‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècle (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

SOMMAIRE

Lutte de René d'Anjou et d'Alphonse V dans le royaume de Naples. — Francesco Sforza embrasse le parti de René. — Visconti vient au secours d'Alphonse en arrêtant Sforza. — Eugène IV, poussé par Visconti, veut recouvrer la Marche d'Ancônc sur Sforza et lui fait la guerre. — Funeste conséquence de cette guerre à l'égard de Rjné. — Triomphe d'Alphonse.

— Puissance de Vitelleschi, il trahit Eugène IV, poussé par Visconti. — Sa mort. — Eugène IV se réconcilie avec Alphonse et le reconnaît roi de Naples. — Alphonse prend l'engagement de réduire Sforza. — Visconti prend le parti de Sforza et le sauve. — Eugène traite avec Sforza.

— Visconti se brouille avec Sforza et se ligue avec le pape contre lui. — Le cardinal Scarampo. — Conjuration à Rome en faveur de Sforza. — Elle échoue. — Caractère de la politique d'Eugène IV. — Sa modération.

— Besoin de cette modération dans les difficultés du temps. — Désir d'un troisième concile en France et en Allemagne. — Impossibilité de ce moyen pour arriver à l'union. — La France se rapproche de plus en plus d'Eugène IV. — Négociation de l'Allemagne pour mettre fin à la neutralité. — Embarras de l'empereur et des princes de l'empire à Rome.— iEneas Sylvius, commencements de ce personnage et son caractère. — Réunion de l'Allemagne. — Maladie d'Eugène IV, sa mort , et

son earactère. — Conclave. — Election de Nicolas V. — Notice sur ce pontife. — Son couronnement.

Il n'était pas donné à Eugène IV d'être heureux dans ses entreprises. Sa grande expédition venait d'échouer en Orient ; ses efforts, dans le royaume de Naples, pour y faire triompher la cause de la maison d'Anjou, n'eurent pas plus de succès. Le patriarche Vitelleschi, après ses victoires qui lui avaient valu et la prépondérance dans les affaires et le chapeau de-cardinal, s'était fatalement brouillé avec Jacopo Caldora; puis, saisissantune occasion favorable, il avait abandonné le théâtre de la guerre (1), et le pape, alors occupé des graves questions agitées dans le concile de Florence, ainsi que de ses débats avec le conciliabule déBàle, avait cessé de prêter son attention à ce qui se passait dans le royaume des Deux-Siciles (2) .

Cependant en 1438, René d'Anjou, échappé enfin des prisons du duc de Bourgogne, arriva à Naples , à la tête d'une escadre de douze galères et de quelques autres bâtiments inférieurs. Sa présence rendit un instant le courage et l'espérance à ses partisans. René leur apportait un caractère chevaleresque, beaucoup d'intrépidité personnelle, et une bonté qui gagnait tous les cœurs. Mais il n'avait que de faibles ressources pécuniaires, à une époque et dans un pays où l'argent plus que la valeur était en possession de donner la victoire. Toutefois,

(1) Jlneas Sylvius in Europa, p. 466.

(2) Giornali napolic, p. 1107 et seq. — Bonincontrii Annal., t. XXI, p. 148.

les forces étrangères sous sa bannière étant imposantes, il espéra regagner l'avantage en frappant un grand coup sur son compétiteur, et vint dans les Abbruzzes lui jeter le gant. Alphonse eut l'air de le relever et donna rendez-vous à René dans la terre de Labour , entre Acerra et Nola. Le duc d'Anjou s'y présenta à point nommé ; mais le prudent Alphonse savait mettre une grande différence entre les combats dont l'enjeu est un royaume, et les joutes d'un tournoi où le prix du vainqueur est une gloire d'un moment. Il trouva aisément des raisons pour ne point se battre, et pendant que son adversaire l'attendait en vain du côté de Nola, il se porta vivement vers Naples, qu'il soupçonnait devoir être dégarnie de troupes, et l'assiégea par mer et par terre.

Cette félonne attaque ne réussit pourtant point; René parvint môme à expulser du Château-Neuf la garnison aragonaise qui s'y était maintenue jusque-là. Mais ce faible succès, qu'Alphonse compensa par d'autres conquêtes, ne changea rien à la position de René^ que ruinait la lenteur de la guerre Le malheur voulut encore que le soutien de la cour angevine, Jacopo Caldora, mourût dans ces entrefaites. Pour s'attacher le fils du général défunt, René lui confirma le titre deduc de Bari qu'avait porté son père. Il croyait que cette faveur toute spontanée l'enchaînerait à son service. Mais Jacopo Caldora n'avait légué à Antonio Caldora que son amour pour l'argent, ses vertus militaires, il les avait emportées avec lui dans la tombe. Chaque fois que René venait réclamer le concours d'Antonio à ses plansdeguerre, celuici trouvait des excuses pour rester immobile. C'était tantôt le manque de subsides, tantôt l'appréhension que son

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éloignement ne fournît aux habitants des Abbruzzes l'occasion de se révolter. Les ressources du duc d'Anjou achevaient ainsi de se fondre. Tout à coup René, à bout de moyens et de patience, conçoit la résolution hardie de se transporter lui-même dans les Abbruzzes. Il part donc, ramasse, chemin faisant, des soldats et quelque argent, rejoint Antonio Caldora, l'entraîne et court chercher avec lui l'armée aragonaise. Il la rencontre le 29 juin 1440, et lui offre la bataille. Mais moins que jamais Alphonse avait besoin d'exposer, aux chances incertaines des combats, une conquête que l'épuisement de René devait bientôt lui assurer, et il resta immobile, Dans son ardeur belliqueuse, René veut assaillir le camp aragonais, mais l'infidèle Caldora se refuse à marcher. Ne pouvant plus douter d'une trahison, René fait arrêter le condottiere et enrôle sous sa bannière la majeure partie de ses milices. C'était là un coup de vigueur dont les conséquences auraient dû, ce semble, tourner au profit de l'Angevin, elles tournèrent à sa perte. Mécontents, les soldats réclament leur général ; pour les calmer, René le relâche et Caldora passe avec eux du côté d'Alphonse.

Rendu à toute sa détresse, le duc se retourna du côté du pape, comme vers son dernier espoir. Eugène, bien qu'entouré des plus graves difficultés, n'hésita pas à venir au secours de son protégé, et il lui envoya un corps de dix mille hommes, sous la conduite du cardinal de Tarente et du comte de Tagliacozzo. Ce renfort pouvait changer la face de la guerre, mais l'activité du roi d'Aragon, d'une part, et l'inexpérience des chefs pontificaux de l'autre, le rendirent inutile, et après quelques insignifiantes opérations., le légat conclut avec

Alphonse une paix, séparée et reprit le chemin de Rome. Libre alors de disposer de toutes ses forces, le monarque aragonais remit le siège devant Naples (1).

Tout semblait perdu pour le duc d'Anjou, lorsqu'il lui vint en pensée de recourir à Francesco Sforza , qu'Alphonse venait d'irriter , en lui enlevant, en pleine neutralité, Beneveuto, Manfredonia, et les autres fiefs qu'il possédait dans le royaume de Naples (2). Ses négociations eurent un plein succès, et il conclut avec le condottiere une alliance, dont le but devait être l'expulsion d'Alphonse du royaume de Naples. Déjà Sforza taisait ses préparatifs pour passer dans les Abbruzzes, lorsque le monarque aragonais, instruit à temps du danger qu'il allait courir sises deux adversaires venaientà unir leurs ressentiments, leurs intérêts et leurs forces, trouva le moyen d'arrêter Sforza.

Depuis sa captivité à Milan, Alphonse avait conservé avec Philippe-Marie des relations d'amitié , et Visconti , perfide pour tout le monde, avait été constamment fidèle au roi d'Aragon. Ce fut lui qui se chargea de le tirer d'embarras. A la première nouvelle des négociations, entre René et Sforza , Alphonse s'était adressé au duc en lui demandant de retenir le condottiere par quelque expédient. Visconti , loin de se refuser aux désirs du roi, conçut au contraire le projet de saisir cette occasion pour affaiblir Sforza lui-même.

(1) JSneas Sylvius, in Europa, c. lxv. — Giornali napolitani, t. XXI, p. 1109-1423. — Bonincontrii Annales, t. XXI. p. 151 et seq. -- Bartholom. Facii hist. rer. suo temp. gest., libr. VI.

(2) Johannis Simonettœ Vita Franc. Sfortiœ, libr. VI, p. 313.

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On se demande ici dé quel grief s'inspirait Visconti pour agir ainsi contre le condottiere. Il y avait à peine quelques mois , qu'il avait fait de lui son gendre , en l'unissant à sa fille Blanche avec Crémone pour dot (1); et voilà que tout à coup il semblait n'avoir plus qu'une pensée , celle de consommer sa ruine. Philippe-Marie voulait-il punir son beau-fils de rester l'allié des Florentins et des Vénitiens, avec lesquels il venait de terminer une rude guerre? Ou bien, la puissance et la gloire de Sforza lui faisaient-elles ombrage ? Ou bien encore un secret pressentiment lui disait-il que ce soldat de fortune remplacerait un jour la vieille vipère des Visconti par les armes nouvelles des Sforza. Il serait mal aisé de deviner l'espèce d'aiguillon qui stimulait ce cœur si prompt à la haine et à la vengeance. Mais les conjectures les plus étranges cessent d'être invraisemblables, quand il s'agit d'expliquer la politique de Visconti.

Quoi qu'il en soit , pour venir à bout de son dessein, il s'adressa au pape, lui représenta que le temps était venu de recouvrer la Marche d'Ancône et lui offrit, dans ce but> le concours des milices sous les ordres de Niccolo Piccinino(2). Eugène IV (Visconti le savait très -bien) ne supportait qu'avec impatience la seigneurie de Sforza dans la Marche. Il ne l'avait oc-

(1) Johannis Simon, vita Franc. Sfortiœ , t. XXI , libr. V , p. 308. — Christoforo da Soldo, Istor. Bresciana, t. XXI, p. 829. • — Marino Sanuto, Istor. dei ducchi di Venezia, t. XXII.

(2) Macchiavelli, Storia Fiorent., libr. VI. — Corio, Istoria di Milano, p. 676.

troyée que par force, pour éviter de plus grands inconvénients, et Sforza ne s'était jamais mis en peine d'en faire oublier au pape la fâcheuse origine. Plusieurs fois Eugène avait eu à reprocher au condottiere certains empiétements qui trahissaient une ambition mal contenue ; et, tout récemment, Sforza s'était emparé de Forli (1).

En présence de ces griefs, Eugène s'était tu pourtant, car, il craignait, en éclatant, avoir à lutter à la fois contre le condottiere et contre le duc de Milan ; il attendait donc, en silence, qu'une occasion vînt s'offrir de châtier, avec moins de péril , l'infidèle gonfalonnier. Il ne douta pas un instant que la Providence ne lui envoyât celte occasion lorsqu'il reçut les ouvertures de Philippe-Marie. Ravi de compter au nombre de ses alliés celui-là même qu'il craignait d'avoir pour ennemi, il n'hésita plus ; et sans prendre garde qu'il allait priver le rival d'Alphonse de son dernier appui, sans songer qu'en voulant punir un vassal félon, il allait perdre un vassal héroïque et dévoué, il s'apprêta à faire la guerre à Sforza.

Philippe-Marie licencia Niccolo Piccinino au commencement de l'année 1442. Ce général eut l'air alors de se diriger vers Pérouse , sa patrie ; mais , chemin faisant, il est déclaré gonfalonnier de l'Eglise romaine, et au lieu de se rendre à Pérouse, il marche rapidement sur Todi, ville du domaine de Sforza et s'en rend maître. Sforza comprit aisément ce que signifiaient ces deux fails, et arrêtant le mouvement de ses troupes vers

(4) Encyclique d'Eugène IV, ap. Raynald., ann. 1442, nB» 11.

les Abbruzzes, il s'établit à Jesi, pour se tenir prêt à repousser l'invasion de Piccinino (1). Bientôt le souverain pontife, se déclarant lui-même, lança de Florence contre le condottiere, un manifeste terrible, dans lequel il le proclamait déchu de son titre de gonfalonnier, ainsi que du marquisat qui en était l'apanage , et le sommait, sous peine de se voir frappé de censures plus graves, de restituer à l'Eglise romaine , tous les domaines qu'il tenait de sa libéralité (2).

Sans doute quiconque aimait le Saint-Siège était peu tenté de plaindre Sforza. Mais par malheur, le coup , frappé dans la Marche d'Ancône , était douloureusement ressenti dans le royaume de Naples. Pendant que le condottiere résumait ses moyens pour faire tête à Piccinino , René , abandonné à toute son impuissance, ne pouvait plus arrêter Alphonse , et ce dernier consommait, le 2 juin 1442, la conquête des Deux-Siciles,en s'emparant de la capitale (3). Incapable de continuer la guerre, le prince angevin se rendit à Florence pour raconter au pape son désastre, et lui adresser d'inutiles plaintes. Eugène le consola en lui accordant, en plein consistoire, l'investiture d'un royaume qui appartenait à un autre ; après quoi le prince angevin retourna en France (4).

(1) Johan. Simonet. vita Sfortiae, lib. VI, p. 314. — Gronica di Bologna, t. xvm. — Bonincontrii Annales, t. XXI, p. 152.

(2) Encyclique d'Eug. ap. Raynald., anno 1442, n* 11 et 12.

(3) JEneas Sylvius in Europa, c. Lxv. — Giornali napolit., t. XXI, p. 1124 et seq.— Bonincontrii Annales, t. XXI, p. 151.— Corio, Istoria di Milano, p. 677. — Summontc, libr. IV, p. 651.

(4) Marino Sanuto, Istor. dei duchi di Venezia, t. XXII, p. 1104 et 1105. — Barthol. Facii Hist., libr. VII, p. 229.

La politique de Philippe-Marie, véritable politique de Visconti, politique à deux tranchants, venait de produire d'un seul coup un triple effet, d'immenses embarras pour Sforza, le triomphe d'Alphonse et une déconvenue pour le pape. Or, on ne saurait dire ce qui , dans cette affaire, dut causer plus de plaisir au perfide Milanais , ou des embarras de son gendre ou de la déception du pape. Philippe - Marie ne pardonnait point à Eugène d'avoir placé le pivot de sa politique entre Florence et Venise, ses deux rivales. Dans la paix, il lui suscitait .sourdement des ennemis ; dans la guerre, il s'attaquait à lui de préférence à ses alliés. Nous l'avons vu favoriser constamment le concile de Bàle , non qu'il crût l'autorité de cette assemblée plus légitime que celle du pape, mais, parce que le concile de Bàle lui servait à inquiéter le pape. Il s'était ensuite efforcé de traverser le concile de Ferrare, en lançant contre la Romagne Piccinino qui s'empara coup sur coup de Bologne , d'Imola et de Ravenne ; ce qui , autanf que la peste qui sévissait alors, détermina la translation de l'assemblée à Florence (1). Là, sans doute, le chef de l'Eglise était en sûreté contre les armées de Visconti, mais non à l'abri de ses complots ; pendant l'année 1440, on en avait découvert un qui renfermait une indigne trahison.

L'importance du personnage qui devait y jouer le principal rôle l'a rendu fameux. Ce personnage était Vitelleschi. La papauté lui était redevable d'immenses

(1) Syropule, hist, concil. Florent., sect. VII, c. 42 et 14. — Muratori, Annali d' Italia an. 1439.

services j il avait anéanti la plupart de ses ennemis, comprimé l'anarchie et fait respecter l'autorité du Saint-Siège. Mais son dévouement était loin d'être désintéressé. Il visait à se rendre nécessaire, afin de s'assurer une puissance illimitée, de l'établir au-dessus des orages, et il y avait réussi. En effet, Eugène IV, soit qu'il fût subjugué par la supériorité de Vitelleschi, soit que réellement il ne vît pas le moyen de le remplacer, lui avait accordé une confiance sans bornes, et s'était appliqué à le combler de faveurs. La cour romaine haïssait le patriarche , à cause de son orgueil , de sa cruauté, de son ambition (1). Presque seul, Eugène, se dissimulant à lui-même les vices de son ministre, ne consentait à voir en lui que le grand homme d'Etat et le serviteur dévoué. Il refusait obstinément d'écouter les plaintes qu'on faisait de sa personne, et répondait aux accusateurs , qu'ils n'étaient que l'écho de la ja- . lousie ou de la malveillance (2).

Vitelleschi sentait toute l'étendue de son crédit, et en jouissait comme s'il n'eût jamais pu le perdre. Devenu archevêque de Florence, cardinal, maître des milices pontificales et gouvernant la plus grande partie de l'Etat ecclésiastique, il s'était acquis, sur le pape, un ascendant qu'il ne prenait presque plus la peine de déguiser.

(1) Fu uomo di grande e alta superbia e crudelta (Miscellanea histori. Murât., t. XXIV, p. 1122.) — Oderat eum curia propè oranis (Blond. Flav. hist. decad. IV, libr. 1, p. 563).

(2) Neminem unquam qui ea (vitia) aperiret exaudire voluerit : quippe quicquod deferentibus respondebat, invidia potius et malivolorum artibus illa impingi (ibidem).

Eugène craignait de lui commander, et le fier ministre n'en faisait guère qu'à sa volonté. Il avait quitté le royaume de Naples sans ordre. Envoyé depuis dans la Romagne, en qualité de légat, pour y rassembler une armée et soumettre Bologne à l'Eglise, il avait fait tout autre chose que remplir son mandat, et employé un subside de 20,000 florins, fournis par Florence et Venise, à agir contre le seigneur de Foligno et la ville de Spolète (1). Les deux républiques en avaient porté leurs plaintes au pape , mais ces plaintes n'avaient abouti qu'à

irriter contre elles le vindicatif légat (2). Parvenu à ce degré inouï de puissance, pour un ministre, d'oser substituer sa propre autorité à l'autorité de son maîlre, et de manquer impunément à ses alliés, Vitelleschi semblait aspirer à une autre domination. En effet, on lui supposait le dessein de vouloir arriver de force au souverain pontificat, et par là à la souveraineté de l'Italie

entière (3).

Visconti, qui épiait sans cesse les passions de ses adversaires pour les utiliser à son profit, devina bientôt celles de Vitelleschi et le parti qu'il en pouvait tirer. Le cardinal devait commander les troupes pontificales destinées à agir contre Niccolo Piccinino, de concert avec l'armée florentine. Visconti provoqua de secrètes relalions entre Vitelleschi et le condottiere, et l'on ne tarda pas à apprendre, que ce dernier se disposait à transporter le théâtre delà guerre en Toscane. Cette nouvelle étonna

(1) Poggio, hist de variet. fortunée, libr. III, p. 113.

(2) Blond. Flav. ubi supra.

(3) Id. ibidem.

les Florentins ; ils ne comprenaient pas qu'un général, prudent comme Piccinino, pût quitter la Lombardie, siège naturel de ses opérations, peur tenter en Toscane une expédition de tous points hasardeuse, et ils soupçonnèrent une perfidie dont Vilelleschi leur semblait capable. Ces soupçons toutefois, communiqués au pape, n'ayant d'autre fondement que l'aversion bien connue du cardinal pour Florence, ne pouvaient d'abord qu'éveiller la méfiance d'Eugène, mais ils ne tardèrent pas à se changer en certitude; les espions de la république surprirent à Montepulciano une correspondance de Vilelleschi avec Piccinino. On l'envoya immédiatement au pape. Les historiens disent que le projet du cardinal était de joindre ses troupes à celles de Piccinino, sitôt que celui-ci serait entré en Toscane, et d'écraser ensemble Florence. Puis Vitelleschi aurait fait périr Eugène pour s'élever à sa place (1). La réussite d'un tel projet aurait infailliblement amené le bouleversement de l'Italie et de l'Eglise. Mais peut-être n'était-il pas si atroce. Nous n'avons à cet égard que des conjectures. Les lettres interceptées à Montepulciano étaient enveloppées de tant de mystères, qu'on n'avait pu y puiser aucun renseignement bien positif (2).

Quoi qu'il on soit, le souverain pontife fut effrayé, et se décida à prendre des précautions; il chargea donc

(4) Sabellicus, Hist. rerum Venetarum, decad. III, libr. IV, p. 406. — Poggio hist. florentina, libr. VII.

(2) Litterae erant latebris tantaarte obtutœ, ut earum involucra çensuum nullus potuerit enodare (Blond. Flav. decad. IV, libr. I, p, 563. — Scipione Ammirato, Istor. Fiorent., libr. XXI, p. 23<

Antonio Rido de Padoue, gouverneur du château Saint- Ange, de s'assurer de la personne du ministre. Le 17 mars, Vitellescbi, sans défiance, et sur le point de partir pour le théâtre de la guerre, fait avertir Rido de "se trouver le lendemain matin sur le pont-levis du château, parce qu'il a, dit-il, des ordres à lui donner. Le gouverneur n'eut garde de manquer au rendez-vous. A l'heure indiquée, le cardinal arrive à l'entrée du pont, suivi de ses milices. A sa vue, Rido, sans armes, traverse le pont, reçoit respectueusement le ministre et l'accompagne tranquillement jusqu'au château, en l'entretenant de choses assez importantes pour fixer son attention. Mais à peine le pont a-t-il été franchi par tous deux, que Rido saisit brusquement les rênes du cheval de Vitelleschi, ordonne à ses gens de lever le pont et déclare au cardinal qu'il est son prisonnier. Surpris et non déconcerté, Vitelleschi tire son sabre pour en frapper Rido, mais il reçoit au même moment deux blessures qui l'arrêtent. Vitelleschi, une. heure auparavant, l'homme le plus redouté de l'Italie, n'est plus qu'un misérable captif. Les soldats qui l'avaient suivi firent d'abord entendre quelques murmures, mais ils se turent bientôt quand on leur eut fait connaître les ordres du pape. Rido, une fois en possession du cardinal, fit panser ses plaies et s'efforça, par des paroles de consolation, de le rassurer contre l'avenir, lui faisant espérer un prompt élargissement. Mais Vitelleschi était trop versé dans les secrets de la politique, pour se méprendre sur la portée de ce qui venait de se passer : «On n'arrête pas, dit-il, des personnages comme moi pour les relâcher.» Quatorze jours plus tard, il expirait dans sa prison, et l'on inhumait furtivement,

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pendant la nuit, son cadavre dans l'église de la Minerve. Ostie, Soriano, Civita-Vecchia et les autres places, dont il s'était presque rendu souverain , revinrent d'ellesmêmes sous l'autorité du Saint-Siège. Le commandement de l'armée fut remis à Lodovico Mezzarota Scarampo, patriarche d'Aquilée (1).

La fin tragique de Vitelleschi avait dérangé les plans de Visconti. Niccolo Piccinino avait paru , quand même, en Toscane, mais pour y essuyer, le 29 juin 1440, à Ànghiarî, une défaite complète. Alors Philippe-Marie avait songé à la paix, sans renoncer à la vengeance. Il en attendait l'occasion ; Alphonse venait de la lui fournir, et nous avons vu comment il avait su en profiter.

Cependant Eugène IV poursuivait avec une incroyable ardeur ses projets contre Sforza. Florence et Venise, qui essayèrent de sauver le condottiere en lui témoignant leurs sympathies, ne réussirent qu'à aggraver sa position ; car, le pape, dans la crainte de voir ses alliés devenir ses ennemis, résolut de se rapprocher du roi de Naples, et de faire servir, au profit de l'Eglise romaine, l'intérêt qu'avait ce monarque à la ruine de Sforza. Les motifs de religion et de politique ne manquaient pas pour légitimer à tous les regards une détermination qui allait donner un solennel démenti à la conduite que le Saint-Siège avait jusque-là tenue dans l'affaire de la succession au trône des deux Siciles.

(1) Paul Joviusin Elog., libr. IL —Blond. Flav. Hist., decad. IV, libr. I, p. 564.- Miscellanea histor. Murât., t. XXIV, p. 1123. — Poggio, hist. de varietat. fortunœ, libr. III, p. 114. — Macchiavelli, Ist. Fiorent., libr. V. — Giornali napolit. , p. 1117. — Bonincontrii Annales, t. XXI, p. 140.

Motifs de religion : Personne n'ignorait que le roi d'Aragon avait constamment patroné, dans le concile de Bâle, le parti opposé à Eugène IV. On savait encore que, s'il s'était efforcé de mettre obstacle à l'élection du duc de Savoie, que s'il n'avait point souffert jusque-là que ses Etats fissent partie de l'obédience de cet antipape, il n'avait pas rompu avec la schismatique assemblée, correspondait avec elle, demandait qu'elle envoyât des nonces à sa cour, et avait même chargé l'archevêque de Palerme d'obtenir de Félix V l'investiture du royaume de Naples, promettant, à ce prix, d'embrasser ouvertement son parti, et de faire ses efforts pour l'introniser à Rome, ou du moins pour l'établir à Gaëte, à Ter racine ou à Naples. Nul homme sensé ne croyait que le roi d'Aragon pût s'attacher par conviction au fantôme de Bàle, mais on savait qu'Alphonse ne reculait pas devant le schisme, lorsque son ambition était en jeu, et le pape pouvait craindre à bon droit de lui voir renouveler, à l'égard de Félix V, la scandaleuse protection qu'il avait naguère accordée à Pierre de Lune (1).

Motifs politiques : On ne pouvait contester les droits suzerains du Saint-Siège sur l'héritage de Jeanne II, mais on ne pouvait non plus nier qu'Alphonse ne fût devenu de fait maître de cet héritage par la victoire. Le fait accompli, il faut le dire en principe, ne confère aucun titre. Mais dans le cas présent la papauté iraitelle donc entreprendre, à ses risques et périls , pour le compte du duc d'Anjou, d'arracher au monarque ara-

(1) Raynald., ann. 14i3, n™ 13, et an. 1440, n™ 1.

gonais une conquête qu'elle n'avait pu l'empêcher de consommer, surtout lorsqu'elle pouvait sauvegarder la plénitude de ses droits, en légalisant l'état des choses, par une ratification, sinon spontanée, du moins volontaire? A quoi bon maintenir, contre un fait indépendant de sa puissance politique, une opposition dont la conséquence serait d'amener contre l'Eglise romaine, un ennemi qui disposait des forces militaires de deux royaumes, et avait pour allié le perfide Visconti? Déjà Alphonse s'était mis en rapport avec Sforza pour le regagner à ses intérêts; il n'avait pu encore y réussir, parce que le condottiere était trop irrité par l'envahissement de ses fiefs (1); mais il n'était pas impossible que Sforza, poussé à bout par les anathèmes du Saint-Siège et la dépossession de ses domaines, ne se retournât, en désespoir de cause, du côté du souverain de Naples, répudié comme lui par le chef de l'Eglise. Et alors que serait devenue non seulement la marche d'Ancône, mais le patrimoine de saint Pierre et les autres États pontificaux? Il y avait donc pour Eugène IV un danger imminent à voir plus longtemps un ennemi dans le conquérant des Deux- Siciles.

Le pape mesura cet état de choses; il jugea qu'il n'y avait pas à hésiter. Alphonse avait pris l'initiative et faisait les avances de la réconciliation, on y prêta l'oreille, et le patriarche d'Aquilée, Lodovico Scarampo, envoyé avec le titre de légat à Naples, signa, le 4 juin 1443, au nom du Saint-Siège, un traité par lequel le pape s'engageait à ratifier l'adoption d'Alphonse faite par

(1) Muratori, annali d' Italia, ann. 1443.

Jeanne H, et à lui donner l'investiture du royaume, à la condition qu'Alphonse : 1° reconnaîtrait Eugène IV pour vrai et indubitable pontife ; 2° reconnaîtrait tenir son nouveau domaine de la libéralité apostolique et non de la conquête; 3° restituerait à l'Eglise romaine les terres qu'il lui avait enlevées ; 4° prendrait part à une croisade contre les Turcs; 5° enverrait immédiatemeut contre Sforza un secours de 4,000 chevaux et de 2,000 fantassins, pour faire rentrer la Marche d'Ancône sous l'autorité du Saint-Siège (1).

Ce traité signé, Niccolo Piccinino courut à Gaëte pour concerter avec le nouvel allié du pape les opérations de la guerre contre Sforza. Attaqué bientôt par deux ennemis si puissants, le condottiere prit le parti de renfermer ses troupes dans les places fortes, de demander des secours aux Vénitiens et aux Florentins, et d'attendre les événements (2).

Les conquêtes d'Alphonse et de Piccinino furent rapides. En quelques jours, la plupart des villes de la Marche d'Ancône étaient entre leurs mains. La trahison s'en mêla; plusieurs officiers de Sforza remirent d'eux-mêmes les forteresses qu'il leur avait confiées, et passèrent à

(i) Lunig, Codex Italiae diplomaticus, t. II, p. 1239 et 1247% — Raynald., anno 4443, n* 1-5. — Johannis Simone Use vita Franc. Sfortiœ, libr. VI, p. 324. — Corio, Istor. di Milano, p. 679.— Summonte, delP Hist. di Napoli, t. 3, libr. V, p. 20 et 21.

— Barthol. Faciihist., suo temp. gestar.,libr. VIII, p. 237-245.

- (2) Giornali napoli t., t. XXI, p. 1127. — Annal. Forolivienses, Murât., t. XXII. — Johannis Simonet. vita Franc. Sfortiae, libr. VI, p. 325 et seq.— Scipione Ammirato, Istor. Fiorent., libr. XXI, p. 43.

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l'ennemi. Le condottiere semblait perdu, lorsque Visconti vint à son secours. Quelle que fût la jalousie du seigneur de Milan contre son Rendre, il ne voulait point sa ruine entière et se mit en devoir de l'empêcher. Au moment où les alliés du pape n'avaient plus qu'un faible effort à faire pour enlèvera Sforza ce qui lui restait de ses Etats, Visconti envoya tout à coup à Venise des ambassadeurs, pour se liguer avec cette république et celle de Florence en faveur de Sforza. En même temps, il fit prier Alphonse de cesser ses hostilités.

Ce changement subit de politique, de la part de Philippe-Marie, étonna vivement le roi d'Aragon, mais ce monarque ne pouvait rien refuser au duc de Milan, et il retira ses troupes au-delà du Tronto (1). Quant à Venise et à Florence, ce fut tout autre chose. Ces deux républiques avaient jusque-là hésité à se déclarer pour Sforza, parce qu'elles voyaient pour elles peu de chances de succès à attaquer seules le pape et le roi de Naples réunis. Mais lorsqu'elles virent venir à elles Visconti, et Alphonse rappeler ses troupes, elles ne balancèrent plus, et le 24 septembre 1443, fut signée, à Venise, entre cette république, Florence et Visconti, une ligue dont le but était de maintenir à Sforza l'intégrité de ses Etats dans la Marche d'Ancône (2).

Aussitôt Philippe-Marie envoya à Piccinino l'ordre de

(1) Barthol. FaciiHist. rer. suo temp. gest. libr. VIII, p. 253.

(2) Christoforo da Soldo, Istor. Bresciana, t. XXI, p. 831. — Marino Sanuto, Istor. dei ducchi di Venezia, t. XXII, p. liii, — Annales Foroliv., t. XXII, p. 222. — Summonte, t. III, libr. V, p. 27-36. — Macchiavelli , Ist. Fiorent., libr. VI.

faire une trêve avec Sforza et de se rendre sans délai à Milan, pour y recevoir des communications de la plus haule importance. Niccolo Piccinino, qui pressait alors sans relâche son adversaire et tenait entre ses mains la victoire, n'eut garde de conclure une trêve, mais impatient de savoir ce que lui voulait le duc, il partit pour Milan, laissant à son fils Francesco le soin de poursuivre et d'achever la guerre. Cet appel n'était qu'un stratagème, Sforza sut en profiter. Instruit du départ de Piccinino, il marche contre Francesco, l'attaque dans les environs de Monteloro, met son armée en déroute et le fait prisonnier. La reddition de plusieurs places fortes fut le résultat de ce succès. Il y en eut un autre plus important encore pour Sforza; Niccolo Piccinino, en apprenant la victoire de son adversaire et la captivité de son fils, mourut de douleur (1).

La nouvelle de ces tristes événements rencontra Eugène IV à Pérouse; il en fat consterné. Nul doute que, si le condottiere eût voulu poursuivre ses succès, il n'eût mis le pape dans le plus grand danger ; mais il écouta les conseils de la modération, et au lieu de marcher en avant, il fit porter, aux pieds de son suzerain, des offres pacifiques. Le pontife les regarda comme une bonne fortune. Voyant son armée battue, son général mort, ne pouvant plus compter sur l'appui du roi de Naples, il résolut de s'accommoder avec son vassal. Florence et Venise offrirent leur médiation, et le 10 octobre 1444, un traité de paix fut signé à Pérouse, par lequel le pape

(1) Johan. Simonet. vita Sfortiœ, t. XXI, libr. VII, p. 353-361. — Christoforo da Soldo, Istor. Bresciana, t. XXI, p. 832.

NEUTRALITÉ DE l' ALLEMAGNE. 339

concédait de nouveau à Sforza, avec le titre de marquis, toutes les villes de la Marche, à la réserve d'Osimo, de Recanati et d'Ancône (1).

Ce traité donnait la paix à l'Italie. Mais l'inquiet Visconti ne permit pas d'en jouir longtemps. Il avait besoin d'un général pour remplacer Niccolo Piccinino, et il fit parvenir à Cerpellione, un des meilleurs capitaines de Sforza, de secrètes propositions dans le but de l'attirer à son service. Les offres du duc séduisirent cet officier et l'emportèrent auprès de son ambition, sur la fidélité qu'il devait à son maître. Cerpellione demanda à Sforza un congé, pour aller à Milan et se mettre, disait-il, en possession de quelques châteaux que Visconti lui avait donnés, dans les précédentes guerres. Sforza devina le véritable motif de ce voyage ; il en prit l'alarme, et au lieu de laisser aller son lieutenant , il le fit arrêter, et bientôt après mettre à mort, sous prétexte qu'il avait tramé un complot contre sa vie.

Cette exécution indigna Philippe-Marie qui résolut de la venger. Un autre ennemi de Sforza vint à propos seconder le ressentiment de Visconti. Gismondo Malatesta, seigneur de Rimini et gendre de Sforza, comme celui-ci l'était de Visconti, avait à se plaindre du condottiere. Des déceptions ou des injustices étaient la cause de son mécontentement. Gismondo avait espéré obtenir de Sforza la seigneurie de Pésaro, mais ce dernier, après avoir

(1) Raynald. , anno 1444, nU8 11. — Johan. Simonet. vita Sfortiœ, ubi supra. — Corio, Istor. di Milano, p. 688 et seq. — Marino Sanuto, t. XXII, p. 1116. — Scipione Àmmirato, Istor. Fiorént., libr. XXI, p. 48.

acquis cette ville au prix de 20,000 florins, l'avait donnée à son frère Alessandro Sforza. De plus, Gismondo venait de voir Federigo de Montefeltro, son ennemi personnel, arriver, par la faveur de Sforza, à la possession de Fossombrone, autre ville convoitée par lui Gismondo, et encore s'emparer de la seigneurie d'Urbino. Aiguillonné par tous ces griefs, Gismondo se joignit à Visconti, et tous deux pressèrent le pape et le roi d'Aragon de déclarer de nouveau la guerre à Sforza.

Le condottiere, au courant de ces manœuvres, n'eut pas la patience d'en attendre l'effet. 11 résolut de prévenir son gendre, et tomba sur ses Etats à l'improviste. Cette subite et imprudente aggression ralluma la guerre dans la Marche et dans la Romagne. Visconti fit soutenir Ma la testa, Alphonse lui envoya des renforts et le pape le prit à son service. D'un autre côté , les Vénitiens et les Florentins aidèrent Sforza (1). Cette fois Eugène, complètement déterminé à en finir avec son dangereux vassal, fit ce qu'il n'avait point fait encore, un traité d'alliance avec le duc de Milan, pour le lier à la cause du Saint-Siège par tous les points. Le texte de ce traité montrait que le pape connaissait bien Visconti et le besoin de fixer, par des engagements nets et précis, ce génie aussi mobile que les flots de l'Océan. Par ce traité, le duc promettait de ne nuire en aucune manière à l'Église romaine, ni directement ni indirectement, ni en secret ni ouvertement, par lui ou par d'autres ; d'em-

(1) Macchiavelli, Istor. Fiorent., libr. VI. — Johan. Simone t. Vita Sfortiœ, libr. VII, ubi supra, p. 364. — Corio, Istor. di Milano, p. 690.

NEUTRALITÉ DE l' ALLEMAGNE. 341

ployer des moyens efficaces pour faire rentrer Bologne sous l'autorité du Saint-Siège, ainsi que toute autre ville qu'il serait jugé à propos de réunir aux domaines ponti- Beaux , enfin, de reconnaître pour amis ou pour ennemis, les amis et les ennemis de l'Église romaine (1).

Conformément à ce traité d'alliance, Philippe-Marie, deux mois après, s'engageait, en présence du cardinal de Côme, à fournir immédiatement, pour agir contre Sforza, tel corps de troupe que le Saint-Siège jugerait nécessaire en cavalerie et en infanterie, jusqu'au nombre de 5,000, si le roi d'Aragon ne pouvait entrer en campagne, et au nombre de 2,000, si le monarque agissait de son côté, et cela aussi longtemps que l'exigerait l'expulsion de Sforza (2). Une convention identique lia également le roi de Naples aux intérêts de l'Église (3).

Mais un complot dont les ramifications s'étendaient à Florence, à Rome, dans une portion de la noblesse et jusque dans le Sacré Collège, faillit rendre ces traités inutiles. Le but réel de cette conjuration, de la part des amis de Sforza, était de forcer le souverain pontife à traiter avec le condottiere; on le couvrit du spécieux prétexte de détruire l'influence, sur le pape, du patriarche d'Aquilée, Lodovico Scarampo Mezzarota. Ce prélat qui avait remplacé Vitelleschi, avait vu le jour à Padoue dans une condition obscure. D'abord médecin, puis camérier d'Eugène IV, il avait usé de la facilité que lui

(1) Raynald., anno 1444, nU8 12.

(2) Charta fœderis et conventionis inter Eugenium et Philippum Mariam, ap. Murât., t. III, part. II, p. 899.

(3) Murât., Annali d'Italia, anno 1446.

donnait sa position d'approcher du pape, pour s'insinuer dans son esprit (1), et s'était élevé, par degrés, aux premières fonctions de l'Etat. A une époque où les talents militaires, non moins que la science ecclésiastique menaient aux grandes dignités, il avait servi avec distinction dans les armées du Saint-Siège, et appris l'art de la guerre sous Vitelleschi. Intrépide dans les combats, avisé dans le conseil, obséquieux près du maître, sachant être énergique et souple au besoin , habile surtout à profiter des circonstances, sa fortune avait été rapide. De Pévêché de Trau, il monta à l'archevêché de Florence et ne tarda pas à devenir patriarche d'Aquilée. Ce fut, dit-on, lui qui convainquit le pape des coupables menées de Vitelleschi, et lui conseilla de le faire arrêter. Mis ensuite à la tête des armées du Saint-Siège, il contribua puissamment à la victoire d'Anghiari, et opéra dans la Romagne, sinon avec éclat du moins avec prudence, ayant soin de ne rien compromettre. Ses services furent récompensés par le chapeau de cardinal, <xX la charge de camerlingue. Il fallait à Eugène IV non point un favori, comme on s'est plu à le dire, mais un ministre intelligent et sûr, auquel il pût confier l'administration temporelle de l'Église. Lodovico Scarampo devint ce ministre. Il entra, en peu de temps, si avant dans la confiance du pape que les affaires, en cour de Rome, ne s'expédiaient que par ses ordres : qu'il distribuait avec un plein pouvoir les charges de l'Etat, et administrait presque en souverain les finances duSaiut-Siége> Investi d'une si grande puissance, Scarampo n'avait point cette

(1) Marini, degti Archiatri Pontifici, t. I, p. 443.

modération qui la fait pardonner. Il menait un train de prince et déployait un faste qui s'alliait mal avec l'esprit ecclésiastique qui veut la simplicité jusque dans la grandeur. Ce crédit et ce faste lui avaient créé parmi ses collègues, des etmemis secrets qui désiraient sa chute. Comme on supposait qu'il animait Eugène IV contre Sforza, la cabale eut l'air de s'attaquer à lui (1).

Quoiqu'il en soit, Sforza, d'accord avec ses partisans, devait marcher sur Rome. On lui faisait espérer la révolte de Todi, deNarni, d'Orviéto et d'autres places. Le condottiere se mit, en effet, en mouvement vers la fin de mai 1446, et se porta successivement sur Montefiascone et sur Vilerbe. Mais là, ne voyant point Todi, Orviéto, Narni ^ arborer son étendard, manquant de vivres, menacé d'être coupé par les armées de l'Eglise et les renforts qui accouraient de Naples au secours du pape, il battit en retraite (2).

Les partisans de Sforza furent vivement désappointés de ce mauvais succès âe leurs manœuvres. Le cardinal Accipaccio, dit le cardinal de Capoue, soupçonné d'y avoir trempé, fut envoyé en exil (3). Dès ce moment

(1) Erant enim inter cardinales nonnulli qui Ludovici potentiam indignantes, Franciscum non quasi adversus Eugenium, sed contra ejus consilium invitabant. (iEneas Sylv. in Europa, c. lviii. — Ciacconius in Eugenium, p. 919, — Platina in Eugenium. — Novaës, démenti délia storia de' sommi pontefici, t. V, p. 107.)

(2) Johan. Simonet. vita Franc. Sfortiœ, libr. VIII, p. 376. — Corio, Istor. di Milano, p. 694.

(3) Eugenium pcr id tempus eum (Nicolaum Capuensem) de ipsa ie suspectum Roma amovendum curavit. (jEneas Sylv. ubi

Eugène, ne gardant plus de mesure, lança l'excommunication contre Sforza et délia ses sujets de tout serment de fidélité enver lui (1). Il paraissait évident cette fois que le condottiere, ayant sur les bras le pape, le duc de Milan et le roi de Naples, et n'ayant, pour faire face à tant d'ennemis, que son talent militaire aidé de quelques subsides de Florence et de Venise, finirait par succomber.

Ainsi, Eugène IV dut un instant se flatter de pouvoir atteindre son but, l'affranchissement du domaine de l'Eglise. Mais ô vanité des espérances humaines! il n'obtint pas lui-même cet heureux résultat, et quand, après sa mort, son successeur plus fortuné put en jouir, ce ne fut point en vertu des moyens qu'Eugène avait préparés à cet effet. Le règne de ce pape devait se ressembler d'un bout à l'autre, et offrir un enchaînement de grandes conceptions et de déplorables avortements. Nous voyons bien ce pontife distinguer et saisir à propos, dans le cours des événements, ce qui f>eut servir la cause du Saint-Siège, nous ne le voyons jamais y exercer une influence directrice et souveraine. Il est toujours entraîné par le flot politique. Heureusement, il sait s'attacher avec adresse et à temps aux points d'arrêt qui s'offrent à lui et ne se brise point aux écueils. Il y avait pourtant de rares talents chez ce pape. D'où vient que, dans la pratique des affaires, ses combinaisons ne touchent presque

supra). — Corio, p. 695, parle de la complicité du cardinal de Capoue. — Barthol. Facii hist. rer. suo temp. gestarum, libr. VIII, p. 292.

(1) Raynald., anno 4446, nus il.

jamais le but et qu'il use ses ressources à lutter contre les obstacles? Un de ses plus illustres contemporains qui le connaissait bien, en donne cette raison : « Eugène possédait une grande âme, mais il manquait de mesure ; dans ses entreprises, il consultait plutôt sa volonté que son pouvoir (tj. » Son coup d'œil portait trop loin. Cette disproportion entre les vues et les moyens, chez Eugène IV, en même temps qu'elle explique pourquoi, dans la plupart de ses desseins, ou il échoua ou ne réussit qu'à demi , rend raison des contradictions qui se faisaient remarquer dans sa conduite.

II faut tout dire néanmoins, si Eugène ne fut pas généralement fortuné dans ses entreprises, cela ne tient point uniquement à la cause que nous venons d'indiquer. N'oublions pas que l'opposition d'abord, puis le schisme de Bàle lui firent, pendant tout son pontificat, une position circonscrite et gênée. Dans une notable portion de la chrétienté, son autorité était incomplète ou nulle. De là, malgré la ténacité naturelle de son caractère, cette timidité, cette hésitation qui se manifestent parfois dans ses actes les plus importants. En Allemagne, on ne reconnaissait aucun pontife ; en France, on ne s'était pas retiré d9 l'obédience d'Eugène, il est vrai, mais on y désavouait plusieurs de ses actes. De là vient qu'en France, son influence fit d'inutiles efforts pour

(4) Alticor'dis fuit; sed nullum in eo raagis vitiura fuit, nisi quia sine mensura erat, et non quod potuit, sed quod votuit aggressus est. (JEneas Sylvius in oratione ad Fredericum III, de de morte Eugenii et creatione Nicolai V, ap. Miscellan. Baluzii, t. I, p. 334.)

terminer la guerre, aussi bien que pour annuler la pragmatique sanction, et qu'en Allemagne, il fut à peu près étranger aux événements qui s'accomplirent dans cette partie de la chrétienté.

Au milieu de conjonctures si délicates, et lorsque des nœuds si fragiles unissaient la papauté aux: nations chrétiennes, il fallait, au chef de l'Eglise, une conduite bien prudente pour ne pas laisser tourner à l'hostilité des relations douteuses. Celle d'Eugène le fut beaucoup. Ses lettres à Charles VII sont admirables de finesse et de dignité. Il loue ce monarque de ce que ses dispositions avaient de filial, sans faire grâce à ce qui y sentait l'impatience de la soumission ; il blâme ses velléités schisma tiques, sans heurter l'orgueil du souverain. II savait que Charles avait à lutter contre l'université, alors si puissante et toute dévouée au concile de Bàle. On voit qu'il sait gré à ce prince de résister aux influences mauvaises qui l'environnent, et qu'il ménage la bonne volonté du roi. C'est peut-être à cette modération, à la fois prudente et ferme, que la France dut de ne point être entraînée dans le schisme. Cette modération aida le bon sens de Charles, qui s'opposa toujours aux partis extrêmes, et l'obéissance ne fut point interrompue.

Les idées que le clergé de France professait sur le gouvernement général de l'Eglise, s'écartaient, il est vrai, de la crudité radicale des opinions qui dominaient alors en Allemagne. Mais le tempérament qui les modifiait ne servait peut-être qu'à les rendre plus séduisantes. On repoussait de l'Eglise la démocratie, on niait que la multitude des clercs inférieurs, aussi bien que le haut clergé, y eût été rendue dépositaire de l'autorité souve-

raine, comme on le proclamait à Bàle ; on reconnaissait, en un mot, que la constitution de la société chrétienne est monarchique, que la plénitude de la puissance de Jésus-Christ/ réside dans le pape. Mais on voulait que Pexercice de cette puissance fût réglé par les lois des Pères, afin que le souverain pontife ne pût en abuser. Ce qui signifiait, en d'autres termes, que le concile général ne devait point occuper la place du pape, mais contrebalancer son pouvoir. Système mixte qui tendait à introduire dans l'Eglise le régime représentatif. C'était venir bien tard fixer les attributs et les limites de l'autorité que le Sauveur du monde avait placée à la tête de son corps mystique. Ce système spécieux aboutissait à trois inconvénients majeurs , le premier, de mettre en opposition le pape et le concile, le second , de gêner le pape, dans l'administration de l'Eglise, en l'absence du concile, le troisième, d'affaiblir les deux autorités.

Ce système fut développé , en présence du pape même, le 16 décembre 1441 , dans un discours prononcé par Tévêque de Meaux, Pierre de Versailles, chef d'une ambassade envoyée par le roi, à la suite de l'assemblée de Bourges. L'Eglise gallicane demanda, par l'organe du prélat, la convocation d'un troisième concile général, pour rétablir l'équilibre dans les pouvoirs ecclésiastiques. « L'assemblée de Bàle, dit l'orateur, a ébranlé la constitution monarchique de l'Eglise, en portant atteinte à l'autorité donnée à un seul. Le concile de Florence a retrouvé la vérité, en proclamant la puissance suprême du souverain pontife, mais il n'a rien fait pour régler l'usage de cette puissance. Il est donc nécessaire d'en appeler à un troisième concile dont la mission sera de

proclamer la vérité catholique, sur la puissance du chef de l'Eglise, et de tracer les limites dans lesquelles cette puissance doit se mouvoir (1). »

Cette convocation d'un troisième concile général, que Ton proposait en France, nous avons vu qu'on la réclamait aussi en Allemagne, comme le remède souverain aux maux de la situation présente. Il y avait dans ce recours obtiné de l'opinion au concile général, alors qu'un concile, réputé général, venait de tout compromettre, il y avait quelque chose qui tenait de la fatalité. Les esprits semblaient être fascinés par la grandeur et les succès de Constance ; on ne réfléchissait pas à ce que des faits comme ceux qui avaient été accomplis par l'assemblée de Constance, ne se répètent pas deux fois dans un même siècle ; que la situation présente ne ressemblait point à œlle que le concile de Constance avait terminée; qu'à des difficultés nouvelles il fallait des moyens de solution nouveaux. D'ailleurs, la convocation d'un troisième concile général, nous l'avons déjà dit, n'était pas possible. Eugène IV évidemment ne pouvait consentir à remettre en question ce qui avait été défini à Florence. Et puis, comment se serait-on accordé pour la convocation , lorsqu'il y avait deux papes, et sur le lieu de la nouvelle assemblée , lorsque chaque nation voulait l'avoir chez elle ? Le pape repoussa donc la proposition des ambassadeurs. Au surplus, la France ne donna aucune suite à ce projet ; le bon sens du roi le lui fit abandonner. L'université seule persista à y tenir. Mais il devint fatal à sa puissance. Un fait ne tarda

(1) Raynald.,anno 1441, n1 9-43.

pas à le montrer. Cette corporation ayant, sans l'aveu du roi, envoyé une circulaire aux autres universités du royaume, pour les inviter à solliciter avec elle la réunion du concile général en question, Charles VII s'en montra vivement offensé, refusa longtemps de donner audience aux députés de cette compagnie ; et, après avoir fait examiner leur requête par ses conseillers, leur répondit que le moyen dans lequel l'université s'obstinait, n'était nullement favorable à l'union, qu'il en avait en main de meilleurs, et dont il espérait un salutaire et prochain effet (1). L'opinion publique ne se prononça point en faveur de l'université.

Charles VII ne songea plus qu'à resserrer les nœuds qui l'unissaient à Eugène. Les choses allèrent au point, qu'en 1444, le dauphin fut créé grand gonfalonier de l'Église romaine, avec quinze cents florins de pension annuelle. On crut alors que la France s'était engagée à dissiper , par les armes, les restes du concile de Bâle. Louis pénétra effectivement , à la tête d'une armée , jusqu'aux portes de Baie, y battit un corps de Suisses, mais il borna là ses opérations (2).

Il n'était pas besoin de la force des armes pour détruire ce foyer de tant de discordes, le temps se chargeait de l'éteindre, en usant peu à peu les passions qui l'entretenaient. A cette époque, le concile avait presque cessé de fait. Mécontent et fatigué de l'opposition que lui faisait cette assemblée, Félix avait quitté Bâle, dès l'année

(1) jEneas Sylv., orat. de morte Eugenii et créât. Nicolai V, ap. Baluz. Miscell., 1. 1, p. 334.

(2) Raynald., anno 1444, n™ 13.

1442, et ne s'y montrait plus qu'à de rares et courts intervalles. Il faisait sa résidence tantôt à Genève, tantôt à Lausanne ( 4 ). Quelques membres de l'assemblée se transportèrent dans cette dernière ville, et y tinrent encore un certain nombre de séances, sans importance. L'autorité de Félix avait suivi cet anéantissement graduel du concile. Et l'on peut dire qu'alors Tex-duc de Savoie n'était plus qu'un fantôme décoré fastueusement du nom de pape. Deux ou trois princes honoraient encore ce simulacre pontifical , mais les peuples ne le voyaient qu'avec dégoût , même dans les lieux qui composaient son obédience.

Ce fut celte antipathie prononcée des peuples pour le schisme qui engagea définitivement l'Allemagne à revenir à Eugène IV. Après huit années de neutralité, les ambassadeurs de l'empereur Frédéric III, le comte Palatin, les archevêques deMayence, de Cologne et de Trêves, les ambassadeurs du duc de Saxe et ceux de Frédéric, marquis de Brandebourg, réunis le 1er septembre 1446, à Francfort, en présence de Thomas de Sarzanne, évêque de Bologne, et de Jean Carvajal , auditeur apostolique, tous deux nonces du pape, conclurent à reconnaître Eugène pour vrai et indubitable pontife, aux conditions

(1) Nous avons parcouru le volumineux bullairc de Félix V, conservé dans les archives de Turin. Les bulles de 1440, de 1441 et 1442 sont datées de Baie. Celles de 1443 ont été données partie à Bâle, partie, à Lausanne. En 1444, Félix date quelques bulles de Bâle, quelques-unes de Ripaille et de Lausanne ; mais le plus grand nombre est de Genève. A la fin de novembre, il fait une apparition à Bâle, puis il revient à Genève. En 1447, il fait quelques apparitions à Bâle, mais il réside à Lausanne.

suivantes : 1° qu'il convoquerait, avant le terme de dix ans, un concile général, dans Tune des cinq villes suivantes: Constance, Strasbourg, Mayence,Worms, Trêves; 2° qu'il confesserait la prééminence des conciles généraux; 3° qu'il consentirait à ce que la nation germanique ne fût plus soumise à certaines charges, notamment à payer les annates, charges dont les décrets de Bâle l'avaient dégrevée; 4° que les archevêques de Cologne et de Trêves, dépossédés de leur siège, en raison de la part qu'ils avaient prise au schisme, seraient réintégrés.

Bien que ces quatre conditions eussent été acceptées par les nonces, on envoya, pour les faire ratifier par le pape, une ambassade solennelle qui arriva à Rome vers la fin de 1446. Le chef de cette ambassade était yEneas Sylvius Piccolomini, personnage qui jouissait alors d'une immense renommée, et devait arriver plus tard aux premiers honneurs de l'Église. D'une famille ancienne et noble, mais pauvre, iEneas Sylvius était né dans la petite ville de Corsigniano, en 140o. Il y reçut les premiers éléments de la grammaire, mais il vint étudier les sciences et les lettres dans l'Université de Sienne. Ses rapides progrès le placèrent, en peu de temps, à la tête de tous ses émules. Un écrivain, qui avait été alors son condisciple, affirme que, de l'aveu de tous, personne ne lui disputait le premier rang dans le droit civil (1). Mais il abandonna bientôt l'étude du droit pour se livrer exclusivement à la poésie, vers laquelle il se sentait plus particulièrement entraîné. Les succès qu'il obtint, dans ce genre, jetèrent les premiers fondements de sa

(1) Alliotti epist. ap. Tiraboschi, t. VI, p. 665.

réputation (1). Il avait une telle soif d'apprendre que, pour ne pas interrompre ses études, il s'abstenait souvent de manger , prolongeait son travail fort avant dans la nuit, et attendait encore le sommeil un livre à la main (2). Ses études achevées, il s'attacha, en qualité de secrétaire, au cardinal Dominique Capranica qui l'emmena avec lui à Bàle. Forcé d'abandonner ce prélat, devenu trop pauvre par suite de ses démêlés avec Eugène IV, il passa au service de l'évêque de Novare, Bartolomeo Visconti, qu'il ne tarda pas à quitter à son tour, cet évêque s'étant rendu coupable de conspiration contre le pape. Il fut alors reçu dans la famille du bienheureux cardinal Albergali, qui le conduisit dans quelques-unes de ses légations, et sous lequel il apprit le grand art de manier les esprits. La science d'iEneas Sylvius brilla à Bâle du plus vif éclat. C'est là que se révéla dans lui, avec une distinction remarquable , un talent encore inconnu à cette époque, celui de cette éloquence d' à-propos qui jaillit tout à coup, comme un trait de lumière, du choc des circonstances et que nous appelons l'improvisation. L'assemblée l'entendit plusieurs fois avec admiration, en fit son secrétaire, et l'employa dans une foule de nonciatures, qui lui fournirent l'occasion de parcourir l'Europe entière, et de joindre, aux connaissances fournies par les livres, la science positive de l'observation et la pratique des affaires. JEneas Sylvius prit part à toutes les

(1) Jus civile omisit, natura ad poeticam inclination? : initia famœ ex rhythmis comparavit. (Gampanus) , Murât., t. III, part. II, p. 969.

(2) Epist. LVII, Jacobi card. Papiensis.

NEUTRALITÉ DE i/ALLEMAGNE. 353

querelles du concile avec Eugène IV, et marcha longtemps de bonne foi avec cette minorité factieuse qui voulait rabaisser l'autorité du souverain pontife , croyant , ainsi qu'il le dit lui-même, faire un sacrifice agréable à Dieu (1). Il devint le secrétaire de l'anti-pape Félix. Mais une mission habilement remplie, près de l'empereur Frédéric III, l'arracha heureusement à cette fausse position et le fixa à la cour du monarque allemand, dont il devint bien vite le conseiller le plus intime. Le cardinal Cesarini, en passant à Vienne, pour se rendre en Hongrie, commença sa conversion. Carvajal eut le bonheur de l'achever. Il était digne de ces deux grands hommes de faire une si noble conquête (2)-

iEneas Sylvius, dans un discours célèbre, a raconté l'histoire de l'ambassade dont il était l'organe. A la première audience que lui accorda le pape, l'habile orateur s'exprima ainsi : « Nous ne sommes pas seulement vos amis, Saint-Père, mais encore vos défenseurs : nous vous apportons la paix, mais nous l'attendons à notre tour de Votre Sainteté. » Eugène reçut les ambassadeurs avec bonté ; ce ne fut pourtant pas sans exhaler quelques plaintes amères sur la neutralité, les électeurs, l'empereur lui-même. Mais personne n'en parut blessé; on s'y attendait, et Ton savait le pape d'ailleurs bien disposé ; car il avait publiquement manifesté la joie qu'il

(4) Quamvis aliquando adversus eum , existimans Deo sacrificium faccre , cum Basiliensibus sensimus. ( Europa , c. lviii).

(2) Campanus et Platina, Passini. —Voir la bulle des rétractations. — Commentarii, Pii II, libr. I, p. 9 et seq.

ressentait des conclusions de Francfort (1). Une commission de six cardinaux fat nommée, pour discuter les quatre articles avec les ambassadeurs. Mais, au moment où s'accomplissaient ces préliminaires, Eugène fut saisi d'un violent accès de fièvre, et bientôt Ton désespéra de sa guérison. Cet incident fâcheux jeta les membres de l'ambassade dans la perplexité. Quelques-uns d'entre eux voulaient qu'on ne poursuivît pas plus loin l'oeuvre de la réconciliation, jugeant inutile de faire acte d'obéissance à un pontife qui allait descendre dans la tombe. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à les dissuader de renoncer à accomplir leur mandat. Ils se rendirent enfin à la considération que, si le pape meurt , le Saint-Siège vit toujours, et que, si la neutralité durait plus longtemps, il y eût péril à ce qtfe de funestes divisions ne s'élevassent parmi les princes d'Allemagne.

Ces premières difficultés applanies, il en surgit une autre. Les cardinaux éprouvaient de grandes répugnances à accepter les articles de la diète. On disputa vivement et avec ténacité sur chacun d'eux. A la fin , les cardinaux consentirent à admettre le premier, le troisième et le quatrième. Mais ils repoussaient obstinément le second, savoir : la prééminence du concile général telle que le concile de Bàle l'avait décrétée. Une observation pleine d'adresse triompha enfin de leur résistance. On

(1) Une preuve de cela, c'est qu'il avait designé pour le cardinalat les deux nonces qui avaient représenté le Saint-Siège à Francfort, et avait voulu qu'à leur retour ces nonces fussent reçus avec des honneurs extraordinaires. (Jannozzo Mannetti, vitaNicolai V, t. III, part. II, libr. I, p. 916).

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fit remarquer que le décret de Bàle, sur l'autorité du concile général, n'était qu'une répétition de celui de Constance, et les cardinaux se rendirent.

Le 6 février 1447, au milieu d'un grand consistoire, Eugène déclara qu'il adoptait les quatre conditions proposées par la diète de Francfort, ratifia les actes administratifs, accomplis pendant la neutralité, et délivra immédiatement les bulles qui devaient confirmer ces concessions. Une grande prudence se faisait remarquer dans le style de ces bulles , relativement au premier et au deuxième article. Le pape ne disait point qu'il convoquera un concile général , mais qu'il fera ses efforts , pour amener les rois et les princes chrétiens à s'associer aux vœux. de l'empire. Il ne disait pas non plus qu'il reconnaissait la prééminence du concile général, mais qu'il vénérait le concile de Constance, le décret de ce concile, sur l'autorité des conciles généraux , ainsi que les décrets des autres conciles, représentant l'Eglise universelle, la puissance, l'autorité, la dignité, l'éminence de ces conciles, à l'exemple de ses prédécesseurs (1). Quant aux personnes, le pape se montra plein de mansuétude, pardonna à tous et voulut que chacun restât dans sa dignité. Seulement il se montra impitoyable envers les prélats qui avaient accepté la pourpre des mains de l'anti-pape. Ceux qui portaient de l'intérêt à l'archevêque de Palerme suppliaient le pontife de faire une exception en faveur d'un homme si distingué par ses talents. Eugène ne voulut rien écouter. Le prélat

(I) Raynald., anno 1447, n» 2-7. — Cochleus, Hist hussit., libr. IX. p. 340 et seq.

dépouillé retourna tristement auprès du maître qu'il avait si déplorablement représenté au concile de Bâle. Mais Alphonse le repoussa avec cette amère parole : « Je ne me confierai jamais à un évêque qui a manqué de foi au souverain pontife (1). » Digne rémunération des serviles complaisances que Tudeschi avait manifestées pour les rancunes de son souverain !

La fin de la neutralité de l'Allemagne fut accueillie dans Rome par de^ réjouissances publiques. Ce fut le dernier acte d'Eugène IV. Ce pontife dépérissait rapidement, et pourtant, quoiqu'il ne se fit aucune illusion sur les progrès du mal, il voulait les dissimuler à ceux qui l'environnaient. L'archevêque de Florence s'approcha pour lui administrer le sacrement des mourants : « Il n'en est pas encore temps, dit-il, je sens la force en moi, je vous manderai quand l'heure sera venue. » Ainsi ce pontife, dont la vie entière n'avait été qu'un long combat, luttait encore contre la mort. Le roi d'Aragon, apprenant ce fait,. s'écria : « Est-il étonnant que ce pape ait tenu tête à Sforza, aux Colonna, à moi, à l'Italie entière, lui qui a osé combattre contre la mort, et en a à peine été vaincu ! »

Ce pontife toutefois, qui semblait conserver en public une fierté si hautaine, sous le coup qui humilie les plus grandes puissances, se montrait, aux yeux de ses serviteurs, le plus modeste des hommes. Il ne demandait et ne refusait rien. « Faites ce qu'il vous plaira, disait-il, vous me trouverez obéissant. J'ai proféré bien des paroles vives , je n'ai pas toujours agi avec modération ,

(1) Conciliorum ampl. collectio, edit. de Mansi, t. XXX, p. 44.

ma conduite a été peu édifiante. » Ceux qui l'entendaient parler ainsi restaient confondus. Un jour il s'écria : « 0 Gabriel, ne vaudrait-il pas mieux, pour le salut de ton âme, mourir simple religieux que d'avoir été cardinal et pape (1) ! »

Les signes avant-coureurs du trépas ne tardèrent pas à se montrer. L'intrépide pontife fit alors assembler les cardinaux autour de son lit, leur donna sa paix, les pria de conserver entre eux l'union, de ne consulter dans l'élection de son successeur que les grands intérêts de l'Eglise, d'achever la destruction du schisme et de bannir de ses funérailles une vaine pompe. Les paroles graves et pathétiques de l'auguste moribond arrachèrent des larmes à toute l'assistance. On le pria de rappeler de l'exil le cardinal de Capoue; il refusa : « Vous ne savez, dit-il, ce que vous demandez. » L'archevêque de Florence lui fit alors les dernières onctions, puis on le porta dans la chaire de saint Pierre, où il rendit son âme à Dieu (2).

Ceux qui jugent du mérite des souverains, d'après les succès de leur règne, ne donneront point à Eugène IV le titre de grand pape, car il fut constamment malheureux. Ceux qui tiennent compte des qualités personnelles de l'homme, n'hésiteront pas à dire que nul ne fut plus digne de la tiare. Régulier dans l'exercice des moindres devoirs de la papauté, sobre jusqu'à la macération, dé-

(1) Epist. de morte Eugenii, Murât. , t. III, part. If, p. 902.- — Vespasiano, Commentarii délia vita di papa Eugenio ap. Murât., t. XXV, p. 265 et seq.

[2) Mnesb Sylv. orat. ad Fredericum III, etc. ubi supra.

sintéressé jusqu'au mépris des richesses, charitable jusqu'à s'appauvrir, surtout quand il s'agissait de soulager la grandeur indigente. D'une magnificence royale pour ceux qui composaient sa famille, d'une simplicité d'anachorète pour lui-même ; grand amateur de la justice, n'estimant que la vertu, propagateur zélé de la foi catholique, n'aspirant à d'autre gloire que celle de faire triompher l'Eglise. Sans orgueil dans le succès, sans faiblesse dans les revers; immobile au milieu des variations de la fortune ; ne tressaillant point à l'espérance, ne se laissant jamais attrister par la crainte, toujours égal à lui-même ; inaccessible à la colère , indifférent au mal qu'on pouvait dire ou écrire de lui ; terrible envers les ennemis de l'Eglise , mais prompt et facile à recevoir leurs soumissions, tel fut Eugène IV (1).

Le puritanisme le plus rigide ne saurait lui reprocher ce dont on a fait un crime à quelques papes, le népotisme. Il éleva un de ses neveux au cardinalat, mais il n'en fit jamais l'objet d'aucune partialité. Quant à ceux qui n'avaient point embrassé la carrière ecclésiastique, il ne fit à leur égard ni plus ni moins qu'il ne faisait à l'égard d'un certain nombre de gentilshommes pauvres qu'il entretenait dans son palais par charité (2). Sous son règne, les trésors de l'Eglise furent exclusivement em-

(1) JSneas Sylvius in Europa, c. lviii. — Platina in Eugcnium.

— Vespas., Comment, délia vita di papa Eugenio IV, ubi supra.

— Jacobi Philippi Bergonensis Chron. supplem., libr. XV, p. 356.

(2) Vespasiano, loco citato.

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ployés ou à défendre les Etats du Saint-Siège, ou à protéger la chrétienté contre les Ottomans (1).

Eugène fut fidèle à l'amitié. Rien ne le faisait reculer quand il s'agissait de secourir un ami. « Heureux, s'écrie un de ses contemporains, heureux celui à qui il avait une fois accordé son affection, il ne la retirait plus, il lui fallait l'évidence pour croire à l'ingratitude (2). » Convaincu que ce qui manque le plus aux souverains c'est la vérité, il se préoccupait vivement, dans l'administration de l'Eglise et de l'Etat, de ce que l'opinion publique pensait, soit des prélats auxquels il confiait les emplois ecclésiastiques, soit des magistrats qu'il élevait aux charges civiles. Il ne renvoyait guère ceux à qui il accordait audience sans leur demander ce qui se passait dans la ville (3). Quatre religieux, hommes doctes et habiles, qui le servaient tour à tour, récitaient avec lui l'office et veillaient dans sa chambre pendant son sommeil, étaient chargés, à ses repas, de lui rendre compte de la manière dont on voyait les actes de son gouvernement (4). Les renseignements, recueillis de la sorte, lui firent corriger bien des erreurs.

Les circonstances , dans lesquelles les cardinaux se préparaient à donner un chef à l'Eglise, étaient critiques. Nous avons vu Eugène s'en inquiéter sur son lit

(1) Muratori, annali d' Italia, anno 1447.

(2) Fuit amicitiœ tenacissimœ. Félix quem semel dilexit. Malum nisi vidit, nunquam ille putavit. (iEneœ Sylv. orat. ad Fredericum de morte Eugenii, ubi supra).

(3) Victorelli addit. ad Ciacconium, p. 885. — Egidius card. Viterb. hist. XX sœculorum ms. Bibliothèque Angélique.

(4) Vespasiano, ubi supra. — Platina in Eugenium.

de mort. Alors il avait expressément ordonné que l'élection de son successeur se fit conformément à la rigueur de la constitution de Grégoire X. Les restes du concile de Bàle siégeaient encore; un faux pontife avait sa cour en Suisse, et pouvait acquérir de l'importance, pour peu que l'élection traînât en longueur. En Italie, Sforza était en guerre avec le Saint-Siège -, les Romains, que l'autorité d'Eugène avait tenus en bride, s'agitaient déjà dans l'espérance de la liberté. Les factions des Colonna et des Orsini, remises en présence, remuaient, chacune de son côté, les ressorts de leurs cabales. Enfin, le roi de Naples, accouru à Tivoli avec ses milices aragonaises, avait tout l'air, bien qu'il protestât du contraire, de vouloir faire pénétrer son influence dans l'urne électorale (1).

Cependant rien ne faisait présager une prompte élection. Les vues des électeurs étaient partagées, les candidats nombreux. Le clergé et le peuple romain auraient voulu pour pape Accipaccio , ce même cardinal de Capoue, qu'Eugène mourant avait refusé de rappeler de l'exil, et qui, le pape mort, était venu reprendre sa place dans le Sacré-Collège (2). Mais ce candidat avait peu d'amis parmi ses collègues. Celui de tous les concurrents, qui paraissait réunir le plus de chances, était Prosper Colonna. La faction, qui le portait, se distinguait

(1) JEneœ Sylvii orat. ubi supra. — Suramonte dell' hist. di Napoli, t, III, libr. V, p. 76.

(2) Erat is in urbe gratiosus et potens. (Bartholom. Facii Hist. rer. suo temp. gest., libr. VIII, p. 292). — iîneas Sylvius in Europa. c. lviii.

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par le nombre, et elle comptait surtout deux hommes d'une grande influence, Scarampo et Jean Le Jeune, cardinal de Térouanne. Mais les Orsini pouvaient opposer de sérieux rivaux à Prosper Colonna, car ils avaient aussi de puissants partisans parmi les électeurs.

Les cardinaux, au nombre de dix-huit, entrèrent au conclave le 4 mars 1447. Le premier jour , Prosper Colonna eut dix voix, Capranica, huit, Martin deChaves approcha de Capranica , cinq bulletins désignèrent le cardinal de Bologne, Thomas de Sarzanne. Le jour suivant fut employé à gagner des suffrages. Les amis de Colonna se donnèrent beaucoup de mouvement , mais ils rencontrèrent une opiniâtre résistance. Cependant le lendemain, quand on en vint au scrutin, Prosper Colonna conserva ses dix voix ; les autres suffrages se trouvèrent éparpillés sur une foule de candidats nouveaux dont plusieurs étaient même étrangers au Sacré Collège. Le cardinal de Bologne fut à peine nommé. Prosper Colonna semblait toucher à la tiare, car ses rivaux avaient disparu. On demanda VAccesso, pour compléter les voix qui manquaient à Colonna. Il y eut un moment solennel (1). Jean Le Jeune prit la pa-

(1) Les auteurs du Gallia Christiana, t. X, p. 1566, disent du cardinal Le Jeune (Morinensis) : Parùm abfuit quin in summum pontificem postulatus sit. Nous avons vainement cherché la source de ce fait répété par plus d'un historien grave, notamment par le P. Novaës, Renazzi, Storia delV universita degli studi di Roma, t. I, p. 119 et Giacconius. Il n'en est nullement question dans JEneas Sylvius, témoin oculaire de l'élection de Nicolas V et le seul écrivain contemporain qui en ait raconté les circonstances. Dans ce récit si plein d'intérêt, le cardinal de Térouanne n'est pas

rôle : « Qu'attendons-nous ? Pères vénérables, s'écria-til. Rien de plus funeste à l'Église que nos temporisations. Rome est en suspens, le roi d'Aragon est à nos portes, Amé de Savoie nous tend des embûches, Sforza est notre ennemi. Qu'attendons-nous? Le cardinal Colonna ne vous semble-t-il pas l'ange que Dieu nous ennommé une seule fois parmi les candidats. JBneas Sylvius cite, à la vérité, ce prince de l'Église comme ayant exercé une grande influence autour de lui, et en cela il s'accorde avec les mémoires contemporains de J. du Clerq, où il est dit : « que il fut très-diligent et soutil, et gouverna en partie le Saint-Siège de Rome (*). » Mais il ne le fait point approcher de la tiare. Nous ne verrions qu'un seul fondement à l'assertion des Bénédictins, c'est ce qu'ajoute le même du Clerq que : « Si ce cardinal ne fust mort si josne, il estoit homme pour être pape. »

Il est impossible de brouiller mieux les personnes et les choses que ne le fait l'auteur de Y Histoire des conclaves, à l'endroit de l'élection de Nicolas V. Il appelle Capranica, card. de Fermo, le card. Firmano, Nicolas de Gusa, Nicolas de La Casa\ il fait deux personnes distinctes du seul Thomas de Sarzanne, l'une à laquelle il donne le nom de card. Sarzanno, l'autre qu'il appelle le card. de Bologne. Dans la même Histoire des conclaves, c'est le prétendu cardinal Finmano, au lieu du card. deTérouanne qui prend la parole et profère force contre- sens. Le card. de Tarente devient le card. de Trente, le card. de Térouanne, le card. Marin (**). C'est le card. de Bologne qui demande à celui de Trente, à qui celui-ci veut donner sa voix. Enfin c'est Sarzanno et non le cardinal de Bologne qui sort pape de ce fatras.

(*) Livre IV, c. xlv, id. du Panthéon.

(**) Sismondi, Hist. des répub. ital., t. X, p. 11, ne commet pas une bévue moins lourde quand il appelle cardinal 4e Maurienne ce même carilipal de Térouanne.

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voie ? Ajoutez promptement aux dix suffrages qu'il a déjà les deux suffrages qui lui manquent, et l'élection est consommée. »

Emu par ces paroles, Thomas de Sarzanne était déjà debout pour donner sa voix à Colonna. « Qu'allez- vous faire ? s'écrie Tagliacozzo en l'arrêtant , attendez un peu. Ce qui est bien fait est toujours assez tôt fait. Ce n'est point à une seule ville , mais au monde entier , qu'il s'agit de donner un chef, et quel chef? un chef qui ouvre et ferme le ciel , qui lie et délie, un Dieu sur la terre. Examinez encore. » « Vos paroles, ô Tarante, reprend Scarampo, n'ont d'autre but que d'exclure Colonna. S'il s'agissait d'un candidat de votre choix, certes, vous n'accuseriez personne de précipitation. Eh bien ! de grâce, expliquez-vous ; qui voulezvous pour pape ? » Le cardinal de Bologne, réplique vivement Tagliacozzo, c'est lui que je veux et nomme. » 11 me plaît aussi , reprend Scarampo, qui voyait bien que c'en était fait de Prosper Colonna. Le Jeune fait la même déclaration , d'autres l'imitent. En un clin d'œil, le cardinal de Bologne réunit onze suffrages. Il ne lui en faut plus qu'un seul ;] Turrecremata*>eut avoir l'honneur de le donner. « C'est moi, Thomas, en s'adressant au candidat, qui veux vous faire pape, car c'est aujourd'hui la veille de la fête du bienheureux Thomas d'Aquiu. » Tous les autres approuvent une élection si heureusement accomplie.

Thomas de Sarzanne était interdit. Personne moins que lui n'avait visé à la tiare ;f il n'était cardinal que depuis deux mois. Quelques minutes ^avant**aucune voix ne signalait son nom, il s'apprêtait même à ado*

rer Colonna, et voilà qu'il l'emportait tout à coup sur tous les concurrents. Les électeurs ne savaient que penser de ce qu'ils venaient de faire. On eut d'abord de la peine à vaincre les répugnances de l'élu. Lorsqu'il vit ses collègues se disposer à l'adoration, il se précipita lui-même à leurs pieds, les suppliant de réformer leur choix. Tagliacozzo finit par le déterminer à se laisser baiser les pieds, mais tout le temps que dura cette touchante cérémonie , il ne cessa de fondre en larmes (1).

Le nouveau pontife avait vu le jour à Pise en 1398(2). Mais sa mère était de Sarzanna et il y avait passé une partie de son enfance , d'où lui était venu le nom de Thomas de Sarzanna. Son père, Bartolomeo Parentucelli exerçait la profession de médecin. Il eut le malheur de le perdre à l'âge de sept ans (3). Réduite à la gêne par cette perte, sa mère, Andréola Calendrini, se vit forcée de contracter une seconde union, pour pouvoir subvenir aux frais de l'éducation de son fils. Cette union trompa les espérances d' Andréola. Au lieu de

(1) jEneœ Sylvii orat. ubi supra. — Ms. de Egidius de Viterbe, hist. XX, sœculorum, p. 228, Biblioth. angélique de Rome. — Platina in Nicolaum V. — Victorelli addit. ad Ciacconium, p. 960.

(2) Malgré l'autorité de Georgi, Vita Nicolai V, in-4, Romœ, 1742, p. 41 et celui de quelques autres biographes de ce pontife qui le font naître à Sarzanna, nous avons cru devoir préférer le sentiment de Jannozzo Mannetti et de Vespasiano. Ces deux historiens sont contemporains de Nicolas et étaient ses amis avant qu'il devînt pape.

(3) Jannozzo Mannetti, libr. I, p. 909. — Vespasiano, p. 269, dit neuf ans.

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partager l'affection de son épouse envers le jeune Thomas, ce père adoptif se mit à le regarder d'un œil jaloux et à le traiter avec dureté. Ainsi l'homme, qui devait un jour portor la première couronne du monde, se vit en butte, dans ses plus tendres années, aux outrages réunis de la misère et de la hain.e paternelle. Malgré les dispositions prononcées que Thomas annonçait pour l'étude des sciences, Andréola hésita quelque temps à y pousser son fils, dans la crainte de ne pouvoir le mener jusqu'au bout, faute de ressources. Mais elle s'y décida, à la suite d'un songe qui semblait lui prédire une grande destinée pour le jeune Thomas. Il avait alors dix ans. Deux ans après, il se rendait à Bologne pour y étudier (1). Ses parents n'avaient pu lui donner aucun argent pour accomplir son voyage , et l'avaient confié, pour ainsi dire, à la garde de Dieu. Pendant six ans qu'il séjourna, en qualité d'écolier, dans la capitale de la Romagne, il n'eut pour vivre d'autre ressource que ses talents, son activité, l'énergie de son caractère , son savoir faire peut-être et la charité de quelques bonnes âmes. Thomas dévorait les livres et devançait tous ses rivaux. Ses succès firent un tel éclat que deux des premiers citoyens de Florence le prièrent de se charger de l'éducation de leurs enfants. Il avait alors dix-huit ans.

Bien que l'emploi qu'on lui proposait l'écartàt de son but, en le forçant à interrompre le cours de ses études, il n'hésita pas à l'accepter, pour échapper à la gêne pé-

(1) Jannozzo Mannetti, libr. I, p. 906 et 91 i. — Vespasiano, Comment, p. 269.

cuniaire dans laquelle il se trouvait. Pendant quatre années, Thomas enseigna les lettres successivement aux enfants de messire Rinaldo dei' Albizzi , et à ceux de messer Palla di Noferi Strozzi. L'argent qu'il gagna dans l'exercice de cet emploi, le mit en état de retourner à Bologne, pour y achever ses études, et en peu de temps, il acquit les grades de maître es -arts et de docteur en théologie. Ce fut alors qu'il se fit connaître du bienheureux évêque de Bologne, Niccolo Albergati. Ce grand cardinal eut bientôt apprécié la valeur de Thomas; il voulut d'abord" l'avoir chez lui, et finit par se l'attacher tout à fait , en remettant entre ses mains le gouvernement de sa maison (1). Thomas acheva de se former à la piété par les leçons et les exemples du saint cardinal, reçut de sa main l'ordre de la prêtrise. Puis il le suivit dans quelques-unes de ses légations.

Le savoir de Thomas, comme érudit, était prodigieux. Il possédait le maître des sentences, avec tous les auteurs quf l'avaient commenté , et avait fait une étude approfondie des saints Pères. Il était peu d'écrivains connus, en grec ou en latin, qu'il n'eût lu, et il savait par cœur toute la Bible. A cette science déjà si vaste, il joignait encore une connaissance très-distinguée des poètes, des orateurs, des cosmographes, des historiens, des philosophes. En sorte qu'il pouvait raisonner , avec une égale compétence, sur la philosophie , la théologie , l'exégèse sacrée, la poésie, l'éloquence, la géographie et l'histoire.

(1) Jannozzo Manne tti, libr. I, p. 911 et 912. — Vespas., Commentai*., p. 270.

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Tout lui était familier (1). L'étude semblait être son élément et il s'y absorbait. Pendant le séjour que fit à Florence, près d'Eugène, le cardinal Albergati , Thomas lia connaissance avec les savants que renfermait alors la cour romaine. C'étaient Léonardo Bruni d'Arezzo, Giannozzo Mannetti , Poggio Bracciolini, Carlo Marsuppini, Giovanni Aurispa r rSuasparre de Bologne, et quelques autres. Ces érudits se donnaient, chaque matin , rendezvous au coin du palais, pour s'y livrer à l'exercice de la dispute et faire briller ou leur esprit ou leur science. Sitôt que Thomas avait accompagné son maître au palais, il venait prendre sa place au sein de la réunion, et s'acquit bientôt la renommée d'un dialecticien habile (2). Il en donna une preuve à Ferrare et à Florence , en prenant part aux débats théoiogiques du concile sur la procession du Saint-Esprit (3).

Thomas de Sarzanne n'était pas seulement un érudit, c'était un amateur de livres ; il tenait à les posséder , comme il tenait à les connaître. Malgré l'exiguité de ses ressources > il était parvenu à rassembler une collection d'un certain nombre de beaux volumes, que ses annotations marginales rendaient plus précieux encore. 11 dépensait à ces acquisitions toutes ses économies. Bien plus, il occupait, à relever les manuscrits qui tombaient entre ses mains, plusieurs copistes habiles, sans regarder au prix; et bien qu'il se trouvât souvent à court d'ar-

(1) Giannozzo Mannetti, libr. I, p. 912 et 913. — Vespas., Comment., p. 270 et 271.

(2) Vespas., Comment., p. 271 et 272.

(3) Pigna de Principibus atestinis, libr. 7, p. 551.

gent pour payer leur salaire, ceux-ci se fiaient à sa probité et attendaient sans impatience. Il utilisa ses voyages à l'étranger à augmenter ses richesses bibliographiques, et il eut le bonheur de retrouver lui-même plus d'un écrivain perdu (1).

Ses connaissances en bibliographie devinrent trèsétendues, et lorsque Cosimo Médicis fonda à Saint-Marc la première bibliothèque publique, il s'adressa à Thomas de Sarzanne pour apprendre de lui la manière de classer sa précieuse collection, et le règlement qu'il en reçut ne fut pas seulement utile à la bibliothèque de Saint-Marc, il servit encore à ordonner celle de l'abbaye de Fiesole, celle du'duc de Montefeltro à Urbino et celle d'Alessandro Sforza à Pesaro (2).

Après la mort du cardinal Àlbergati , Eugène IV attacha Thomas de Sarzanne à la cour romaine, en le nommant son diacre apostolique. Dès lors sa fortune fut rapide. En peu de temps, il devint vice-camérier, évêque de Bologne et enfin cardinal du titre de sainte Suzanne. Il n'avait pas eu le temps de se familiariser avec la pourpre, lorsque les suffrages de ses collègues posèrent la tiare sur son front; il prit le nom de Nicolas V, par reconnaissance pour le saint évêque , Niccolo Albergati , dont il avait gouverné la famille pendant vingt ans (3). Le 19 mars qui correspondait, en 1447, au dimanche Lœtare,

(1) Vespasiano, p. 273 et 274.

(2) Vespas., p. 274.

(3) Georgi, Vita Nicolai V, Romae, 1741, p. 7, 18, 23. — Bartholom. Facii hist. rerum suo. temp. gestarura, libr. IX, p. 305.

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il reçut la couronne pontificale sur les degrés de l'église de Saint-Pierre des rnains du cardinal Colonna. Dix-sept cardinaux assistaient à cette brillante cérémonie , après laquelle, le pape, monté sur une haquenée blanche, la rose d'or à la main, et précédé de la Sainte Eucharistie, alla prendre possession du souverain pontificat à Saint- Jean-de-Lalran (1),

(1) Ephemerides consistorii, per Jacohum Radulphum ap. Georgi, p. 9. — Cancelliéri, Storia dei solenni Possessi, Romœ, L802, p. 41. —iEneae Sylvii oratio, etc.

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