nombre des constructions ne pouvant d'abord fournir des logements à cette foule d'étrangers qui affluaient dans son sein, beaucoup d entre eux se répandirent dans les villes voisines, et Petracco se réfugia à Car* pentras (4). Là, le jeune Francesco retrouva le maître sous lequel, avant son départ d'Italie, il avait étudié la grammaire. Ce maître s'appelait Convennole. Le goût du jeune élève ne tarda pas à se prononcer, et ce fut vers l'antiquité qu'il se dirigea. Pétrarque, quoique enfant, lisait Cicéron avec une ardeur incroyable. L'harmonie de ce style, qui contrastait si fort avec l'étrange barbarie où la latinité était tombée, charmait son oreille comme une ravissante

musique.

Toutefois, des études simplement agréables ne pouvaient convenir à un jeune homme sans fortune, qui touchait à l'âge où Ton embrasse une carrière. Il fallut songer à de

plus sérieuses, et Petracco envoya son fils apprendre le droit à Montpellier (2). Mais ce fut en vain que, pendant quatre ans, Francesco feuilleta le Digeste et les Pandecles de Justinien, quil suivit les leçons de Barthélémy d'Ossa de Berganie, un des professeurs les plus renoainiés de l'époque; il ne lit aucun progrès dans la science, et ne retira de ses labeurs qu'une horreur invincible pour le droit. A une imagination aussi vive, à une âme aussi éprise de l'amour dubeau, ce n'étaient point, en effet, d'arides gloses sur le Code qu'il fallait. D'ailleurs, Pétrarque ressentait déjà en lui le goût qui, de tous, rend le moins apte aux sdences positives : le goût de la poésie.

(1) De Sade, t. r, p. âa«CS».

(2) Id., p. 36. '

4g lilSTOifiË m U PAPAUTÉ, UY. Yl.

Peiracco ne voyait qu'avec la plus vive peine le peu de succès de son iils dans une science qui seule menait à la fortune. Dans la persuasion qu'il ferait mieux sur un plus grand théâtre, il l'envoya à Bologne* L'éeole de cette ville était alors la plus célèbre de l'Europe pour Fétude du droit, et Jean André, Jean Calderino, Cino dePisloie, qui y professaient, passaient à juste litre pour les hommes du temps les plus versés dans la science des lois (i). Mais en vain Pétrarque alla à Bologne, en vain il entendit les savants commentaires de Jean André, il ne réussit pas mieux qu'il Montpellier. Force fut donc de renoncer à la jurisprudence. Bientôt, Francesco perdit presque à la fois son père et sa mère. Réduit à un faible patrimoine dont les revenus ne pouvaient suffire à son entretien, il entra dami rétat ecclésiastique, et reçut la tonsure. C'était à cette époque tout ce qu'il fallait pour arriver aux plus hautes dignités de TÉglise ('2).

Qu'on se liijure un beau jeune honniic, à vingt-deux ans, avec des talents agréables, et sans parents, couséquemment sans témoins de ses actions» au milieu d'une ville de plaisirs, où le luxe déployait toutes ses séductions, et l'on saura ce que Pétrarque faisait à Avignon. 11 consaci ait une grande partie du jour à sa toilette, [xiis il faisait la cour aux dames, fréquentait les assemblées et les lieux où elles venaient étaler leurs vanités, cultivait quelques amitiés; le resle du l('mp.sse passait à composer des verset à éludicir les grands écrivains dcTantiquité. Une vie ou les éléments sérieux avaient si peu de place ouvrait la porte aux passions : Pétrarque ne tarda pas à en ressentir les atteintes.

Le 0 avril 1527, étant entré ddua une église pour y faire

(1) De Sade, Mémoires pour la vie de Pétrarque, 1. 1, p. S8, 41 et suiv.

(2) Id., p. S6.

GOHMENCEHENTS DE PÉTRARQUE. 49

sa prière» il aperçut une jeune dame vêtue d'une robe Yerte parsemée de violettes. Tout ce qui peut rendre une femme séduisante était réuni dans celle-ci. Le portrait

que Pétrarque en a tracé dans ses vers nous la représente semblable à une belle statue antique de Phidias ou de Praxitèle. Cette beauté presque céleste étaitLauredeNoves, épouse de Hugues de Sade. Dès que Pétrarque la vit, elle fit sur lui une impression que rien ne jnil j.iinais effacer (1) : il lui consacra sa vie, il lui a, pour ainsi dire, dédié son talent. Chose étrange l ce qui causa le tourment de Pé* trarque, et ternit justement aujourd'hui sa gloire, a fait sa célébrité. Sans son «aiiour pour Laurc, nous aurions en lui un savant remarquable pour l'époque, nous n'aurions pas un grand poëte. C'est à cet amour que nous devons ce recueil immortel de eanzoni, que Ton n'a point encore égalées, et que l'on ne surpassera probaideiiH^nt jamais. Cet amour, du reste, était chez Pétrarque beaucoup plus romanesque que coupable. On le voit aux peintures évidemment exagérées qu'il a tracées de la dame de ses pensées. C'est au point que l'on doute de l'existence de Laure. Heureux s' ils' en fût tenu là, et si l'onn'avait pas à déplorer dans cet homme célèbredes amours beaucoup moins innocentes! Il faut le dire pourtant, Pétrarque se reprochait vivement ses galanteries : elles le faisaient rougir, et il cliercliail quelquefois à s'y arracher. L'amitié qu'il avait contractée à Bologne avec l'héroïque Jacopo Colonna, et qui se renoua à Avignon, lui procura d'abord une utile diversion. Jacopo l'emmena avec lui dans son évêché de Lombez, et l'y captiva quelque temps par le charme d'une amabilité qui n'avait chez luid'égaleque la piété(â)..Plus tard, Pétrarque

(1) De Sade, 1. 1, p. 422 et suiv.

(^) Gingnené, Histoire UUénire d'iUiHe, t. Il, p. »4.

50 HISTOIRE Dfi LA PAPAUTÉ, LIV. Yl.

acquit à Yaucluse, près de la belle fontaine de ce nom» une petite campagne où il se retira avec ses livres, menant une Tie'soUtaire» et visitant rarement la YÎUe (i). Mais, à Fépoque où Benoit XII annonça son projet de transporter la cour romaine àBoloj?ne, Pétrarque séjournait à Avignon, occupé à fonder sa réputation littéraire parmi les beaux esprits qu'attirait la présence du chef de l'Église. Désolé que le pape choisît en Italie une autre ville que Rome poui j iixer sa résidence, il lui adressa une cpître en vers latins, dans le but de l'engager h réformer son choix. La forme de cette pièce était originale. Rome y paraissait sous Temblème d'une femme vieille et désolée qui a[>[)ei.ul le souverain pontife son époux, embrassait ses genoux, oX le priait de jeter quelques regards sur son infortune. Ëlle ne pouvait lui offrir à la vérité qu'un sein meurtri, un visage déliguré par l'âge et la misère; mais elle était grande encore par le souvenir de sa gloire et de ses triomphes, et son amour pouvait remplacer la beauté qu'elle n'avait plus (2) .

Celte fiction était neuve, hardie, insinuante, pleine de majesté, admirablement couduile pour produire de i eÛét. La poésie y répondait. C'était la première fois, depuis bien des siècles, qu'on entendait parler la langue de Vir^ gile avec ce nondjre, celte élégance, cette pompe, cette harmonie. Benoit Xli en récompensa l'auteur par Tinvestiture d'un canonicat à Lombez, près de son ami Jacopo Colonna, et l'expectative de la première prébende qui vien* diait à vaquer dans le même évèclié (5). Mais son éloquence ne ht point changer de résolution à Benoit XII, qui réglait sa conduite sur d'autres considérations. Bien«-

(i) De Sade, p. 540.

Carm.» 1. 1, ep. ii.

(5) Regestum BenedicU XII.

. ij.i^cd by

GONSTKUGTIOr^ DU PÂUIS ÀfOSTÛUQU£. 51

tôt même ce pontife se vit obligé de renoncer à son projet d'aller à Bologne; car, soit que les habitants de cette ville ne fussent point encore revenus de la colère qui leur avait fait expulser le légat Bertrand du Pojet» soit que des meneurs perfides ou abusés leur eussent présenté le dessein du pape sous un jour peu favorable à leurs intérêts politiques, lorsque les envoyés d^Avignon annoncèrent les intentions du Saint-Père, demandant qu'on préparât un pa-* lais pour lui et des livrées pour les cardinaux, ils trouvèrent les Bolonais dans des dispositions si peu bienveillantes, qu'ils revinrent aussitôt prier le pape d'abandonner son projet de voyage (1) .

Dans le fait, il y aurait eu peu d'avantages pour la Pa*pautc à retourner alors en Italie. La péninsule était loin d'être pacifiée; la rivalité des factions y continuait toujours vive, passionnée, sanglante. La protection de Louis de Bavière donnait beaucoup d'espérance aux Gibelins, et les Guelfes ne jouissaient que d'une prépondérance précaire. D'ailleurs» ces derniers n'étaient guère plus sou-* mis que leurs adversaires; l'autorité pontificale était aussi bien contredite par ceux qui combattaient sous ses enseignes que par ceux qui s intitulaient ses ennemis, et Rome était de plus en plus livrée à l'anarchie.

Forcé de rester en France, Benoît XQ reprit le plan de ' Jean XXII d'élever à la l^ipaiité une demi iire indépendante qui lui servît à la fois de palais et de forteresse; et, trouvant que les constructions de son prédécesseur ne r^ pondaient ni par la force ni par la majesté au but qu'il s'était proposé, il démolit à peu près ce qui existait de ces constructions, et bâtit de Tédilice présent toute la par* tie septentrionale, qui confine à l'église de Notre-Dame avec

(1) Baluze, V ils, t. ], p. 199.

58 HISTOIRE DB U PAPAmi, L1V. VI.

la haute luur dile de Trouillas (i). Benoît Xil appela près de lui les meilleurs ouvriers de l'Italie pour exécuter cette œu- •vre et la rendre digne de sa destination. Pierre Obreri en fut

rarchitecte et dii i^ca les travaux. Malheureusement nous ne savons rien de Pierre Obreri. Quelques mois de sa vie jetteraient sans doute une grande lumière sur Thistoire de son gigantesque édifice ; mais son nom seul est arrivé jusqu'à nous. Simon Memmi de Sienne est plus connu. Il avait été formé à Técole du célèbre Giotto, et tenait un rang distingué parmi les sculpteurs et les peintres de Té- •poque. Son biographe dit qu'on lui fit instances sur instances pour l'engager à venir à Avignon (2). Ce fut lui qui exécuta, dans le nouveau palais, les fresques où était représentée Thistoire des martyrs (3).

A l'exemple du pape, les cardinaux élevèrent à leur tour poiir eux-mêmes ces beaux palai.'? contre lesquels s'indigne Pétrarque (4), tandis que la cité des apôtres tombait, disaitil, en mines. Plusieurs d*entre eux choisirent la rive opposée du Rhùne pour y passer les mois de la belle saison, et la décorèrent de maguiliques maisons de plaisance. Le neveu de Jean XXU, Arnaud de Yié, y fonda l'église de Notre- Dame (5), et Napoléon des Orsini y bâtit une forteresse qui subsiste encore et rivalisait avec celle des Dons, Pins tard, les souverains pontifes enfirent l'acquisition, et y établirent leur résidence pendant une partie de l'année (6). Grâce au goût de la cour romaine pour la rive française du Rhône,

(1) Baluze, ViUc, lûc. cit. — Fantoni, Sloria délia ciiU d Avignone, etc., L I, p. 202.

(2) \'asari sur Simon de Sieime.

(5) Ciacconius, in Benedictum.

(4) Senil., 1. IX, ep. i.

(5) Bahize, Nots, p. 80o.— Hijiis leiiipor« cœpenint cardinales œdlGcia uUra pontem facere, in quibus Kstivo tempore morabantur. (P. 226.)

(6) id., 1. 1, p. m

. ij.i^ud by

hÉmm SUA LA VISION BÉÀTIFIQUE. 55

Villeneuve, dont Torigine ne remontait pas au delà de 1292 (l), et qui alors était à peine un village, devint rapidement une cité brillante où les grands seigneurs et le roi de France lui-même eurent des hôtels (2).

Jean XXII, en mourant, avait laissé à son successeur trois grandes affaires à terminer, la question de la vision béatiiique, la querelle de Louis de Bavière avec l'Église, et la croisade. La controverse sur la vision béatifujue avait eu trop de retentissement, et l'intérêt qu'y prenaient les princes, les docteurs, les théologiens de l'époque, était trop ardent pour qu'il fût possible d'en décliner la décision. D'ailleurs» cette question tenait au cœur de Benoît XU ; il avait écHt beaucoup sur elle, et il désirait vivement que la croyance des fidèles ne demeurât pas plus longtemps en suspens sur sa valeur dogmatique. Aussi, le jour même de la Puriflcation de 1535» moins de deux mois après son élévation au souverain pontilicat, il prononça un sermon dans lequel il embrassait ouvertement l'opinion contraire k celle que Jean XXU avait d'abord soutenue ; puis il convoqua près de lui les théologiens qui affirmaient que les âmes des justes demeuraient privées de la vue de Dieu jusqu'au jugement dernier, afin d'apprendre d'eux sur quoi ils fondaient leur opinion. Les conférences sur. ce sujet durèrent jusqu'au mois de juillet à Avignon, et' elles continuèrent au Pont-de-Sorgue, oh Benoît XII se rendit pour échapper aux ardeurs de l'éLé. Enfin, après un mûr examen, le IV des calendes de février 1556, au milieu d'un consistoire solennel (5), il publia la décrétale Bene^ diclus DeuSj dans laquelle il définit, en vertu de Fautorité apostolique, que les âmes justes à qui il ne reste aucune

(1) Histoire du Languedoc, t IV, p. 76.

(2) Joudou, Avignon, son histoire, ses papes, etc., ia-42, p. 476.

(3) Rayaald, ftoa. 1555, n" S, et 1556, n<» 2 et 5.

faute à expier jouissent immédiâteifient après la mort de la vision inluitive, c'est-à-dire du bonheur de contempler Diett face à face et dans son essence (1). Ainsi toule opinion aujourd'hui qui tendrait à reproduire, de quelque , manière que ce soit, l'opinion proscrite par cette décrctale, serait une erreur contre la foi.

Bien que moins sérieuse au fond quune controverse sur un point dogmatique, la'querelle du Saint-Siège avec Louis de Bavière n'clait pas susceptible d'une solution aussi facile. Benoît XII entreprit de la terminer par les moyens de douceur, car la mansuétude de son caractère ne se prétait pas aisément aux mesures rigoureuses. Aussitôt qu il le put, il écrivit aux princes allemands qui pouvaient exercer quelque innucnce sur Louis, et notamment à Albert d'Autriche, pour Texhorterà reconnaître sincèreiâent Tautorité de TÉglise. H écrivit également à Louis, lui proposa les conditions auxquelles il attacliait sa réconciliation, et envoya en Allemagne des nonces spéciaux chargés de s'entendre avec le monarque sur ces conditions (â).

Cçs avances généreuses touchèrent Louis de Bavière, et il y répondit par une ambassade solennelle, composée du comte d'OEtingen, de Henri Séphingen, commandeur de Tordre Teutonique, d'Ëberhard Tumouen, archidiacre d'Augsbourg, de Marquard de Randeke, chanoine de la même ville, et de maître Udalricb, protonutaire impérial. Ces députés étaient munis de pleins pouvoirs pour annuler les procédures accomplies, soit contre Jean XXII, soit contre ceux qui s'étaient montrés les adversaires du défunt

(1) Bac in perpetunm valitura constitutioiie auctoriiate apostolica définimus qnod... anima aanctorum onmivm... ante judicium générale... vident divinam esBenliam vîsione intoitiva et etiam £idaU. (Bulla : fioDedictus

Deus.)

, (2) fiayiiald, aun. i53â, n'" i et 2. — Alb. Argent., p. 126.

ÂFFAiKË DË IX)U1S DË BAVIÈRE. 85

esipereur Henri Vil; révoquer les donations des terres de

rÉglisc qui avaient été faites au nom de 1 Empire; promettre qu'elles seraient à Tavenir respectées, et que les sujets du SaintrSiége ne subiraient plus de vexations. Ils devaient en outre accepter pour leur maître toutes les peines qu'il plairaiL au pape de lui infliger; jurer en son nom que, lors du couronnement, il n'entrerait à Rome, qu'au jour assigné, et en sortirait immédiatement après la cérémonie; désavouer fous les actes de juridiction qu'il s'était permis en Italie, et satisfaire la cour romaine sur . une foule d'autres points moins importants (1). Louis laissait du reste ses envoyés arbitres de tout.

Une soumission aussi entière devait, ce semble, lever tout obstacle possible à la réc-onciliation. Marquard de Randeke, dans un discours dont réloquence excita l'admiration des assistants, demanda, en effet, que l' absolution de son maître ne fût plus différée. Le pape, en lui répondant, témoigna qu'il était satisfait, ajouta que toute la cour romaine éprouvait la plus vive joie de pouvoir enfin rattacher au tronc de l'Église un si noble rameau, s'étendit longuement sur l'éloge de Louis, et fit espérer son absolution pour le lendemain (2).

Mais, dans ces entrefaites, arrivèrent de la part du roi de France deux archevêques, deux év éques et deux seigneurs, et autant de la part du roi de Naples. Ils demandèrent audience, et firent observer au pape que c'était une étrange erreur de préférer un hérétique comme Louis de Bavière à des monarques tels que ceux de France et de Naples, de tout temps dévoués de cœur et d'âme à l'Église romaine; que le pape devait craindre de passer pour fau-

(1) J. Georg. Herwart, p. 637 «t leq.

(2) Alb. Argent., p. i».

I» mSTOIRË DE LÂ PAPâCTË» UV. VI.

tettr d*hérélîques. Cette oppositioii inattendae déplut à Benoît Xll, et il s'ensuivit une altercation asseï vive entre lui et les députés. « Que veulent donc vos maîtres? s'écria- « tril, qu'il n'y ail plus d'Empire? — Non, Saint-Père, réa pliquèrent les députés, ne supposez point à nos maice très ainsi qu'à vos serviteurs des intentions qu'ils n'ex- « priment nullement. Nous n'attaquons pas l'Empire, « mais la personne réprouvée de Louis; » et ils firent une longue histoire de ses torts envers l'Église. Ici Benoît ré-

. poailit c( que c'était Lien plutôt à Ivouis de Bavière à se a plaindre de r£glise, qu'il serait venu le bâton à la main « se jeter aux pieds de son prédécesseur si celui-ci avait a voulu le recevoir, qu'on Tavait forcé à la rébellion. Quant a à vos maîli es,ajouta-t-il, ils ont plus à espérer des bonnes a dispositions de Louis que s'ils le tenaient renfermé dans

* « une tour, C'était là désavouer la conduite de Jean XXU Cependant, ces belles paroles n'aboutirent à rien. Le roi de France ordonna la saisie des revenus que les cardinaux retiraient du royaume, et ces derniers, qui avaient d'abord montré un grand zèle pour la réconciliation, ne la poursuivirent plus que faiblement. Un autre incident la leur lit abandonner tout h fait. Le roi de Bobemc, le roi de Hongrie et le duc de Bavière, mécontents de Louis, donnèrent l'espérance qu'en réunissant leurs efforts ils viendraient à bout de créer un autre roi des Romains. Les cardinaux profitèrent de cette circonstance, et remontrèrent au pape que Louis étant devenu odieux à tout le monde, il serait impolitique de s'exposer à une improba^ lion générale pour le soutenir. Benoît Xll craignit d'être téméraire, et la réconciliation fut ajournée (1).

(1) Mb. Argent., p. ia6.-*Geai(i. Ghroo., 1. XXIV, p. 857.— Raynald, «m. 1555,110* 6 et 7.

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