‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècle (volume 2)Chapitre 29 sur 37 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

SOMMAIRE

Election de Félix V. — Jugement sur cette élection. — Acceptation et couronnement de Félix V. — Consternation de la cour d'Eugène IV. — Assemblée de Bourges relativement à l'élection de l'antipape.— Le roi et le clergé se prononcent contre le schisme.— Diètes deMayence et de Francfort. — Neutralité de l'Allemagne. — Refus d'y admettre les nonces de Félix. — On demande un nouveau concile général. — Refus des Pères de Bàle. — Voyage de l'empereur Frédéric à Bàle. — Situation de la chrétienté pendant le schisme. — Inhabileté de Félix V. — Son infériorité en face du concile de Baie. — Ouverture du concile de Ferrarc. — Premières conférences. — Secondes conférences. — Docteurs latins et grecs choisis pour disputer publiquement. — Marc d'Ephèsc , Gcmistc Pléthon , Isidore de Kiow, Bessarion. — Discussion sur le Filioque. — Le concile transféré à Florence. — Cosimo Médicis. — Reprise du concile. — Les Grecs renoncent à la discussion. — Bessarion et Isidore se rangent du côté des Latins. — Négociations relativement à l'union. — Le patriarche grec se déclare pour la doctrine latine. — Sa mort. — Union solennelle des Grecs et des Latins. — Union des Arméniens, des Ja'cobites. — Eugène IV veut assurer l'effet de ces réunions par une croisade.

— L'Orient répond à l'appel du pape. — Wladislas H, roi de Hongrie.

— Huniady. — Mission du cardinal Césarini en Hongrie. — Une expédition contre les Turcs est résolue, — Neutralité de l'Allemagne. -

Victoires de Wladislas et d'Huniady. — Joie de l'Europe. — Politique d'Amurath pour rompre la ligue chrétienne. — Traité de Szégédin. — Inopportunité de la paix. — Efforts du cardinal Césarini pour rompre le traité de Szégédin. — Il y réussit. — Seconde expédition de Wladislas et d'Huniady contre les Turcs. - Bataille désastreuse de Varna. — Mort de Wladislas, de Césarini. *

Malgré les obstacles qui surgissaient de toutes paris, tout se préparait à Bâle pour donner un concurrent à Eugène IV. D'abord, après la déchéance on avait agité la question de procéder immédiatement à l'élection, mais, une longue discussion ayant éclairé l'assemblée, elle s'était prononcée pour renvoyer le conclave à deux mois (1). L'influence du cardinal d'Arles n'avait pas peu contribué à cette décision. On s'étonna que ce président, qui aimait les mesures promptes et décisives, eût été cette fois pour l'ajournement. Mais le chef de la majorité avait ses vues. Convaincu qu'il fallait, dans les circonstances, pour pontife un homme puissant, et ayant secrètement fait choix du vieux duc de Savoie, il voulait prendre du temps afin d'assurer l'élection de ce candidat. Faute de comprendre ses desseins, on lui en soupçonna de personnels, et quand on vit, dans l'intervalle, accourir au concile un renfort considérable de prélats savoyards, le bruit se répandit que le cardinal avait appelé, à dessein, cette multitude afin de s'en servir dans le conclave (2). Cette opinion nuisit, un instant, à sa considé-

(1) Comnientarii, libr. II, p. 46.

(2) Conquerebatur quod multitudo ex Sabaudia ad novam electionem sua opéra advenisset , quasi eorum suffrages uti vellet ad electionem. (August. Patrie. , p. 1575). — JËneas Sylvius dit

ration et à sa popularité. On le lui fit même sentir, eu choisissant, sans le consulter, trois commissaires qu'où chargea de former le collège des électeurs destinés à entrer au conclave. Le cardinal n'eut pas de peine à deviner ce que signifiait ce triumvirat souverain, on voulait rendre le nombre inutile. Profondément blessé et de ce manque d'égard pour sa dignité et de ces défiances, il se rend aux députations du concile. Là, il proteste de la pureté de ses intentions, en ce qui concernait l'arrivée des prélats savoyards ; se plaint que les Pères eussent remplacé par le mépris la confiance qu'ils lui accordaient auparavant; et se tournant du côté de l'image du Christ crucifié : « Je jure, s'écria-t-il, que je n'ai d'autre désir que de procurer un pape capable de sauver l'Église. » Puis il ajouta : « il nous faut un homme puissant, autrement tout est perdu (1). »

Bien qu'elle ne laissât rien transpirer de ses vues, cette justification du cardinal obtint l'effet qu'il s'en était promis, elle effaça complètement les fâcheuses préventions un instant soulevées contre sa personne. On lui en donna bientôt une preuve à l'occasion du choix des électeurs, en le proclamant électeur, en dehors des suffrages du triumvirat, chef du collège électoral, et en nommant, pour composer ce collège, des hommes tels qu'il les aurait choisis lui-même, car la plupart appartenaient à la do-

que le duc Amé, qui se futurum papam sperabat , episcopos suae ditionis omnes in Basileam corapellit. (p. 92 des Commentaires édités par Catalano.)

(1) August. Patrie., t. XIII, p. 1575. — Commentarii, libr. II, p. 49.

mination du duc de Savoie ou aux provinces circonvoisines(l). Jusque là triste et soucieux, le cardinal prit subitement un visage riant , et manifesta sa joie dans une brillante improvisation. On employa la 37e et la 38e session à dégager l'élection future de tout obstacle comme de tout nuage, et le 30 octobre 1439, les électeurs nommés entrèrent au conclave\ Le premier jour le résultat du scrutin mit sur le tapis dix-sept candidats de différentes nations. Mais le duc de Savoie réunit à lui seul seize suffrages. Le lendemain il en obtint dixneuf. Les deux jours suivants vingt-un. Si Ton en croit Papyre Masson (2), Amé eut un concurrent sérieux dans Jean-Louis d'Orléans, comte d'Angoulême et de Périgord. Mais le parti français était trop faible pour pouvoir soutenir la lutte avec avantage, le duc de Savoie l'emporta, etle 5 novembre, vingt-six bulletins répétèrent son nom. C'était plus des deux tiers des suffrages. Le cardinal d'Arles, ouvrant la fenêtre du conclave, annonça à la foule pleine d'une inquiète impatience, que le duc de Savoie était pape (3). C'était apprendre au monde que le schisme éteint, dix ans auparavant après tant d'efforts,

(1) C'est-à-dire 22 sur 32. Cominentarii, libr. II, p. 50 et 51. Quoi qu'en dise iEneas Sylvius, que le cardinal et le concile ignoraient la pensée de la Commission, ce résultat était trop significatif pour ne pas indiquer que , s'il n'y avait pas chez les délégués dépendance à l'égard du cardinal , ils étaient au moins sous l'influence secrète de ce prélat , comprenaient ses desseins et voulaient y concourir.

(2) In Eugenium IV.

(3) Decretum concïl. Basiliens. ap. Guichenon, Hist. de la roy. maison de Savoie, t. IV, p. 3l4. — Commentarii, libr. II, p. 58-

renaissait de ses cendres ; qu'un doute nouveau plus funeste que le premier était jeté aux peuples; plus funeste, parce qu'il était plus capable de faire illusion aux consciences. Le premier était sorti d'une élection tumultueuse, le second émanait de l'autorité légale et des décisions réfléchies d'une assemblée entourée depuis neuf ans du respect et de la confiance des fidèles.

Il se rencontre ici une de ces questions qui ne sont point des questions historiques proprement dites, qui appartiennent plutôt à la morale, mais qui sont liées aux premières par une relation intime ; une de ces questions si délicates et si difficiles qu'il faut une sagacité, une prudence, un calme d'esprit peu ordinaires pour les aborder; une de ces questions qu'on ne saurait éviter pourtant, parce qu'elles s'offrent à l'historien malgré lui et que le lecteur les adresse à l'historien. Que faut-il penser des auteurs de l'immense scandale que nous racontons ? Ceux qui règlent leurs jugements sur les abstraites et rigoureuses déductions d'un principe théologique, diront hardiment que oui. Mais ceux qui, daps l'histoire des événements, savent faire la part des circonstances, de la tyrannie des opinions régnantes, de l'impérieuse souveraineté des influences,de l'entraînement, ceux-là verront peut-être, chez la majeure partie du moins des Pères de Bàle, autant de bonne foi que d'erreur, et ils les absoudront de ce qu'il y a de plus odieux dans le schisme, s'ils ne les excusent pas d'une insigne témérité. Nous ne ferons aucune difficulté de nous ranger parmi ces

60. — August. Patrie, p. 4579. Ce dernier ne donne à Amé que 22 suffrages. Il faut qu'il y ait uue faute d'impression.

derniers. Quand on entend le grand iEneas Sylvius, devenu Pie II, dire(l) : que le départ de Bàle des cardinaux Césarini, Cervantes, des plus brillantes lumières de l'assemblée, n'avait point ébranlé sa foi au concile, qu'il avait cru, un moment, le pape Eugène légitimement privé du pontificat, et vénéré l'ermite de Ripaille comme le véritable vicaire de Jésus-Christ , il est permis de conclure que les hommes les plus éôlairés peuvent devenir le jouet des plus étranges illusions, et que tout en condamnant leurs erreurs, il faut accorder une large indulgence aux personnes.

Quoique l'élection du duc de Savoie eût rempli les conditions posées par le concile, et que l'assemblée eût tenu sa trente-neuvième session pour la confirmer, elle ne pouvait avoir de valeur que par l'acceptation formelle de l'élu. En conséquence, on nomma, pour aller notifier au prince son élévation au siège pontifical, une députation solennelle * composée de trente-cinq membres et dont le chef était le cardinal d'Arles. Ces nonces trouvèrent Amédansson ermitage de Ripaille. Là, il lui présentèrent le décret* d'élection, et le supplièrent avec instances pour la consolation de l'Eglise et par pitié pour elle, dans l'affliction où elle se trouvait, de daigner donner son consentement.

(1) Quanquani Julianus de Àngelis, et Joann. S. Pétri cardinales quîbus pluriraura credebamus ad Eugenium defccissent, noluimus tamen credere... Perseverandum putavimus. Mansimus igitur Basileœ quoad Eugenio, ut credidimus, justo judicio deposito Amedeus suffectus est , quem non ut idolum, quod erat , sed tanquam verum Ghristi vicarium venerati sumus. (Bulla retractationum.)

Ce message parut jeter le prince dans une profonde perplexité qui se trahit d'abord par des plaintes. Vinrent ensuite les difficultés Pouvait-il bien accepter un fardeau aussi pesant que celui du pontificat, lorsque l'amour de la solitude et le goût de la contemplation lui avaient fait renoncer au soin de ses propres États ? Ses épaules seraient-elles assez fortes pour le soutenir ? Puis, il fit une objection d'un ordre moins relevé : « Vous avez, dit -il, ôté, par vos décrets, les annates aux papes. De quoi voulez-vous que le pape vive? Pensez- vous que j'aille dépenser mon bien et ruiner mes enfants à cause de vous ? » Les députés répondirent à la première difficulté en alléguant avec insistance la détresse de l'Eglise que le prince ne pouvait délaisser, lorsqu'elle jetait les yeux sur lui pour la sauver. Quant à la seconde, ils la résolurent en promettant d'allouer au pape le cinquième denier prélevé, la première année, sur les revenus de tous les bénéfices grands et petits (1).

Ces réponses ne firent pas laire les irrésolutions du duc. Il avait quelque intérêt à les prolonger afin de paraître accorder, à la vivacité des instances, une adhésion que son ambition avait déjà secrètement donnée, et il eut recours à ses conseillers qui s'empressèrent de lui persuader qu'il ne devait éprouver aucun scrupule de prêter ses épaules au joug brillant qu'on venait lui imposer. Il fit encore quelque chicane sur la forme du serment qu'on devait exiger de lui ; manifesta des exigences puériles, comme celles de garder son nom, sa barbe, et demanda

(i) iEneœ Sylv. a Piccolom . de reb. Basil, gestis Comment., p. 95.

du temps pour réfléchir. Mais on n'eut pas de peine à faire justice de'ces minuties , et comme on en savait autant que hii sur ses intention, on lui refusa tout délai. Alors, mettant fin aux objections, mais non à la comédie, il fléchit les genoux, et avec des larmes feintes, il déclara qu'il consentait à son élection et voulait être appelé Félix V. On le dépouilla aussitôt du froc et du capuchon d'ermite, pour le revêtir des habits pontificaux. Le cardinal d'Arles lui mit au doigt l'anneau du pêcheur, et toute l'assistance l'adora comme le véritable pontife romain (1).

Le lendemain il se rendit à Thonon, où il commença à agir en chef suprême de l'Eglise. Il se donna une cour en créant quatre cardinaux et envoya à tous les princes chrétiens une encyclique, dans laquelle il osa affirmer qu'il n'avait accepté le souverain pontificat que pour subvenir à l'Eglise et ne pas résister à l'Esprit- Saint (2). Félix resta six mois à Thonon; il en partit, vers le milieu de juin 1440, passa par Lausanne, Soleure, et arriva à Bâle le 24. Le concile avait tout préparé pour qu'il trouvât une réception digne du chef suprême de l'Eglise. Félix fit son entrée dans la ville , accompagné du plus brillant cortège de barons, de chevaliers, d'ecclésiastiques qu'on eût jamais vu, et au milieu d'un immense concours de peuple auquel on jetait l'or , à pleines mains. L'antipape montait une ha-

(1) Procès-verbal du cardinal d'Arles ap. Guichenon, Hist. de la royale maison de Savoie, t. IV, p. 318. — August. Patrie. , t. XIII, p. 1581.

(2) August. Patrie, p. 4582.

quenée blanche, richement caparaçonnée de velours rousge, il avait la mitre en (été, et quatre notables soutenaient au-dessus de lui un dais d'or battu. Les rues de la ville étaient tapissées et parées (1). Le concile et son idole semblaient vouloir déguiser, sous cette pompe inu sitée, le scandale qu'ils donnaient au monde.

Le couronnement de Félix , qui eut lieu un mois après cette entrée triomphale, devint l'occasion d'une fête plus magnifique encore. On y prodigua le luxe des ornements, la somptuosité des festins, les largesses à la foule. iEneas Sylvius porte à cinquante mille le nombre des spectateurs qui se pressaient,. dans les nies et sur les places publiques de la petite cité de Bâle, pour voir la cérémonie. Mais comme les choses les plus sérieuses ont parfois leur côté plaisant, le spirituel et malin historien a noté que les chantres ilu pape firent entendre une cacophonie si discordante que les assistants en riaient aux larmes, et que la multitude des curieux but tout le vin qui se trouvait dans la ville (2).

L'élection du duc de Savoie porta la consternation dans la cour d'Eugène IV. Tant que les schismatiques de Bàle étaient restés livrés à eux-mêmes , ils avaient paru aisément méprisables. Mais il ne pouvait plus en être ainsi dès l'instant qu'ils avaient, sous le nom et les insignes séduisants de la papauté, un chef riche et puis-

(1) La manière comment le pape Félix fut reçu en la ville de Bâle, ap. Guiehenon , ubi supra, t. IV, p. 319. — Commentarii Pii papœ II, libr. VII, p. 182.

(2) Epist. iEneœ Sylv. de coronat. Felicis, p. 61 et seq. — August. Patrie., p. 1585.

sant, renommé par sa sagesse, son expérience, lié par le sang ou l'amitié à toutes les têtes couronnées de l'Europe; et le pape et les cardinaux se montraient saisis d'une égale terreur, en voyant commencer une scission dont il était presque impossible de pressentir le terme et les conséquences. Césarini rassura tout le monde. Long-' temps mêlé aux affaires du concile de Bâle , comme président, il savait mieux que personne ce que le crédit de l'assemblée , les intérêts de la politique et la valeur personnelle d'Ame pouvaient prêter de puissance à Félix V et à ses partisans , et il parla ainsi : « Saint Père, trois choses paraissent rendre l'antipape redoutable ; ses liaisons avec les princes, son habileté et ses richesses. Eh! bien, tranquillisez-vous, rien de tout cela n'est dangereux pour vous. D'abord, est-il probable que les rois soient disposés à vénérer un pontife qui a tout à coup échangé l'épée contre la houlette du pasteur ? ne jugeront-ils pas , au* contraire , indigne des fonctions paisibles du sacerdoce, un homme souillé du sang qu'il répandit autrefois sur les champs de bataille? On parle d'affection et de parenté, les princes ne connaissent que l'intérêt. Et quels amis, quels parents ont de l'obligation au duc de Savoie ? Pour ce qui est de son habileté ; nous avons cru un instant Amé habile , parce qu'il a régné heureusement pendant un grand nombre d'années ; mais qu'on réfléchisse un peu et il deviendra clair que la fortune de ce prince tenait moins à son habileté qu'aux embarras de ses voisins. Les querelles des Italiens entre eux, les grandes luttes de la France et de l'Angleterre, ont permis à la Savoie de jouir d'une longue* et profonde paix. Nous faisons gra-

tuitement honneur à l'homme de ce qui n'est que le fait des circonstances. Et ses richesses ! nous ne devons en craindre ni la quantité ni l'emploi : la quantité, parce qu'elle est inférieure à la renommée, l'usage, parce que ceux qui ont l'habitude d'accumuler , ne savent point dépenser à propos. Rien n'est plus heureux que d'avoir un rival estimé opulent. On peut être assuré que le besoin ou la cupidité lui attirera beaucoup de solliciteurs et que la déception lui fera beaucoup d'ennemis (1). »

Ce grand cardinal ne se trompait pas. Ni le crédit du concile, ni la haute parenté du duc de Savoie , ni son habileté proverbiale, ni son opulence, n'attirèrent à son obédience les potentats de la chrétienté. La Bourgogne, l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal, l'Italie, le repoussèrent avec horreur. La France protesta d'abord. Les ambassadeurs de Charles VII déclarèrent au concile : que le roi très - chrétien était tout disposé à écouter l'Église s' exprimant par l'organe de ses légitimes représentants ; mais que bien des personnes graves doutaient, avec raison, que la déposition d'Eugène et l'élection de Félix V, eussent été accomplies par l'Eglise légitimement représentée; qu'en conséquence, le roi était résolu de persévérer dans l'obéissance d'Eugène IV, jusqu'à ce qu'il eût été éclairé, soit par un concile général nouveau, soit par une assemblée de l'Eglise gallicane (2).

(\) Coramentarii Pii papae II, libr. Vil , p. 182. Le même discours est aussi dans les Commentaires édités par Catalano, p. 97, mais avec une forme différente.

(2) ExMs. Victor., ap. Spond. Annales, anno 1439, nU848.

Effectivement Charles VII convoqua à Bourges, vers la fin d'août, une seconde assemblée des prélats de son royaume, pour avoir leur avis, sur les démêlés du concile de Bâle avec Eugène. On y vit les nonces d'Eugène et les envoyés du concile et de son pape. Les docteurs Jean de Ségovie et Thomas de Corcelle, représentaient Bâle; le célèbre théologien, Jean de Turrecremata, était le chef de la nonciature d'Eugène. Nous regrettons de voir ici la papauté venir plaider sa cause devant une de ces puissances terrestres dont elle était naguère l'arbitre souverain. On se crut obligé alors de descendre à de tels débats, pour ne pas laisser le schisme envahir les rois, et contenir par leur influence, dans la soumission à l'Eglise, le clergé et les peuples. Mais1 il y avait en cela un tacite aveu de faiblesse , dont les gouvernements surent bien se prévaloir, pour s'affranchir d'un reste de dépendance et prendre une attitude fière et hautaine. Nous aurions mieux aimé que , dans cette circonstance , Jean de Turrecremata , au lieu d'argumenter, comme il le fit, avec un incontestable talent contre les docteurs de Félix V, eût simplement lu la bulle, dans laquelle Eugène IV condamnait, avec une énergique indignation, en vertu de son autorité apostolique , l'antipape e! ses schismatiques adhérents (1).

Ce fut Thomas de Corcelle qui porta la parole au nom de Félix. Il disserta longuement sur la prééminence du concile général, et s'efforça de prouver que les Pères de Bâle avaient eu de légitimes raisons pour déposer Eugène

(1) Cette bulle est dans Raynald., ann. 1439, nU835.

et le remplacer (1). Il ne parvint pas toutefois à persuader au roi et à rassemblée d'admettre, comme justes et saints, les décrets de Bàle et de voir en Félix V le véritable vicaire de Jésus-Christ. Après une délibération de quelques jours, on répondit aux députés de Bàle : qu'on voulait persister dans l'obéissance du pape Eugène, et lui demander de convoquer, au plus tôt, en France, un troisième concile général pour mettre fin au schisme; qu'en attendant, on priait l'assemblée de Bàle et lé seigneur de Savoie, de laisser là les censures et les anathèmes pour s'appliquer à rétablir la paix (2).

Dans une ordonnance datée du 2 septembre 1440, Charles VII notifia à la France cette résolution de son clergé et de son conseil, en ajoutant, qu'il voulait que son intention fût annoncée à tous ses sujets, répondant : « Que nul ne soit sy hardy de dogmatizer ou de prêcher contre sa dite intention ; et que à lettre de quelconque que ce soit, intitulée de quelconque soy-disant avoir droit au papat ne d'autres quelconques sous tiltre de conseil de Basle, ne soit obey en ses royaumes voulans que les usans ou publians avecques leurs lettres soient preins et punis selon que le cas le requiert (3). »

Ni la décision de l'assemblée de Bourges, ni l'édit royal ne constituaient un triomphe complet pour Eu-

(1) Le discours de Thomas de Corcelle se trouve dans le 3e tome des Libertés de l'Eglise gallicane, aux preuves, part. II, p. 49.

(2) August. Patrie, Labbe, t. XIII, p. 1586.

(3) Littera Caroli VII, ap. Martene Thesaurum anecdot., t. II, p. 1749.

gène IV, mais ils étaient une immense défaite pour le concile de Bâle et son pape qui avaient compté emporter l'adhésion de la France. L'Allemagne ne leur fut pas plus favorable. L'empereur Albert, qui avait succédé à Siçisraond, venait de mourir à son tour et les électeurs se réunirent, au mois de février 1440, à Francfort, pour lui donner un successeur qui fut le duc d'Autriche, Frédéric. Les députés de Bâle y accoururent pour mettre à profit l'occasion, et engager les princes à répudier la neutralité qu'avait embrassée le défunt empereur. Les électeurs se montrèrent inébranlables et déclarèrent au nom de l'élu et des princes : qu'ils ne s'écarteraient point de la ligne de conduite précédemment adoptée, mais qu'ils feraient leurs efforts pour amener une pacification (1).

Ce mécompte ne fut pas le seul. Frédéric avait indiqué à Mayence, une diète pour le commeucement de l'année 1441. La réunion devait être solennelle. On invita le roi de France à y envoyer des représentants. Jean Carvajal, Nicolas deCusa et Jacques deFerrare, y vinrent en qualité de nonces du pape Eugène. Le concile de Bàle et Félix y députèrent une brillante légation. Jean de Ségovie, qui avait reçu le chapeau des mains de l'antipape et portait le titre de Saint Calixte, était déjà à Mayence avantl'arrivée des princes ; il prétendait exercer les fonctions de légat àLatere, il en avait revêtu les insignes, et se disposait à se faire précéder de la croix dans la cathédrale. Mais là, le prévôt de l'église, en l'absence

(1) August. Patrie, p. 15S2. — Struvii Burkardi corpus hist, german. , t. I, p. 841.

de P-archevêque, l'arrêta, et les autres prélats, se joignant au prévôt, le supplièrent de ne pas aller plus loin, parce que l'archevêque professait la neutralité comme les princes, et que tous étaient résolus à ne rien faire qui pût blesser le parti d'Eugène. L'arrivée des princes ne donna pas de grandes espérances à Jean de Ségovie. Il s'aperçut bientôt que les sympathies n'étaient point pour Félix. On ne consentit à lui accorder audience qu'en qualité de nonce du concile, à la condition qu'il se présenterait sans les insignes du cardinalat, et il écrivit aussitôt à Bàle pour demander un renfort de députés choisis parmis les personnages illustres. On envoya le cardinal d'Arles avec Jean de Frisingue, autre cardinal de la facture de Félix. Ceux-ci ne furent pas plus heureux. La diète, il est vrai, accueillit Louis Aleman, comme cardinal, mais elle ne voulut jamais reconnaître son titre de légat à Latere. Les envoyés de Bàle refusèrent de se soumettre à ces conditions, les princes insistèrent. Les contestations durèrent plusieurs jours. Les magistrats y mirent fin, en menaçant la^députation de lui retirer les sauf-conduits. Forcés de se résigner, les nonces parurent dans l'assemblée, le cardinal d'Arles en tête, comme de simples représentants du concile de Bàle.

On entendit successivement les orateurs des deux partis, en commençant par ceux de Bàle. Louis Aleman, Thomas de Corcelle, Jean Carvajal et Nicolas de Cusa firent tour à tour briller leur éloquence. Mais on écouta avec une faveur plus marquée les défenseurs d'Eugène, et l'on refusa même une seconde audience aux députés de Bâle. La diète ne prit toutefois, pour terminer le schisme, d'autre conclusion que celle d'assembler un

troisième concile général. L'empereur fixa au mois de novembre une nouvelle diète à Francfort, et y assista en personne. On y répéta, pour et contre le concile de Bàle, pour et contre Eugène IV, les même arguments qu'on avait fait déjà valoir à Mayence, et l'on y prit la même conclusion d'assembler ou à Ratisbonne, ou à Trêves, ou à Metz, ou à Augsbourg, ou à Constance, ou à Trente, un troisième concile général. Eugène fut reconnu pour légitime pontife, et l'on décida de ne traiter avec Félix que par intermédiaire, pour ne pas être exposé à lui rendre des honneurs qu'on pût interpréter dans le sens d'une reconnaissance de son titre (1).

On envoya immédiatement à Bàle des ambassadeurs pour proposer ce moyen d'union. L'empereur lui-même s'y rendit, afin d'accélérer par sa présence les délibérations du concile. Les organes de la diète firent valoir que le recours à un troisième concile général était, dans l'état de perplexité où se trouvaient les esprits, le moyen le plus efficace pour fermer la bouche aux récalcitrants, que les consciences troublées ne parviendraient à se calmer que par l'arbitrage d'une autorité dont l'infaillibilité serait incontestable. Cette proposition, que le concile et son pape connaissaient déjà par le rapport de leurs nonces, les attéra. Leurs espérances étaient brisées. Evidemment l'Allemagne n'avait pas confiance en eux ; elle mettait en doute la légitimité de leurs actes et in* voquait une autre lumière que la leur pour s'éclairer.

(1) August. Patrie, p. 1590-1600. — Gerhard de Roo, hist. Austriac, libr. Y, p. 187.

270 HISTOlfcE DE LA PAPAUTÉ, LIT. V.

Une autorité est irrévocablement perdue lorsqu'elle est discutée. On le sentait vivement à Bâle, aussi aurait-on voulu trouver un moyen de repousser la fatale proposition de la diète. Les théologiens disputèrent longtemps et avec chaleur sur ce point devant Félix, devant les Pères, et Ton conclut à un refus. Ce fut dans cette occasion que Thomas Hasselbach, un des députés impériaux et un des théologiens les plus renommés de l'Allemagne, s'écria : « Eh! bien, je vois maintenant que les Pères de Bàle ne sont point dirigés par le Saint-Esprit, puisqu'ils rejettent un moyen si raisonnable de pacification » (1). Bien d'autres pensèrent comme lui. Mais ce moyen, réputé alors si raisonnable, n'aurait pas été seulement la mort du concile de Bâle et de son pape, il aurait aussi été celle d'Eugène et peut-être la ruine de toute autorité dans l'Eglise s'il eût été possible de le réaliser. On doutait du concile de Bâle, on doutait du concile de Florence, qui pouvait assurer qu'on ne douterait pas de celui qu'on voulait réunir? Et le cas échéant, dans quel chaos l'Eglise n'aurait-elle pas été précipitée? ce moyen était doncimpratiquable.

Cependant l'assemblée et son chef ne s'étaient arrêtés à aucun parti définitif. Lorsque Frédéric arriva près de Bâle, une députation des Pères vint le prier d'honorer la ville de sa présence. Mais il refusa et dit, qu'on pouvait s'entendre avec ses ambassadeurs. Le concile se plaignit amèrement de ce qu'on traitait avec Eugène comme on eût fait avec un vrai pontife romain, tandis qu'on refusait de reconnaître Félix ; que ce n'était pas

(1) Pii II Bulla retract.

là maintenir la balance de la neutralité. Pour toute réponse, Frédéric fit dire par son chancelier, qu'il ne pouvait rien changer aux conclusions de la diète. Toutes ces doléances n'avançaient point les choses, et la visite de l'empereur à Baie était au prix d'une réponse favorable à la proposition de la diète. Les députa tions se résignèrent donc à la nécessité , et par un décret où l'éloge du monarque et des princes se mêlait à de stériles protestations en faveur de l'œcuménicité du concile de Bàle, l'assemblée déclara qu'elle consentait à se transporter dans une autre ville d'Allemagne, au gré de Tempereur, moyennant que le prince assisterait au concile, et procurerait aux Pères toutes les garanties nécessaires (1). Malgré l'immense concession qu'il exprimait, ce décret ne répondait point encore aux intentions de la diète qui coulait non une continuation du concile de Bâle, mais un concile nouveau et indépendant de tout autre concile. Toutefois Frédéric ne crut pas devoir pousser ses résistances plus loin, et consentit à venir à Bàle où il fit son entrée entouré de toutes lés pompes religieuses. Il confessa l'œcuménicité de l'assemblée, mais aucune considération ne put l'engager à condamner Eugène IV, pour reconnaître son rival, et il se contenta d'exhorter à la paix. Il visita pourtant Félix, mais simplement comme prince, sur le soir, sans pompe ; il ne lui rendit aucun honneur et ne se servit dans l'entretien qu'il eut avec lui d'aucune des qualifications qu'on a coutume d'accorder au chef de l'Eglise (2).

(1) Ampl. Collect., t. VIII, p. 959.

(2) August. Patrie, t. XIII, p. 1603 et seq. — JEneas Sylvius

272 HISTOttE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Y.

L'opinion abandonnait visiblement le concile de Bâle, et le parti de Félix à peine formé était déjà en décadence. L'obédience de l' anti-pape ne s'étendit jamais au-delà de la Suisse, de la Savoie, du Piémont, de la Bavière, de la Pologne. Elle compta quelques illustres universités. comme celles de Paris, de Vienne, d'Erfurl, de Cologne et de Cracovie, que flattait l'idée de la supériorité du concile sur le pape. Hors de là, tout ce qui n'embrassa pas la neutralité suivit invariablement l'obédience d'Eugène (1). Gésarini connaissait bien Félix quand il soutenait que ce pontife ne ferait aucun sacrifice d'argent. X'exduc , en effet , dans sa nouvelle position , usait avec parcimonie des riches trésors qu'une administration de quarante ans lui avait permis d'accumuler, et ne savait nullement s'en servir pour se créer des partisans. Il rejeta une demande de 3,000 francs que lui fit le roi Charles VII, et ce refus, au dire d'un historien contemporain bien informé , ne fut pas étranger au parti que prit ce monarque de rester fidèle à Eugène IV (2).

Visconti, qui mettait les intérêts de sa politique avant tout, lui fit proposer de se ranger sous son obédience, à la condition, pour Félix, de payer par mois une somme de 13,000 florins pour l'entretien de 4,000 hommes d'armes, et d'avancer l'argent des premiers mois, soit

in Europa, c. xlii. — Idem , Commentariis à Catalano editis, p. 102.

(1) August. Patrie. , p. 1587 et 1588. — Pii II Commentai, libr. VII, p. 181 et in Europa, c. xlii.

(2) Pii II Comment., libr. VII , p. 183.

pour le garantir, lui Yisconti, du daSger auquel allait l'exposer son adhésion au parti du schisme, soit pour l'aider à conquérir les provinces de l'Eglise romaine; car il promettait de rendre Félix maître de la ville de Bô* logne. Le secrétaire de Niccolo Piccinino, général de farinée milanaise, était là réclamant, au nom de son maître, le montant des dépenses déjà faites. On rédigea plusieurs projets de traité, des ambassades et des lettres furent échangées ; les cardinaux et les amis de Félix le pressaient d'accepter les conditions proposées, pante qu'avec le duc de Milan on aurait bientôt le roi de Naples et une notable portion de l'Italie. Félix hésita longtemps , et quand il céda enfin, ce fut pour promettre au duc de Milan, à titre de subside, 50,000 florins, trois semaines après qu'il aurait reconnu son obédience et consigné Bologne, puis 50,000 autres pris sur les revenus de cette ville et des cités environnantes, et payables en différents termes. Evidemment un|homme aussi fin que Visconti ne pouvait se contenter de promesses si vagues et qui sentaient à ce point la défiance. Ses ambassadeurs ne parurent plus à Bàle (I).

Félix manquait absolument de libéralité. Quand on lui demandait de l'argent, il avait l'habitude de répondre : « J'ai des enfants, je ne veux pas les réduire à la pauvreté (2). » Du reste, Félix ne cherchait nullement à re*lever sa dignité par la noblesse du caractère. Il semblait

(4) August. Patrie, p. 1595.

(2) Solebat Amedeus dicere, cum aurum al) eo peteretur, pulcherrimara sibi sobolem esse, nolle se filios inopes relinquere (Pii II, Commentai, libr. VII, p. 483.)

t. iv. 48

s'étudier à faire les volontés d'une assemblée qui comptait à peine deux évêques pour cent ecclésiastiques du second ordre : il se résignait à n'apposer son nom dans les actes qu'après celui du concile ; souffrait que l'auditeur de la chambre exerçât devant lui une juridiction indépendante de son autorité. Ce fonctionnaire poussa un jour l'insolence jusqu'à rejeter et rayer du registre une lettre apostolique qui chargeait le cardinal d'Arles de .présider en l'absence du pape, prétendant qu'elle u'était point d'un style convenable, et Félix dévora cet affront sans se plaindre. On lui refusa de s'approprier, dans la province de Savoie, les réserves, bien que ce fût un privilège des pontifes romains, et il no réclama point. Comme le souverain pontificat ne fournissait presque aucun revenu, que la provision du cinquième et du dixième denier sur les bénéfices était mal payée, il était sans cesse obligé de mendier des subsides auprès de l'assemblée, qui lui faisait acheter, par d'odieuses discussions, les mesquines faveurs qu'elle accordait. Félix supportait tout avec patience. En général, dans toutes les occasions où son autorité se trouvait en contact avec celle de l'assemblée, il ne montrait qu'une humble condescendance , se hâtant de s'effacer lui-même, pour ne pas froisser sa fière et ombrageuse protectrice. Son rôle, au concile, était si petit, qu'on le consultait à peine dans les délibérations les plus importantes. On agita même la question de nommer quatre présidents, et si l'on ne donna pas suite à ce projet, ce fut moins à cause de l'opposition qu'y firent Félix et le cardinal d'Arles, qu'à cause de la difficulté où l'on se vit de trouver, pour l'Italie et l'Espagne, deux présidents qui ne fussent pas

sujets du roi d'Aragon (1). C'est ainsi que les dignités s'avilissent et que les caractères se dégradent quand ils ne sont plus à leurs places. {Pièces justificatives n° 2.)

Heureusement, l'Eglise, affligée par un tel scandale, pouvait reposer ses yeux sur le magnifique spectacle qu'offraient alors l'Orient et l'Occident rassemblés autour d'Eugène IV pour s'unir. Nous avons vu le concile de Ferrare commencer le 8 janvier 1438. Trois jour&àprès, il comptait cinquante-six prélats mitres. Au bout de deux mois, lorsque les Grecs arrivèrent, l'assemblée offrit l'imposante réunion de cent soixante Pères, non compris les représentants de l'église orientale(â). Jamais, dans ses plus beaux jours, le concile de Bâle n'avait présenté un pareil nombre de prélats. La Grèce avait envoyé tout ce qu'elle possédait de plus distingué dans les sciences et dans les lettres. De son côté, Eugène avait appelé tous les hommes qui honoraient alors l'Italie par leurs lumières (3). Albergati, Giuliano Césarini brillaient en tête des Latins. Il faut y joindre Ambrogio Traversari. Ce docte camaldule, après l'accomplissement de ta mis-

(1) Àugust. Patrie, p. 4583-1606.

(2) Labbe, t. XIII, p. 890 et 905. — La Vie d'Eugène IV, ap. Murât., t. III, part. II, p. 870, dit : Fuerunt centum et trigenta mitrœ numeratœ. Page 871 , il est dit qu'à Florenee : Fuerc centum vigeiiti mitrae. Le Proemium in coneilii Basiliensis historiam, par le card. Capranica, dans Catalan o, p. 233., dit, que : Fuerunt in illo concilio aliquando usque ad centum praelati ve circa, computatis eardinalibus XI munero. Ce qui prouverait que le nombre des Pères fut très-variable.

(3) Vespasiano in Gommentario délia vita di papa Niccolo V, ap. Murât., t. XXV, p. 272.

sion qui l'avait conduit à Bâle, puis de là en Allemagne; auprès de l'empereur Sigismond, était venu se renfermer dans sa chère solitude de Fontbonne, pour y vaquer aux paisibles exercices de la piété et de l'étude. Il s'y applaudissait d'avoir retrouvé le calme et il s'y croyait en sûreté contre la tyrannie des affaires extérieures, quand les ordres du souverain pontife vinrent l'arracher de nouveau à son recueillement et le transporter à Ferfare (1).

Les solennités de la première session furent suivies d'un long repos. Soit que les Grecs redoutassent d'engager les débats, soit que les Latins voulussent attendre l'arrivée des prélats qui siégeaient à Bâle, il n'y eut point de réunion publique jusqu'au mois d'octobre et l'assemblée tomba dans une inaction que Ton ne savait comment expliquer, et contre laquelle le pape réclamait en vain (2). On utilisa pourtant ce repos en tenant des conférences privées dont la procession du Saint-Esprit, le purgatoire, la vision béatifique, la suprématie du pontife romain, la matière de l'Eucharistie, devaient être l'objet. Pour soutenir la discussion, on nomma de part et d'autre, seize théologiens. Les actes latins ne désignent point les noms des docteurs occidentaux qui eurent l'honneur de disputer avec les orientaux ; les actes grecs disent simplement qu'il y avait deux cardinaux, deux archevêques, deux évoques, deux abbés, deux religieux, deux notaires (3). Ambrogio Traversari, par son habi-

(4) Epist., libr. IV, ep. XIV et libr. X, ep. IX.

(2) Syropule, section VI., c. v. — Labbe, XIII, p. 909.

(3) Labbe, t. XIII, p. 26. Nous avons deux actes authentiques

leté dans l'une et l'autre langue, servait d'interprète aux deux partis (1).

D'abord on employa beaucoup de temps à s'accorder sur la question de savoir quels points on aborderait. Les Grecs refusaient obstinément de traiter ce qui concernait la procession du Saint-Esprit. Enfin ils consentirent à discuter l'article du purgatoire et celui de la béatitude céleste. Les Latins ayant exposé sur ces deux points la doctrine de l'Eglise romaine, les Grecs répliquèrent que la croyance des Latins différait peu de la leur, et promirent de donner leur réponse par écrit. On crut un moment qu'on allait s'entendre, mais la réponse écrite , des Grecs ne fut pas satisfaisante. Ils admettaient bien, entre le ciel et l'enfer, un lieu mitoyen de souffrance, où les âmes, non entièrement purifiées du péché, descendent temporairement pour achever leur expiation, et où elles ressentent la salutaire efficacité des prières et des sacrifices de l'Eglise militante, mais ils excluaient ♦de ce lieu la peine du feu qu'ils réservaient exclusivement pour l'enfer el pour le temps où les âmes damnées seront réunies aux corps par la résurrection. Ils ajoutaient que les démons sont comme revêtus de chair, afin de devenir par là sensibles à l'action du feu éternel. On ne put s'accorder sur ce point. Ils admirent toutefois,

différents du concile de Florence : les actes latins rédigés par André de Sainte-Croix, et les actes grecs anonymes dans Labbe. Mais nous ayons trouyé dans la Bibliothèque Magliabecchi de Florence 2 vol. in-41 imprimés par Etienne Poulin, sans date ni nom de lieu, renfermant les actes édités par Labbe, avec le nom d'un Joseph Grœco évêque de Methone,. dans la préface. (1) Epist. Ambro. Travers., libr. XIII, ep. xxxiv.

après une longue controverse, que les âmes des justes entrent, immédiatement après la mort, en possession de la perfection du bonheur céleste, et que leurs corps, après la résurrection, participeront à cette plénitude. Tel fut le résultat de ces conférences qui, dégénérant en altercation, se terminèrent à cette unique conclusion (1). Le concile entrant alors en activité, on nomma de part et d'autres six docteurs pour discuter, en présence des Pères rassemblés, les matières convenues. Les docteurs latins furent le cardinal Césarini, André, archevêque de Rhodes, Louis, évêque de Forli, Pierre Perquiere, Jean de Turrecremata et Jean de Montenero (2). De ces six docteurs, Césarini était sans contredit le plus illustre. Un historien grec le désigne comme le plus éminent des théologiens latins (3). La valeur des trois suivants ne nous est connue que par le fait du choix qu'on fit d'eux en cette occasion. Quant à Turrecremata et à Montenero (4), ils passaient pour d'habiles controversistes, et ils avaient déjà fait avec éclat leurs preuves dans le concile de Bàle, où ils s'étaient montrés le boulevard de l'autorité pontificale (5). Nous ne voyons

(1) Acta graeca, ap. Labbe, t, XIII, p. 26 et seq.

(2) Ambrosii Travers., epist. , libr. I, ep. XV et lib. III, ep. XLIV, et acta latina, ap. Labbe, t. XIII, p. 918.

(3) Michel Ducas, hist. c. xxxi.

(4) Voir ce qu'en dit Tiraboschi, t. VI, libr. II, p. 284.

(8) Le card. Capranica eut aussi l'honneur de défendre la cause latine ; mais comme son nom ne figure point parmi les six champions cités, il faut supposer qu'il devait simplement, ainsi que Thomas de Sarzane et quelques autres, suppléer aux absents. (Voir Catalano, Vita et scripta Dominici Gapran., card., p. 71).

point, dans cette deuxième phase de la controverse, Ambrogk) Traversari prêter aux argumentateurs les secours de sa science hellénique. Notre docte camaldule était alors absent du concile, à cause de sa santé, et la charge d'interprète fut dévolue à Niccolo Sagundino de Negrepont, philologue qui avait accompagné l'empereur grec en Italie, et qui, non moins habile que le camaldule, rendait avec une fidélité et une promptitude merveilleuse, ce qui était dit dans l'un et l'autre idiome. Toutefois, Àmbrogio, de retour à rassemblée, suppléa souvent à Sagundino (1). Au surplus, Traversari n'était pas seulement un écho précieux qui répétait à l'assemblée les arguments qui se heurtaient dans la discussion, il prenait encore à la controverse une part active, soit par sa science théologique, soit par les lumières que lui fournissaient ses connaissances exégétiques. On peut juger de sa valeur comme dialecticien par ces mots d'une lettre que lui écrivait le cardinal Césarini sur l'ordre d'Eugène IV : « Cher Père, sitôt mon message reçu,

hâtez- vous de vous mettre en route Je vous supplie

et pour votre honneur et pour votre devoir de venir sans retard, parce que votre présence est ici souverainement nécessaire, et je crains fort que Jes affaires ne souffrent beaucoup d'une plus longue absence de votre part (2). » Les Grecs choisirent aussi, de leur côté, six docteurs

(1) Magnum, chron. Belgicum ap. Pistorium rer. Germqrv script., édit. de Ratisbonne, t. III, p. 406. — Àpostolo Zeno, Dîssertazioni Vossiane, 1. 1, p. 333. — Mehus vita Ambrosii camald., p. 432.— -Vespasiano, Commentar. délia vita di papa Niccolo V, p. 272.

(2) Epist., libr. XXIV, ep. Césarini ad Ambros., p. 975.

parmi lesquels se faisaient distinguer Marc, archevêque d'Ephèse, Isidore, métropolitain de Kiow en Russie, Bessarion, archevêque de Nicée et le philosophe Gémiste Pléthon (l).Marc d'Ephèse était un prélat d'une grande érudition (2). Orateur disert, dialecticien habile et retors, formé à cette école théologique qui, chez les Grgcs, s'exerçait depuis des siècles, sur les matières les plus subtiles de la métaphysique ; sophistique comme tous les esprits faux; défendant la doctrine orientale comme un avocat sou* tient une cause ; disputant pour ne pas avoir tort, ne cédant à aucun argument, ne rougissant d'aucune mauvaise raison ; attaché aux erreurs de l'Eglise grecqu i comme au palladium de son pays, et quand l'Islamisme achevait d'envahir l'Orient, repoussant la doctrine latine comme le seul péril qu'il eût à craindre; il y avait dans Marc d'Ephèse un mélange bizarre d'orgueil et de mauvaise foi, de fanatisme et de haine qui en faisait, au quinzième siècle, le représentant parfait dé ce génie fatal qui avait, six cents ans auparavant, provoqué la séparation des deux églises.

Isidore avait vu le jour à Thessalonique. D'abord moine de Saint-Basile, il était devenu abbé de Saint- Démétrius à Constantinople, d'où son mérite l'avait élevé sur le siège métropolitain de Kiow (3). Théologien non moins savant, orateur aussi éloquent que Marc d'Ephèse; il lui était bien supérieur par la religion, le bon sens et le caractère.

(1) Labbe, p. 35 et 919. — Syropule, sect. VI, c. xiil

(2) Michel Ducas, Hist. byzant. c. xxxi.

(3) Ciacconius, t. IV, p. 903.

Georges Gémiste Pléthon jouissait d'une immense réputation comme philosophe, ou le connaissait moins comme théologien. Né à Lacédétnone vers le milieu du siècle précédent, il était resté dans cette ville de province, n'ambitionant pas un théâtre plus éclatant, et recherchant la science plutôt que la gloire. Celle-ci pourtant était venue à lui. Pléthon avait été le maître d'une foule de disciples célèbres qui s'étaient chargés de porter son nom au loin. Il survivait presque à tous, et touchait à sa quatre-vingt-dixième année; mais il conservait, à cette extrémité de la vieillesse, la verdeur du jeune âge et toute la force de son esprit. 11 s'était voué de préférence à l'étude de la philosophie platonicienne, presque inconnue jusque là aux savants italiens, chez lesquels Aristote régnait en souverain. L'ambition de Gémiste était de détrôner le chef des Péripatéticiens et de le remplacer par l'élève de Socrate. Il traitait de paradoxe l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait concilier les deux sages; se moquait d* Aristote, de ses admirateurs, de ses disciples, et parvint à allumer entre les savants une guerre acharnée (1).

Malgré son incontestable supériorité comme dialecticien, nous ne voyons pas que Gémiste Pléthon ait lutté personnellement dans les discussions publiques qui s'engagèrent. Son grand âge, sa qualité de laïque s'y opposèrent, sans doute, mais il avait une grande autorité dans le conseil privé, et on le consultait surtout dans les circonstances difficiles. Du reste , Gémiste Pléthon

(1) Tiraboschi, libr. II, p. 349. — Ginguené, flist. Jittér, de l'Italie, lre partie, c. xvm et xx.

s'était montré partisan peu chaud de la tenue d'un concile général ; une union solide avec les Latins lui semblait tout aussi impossible qu'une conciliation entre les chefs des deux écoles philosophiques, il était attaché de cœur aux dogmes grecs et les professa jusqu'à la fin de sa vie (1).

Mais le plus intéressant des doctes champions fournis par l'Orient était l'archevêque de Nicée. Né à Trébizonde en 1495, il y passâtes premières années de sa vie. Il vint ensuite à Constantinople , suivit les leçons de Georges Chrysoconeis, celles des savants les plus renommés de l'époque, et embrassa l'ordre de saint Basile. Il avait déjà obtenu de grands succès dans la poésie et l'éloquence, lorsqu'il conçut le goût d'études plus sérieuses. Il se rendit en Morée pour y entendre Géniiste Pléthon, qui l'initia à la doctrine platonicienne. Son admiration et son amour pour cet habile maître n'avaient pas de bornes ; il le regardait comme son père, et ce fut à la recommandation de son enthousiaste disciple que Gémiste dut l'honneur d'être choisi au npmbre des défenseurs de la foi grecque (2). Aux connaissances les plus étendues et les plus Variées, Bessarion joignait un sens droit, des idées élevées, un caractère plein de noblesse et de franchise, des manières attrayantes. Avec de telles qualités, Bessarion était peu fait pour les luttes prolongées. Aussi, après une seule séance où il dé-

(1) Syropule, sect. VII, c. vin et x ; scct.'VHI, c. vu et sect. IX,

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