‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècle (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · C. XXXII · texte numérisé non relu

C. XXXII

(6) Bonfini, libr. IV, loc. citato.

(7) Mémoires de Jacques du Clerq, livre III, c. xi, et ceux de Philippe de Commines, livre VI, année 1483.

(8) Bonfini, loc. cit.— Thwrocz, Chron. Hungarorum,c. xxx. t. i. ' 20

Dès ce moment on ne l'appela plus que du nom de son manoir, et la postérité a répété le nom d'Huniady. Il ne tarda pas à devenir waivode de Transylvanie, et à montrer qu'il était digne des faveurs de son souverain. Les chrétiens ne savaient plus que fuir devant les Turcs, Huniady rallie leurs milices timides, leur rend le courage, les entraine sur ses pas, par l'irrésistible autorité de l'exemple, et leur apprend que les Ottomans ne sont pas invincibles (t). Amurath s'étonne qu'un seul homme ose défier sa puissance, et envoie contre lui ses meilleurs soldats ; mais trois fois ces phalanges d'élite viennent se briser contre l'épée du chevalier valaque (2). La terreur avait passé du côté des Turcs. Lorsque monté sur son cheval de bataille, Huniady parcourait le front des lignes hongroises, et de son geste martial ordonnait l'attaquedes infidèles, aux éclairs de son regard, à sa fière attitude, les guerriers chrétiens ne doutaient plus de la victoire, et se précipitaient sur leurs ennemis sans regarder le nombre. Les Turcs qu'il accablait de désastres, prenaient la fuite en entendant prononcer son nom (3) j ils ne l'appelaient que le brigand Jariko (4). L'un de leurs

(i) T6\(xy\ rs sy^p^cyxro oi xouYovreç ouro T8<5*£, xxt épyot àieeSeiwvvro èç ths Tapnaç oifya Xoyu. — (Chalcondyle, de reb Turicicis, loc. cit., — Bonifiai , loc. cit. — Jtaeas Sylvius inEuropà, c. i, p. 390. — Thwrocz, Chon. Hungar., c xxxvi et seq.

(2) Thwrocz, c. xxxvm. — Bonfini, decad. III, libr. IV et V.

(3) Huniades cujus vel solo nomine victos saepius Turcas audivimus. (Mari nu s Barletius , De vita et gestis Scanderbegi, libr. I, p. 8.)

(4) Lain Janko.

plus célèbres historiens ne )e désigne que par l'épithète de maudit (1) ; et les mères imposaient silence à leurs enfants indociles en les menaçant du redoutable Hongrois (2). Mais pendant que les infidèles ne prononçaient qu'avec horreur le nom d'Huniady, les chrétiens le bénissaient dans leurs prières, raccompagnaient de leurs actions de grâce, et après chaque expédition heureuse, le proclamaient, avec enthousiasme, le bouclier de la foi et le sauveur de la patrie (3).

C'était Huniady qui avait amené la nation hongroise à se ranger, après la mort de l'empereur Albert, sous le sceptre des Jagellons (4). Son but, en alliant les destinées de la Hongrie à celles de la Pologne, avait été^d'établir une puissante base, pour une vaste confédération qui réunirait les aggrégations éparses de la race slave, et opposerait ainsi un boulevard invincible aux envahissements de la Turquie. Mais un grand obstacle s'opposait d'abord à la réalisation de ce plan. Wladislas n'avait pas été unanimement accepté pour roi, et la nation divisée était près de la guerre civile. Ce fut donc une bonne fortune pour Huniady que la prédication d'une croisade. Par là il pouvait espérer d'imposer plus facilement silence aux animosités ; la grande voix de la religion appelant tout le monde à repousser un danger commun, chacun devrait sentir le besoin de se réunir. Le cardinal Césarini venait d'arriver en Hongrie, avec le titre de légat, pour y or-

(1) Coggia Effendi, Bibliothèque des Croisades, t. III, p. 417.

(2) JSneas Sylvius in Europa, p. 397,

(3) Bonfini, rer. H*ingar., decad. III, libr. V, p. 459.

(4) Philippus Callimachus, de rébus Wladislai, libr. II.

ganiser la guerre sainte. Ce grand politique eut bien vite jugé de la situation des choses, et il travailla à faire servir, au triomphe de la chrétienté tout entière, les vues qu'Huniady bornait à la sécurité et à l'indépendance d'une seule nation. Ces deux esprits supérieurs ne tardèrent pas à se comprendre, et ils n'eurent bientôt plus qu'une seule pensée et un même but.

Avant tout , il s'agissait de calmer les dissensions qu'avait fait naître l'élection de Wladislas. Césarini se mit à l'œuvre. D'heureuses circonstances, vinrent en aide à son génie conciliateur , et au bout de peu de temps, tout se rallia autour du roi de Pologne, digne, par l'élévation de son caractère et son courage, quoiqu'il eût à peine dix-huit ans, de la confiance de deux grandes nations (1).

La diète hongroise était réunie. Le moment parut favorable au légat pour tourner l'attention du roi et des barons vers la croisade. De nouveaux et récents exploits d'Huniady venaient de porter au comble la gloire du héros. La Hongrie retentissait d'acclamations triomphales. L'ardeur guerrière déjà vive avait été encore doublée, par l'insolence d'une ambassade turque, qui était venue offrir à la Hongrie victorieuse la paix au prix de Belgrade et d'un tribut (2).

(1) Dlugossi hist. Polon., libr. XII, p. 768 et seq. — Philipp. Callimach. de reb. Wladislai, libr. II, p. 93 et seq.

(2) Thwrocz, part. IV, c. xxxi, xxxn et xxxix. — Philipp. Callimach. de reb. Wladislai. libr, II, p. 95 et seq. — Bonfini, decad. III, libr. V, p. 463 et seq. — Dlugossi hist. Polon., libr. XII, p. 774. — £neœ Sylv.. epist. LXXXI.

'cueillies. Un

Bon fini,

porta de sa mission qu'une simple trêve par laquelle l'Autriche s'engageait à ne point attaquer la Hongrie pendant deux ans (V).

On se consola de la neutralité de l'Allemagne, à la vue des nombreux contingents d'infanterie et de cavalerie qu'envoyèrent la Pologne et la Valachie, de celui qu'amena le Kràle de Servie , d'une foule de croisés qui vinrent les grossir, et toutes ces forces entrèrent en campagne, au printemps de l'année 1443, sous le commandement deWladislaset d'Huniady. Le succès dépassa bientôt les espérances. Deux grandes victoires, la première à Nissa, la seconde au défilé de Slatitza, mirent entre les mains des alliés Triadizza , une partie de la Bulgarie et leur ouvrirent les portes d' Andrinople (2 ).

L'hiver les empêcha de pousser jusque là leur fortune. Mais de beaux résultats étaient obtenus. Wladislas, revenu en triomphe à Bude, y reçut les félicitations de l'Europe entière. Le roi de France, celui d'Angleterre, celui d'Aragon , celui de Castille , l'Empereur grec, la république de Venise, celle de Gênes, celle de Florence, le duc de Bourgogne, le seigneur de Milan, envoyèrent des ambassades spéciales (3). Eugène IV joignit de beaux présents à ses lettres. Tous encourageaient Wladislas à ne pas s'arrêter dans le chemin de la vic-

(1) iEneœ Sylvii epist. LXXXI. — Cromer, de reï). Polon., libr. XXI, p. 323. — Callim. loc. cit.

(2) Callimaque, p. 102. — Marinus Barletius, libr. I, p. 8. — Ducas, c. xxxn. — Voir Hanimer, Hist. de l'empire ottoman, libr. X. — Dlugossi, libr. XII, p. 776. — Bonfini, decad. III. libr. V.

(3) Dlugossi, Hist. Polon., libr. XII, p. 781.

toire , mais à assurer ses premières conquêtes par une seconde et puissante expédition. Le pape, les Vénitiens, les Génois, le duc de Bourgogne , annonçaient qu'une escadre formidable , composée de leurs vaisseaux réunis s'apprêtait, sous la direction du cardinal Francesco Gondelmero , à seconder cette expédition (1). La confiance était tellement rendue au cœur des princes qu'ils proclamaient bien haut, que, Wladislas et Huniady vivants, la chrétienté n'avait rien à craindre des Osmanlis (2).

Le roi de Hongrie et ses guerriers, exaltés par ces excitations, ne songent plus qu'à poursuivre vigoureusement la guerre*. On fait appel aux chevaliers teutoniquës; on écrit à Jean Paléologue pour lui demander sa coopération. La nouvelle que la Pologne était agitée par des dissensions intestines , l'attention que* Wladislas se vit obligé d'y donner , ralentirent à peine ses préparatifs. La Hongrie tout entière était en mouvement.

Amurath observait d'Andrinople ce second orage qui se formait de l'autre côté du Danube, et s'apprêtait à le conjurer. Aussi habile politique que redoutable guerrier, ce monarque savait que tous les chefs de la ligue chrétienne n'étaient pas également désintéressés , que Georges Brankowitz, par exemple, n'avait que des vues

(1) Dlugossi, ubi supra. — Callim., libr. III, p. 113.

(2) Christianorum principum animi, qui Turcarum successu consternati fuerant, usque adeo erecti sunt, ut régnante Wladislao viventeque Corvino , feritatem dira gentis non amplius expaverint (Bonn* ni, decad. III, libr. VI, p. 480).

personnelles. Comme la réintégration de ce prince dans ses Etats était un des motifs de l'armement hongrois , le sultan pensa, qu'en satisfaisant Georges Brankowitz, il pourrait le séparer de la confédération d'abord, puis amener par son influence les autres alliés à des dispositions pacifiques , et il envoya à ce prince un agent secret, chargé de lui proposer la liberté de ses enfants, la restitution de ses domaines avec une augmentation de puissance, à la condition pour lui Brankowitz, de négocier, entre sa hautesse et le roi, un accord honorable.

Ces ouvertures séduisirent le kràle , et il en donna aussitôt avis à Huniady . L'adroit Brankowitz, déguisant, dans les avances du sultan, ce qui lui était personnel, fit observer au héros, que les Turcs s'avouaient vaincus 9 puisqu'ils demandaient la paix; que la .Hongrie venait d'acquérir de grands avantages qu'il importait d'assurer ; que sans doute, dans la campagne qui allait s'ouvrir, les belles chances étaient pour les chrétiens, mais que les Turcs disposaient d'immenses ressources, et que la fortune des batailles a des retours inopinés. Le caractère politique, chez Huniady, n'était point au niveau du génie militaire. Incapable, du reste, de vues étroites , il n'aperçut point l'égoïsme caché qui faisait parler Brankowitz, et ce héros, pour la première fois, reculant devant la guerre, crut devoir donner à son souverain des conseils pacifiques, Wladislas céda à l'autorité d'Huniady, d'autant plus volontiers que les troubles de ses Etats héréditaires prenaient un caractère alarmant, et réclamaient son attention et sa présence (1).

(1) Dlugossi, libr. XII, p. 787.

Le roi de Hongrie et les plénipotentiaires d'Amurath s'abouchèrent à Szégédin. Là, après quelques discussions, on convint que les Turcs resteraient maîtres de la Bulgarie, que la Servie serait restituée à Brankowitz , la liberté rendue à ses enfants , les prisonniers faits de part et d'autre échangés. A ce prix, une paix de dix ans fut conclue et jurée, par le roi, sur l'Eucharistie , par les Turcs, sur le livre du Prophète (1).

Rien ne pouvait être plus impolitique et plus funeste que cette paix. Dans le fait, elle ne servait que les intérêts du seul Brankowitz, la Hongrie y perdait tout le fruit de ses victoires- Elle permettait aux Turcs de respirer, de réorganiser leurs forces, d'éteindre les mouvements de rébellion que l'espoir de l'indépendance* avait excités ; elle paralysait l'élan des chrétiens, dispersait leurs forces, rendait inutiles et les préparatifs de Jean Paléologue, et l'armement naval du pape et des puissances maritimes de l'Italie. Ces conséquences ne pouvaient longtemps échapper à la perspicacité des hommes sensés. Huniady, qui les entrevit, refusa de signer le traité (2). Le cardinal Césarini, qui4 avait fait de vains efforts pour l'empêcher, en écouta les articles dans un

(1) Callim., libr. III, 118-421. — Bonfini, decad. III, libr. VI, p. 481 et seq. — Thwrocz, Chron. Hung., part. IV, c. xli. — Dlugossi, libr. XII, p. 788 et 789. — Cromer de reb. Polon., libr. XXI, p. 324 et seq. — Naucleri Chronic. générât. , LXIX, p. 1068. — Chalcondyle , libr. VI, p. 130. — Ducas,

c. XXXII.

(2) O $è laynos 8H A/ecom (Ducas, c. xxxn.)

morne silence, se disposant à protester à la première occasion favorable (1).

Elle ne tarda pas à s'offrir. Les premières conditions du traité de Szégédin étaient à peine exécutées, que l'on reçut du cardinal Gondelmero la nouvelle que l'escadre pontificale, forte de soixante et dix voiles, occupait THellespont, fermant ainsi le retour en Europe aux armées turques, employées à soumettre le prince de Caramanie. Cette dépêche fut immédiatement suivie d'une lettre du prince de Caramanie lui-même. Caraman Ogliy apprenait au roi de Hongrie que le sultan Âmurath avait abdiqué l'empire, qu'un jeune enfant l'avait remplacé, faible plante qu'il était facile de déraciner; et il l'exhortait à profiter d'une occasion qui ne se retrouverait plus. (2).

À ces deux messages vint s'en joindre un troisième, de la part de l'empereur grec. Jean Paléologue ne connaissait encore de la paix de Szégédin que les préliminaires dont la rumeur publique lui avait apporté la nouvelle. Cette rumeur, disait-il, avait troublé les préparatifs qu'il faisait pour prendre part à la prochaine campagne. Il avait peine à croire que le vainqueur d' Amurath s'abaissât à traiter avec son vaincu, qu'il renonçât ainsi au fruit de ses glorieux succès, consentit à abandonner ses alliés après les avoir poussés à la guerre, à tromper l'espérance du peuple chrétien, et il demandait des

(1) Callim., libr. III, p. 121. — Bonfini, decad. III, libr. VI, p. 482: ■— Dlugossi, libr. XII, p. 788.

(2) Coggia Effendi, p. 118. — Démétrius Gantimir, Hist. de l'empire ottoman, t. 1, p. 256.

explications positives, dont il avait besoin, ajoutait-il, pour prendre des mesures contre le danger auquel son aveugle confiance avait pu l'exposer (1).

La lecture de ce message jeta la perplexité dans le conseil de Wladislas. Le cardinal saisit ce moment, et prenant la parole avec le talent de manier les esprits qui le distinguait, il s'efforça de montrer au roi et aux barons que le traité de Szégédin était nul: 1° parce qu'il avait été conclu sans l'autorisation du pape ; 2° parce que les Turcs n'avaient pas l'intention de Paccomplir ; 3° parce que il était un acte de perfidie envers les princes chrétiens (2). Les artifices oratoires dont Césarini enveloppa son argumentation en déguisaient à peine le sophisme, mais il parlait à des hommes ardents, passionnés, qui regrettaient ce qui s'était fait à Szégédin, son discours produisit un effet prodigieux, et de toute part on y répondit par un cri de guerre.

Ainsi, après avoir commis la faute de conclure un traité de paix intempestif, on en commit une autre bien plus grave en le rompant sans motif, sans prétexte , même au risque de déshonorer le nom chrétien par une félonie pareille à celle qu'on reprochait aux musulmans. Mais l'entraînement devint irrésistible. Un serment redoutable liait Wladislas aux conventions de Szégédin, Césarini se chargea de l'en délier, et le roi de Hongrie en proféra sur le champ un autre, par lequel il s'engageait à déclarer la guerre aux infidèles. Les barons imitèrent

(1) La lettre de Jean Paléologue est rapportée in extenso dans Dlugossi, libr. XII, p. 790.

(2) Callim., libr. III,; p. 130.

l'exemple du roi (1). Puis on se hâta d'écrire au cardinal Gondelmero, à Jean Paléologue et aux autres princes, auxquels la renommée avait déjà appris la nouvelle de la paix, que cette paix n'existait plus, et que les opérations militaires allaient recommencer (2).

Deux mois seulement furent consacrés aux préparatifs de la campagne. On se hâtait ainsi pour mettre à profit la sécurité des Ottomans. Wladislas partit de Szégédin au commencement d'octobre. L'armée qui le suivait était bien moins nombreuse que celle de l'année précédente (3), car beaucoup de croisés avaient regagné leurs foyers, mais les mêmes chefs commandaient. Wladislas, bien qu'agité d'inquiétudes diverses, se montrait plein d'ardeur, et tous étaient excités à la confiance par les éloquentes exhortations du légat. Le Danube fut franchi à Orsowa, et l'on se porta vivement sur Widin, négligeant l'attaque des places fortes pour ne pas s'affaiblir. Le but des chefs était de marcher droit à l'Hellespont pour tendre la main à l'escadre du cardinal Gondelmero. Conformément à ces vues, Wladislas, de Widin, côtoya le Danube jusqu'à Nicopolis, puis tournant la pointe de

(1) Dlugossi donne le texte avec la date de ce serment, il fut proféré le 4 août 4444 à Szégédin même, p. 794. ^~

(2) Callim., libr. III, p. 429.

(3) Hammer dit que toute l'armée hongroise ne comptait pas plus de 10,000 hommes. Hist. de l'empire ottoman, livre XL Nous avons de la peine à croire à un si petit nombre. Dlugossi, libr. XII, p. 800, lui donne 45,000 chevaux. Mais Cantimir, t. I, p. 257, exagère quand il parle de la nombreuse armée des Hongrois, et Coggia Effendi bien plus encore quand il porte cette armée à 80,000 hommes, p. 449.

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l'Hœmus qui s'infléchit vers la mer Noire, il se dirigea sur Varna, où il arriva le 9 novembre.

On reçut, chemin faisant, sur les dangers d'une telle expédition, des avis dont on fit peu de cas. Tous se rassuraient sur les secours de Jean Paléologue et des autres alliés, sur la résistance du prince de Garamanie, l'éloignement des forces ottomanes, la vigilance de la flotte pontificale, enfin sur leur bravoure. Mais la face des choses ne tarda pas à changer tristement. Pendant qu'à Varna, Wladislas s'applaudissait peut-être d'avoir atteint son but, tout à coup arrive une dépêche du cardinal Gondelmero annonçant qu'Amurath n'était plus en Asie, et qu'il traversait en toute hâte laRoumélie, pour secourir ses provinces envahies. En effet, le sultan, à la nouvelle de la rupture du traité de Szégédin, avait ressaisi le sceptre; puis ramassant quarante mille hommes d'élite, il avait franchi avec eux le Bosphore, presque sous les yeux de l'empereur grec, et poursuivi sa marche vers le Danube (1). La rapidité des Turcs avait été telle, quo le courrier du cardinal Gondelmero les avait à peine devancés, et que le soir même de l'arrivée de Wladislas à Varna, ils asseyaient leur camp en face de l'armée chrétienne.

Dans le trouble que provoqua cet événement inattendu, les opinions se partagèrent. Les uns voulaient qu'on tentât la fortune de la guerre, les autres conseillaient la retraite. Mais il n'était plus temps d'éviter l'ennemi. La bataille s'engagea au milieu de ce trouble et

(1) Callim., libr. III, p. 132. — Bonfiai, decad. III, libr. VI, p. 485. - Dlugossi, libr. XIII, p. 799.

318 HISTOIRE DE LÀ PAPAUTÉ, LiV. Y.

de cette indécision. Les Hongrois n'y combattirent ni avec ensemble ni avec confiance ; ils la perdirent. Les historiens contemporains ont fait des récits pathétiques de cette gigantesque lutte dont l'héroïsme pour les Hongrois ne racheta pas la malheureuse issue. La bataille de Varna compte au nombre des plus funestes désastres éprouvés par les armes chrétiennes. On peut dire que le jour où elle se donna, les murailles de Constantinople s'écroulèrent, que le sceptre de Constantin fut brisé, et que la Turquie devint, sans conteste, !a grande puissance (1). Wladislas y périt dans une charge désespérée. Prince en qui les vertus héroïques avaient devancé l'âge, ses qualités éminentes faisaient présager un règne glorieux. 11 fut un instant l'orgueil des chrétiens et l'effroi des musulmans. Mais il passa comme ces météores qui illuminent le ciel de splendeurs éblouissantes et s'évanouissent aussitôt après dans l'espace. Un grand nombre d'autres chefs perdirent aussi la vie. Le plus illustre de tous fut le cardinal Césarini. On ignore toutefois comment finit ce grand homme. Nous ne saurions lui refuser ce titre, quoiqu'il ait"" été la cause d'une catastrophe irréparable. Il y avait chez lui tant de talents, une si belle âme, de si nobles idées, un cœur si haut, si généreux, un si ardent amour pour l'Eglise ! Sa renommée

(1) Leodrisi Cribelli de expcd. Pii papae in Turcos, Murât., t. XXIII, p. 44 et seq. — Callim., libr. III, p. 130 usque ad calcem. — Bonfini, decad. III, libr. VI, p. 485, et seq. — Dlugossi, libr. XII, p. 801 et seq. — jEneas Sylvius in Europe, c. v. — Thwrocz, Chronic, Hungar., part. IV, c. xliï — Coggia Effendi, p. 450 et seq.

était immense. Lorsque le pouvoir pontifical chancelait en Allemagne, Césarini l'avait remplacé par son influence (1). Les événements auxquels il s'était trouvé mêlé, deux grands conciles dirigés par ses lumières, de nombreuses légations accomplies avec gloire, prêtaient à son caractère une autorité sans bornes, et l'on ne résistait point à son éloquence. Depuis le célèbre Albornoz, aucun prince de l'Eglise n'avait répandu un plus vif éclat sur la pourpre romaine. Tous les historiens contemporains ont payé à sa mémoire un juste tribut de louanges, et les critiques passionnées qui se sont acharnées depuis sur son nom, ne lui ont pointjfait perdre son auréole.

Longtemps après la défaite de Varna, les peuples, qu'avait fascinés le prestige de Wladislas et du cardinal Césarini, ne pouvaient ajouter foi à leur mort. Ils les croyaient disparus pour un temps, et espéraient les voir revenir un jour, pour effacer la honte des chrétiens. Les esprits vulgaires repoussaient, à l'égard de tels hommes, l'idée d'un trépas prématuré, et, dans leur naïve admiration pour ces grands courages, ils leur attribuaient une sorte d'immortalité (2).

(4) Fuerat nanique in Alaraania plusquam papa. Ces paroles sont tirées d'un journal contemporain ms. cité par l'abbé Mehus dans sa Vita Ambr. Traversari, p. 428*

(2) Diu post mors Wladislai et Juliani incredita fuerat, quidam namque ut invictse virtutis illos siebant , sic immortales esse rebantur. (JSneœ Sylv. epist. LXXX1. — Dlugossi, libr. XIII, t. II, p. 1.)

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