‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècle (volume 2)Chapitre 27 sur 37 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

SOMMAIRE

Invitation faite aux hussites de venir au concile. — Elle déplaît d'abord au pape. — Arrivée des hussites à Bàle. — Bon accueil qu'ils y reçoivent. — Discussions qu'ils y soulèvent. — Députés du concile en Bohême. — Négociation. — Compactata. — Pacification de la Bohême. — Nouveaux efforts de Sigismond pour réconcilier et le pape et le concile. — Résistancce qu'y oppose le concile. — Embarras de la part du pape. — On rejeté à Bâle les propositions d'Eugène. — Nouvelles procédures du concile. — Eugène casse les actes du concile. — Le concile s'arroge l'administration spirituelle de l'Eglise. — Protestation des souverains chrétiens. — Médiation de Sigismond entre les deux puissances. — Il obtient d'Eugène IV une bulle qui abolit les décrets apostoliques et approuve le concile. — Difficultés du concile sur quelques termes de cette bulle. — On reprend les procédures. — Bulles in Arcano et Deus novit. — Nouvelle interposition de Sigismond. — Concessions d'Eugène IV et du concile. — Réconciliation. — Elle est peu solide. — Manque d'égards de la part du concile envers le pape. — Complication politique en Italie. — Philippe-Marie Visconti à la tête des ennemis du pape. — Ses perfidies envers l'empereur. — Visconti fait envahir la Marche d'Ancône par Francesco Sforza. — Vitelleschi. — Tagliano , Antonio de Sienne, Jacopo da Lunato attaquent le duché de Spolète, Niccolo Forte-Braccio, le Patrimoine invoquant un mandat de vicaire de concile de Bâle. —

Démenti du concile à ce sujet. — Dans son embarras, Eugène se tourne du côté de Sforza. — Visconti parvient à neutraliser les bons offices de ce général. — Emeute à Rome, — Concessions inutiles d'Eugène. — Oppression de ce pontife. ■— Il s'enfuit de Rome* à Florence. — Médiation du concile de Baie pour réconcilier Eugène avec ses ennemis. — Vitelleschi remet Rome sous l'obéissance du pape. — Complot de Visconti contre Eugène IV. — Clémence du pape. — Réconciliation de Visconti avec Eugène. — Succès de Vitelleschi contre les ennemis du Saint-Siège. — Mission du cardinal Albergati en France, congrès d'Arras. — Réconciliation de la Bourgogne. — Intrigues à Naples. — Assassinat de Carracciolo, ministre de Jeanne II. — Mort de Louis d'Anjou et de Jeanne II. — Le pape se proclame arbitre entre Alphonse et René {l'Anjou relativement à la succession au tronc de Naples. — Mission infructueuse de Vitelleschi dans le rovaume des Deux-Siciles. -r- Efforts d'Alphonse pour se rendre maître de la situation. — Ce prince perd une bataille navale contre les Génois et devient prisonnier de Visconti. — Le concile de Baie attire de nouveau l'attention d'Eugène IV. — Ambrozio Traversari , légat à Baie. — Mauvais esprit du concile. — Louis Aleman , cardinal d'Arles , chef de la section opposée au pape, — Son portrait. — Ambrozio Traversari se retire du concile. — Prétention de l'assemblée.

Nous avons vu que, dès le début du concile, les Pères de Bâte avaient invité les hérétiques de la Bohême à venir à l'assemblée. C'était sans doute un des points les pins importants du moment de chercher le moyen d'éteindre une division funeste qui désolait l'Eglise et faisait couler des torrents de sang. Mais nous avons vu aussi que le concile s'était adressé aux Bohémiens, à sa manière, avec le ton d'une autorité qui avait l'air de n'en reconnaître aucune autre « Vous vous êtes plaints, leur avait-il dit, qu'on ne vous a jamais accordé une audience libre ; eh ! bien, vous n'aurez plus désormais sujet de vous plaindre. Nous vous invitons à venir, non devant une commission, mais en présence d'une assemblée générale, vous expli- T. iv. 9

quer tant qu'il vous plaira. Le Saint-Esprit présidera, il sera le juge et l'arbitre de ce qu'il faut tenir et faire dans l'Eglise (1). » De telles paroles semblaient dire qu'on voulait à Bàle reprendre ni plus ni moins la question du hussilisme par le pied, sans égard pour lés décisions antécédentes. Eugène s'était d'abord contenté de réclamer contre cette prétention ; mais quand les rapports s'envenimèrent entre le concile et le pape, cette prétention vraie ou supposée devint un des griefs les plus amers d'Eugène contre les Pères. Dans son discours, l'archevêque de Tarente en avait fait le sujet d'un reproche assez vif au concile : • Appeler, comme on a fait, les Hussitesàune nouvelle discussion de leurs erreurs, avaitil dit, c'est attenter à l'autorité des sentences déjà portées par les conciles de Constance et de Sienne, c'est favoriser les hérétiques et faire naître pour les fidèles une sorte de perplexité (2).

Malgré les solides raisons que le légat alléguait pour se plaindre du concile sur ce sujet, il semble qu'on ne dût reprocher à l'invitation faite aux hussites autre chose que la forme trop absolue dans laquelle elle avait été rédigée. II devenait facile à l'assemblée, en s'expliquant de se justifier sur ce point. Sans avoir l'intention de juger de nouveau le fond des choses , sans remettre en question les sentences de Constance et de Sienne, un troisième concile ne pouvait-il pas entendre les hussites, dans le but de faire taire leurs récriminations, de les instruire, de dissiper chez eux, par une discussion lumi-

(4) Epist. Synod., ap. Labbe, t. XII, p. 669 et seq. (2) Labbe, t. XII, p. 889.

neuse, les illusions d'une fausse science, et de les ramener ainsi par là persuasion au giron de l'unité et de la charité? (1). Or, les Pères de Bàle ne proposaient pas autre chose.

Cette explication était de nature à éclairer le chef de l'Eglise sur la véritable intention de l'assemblée. Du reste, il aurait été difficile, dangereux même de revenir sur l'invitation faite aux hussites, aussi bien que sur les promesses qu'elle contenait ; au point 011 en étaient les choses, le pape ne pouvait raisonnablement s'opposer à ce que les hérétiques de la Bohême fussent entendus. L'empereur Sigismond en avait hautement témoigné le désir; les hussites y avaient consenti, dans une diète solennelle tenue à Egra le 27 avril 1432, en présence des nonces du concile. On était parvenu à s'entendre, des sauf-conduits avaient été délivrés pour la sûreté des députés qui seraient envoyés àBâle ; il fallait que l'affaire suivît son cours (2).

Les représentants hussites arrivèrent à Baie le 4 janvier 1433 ; ils avaient pour chefs le fameux Procope Rase, le successeur de Ziska et Jean Rockizane, archevêque de Prague. L'escorte qui-les accompagnait différait peu d'une armée. Toute la ville s'émut pour les voir. Les régals de la multitude cherchaient surtout Procope Rase; on éprouvait le besoin de contempler la face terrihle, l'attitude martiale de l'homme qui avait détruit deux grandes armées et remporté tant de victoi-

(1) Labbe, Epist. Synod., t. XII, p. 686.

(2) Cochlée, Hist. huss., libr. VI, p. 245 et seq. — jEneœ Sylv. Hist. Bohem., c. xlix. — Labbe, t. XII, p. 682.

res (1). Le cardinal Giuliano, qui avait repris la présidence du concile, leur donna audience au milieu d'une congrégation générale (2). Dans le discours qu'il leur adressa, il releva à dessein l'autorité de l'Église, s'exprimant par l'organe des conciles généraux, et conclut que, puisque les hussites avaient résolu d'écouter la voix de l'Eglise, ils devaient poser les armes et rentrer au sein de la paix, Rockizane, au nom de ses collègues, remercia l'assern-. blée du bon accueil qu'ils en recevaient, confessa l'autorité des conciles généraux, exprima le désir qu'on parvînt à s'entendre, et qu'il leur fût permis de porter la paix à ceux qui les avaient envoyés et les attendaient avec une inquiète impatience (3).

Les discussions commencèrent le 16 janvier, elles rouièrent sur les quatre articles suivants, savoir : la communion sous les deux espèces, la correction du péché public, la libre prédication de la parole de Dieu, l'inhabilité du clergé à l'égard du domaine civiL Ces quatre articles formaient comme le symbole des hussites, les autres points de leur doctrine n'étaient pour eux qu'accessoires. Quatre orateurs, du nombre des députés, développèrent et soutinrent ces articles pendant dix jours. On leur répondit pendant dix-huit. A coup sûr, le concile ne put s'applaudir d'avoir confié à d'habiles mains

(1) jEnea? Sylv. Hist. ubi supra. — Cochl., libr. VI, p. 247.

(2) jEneas Sylvius dit le lendemain 5, Cochlée dit le 9. — De voeatione Bohemorum ad sacrum Basileense concilium.

(3) jEneas Sylv., c. l.— Cochlée, libr. VI, p. 248 et seq. Cet auteur prétend donner le texte même de la réponse de Rockizane dont on ne lit qu'un résumé dans jEneas Sylvius.

la défense de l'orthodoxie. Il est difficile de rien imaginer de plus prolixe, de plus banal et surtout de moins littéraire que les discours de ces controversistes. Presque aucun de leurs arguments ne porte au but, et ils s'écartent à chaque instant du sujet (1).

Ces répliques menaçaient de prolonger indéfiniment les débats, et il devenait de plus en plus évident qu'on n'arriverait à aucun résultat par la discussion. Les députés perdaient patience. Le duc de Bavière donna le conseil de renoncer à la dispute publique et d'établir des conférences pacifiques entre une commission composée de trois cardinaux, d'un archevêque, de quatre évêques et de quelques docteurs, et d'un égal nombre de députés. Le résultat de cet ordre de chose fut que le concile enverrait, en Bohême, une ambassade pour chercher sur les lieux mêmes un moyen de s'accorder. On donna pour chef, à cette ambassade, Philibert de Montjoyeux, évêque de Coutance. Les conférences recommencèrent en Bohême. Elles furent longues, animées, souvent orageuses, quelquefois sur le point d'être rompues ; mais les légats surent les maintenir. Enfin, après bien des

(1) En un jour, dit un judicieux historien, on aurait dit infiniment mieux tout ce que ces doctes théologiens dirent eh dixhuit, et les Bohémiens en auraient mieux profité. (Hist. de l'Eglise gall. , t. XVI, p. 251). — On peut voir les discours des quatre théologiens catholiques in extenso dans le t. XII de Labbe. Ceux des docteurs hussites ont été publiés par Martene, au t., VIII de l'ampliss. Collect. Ils sont au niveau de ceux des théologiens orthodoxes pour la prolixité et le défaut de logique. Ces différents discours sont analysés dans l'opuscule anonyme : De Vocatione Bohemorum ad S. Basileense concilium.

disputes et des récriminations amères de part et d'autre, on finit par s'entendre sur les quatre articles. On permit aux Bohémiens de communier sous les deux espèces, à condition que les prêtres auraient le soin d'avertir les communiants que le fils de Dieu est également présent, sous chacune des espèces eucharistiques. On déclara que les péchés mortels et surtout les péchés mortels publics devaient être châtiés, corrigés selon la loi de Dieu et les règlements des Saints Pères, mais par ceux seulement qui exercent l'autorité dans l'Eglise. On permit la libre prédication de la parole de Dieu, pourvu qu'elle fût annoncée par des prêtres approuvés. Quant au domaine temporel du clergé, les Bohémiens consentirent à reconnaître que l'Eglise peut licitement posséder des biens meubles et immeubles, et qu'on ne peut les lui enlever sans blesser la justice.

Ces quatre articles, réciproquement acceptés et rédigés en forme de concordat, sous le nom fameux de compactata avec la sanction du concile, furent promulgués le 54 janvier 1434, au milieu d'une diète solennelle composée de la noblesse bohémienne. Tous les ordres de l'Etat furent réconciliés à l'Eglise et promirent obéissance au Saint Siège apostolique (1). Seuls, les Taborites ei les Orphelins refusèrent de se soumettre à la double autorité de la diète et du concile, et coururent de nouveau aux armes. Mais attaqués, le 30 mai 1434, entre Kaurzim et Broda, par toutes les forces de la noblesse,

(\) DeVocatione Bohemorum ad sacrum Basileense concilium, ap. 1. 1 , fasciculi rerum expetendarum et fugiendarum , p. 315 de la lrc édition de ce recueil.

commandées par Meinhard de Maisonneuve, ils perdirent Procope Rase, leur plus ferme appui, et essuyèrent une défaite dont ils ne devaient pas se relever (1).

Dans le cours de cette pacification, le concile avait déployé une remarquable sagesse. Plût à Dieu qu'il s'en fut inspiré dans ses rapports avec le pape ! Malheureusement ici il semblait repousser comme à dessein toute pensée de conciliation. Aux sessions 7% 8e et 9% où de hautes considérations lui commandaient la suspension des procédures, il n'avait pu néanmoins s'empêcher de traiter plusieurs questions offensantes pour la dignité pontificale. Sitôt que la liberté d'agir lui fut rendue, il se hâta d'en profiter pour reprendre sa querelle au point où il l'avait laissée. Le 19 février 1433, jour de la 10e session, on revint sur la contumace d'Eugène ; une longue délibération y fut consacrée, et l'on conclut à nommer une commission pour examiner s'il ne conviendrait pas de la déclarer (2).

Cependant d'habiles négociations avaient enfin rapproché le pape de l'empereur, et ces deux grandes puissances étaient parvenues à s'entendre. Vaincu par les prières du monarque, Eugène s'était décidé, pour fermer la bouche aux mauvaises langues, et enlever toute cause de dissension, à permettre qu'un concile se tînt à Bâle pour l'extirpation de l'hérésie et la pacification des princes chrétiens. De nouveaux légats devaient être envoyés pour présider à l'assemblée (3).

(1) Cochlée, libr. VII, p. 271 et seq. — Ma. Sylv., c. lu. — Balb., Epit. rer. Bohem. , libr. IV, c. xn. (2} Labbe, t. XII, p. 502 et seq.

(3) Bulla Eugenii ap. Martene, t. VIII, p. 535.

Sigismond se hâta d'expédier au concile celte bonne nouvelle avec la lettre pontificale qui la renfermait; il s'applaudissait, en la transmettant, de ce que le retour du pape vers le concile allait changer les dispositions des Pères à son égard, et de ce qu'allait disparaître toute crainte de voir se répéter les regrettables divisions qui avaient affligé l'Eglise (1). Son attente fut trompée. La communication de l'empereur fut mal accueillie à Bàle. Les Pères ne virent, dans les paroles du prince, qu'un reproche indirect de provocation au schisme adressé au concile, et répondirent à Sigismond qu'il prît garde de juger les intentions du concile sur des rapports calomnieux ; que l'assemblée , en dépit des efforts de ses ennemis, était déterminée à poursuivre l'œuvre de la réforme (2). Quant à la bulle du pape, on la trouva non seulement insuffisante, mais captieuse, contradictoire dans ses termes, posant des limites arbitraires aux fins du concile et mettant même en doute son existence.

Rien ne montre mieux que cette appréciation passionnée, combien on était étranger à Bàle à toute idée de conciliation. A la vérité, dans sa bulle, Eugène semblait ne tenir aucun compte des antécédents du concile, ni des pouvoirs présidentiels confiés au cardinal Giuliano, il se contentait de permettre qu'un concile fût célébré à Bàle. pour certaines fins désignées, et avertissait qu'il allait envoyer des légats pour y présider. Mais enfin il donnait aux Pères une satisfaction marquée. Il était évident que le pape voulait céder aux circonstances sans

(1) Ubi supra , p. 535.

(2) Ubi supra, p. 537.

avoir l'air de reculer devant les menaces du concile, et l'amener à des concessions en en faisant lui-même le premier. La vérité de cette conjecture est confirmée par les instructions données aux nouveaux légats. Ces instructions se composaient de quatre parties subordonnées les unes aux autres. Dans la première, les légats devaient faire tous leurs efforts pour engager les Pères à accepter la ville de Bologne. S'ils ne pouvaient y réussir, parce que la réunion des Bohémiens à l'Eglise exigerait un lieu plus à la portée de ces derniers, ils devaient déclarer aux Pères, qu'il leur serait permis de continuer à Bâle leurs séances, sous la présidence du cardinal Giuliano, mais pendant l'espace de quatre mois seulement, et pour le fait des Bohémiens, auquel ils pourraient joindre la pacification des princes chrétiens. Puis, que ce terme expiré, ils se rendraient à Bologne, ou dans telle autre ville de l'Italie qu'ils auraient choisie, les terres de la domination de Visconti exceptées. Dans la seconde partie, les légats, si les Pères refusaient obstinément la première combinaison, avaient ordre de leur proposer de désigner en Italie, les domaines de Visconti toujours exceptés, une ville propre à la tenue du concile. Enfin, dans les deux autres parties, les légats, au cas qu'on ne pût parvenir à s'entendre sur les premières propositions, avaient la faculté de remettre, à l'arbitrage de douze prélats neutres et des ambassadeurs des princes, le choix d'une ville en .Allemagne, pourvu que cette ville fût autre que Bâle (1).

On ne peut se dissimuler qu'il n'y eût, dans ces pro-

(4) Ampliss. Collect., p. 552-556.

positions du pape, des indécisions, quelque chose qui sentait l'embarras, la timidité, un défaut de confiance dans sa position. Il est permis de douter que de tels ménagements, qui ressemblaient trop à de la faiblesse déguisée, fussent une bonne manière de lutter contre l'inflexibilité hautaine du concile. Mais enfin ces propositions renfermaient un moyen raisonnable d'arrangement qui, accepté, faisait droit aux réclamations des Pères, en même temps qu'il sauvegardait l'autorité pontificale. Tout porte à croire qu'un tel arrangement avait été l'objet de sérieuses négociations, entre Eugène et Sigismond, lesquels s'y étaient arrêtés comme au mode le plus capable de satisfaire tous les intérêts. Mais transiger n'était dans l'esprit de personne à Bàle ; on y était si profondément convaincu de la supériorité du concile sur le pape, qu'il semblait naturel à tout le monde que le pape devait se soumettre, sans condition, à toutes les exigences du concile, et que la moindre concession de la part du concile était une abdication implicite de son droit (1).

Les propositions des nonces furent donc successivement repoussées. On y répondit ainsi qu'à la bulle avec amertume, hauteur et le ton d'une dignité offensée, et/ dans sa onzième session qui eut lieu le 27 avril 1433, on porta trois décrets, en vertu desquels le concile devait être continué, malgré toute ordonnance de prohibition, de prorogation, de dissolution ou de translation (2). On

(4) Voir la réponse du concile , ap. Labbe, t. XII, p. 699, et celle qui se trouve dans Martene, t. VIII, p. 557. (2) Labbe, t. XII, p. 506.

prit même si peu au -sérieux la mission des nonces que, le 12 juillet, petidant qu'ils étaient encore à Bàle, le concile, dans: sa douzième session, recommença ses procédures contre Eugène avec une énergie nouvelle, et, à la suite d'une série de considérants, dont le moins odieux était peut-être celui-ci : que l'Église catholique a le droit de reprendre et de corriger le souverain pontife lorsqu'il s'écarte de la voie, l'assemblée donnait soixante jours au seigneur Eugène, pour déclarer purement et simplement son adhésion au concile , le menaçant , ce terme expiré, de le suspendre de l'exercice de la Papauté (I)..

Le concile semblait triompher. C'était le moment où les cardinaux de Rochetaillée et d'Arles, après avoir trompé la vigilance du pape, pour abandonner la cour romaine, arrivaient à Bàle grossir le nombre des princes de l'Église (2). La conduite d'Eugène était pleine d'hésitation. Après avoir envoyé quatre nonces pour présider l'assemblée, il faisait déclarer par leur bouche que le cardinal Giuliano pouvait continuer la présidence ; et , presque aussitôt, il nommait, à cette même présidence, les cardinaux des Orsini, de Foix, de Sainte-Croix et de Sainte-Marc. Puis il écrivait aux quatre premiers nonces de remonter au fauteuil, et le rendait le lendemain au cardinal Giuliano (3).

Ces tâtonnements étaient peu faits pour décourager

(i) Labbe, t. XII, p. 508 et seq.

(2) Ampl. Collect., t. VIII, p'. 620. — Ambr. Traversai! Hodaeporicon, p. 20.

(3) Bzovii Annales, 1433. — Ampl. Collect., p. 586 et 587.

des hommes que l'audace jusque là avait si bien servis. Toutefois, le décret de la douzième session rendit l'énergie à Eugène, car dix-sept jours après, il y répondit par une bulle sévère, dans laquelle, s'exprimant en maître justement irrité, il accusait le concile de ne vouloir ni la réforme, ni l'union, ni la paix de l'Eglise, de semer la discorde et le scandale, et cassait tous les actes, décrets, déclarations et procédures qu'on avait faits ou qu'on ferait à l'avenir en dehors des points qu'il avait permis de traiter (1).

Mais ce coup de vigueur arrivait trop tard. On était disposé à Bâle à tout braver. Dans le temps même où le pape frappait de nullité les actes publics, "par lesquels le concile avait dépassé les limites de sa mission, l'assemblée usurpait une juridiction exclusivement dévolue au pape , en instituant une chancellerie synodale , comme si le Saint-Siège eût été vacant, ou que l'autorité apostolique eût passé entre ses mains. Un des cardinaux fugitifs , Jean de Rochetaillée , osait accepter la dignité de^ vice -chancelier et en exercer les fonctions, en célébrant des consistoires généraux et publics (2).

Cependant la plupart des souverains , tout en adhérant au concile, n'en approuvaient pas la marche précipitée et violente. Le roi de Portugal écrivait aux Pères : qu'il leur souhaitait les lumières de l'Esprit-Saint pour confondre l'hérésie, mais qu'il leur en recommandait la charité pour que leurs décrets procurassent la gloire

(1) Labbe, t. XII, p. 530.

(2) Labbe, t. 536.

de Dieu (1). Le roi d'Angleterre protestait à son tour par l'organe de ses ambassadeurs (2). En Allemagne, cinq électeurs de l'empire se réunissaient pour demander à ce que Ton cessât des procédures scandaleuses, disaient-ils, et propres à jeter la perplexité parmi le peuple fidèle (3). « Nous avons appris, Pères bien aimés, écrivait de son côté Charles VII , votre décret contre le bienheureux souverain pontife de l'Église universelle. S'il faut dire la vérité, nous en avons été effrayé ; nous craignons, non sans motif, des scandales, le trouble des consciences, ladivision des royaumes.... faites attention, Pères très-zélés; nous vous prions, par les entrailles de la miséricorde et de la charité de Jésus-Christ, de ne pas froisser de la sorte notre bienheureux Père (4). » Les représentants de la Bourgogne et de la Savoie exprimaient les mêmes craintes et les mêmes vœux, dans une pétition lue au milieu d'une congrégation générale (5). Le doge de Venise se prononçait d'une manière non moins formelle et c'était avec vérité qu'Eugène IV, écrivant à ce magistrat de la république, disait : « Tous les rois et tous les princes, comme leurs lettres et leurs envoyés près de nous en font foi, abhorrent le schisme, et nous honorent de leurs faveurs, en désapprouvant ce qui se fait à Bàle (6). »

(1) Ampl.Collect., t. VIII, Epist. Johan. reg. portugal., p. 595.

(2) Ibidem, p. 629.

(3) Ibidem, p. 636.

(4) Ibidem , p. 633.

(5) Ibidem, Petitio oblata, etc., p. 641.

(6) Reynald., 1433, n«H9.

A ce concert de protestations il faut ajouter celles de l'empereur. Depuis que le monarque avait notifié aux Pères l'adhésion d'Eugène IV au concile, il leur avait écrit une lettre qui fut lue, le 11 mai au milieu d'une congrégation générale, et par laquelle il leur annonçait qu'il était déterminé, vu les excellentes dispositions du pape, à recevoir de sa main la couronne impériale ; il ajoutait qu'il allait passer le mois d'avril à Viterbe avec Sa Sainteté, et préluder, par ces rapports intiiûes, à la cérémonie qui devait consacrer, en sa personne, la dignité suprême de l'empire ; puis il les exhortait à ne se permettre aucun doute sur la sincérité de cette mutuelle entente, et à se défier de tous les bruits qui tendraient à la rendre suspecte (1). Le 4 juin, Sigismond écrivait de nouveau au concile et lui disait : « Le jour sacré de la Pentecôte (2), nous avons reçu, avec la solennité et le$ cérémonies d'usage, les insignes de l'empire, de la main de notre très-saint Seigneur pape Eugène IV, et dans la basilique du prince des apôtres, où les divins empereurs qui nous ont précédé furent couronnés. » El il terminait, en attestant le sincère désir d'Eugène d'atteindre aux fins pour lesquelles le concile avait été assemblé (3).

Evidemment, il s'était fait une révolution dans les idées de Sigismond. Ce monarque, à qui l'on ne peut refuser un sens droit et un cœur magnanime, n'avait pas tardé, en approchant du pape, à dépouiller les préjugés qui s'étaient ramassés dans son esprit, sur le caractère

(1) Arapl. Collect., t. VIII, p. 581,

(2) Cette fête tombait, en 1433, le 31 mai.

(3) Ampl. Collect., t. VIII, p. 607.

et les vues du chef de l'Eglise. « Notre très-cher fils Sigismond, roi des Romains et empereur illustre, écrivait Eugène au roi d'Angleterre, pendant les jours qu'il a passé près de notre personne, a pleinement vu, touché et connu la sincérité de nos dispositions, et le zèle de notre volonté pour tout ce qui intéresse l'honneur de Dieu, la réformation de l'Eglise, l'extirpation des hérésies, la paix des fidèles et le salut du peuple chrétien (I). »

Sigismond était enfin convaincu que, si la situation des «hoses exigeait des concessions, c'était au concile et non au pape. à faire ces concessions. Conséquemment, sitôt qu'il fût instruit de ce qui s'était passé dans la session douzième, il écrivit aux Pères qu'il allait bientôt se rendre lui-même à Bàle, et porter à l'assemblée, sur les dispositions de Sa Sainteté, des assurances dont tout le monde serait satisfait. Que partant il fallait surseoir à toute procédure jusqu'à son arrivée (2). 'Les assurances dont parlait Sigismond étaient fondées sur la teneur d'une bulle récente, que cet empereur avait obtenue d'Eugène, et par laquelle ce pontife, abolissant tous ses décrets antérieurs de translation, de révocation et de res triction, déclarait qu'il vouloit bien être content (3) quele concile de Bâle continuât ses séances, sur les matières

pour lesquelles il avait été primitivement convoqué (4). Cette déclaration, explicite et franche, avait si vivement

(1) Ampl. Collect., t. VIII, p. 629.

(2) Ampl. Collect., p. 627.

(3) Volumus et contentamus.

(4) Labbe, t. XII, p. 945.

touché Sigismond, qu'en présence des cardinaux et de toute la cour romaine, il avait félicité Sa Sainteté, protesté qu'Eugène faisait plus qu'il ne devait, et que, si les Pères n'acceptaient pas une telle bulle, lui prince, ferait des merveilles contre eux (1).

Quelques jours après, le 11 août 1433, Sigismond quitta Rome, emportant à Bâle les concessions d'Eugène. Or, à cette date, le pontife, écrivant au roi d'Angleterre, se plaisait à lui confier les espérances qu'il concevait et des dispositions personnelles de l'empereur et des généreuses avances dont il s'était fait le messager. « Nous en sommes sûr, disait-il, il écartera les scandales déjà préparés, et ainsi qu'il convient à sa dignité d'empereur et de patron de l'Eglise, il ramènera les choses à bien. Car, il est chargé de proposer de notre part des conditions tellement justes, équitables, que les Pères du concile ne peuvent les rejeter, à moins qu'ils ne soient opposés à la piété, à la raison, à l'Eglise ellemême (2). »

Il semble, en effet, qu'il y eût dans les avances du pape de quoi satisfaire les exigences les plus difficiles ; pourtant, les Pères de Bàle ne reçurent qu'avec défiance

(1) Àsseruit nos fecisse ultra quàm tenereraur, et quod Basileenses ultro acceptare debcbant : quod si recusarent , mirabilis adversùs illos pollicitus est se esse facturum. (Epist. Eugenii ad Franciscum Foscarum ducem Venetum. Raynald., 4433, nus19.)

(2) Nos...imperatori talia tàm aequa, tam justa ibidem agenda commisimus , quod nisi illi qui conciliuro illud versant humanae pietati , rationi et ipsœ Ecclesiae erunt adversi nobis consentient. (Anipl. Collect., t. VIII, p. 629.)

la bulle d'Eugène; ils virent dans ces paroles : Nous voulons, nous sommes content, l'expression d'une faveur blessante pour la dignité synodale, et requirent, par l'organe du cardinal Giuliano, que ces deux locutions fussent remplacées par celles-ci : Nous décernons, nous déclarons , protestant que cette substitution de termes ne porterait aucune atteinte à l'autorité du Saint- Siège.

Arrivé à Bâle, Sigismond lui-même se vit assailli de réclamations à cet égard , et faible, parce qu'il croyait avoir plus besoin du concile que du pape dans la question de la Bohême, il se fit, contre ses convictions solennellement manifestées, le partisan de cette chicane. Eugène se plaignit avec amertume de cet abandon de sa cause, déclara que cette substitution, en apparence inoffensive, renfermait contre le Saint-Siège apostolique une arme dangereuse, et protesta qu'il n'y consentirait jamais (1).

Ainsi , ce mode de conciliation qui paraissait devoir couper court à toutes les difficultés ne produisit rien. Dans la treizième session, tenue le 11 septembre 1433, on s'occupa de la contumace d'Eugène, et l'on aurait, ce jour-là même, prononcé contre lui la suspense, si les légats n'eussent fait observer que le terme de soixante jours n'était point encore expiré, et si l'on n'avait cru devoir céder aux instances du duc de Bavière, qui demanda encore un délai de trente jours, délai qu'on augmenta de quatre-vingt dix jours, le 7 novembre, dans la quatorzième session, à la considération de Sigismond,

(i) Raynald., ubi supra, nU9 49.

t. iv. 10

qui assista à cette séance, revêtu de tous les insignes de la majesté impériale (1) .

Ces faits, qui arrivèrent coup sur coup à Rome, provoquèrent, de la part d'Eugène, d'abord contre le décret de citation, puis contre l'ensemble des actes émanés du concile, la bulle In Àrcano et la bulle Deus novit. Le langage de ces deux lettres était celui de l'indignation la plus vive. Le pape s'y relevait de toute la hauteur de sa dignité offensée, et rejetait, avec un dédain superbe, à4 la face de ses adversaires, les reproches qu'ils osaient lui adresser (2). Ainsi l'horizon se chargeait d'orages, les rapports entre le concile et le pape prenaient un caractère d'aigreur et de colère, et les deux puissances semblaient de plus en plus se diviser.

Elles étaient pourtant à la veille de se rapprocher. Si faible qu'il se fût montré, à son arrivée à Bâle, Sigismond n'avait point abdiqué son rôle de médiateur. A la suite d'activés négociations, il parvint à arracher au concile une importante concession, celle que toutes les procédures seraient révoquées, et que les nouveaux légats auraient la présidence de l'assemblée. Ces légats étaient les cardinaux Césarini , des Orsini , de Sainte-Sabine, Pierre de Foix, d'Albano, de Sainte-Croix et de Saint- Marc, les évêques de Tarente," de Padoue et l'abbé de Sain te- Justine. De son côté, Eugène, faisant taire sa répugnance, accepta la formule : Nous décernons, nous déclarons, annula la sentence qu'il avait fulminée contre certains membres de l'assemblée, retira les restrictions,

(1) Labbe, t. XII, p. 515 et 523. — Ampl. Collect., p. 669.

(2) Labbe, t, XII , p. 532 et 533.

objet de tant de plaintes amères, et le 5 février 1434, au milieu de sa seizième session, le concile déclara que le pape Eugène, ayant pleinement satisfait aux monitions, citations et réquisitions de l'assemblée, il acceptait ses bulles, et proclamait la paix (1).

Elle fût peut-être sincère de la part du concile, mais à coup sûr peu généreuse. Bien que le pape en eût fait tous les frais, que les concessions qui l'avaient déterminées vinssent de lui, que seul il eût accompli des sacrifices pour l'union, les Pères l'accueillirent sans enthousiasme. Ils semblaient l'imposer plutôt que la recevoir. Une défiance orgueilleuse et froide restait au fond des esprits, contre le chef de l'Eglise ; elle se trahit dans les sessions suivantes. On n'y accepta, qu'à certaines conditions, la présidence des nouveaux légats, et on ramena sur le tapis, sans motifs même apparents et comme par ostentation, le décret de Constance, de la supériorité du concile sur le pape (2).

Eugène ressentit douloureusement ce manque d'égards envers le Saint-Siège, et s'en plaignit indirectement, dans une lettre où il disait aux membres du concile : que la situation présente n'avait pas besoin de disputes mais

(1) ^Eneœ Sylv. De Piccolominibus de reb. Basil, gestis Commentarius, p. 65 et 66. — August. Patrie, Hist. concil. Basil., ap. Labbe, t. XIII, p. 1523. —Voir aussi, Cedula oblata ap. Martene Ampl. Collect., p. 667. — Labbe, t. XII, p. 528 et seq. — Le cardinal de Ste^Croix, Niccolo Albergati, donna à Dominique Gapranica l'anneau et le chapeau rouge. Ce fait fut un véritable triomphe pour le concile. (Voir Catalano vita et scripta Dominici Capranicœ, p. 64.)

(2) Labbe, t. XII, p. 439 et 540.

de bons exemples, et les exhortait à Suivre les règlements des Saints Pères et à les prendre eux-mêmes pour modèles (1). Mais ces- doléances ne produisaient à Bâle qu'un médiocre effet. Les partisans du concile les regardaient comme le cri impuissant d'une autorité abattue et qui supporte impatiemment sa défaite. L'opinion du plus grand nombre était que le pape, par sa bulle de révocation, avait reconnu et consacré l'infériorité de la

puissance pontificale vis à vis du concile. Les uns s'en applaudissaient comme d'un triomphe, les autres s'en désolaient comme d'une grande erreur. Les théologiens, partisans du pape, s'efforçaient de montrer la fausseté de cette opinion Ils soutenaient qu'il ne fallait voir dans la bulle d'Eugène ni une adhésion aux doctrines du concile, ni une confirmation de ses actes, mais une simple concession faite aux circonstances, pour éviter des scandales; que l'approbation du fait d'une assemblée n'entraîne point celle de ses décrets ; que l'intention patente du chef de l'Eglise avait été d'autoriser la convocation ainsi que la continuation du concile, que les termes de la bulle n'avaient pas une autre valeur, et ils défiaient leurs adversaires d'en tirer autre chose (2). Ces raisons étaient solides , mais les partisans du concile leur en opposaient d'autres qui faisaient plus d'impression, parce qu'elles flattaient la vanité de cette foule d'ecclésiastiques du second ordre qui, en raison de la part qu'on leur donnait dans les délibérations de l'assemblée, avaient de ridicules prétentions à l'infaillibité. Tout cela ne prou-

(i) Bzovii Annales, anno 1434, n™ XXII. (2) Turrecremata, Tract, de PEcclesia, c. 100.

vait que trop que la paix avait été chèrement achetée par le chef de l'Eglise. Mais alors cette paix ne lui était pas seulement nécessaire pour éviter le schisme, elle Tétait encore pour le consoler d'autres tribulations.

En effet, la Papauté se trouvait engagée dans une situation politique qui mettait en péril son pouvoir temporel. Cette situation, dont l'origine se rattachait à la querelle des Colonna et aux intrigues de Visconti, était arrivée, par une suite de complications, à un degré alarmant de gravité. Nous devons ici reprendre les faits de plus haut.

Trois ans avant la mort de Martin V, le cardinal Niccolo Albergati avait réconcilié, au nom du Saint-Siège, la Lombardie, Venise et Florence. Mais si les trois puissances avaient posé les armes, elles n'avaient point abdiqué leurs jalousies. Les rivalités étaient restées en présence et n'attendaient qu'une occasion ou un prétexte pour se précipiter de nouveau sur les champs de bataille. A la nouvelle que Gondelmero, un Vénitien, avait été élu pape, grandes furent les espérances de Venise et de Florence (1), jusque-là peu favorisées, parce que les sympathies du pontife défunt avaient été pour le duc de Milan. Elles en firent éclater leur joie. La paix ne fut pourtant pas troublée, chaque puissance gardant une prudente circonspection, dans l'incertitude du parti que prendrait le nouveau chef de l'Eglise (2). Eugène IV se décida, en père commun des fidèles, pour la neutralité;

(1) Inde spes invasit partium animos, (Blondii Flavii Hist. decad. III, libr. IV, p. 458.)

(2) Cessatumque est propemodùm a bello utrisque in maximam

seulement dans le but de la rendre plus respectable aux parties rivales, il se permit de dire à leurs représentants, dans la première audience qu'il leur donna : « Je désire que vous gardiez la paix entre vous, car je serai l'ennemi implacable de celui qui la rompra (1). » Ces paroles du pape n'exprimaient que l'amour de la concorde, Philippe Marie y soupçonna de la haine pour sa personne. Une circonstance ne tarda pas à venir augmenter la méfiance de cet esprit cauteleux et chagrin.

Les ambassadeurs de Florence vinrent se plaindre à Rome de ce que les Siennois, au mépris d'un traité d'alliance qui durait encore, s'étaient rangés du côté de Visconti. Eugène envoya, sur le champ à Sienne, le cardinal de Bologne déclarer que, sans prendre aucun parti, il voulait qu'on s'abstînt de toute hostilité. Philippe Marie fut vivement blessé de cette intervention qui, selon lui, ne favorisait que ses ennemis, et résolut de nuire au pape autant qu'il le pourrait (2). Le démêlé des colonna avec Eugène lui en fournit d'abord l'occasion. Philippe Marie épousa la cause de ces seigneurs, encouragea leur audace, attisa leurs haines et leur procura les moyens de soutenir leur révolte. Nous avons vu qu'Eugène eut le bonheur de triompher de ce premier obstacle, mais il en retrouva bientôt le fauteur sur le terrain du concile de Bâle. Dès le début, le duc se rangea du côté de l'assemblée ; ses Etats devinrent l'asile de tous

voluntatis intentionisque romani pontificis expectationemadducti. (Blondi Flav. hist. ibidem).

(1) Blondi Flavii, Hist. decad. III, libr. IV, p. 458.

(2) Id. ibidem.

les fugitifs de la cour romaine. Lui-même, par ses lettres, encourageait l'opposition des Pères contre le chef de l'Église. « Je suis disposé, leur écrivait-il, à faire non seulement mes efforts pour maintenir et consolider le concile, mais encore à épuiser mes trésors, s'il le faut, et à exposer mes Etats, ma personne même (i). »

Dans cet état de choses, les Vénitiens et les Florentins devenaient naturellement les alliés du pape, ils le furent bientôt par nécessité. La guerre éclata de nouveau entre Philippe Marie et les deux républiques, à l'occasion d'une querelle des Florentins avec Lucques, dans laquelle le duc prit le parti de cette ville. Les Vénitiens vinrent au secours des Florentins, et les hostilités recommencèrent (2). Pressé d'abord vigoureusement par ses ennemis, le duc de Milan se retourna du côté de l'empereur Sigismond. C'était le moment où le monarque allemand s'apprêtait à se rendre en Italie pour y recevoir la couronne impériale et obliger le pape à reconnaître le concile de Bâle. Philippe Marie lui envoya offrir sa soumission avec la promesse d'employer ses trésors et ses. armées à faire prévaloir son autorité dans toute la péninsule (3). Le but de Visconti, par là, était d'inspirer à l'empereur assez de confiance pour lui faire amener en Italie des forces suffisantes à protéger la politique lombarde, insuffisantes toutefois à assurer la prépondérance

(4) Epist. Ducis Mediol. ad concil. ap. Ampliss. Gollect., t. VIII, p. 620.

(2) André® Billii Hist. Mediol., libr. VIII, p. 430, 434 et 145.

(3) Johannis Simonettœ, Vita Franc. Sfortiœ, Murât., t. XXI, p. 224.

152 HISTOIRE DE Là PAPAUTÉ, LIV. 111.

impériale et qui permettraient à lui, Visconti, de rester maître de la situation qu'il aurait ainsi préparée. Sigismond avait un caractère trop loyal pour pénétrer le mobile intéressé des démarches de Visconti ; il se flatta d'avoir trouvé un allié lorsqu'il n'était que la dupe d'une politique égoïste et perfide.

Ce prince arriva à Milan, le 22 novembre 1431, suivi seulement de deux mille chevaux (1). Ce n'était guère là qu'une escorte, mais il comptait sur les promesses et la puissance du duc (2). Son erreur fut courle; à travers la magnificence des honneurs officiels qu'on lui rendit, il s'aperçut qu'il n'était accueilli qu'avec défiance. Philippe Marie ne se trouva point dans sa capitale, à son arrivée. Retiré dans son château de Biagrasso, sous prétexte de la peste, il ne parut pas davantage à la cérémonie de la couronne de fer, et Sigismond repartit sans l'avoir vu (3).

Le but de Visconti était atteint. Ce prince s'était donné un auxiliaire capable d'effrayer ses ennemis, mais de peur qu'il ne devînt trop puissant, il avait annulé le chef de l'empire d'une part, en le liant presque désarmé à sa politique, et de l'autre, en le rendant suspect aux autres puissances qui repoussèrent dès lors son influence et se serrèrent plus étroitement autour du pape. Sigismond ressentit douloureusement les effets de cette position fausse, à Parme, lorsqu'il voulut entreprendre le

(1) Poggio Bracciolini Hist. Florent., Murât., t. XX, p. 339:

(2) Lconardi Aretin., Commentarius, Murât., t. XIX, p. 935.

(3) Joannis Simonettœ Vita Franc. Sfortiœ, libr, II, p. 222 et seq. — Andreœ Billii. Hist. Mediol., libr. IX, p. 156.

QUERELLE ENTRE LE PhPÈ ET LE CONCILE. 18$

rôle de médiateur et réconcilier les parties belligérantes. Personne ne répondit à son appel pacifique, parce que nul ne pouvait croire à sa neutralité. Cette circonstance, autant que les sympathies avouées du monarque pour le concile de Bàle, explique les difficultés sans nombre qu il éprouva pour se rendre à Rome, les longs séjours qu'il se vit obligé de faire successivement à Lucques et à Sienne, ses négociations sans fin avec le pape. Prudemment Eugène IV devait se défier d'un prince qui se présentait en Italie comme l'allié de Visconti, l'ennemi déclaré du Saint-Siège. Un envoyé de Florence, Néri Capponi, s'efforçait encore d'aigrir les dispositions du chef de l'Eglise, en lui représentant que l'arrivée de l'empereur ne pouvait pas moins être fatale à l'Eglise qu'à la République, et qu'il fallait s'y opposer. Le condottiere Niccolo Fortebraccio appuyait ces conseils, et Eugène s'y abandonnait sans réserve (1). C'est pourquoi, loin de favoriser la marche de Sigismond vers Rome, il s'efforçait de semer, sur sa route, des obstacles dont ce monarque se plaignait amèrement dans ses lettres au concile. « Le pape, disait-il, nous accuse d'hérésie, il menace de nous priver de nos couronnes, de transférer l'empire à un autre. Depuis que notre royale majesté est

entrée en Toscane, il s'est ligué avec les Florentins contre nous, et ses soldats commettent des ravages jusque sous les murs de Lucques et de Sienne (2). »

(i) Platina in vita Nerii Capponii, Murât., t. XX, p. 489. — Blond. Flav. Hist., decad. III, libr. V, p. 469.

(2) Aropl. Collect., t. VIII, voir la pièce : Hic sequntur quœy p. 531.

Cependant, malgré les préventions réciproques qui les séparaient l'un de l'autre, le pape et l'empereur se rapprochèrent dès qu'ils purent se connaître. Alors la paix fut signée à Ferrare entre les Vénitiens , les Florentins, d'une part, et le duc de Milan de l'autre (1). Cette paix, bien que décidée par l'arbitrage de Niccolo d'Esté et du marquis de Saluées, n'en fut pas moins la conséquence de la réconciliation d'Eugène et de Sigismond ; car elle fut conclue neuf jours après la publication de cet important accord (2). Visconti ne l'accepta point comme un bienfait, il la subit au contraire comme une nécessité ; elle dérangeait ses plans. Il en prit occasion de se plaindre du pape, et, de la même manière qu'il avait accusé le chef de l'Église d'êtrel'auteur delà guerre, il lui reprocha de n'avoir fait la paix qu'au profit de ses alliés, et résolut de s'en venger. Sa perfidie lui suggéra même un moyen qui le dispensait de faire les frais de la vengeance.

La paix rendait inutiles les nombreuses milices qu'il avait à son service. Au lieu de les licencier, il engagea secrètement les condottières à les mener sur les terres de l'Eglise et à y fonder des établissements. Celui d'entre eux de qui il attendait les plus grandes choses était Francesco Sforza; le fils du célèbre connétable (3).

(4) Marino Sanuto, Murât., t. XXII, p. 4032. — Joannis Stellœ Annales Genuenses,1 Murât., t. XVII, p. 1310. — Chronicadi Bologna, t. XVIII, p. 646.

(2) Infessura diario délia citta di Roma, Murât., 1. 111, part. II, p. 4424.

(3) Corio, Storia di Milano, édit. de Padoue, 4646, in-4, p. 647. — Blond. Flav. Hist. decad. III, lib. V, p. 473.

C'était le plus ancien de ses officiers, celui qui avait le plus contribué, par ses talents, à édifier la grandeur des Visconti. Pour le lier plus étroitement à sa maison, le duc venait de lui promettre sa fille Blanche en mariage. Puissant par cette promesse, Sforza ne l'était pas moins par une armée d'aventuriers, formés à sa discipline, subjugués par son génie militaire, et dont la fortune était liée à celle de leur chef. Mais pour qu'une attaque, contre les domaines de l'Église, eût quelque chance de succès, il fallait en dérober les apprêts, soit aux regards de l'Empereur, soit à la connaissance des puissances signataires du traité de Ferrare. On attendit donc que Sigismond eût quitté l'Italie, et qu'une complète sécurité eût endormi toutes les défiances. Alors Sforza envoya dire à Eugène, que ses états héréditaires dans le royaume de Naples étaient attaqués par Jacopo Caldora, et que, dans la nécessité où il se trouvait d'aller à leurs secours, il demandait au pape le passage par la Romagne et la Marche, promettant de ne le rendre préjudiciable ni au Saint-Siège ni à ses vassaux (1). N'ayant aucun motif de soupçonner une trahison*, Eugène aquiesça à la dedemande du condottiere qui entra aussitôt en Romagne par Bologne. Mais à peine fût-il dans la Marche d' Ancône qu'il jeta le masque, se déclara vicaire du concile deBàle, occupa Jesi, reçut la capitulation d'Osinio, Fermo, Recanati, Ascoli, Ancône, et emporta de force Montedelmo (2).

(4) Raynald., litterœ Eugenii ad Francise. Foscarum, an. 1433, n» 26.

(2) Chronica di Bologna, ubi supra. — Joannis Simonettœ Vita

La Marche d'Ancône était alors gouvernée par Giovanni Vitelleschi , personnage également fameux dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il avait vu le jour à Corneto. Jeune, il s'adonna au métier des armes et suivit le condottiere Tartaglia dont il devint le secrétaire. Il vint ensuite à Rome. Martin V devina ses talents et le fit prolonotaire. Il sut se rendre agréable à Eugène IV qui le nomma successivement aux évêchés de Macerata et de Recanati, et lui donna le titre de patriarche d'Alexandrie. Vitelleschi était un homme de courage et de ressources. Mais en face d'une invasion si subite, tout lui manqua à la fois, et il courut à Rome apprendre à Eugène que sa province avait cessé d'appartenir à l'Eglise (1). Poursuivant ses succès, Sforza passa dans l'Ombrie. Tout plia devant ses armes, et il soumit avec la même rapidité Todi, Àmelia, Toscanelia, Olricoli, Magliano, Soriano (2).

Cette inexplicable* agression devint comme un signal pour les ennemis que Visconti avait préparés au Saint- Siège. Trois autres condottieri , Tagliano Furlano, Antonio de Sienne et Jacopo da Lunato, se prévalante leur tour du titre de vicaire du concile de Bàle, entrèrent, à la fois en conquérants, dans le duché de Spolète (3r Tandis que Niccolo Fortebraccio se montrait dans le patrimoine. Ce

Sfortiœ, Murât., t. XXI, p. 226, — Lconardi Aretini Comment. Murât., t. XIX, p. 936.

(4) Miscellan. Historica Murât, t. XXIV, p. 1410. — Gonzalo de Illescas, Hist. Pontificale, libr. VI, p. 89.

(2) Poggio, libr. III, Hist. variet. fortunée, p. 91.

(3) Littera Eugenii, ubi supra.

dernier, quoique neveu de Braccio de Montone, et par là même d'un sang ennemi du Saint-Siège, avait été quelque temps au service d'Eugène IV. Des déprédations que le pape lui avait reprochées, et pour lesquelles on lui avait, dit-on, refusé sa paie, furent pour lui une occasion de rompre avec l'Eglise romaine. Fier et avide de puissance, il entra avec ardeur dans les plans de Visconti, s'allia avec les Colonna, et autant par ambition que par vengeance se précipita sur les domaines du Saint-Siège (1). Son attaque fut aussi violente que soudaine. Il s'empara coup sur coup de Vefralla et de Castelnuovo, porta le ravage dans la campagne romaine, se rendit maître de Tivoli par trahison, arracha aux Orsini Monterotondo et menaça Rome (2).

Après ce que le concile de Bâle avait déjà osé contre Eugène, le monde pouvait croire que tous ces coups portés à la puissance temporelle du Saint-Siège étaient dirigés par l'assemblée. Les Pères éprouvèrent le besoiji de se décharger du poids de cette responsabilité. De leur part, les ambassadeurs réunis de Sigismond, du roi de France et du duc de Bourgogne se rendirent à Rome, et en plein consistoire déclarèrent que l'empereur, dès son arrivée à Bàle, avait fait les plus actives recherches pour découvrir d'où était parti le mandat de vicariat dont le duc Philippe-Marie se prévalait, et que ses efforts avaient abouti à constater que Visconti en imposait au monde

(1) Platina in Eugenium. — Id. In VitaNerii Capponii, Murât., t. XX, p. 491.

(2) Joannis Simonettœ Vita Francisci Sfortiœ , lihr. III , p. 226.

de la manière la plus effrontée , et supposait des lettres qui n'avaient jamais été écrites (1).

Mais ce démenti solennel ne pouvait que soulager le cœur d'Eugène d'une grande amertume, il ne changeait rien à la situation déplorable où se trouvaient ses affaires. Attaqué par tant d'enemis, Eugène toutefois ne se laissa point abattre. Il lui vint une pensée hardie , celle de s'adresser à ses deux ennemis les plus puissants, de les gagner par. des promesses brillantes, et de les opposer aux autres. En conséquence, il envoya vers Fortebraccio, qui campait à Tivoli, Antonio Gontarini et Marcel Strozzi, le premier, ambassadeur de Venise, le second, de Florence; l'évêque de Tropaeaet l'historien Biondo Flavio, secrétaire du pape, se rendirent auprès de Sforza, à Carcarella.

L'événement montra qu'Eugène avait été bien inspiré. A la vérité, Fortebraccio mit une orgueil farouche à repousser toutes les avances du chef de l'Eglise. Mais Sforza, soit que le dévouement de son père au Saint-Siège lui revînt en pensée, soit que, déjà maître de la principauté qu'il convoitait, il se crût heureux de pouvoir en

régulariser la possession par une investiture légitime, Sforza se laissa toucher et promit, moyennant un subside, son secours au pape qui, de son côté, le nomma gonfalonier de l'Eglise romaine et marquis de la Marche d'Ancône, sa vie durant (2).

(1) Oratio Johan. Bapt. Cigalae, ap. Bzovium, anno 1433, n™XX.

(2) Blondi Flavii Hist. decad. III, libr. V, p. 479. — Comment, historici di Monaldo Monaldescbi, p. 131, et seq. — Pigna de

Le temps pressait, Fortebraccio se disposait à bloquer Rome. Sforza détacha incontinent mille chevaux qu'il envoya, sous la conduite de Lorenzo Attendolo et de son frère, Leone Sforza, au secours de Micheletto Attendolo, général du Saint-Siège. Pour lui il alla mettre le siège devant Mon tefiascone. Fortebraccio osa attaquer les forces alliées, mais il essuya un échec, perdit deux cents chevaux et fut rejeté en désordre sur Monterotondo. Les vainqueurs coururent assiéger Tivoli.

Eugène allait recueillir les fruits de sa politique, lorsque le perfide Visconti, qui voyait la vengeance lui échapper, parvint à arrêter les opérations de Sforza, en suscitant, en faveur de Fortebraccio, un nouveau condottiere, Niccolo Piccinino. Cet incident , la défection de Bologne qui survint dans ces entrefaites, replongèrent le pape dans ses premiers embarras. Fort de l'appui de Piccinino, Fortebraccio reprit l'offensive et recommença à inquiéter Rome (1).

Pendant que ses soldats portaient le ravage et la spoliation autour de la ville, il entretenait au dedans des intelligences avec les Gibelins, dirigés par les Colonna. Ceux-ci obsédaient à dessein le pape de leurs plaintes louchant les dégâts qu'exerçait l'ennemi (2). Dans l'impuissance où se trouvait Eugène de faire droit à leurs réclamations, il renvoya un jour les plaignants à son

princip. Atestinis, lib. VI, p. 485. — Joan. Simonettae , Vita Franc. Sfortiœ, Murât., t. XXI, p. 227. — Raynald., an. 4434, n™ 8.

(1) Joan. Simonettœ, Vita Franc. Sfortiœ, libr. III, p. 227.

(2) Platina in Eugenium IV. <

neveu, le cardinal Francesco Gondelmero. Une réponse un peu vive de ce ministre les irrita (1). Les Colonna saisirent ce prétexte pour exciter le peuple à la révolte (2),

Le 29 mai 1834, Poncelleto di Pietro, à la tête d'une troupe déterminée, envahit le capitole et appelle le peuple à la liberté. Le parti gibelin tout entier répond à ce cri. On expulse les officiers pontificaux, on élit à leur place sept magistrats auxquels on donne le nom de conservateurs, avec le pouvoir de vie et de mort. Giovanni Somma di Colonna figure parmi les magistrats. Toutes les portes de la ville sont occupées, à l'exception de la porte Cappène que Sforza, averti à temps, réussit à conserver. Poncelletto di Pietro devint gouverneur du capitole (3).

Le lendemain, les nouveaux magistrats envoyèrent au pape pour se plaindre encore des maux de la guerre, de la misère du peuple, comme si le pontife en eût été la cause : « Il nous faut, dirent-ils, le château Saint- Ange, la ville d'Oslie, un autre gouvernement pour Rome, et en garantie de ces concessions devenues nécessaires, le cardinal Francesco Gondelmero en otage. »

(1) Cette réponse, d'après Platina, aurait été celle-ci : Eos nimirum spem pecoribus collocasse, Venctos quidem sine grcgihus etjumentis longé urbaniorem vitam ducere.

(2) Gigli apud Vitale, storia diplomatica dei senatori, t. II, p. 404. — Scipione Ammirato libr. XX. — Platina dit que tous les Colonna étaient dans le complot.

(3) Infessura diario délia citta di Roma, Murât., t. III, part. II, ;p, 4125, — Blondi Flav. hist., decad. ni, libr. V, p. 481. — • Platina in Eugenium IV.

Dépourvu de tout moyen matériel de résistance, Eugène ne sut point, comme autrefois Boniface VIII , opposer aux factieux la majesté d'un grand caractère. Voulant sans doute soustraire à la brutalité de ces hommes, la personne de son neveu, il fléchit deva'nt les circonstances, céda à la magistrature révolutionnaire l'administration de la ville, lui accorda même des pouvoirs qu'elle ne réclamait pas, et promit de se renfermer à l'avenir dans les attributs spirituels de la papauté. Mais les faveurs, extorquées par la violence et accordées par la faiblesse, n'inspirèrent jamais la modération. La grandeur môme des concessions obtenues par les factieux leur en font suspecter la sincérité, ils en exigent plus impérieusement la garantie; dans leur fureur, ils arrachent des bras du pape le cardinal Gondelmero, l'entraînent avec eux, puis ils posent des gardes autour du palais pontifical.

Quelques historiens ont écrit que le dessein des factieux était de s'assurer de la personne d'Eugène jusqu'à ce que le concile de Bàle et Visconti eussent fait connaître le sort qu'ils lui réservaient (1). Il n'est pas invraisemblable que Philippe - Marie nourrît, à l'égard du malheureux pontife, de sinistres projets, des faits positifs nous apprennent qu'il en était capable. Quant au concile de Bàle, il n'existe aucune preuve qu'il ait trempé dans la révolution dont Rome et l'État ecclésiastique étaient agités. Mais au point où en étaient les choses, et

(1) Blondi Flav. decad. III, libr. VI, p. 481. — Pigna ajoute que le dessein de Visconti était de prendre le pape, de le faire mourir ou de le mener captif à Milan (libr. VI, p. 486). t. îv. 11

après les bruits qu'on avait fait circuler à dessein, les insurgés pouvaient croire que le duc et le concile étaient d'accord pour seconder leurs brutales passions.

Quoi qu'il en soit, le pape leur épargna un crime de plus en échappant à la captivité. Quand les Romains s'aperçurent de sa fuite, ils ne pouvaient plus l'atteindre que par l'insulte qu'il ne lui épargnèrent pas. Quelques jours après, Florence recevait triomphalement dans ses murs celui dont Rome ne voulait plus pour souverain (1). Là, de riches présents, les hommages enthousiastes de tout un peuple, et sa cour qu'il retrouva bientôt le consolèrent de ses malheurs.

La retraite d'Eugène laissa la capitale de l'Église livrée au double fléau de la guerre et de l'anarchie. Visconli fit cesser le premier en accommodant les chefs rivaux dont les luttes n'avaient plus de but depuis que le pape n'était plus captif des Romains. Et puis il avait besoin des milices de Piccinino et de Fortebraccio pour soutenir la révolte de Bologne et d'Imola qui réclamaient son secours contre le légat Giovanni Vitelleschi. Les armées de Florence et de Venise accoururent prêter mainforte au patriarche. Il s'en suivit,* entre Imola et Castel- Bolognèse, une bataille dans laquelle Piccinino anéantit

(1) Blondi Flav. p. 448-485. — Infessura, diario délia citta di Rom a, p. 1136. — Platina in Eugcnium. — Anonymo, istorie di Firenze, Murât., t. XIX, p. 976. — Joan. Simone ttœ, Vita Sfortiœ, libr. III, p. 228. — Chronica di Bologua, t. XVIII, p. 649. — Corio, storia di Milano, p. 648. — Pigna de principi. atestinis, libr. VI, p. 486. — Ambrog. Traversait hodœporicon, p. 66.

les forces des deux républiques alliées en les faisant prisonnières (1). Le duc de Milan osa informer le concile de Bàle de cette victoire , remportée contre le Saint-Siège , par une lettre où on lisait ces paroles d'une insolente dérision : « Très - révérends Pères , comme ma prospérité est aussi la vôtre aussi bien que celle de la sainte Église de Dieu, je dois, à ces titres, vous faire participer à tout ce qui m'arrive d'heureux (2). »

Philippe-Marie s'abusait étrangement s'il pensait faire tressaillir quelques cœurs par ses honteux succès. Tout ce qui portait une âme chrétienne s'émut à la nouvelle des persécutions et des attentats dont le chef de l'Église était l'objet. Du fond de l'Asie mineure, le prince grec qui régnait à Trébizonde lui en exprima sa douleur (3). Alphonse d'Aragon envoya, de Palerme à Florence, une ambassade solennelle pour lui offrir sa protection, le pria de venir chercher un asile dans ses états, et demanda son adjonction à la ligue des deux républiques (4). De son côté, le concile de Bàle fit éclater son indignation. L'assemblée tout entière, s'unissant dans un même sentiment, infligea, en présence de l'empereur, un blâme

(1) BlondiFlav. Hist.decad. III,libr. VI. — ChronicadiBologna, t. XVIII, p. 255. — Leonardi Aretini Comment., t. XIX, p. 937. — Marino Sanuto vitœ, etc., t. XXII, p. 1036.

(2) Epist. Ducis Mediol. ap. Martene Ampl. Gollect. , t. VIII, p. 737,

(3) Brovii annales, an. 1434, n»8 XXXIV.

(4) Zuritae Annales, libr. XIV, c. iy. — Mariana, de rébus Hispanieis, libr. XXI, c. vu.

sévère à la conduite de Visconti (1). Nous ne voyons pourtant pas que le concile, bien qu'Eugène IV lui eût adressé le récit de son infortune (2), ait fait déposer à ses pieds l'expression officielle de ses condoléances; il s'abstint de cette démonstration, soit qu'il jugeât suffisant le désaveu public des Pères, soit que, jaloux à l'excès de sa dignité, il crût devoir apporter des réserves jusque dans sa sympathie. On se contenta d'envoyer, pour réclamer la mise en liberté du cardinal Francesco Gondelmero, deux nonces qu'Eugène chargea de traiter en son nom avec les Romains de tout ce qui intéressait l'autorité du Saint-Siège (3).

On n'eut pas besoin de leur médiation pour la restauration de l'ordre, les Romains y étaient déjà revenus d'eux-mêmes. Ce peuple, aussi inconstant dans la liberté qu'indocile envers ses maîtres légitimes, s'était promptement dégoûté du régime qu'il avait acclamé avec un si déplorable enthousiasme. Il se défendait mal contre les attaques répétées de Leone Sforza, toujours maître de la porte Gappène, et contre la garnison pontificale qui occupait le château Saint- Ange. Un piège que tendit le commandant de cette forteresse, et dans lequel deux Colonna et cinq autres citoyens notables furent faits

(4) Marino Sanuto, Vitœ dei duchi di Venezia, Murât., t. XXII, p. 1035.

(2) Raynald., an. 4434, nM 40.

(3) Epist. Eugenii adconcil. Basil, ap. Martene, Ampl. Collée, t. VIII, p. 736. Cette même lettre est imprimée également dans le IVe tome des Anecdotes, avec de légères variantes. — Raynald., an. 4434, nM 44.

prisonniers, acheva de compléter le discrédit du nouveau gouvernement. Les séditions se multipliaient, et de jour en jour, il devenait plus évident pour les conservateurs , qu'il ne leur était pas possible de retenir un pouvoir impopulaire. Giovanni Vitelleschi et Pévêque deTropaea, deux légats du Saint-Siège, étaient au courant de la si* tuation des choses. Le 26 octobre 1434, ils firent leur entrée dans Rome et, à la joie des citoyens, y rétablirent l'autorité d'Eugène IV. Les conservateurs et leurs partisans abandonnèrent le capitole où une garnison pontificale les remplaça. Des magistrats nouveaux furent . élus, et le cardinal Francesco Gondelmero, rendu à la liberté, alla porter à Florence la nouvelle de cette heureuse restauration (1).

Le retour des Romains à la soumission ne suffisait pas à replacer le pape dans la position que ses ennemis lui avaient fait perdre; les Etats du Saint-Siège restaient toujours au pouvoir des chefs qui les avaient usurpés. H fallait les recouvrer. Ici le concile de Bàle vint franchement offrir son concours à Eugène. Dans une motion, lue le 4 décembre 1434, en congrégation générale, Sigismond s'était nettement prononcé pour que les Pères donnassent au chef de l'Eglise des témoignages d'une vénération plus marquée, plus effective qu'ils ne l'avaient fait jusques-là, et qu'ils s'employassent, avec la plus grande diligence, et par les censures ecclésiastiques, si besoin était, à la délivrance des terres et des biens de la

(1) Infessura diario, p. 1126. — Blondi Flavii hist. decad. III, libr. VI, p. 490. — Platina, in Eugenium IV. — Miscellanœ hist. Murât, t. XXIV, p. 1107.

sainte Eglise romaine (4)* Le concile montra qu'il avait l'intention d'obtempérer au vœu du monarque, car il chargea, du soin de ramener Tordre en Italie, le saint cardinal Niccolo Albergati (2).

Mais en attendant que ce grand négociateur accomplît sa mission, les affaires d'Eugène IV se relevaient d'ellesmêmes. Piccinino, après sa victoire de Castel Bolognèse, n'avait pas su profiter de sa fortune pour marcher sur Florence, alors dépourvue de défense et qu'il aurait pu mettre en péril, il s'était contenté de quelques mouvements insignifiants, pendant lesquels la république eut le temps de traiter avec Francesco Sforza. Ce général, bien que gendre désigné de Philippe-Marie, et malgré la nécessité où il était de ménager son futur beau-père, accepta les offres dès Florentins et leur amena trois mille chevaux et mille fantassins (3). De cette manière la république se trouva de n'avoir fait qu'une perte d'argent, et se montra aussi puissante qu'auparavant.

Philippe-Marie voyant que toutes ses manœuvres, pour s'emparer de la personne d'Eugène, n'avaient pu réussir, immagina d'appeler à son aide la trahison. Le pape se rendait de temps en temps à la campagne, pour respirer l'air, suivi d'une faible escorte. Le perfide Visconti conçut le dessein de le surprendre dans une de ces promenades (4). Un de ses parents, évéque de Novarre, que

(4) Petitiones sereniss. D. Imperat. ap MarterteAropl. Collect. t. VIII, p. 776.

(2) Bonaventura Cavallo, Vita del beato Niccolo Albergati, c. xviii, p. 228.

(3) Simonetta, Vita Francisci Sfortiœ, t. XXI, libr. III, p. 338w*

(4) Pigna de principibus Atestinis, Iib. VI, p. 488.

le duc entretenait auprès du pape, sous prétexte de traiter de la paix, fut l'homme choisi pour exécuter ce complot. Ce prélat, aidé de Piccinino et d'un certain Ricci qui avait figuré dans les désordres de Rome, se mit à l'œuvre. Mais la trame fut découverte. Le secrétaire de Tévêque, emprisonné et soumis à un interrogatoire, ne put nier les lettres qu'il avait écrites. L'évêque lui-même avoua son crime et implora la clémence du pontife qui eu^la gloire de lui pardonner (1)-

Ainsi Philippe-Marie, malgré ses nombreux succès, ne pouvait arriver à son but. Ce dernier mécompte, dont tout l'odieux retombait sur lui, unit par lui dessiller les yeux., etpressé parles instances du cardinal Albergati, il songea sérieusement à se réconcilier avec le pape. Le marquis de Ferrare, Niccolo d'Esté, prêta sa médiation. Eugène envoya à Ferrare les cardinaux Branda de Castiglione et Jean Cervantes, et les parties contractantes, après quelques négociations, signèrent, le 10 août 1435, un traité de paix dont le résultat fut, pour le pape, la cessation de la guerre en Romagne, la restitution d'Imola et la soumission de Bologne (2). Pendant ce temps-là, le patriarche Vitelleschi reprenait Interamna, Amelia et quantités d'autres places ; chassait de la campagne de Rome Antonio de Sienne ; faisait aux Colonna et aux Savelli une guerre heureuse, dans laquelle, il s'emparait

(1) Blondi Flav. Hist. decad. III, libr. VI, p. 493. — Pii II Comment. , p. 3. — Istorie Fiorent. di Scipione Ammirato, part. II, libr. 21, p. 3.

(2) Blondi Flav. ibidem, p. 496. — Chronica di Bologna,. t. XVIII.

168 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, L1V. lll.

de Castelgandolfo, d'AIbano, deStasano, de Roccapriore, de la Lanuviana, de Zagarolo, de Palestrina ; contraignait Lorenzo Colonna à se réfugier àTerracine; enfin achevait d'affranchir l'Etal ecclésiastique de ses tyrans (1). Fortebraccio ayant trouvé la mort dans une bataille, le Saint- Siège n'eut plus d'ennemis.

Malgré ses continuelles traverses, Eugène IV ne laissait pas se ralentir l'action de la papauté sur le monde. En Orient, les Turcs menaçaient plus que jamais d'envahir les derniers restes de l'Empire. Eugène, que le bruit de leurs conquêtes effrayait plus que ses dangers personnels, essayait, par un généreux effort, de raviver le zèle des guerres saintes, pour secourir au moins les Albanais qui seuls, entre les peuples de la Grèce, oppo- ■ saient une digue au torrent dévastateur. Il écrivait encore au roi de Castille pour l'engager à soutenir les chevaliers de Rhodes contre le soudan d'Egypte (2). La France attirait, à son tour, sa paternelle attention.

On se rappelle la mission pacifique accomplie, dans les dernières années de Martin V. Malgré l'habileté du légat, cette mission n'avait point eu de résultat. Depuis, l'intervention du ciel avait changé l'état des choses, etle^à saint négociateur s'était montré de nouveau en 1431. Mais alors même, bien que la victoire fût revenue sous les drapeaux de la France, et que les Anglais eussent éprouvé une étrange série de revers, la situation des affaires n'était pas mûre pour la paix. Charles VII, parce qu'il voulait, à tout prix, achever la conquête de ses

(1) Bonincontrii annales, p. 144-146.

(2) Raynald., anno 1434, ni 19 et 20.

domaines, le roi d'Angleterre, parce qu'il espérait retrouver son ancienne fortune, n'entendaient à rien ; et, après des peines infinies, Albergati n'avait pu obtenir qu'une trêve de six ans, entre la France et la Bourgogne, trêve aussitôt violée que conclue, tant l'esprit de conciliation avait peu d'empire sur des cœurs aigris par les souvenirs sanglants de Paris et de Montereau (i).

Cet insuccès, celui des conférences de Nevers, qui venaient tout récemment d'avoir lieu, ne décourageaient point le pontife ; et bien que la pacification de l'Italie ne fût point encore complète, il crut devoir, en faveur de la pacification de la France, se priver du cardinal Albergati pour l'envoyer, à Arras, où un nouveau congrès allait se réunir, jeter au milieu du conseil des princes l'influence médiatrice du Saint-Siège (2). Le pontife concevait les plus brillantes espérances de ce congrès ; il se flattait de pouvoir, la réconciliation de la France, de l'Angleterre et de la Bourgogne obtenue, opposer les forces de ces trois grands Etats au progrès des Turcs, et mettre en même temps un terme aux luttes intestines par lesquelles l'hérésie ensanglantait toujours la Bohème (3). Par des lettres particulières adressées aux princes, il s'était efforcé de frayer la voie à la conciliation, mais il comptait, avant tout, pour la faire aboutir, sur les talents et l'autorité du cardinal Albergati.

Le congrès d' Arras fut le plus célèbre qu'on eût encore

(1) Chroniques de Monstrelet, libr. H, c. cxvm.— Bonaventura Cavallo, Vita del beato, c. xv.

(2) Raynald., an. 4435, n« 3.

(3) Raynald., ubi supra.

vu. Les grands intérêts qui devaient s'y trouver enjeu, les résultats que toute l'Europe chrétienne en attendait, y amenèrent des représentants de presque toutes les puissances. Le concile de Bâle y envoya le cardinal de Chypre, Hugues de Lusignan avec plusieurs évéques. On y vit le duc de Bourgogne en personne, le duc de Bourbon, le connétable de Richemont, le comte de Vendôme, l'archevêque de Reims, chancelier du roi Charles VII, ie cardinal de Winchester, avec un grand nombre de barons , pour le roi d'Angleterre, le duc de Gueldre, les ambassadeurs de l'empereur Sigismond, des rois de Castille, de Portugal, de Chypre, d'Aragon, de Navarre, de Pologne, de Danemark, de Norvvége, du duc de Bretagne et de celui de Milan.

Au milieu de cette imposante et noble assemblée, un homme semblait attirer à lui tous les hommages par la haute considération dont il jouissait, c'était le cardinal AlbergatL Un instant il parut entraîner tous ces fiers et puissants seigneurs quand, prenant la parole : « Il leur remontra moult authentiquement les grands maux et inconvénients qui étoient advenus par toute la chrétienté, à l'occasion des guerres qu'ils avoient si longuement maintenues, eux admonestant moult doucement et sagement que, pour l'amour de Dieu principalement, ils voulsissent entendre au bien de la paix, en tant qu'ils étoient ensemble, et qu'un chacun d'eux fît requêtes si courtoises et si raisonnables qu'ils se pussent accorder les uns avec les autres. » (1) Mais quand on en vint à débattre les intérêts réciproques, les choses changèrent de

(1) Chronique de Monstrelet, livre II, c. clxxxvii.

face. Pendant plusieurs jours, « furent mis avant plusieurs traités lesquels étoient moult contraires et difficiles les uns les autres. » La partie du roi de France offrait à celle du monarque anglais la seigneurie de la Guienne et de la Normandie, à la condition pour Henri VI de renoncer au titre de roi de France. Mais la fierté brilanique ne put jamais descendre h cette concession, et les représentants anglais quittèrent An as sans avoir rien conclu (1). Le duc de Bourgogne se disposait à les suivre, alléguant le serment qui le liait aux Anglais, mais le cardinal Albergati, déployant tout à coup cet irrésistible ascendant que Dieu communique à ses grands * serviteurs dans certaines occasions, l'arrêta par ces paroles : vc Prince, nous vous avons trop supplié en faveur du roi Charles ; puisque vous refusez d'obéir à l'autorité de l'Église dont je. suis le représentant, eh bien ! vivez désormais unis avec qui il vous plaira vous et vos descendants. » Philippe crut entendre la voix menaçante d'un prophète, et n'osa point abandonner le congrès (2).

Lorsqu'il ne fut plus sous l'influence des Anglais, le Bourguignon cessa' d'opposer une forte résistance. Philippe ne faisait point, comme ses alliés, la guerre à la France par ambition ; le désir de venger la mort de son père avait seul armé son bras. Après quelques pourparlers. Albergati réussit à lui faire comprendre qu'il n'était ni de son intérêt, ni de son honneur de combattre contre sa patrie, ses parents, son suzerain; et le 21 septembre

(1) Ubi supra et c. clxxxvi

(2) Bonaventura Cavallo, Vita del beato, c. xix.

1435, la partie de France et celle de Bourgogne signèrent un long traité par lequel Charles YII s'engageait à réparer, autant qu'il était en son pouvoir, l'assassinat commis sur la personne de Jean-sans-peur, et Philippe à reconnaître le roi de France pour son souverain seigneur. Le légat délia le duc du serment qu'il avait fait aux Anglais (1).

La joie fut grande quand la nouvelle de cette importante réconciliation fut connue. Les Anglais montrèrent combien le coup qu'elle leur avait porté était sensible, par la vivacité des récriminations qu'ils élevèrent contre les Bourguignons et contre le cardinal Albergati, en particulier, qu'ils appelaient un loup revêtu d'une peau de brebis. Sans doute le but que s'était proposé Eugène IV n'était point complètement atteint, mais le rapprochement de deux puissances aussi considérables que la France et la Bourgogne, dû tout entier à I influence de son légat, était un résultat assez grand pour le consoler pendant quelque temps de l'obstination de l'Angleterre. Sa sollicitude était alors tournée vers le royaume de Naples où de nouvelles et graves complications venaient de surgir.

Depuis l'éviction d'Alphonse, la retraite de ce monarque et l'adoption définitive de Louis d'Anjou par Jeanne, le calme avait reparu dans le royaume, mais il n'était qu'apparent; car le principe des divisions subsistait au fond et le gouvernement de la reine était trop faible et trop corrompu pour le faire disparaître. Le titre de fils adoptif, n'avait procuré au prince angevin aucune

(1) Monstrelet, liv. II, c. clxxxvii.

part dans les affaires. Relégué daus son duché de Calabre, parla politique de Jeanne, ou plutôt de son ministre, il acceptait son état avec une soumission qui ressemblait à de l'insouciance, soit qu'il craignît le sort d'Alphonse, soit qu'il attendît une occasion favorable pour se montrer avec énergie. L'administration du royaume était toujours aux mains du grand sénéchal Carracciolo. Quant à la reine, jouet perpétuel des intrigants qui l'environnaient, elle subissait tour à tour leur domination. Un jour elle se lassa des exigences et des hauteurs de Carracciolo, ourdit un complot contre ce ministre, et parvint à s'en débarrasser par un meurtre; mais ce fut pour retomber le lendemain sous la dépendance de Cobella Ruffa, duchesse de Sessa, femme ambitieuse, perfide et violente. C'était elle qui avait conseillé le lâche assassinat de Carracciolo, c'était elle qui prétendait en recueillir les fruits. Habile à profiter de la faiblesse de Jeanne, elle s'était substituée au grand Sénéchal, et gouvernait l'État, comme elle maintenait son crédit , par des stratagèmes féminins. Pendant que, par d'insignifiantes opérations militaires, elle retenait loin de la cour le prince angevin qui avait manifesté le désir d'y reparaître, elle trompait les seigneurs du parti d'Aragon, en leur donnant à croire que Jeanne n'était point éloignée de faire la paix avec Alphonse, qu'elle se repentait de son alliance avec la maison d'Anjou, et souhaitait de revenir à sa première adoption, pourvu qu'on lui en fournît une occasion pacifique; et Jeanne, incapable de volonté, comme d'idées justes et élevées, se prêtait à cette détestable politique. Deux événements inattendus, et qui se succédèrent dans un court espace de temps, vinrent y mettre un

terme. Une fièvre de quelques jours enleva Louis d'Anjou, au mois de novembre 1434. Jeanne ne lui survécut pas trois mois et mourut le 2 février 1435 (1).

Le trépas de Louis n'anéantissait point les espérances du parti angevin , parce que le testament de Jeanne transmettait les droits du prince défunt à son frère René d'Anjou (2}. Mais Alphonse n'avait point renoncé à ses prétentions, au contraire, il se trouvait pour lors à la tête d'une flotte puissante tout prêt à les faire valoir. Un nouveau conflit devenait imminent. Pour le prévenir, Eugène IV crut devoir rappeler aux deux partis les droits que donnait au Saint-Siège sa suzeraineté sur le royaume des Deux-Siciles ; et sitôt la nouvelle de la mort de Jeanne reçue, jl expédia à Naples un internonce pour avertir les conseillers, les seigneurs, de s'abstenir de toute élection à la couronne avant le jugement^ du Saint-Siège. En même temps, il défendit par une bulle expresse aux villes de se déclarer en faveur de René ou d'Alphonse, aussi bien qu'à ces deux prétendants de se montrer en armes sur le territoire du royaume (3).

Conséquemment, afin de pourvoir à l'administration de l'État pendant l'interrègne, et faire respecter l'autorité pontificale, Giovanni Vitelleschi partit pour Naples avec

(1) Bonincontrii annales , Murât. , t. XXI, p. 143 et seq. — Giornali Napolit. , Murât., t. XXI, p. 1098. — Mariana, De rébus Hispania?- libr. XXI, c. v et vu. — Zuritae annales, libr. XIV, c. xxm-xxv. — Giarmone, Ist. civile di regno di Napoli, libr. XXV.

(2) Giornali napolit. ubi supra. — Bonincontrii annal., p. 144.

(3) Lunig, Codex Italiœ diplomaticus, t. II, p. 4235. — Suinmonte, dell' hist. di Napoli, t. II, libr. IV, p. 627.

le titre de légat à Latere (\). Mais à son arrivée, le patriarche trouva les choses dans une situation peu favorable à l'accomplissement de la mission souveraine dont il était chargé. Les conseillers de la couronne, auxquels Jeanne avait confié l'exécution de ses dernières volontés, avaient déjà proclamé héritier de ses biens et de son royaume René d'Anjou (2). Le royaume se trouvait partagé en Angevins et en Aragonais. Le nombre était incontestablement pour les premiers, mais par un hasard malheureux leur prétendant René était alors prisonnier du duc de Bourgogne. Les seconds étaient les plus puissants, à cause de la proximité d'Alphonse, du caractère entreprenant de Ce prince, et des forces importantes de terre et de mer qu'il pouvait mettre en mouvement au premier signal .

En effet, ce prétendant résolut de frapper un coup décisif avant l'arrivée de son adversaire. D'abord, il s'empara de Capoue avec l'aide de ses partisans, puis il vint mettre le siège devant Gaëte, à la tête d'une escadre formidable. En vain le pape protesta contre cette agression d'Alphonse, en vain il déclara aux Napolitains que tout serment, proféré en faveur d'un prétendant quelconque, serait de nulle valeur, avant que le tribunal suzerain eût décidé à qui il appartenait de régner,

(1) Raynald., an. 1435, nU8 12.

(2) Joan. Simonetœ, vita Sfortiœ, lib. III, p. 236 et 243. — Mariana de rébus Hispan. ubi supra. — Bartholomei Facii Hist. reruai suo tempore gcstarum, Basile® 1566, in-8, libr. IV, p. 101 et 104. — Uberto Foglieta, dell' Istor. di Genova,libr. X, p. 441, in-fol., Genova, 1597.

son autorité n'arrêta pas les opérations du roi d'Aragon (1).

Mais ce prince n'avait pas compté avec la fortune. Gaëte, le point capital de son entreprise, résista plus énergiquement qu'il ne s'y était attendu ; elle eut le temps d'appeler à son aide les Génois dont elle avait déjà une garnison dans ses murs, et qui envoyèrent à son secours une flotte entière. Alphonse osa l'attaquer, mais, malgré l'intrépidité des siens et le nombre supérieur de ses navires, il perdit la bataille dont le résultat fut la destruction de l'escadre aragonaise et la captivité de son chef (2). Cette prodigieuse victoire donna, pour le moment, la supériorité aux Angevins, en même temps qu'elle tranquillisa de ce côté Eugène IV dont l'attention était vivement rappelée vers le concile de Bâle.

Après les satisfactions que le pape avait données à l'assemblée, les deux puissances avaient cessé d'être en lutte; elles n'étaient pourtant point complètement en paix. Toujours infatué de sa prétendue supériorité, le concile se permettait, sur l'autorité pontificale, des empiétements qui excitaient les plaintes d'Eugène IV. Ainsi, après les événements de Rome, les factieux, ayant envoyé des députés à Bâle, autant pour accuser le pape que pour solliciter l'absolution des censures qu'ils

(1) Raynald., an. 1435, n°M3.

(2) Barthol. Facii hist. rer., etc. libr. IV, p. 134 et seq. — Mariana de reb. Hisp., libr. XXI, c. ix. — Giornali Napol., p. 4 100. — Summonte, libr. IV, p. 632, et seq. — Corio, Istor. di Milano, p. 653. — Blondi Flav. hist. decad. III, libr VII, p. 498.

avaient encourues, le concile les reçut en grâce, sans même exiger d'eux l'expiation canonique (1). On ne tint la 18e session que pour répéter, sans autre motif que celui d'une vaine bravade, le fameux décret déjà tant de fois renouvelé : que le pape est soumis au concile général et passible des peines de droit, s'il en viole les prescriptions (2). Du reste, le concile semblait toujours avoir la menace à la bouche quand il s'agissait du chef de l'Eglise. Était-il question de réformer l'Eglise? mille voix s'élevaient pour dire qu'il fallait commencer par en corriger la tête. L'opinion dominante était que l'Eglise ne devait retrouver sa sainteté primitive que si le pontife romain rendait les élections aux chapitres, s'il ne faisait plus aucune réserve, s'il laissait aux ordinaires la collation des bénéfices, s'il renonçait aux armâtes, abolissait les commandes et la taxe des lettres apostoliques. Ce qui voulait dire que, hors de la cour romaine, il n'y avait aucun abus qui méritât d'être retranché. Chose étrange ! Ce que le concile refusait au pape il l'accordait volontiers aux évêques. Ainsi, l'archevêque de Mayence obtint le droit d'exiger non seulement les annates, mais encore les biannates. Toutes les demandes, qui avaient pour objet quelque chose de préjudiciable au Saint-Siège, ne souffraient aucune difficulté. Au surplus, on ne s'occupait ni des mœurs, ni de la piété, ni de la justice, ni de la modestie relativement au clergé et aux fidèles. La prohibition de la pluralité des bénéfices, parce qu'elle intéressait trop de monde, fut toujours tentée en vain.

(1) Raynald., an. 1434, n«ll.

(2) Labbe, t. Xll, p. 540 et tome XIII, p. 1521.

T. iv. W

Personne ne songeait à interdire le port des armes et la chasse bruyante aux ecclésiastiques, la magnificence et le faste aux grands dignitaires, la somptuosité des festins, la vénalité des jugements, les ordinations de prêtres ignorants. On aurait dit que le concile n'était réuni que pour dépouiller à nu le Saint-Siège apostolique. Les membres les plus influents de l'assemblée semblaient diriger cette croisade contre la Papauté ; et l'évêque de Tours osait dire : « Cette fois il faut, ou que nous arrachions le siège apostolique des mains des Italiens, ou que nous le laissions tellement plumé, qu'il importe peu à qui que ce soit de le voir résider ici ou là. » (Voir aux pièces justificatives n° 1.)

La 21e session supprima les annates ainsi que toutes les rétributions exigées jusque là pour la collation des bénéfices. On ne voulut entendre aucune réclamation. Les esprits étaient si mal disposés dans cette session, qu'il s'éleva tout à coup un violent orage contre le pape. Les quatre députations du concile proférèrent beaucoup de plaintes contre Eugène, elles l'accusaient de ne pas se conformer aux décrets de l'assemblée, et conclurent à ce qu'ils lui fût adressé une monition juridique (1). L'évêque de Tarente et celui de Padoue firent d'inutiles efforts pour écarter la motion des députations ; elle fut adoptée. Les deux légats protestèrent, sans plus d'effet, contre cet odieux décret. Lé concile lança un monitoire juridique, dans lequel on leur fixait un terme pour retirer leur protestation (2). Deux commissaires,

(1) Labbe, t. XII et p. 552, t. XIII, p. 1530 et 1534.

(2) Ampl. collect., t. VIII, p. 821 et 82».

Joseph de Bankestin et Matthieu Mesnages, partirent pour notifier à Sa Sainteté les remontrances de l'assemblée.

Ces deux envoyés s'acquittèrent, le 14 juillet 1435, de leur mission ; ils signifièrent au pape les décrets sur la suppression des annates, le rétablissement des élections, ainsi que les autres règlements émanés du concile, ordonnèrent à Sa Sainteté plutôt qu'ils ne la prièrent d'y conformer sa conduite, se plaignirent du peu de déférence qu'elle avait montrée jusque-là pour l'autorité synodale, et demandèrent, sur tous ces points, une réponse catégorique.

Quelque temps après, Eugène IV leur fit remettre, par Poggio Bracciolini, l'un de ses secrétaires, une réponse écrite, dans laquelle il disait : que la matière des décrets étant d'une extrême gravité, il avait besoin, avant de se prononcer, d'en délibérer avec le Sacré-Collège. Les députés ne firent aucune observation sur le fond de cette réponse, ils se plaignirent seulement de la manière dont elle leur était transmise; et quoique Poggio les assurât qu'elle avait été rédigée par l'ordre du souverain pontife, ils persistèrent à soutenir qu'elle n'était point en rapport avec la majesté du concile, et requirent une bulle en forme (1).

Nous ne voyons nulle part que le pape ait cédé à cette insolente réclamation, mais il envoya à Bàle de nouveaux légats pour y défendre ses droits. Ces légats étaient Ambrogio Traversari, général des Camaldules et

(1) Ampl. collect., t. VIII, p. 839 et 845., — La réponse de Poggio se trouve dans Labbe, t. XII, p. 864.

Antonio de San Vito, auditeur du Sacré-Palais. La piété et les talents avaient conduit le premier de ces deux personnages à la dignité la plus éminente de son Ordre. Il y joignait des connaissances classiques d'une haute distinction. C'était un des humanistes les plus renommés de son temps et que plus d'un savant regardait comme son maître.

L'accueil qui fut fait à ces légats contrastait étrangement avec la rudesse des procédés qu'on se permettait à l'égard du pape. « Il serait difficile, écrit Traversari dans une de ses lettres, de retracer avec quel contentement, avec quelle jubilation de tous nous avons été reçus à Bâle. Presque tous les Pères du concile, les ambassadeurs des rois et des princes, sont venus à notre rencontre à deux milles de la ville. Nous avons été littéralement accablés de visites. »

Six jours après cette entrée presque triomphale, le général des Camaldules prononça devant le concile, sur la paix et l'unité qui devaient régner dans le corps mystique de l'Eglise, un long discours que tous les membres de l'assemblée, que tous ceux que la renommée de l'orateur avaient attirés, couvrirent de bruyants témoignages d'admiration (1). Antonio de San Vito parla à son tour, dans une autre séance, sinon avec la même éloquence, du moins avec un égal bon sens. Il exposa, dans une forme modérée et respectueuse, la réclamation du pape; représenta que le décret sur les annates était intempestif; qu'il ne convenait point, lorsque le chef de l'Eglise, lorsque la cour romaine, étaient chassés de la

(1) Vespasiano in Ambrosii vita, ap. Mehus. I, p. 421.

capitale etlréduits à mendier un asile sur une terre étrangère, de tarir une des sources de leur existence ; que s'il s'était glissé des abus dans la perception des armâtes, il fallait attaquer les abus et non le privilège ; et, qu'après tout, si Ton tenait à le. détruire, il ne fallait pas le faire avant d'avoir pourvu aux nécessités du Saint-Siège, par une subvention qui comblerait le vide qu'allait produire la suppression des annates ; et il conclut à ce que le décret sur ce point fût au moins suspendu (1). Malgré l'extrême délicatesse du sujet que traitait San Vito, il sut se faire écouter avec une bienveillance qui fit concevoir d'abord à Ambrogio Traversari des espérances qu'il se plut à annoncer au pape ainsi qu'à ses amis (2).

Mais ces faveurs de l'opinion, dont s'applaudissait le docte Gamaldule, s'adressaient , bien moins à la dignité de légat qu'il partageait avec son collègue, qu'au mérite universellement apprécié des deux personnages. Traversari ne fut pas longtemps à s'apercevoir que ses réclamations ne produisaient qu'un médiocre effet, et que les Pères n'étaient disposés à se relâcher sur aucun point (3). Les députations présentèrent, même devant lui , à l'assemblée un nouveau projet de remontrance au pape. Vainement encore l'archevêque de Tarente et l'évêque de Padoue y opposèrent une protes-

(1) Ambrosii Traversari epist. libr. I, epist. XII.

(2) Epist. lib. I, epist 3 et 11. — Libr. VII, epist. 3 et libr. XV, epist. 38. — Le discours de Traversari se trouve à la page 1143 du vol. de ses lettres publiées par Mehus, et celui de San Vito, à la page 865 du t. t. XII de Labbe.

(3) Oratio III ad imperat., p. 1156.

182 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Ul.

tation , le concile ne prit pas même la peine d'y répondre, et, quelques jours après le 20 janvier 1436, il nQmma, pour aller fulminer la remontrance à Eugène IV , une ambassade, composée du cardinal d'Arles, de l'archevêque de Lyon, Amédée de Talaru , et de l'évêque de Lubeck (1). Cette pièce était rédigée dans les termes les plus durs. Le concile n'avait pas encore employé un langage si âpre et si hautain (2) ; heureusement les commissaires, chargés de la présenter, ne partirent point, parce que dans le moment même, une bulle contenant la pleine et entière adhésion d'Eugène aux décrets du concile, rendit cette démarche inutile.

Ainsi, autant que jamais, l'assemblée se montrait hostile au chef de l'Eglise; autant que jamais on y agitait les questions les plus irritantes ; autant que jamais on s'y inspirait des opinions les plus révolutionnaires. Nous trouvons dans les actes de cette époque un mémoire intitulé : Inquisition sur le pouvoir du pape (3), dans lequel on soutient que le pape n'est pas le chef de l'Eglise enseignante, qu'il n'est pas même le chqf juridictionnel et directif de l'Eglise réunie en concile œcuménique; qu'une assemblée de ce genre n'a d'autre président que Jésus-Christ ou le Saint-Esprit qui lui communique immédiatement ses pouvoirs. Il suivrait de là, qu'il n'y a dans la papauté aucun principe de pouvoirs réels et que le pape ne jouit dans l'Eglise, soit dispersée, soit réuuie, que d'une prééminence de pur honneur.

(i) Ampliss. collect., t. VIII, p. 925 et 928.

(2) Ibidem, p. 931.

(3) Arapl. collect., t. VIII, p. 826.

L'auteur de ces étranges propositions semble avoir pressenti la répulsion qu'elles soulèveraient dans les esprits; car, pour les rendre supportables, il a recours à des distinctions subtiles, qui en atténuent peut-être la crudité, mais n'en détruisent pas la fausseté.

Sans doute ce n'était point, parmi le corps épiscopal, que de semblables matières et d'autres avec elles rencontraient le plus de crédit. Mais elles composaient plus ou moins le symbole de cette multitude confuse d'ecclésiastiques qui affluaient à Bâle, grossissaient démesurément les congrégations, y étouffaient l'influence des évéques et dont le chef était le cardinal d'Arles (1).

Le moment est venu de faire connaître cet homme singulier qui se montrait alors l'adversaire acharné du Saint-Siège par ses principes, et devint plus tard l'ornement de l'Eglise par sa sainteté. Louis Aleman était né à Àrbent dans les montagnes du Bugey. Destiné à l'état ecclésiastique, il en suivit les études avec éclat, et obtint le double titre de docteur en droit civil et en droit canon. Fait d'abord chanoine et comte de Lyon, il devint évêque de Maguelone, d'où il passa à l'archevêché d'Arles. Martin V le créa cardinal du titre de Sainte- Cécile, dans sa promotion du 24 mai 1426, et lui confia plusieurs légations importantes (2). Son crédit baissa

(4) Lextamen hic erat, ne quem quam indignitate constitutum, nisi criminosum atque infamem repellerint. Sic turba et inconsulta confusaque facta est cum , docti atque indocti passim admitterentur; tamque multitudo plebeiœ fecis implevit synodum, ut nulla vox esset, nullaque potestas episcoporum. (iEneae Sylvii de Picçolominibus, De rébus Basile»? gestis comment., p. 53.)

(2) Voir Guichenon, Hist. de la Bresse et du Bugey, in-fol.,

sous Eugène IV, qui lui refusa la charge de camerlingue ou de vice-chancelier (1).

Au début du concile de Bàle, Louis Aleman résidait à Rome. Il embrassa plus chaudement qu'aucun autre le parti de l'assemblée contre le pape; et lorsque celle-ci somma le Sacré-Collège de venir dans son sein , nous avons vu qu'il fut un de ceux qui surent échapper au pape pour obéir au concile. L'histoire de l'évasion de ce cardinal tient du roman. Il s'agissait de rejoindre une galère génoise qui stationnait à dessein près de l'embouchure du Tibre; le fugitif réussit d'abord, par la vitesse de son cheval, à se dérober à la poursuite des gens qui cherchaient à l'atteindre. Mais ayant perdu sa monture par une chute, il se vit obligé, quoique blessé, de fournir le reste de la route à pied ; se tint quelque temps caché dans les roseaux, et n'arriva qu'à grand peine à bord de la galère qui le transporta à Gênes, demi nu, manquant de tout et dans le plus triste état. De là, il se rendit à Bàle (2). •

jEneas Sylvius et Turrecremata disent que l'opposition de Louis Aleman à Eugène parlait d'un fond de rancune

3e partie. — Mgr. Dépéry , Hist. hagiologique du diocèse de Belley, t. V. — Aubery, Hist. générale des cardinaux, t. II, p. 120 et suiv.

(1) Jtaeas Sylvius, dans le commentaire édité par Catalano, p. 80, dit : Jam sibi cancellariam vindicaverat. — Turrecremata, dans sa réponse manuscrite au concile de Baie, dit : non valuerat impetrare ut avunculo suo succederet in officro (camerae apost.)

(2) Ces détails sont racontés par le duc de Milan dans une lettre au concile, ap. Ampl. collect., t. VIII, p. 621.

personnelle, contre ce pontife (1). Il serait difficile de contester un semblable témoignage et conséquemment de ne pas faire, dans le rôle que joua Louis Aleman, la part de la faiblesse humaine. Nous croyons toutefois que les qualités, les défauts de ce personnage célèbre et les circonstances y furent pour beaucoup plus. A de rares talents, à de la science acquise, à un noble caractère, à un zèle pour l'Eglise ardent et susceptible de tous les sacrifices, Louis Aleman joignait un tempérament fougeux,une imagination fiévreuse, un penchant décidé à l'exagération. Tout en lui semblait extrême, la vertu dont l'austérité ne connaissait pas de bornes, l'énergie, la fermeté, les convictions par dessus tout. Une opinion dans son esprit montait au niveau d'une croyance, et il en poursuivait le triomphe avec un dévouement aveugle, incapable de ménagements et insoucieux des obstacles.

Nul n'avait épousé, aussi vivement que le cardinal d'Arles, les doctrines qu'on tirait alors des décrets de Constance. Dans sa jeunesse, à cet âge où les impressions sont si vives, il avait contemplé le spectacle inoui d'un concile faisant et défaisant des- papes, disposant, pour ainsi dire, de la tiare, et il en avait conclu que le pouvoir synodal n'avait ni supérieur ni égal ; que l'autorité du pontife romain devait s'abaisser devant celle de l'Eglise assemblée. Et comme tout, dans sa pensée, prenait la plus grande extension possible, un concile général ne l'était à ses yeux, qu'autant qu'il reposait sur les bases les plus larges ; qu'autant qu'il réunissait dans son sein les prêtres aussi bien que les évêques, forme défi) J3neas Sylv. et Turrecremata ubi supra.

mocratique que Louis Aleman prétendait retrouver dans la tradition (1). Avec ses idées absolues , le cardinal voyait la réforme et le perfectionnement de l'Eglise dans la restauration de cet ordre de choses qu'il croyait avoir été absorbé par la prépondérance pontificale. C'est là ce qui bien plus que la rancune le rendit l'antagoniste acharné d'Eugène IV. Il regardait ce pontife, défendant les droits du Saint-Siège, comme un obstacle au bien. A ce prix tout autre pape aurait été également son ennemi. Et voilà aussi pourquoi, dès qu'il parut à Bâle, il devint l'idole de l<* multitude. Quand les membres intérieurs de la hiérarchie voyaient cette homme, si émiitënt par sa dignité, venir à eux ; quand ils l'entendaient avec une érudition nouvelle et une éloquence de tribun, leur parler de leur importance, les élever jusqu'au niveau de ces prélats qu'ils regardaient naguère de si bas, il en devint aisément le maître après en avoir été le patron. Sa pensée se fit leur pensée, ses passions leurs passions. Il excitait et calmait à son gré cette masse plébéienne. C'était comme une mer dont le flot montait ou baissait, à un éclair de son regard, à un signe de sa main. Sans doute Louis Aleman ne se faisait point illusion sur la valeur de ce troupeau qui le suivait en aveugle, ignoble ramassis d'individus sans titres, sans talents, sans moralité même, mais en meneur habile, il. comprenait que, dans les grandes assemblées , fortement remuées par des idées nouvelles, la puissance est à celui

(1) Voirie discours du card. d'Arles, ap. Commentarium JSncœ Sylvii de gestis Basileae, lib. I.

qui sait s'emparer de la multitude même la plus vile, et il ne dédaignait pas d'employer ce méprisable instrument, croyant le faire servir au bien de l'Eglise, et pensant excuser l'indignité du moyen par la sainteté du

but.

La stupide turbulence de cette populace inspirait un profond dégoût à un esprit aussi droit et aussi sensé que celui d'Ambrogio Traversari. Dans son style d'humaniste, il appellait le concile : un synode funèbre (1). Et il n'était pas le seul que révoltait la marche de l'assemblée. Un homme, plus éminent encore que Traversari et qui gravit plus tard les degrés <Ju trône pontifical ? déclarait ouvertement, au péril de sa liberté : « que la synagogue de Satan et non l'Eglise de Dieu siégeait à Baie (2). » Déjà et à une époque où l'esprit séditieux gardait encore quelque décence, l'empereur, se retirant de l'assemblée s'était écrié : « qu'il laissait après lui une fétide sentine de vices (3). »

Il n'était pas douteux , pour quiconque ne partageait point les passions de l'assemblée, qu'un schisme prochain se préparait à Bàle. Peut-être aucun des membres pris en particulier ne voulait le schisme. On sortait de la violente crise qui avait ébranlé l'Église; personne, à coup sûr, n'avait l'intention de soumet-

(1) Synodura feralem. Oratio IV, ad imperatorem.

(2) Dicens Basileae non Ecclesiam Dei, sed synagogam esse Sathanœ [Mnesd Sylvii de Piccoliminibus de reb. Basil, gestis commentarius, p. 76).

(3) Vitiorum post se dicens fœtidam relicjuisse senti na m (ibidem, p. 72] .

tre à une nouvelle épreuve ce grand corps à peine remis d'une si rude secousse. Mais les luttes du passé avaient donné jour à une opinion qui, sans qu'on s'en doutât, était de nature à ramener la division. Depuis qu'on avait vu trois papes se disputant la tiare, la papauté elle-même avait subi une funeste dépréciation dans les esprits les plus éminents. Parce qu'elle s'était montrée alors impuissante à rétablir l'unité, on la croyait prése n tement inhabile à opérer la réforme. Quelques-uns allaient plus loin et la soupçonnaient d'y être secrètement hostile (1), et tous concluaient que l'Église devait l'accomplir de son autorité, sans s'inquiéter du pape, et la lui imposer.

Cette prétention) qui s'était révélée dès les premiers jours de l'assemblée, se manifesta d'une manière plus prononcée que jamais dans la 23e session qui se tint le 25 mars 1435. Le concile s'y occupa de l'élection du pontife romain, régla l'ordre et la police du conclave ; traça aux électeurs, leurs devoirs, aux élus, les limites dans lesquelles ils devraient exercer la puissance du chef de l'Église ; défendit aux papes de tirer à l'avenir du sein de leur famille, des ducs, des marquis, des comtes, des feudataires, des vicaires temporels, de nommer, sans le consentement du Sacré-Collège, des gouverneurs et des magistrats ; fixait le nombre des cardinaux qui ne devrait plus dépasser le chiffre de vingt-quatre; interdisait d'élever à la pourpre, soit les neveux des pontifes, soit ceux des cardinaux, bien

(1) Voir la lettre du cardinal Giuliano, t. XXIX, conciliorum Mansi, p. 665.

qu'il permît d'en revêtir les neveux des rois et des princes (1).

il y avait dans ces règlements bien d'autres , articles. Le concile y ajouta deux décrets sur les élections et sur les réserves. On ne peut disconvenir que plusieurs de ces dispositions ne fussent sages, mais il y en avait aussi quelques-unes de purement arbitraires, et d'autres dont la pratique était à peine raisonnable. D'ailleurs, eussentelles été toutes irréprochables, on aurait pu en suspecter l'opportunité, et tout* au moins se plaindre de la forme rude et blessante dans laquelle elles étaient rédigées. Le pape avait cédé jusque là, mais il était impossible qu'il cédât toujours. Cependant la cause, qui devait séparer fatalement les deux puissances, vint d'un côté où personne peut-être ne l'avait soupçonnée.

(1) Labbe, t. XII, p. 557 et seq.

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