LIVRE QUATRIÈME
SOMMAIRE
Commencement de l'affaire de la réunion de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine. — Négociations du pape et du concile avec l'empereur de Constant inople. — Ambassadeurs grecs à Baie. — Traité du concile avec les ambassadeurs, et traité du pape avec l'empereur, en contradiction l'un avec l'autre. — Modération du pape. — Rejet, par le concile, du traité de Constant inople. — Adoption, par le pape, du traite de Baie. — Question des subsides. — Le concile veut publier des indulgences. — Réclamation des légats du pape. — Décret du concile à cet égard. — Question du lieu où devait se faire la réunion des deux Eglises. — Opposition du concile au pape sur ce point. — Manifeste d'Eugène IV. — Nouvelles disputes sur le lieu de la réunion. — Séance orageuse. — L'assemblée se sépare en deux. — Deux décrets opposés. — Le décret favorable au pape est scellé sans qu'on sache de quelle manière et envoyé à Eugène IV, qui se hâte de le ratifier. — Tumulte à Bâle. — Les ambassadeurs grecs se rendent auprès du pape. — Exaspération du concile. — Eugène cité à comparaître. — Translation du concile à Ferra re. — Ambrogio Traversai près de Sigismond. — Ce prince, gagné par l'habile légat, se range définitivement du côté d'Eugène. — Le concile échoue à Constantinople. — L'empereur grec s'embarque sur les galères pontificales. — Yisconti, Amé VIII, duc de Savoie, et Alphonse d'Aragon favorables au concile. — Arrivée des Grecs en Italie. — Procédure à Bâle contre
Eugène. — 11 est suspendu de l'exercice de la Papauté. — Le cardinal Césarini quitte Bâle ainsi que tous les prélats qui haïssaient le schisme.
— Le cardinal d'Arles, président. — Perplexité du monde chrétien. — Un nouveau parti favorable à Eugène IV se forme au sein de l'assemblée.
— Nicolas Tudeschi et Lodovico Pontano." — Négociations en Allemagne pour rapprocher le concile du pape. — Elles échouent. — Embarras du concile pour établir que le pape était hérétique. — Discussion animée dans l'assemblée. — Discours dé Tudeschi, de Jean de Ségovie. — Altercations. — Résumé de la discussion par iEneas Sylvius. — Faux principes. — Tudeschi et son parti s'opposent à toute conclusion. — Discours du cardinal d'Arles. — Séance orageuse. — Protestation de la minorité contre toute conclusion. — Subterfuge du président. — Conclusion du concile. — Le pape hérétique. — Cette conclusion décrétée. — Colères impuissantes de la minorité. — Son inconséquence. — Logique puissante de la majorité. — Déposition d'Eugène IV. — Peste à Bâle et dispersion momentanée du concile. — Indignation d'Eugène. — Il condamne et dissout définitivement le concile de Bâle.
Au milieu de leurs contentions, ni le pape, ni le concile^n'avaient oublié que la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise latine était un des motifs principaux de la convocation d'une assemblée à Bâle. Déjà, à plusieurs reprises, Eugène IV avait notifié au concile les relations qu'il entretenait avec la cour de Constantinople, dans le but d'applanir les .difficultés qui s'opposaient à une entente réciproque (1). A son tour, le concile, agissant en son nom, avait envoyé deux nonces, l'évêque de Bude et Albert de Crespi, religieux Augustin, pour traiter, avec l'empereur et le patriarche, des moyens de mettre en rapport les représentants des deux Eglises. Jean Paléologue, qui se montrait d'autant mieux disposé à répondre aux
(1) Labbe, t. XII, p. 949. — Cozza , Historia polemica de schism. Grœcor., in-fol., Rome 1720, t. IV, p. 125 et seq.
avances des Latins, qu'il ne voyait d'autre salut pour l'Empire que dans un sincère abandon du schisme, envoya, conjointement avec le patriarche, à Bàle, le protovestiaire Démétrius, Paléologue Mœotides, le vénérable abbé du monastère de Saint- Démétrius, Isidore et Jean Disshypatus.
Ces ambassadeurs, accompagnés d'Albert de Grespi, arrivèrent à la fin de juillet 1434. Le concile les reçut avec honneur et nomma une commission pour s'entendre avec eux. D'abord, les ambassadeurs exprimèrent le désir que l'assemblée où se ferait l'union eût lieu à Constantinople même, et dans ce cas, ils offrirent, au nom de l'Empereur, de charger l'Eglise orientale de tous les frais qu'exigerait le voyage des Latins; puis ils ajoutèrent que, s'il plaisait aux Pères de Bàle de la fixer dans un lieu situé en Occident, ils étaient tout prêts à accepter, mais, dans ce cas, ils voulaient que l'Eglise latine prît à son compte toutes les dépenses qu'occasionnerait le déplacement des Orientaux. Les commissaires du concile insistèrent pour que l'union eût lieu à Bâle même, faisant observer que, le concile s'y trouvant déjà rassemblé, aucune autre ville ne saurait offrir aux deux partis les mêmes avantages. Mais les Grecs répondirent qu'il n'était en leur pouvoir d'accepter que les lieux désignés dans leurs instructions, savoir : La Calabre, Ancône, Bologne, Milan, ou toute autre ville en Italie , et hors de l'Italie, Bude en Hongrie, Vienne en Autriche, enfin la Savoie. Que si l'on avait de graves raisons de tenir à Bàle, ils ne voyaient d'autres moyens à prendre que d'envoyer à Constantinople solliciter l'agrément de l'empereur et du patriarche pour ce lieu.
Cependant, comme des deux parts on désirait sérieusement l'union, après quelques pourparlers, les commissaires du concile acceptèrent les lieux désignés par les instructions des ambassadeurs au cas que l'empereur rejèterait Bàle. De leur côté, les Grecs promirent que, en quelque lieu que se tiendrait l'assemblée, l'empereur l'honorerait de sa présence', que tous les patriarches et un nombre d'archevêques et d'évêques, suffisants pour représenter l'Eglise orientale, s'y rendraient également. On convint ensuite que les Latins feraient l'avance de 8000 ducats pour payer le transport de l'empereur et des prélats grecs; qu'ils enverraient enfin, avec un subside de 15000 ducats, des galères pour protéger la capitale de l'Empire en l'absence du prince (1). Cette convention fut lue et approuvée dans la 19e session, et on l'envoya sur le champ à la ratification du pape (2).
Eugène avait appris à Florence l'arrivée des ambassadeurs grecs à Bàle, et, pour obvier à ce que les conclusions du concile, dans l'affaire de l'union, fussent en opposition avec les siennes, il se hâta de mettre ses légats au courant de ce qu'il avait fait lui-même. Il leur dit que, l'année précédente, lors du séjour de Sigismond à Rome, des envoyés de l'empereur grec étaient venus
(1) Syropule, hist. concil. Flor. Sect. II, c. xxm, dit seulement 10,000 ducats. D'après le même auteur, les Grecs devaient venir au nombre de 700. Ce chiffre est moins exagéré que Gibbon ne le dit, car Vespasiano qui les vit à Florence en compta 500. In vita di Niccolo V, ap. Murât., t. XXV, p. 272.
(2) Cozza, t. IV, p. 14G et seq. — Labbe, t. XII, p. 542 et t. XIII, p. 1525 et seq.
proposer la convocation, à Àncône, d'un concile général auquel le monarque et un nombre imposant d'évêques orientaux se promettaient d'assister; mais que, prévoyant de grandes dépenses et un succès douteux, il avait cru devoir ne rien conclure; qu'il lui avait paru plus sage d'organiser, de concert avec l'empereur et le patriarche, une nouvelle combinaison, moins onéreuse à l'Eglise d'Occident et plus profitable à l'Eglise d'Orient; que, dans cette vue, il avait déjà envoyé à Constantinople, un de ses secrétaires, helléniste habile, nommé
Christophe Garatoni. Il ajoutait que ce nonce, de retour de sa mission, avait annoncé que l'empereur, le patriarche et beaucoup de prélats grecs s'étaient déterminés pour que Constantinople fût le lieu du concile, où un légat apostolique, accompagné d'un nombreux cortège de prélats occidentaux, représenterait l'Eglise latine; que l'empereur de Trébizonde se rangeait à cet avis ; que le patriarche des Arméniens promettait de venir. Il terminait en disant que, cette combinaison ayant obtenu son adhésion, il venait de renvoyer à Constantinople le même Christophe Garatoni, muni de pleins pouvoirs, pour s'entendre avec l'empereur et le patriarche sur quelques articles secondaires. Une copie de ces articles était jointe à la lettre pontificale (1).
Ce message dans lequel le chef de l'Eglise témoignait une si grande déférence envers le concile, ne put arriver à temps pour influer sur le traité fait à Bâle, traité dont
(4) Litterae papœ, ap. Ampl. Collect., t. VIII, p* 738. — Syropule, hist. concil. Florent, sect. II, c. xxn, xxv. Le récit de cet historien sur la mission de Garatoni est embrouillé.
on avait évidemment précipité la conclusion el dont on demandait, avec les plus vives instances au pape, l'approbation pure et simple, La vue de cette pièce surprit Eugène, mais il s'était habitué aux brusques décisions du concile, il dissimula son mécontentement, répondit que le traité renfermait d'excellents moyens d'arriver à l'union, moyens, du reste, conformes à ceux que l'empereur et le patriarche lui avaient proposés. Quant à la ratification qu'on demandait, il déclara vouloir attendre, avant de l'accorder, l'arrivée des cardinaux Albergati et Cervantes qui étaient en chemin pour revenir à sa cour (1).
Il faut croire que ces deux conseillers firent comprendre au pape, qu'une opposition de sa part n'aurait d'autre résultat que celui d'irriter le concile et d'entraver l'œuvre de la réunion, car le 15 octobre 1434, trois semaines après sa première réponse, il en écrivait une seconde pour déclarer : qu'il faisait le sacrifice de ses plans et se rangeait aux conclusions du concile. Il exprima toutefois sa surprise de ce que, dans une affaire si grave, qui intéressait, à un si haut degré, l'Eglise entière, lorsque les négociations du Saint-Siège étaient encore pendantes, les Pères de Bâle s'étaient permis de prendre un parti définitif, non seulement sans avoir consulté le chef de l'Eglise, mais à son insu, au risque de donner lieu à deux traités contradictoires, et de livrer ainsi l'Eglise latine au ridicule (2).
(1) Litterae Eugenii ap. Ampl. Collect. VIII, p. 755 et litterae Simonis Freron, ibidem, p. 756.
(2) Litterœ Eugenii ap. Raynald., an. 1434, nus 17. te texte de
(Test ce qui ne tarda pas d'arriver. En effet, un peu plus d'un mois après l'adhésion d'Eugène à la convention de Bàle, Christophe Garatoni, son envoyé à Constanlinople, lui écrivit de Venise : Que les articles de Sa Sainteté avaient été adoptés sans discussion par l'empereur et le patriarche ; que, dans leur joie, les Hellènes appelaient d'avance Eugène, le Père et le médiateur des fidèles, la Colonne de Ijifoi et de la piété; que l'exemple des Grecs entraînerait sûrement les Arméniens; qu'enfin il revenait avec deux ambassadeurs envoyés par Jean Paléologue, pour entendre de la bouche de Sa Sainteté la ratification de ce dont on était convenu (1). De leur côté, les deux ambassadeurs écrivirent à leurs collègues à Bàle, que l'assemblée destinée à opérer l'union étant fixée à Constantinople, il fallait annuler tout traité qui aurait été fait entre eux et le concile (2).
Ce que le pape avait prévu et redouté se vérifiait donc. Il ne se pouvait imaginer de complication plus déplorable. Deux traités différents venaient d'être conclus et aucun d'eux n'était valable, parce que, d'une part, l'empereur annulait celui de Bàle, et que, de l'autre, le pape avait renoncé à celui de Constantinople. La perplexité d'Eugène fut extrême. Toujours convaincu que les articles acceptés par l'empereur étaient le meilleur moyen d'arriver à l'union, mais ne pouvant les confirmer, à cause de l'adhésion qui le liait au traité de Bàle,
cette lettre est plus ample et plus correct dans la Gollect. de Martene, t. VIII, p. 76G.
(1) Ampl. Collect., t. VIII, p. 783.
(2) Ibidem, p. 784.
il ne vit pas d'autre parti à prendre, dans son embarras, que d'envoyer les ambassadeurs grecs et Christophe Garatoni, à Bàle, avec une lettre dans laquelle il s'exprimait ainsi : a Vénérables frères, que vos circonspections s'éclairent elles-mêmes, en entendant le rapport de ces envoyés, et qu'elles jugent de ce qu'il y a de mieux à faire pour obtenir l'union. Si vous choisissez le mode contenu dans les articles ratifiés à Constantinople, mode qui nous a semblé préférable, nous sommes prêt à l'adopter avec vous. Si, au contraire, vous pensez devoir tenir au mode arrêté entre vous et les premiers ambassadeurs grecs, bien que ce mode semble impraticable à beaucoup de gens, nous n'y opposerons aucune difficulté. » Cette lettre portait la date du 22 février 1435(1).
Comme il était facile de le prévoir, les Pères de Bàle rejetèrent la convention de Constantinople. Ils répondirent que, toutes choses ayant été mûrement pesées, il avait paru préférable au saint concile d'opérer la réunion en Occident ; que l'assemblée, projetée à Constantinople, ne serait point un concile général, que l'Eglise latine y serait trop faiblement représentée; qu'il était périlleux de confier la foi de l'Eglise romaine à un si petit nombre de défenseurs, et conclurent qu'il fallait définitivement s'en tenir au traité de Bàle. Ils ajoutèrent que les seconds ambassadeurs, comme les premiers, se rangeaient à cette voie, qu'ils avaient même produit une lettre de l'empereur qui le3 y autorisait , au cas où les articles de Constantinople seraient repoussés par le concile ; que,
(1) Ampl. Collect., t. VIII, p. 805.
198 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LiV. IV.
du reste, on do tenait pas tellement à Constantinople à ce que la réunion eût lieu dans la cité impériale, que le succès de cette grande affaire en dépendît, car le patriarche avait solennellement déclaré que, dût-on le porter sur les épaules , il se rendrait dans les terres des Latins (1).
Comme il s'était soumis d'avance au choix du concile, Eugène ne réclama point, mais il voulut s'excuser, aux yeux de l'empereur et du patriarche, de tant de contradictions, et envoya de nouveau des nonces chargés de leur exposer la suite des faits , et de les assurer que si l'assemblée projetée se tenait en Italie dans un lieu commode, le pontife romain y assisterait avec toute sa cour (2).
A son tour, le concile envoya, à Constantinople, Jean de Raguse, Henri Menger et Simon Freron, pour soumettre à l'acceptation de l'Empereur le traité de Baie, régler avec lui les articles additionnels , concernant l'exécution de ce traité, et offrir un présent de 8000 florins (3). Ce ne fut pas sans peine que ces députés déterminèrent Jean Paléologue à abandonner la convention passée avec le pape. Le prince finit toutefois par accepter le traité du concile , mais tous les efforts échouèrent pour lui faire adopter Baie comme lieu de la réunion. Les nonces eurent beau vanter la commodité
(1) Tune si deberet se facere ferri per humeros alicujus , ipse veniret ad terras Latinorum. (Ampl. Collect., t. VIII, p. 830.)
(2) August. Patrie., hist. concil. Basil, ap. Labbe, t. XIII. p. 1528. •
(3) Syropule, hist. concil. Florent., sect. II, c. xxiii.
de cette ville, la liberté et le calme dont on y jouissait, la fertilité de ses campagnes, l'agrément des sites pittoresques qui l'environnaient, l'Empereur persista à exiger une ville maritime située en Italie, parce que, disait-il, il voulait un lieu d'un abord facile, à la portée des vieillards, des infirmes et du souverain pontife (1). Il fallut se résigner. Les nonces promirent des saufs-conduits pour l'aller et le retour de l'Empereur et de tous ceux qui se rendraient au concile, quelle qu'en fût l'issue, avec la liberté pleine et entière de discuter dans l'assemblée. Le terme fixé à l'exécution du traité était le mois de mai 1437. Henri Ménger, laissant ses collègues ti Constantinople, revint à Bâté rendre compte du résultat de leur mission (2).
Le 14 avril 1436, dans Sa vingt-quatrième session, le concile confirma les promesses de ses nonces (3). Nous touchons ici à la cause fatale qui devait amener la division entre le pape et le concile. Il fallait soixante et dix mille ducats pour subvenir aux frais qu'on s'était engagé à supporter. L'assemblée, dans cette session, fit un décret pour publier des indulgences, dont le produit serait appliqué à l'œuvre de la réunion. Ce n'était pas la première fois que le concile avait recours ace moyen. Il se Tétait déjà permis à plusieurs reprises. Le souverain pontife avait réclamé, doucement toutefois, sans oser
(1) Toutes les pièces qui se rapportent à cette négociation se trouvent rangées selon leur ordre dans Cozza, Hist. polem. de Grec, schismat., t. IV, part. VI, c. îx.
(2) Ampl. collect., t. VI11, p. 876.
(3) Labbc, t. XII, p. 567 et seq.
avouer que de tels actes étaient une flagrante usurpation du pouvoir des clefs réservé au successeur de Pierre ; se contentant de les qualifier d'inconvenants, et de faire observer qu'ils étaient de nature à attirer au concile le reproche de cupidité (4). Mais lorsqu'il fut question de porter un décret à cet égard, les légats protestèrent solennellement, en pleine session, qu'ils ne le reconnaîtraient point. Vingt-trois prélats mitres, dont dix évoques, étaient présents à cette session. La tourbe des ecclésiastiques inférieurs prévalut et, malgré les protestations, le décret fut sanctionné (2). Immédiatement et sans attendre la réponse du pape, le concile fit publier les indulgences.
Dès qu'il eut connaissance de ce décret , Eugène IV renvoya à Bâle les cardinaux Albergati et Cervantes, pour se plaindre au concile des inconvénients d'une publication d'indulgences dans l'affaire dont il s'agissait. On leur répondit au milieu d'une congrégation générale : qu'on trouvait étonnant qu'une telle mesure n'eût pas l'approbation du Saint-Siège, attendu qu'elle n'était point nouvelle ; qu'on y avait eu recours dans plus d'une grande entreprise, et que, tout récemment, Martin V et le concile de Sienne s'en étaient servis, à l'occasion de la croisade contre les hussites. Puis vinrent les récriminations. Si Sa Sainteté, s'écria-t-on, trouve inconvenant
(1) Dénonciation de San Vito, Labbe, t. XII, p. 865.
(2) August. Patrie, ap. Labbe, t. XIII, p. 4541. — Voir le mémoire du pape aux princes et aux rois ap. Raynald. , anno 1430, nD8 6. — itaeœ Sylv. a Piccol. de relj. Basil, gestis comment, p. 77.
que ce soit le concile qui publie lui-même les indulgences, pourquoi ne les publie-t-elle pas, selon l'ancienne coutume, en vertu de son autorité apostolique? Effectivement, les légats, dans une cédule présentée au concile , avaient proposé un mode de publication plus conforme aux anciens usages de l'Eglise. On leur demanda alors d'employer ce mode, mais ils répondirent que leurs instructions ne leur en donnaient pas le pouvoir; et là-dessus on accusa le pape de dilation et de subterfuge. Les légats se trouvaient dans une fausse position. Si le pape blâmait la publication des indulgences comme un moyen inconvenant, pourquoi proposer ce moyen sous une autre forme ? Evidemment le pape blâmait moins l'emploi des indulgences dans la question grecque, que la publication de ces indulgences faite par le concile. Les légats finirent par l'avouer, mais pourquoi ne pas le dire nettement de prime abord? Il y avait dans cette tactique de tourner les difficultés, tactique suggérée par la peur qu'inspirait le concile, une inconséquence qui prêtait des armes à l'opposition qui n'avait déjà que trop de force (1).
Cette opposition déploya toute sa violence dans la question du lieu où se ferait l'union des deux Eglises. Ce furent les légats qui la mirent sur le tapis ; ils offrirent, à titre de présent, si l'on se décidait pour l'Italie, toutes les sommes que le Saint-Siège pourrait, à l'aide de son crédit, obtenir des Etats de la péninsule ; et, pour
(1) Labbe, t. XII, p. 710 et seq. — Raynald., an. 4361, nU8 12. — iEnese Sylv. de Piccolom. de Basileœ gestis Commentarius, p. 76.
montrer qu'il ne s'agissait pas de vagues espérances, ils affirmèrent que la république de Florence promettait 60000 ducats et quatre galères avec des garanties ; que le marquis de Mantoue promettait, de son côté, des vaisseaux et de l'argent. Ils ajoutèrent que plusieurs autres princes faisaient de semblables promesses. Mais on leur répondit que le temps n'était pas encore venu d'arrêter le lieu de la future assemblée ; que les Pères ne devaient point quitter Bàle avant l'arrivée des Grecs en Italie, et qu'alors on leur notifierait l'endroit où ils auraient à se rendre. La défiance des Pères se trahissait visiblement dans ces paroles. Ils craignaient que le lieu de la réunion une fois fixé, on n'y transférât le concile avant qu'il n'eût accompli son mandat à Bâle. Les légats répliquèrent que l'intérêt de tout le monde s'opposait à cet ajournement,- qu'en supposant que le concile dût, jusque l'arrivée des Grecs, continuer à Bàle l'œuvre de la réforme, il y avait les plus grands avantages à déterminer présentement le lieu où l'on se réunirait alors ; que c'était le moyen d'éviter un surcroît de dépenses, beaucoup d'embarras, et d'inspirer la confiance aux Orientaux. Si justes que fussent ces observations , elles n'aboutirent à rien. De dépit, les légats allaient quitter le concile; les ambassadeurs des princes les supplièrent de rester encore, offrant d'interposer leur médiation pour amener les esprits à des dispositions plus conciliantes, mais on n'eut aucun égard pour les considérations des ambassadeurs, et les légats se retirèrent (1).
Tant de contradictions, dont il ne prévoyait que trop
(1) Raynald., anno 1436, nn* 12 et 13.
les conséquences funestes, engagèrent Eugène à se justifier devant la Chrétienté. Dans ce but, il envoya, près de toutes les cours souveraines, des nonces chargés d'exposer la suite des faits accomplis, depuis l'ouverture du concile jusqu'au 6 juin 1430, époque de la dernière résistance que ses légats avaient essuyée. Les instructions de ces nonces étaient contenues dans un long mémoire qui n'était qu'une histoire critique des actes de l'assemblée (1).
Le pape commençait d'abord par dire les efforts qu'il avait faits pour que le concile pût à la fois réformer les mœurs , anéantir l'hérésie et opérer la réunion des Églises grecque et latine. Puis il racontait ce que le concile avait fait de son côté. Là se déroulait ,une immense série de griefs, dont l'ensemble constituait un acte formidable d'accusation contre l'assemblée. Le pape lui reprochait ses attentats répétés contre l'autorité apostolique, en prétendant soumettre le chef de l'Église aux décrets synodaux, avant qu'ils eussent reçuvsa sanction souveraine; les conditions offensantes qu'elle avait mise à l'acceptation des légats envoyés pour la présider ; le trouble introduit par elle, dans la monarchie ecclésiastique, en voulant abaisser le pape pour élever les conciles généraux, en soutenant, contre la doctrine de l'antique tradition , que les conciles généraux reçoivent leurs pouvoirs immédiatement de Dieu. Il lui reprochait encore de s'emparer de l'administration de l'Église, eu attirant à elle une foule d'affaires, de nommer des légats à Latere, d'imposer des décimes, de faire percevoir en
(1) Raynaltf. an. 1436, n1 2 et seq.
son nom et de s'attribuer les redevances de l'Eglise, de s'ériger en tribunal contentieux , de connaître des causes qui ne ressortissent que du Saint-Siège et d'en réformer les jugements, enfin d'avoir un sceau en plomb. Venaient ensuite les plaintes sur la suppression des armâtes, des réserves, la publication des indulgences, les règlements relatifs aux conclaves. L'indignation d'Eugène se trahissait par la véhémence du style. Presque tous les car» dinaux, ajoutait-il, ont fui Baie, et il avertissait les princes qu'ils ne pouvaient eux-mêmes plus tolérer un pareil scandale, qu'il était de leur devoir de rappeler leurs ambassadeurs d'une assemblée où présidait la révolte, et réclamait, contre l'insolence de ceux qui la composaient, le secours de leur puissance.
Le ton de ce manifeste témoignait assez que, cette fois, la patience du pape était à bout, et qu'il ne reculerait pas même devant une rupture ouverte. Elle ne pouvait se faire longtemps attendre, la question du lieu de la réunion la portait dans ses entrailles.
Malgré la répugnance des Pères à s'occuper de cette question avant l'arrivée des Grecs, ils se virent obligés, par les instances réitérées des ambassadeurs de Jean Paléologue , de la discuter. Le cardinal Césarini opina ainsi : « Nous avons besoin de 70,000 ducats pour transporter les Grecs en Occident. Eh bien ! c'est une bonne fortune pour une ville d'être le siège d'un concile général, voyons parmi les villes convenues celle qui nous offrira un prêt de 70,000 ducats. » L'assemblée se rangea à l'avis de Césarini et l'on procéda à une enquête. Florence, Avignon, pour elles-mêmes ou pour la Savoie, le duc de Milan, pour Pavie, les Vénitiens, pour Udine ,
Sigismond, pour Bude, promirent la somme demandée. Mais quand il s'agit d'opter entre les divers lieux , le cardinal d'Arles, à la tête de sa faction, fit rejeter l'Italie comme étant suspecte. « Nous choisissons Bâle, disaitil, comme l'endroit le plus convenable à la tenue d'un concile œcuménique. Si les Grecs refusent, nous choisissons Avignon. Enfin si les Grecs repoussent ce dernier choix, nous nous rabattons sur la Savoie. » La mention de Bâle n'avait pour but que de gagner les Allemands. Celle de la Savoie n'était qu'un pis aller. Les sujets de Visconti et les Aragonais, dans l'impossibilité d'obtenir Pavie, se rangèrent du côté du cardinal, et la majorité opta pour Avignon, persuadée que les Grecs se décideraient à accepter cette ville (1).
En conséquence, on envoya à Avignon des nonces, pour prier les habitants d'avancer 70,000 ducats qui devraient leur être remboursés sur le produit des indulgences. Puis, comme si toutes les difficultés eussent été résolues, on s'occupa de régler la manière dont l'Empereur et les prélats grecs seraient transportés en Occident. NiccolodeMontone fut choisi pour commander les galères, et ce général se mit au service du concile (2).
Mais au milieu de ces préoccupations parurent tout à coup les ambassadeurs de Paléologue, Jean Disshypatus et Emmanuel de Tracagnoti. lis blâmèrent la décision du concile, y virent un manque de foi et une infraction
(1) ;Eneae Sylvii a Piccolom., hist. de reb. Basil, gestis Commentarius, p. 78 et 80.
(2) Voir Panormita de concilio Basiliensi, ap. Pinsson, de Pragm. Sanctionc, p. 851.
aux articles convenus et refusèrent de la ratifier. Pour toute réponse à leurs réclamations, on les pria avec instance de choisir ou Bâle, ou Avignon ou la Savoie (1). Voyant qu'ils n'avançaient à rien, les ambassadeurs, le 15 janvier 1437, protestèrent à la face de l'assemblée, par l'organe d'un notaire , que si Ton persistait dans le choix d'Avignon, il ne tiendrait pas à l'Empereur et à l'Église orientale, que toutes les conditions du traité ne fussent remplies, et que, si l'union n'avait pas lieu, ceux-là seuls en répondraient au tribunal de Dieu qui, par une vaine obstination , auraient annulé les efforts tentés pour une si sainte entreprise (2).
Cette protestation souleva, dans le concile, une longue et orageuse discussion. Les légats et les prélats les plus éminents opinaient pour qu'il fût fait droit aux réclamations des Grecs. La partie inférieure, qui avait pour elle le nombre, voulait que le choix d'Avignon fût maintenu. A la fin pourtant, une médiation conciliante parvint à obtenir des dissidents que, si dans l'espace de trente jours, les Avignonais n'avaient pas payé la somme de 70,000 ducats qu'ils avaient promis d'avancer, et si, dans l'espace de douze jours, après ce terme expiré, les Pères n'en avaient pas informé les Grecs, le concile devrait procéder à l'élection d'un autre lieu. Les Avignonais déclarèrent qu'ils étaient prêts à avancer l'argent, mais qu'ils n'entendaient le faire qu'à deux conditions non stipulées dans les conventions, savoir: que leur ville se-
(1) Ampl. Collect., t. VIII, in prœfatione, p. XXXI.
(2) J,abbc, tom. XIII, pag. 857 et Raynald. , anno 1437,
rait définitivement décrétée et qu'on leur adjugerait le produit des décimes et des indulgences (1).
Pendant qu'on discute sur ce point sans conclure, le temps s'écoule et les termes arrivent. Aussitôt les présidents du concile, de concert avec les légats, convoquent les Pères pour procéder à un choix nouveau. La faction du cardinal d'Arles refuse d'assister à la délibération. En son absence, on propose Florence, Udine et quelques autres lieux mentionnés dans le traité. Les ambassadeurs de France et tout ce qu'il y avait de distingué parmi les Pères se rangent à cet avis (2). La faction du cardinal d'Arles pousse les hauts cris. A ses yeux, Avignon est le choix suprême, aucune considération ne peut l'en détourner, et pour faire tomber la proposition des adversaires sous un réprobation plus imposante, elle appelle à son aide les ecclésiastiques des villes et des campagnes voisines et jusqu'à ceux qui, à Bàle, suivaient les prélats, et en inonde les congrégations (3).
Dans cet état d'antagonisme passionné, on arriva au 7 mai 1437, jour fixé pour la tenue de la vingt-cinquième session, et où l'on devait prendre une résolution définitive. La séance offrit une scène de violence inouïe jusque là dans les fastes de l'Église. Dans l'impossibilité d>e s'accorder, l'assemblée -se partagea en deux. Il s'en
(1) Àugust. Patrie. Labbe, t. XIII, p. 1542. — La bulle d'Eugène, t. XIII, p. 855, dit simplement que les Avignonais ne remplirent pas leur promesses.
(2) Raynald., an. 1437, n™ 5.
(3) Glericos undique cogunt, veniunt turmatim ex vicis, oppidis et civitatibus sacerdotes et qui etiam in urbe patribus serviebant. (August. Patrie, ap. Labbe, t. XIÛ, p. 1542.)
suivit deux décrets contradictoires. La minorité , qui avait pour elle les présidents, les légats et les prélats les plus distingués , sanctionna le choix de Florence et d'Udine, désigna, pour lieu de rendez- vous, Venise, Ri* mini, Ravenne, et statua qu'aucune décime ne serait imposée avant l'arrivée des Grecs. La majorité, menée par le cardinal d'Arles, maintint le choix d'Avignon , fixa, pour rendez-vous, sans désignation spéciale, les ports les plus voisins, et statua que les décimes et le produit des indulgences seraient dévolus aux habitants d'Avignon (1).
La séance devint plus tumultueuse encore lorsqu'il s'agit de sceller ces décrets. Les deux fractions de l'assemblée se refusèrent réciproquement l'usage du sceau synodal. Après de longues et bruyantes contestations, les présidents et les légats finirent par obtenir des deux partis, que le jugement du débat serait confié à la sagesse discrète de trois arbitres, lesquels apposeraient le sceau du concile à l'acte qui renfermerait leur propre décision. Les arbitres choisis furent le cardinal Jean Cervantes, Niccolo Tudeschi, archevêque de Palerme, et l'évêque de Burgos. Quelques jours après, le décret de la minorité revêtu du cachet synodal était expédié à la ratification du pape ; mais la boîte qui renfermait le sceau ne se trouvait plus dans le lieu où on avait coutume de la déposer. Cette circonstance exerça une influence fatale. La multitude, toujours prompte à changer les plus légères conjectures en certitude, en conclut que le décret a été scellé par fraude. Proférer des cla-
(1) Labbe, t. XII, p. 578 et t. XIII, p. 1545.
meurs séditieuses, rapporter en tumulte le sceau du concile à la place usitée, furent le moindre de ses excès (1). Un des légats, l'archevêque de Tarente, est soupçonné d'être l'auteur de la supercherie, on se porte à son domicile, on s'efforce de l'y consigner, en exigeant de lui le serment qu'il n'en sortira pas. Ce moyen devenant inutile, on lui interdit, sous peine d'excommunication, de paraître aux séances des congrégations. La fureur de la multitude s'attaque au procureur même du légat. Cet ecclésiastique protestait, avec une certaine énergie, contre les violences dont son maître était l'objet ; on se jette sur lui, on le saisit par les cheveux pour l'entraîner en prison, il allait y être brutalement renfermé sans l'intervention du cardinal Giuliano. Pour n'être pas assailli lui-même par les furieux, le légat est obligé de faire poser des gardes autour de sa maison. En vain réclamet-il contre ce double attentat à la liberté du concile et à la majesté du Saint-Siège, ses réclamations sont méprisées, et il est forcé d'abandonner et la présidence de l'assemblée et la ville de Bàle (2).
Témoins d'un si honteux désordre, les ambassadeurs grecs comprirent qu'il n'y avait plus rien à attendre d'une assemblée livrée à l'anarchie, ils partirent pour se rendre à Bologne où le pape résidait depuis le mois
(1) August. Patrie, Labbe, t. XIII, p. i544.
(2) Bulle' de convocation du concile de Fcrr are, Labbe, t. XIII, p. 862. — Panormita, de Concilio Basileensi, ap. Pinsson, p. 856, dit que l'archevêque de Tarente déroba le sceau du concile. Mais ni l'histoire sous le nom d'Augustin Patrice, ni JSneas Sylvius, ni le pape dans sa bulle ne parlent de cette circonstance odieuse, et le témoignage de Tudeschi est suspect.
. t. iv. 14
d'avril de Tannée 4436. Admis, le 24 mai 1437, dans ie consistoire, ils firent part de leur mission, déclarèrent qu'ils adhéraient au décret des présidents ^et des légats, et demandèrent au souverain pontife qu'il voulût bien le confirmer, ce qu'Eugène fit solennellement le 29 juin par une bulle datée de Bologne (1).
Il s'agissait de réparer promptement le temps perdu. Eugène se hâta donc d'informer l'empereur, le roi de France, celui d'Angleterre et les princes de l'Europe de la décision prise, les engageant à unir leurs efforts aux siens, pour conduire à bout le rapprochement si désiré des deux Églises. Il écrivit en particulier aux Génois, pour qu'ils délivrassent des saufs-conduits aux Grecs qui se rendraient au concile, expédia les siens et donna ordre à Venise d'équiper quatre galères de transport dont il confia le commandement à son neveu Antonio Gondelméro, et nomma un nonce pour porter à Constantinople la nouvelle de ces faits (2).
L'exaspération fut au comble à Baie, lorsqu'on y apprit que le pape avait confirmé le décret de la minorité. On résolut sur le champ de procéder contre Eugène. En vain les prélats les plus considérables (3), les cardinaux Césarini, Cervantes en tête, les ambassadeurs des princes représentèrent qu'il était peu équitable de censurer le chef de l'Eglise avant d'avoir entendu sa défense, qu'il ne pouvait résulter que de funestes conséquences
(1) Labbe, t. XII, p. 835 et seq.
(2) Cozza, Hist. polem., t. IV, p, 173 et seq. — Marino Sanuto, Vitse de' duchi di Venezia, Murât., t. XXII, p. 1043.
(3) Optimi patres.
d'une lutte nouvelle avec le pontife, la faction du cardinal d'Arles n'écouta rien ; un délai de trois jours que sollicitait la minorité fut même refusé, et le 31 juillet 1437 , dans sa vingt-sixième session, le concile cita Eugène à comparaître, ainsi que les cardinaux, dans un terme de soixante jours, pour rendre compte de leur conduite (1).
Le parti d'Eugène était pris ; les procédures du concile ne l'émurent point, et il n'y répondit qu'en déclarant l'assemblée transférée à Ferrare, permettant toutefois aux Pères de rester à Bàle encore un mois pour s'y occuper exclusivement de l'affaire des hussites (2). C'était là un dernier ménagement pour l'intraitable concile, mais personne de sensé ne croyait qu'il pût prévenir ou même reculer une rupture définitive.
En effet, moins que jamais à Bàle on songeait à céder. On s'y hâta au contraire d'envoyer à Sigismond un message pour l'instruire de ce que l'assemblée avait fait relativement à l'union, notamment du départ des galères d'Avignon pour Constantinople, et des décrets portés dans le but d'obliger Eugène IV à ne pas troubler Tharmonie de la république chrétienne par une obstination de plus en plus fatale (3).
Bien que le chef de l'empire eût d'abord improuvé le
(1) Labbe, t. XII, p. 581 et t. XIII, p. 1544 et 1546.— . jEneœ Sylv. a Piccolom., de reb. Basil, gestis Comment. ,
(2) Labbe, bulla translations, t. XIII, p. 858 et seq. — £lneas Sylv. ubi supra, p. 92.
(3) August. Patrie. Labbe, t. XIII, p. 1546.
projet de transférer le concile en Italie (4), comme ce prince voulait avant tout la paix, il accueillit avec peu de faveur le message de Bàle. Depuis son retour en Allemagne, un changement progressif s'était opéré dans les idées du monarque. Il avait vu de près la turbulence, l'esprit factieux en même temps que despotique de rassemblée ; son orgueil de souverain avait été vivement blessé du peu de cas qu'on y avait fait, plus d'une fois, de ses observations ou de ses remontrances. Si donc ses convictions, sur la nécessité d'un concile général pour la réforme de l'Église, n'en avaient point été ébranlées, son opinion du moins, sur la nature des moyens qu'on employait à cette œuvre, s'était profondément modifiée (2). Une mission d'Àmbrogio Traversait à sa cour avait complété sa conversion. Ce légat que nous avons vu, en 1435, jeter un si vif éclat dans le concile, avait pris, en quittant Bàle, le chemin de l'Allemagne, pour essayer s'il ne pourrait pas opposer l'autorité impériale comme une barrière aux envahissements de l'assemblée. Ambrogio avait été reçu à Albe-Royale avec la plus grande distinction. Sigismond voulut l'entendre au milieu de la solennité d'une diète, à laquelle assistaient les députés des Bohémiens et les nonces du concile. Le docte camaldule prononça effectivement une belle harangue, où, après des éloges donnés sans adulation à l'empereur, il retraçait avec modération, mais aussi sans déguisement,
(1) Epist. Sigism. ad Paulum episc. Argentinensem , Ampl. Collect., t. VIII,, p. 940.
(2) Ampl. Collect., t. VIII, Petitiones ad sereniss. imperat., p. 776 et 777.
les faits qui se passaient à Bàle (1). L'orateur (et il le dit lui-même dans une de ses lettres), sachant bien devant qui il aurait à parler, avait soigneusement écarté de son discours tout ce qui aurait été de nature à blesser les susceptibilités de l'auditoire, réservant pour l'oreille du prince le chapitre des récriminations et de$ plaintes amères. Aussi, toute l'assistance l'écouta avec attention et faveur, et Sigismond daigna répondre avec bienveillance qu'il ferait pour Sa Sainteté tout ce qui dépendrait de lui. Même, un des auditeurs ayant voulu prendre la parole sur le fait des annates, reçut du prince une sévère réprimande qui lui ferma la bouche.
Ainsi, dès la première entrevue, l'ascendant avait été du côtéd'Ambrogio, etl'espritjusteetcalme du monarque avait subi l'influence douce et persuasive du camaldule. Le triomphe fut complet lorsque, dans une audience secrète, le légat eut épanché les indignations de son âme. Sigismond , tout-à-fait subjugué , n'eut plus dès lors qu'une opinion, celle du légat. Les résultats de cette audience furent décisifs, car Ambrogio écrivait aussitôt après au souverain pontife que l'empereur n'avait rien voulu accorder aux nonces de Bâle de ce qu'ils étaient venus solliciter, et que son intention formelle était, après la diète, de faire tous ses efforts pour dissoudre le concile (2).
L'attitude hostile que l'assemblée venait de prendre vis
(1) Vita Anibrosii, ap. Mehus, t. 11, p. 1151.
(2) Vita, t. IL, p. 1158 et epist, libr, I, epist. XVII, ad Eugenium papam.
à vis du pape, son désaccord avec elle-même dans l'affaire des Grecs, son monitoire, enfin la citation d'Eugène n'étaient point faits pour ramener vers le concile les sympathies de Sigismond. Il s'empressa de répondre au message des Pères : qu'il voyait avec le plus grand déplaisir ces nouvelles discordes surgir entre eux et Sa Sainteté, et qu'il les exhortait à étouffer au plus tôt ces semences de schisme. « Vous avez, disait-il, trouvé l'Église en paix, prenez garde de ne pas y introduire le trouble. Tout en voulant réunir les Grecs aux Latins, prenez garde de ne pas diviser les Latins eux-mêmes. » Et il ajoutait qu'on devait en finir avec ces procédures contre le pontife, que c'était l'avis des princes de l'empire comme le sien (1).
Le concile ne fut pas plus heureux à Constantinople qu'à Bude. On s'y étonna beaucoup à la vue des galères avignonaises , vu que la ville d'Avignon n'avait point été acceptée pour le lieu de la réunion. Les nonces eurent beau exhorter l'empereur et le patriarche à adopter la combinaison arrangée à Baie, promettant un vote de subsides nouveaux et le décret d'une grande expédition contre les Turcs, ils produisirent peu d'effet, et lorsqu'on en vint au monitoire, le patriarche refusa nettement de les entendre plus longtemps (2). Néanmoins, tant de contrariétés survenues dans la marche d'une négociation qui paraissait si simple, avaient jeté dans l'esprit de Pa-
(1) August. Patrie. Labbe, t. XIII, p. 1547, et la bulle de translation du concile de Baie, ibidem, t. XII, p. 863.
(2) Syropule, sectio III, c. xn. — Laonici Chalcoodilœ de reb. Turcicis, libr. VI, — August. Patrie, p. 1549.
léologue une hésitation qui fit craindre un instant aux partisans de l'union que le projet n'en fût entièrement abandonné. Mais des hommes d'une grande autorité, comme Georges de Trébizonde, s'efforcèrent de relever à la fois le courage et la confiance du prince (1). Ils y réussirent. Les commissaires de Bâle purent voir, du haut des galères d'Avignon, les prélats grecs, l'empereur à leur tête, s'embarquer sur l'escadre d'Antonio Gondelméro, pour se rendre à Ferrare.
Ces mécomptes, la translation du concile à Ferrare irritèrent au dernier point la faction du cardinal d'Arles. Le cardinal Césarini tenta un dernier effort. Il épuisa son éloquence pour ramener Ja majorité à des sentiments de modération, l'engagea à retirer son monitoire, à ne pas montrer aux Grecs, venant pour s'unir aux Latins, l'exemple de la discorde ; sa voix naguère si populaire, si respectée, retentit en vain. Une autre influence que la sienne dominait dans l'assemblée (2). La déclaration des ambassadeurs de Castille qui protestèrent au nom du roi, de la noblesse et du clergé, qu'ils ne consentiraient jamais à de nouvelles procédures, n'eut pas plus de succès. Le terme de la citation expirait le 1er octobre 1437 ; on tint, ce jour-là, la vingt-huitième session pour déclarer le pape contumace (3). Douze jours après, dans la vingt-neuvième session, on cassa la bulle qui transférait le concile à Ferrare. Quatre mois furent
(1) Voir dans Phranza la lettre de Georges de Trébizonde, p. 193, éd. de Venise.
(2) August. Patrie., t. XIII, p. 1550.
(3) Ubi supra, p. f547 et t. XII, p. 590.
donnés au pape pour retirer cette bulle, sous peine de suspense des fondions papales, et, après cette suspension, deux mois seulement pour s'amender, sous peine de déposition (1).
Un seul homme , Sigismond , aurait pu s'opposer à ces scandales, et il avait promis de le faire, mais il mourut tout à coup, le 9 décembre 1437 (2). Affranchis par cet événement de tout obstacle, du côté de l'Allemagne, n'ayant rien à redouter de la France occupée alors à d'autres soins , soutenus ouvertement par le roi d'Aragon, le duc de Savoie et Visconti, les factieux purent se livrer impunément à tous les excès. C'est une chose remarquable que le concile de Bàle n'ait jamais été patroné d'une manière directe que par les trois princes que nous venons de nommer.
L'inimitié personnelle de Visconti contre Eugène IV explique pourquoi le duc caressait lès hardiesses séditieuses d'une assemblée opposée au Saint-Siège. Mais il serait difficile de dire comment Amé VIII, prince d'ailleurs sage et pacifique , et qui n'avait reçu de la Papauté aucun sujet de plaintes, se laissait aller à faire cause commune avec ses adversaires. A l'époque dont il s'agit, Amé VIII, il est vrai, n'était plus le souverain nominatif de la Savoie et du Piémont. Descendu du trône par une abdication volontaire , il avait remis le sceptre à son fils aîné Louis , et s'était retiré avec six chevaliers sur les bords enchanteurs du lac de Genève , dans une solitude nommée Ripaille, où il se livrait, sous l'habit
(1) Labbe, t. XII, p. 594.
(2) Struvius Burckard., corpus hist. German., t. I, p. 831.
religieux, à une vie érémitique d'un genre nouveau et facile, à laquelle un confortable inusité n'a point fait une bonne renommée. Mais quoique, dans le fond de sa paisible et riante retraite, il parût étranger au gouvernement, son influence en dirigeait secrètement la marche ; les plus graves affaires lui étaient soumises , et il s'était réservé exclusivement l'administration des finances (J).
Quant au roi d'Aragon, c'étaient des rancunes purement politiques qui l'avaient poussé dans le parti du concile. Nous l'avons vu, en effet, en 1434, à l'époque où les condottieri de Visconti envahissaient les domaines de l'Eglise et soulevaient Rome, entourer de ses sympathies le pontife fugitif et lui offrir un asile et son secours. Nul doute que, si Eugène IV eût favorisé sa prétention à la couronne de Naples, ce prince auquel son siècle décerna le titre de Magnanime, ne se fût montré le partisan dévoué du pape. Mais Eugène IV , embrassant le parti d'une sage neutralité, s'était contenté d'abord d'être l'arbitre des prétendants; puis il était devenu l'adversaire d'Alphonse, lorsque ce prince, rejetant tout arbitrage, n'avait plus voulu reconnaître d'autre droit de régner que celui de la force. Alors, le pontife, offensé dans sa dignité de suzerain, s'était rangé ouvertement du côté de la maison d'Anjou, et, pour en faire triompher la cause, profitait habilement des désastres qu'avait essuyés
(i) Pii II Comment., libr. 7, p. 180. On lit p. 3 qu'Ame, à Ripaille, menait une vie magis voluptuosam quam pœnilentialem. ■*- Voir Guichenon, Hist. de la royale maison de Savoie, t. II, p. 253 et suiv.
le roi d'Aragon. Non content de solliciter, par des messages répétés, auprès du duc de Bourgogne, l'élargissement de René, il envoyait au secours d'Isabelle qui avait pris en main à Naples les affaires de son mari, sept mille hommes et le patriarche Vitelleschi dont les rapides exploits donnèrent une immense supériorité aux Angevins (1). De tels faits n'étaient point de nature à concilier au pape les sympathies d'Alphonse, et l'on conçoit aisément pourquoi le monarque, qui avait naguère patroné Benoît XIII contre Martin Y, soutenait présentement le concile de Bàle contre Eugène IV.
Cependant les Grecs faisaient voile pour l'Italie. Partis le 25 novembre 1437 de Constantinople, ils abordèrent à Venise le 9 février 1438. Vingt-deux archevêques ou évêques, sept abbés, un certain nombre d'ecclésiastiques et plusieurs sénateurs accompagnaient le prince et le patriarche (2). Le concile de Ferrare était déjà commencé. Le cardinal Albergatien avait fait, par l'ordre du pape, l'ouverture le 8 du mois précédent, devant cinq archevêques, vingt-trois évêques et onze abbés (3). Les plus grands > honneurs accueillirent Jean Paléologue et son vénérable cortège, à Venise d'abord, puis à Ferrare. Un historien grec de cette époque (4) raconte, avec une naïve satisfaction, les plus petits détails de ces homma-
(1) Voir giornali napolitani. Murât., XXI, p. 1104 et seq. — Bonincontrii Annales, id. p. 145 et seq. — Summonte, libr. IV, p. 637 et seq. — Barthol. Facii Hist. rer. suo terap gest. libr. V, p. 153-163. — jEneœ Sylvii Europa ap. opéra, p. 466.
(2) Syropule, Hist. concil. Florent, sect. II1? c. xv.
(3) Labbe, t. XIII, p. b76 et seq.
(4) Phranza, libr. II, c. xiv.
T<Wi*S,,S"e'|îS9-WË"lep°is si lon8"
f^i%lgjJii)B'^ik^Jtlomans, qu'il
iîtS<K§,'â*Sil",B"" à coup env'~
^ïlî^^fgTÔ^|pKPi1S^en'se' lous les
k''*M^l W-li""B,t de courtoisie- ^]ffl',#li|ftSrt*f'i|ral||.ï)uvait regarder
1 LlSffiV»fc§!'JB^Ii?S* sienne et s'y ^iiwJ|&M[CB;,Iffl>^'î&'|ce, tant qu'il le
édifices et la >uis des siècles, templaieat pas, avaient jadis >rt de la guerre i. Ils pouvaient les hases , dis- >ple ils avaient leur rappelant >3eur douleur au
noms brillantes,
les attendaient
,à encore, Jean
souverain d'un
^^^®^|ili§l^^*Srcoté' 1^ Grecs
" if^^'^^lfwl^^^^mpi'untée. Pour ■5# -a. -tt. .tt. -#. jg -■$. -B. -tt.
que le patriarche pût soutenir sa dignité avec éclat, on avait dépouillé l'église de Sainte-Sophie de ses ornements et de ses vases précieux et exposé ces richesses aux dangers d'une navigation lointaine. A son tour, l'empereur avait dépensé une somme, venue de la Russie, à décorer son lit et son char en or massif. Mais ce vain luxe n'en imposait à personne. On savait que ceux qui le déployaient n'avaient pas mis à la mer une seule galère pour la cause de l'union, qu'ils étaient venus en Italie aux frais de l'Eglise romaine et qu'ils n'avaient pour subsister d'autres ressources que les libéralités du pape(l).
C'était un touchant spectacle, pourtant, de voir, au moment où la tempête, qui devait engloutir les derniers débris de l'empire, grondait déjà à l'horizon, de voir le successeur de Constantin, venir saluer d'un regard d'espérance, le siège primitif de la grandeur romaine , essayer d'y rattacher ce qui lui restait de puissance pour la sauver du naufrage. Mais Rome, qui lui ouvrait les bras, n'avait plus elle-même assez d'influence pour écarter les périls qui le menaçaient ; elle ne pouvait que raviver l'Eglise grecque, en la retrempant aux sources
(1) Syropule, sect. III, c. xvn et xvm. Eugène fit porter à Venise chez l'Empereur un présent de 15,000 ducats, dont 6,000 étaient réservés au patriarche, pour être distribués aux membres du clergé, chacun selon sa dignité (id. sect. 111, c. xvm).
— Voir Vespasiano in vita Niccolo V., Murât., t. XXV, p. 272.
— Pendant le concile , les frais d'alimentation devant être payés en numéraire, l'Empereur recevait par mois 30 florins, le Patriarche 25, chaque personnage d'un rang honorable 4, chaque domestique 3 (Syropule, sect. IV, c. xxvm.)
de l'orthodoxie et de l'unité. Sans doute, à la veille de la catastrophe suprême de Byzance, un tel résultat aurait été capable de consoler la chrétienté de cette irréparable infortune. Mais comment pouvait-on se flatter de l'obtenir lorsque le concile de Bàle relevait, au sein même de l'Eglise latine, le sinistre étendard du schisme ?
En effet, la faction du cardinal d'Arles poursuivait son œuvre. Le jour où elle vit ses sommations méprisées, ses décrets cassés, un concile ouvert à Ferrare, tous les Pères, qui n'étaient pas ouvertement opposés au pape, se disposer à quitter Bàle pour aller grossir la nouvelle assemblée, sa déception n'eut d'égal que sa colère, et elle résolut, de précipiter les mesures extrêmes. (1) Le décret de la vingt-neuvième session donnait au pape quatre mois pour rapporter les bulles qui transféraient le concile de Baie à Ferrare, on ne crut pas devoir attendre ce terme de rigueur, et le 24 janvier, dans sa 31e session, on déclara qu'Eugène IV, vu sa contumace manifeste , sa persévérance dans la révolte et la notoriété de son obstination au scandale, était suspendu des fonctions de la Papauté. Le concile se réservait T administration spirituelle et temporelle de l'Eglise. En conséquence, on nomma un conseil de douze membres, pour expédier les affaires purement ecclésiastiques, puis le cardinal Cervantes et Walram Postulat, pour commander, le premier, à Rome, le second, à Bologne, avec le titre de légats. On écrivit à tous les princes, prélats, feuda-
(4) iEneœ Syiv. a Piccol. de reb. Basil, gestis Commentarius, p. 93.
taires de l'Eglise romaine , de n'accorder aucune obéissance au pontife suspens (4).
Le cardinal Césarini ne fut pas témoin de ce décret impie ; il n'était déjà plus à Bàle. Longtemps il avait tenu le drapeau de l'opposition contre Eugène, non point peut-être dans le cercle de la révolte, comme Louis Aleman, mais non pas toujours, il faut le dire, dans les limites du respect filial. A l'époque de sa mission, Ambrogio Traversari écrivait au pape , ainsi qu'à ses amis, du cardinal Giuliano (2) : qu'il était de la plus haute importance, pour faire triompher la cause du Saint- Siège dans le concile, d'y gagner un homme qui, comme Césarini, joignait à un mérite personnel incomparable, l'avantage d'une influence souveraine sur les esprits ; mais il avouait alors, qu'il y avait chez le docte cardinal, de fortes préventions à abattre, et il désespérait qu'on pût le ramener. Car lui aussi croyait que la conduite du pape était un obstacle à la réforme de l'Eglise, et que l'autorité de la Papauté devait plier devant la suprématie du concile général. Mais avec sou grand bon sens et les lumières que les faits vinrent y ajouter, il finit par s'apercevoir qu'admettre un tel principe, c'était scinder en deux le pouvoir même de l'Eglise, énerver l'autorité du concile, aussi bien que celle du pape , en les opposant l'une à l'autre, et aboutir au schisme. Dès-lors, il s'efforça d'arrêter les factieux. Mais il éprouva le sort de tous les chefs de parti qui, après avoir caressé les idées et les passions de la multitude, reviennent sur leurs pas
(1) Labbe, t. XII, p. 601 et seq.
(2) Epist. lib. I, ep. XI et lib. III, ep. XXXV et XXXVI.
et veulent comprimer le mouvement qu'ils ont euxmêmes excité, il fut promptement débordé, perdit sa popularité et devenu suspect autant qu'impuissant, il ne vit rien de mieux à faire que d'abandonner à euxmêmes des hommes qu'il ne pouvait plus diriger et qui l'auraient rendu le complice de leurs excès (1).
Césarini parti, il ne restait plus à Bàle de tous les cardinaux que l'archevêque d'Arles. Celait lui, depuis longtemps, qui exerçait, par son influence, la suprême autorité dans le concile; ce fut lui que les Pères choisirent , pour présider les séances de l'assemblée , bien qu'il n'eilt jamais eu le titre de légat (2). Mais ceux qui se croyaient le droit de suspendre le pape de ses fonctions, pouvaient bien se croire le pouvoir de se donner un président.
Cependant le concile expérimentait qu'il est plus aisé de porter des décrets que de les faire accepter. Le cardinal Cervantes et Walram Postulat refusèrent les schismatiques honneurs dont on avait voulu les investir. Le cardinal des Orsini qu'on leur substitua, mourut avant d'avoir connu sa nouvelle dignité. D'autres difficultés surgissaient. Le désaccord se mit entre l'assemblée et le duc de Milan. Visconti se montra peu satisfait de la forme du serment que devaient prêter les légats ; de plus, il demanda que les cardinaux Albergati et Césarini reçussent le titre de légat. Ici les exigences du duc seraient inexplicables si elles ne ressemblaient
(4) August. Patrie, Labbe, t. XIII, p. 1554. — Mehus in vita Ambrosii Traversari, t. I, p. ccccxxvii. (2) August. Patrie, ubi supra.
Tî
pas au caractère perfide qui distinguait Visconti entre tous les princes de son temps. Ce seigneur savait fort bien que les deux prélats qui avaient rompu d'une manière éclatante avec le concile, ne pouvaient accepter un titre qu'ils réprouvaient et qu'on n'avait nul droit de leur conférer. Que voulait-il donc? Mettre en défaut le concile dont il voyait baisser la puissance, et se ménager un moyen de se rappocher du pape dont l'autorité reprenait visiblement le dessus. Effectivement , après des négociations sans résultat, Philippe-Marie déclara nettement : qu'il était mécontent de la suspense d'Eugène et voyait de mauvais œil les nouvelles procédures du concile (1).
La réunion d'une nouvelle assemblée à Ferrare, et les procédures de celles de Bàle , jetèrent le monde chrétien dans le trouble et la perplexité. Le pape avait ses partisans, les Pères de Bâle les leurs. Le plus grand nombre, dans la difficulté de prendre un parti , inclinaient à chercher un moyen de réconcilier les deux puissances si déplorablement séparées. Malgré les bulles pontificales qui transféraient le concile en Italie , malgré les menaces de la nouvelle assemblée contre ceux qui oseraient siéger ailleurs qu'à Ferrare, la plupart des souverains n'avaient point rappelé leurs représentants de Bâle. Seulement, chaque fois que les congrégations parlaient de continuer les procédures contre Eugène , ceux-ci demandaient aussitôt une prorogation de terme, menaçant, au nom de leurs gouvernements, les Pères d'un désaveu s'ils osaient passer
(4) August. Patrie, t. XIII, p. 1554 et tout le chapitre lxvi.
outre (1). En gagnant ainsi du temps, ils espéraient ou que les passions finiraient par s'amortir, ou qu'un incident favorable permettrait de renouer les négociations et d'arriver à une solution pacifique. Si étranges que fussent les actes de Baie, ils ne suffisaient point à ruiner, dans l'opinion publique, la considération dont celte assemblée avait joui dès le début. On ne se dissimulait pas, sans doute, que la passion n'eût souvent provoqué les décisions les plus éclatantes des Pères, mais on supposait aussi des torts du côté du pape ; et l'idée généralement répandue , que le concile général était supérieur à tout autre pouvoir, rendait ses décrets respectables, lors même qu'ils affligeaient.
Cela explique l'état de suspension dans lequel se trouvait le monde catholique, en face de cette grande lutte du pape avec le concile de Bâle. Pendant que Visconti demandait un troisième concile général pour mettre les deux premiers d'accord (2), que le roi d'Aragon et celui de Caslille réclamaient, les électeurs de l'Empire , réunis à Francfort , pour donner un successeur à Sigismond, déclaraient qu'ils n'admettraient, pendant six mois, ni les décrets du concile de Bàle , ni ceux du pape, bien qu'ils vénérassent les deux autorités; résolution qui amena une neutralité de six ans, pendant lesquels l'Allemagne ne reconnut véritablement ni le concile ni le pape (3). D'un autre côté, Charles VII con-
(1) Id., p. 1555 et 1556.
(2) Hôrtabatur patres ut tcrtium concilium générale fieri pâtercntur. (August. Patrie., p. 1554.)
(3) Id., p. 1558.
voquait à Bourges une assemblée du clergé de France où, après les propositions les plus contraires , il fut conclu : « Que le roy envoyrait lettres au saint concile et au pape, afin qu'on ne procédast plus avant, ne d'un costé ne d'autre, mais tout fust en suspens (1). » Ce qui était reconnaître à la fois le concile de Bàle et le pape, et rejeter le concile de Ferrare. Seul le roi d'Angleterre, Henri VI, embrassa franchement le parti d'Eugène. Il écrivit aux Pères de Bàle de très-vives remontrances-, leur reprocha, d'oser soumettre le chef de l'Eglise à leur jugement, et de préluder ainsi au règne de l'Antéchrist. Dans sa lettre, rassemblée n'était qualifiée que du simple nom de congrégation (2).
Cette situation flottante des esprits au dehors se faisait sentir dans le sein de l'assemblée. Au milieu de cette majorité naguère si compacte, si unanimement disposée aux conclusions violentes, il se formait un parti qui faisait entendre des paroles, sinon de paix, du moins de modération. A la tête de ce parti nouveau, figuraient Niccolo Tudeschi , archevêque de Palerme et le protonotaire Lodovico Ponlano, tous deux représentants d'Alphonse.
Le premier passait pour un des plus savants canonistes de son siècle, et il méritait sa renommée, mais il était de ces hommes, comme il s'en trouve dans les cours, qui, avec de grands talents, et une profonde science, manquent de ^caractère, de convictions, règlent leur conduite d'après une influence supérieure
(1) Ampl. Colleet., t. VIII, p. 947.
(2) August. Patrie, p. 1558.— - Raynald., an. 1438, n™ 14.
et ne sont jamais eux-mêmes. Soigneux de complaire au roi d'Aragon de qui il tenait sa fortune, Tudçschi suivait pas à pas , dans son langage et ses actions, toutes les variations intéressées de la politique de son maître. Tour à tour contre le concile ou contre le pape, pour l'union ou pour le schisme, selon les phases diverses du caprice royal, habile à trouver, dans les subtilités de son esprit et les lieux communs de sa rhétorique de légiste, des raisons pour colorer ces perpétuels changements; capable enfin, avec celte servile courtisanerie et cetleabsence.de principes, des dévouements les plus étranges et des plus honteuses défections.
Moins Tàge et la mobilité du caractère, Lodovico Pontano ressemblait assez à l'archevêque de Palerme et ne lui était nullement inférieur en talent. iEneas Sylvius en fait l'honneur de la jurisprudence. Pontano avait une mémoire prodigieuse , s'exprimait avec éloquence, et serait devenu l'oracle du droit si une mort prématurée ne l'eût enlevé à la science '(1). Mais ces deux éminents personnages, bien que défendant la même cause, nourrissaient l'un contre l'autre une inimitié qui se trahissait souvent par de vives altercations, et ils n'étaient point d'accord sur la préséance (2).
Le parti, qui suivait la direction de Tudeschi et de
(1) JEneve Sylvii Conimentarii de gestis Basil, concil. libr. I, inter opéra. — Voir Tiraboschi, Storia délia litteratura ital., t. VI, p. 514 et 592.
(2) jEneœ Sylvii, a Piccol. de reb. Basil, gestis Commentar., p. 82.
Pontano , n'était assez puissant ni par le nombre ni par ie principe qui le ralliait, pour arrêter le marche de l'assemblée , toutefois soutenu par les ambassadeurs des princes , il suffisait dans certains cas pour l'inquiéter et la ralentir. Le terme du décret qui suspendait le pape de ses fonctions tombait au 24 mars 1438. On devait alors procéder à sa déposition. La minorité réussit à empêcher qu'on ne se portât à cette extrémité. On se contenta d'entendre la lecture du réquisitoire des procureurs synodaux, sans prendre aucune conclusion. Cependant, un mois après le 28 avril , dans une congrégation générale, le cardinal d'Arles, malgré les oppositions réitérées de la Castille, de l'Aragon, de Milan et des électeurs de l'empire, malgré la protestation que firent les représentants de ces puissances en se retirant de l'assemblée, parvint à faire adopter qu'on procéderait à l'audition des témoins, sur les accusations formulées contre Eugène (1). Mais si décidés que se montrassent le cardinal et sa faction, la minorité fut encore assez forte pour les obliger, quand le moment fut venu, à reculer devant l'esprit de conciliation qui perçait au dedans comme au dehors de l'assemblée.
En effet, des. négociations étaient ouvertes en Allemagne dans le but de rapprocher les deux puissances. Les électeurs de l'Empire avaient envoyé au pape pour obtenir de lui qu'un troisième lieu fût assigné à la tenue du concile général. Eugène n'avait fait, il est vrai, à cette proposition aucune réponse positive , mais il
(1) August. Patrie, t. XIII, p. 1557 et 1559.
ne l'avait pas repoussée, il avait dit : qu'il attendait les ambassadeurs du nouveau César et de plusieurs autres princes, qu'il se réservait de conférer avec eux du moyen d'arriver à la paix, et promettait d'agir d'après leurs conseils.
Cet incident amena à Baie, de la part des électeurs, une ambassade pour demander une suspension de procédures qui permît de traiter du rétablissement de la
concorde. On nomma une commission dans le but d'examiner cette demande. Les membres les plus considérables opinèrent dans le sens de surseoir à toute procédure pendant trois mois. Tous les autres, le cardinal d'Arles en tête , rejetèrent cet avis et se prononcèrent pour qu'aucune suspension ne vînt interrompre l'enquête commencée. Seulement ils ^'accordèrent avec les premiers sur le point de reculer à trois mois la sentence de déposition (1).
Il se tint sur ce sujet à Nuremberg deux diètes successives , auxquelles assistèrent les ambassadeurs de France, les nonces du concile de Baie et le cardinal Albergati de la part du pape. Nous lisons dans une lettre d'Eugène au duc de Milan, que le légat avait des pleins pouvoirs pour traiter et devait proposer, pour arriver à la paix , des voies si raisonnables qu'on ne pouvait les rejeter, sans témoigner d'un parti pris de vouloir la division (2). Pourtant le seul et unique moyen de réconciliation qu'on mit en avant à Nuremberg , fut de faire accepter aux deux partis un troisième lieu en Al-
(1) August. Patrie, t. XIII, p. 45C0.
(2) Raynald., an. 1439, n» 18.
lemagne , pour y célébrer le concile général. L'empereur et les princes imaginèrent à cet égard diverses combinaisons qui, au rapport d'Jïneas Sylvius, ne contentaient que les médiateurs, et ne purent jamais être reçues des deux partis (1). Mais Augustin Patrice , si ce n'est jEneas Sylvius lui-même, rejeté absolument, sur les défiances du concile à l'endroit d'Eugène IV , la mauvaise issue des conférences. Tantôt on ajoutait aux conditions proposées, tantôt on y retranchait dans le but d'énerver la puissance pontificale ; on alléguait que jamais on ne parviendrait à persuader à Eugène IV d'avouer le pouvoir de l'Eglise, que, du reste, ce qu'il faisait en Italie était la preuve péremptoire, qu'il ne consentirait point à célébrer en Allemagne un concile œcuménique ; et le 4 octobre, au milieu d'une congrégation orageuse, on arrêta que le pape serait cilé pour répondre aux faits avancés contre sa personne (2).
La minorité, qui n'avait pu parer ce coup, eut encore assez d'influence pour empêcher la rupture des négociations, et faire que des plénipotentiaires fussent envoyés à une troisième diète convoquée, pour le mois de mars 1439, à Francfort, diète qui se tint à Mayence à cause de la peste. Cette assemblée surpassa en solennité celles qui l'avaient précédée. Le concile de Bàle y fut brillamment représenté. On n'y vit pourtant aucun nonce du pape , bien que le cardinal Cervantes y assistât et qu'il y eût avec lui plusieurs autres personnages qui avaient figuré à Nuremberg avec un caractère officiel.
(1) Commentarii de gestis Basil, concil., libr. I, p. 4.
(2) August. Patrie, t. XIII, p. 1562 et 1564.
Mais cette troisième tentative de conciliation échoua comme les autres , et , après une longue discussion , on ne put pas même obtenir des nonces de Bâle un sursis aux procédures (1).
A tout bien considérer, ces négociations ainsi prises et reprises ne devaient pas réussir. Si les intentions des princes étaient bonnes, leur position était mauvaise. Le parti de la neutralité qu'ils avaient embrassé déplaisait également au pape et au concile (2). Encore s'ils eussent fidèlement suivi cette voie, mais chacun d'eux en sortait selon son caprice ou ses intérêts. Ainsi, dans l'assemblée de Bourges, on avait fait un choix des décrets du concile, et admis celte compilation au nombre des lois du royaume, sous le titre de pragmatique-sanction. Ce qui était reconnaître implicitement l'autorité du concile (3). A la seconde diète de Nuremberg, on affecta de rendre aux nonces du concile des honneurs extraordinaires, tandis que les légats du pape n'en reçurent que de très -médiocres (4). Enfin, à Mayence, les princes conclurent à admettre,* chacun dans ses États, les décrets du concile (5). De semblables faits étaient peu de nature à exciter la confiance du pape à l'égard de l'impartialité
(1) August. Patrie, p. 1565. — Commentarii, p. 4 et 5.
(2) Ab Eugenio et Basiliensibus reprobata. (August. Patrie., p. 1558).
(3) Traité des droits et libertés de l'Église gallicanc> in-fol., t. 1. Histoire contenant l'origine de la Prag. Sanct., p. 33.
(4) August. Patrie., p. -1562.
(5) Visum est eleetoribus imperii aliisque germanorum principum oratoribus décréta sacri Basili. concilii in sua natione recipere (Comment., p. 5).
de médiateurs qui penchaient si visiblement pour le parti contraire. D'un autre côté, la déférence qu'on avait encore pour le pape offusquait le concile qui aurait voulu une rupture ouverte avec Eugène IV. De là, l'impossibilité de s'entendre. La diète de Mayence acheva de la mettre en évidence, et l'on ne songea plus, à Bàle, qu'à poursuivre jusqu'au bout les procédures commencées.
Le concile néanmoins se trouvait dans un grand embarras. La plupart des membres regardaient sans nul doute Eugène IV comme étant indigne du souverain pontificat; mais l'opinion étant établie que la déposition d'un pape ne pouvait avoir lieu que dans le cas d'hérésie manifeste, la difficulté était de prouver qu'Eugène avait commis ce crime. Sur cette grave question, les théologiens de l'assemblée se partagèrent en trois. Les uns soutenaient qu'Eugène était simplement hérétique, les autres, qu'il était non seulement hérétique, mais encore relaps, ceux-là enfin, qu'il n'était ni l'un ni l'autre. Cette dernière opinion ne comptait, il est vrai, qu'un petit nombre de partisans, mais c'était la portion la plus savante du concile.
Les champions de la seconde établissaient ainsi leur thèse : « C'est une vérité de foi catholique que le concile général, légitimement convoqué, est au-dessus du pape et de tout autre pouvoir, qu'il ne peut être transféré, ni dissous, ni prorogé sans son propre consentement. Donc, quiconque soutient opiniâtrement le contraire est hérétique. Or, Eugène IV s'est efforcé de dissoudre et de transférer le concile assemblé à Bàle, puis, après s'être réfracté, il est retombé dans sa première erreur, en convoquant un conciliabule à Ferrare.
Donc Eugène IV est hérétique et relaps. » Ces conclusions, rigoureusement déduites d'un principe que peu de personnes osaient alors contester, entraînèrent d'abord la grande majorité de l'assemblée (1). Mais elles trouvèrent des adversaires redoutables dans l'évêque de Burgos, aumônier du roi d'Aragon et l'archevêque de Pfclerme. Ce dernier se chargea de les combattre publiquement. Sans nier tout à fait qu'il y eût une vérité de foi dans la proposition : que le pape, élant inférieur au concile général, légitimement convoqué, il ne peut ni le transférer, ni le dissoudre, ni le proroger sans le consentement du concile, il se borna à dire : que cet article n'était point assez clairement établi, comme vérité de foi, pour légitimer les conclusions qu'on en tirait. Puis, retournant avec habilité son argumentation, il s'efforça de prouver que cet article, fût-il de foi, la conduite du pape, si répréhensible qu'on la supposât depuis le début du concile, n'en constituait point la violation ; qu'en conséquence Eugène n'était ni hérétique ni relaps.
Ce discours, plus applaudi qu'approuvé, essuya, de la part du théologien Jean de Ségovie, une réplique dont le fond était : qu'en admettant qu'Eugène n'avait point erré en prononçant la dissolution du concile, il avait erré en maintenant cette dissolution, malgré les avertissements réitérés du concile. Jean de Ségovie déploya de la rudesse dans ses formes oratoires. L'archevêque de Païenne l'interrompit plusieurs fois, et la dispute dégénéra en personnalités. Le lendemain au milieu
(1) Pedibus fere omnes in conclusiones ibant. ( Comment arii ubi supra).
'WlÉ-WB WJgrê;vêque de Lyon,
^t'BliW B ^roà*' ,in docteur (*e
/râi^H B fl;B 'Gâ'-^rcelle et lin abbé
JllïlB'âMîfCStfâM fut plus calme,
t «t*i résumé qui f
nlJLjg^fessait lui-mén
iff"^}^ti^HcS|Elle continua les
^î^^wSwaatljjSattligt^B qui furent profc¥'®ISϧ''^"ftl*5§^ de ''archevêque
13*^.9 jf JlfS'U'É"'13'1 d'établir que
B"^ lf( PaPe est vérita-
!S efforts des com-
isilion. Rien n'est
cBi^S'd'.'Eneas Sylvius,
fit l'Écnture-Sainte,
" is en faveur de la
Ï£#i--§<:r le pouvoir du
-g^sj^ii 'es témoignages
[:s||is silence celui de
■|§tt^ôn le ménage. On
î*;!J!»pmme l'argument
uand il en arrive
en plein soleil et 9i§5mière.
jtkSÎu concile général
: pas fini, il fallait
, „ .Jll^^s^pb'fi salaire déposé par le
^K»©»î^ir^wiS et ses adhérents *'■** *** **■ 2£ ■»■ * : * ■«■ ■*•
BtJPTURE DU PAPE ET DU CONCILE. 235
n'admettaient pas que ce second point fût un corollaire du premier. Ils disaient que le pape, étant le chef mystique du corps de l'Eglise, devait être à l'Eglise ce que la tête est au corps humain. Or, dans le corps humain, quelque malade que soit la tète, on ne la retranche jamais. Cette difficulté embarrassante, les théologiens opposants croyaient la résoudre en disant : que Jésus- Christ seul, non le pape, est le chef de l'Eglise (1). Ils avançaient même que le pape était bien plus le vicaire de l'Eglise que celui de Jésus-Christ (2), et concluaient que si un maître peut à son gré destituer ses vicaires, le concile général avait le même droit à l'égard du pape (3). Ainsi, d'après ces principes, le pape n'était qu'un mandataire, une sorte de président que se donnait l'Eglise, et qu'elle avait la faculté de révoquer quand elle le jugeait à propos. N'était-ce pas là consacrer l'anarchie dans la société des fidèles? Nous avons peine à comprendre comment des hommes éclairés pouvaient se passionner pour cette théorie éversive de l'ordre ecclésiastique. Et pourtant telle était la perturbation des idées, que ceux-là mêmes qui se montraient les partisans du pape n'osaient y voir une erreur, ils se contentaient de dire que le moment n'était pas venu d'en fairç l'application. Au reste, dans la situation où se trouvaient les
(1} Christus est Ecclesiae caput non papa.
(2) Nec dubium est verius dici papam Ecclesiœ vicarium quam Christi.
(3) Nemo dubitat quin Dominus vicarios suos possit ad nuttim suum dcstituere. Ergo et concilium potest. (Commentari, p. 16 et 17).
esprits, on gagnait plus en temporisant qu'en combattant (1).
Cependant, les députations du concile demandaient, à grands cris, qu'on prît un parti sur les propositions, et elles parvinrent à faire ajourner au 23 avril 1439 cet acte décisif. Mais, dans l'intervalle, les partisans du pape appelèrent à eux tous ceux de leur opinion que des raisons tenaient éloignés de l'assemblée. Alors reparut l'archevêque de Palerme : « Je conclus, dit-il, qu'il ne faut pas conclure. La puissance du concile est de notre côté, car je vois dans nos rangs la plus grande partie des prélats. Or, si Ton compte les évêques et les abbés, nul doute que la majorité ne soit pour qu'on diffère la conclusion. Mais le pouvoir synodal ne réside-t-il pas dans les évoques, et se peut-il tolérer que des inférieurs dictent la loi en leur présence? Les inférieurs n'ont jamais eu dans les conciles généraux que voix consultative, et ce qui nous indigne à bon droit, c'est que le contraire se pratique dans cette assemblée. » Ici l'orateur, dominé par l'émotion , s'emporta à dire que le concile n'était qu'un ramassis de copistes (2). Puis, interpellant le cardinal d'Arles, il lui reprocha de vouloir seul, avec trois évêques, faire la loi à tout le concile. Le prolonotaire Pontano appuya le sentiment de l'archevêque de Palerme (3).
Le cardinal d'Arles répondit à tous deux par un dis-
(1) Plus enim suspendendo quam denegando prcstabat impedimenti (Commentarii, libr. I, p. 23).
(2) Colluvicm copistarum. (August. Patrie, p. 1567).
(3) Id., ibidem. — Commentarii, p. 24 et 25.
cours qui ne manquait ni d'esprit ni d'adresse, mais qui était dépourvu de logique, de goût et plein de principes hasardés, défendus par une érudition prétentieuse et fausse. Il commença d'abord par dire : que les propositions ayant élé soumises pendant plusieurs jours à une discussion libre, les députations du concile les ayant approuvées, et tout le monde ayant donné publiquement son opinion, il ne voyait pas pourquoi on différerait de prendre une décision, et pourquoi le sentiment de quelques membres aussi bien que l'intérêt des princes y seraient opposés. II ne voyait pas, non plus, comment en cela les prélats et surtout les évêques étaient méprisés. « Ne sont-ils pas, s'écria-t-il, ne sont-ils pas les premiers qui siègent dans l'assemblée , les premiers qui parlent, les premiers que l'on consulte? Quoi ! le concile a rabaissé le pouvoir des évêques! mais en fut-il jamais un qui l'ait élevé plus haut? Qu'étaient les évêques avant d'entrer ici ? Des ombres et rien de plus. Il ne leur restait que la mitre et la crosse. Eh! bien, nous leur avons rendu la collation des bénéfices, la confirmation des élections, le jugement des causes, en un mot, nous les avons faits évêques. »
Mais était-ce bien de cela qu'il s'agissait et l'orateur ne déplaçait-il pas la question? Le cardinal va mieux au but lorsqu'il décoche un trait piquant : « L'archevêque de Palerme, dit-il, soutient que la plupart des évêques sont de son côté, le petit nombre du nôtre, et qu'à ce titre c'est à lui de conclure et non à la multitude des inférieurs. Mais que l'archevêque se souvienne, s'il a bonne mémoire, que le vote universel n'est pas une nouveauté dans le concile, que ce mode a été adopté dès le
début et qu'on n'y a jamais dérogé. » Puis s'adressant à l'archevêque lui-même : « Cela vous plaisait autrefois? lorsque la foule de ces inférieurs que vous méprisez aujourd'hui était pour vous; et maintenant qu'elle est dans un sens contraire cela ne vous plaît plus. » Cette vive apostrophe était en effet une critique mordante de la conduite du prélat qui avait déjà joué plus d'un rôle dans le concile. L'orateur est tout aussi incisif quand il reproche à certains prélats beaucoup plus de zèle pour plaire aux princes que pour plaire à Dieu, et plus d'ambition pour conserver leurs bénéfices que pour faire triompher la vérité.
Toutefois le cardinal ne demeure pas assez sur ce terrain où ses adversaires n'auraient pu lui renvoyer les traits qu'il leur lançait, et il retombe quand il débite des maximes comme celjes-ci : « Ce n'est point, dans le concile, à la dignité des personnes qu'il faut regarder, mais à la raison ; il n'y arien, en toutes choses, que l'on doive plus considérer que la vérité. Je préfère de beaucoup la vérité d'uu prêtre pauvre au mensonge d'un évêque riche. » Maximes ridicules à force d'être vulgaires et banales. L'orateur entreprend ensuite d'établir que les prêtres ont toujours eu, dans les assemblées générales de l'Eglise, voix définitive; et il en apporte des preuves aussi péremptoires que celles-ci : les Apôtres admirent des prêtres dans le concile de Jérusalem, on en vitàNicée, à Chalcédoine ; l'antiquité ecclésiastique applique parfois indistinctement aux évêques la dénomination de prêtres. Donc les prêtres n'ont pas seulement voix consultative, mais encore voix définitive. Le pouvoir judiciaire contenu dans ces paroles évangéliques : Je vous donnerai les clefs
du royaume des deux, s'adresse aux prêtres aussi bien qu'aux évêques. Donc les prêtres ont le pouvoir de décider dans les conciles. 11 n'est pas aisé de saisir le rapport de ces conclusions avec leurs prémisses. Les raisons tirées des Saints-Pères sont de même force , et pourtant, au ton de confiance qui règne dans ses paroles, on voit que Louis Aleman ne soupçonne pas qu'on puisse mettre en doute l'irréfragabilité de son argumentation : «Eh! quoi, s'écrie-t-il, où serait le concile de Bâle si les seuls évêques, si les seuls cardinaux avaient voix définitive? Où serait l'autorité synodale, la foi catholique, les décrets et la réforme ? Ne voyez-vous pas combien peu d'évêques sont avec nous ? » II fallait effectivement au cardinal une foi bien intrépide en son autorité pour oser produire à l'appui du droit qu'il soutenait ce qui était l'aveu le plus explicite de la nullité du concile.
Revenant après cela aux délais que demandaient les partisans du pape, il cite, pour en montrer l'inopportunité, l'exemple de la fatale temporisation qui fit manquer Rome à Annibal et la fit perdre aux Gaulois Sénonais. On ne s'attendait guère à voir nos Gaulois et le fils d'Amilcar dans une question de presbytérianisme. Mais le cardinal n'en finit pas à si bon marché avec les réminiscences de l'histoire profane, et il cite successivement le dévouement de Curtius, celui de Codrus et de Léonidas, afin de prouver qu'on doit mourir pour l'Eglise. Enfin il conclut qu'il faut prendre un parti sur les propositions (1).
Un véritable tonnerre d'applaudissements accompagna
(i) Commentarii, p. 26 et seq.
ce discours. Cependant tous n'étaient pas convaincus , les Aragonais surtout ; et lorsqu'on donna l'ordre de commencer la lecture des propositions, un orage violent éclata dans l'assemblée. Des cris, des trépignements, un fracas inoui d'altercations couvrirent la voix du lecteur. Au milieu du tumulte, le patriarche d'Aquilée se leva et s'adressant à l'archevêque de Palerme et au protonotaire Ponlano : « Ne croyez pas, s'écria-t-il, que la chose finisse ainsi; vous ne connaissez pas les Allemands. Si l'on procède de la sorte, vous pourriez bien ne pas emporter vos têtes sur vos épaules. »
'A ces paroles , l'archevêque de Palerme , celui de Milan, le protonolaire , s'élancent à la fois de leurs sièges , et s'efforçant de dominer le bruit : « Il n'y a plus de liberté ici, le patriarche nous menace de la mort! » On interpelle les sénateurs de la ville, le protecteur du concile (c'était le comte de Teinstein), on les somme de déclarer si les Pères sont en sûreté, et les esprits ne s'apaisent qu'après la déclaration du patriarche lui-même : " qu'il n'a eu d'autre intention que d'exhorter l'assemblée à la constance et non de menacer qui que ce soit. » Mais la lecture des propositions n'en fut pas entendue avec plus de calme. L'archevêque de Palerme, élevant de nouveau la voix : « Vous dédaignez nos princes, vous méprisez les rois, les princes, les prélats, prenez garde qu'en méprisant ainsi tout le monde, vous ne deveniez à votre tour la fable du monde entier. Vous voulez conclure, mais, je le répète, ce n'est pas à vous; nous formons la majorité des prélats. C'est à nous que ce droit appartient. Au nom des prélats, je conclus à différer la conclusion. »
A cette protestation, il s'éleva de telles clameurs dans rassemblée, qu'on aurait dit que deux armées en venaient aux mains (1). Quand il fut possible de se faire entendre, Nicolas Lami , théologien de l'Université de Paris , interjeta appel , au tribunal du concile, de la conclusion de l'archevêque, et Jean de Ségovie prononça, pour la réfuter, un discours qui se perdit au milieu de l'inattention des auditeurs. L'assemblée était trop émue pour écouter. Les Pères avaient quitté leurs sièges et parcouraient la salle des délibérations. Ceux-ci allaient vers l'archevêque de Palerme, le suppliant de retirer sa conclusion, ceux-là se pressaient autour du cardinal d'Arles et l'exhortaient à la fermeté; d'autres, comme l'évéque de Burgos, cherchaient à concilier les esprits. Mais les vociférations recommençaient, sitôt qu'on reprenait la lecture des propositions. Le parti aragonais semblait vouloir arracher par l'émeute ce qu'il désespérait d'obtenir de l'opinion. Un membre, Laurent Rocella, soupçonna cette ruse, et s'adressant au cardinal d'Arles : « Président, vous dormez. Où est votre esprit? Où est votre habileté ? Vous rêvez, sans doute. » Cette vive interpellation qui n'avait peut-être pour but que d'exciter le cardinal à rappeler l'assemblée à sa dignité, l'illumina comme une inspiration et lui fit trouver un stratagème qui réussit : « Vénérables Pères, s'écria-t-il , il vient de m'arriver de France des lettres dont le contenu est étonnant, et que je vous communiquerai si vous daignez m'accorder une bienveillante attention. » Le silence le plus profond succéda immédiatement au tumulte. « J'ap-
(4) Commentarii, p. 33 et 34.
prends, reprit le cardinal, que des émissaires d'Eugène se sont répandus en France, qu'ils y prêchent la supériorité du pape sur le concile général. Si donc vous n'y apportez un prompt remède, bien des gens seront séduits par cette doctrine. Or, le remède à un tel mal est que le concile se prononce sur les vérités soumises à son examen. Elles sont au nombre de huit, mais les Pères n'ont l'intention de décider aujourd'hui que les trois premières. Ainsi donc, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je conclus que les trois premières propositions sont des vérités de foi. » A ces mots, il leva la séance et se retira. Ses partisans dont ce trait de présence d'esprit assurait le triomphe, poursuivirent leur chef de frénétiques applaudissements, on se pressait sur son passage, on l'embrassait, ceux qui ne pouvaient l'atteindre baisaient les franges de sa robe ; il rentra chez lui plutôt porté que
conduit par une foule ivre de joie. Tous exaltaient sa sagesse et ne pouvaient se lasser d'admirer comment, tout Français qu'il était , il avait pu déjouer la finesse des Italiens. Les membres du parti contraire sortirent de la séance consternés et humiliés comme des vaincus. L'archevêque de Palerme courut se renfermer dans sa maison où il pleura de dépit, et passa une journée entière sans prendre aucune nourriture (1).
Cette conclusion du cardinal d'Arles ne terminait pas tout. Il restait à rédiger le décret et à le publier dans la session. On fixa au 9 mai une congrégation générale pour délibérer sur ce point. Aussitôt des négociations s'établirent pour amener les partis à s'entendre. L'ar-
(1) Commentant, p. 34* et seq.
chevêque de Lyon et l'évêque de Burgos y jouèrent un rôle actif; mais on n'aboutit à rien.
Cependant les ambassadeurs des princes, étant de retour de la diète de Mayence, avaient résolu de s'opposer au décret. L'adresse du cardinal d'Arles sut encore déjouer ce projet. Le jour de la Congrégation générale arrivé, il profita du moment où les ambassadeurs étaient arrêtés dans le chœur de l'église, autour de l'évêque de Lubeck, par une conversation animée, ouvrit brusquement la séance, fit lire le décret et en proclama l'adoption avant que les représentants se fussent aperçus que la délibération était commencée (1). Cette supercherie excita au plus haut degré le mécontentement des ambassadeurs. Les reproches éclatèrent d'abord contre l'évêque de Lubeck, et bien que ce prélat se plaignît lui-même publiquement de cette fraude, on ne l'en accusa pas moins de l'avoir favorisée, en entretenant une conversation intempestive. Mais le plus fort de l'orage tomba sur le cardinal d'Arles. L'archevêque de Tours lui reprocha de décider, d'une manière absolue, les questions avant que les avis eussent été débattus; Févêque de Cuença, de mépriser les prélats; l'archevêque de Palerme, de fouler aux pieds l'autorité du concile , l'archevêque de Milan déploya plus d'indignation encore : « C'est vous, s'écria-t-il, qui êtes l'auteur de cette tromperie, vous qui entretenez autour de votre personne un troupeau d'écrivassiers et de pédants (2), pour fabriquer avec eux des articles de foi; vous qui, comme
(1) Ibidem, p. 37.
(2) Copistarum et pedagôgorum gregem.
Catiliua, êtes le refuge d'un tas d'hommes peners et sans aveu(l). » Ces reproches étaient vrais, mais inutiles. Le cardinal ne s'émouvait pas plus des invectives de ses adversaires, qu'il ne se laissait enivrer par les flatteries de ses partisans. Il savait que les unes et les autres sont le partage de ceux qui jouent un grand rôle, et il dédaignait de s'offenser des premières comme de s'enorgueillir des secondes. Homme vraiment révolutionnaire, il ne s'inquiétait que d'une chose, aller àk son but.
Après ces protestations impuissantes et une discussion qui se prolongea quelques jours encore, souvent troublées par des clameurs ou interrompues par des scènes de désordre, le président fixa la session au 16 mai. Ce devait être la trente- troisième. Tous les partisans du cardinal étaient de bonne heure à leur poste. Les ambassadeurs des princes se montrèrent seulement dans le chœur de l'église. De là, ils députèrent au président l'évêque de Lubeck et celui de Cuença , pour lui dire que si Ton différait de quatre mois la déposition d'Eugène, ils assisteraient à la session. On leur donna une réponse favorable. Les deux prélats revinrent, un instant après, pour demander que Ton ne décidât que la première proposition. Mais on leur répondit que la détermination de définir les trois articles était irrévocable; que les représentants des princes étaient libres de ne point assister à la session ; qu'ils seraient responsables de la discorde. Sur cela les ambassadeurs se retirèrent et la session commença. Aucun des prélats d'Aragon et de Castille n'y parut. De l'Italie on n'y vit que l'évêque de Grosseto.
(4) Desperati et perditi (Comment., p. 98).
En tout il n'y eut que vingt prélats mitres. Mais en revanche les membres du clergé inférieur s'y montrèrent en plus grand nombre que jamais. Pour suppléer à l'absence des évêques, il vint à l'esprit du cardinal la singulière idée de placer sur les sièges vides toutes les reliques des saints qu'on put trouver dans la ville. Et, chose étonnante ! ce qui n'aurait dû que provoquer le ridicule, excita parmi les assistants une telle dévotion que personne ne put contenir ses larmes (1). iEneas Sylvius admire le calme et la décence qui régnèrent dans cette session. II aurait certes été difficile qu'il en fût autrement, puisque tous les membres de l'opposition étaient absents. L'assemblée définit donc à l'unanimité : 1° que le concile général est supérieur au pape ; 2° que le pape ne peut ni dissoudre, ni transférer, ni proroger le concile général légitimement convoqué, à moins que le concile n'y consente ; 3° que ces vérités sont de foi catholique, et que quiconque les contredit avec opiniâtreté doit être regardé comme hérétique (2).
Le parti modéré, grâce à la ténacité du cardinal d'Arles, essuya de la sorte une immense défaite qu'il n'avait même pu retarder un seul moment. Il lui restait pourtant un espoir, celui d'empêcher l'adoption des propositions qui regardaient Eugène IV, el de tenir en suspens la déposition de ce pontife, but suprême du cardinal d'Arles. Il s'était trouvé, il est vrai, une majorité compacte pour trancher la question dogmatique, mais
(1) Quœ res maxime devotionem adauxit in tantum ut... nemo lachrymas continuent (Comment., libr. I, p. 43).
(2) Labbe, t. XII, p. 619.
il semblait permis de penser que lorsqu'on serait en présence de la question personnelle , l'appréhension de susciter un schisme dans l'Église fournirait un moyen de briser cette majorité.
Cet espoir dont se flattaient quelques âmes honnêtes n'était qu'une illusion. Quand une masse d'hommes a misses passions en commun pour faire prévaloir un principe, elle n'est guère disposée à reculer devant les conséquences, surtout lorsqu'elle suit en aveugle un meneur audacieux, comme Louis Aleman, pour qui les mesures les plus extrêmes ne sont que le triomphe de ses idées. D'un autre côté, le parti modéré, alors moins que jamais, ne pouvait se promettre d'exercer une salutaire influence. Ce parti n'était point conséquent avec lui-même. La politique, non la conviction dirigeait ses votes. Ses adversaires le savaient ; ses chefs eux-mêmes en faisaient l'aveu. On racontait qu'après la fameuse séance du 23 avril, l'archevêque de Palerme s'était plaint amèrement de son souverain, parce qu'il l'obligeait à combattre, disait-il, la vérité (1). Dans la dernière congrégation qui avait précédé la trente-troisième session, lorsqu'on avait fait lecture des conclusions et de la forme du décret, l'archevêque de Tours, s'adressant à l'évéque deLubeck, lui avait dit : « Il s'agit d'un article de foi, sortons d'ici, je vous prie , de peur que nous ne soyons, par notre dissentiment, un sujet de scandale pour les autres. » Et l'évéque de Lubeck lui avait répondu : « Restez, restez , mon Père , ces conclusions ne sont-elles pas très-vraies? pourquoi craindriez-vous de vous mon-
(1) Commentarii, p. 37.
trer pour la vérité ? » Quoique prononcées à voix basse, ces paroles avaient été recueillies par un témoin qui les avait répandues (1). A la suite de la trentetroisième session, ces deux prélats déclarèrent publiquement qu'ils adhéraient au décret, parce qu'ils le croyaient l'expression de la vérité, et que, s'ils n'avaient pas assisté à la séance, c'était simplement pour des considérations pacifiques (2) ; ils auraient pu ajouter : et politiques.
Bien d'autres membres de la minorité partageaient la même manière de voir. Ainsi , les partisans du pape comme ses adversaires étaient d'accord sur le principe, ils ne différaient entre eux. que sur l'application. Les premiers, par politique ou par prudence, soutenaient que la situation des choses n'était pas telle qu'on dût en venir à l'extrémité de déposer un pape, que les circonstances prescrivaient des ménagements, que l'état de l'Eglise repoussait un remède violent. Les seconds, bien plus logiques, affirmaient au contraire que, s'il était utile de proclamer le principe, il ne Tétait pas moins d'en tirer les conséquences , qu'on n'aurait jamais une pareille occasion de réprimer l'ambition des pontifes romains, et de leur apprendre à ne pas s'élever audessus de l'Eglise universelle. Les docteurs, les théologiens, les simples ecclésiastiques, ceux-ci par vanité, ceux-là par ignorance, un certain nombre avec bonne foi, applaudissaient à ce langage; ils disaient aux modérés : « Eh! quoi, vous convenez avec nous que la su-
fi) Id., p. 41.
(2) Id., p. 44 et August. Patrie. Labbe, t. XIII, p. 1568.
périorité du concile sur le pape est une vérité de foi, et lorsque nous voulons proclamer cette vérité et en essayer la force, vous y trouvez des inconvénients? Mais une vérité de foi est absolue, elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier, ce qu'elle sera demain. Comment peut-il y avoir de l'inconvénient à la faire triompher? Ou vous parlez autrement que vous ne pensez, ou vous agissez contre votre conscience. Votre sagesse nous paraît suspecte. » Pressés de la sorte, les modérés se défendaient mal. La contradiction, qui existait entre leur conduite et leur opinion personnelle, soulevait les défiances chaque fois qu'ils parlaient de conciliation. Ils en firent un dernier et triste essai.
Au milieu d'une congrégation générale, ils vinrent offrir, au nom des princes, les conditions pacifiques proposées à la dièle de Mayence, c'est-à-dire la suspension des procédures contre Eugène, et l'acceptation d'un troisième lieu pour le concile général. On leur répondit : qu'il n'était ni raisonnable ni utile d'arrêter les procédures; que changer le concile de lieu, c'était le dissoudre ; que les Pères étaient décidés à défendre jusqu'à la mort la vérité orthodoxe; qu'il n'y avait plus de garantie, pour le maintien de l'orthodoxie, s'il était permis à qui que ce soit de violer la foi catholique, et d'exercer la tyrannie sur l'Eglise ; que les princes ne pouvaient se plaindre de la précipitation des procédures contre le pape, lorsqu'elles duraient depuis deux ans ; qu'il n'y avait pas de moyen plus efficace de rendre la paix à l'Eglise que de lui restituer sa liberté opprimée par un seul homme. Le 23 juin, un peu plus d'un mois après l'adoption des trois premières propositions, on proclama
les cinq autres, savoir : Que le pape Eugène ayant contredit les trois vérités définies, en s'efforçant, à plusieurs reprises, malgré les avertissements réitérés des Pères, de dissoudre et de transférer le concile, il devait être considéré comme hérétique. opiniâtre et rebelle (1). Le parti modéré, acculé dans sa dernière position, n'eut plus qu'à se rendre.
Tous les obstacles ayant donc été renversés, rien ne s'opposait plus à la déposition d'Eugène IV. L'on fixa au 25 juin la trente-quatrième session pour l'accomplir. Ce jour-là offrit au monde la répétition de l'attentat commis à Rome , cent onze ans auparavant , sur Jean XXII, par Louis de Bavière et sa séquelle. On vit 300 ecclésiastiques du second ordre , et seulement 39 évêques ou abbés, dont quelques-uns avaient été privés de leur dignité par Eugène , à cause de leurs méfaits , et dont quelques autres étaient ses ennemis personnels (2) , citer le pontife à venir entendre sa sentence , le déclarer déchu du souverain pontificat , comme rebelle à l'Eglise , violateur et contempteur des saints canons, perturbateur de la paix et de l'unité, simoniaque, parjure, schismatique , hérétique, obstiné, indigne de tout titre et honneur; absoudre les fidèles de leur serment à son égard , défendre que personne fi\t assez osé pour reconnaître en lui le vicaire de Jésus-Christ et lui obéir. Séance tenante, on nomma des légats pour aller annoncer officiel-
(1) August. Patrie, t. XIII, p. 1568 et seq.
(2) Turrecremata in responsio ne ad Basileen. ap. natal, Alexand. Hist. eccles., t. VII, p. 544,
lement au monde chrétien la nouvelle de ces actes odieux (1).
La justice céleste sembla se lever pour les venger ; car, la peste, qui ravageait alors certaines parties de l'Europe , vint fondre tout-à-coup avec une fureur inouïe sur la ville de Baie. La mortalité y devint effrayante. On ne voyait que des funérailles ou ce qui les annonce. Chacun pleurait un parent, un ami. Les cimetières manquèrent aux sépultures, et Ton se vit obligé d'y employer des lieux profanes. Partout régnait le deuil et la consternation. Le protonotaire Ponlano succomba des premiers ; il fut suivi par le patriarche d'Aquilée. Le clergé inférieur perdit ses membres les plus distingués, La terreur dispersa le concile. Mais ceux qui avaient fui Baie, pour échapper à la contagion, en emportèrent le germe, et moururent dans les retraites où ils avaient cru mettre leur vie en sûreté. Ainsi l'évêque de Burgos expira en Suisse, l'évêque d'Evora, à Strasbourg, l'abbé de Vézelay, à Spire, l'évêque de Lubeck, entre Vienne et Bude. La pointe invisible du glaive exterminateur poursuivait, dans toutes les directions, ces hommes coupables (2).
Cependant les messagers du concile n'obtenaient pas partout le succès qu'on s'était promis. A Strasbourg, à
(4) Labbe. t. XII, p. 619. — t. XIII, p. 1560 et seq. L'original de la sentence de déposition du pape Eugène IV est à la bibliothèque de l'Oratoire à Rome, sous l'indication K. H. fol. 427. C'est une feuille de parchemin à laquelle est encore suspendu le sceau en plomb du concile.
(2) Commentarii, libr. I, p. 46 et 47.
Worms,, à Spire, à Mayence même, et sous les yeux de la Diète, on arracha de la porte des églises les affiches qui annonçaient la déposition d'Eugène. Lorsque les délégués de Bàle se présentèrent à l'assemblée des princes, pour obtenir leur adhésion aux décrets de la trente-quatrième session, on leur répondit : que l'empereur et beaucoup de princes étant absents, on ne pouvait, dans le moment, prendre aucun parti définitif relativement à une affaire qui intéressait l'empire au plus haut degré ; qu'on allait convoquer une réunion plus nombreuse, pour délibérer sur ce qu'il convenait de faire, puis qu'on en enverrait à Bàle la décision. Les légats firent de vives instances pour qu'au moins, en parlant d'Eugène, on supprimât la qualification de sainteté; on se contenta de leur dire : qu'on ne voulait point entraver la paix de l'Eglise (1).
L'œuvre du concile devait bienmoins encore rencontrer de sympathie en Angleterre et en Bourgogne. Plus que jamais, l'opposition dans laquelle on essayait, à Bâle, d'entraîner la chrétienté contre Eugène inspirait d'horreur à Henri VI. Quant au duc Philippe, il avait déjà par des lettres patentes, prohibé sous les peines les plus graves, dans les terres de sa dominatipn, toute correspondance avec le concile schismatique (2). En France, quoique l'assemblée de Bourges eût rendu un trop solennel hommage à l'autorité du concile, en en choisissant les décrets pour composer le fond de sa législation ecclésiastique, l'opinion s'y prononçait bien plus pour les mesure» favorables au Saint-Siège, que pour les partis
(1) August. Patrie, t. XIII, p. 1573.
(2) Raynald., anno 1439, n™ 27.
violents que le concile cherchait à faire prévaloir ; et les états du Languedoc, réunis pour les intérêts purement civils de la province, venaient de donner tout récemment un grand exemple, en suppliant le roi d'interposer son autorité, pour empêcher le schisme et tout attentat à l'unité ainsi qu'à la dignité du Saint-Siège apostolique (1). De son côté, cédant à de si justes réclamations, Charles VII avait écrit au concile une lettre dans laquelle le monarque se plaignait amèrement du peu de compte qu'on faisait à Bàle des exhortations des cours souveraines, de la précipitation qu'on mettait dans les procédures, de l'ardeur enfin qu'on apportait à diviser, lorsque les princes s'efforçaient de réunir (2). Malheureusement cette lettre n'arriva qu'après la déchéance d'Eugène. r
Mais les protestations les plus énergiques partirent de l'Italie. Là des rancunes politiques ou des intérêts de parti avaient bien pu, à diverses époques, soulever des oppositions au pouvoir temporel de la papauté, on y avait toujours respecté son pouvoir spirituel et divin . On n'y vit donc qu'avec horreur une poignée de prélats, sommés à plusieurs reprises de se dissoudre, répondre aux injonctions du chef de l'Eglise , en le proclamant déchu de sa dignité. Entouré alors de l'élite de l'épiscopat grec et latin , Eugène éleva la voix en père profondément offensé , et par deux bulles qui se succédèrent, à une courte distance, il foudroya tous les décrets de Bâle, depuis le début du concile jusqu'à sa
(1) Raynald., an. 1439, n»8 25.
(2) August. Patrie, Labbe, t. XIII, p. 1570
translation à Ferrare (1). Le ton du pape cette fois était ferme, décidé et sans ménagement. Il rappelait aux auteurs des décrets, le brigandage d'Ephèse, flétrissait ces modernes imitateurs de Dioscore des qualifications d'hérétiques, ds schismatiques, et les dévouait aux châtiments qui punirent autrefois Coré, Dathan et Abiron.
Il faut supposer, ou qu'on ignorait à Baie la défaveur qui accueillait les actes du concile ou qu'on né savait pas en apprécier la portée, car le manifeste pontifical y causa une indéfinissable surprise. Les factieux avaient cru que le pape ne se relèverait pas du coup qu'ils lui avaient lancé, et ils le voyaient se dresser contre eux de toute la hauteur de son autorité (2). Dans le premier moment de trouble, ils eurent recours à l'apologie contre ce qu'ils appelaient : ïmvective du pape, mais bientôt rendus à leur outrecuidance, par l'indomptable cardinal d'Arles, ils condamnèrent à leur tour la sentence du chef de l'Eglise (3).
(4) Raynald., an. 1439, n* 28 et 29.
(2) Hœc magna molestia affecerunt videntes Eugenium queni suis edictis perterritum putabant, tam acriter contra se insurgere. (August. Patrie, t. XIII, p. 4574).
(3)Id., p. 4577.