LIVRE SEPTIÈME
SOMMAIRE
Situation de l'Europe. — Nicolas V annonce une politique pacifique. — Son caractère. — Mort de Philippe-Marie Visconti. — Contentions provoquées par la succession au duché de Milan. — Réconciliation de Sforza avec le Saint- Siège. — Il se rend maître du duché de Milan. — Efforts de Nicolas V pour l'extinction du schisme. — Dissolution du concile de Bâlc. — Charles VII s'emploie activement pour obtenir l'abdication de Félix V. — Ambassade et proposition à ce sujet. — Congrès de Lyon. ■— Difficultés qui surviennent de la part de l'antipape. — Soumission et abdication de Félix V. — Joie à Rome. — Dernières années du cardinal d'Arles. — Jugement sur le concile de Bâlc. — Nicolas V essaie de pacifier la Hongrie. — Ladislas le posthume. — Entêtement de Frédéric III. — Voyage de ce prince en Italie pour s'y faire couronner empereur. — Il propose une croisade. — Pacification définitive de la Hongrie. — Mission infructueuse en France des cardinaux de Cusa et d'Estoute ville. — Éléments en Orient pour une forte résistance aux Turcs. — Huniady et Georges Castriot dit Scanderbcg. — Ce dernier recouvre l'Albanie. — Difficultés en Occident à la croisade. — Lutte héroïque d'Huniady en Hongrie contre les Turcs. — Avènement de Mahomet II et de Constantin Paléologuc Dracozcz. — Constantinople est menacée.— Constantin se prépare à la guerre. — Mission du cardinal Isidore à Constantinople. — Tentative de réunion à l'Eglise romaine. — Georges Scholarius. — Scènes de désordres parmi le peuple. — Opposition de la noblesse. — Etat misérable des esprits à la veille de la guerre. — Appa-
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rition de Mahomet II. — Puissance dos Turcs, faiblesse des Grecs. — Giustiniani. — Lutte héroïque de la garnison contre l'armée turque. — Mahomet introduit une partie de sa flotte dans le port de Constantinople. — Préparatifs du dernier assaut. — Prise de la ville. — Mort de Constantin. — Épouvante de l'Europe à la nouvelle de la chute deConstantinople. — Projets des princes. — Nicolas V et i£ncas Sylvius. — S. Jean de Capislran. — Tournoi du duc de Bourgogne, à Lille. — Diète de Ratisbonne. — Appréhension de Mahomet II. — Lettre de ce sultan à Nicolas V et réponse du pape. — Ses projets de croisade échouent.
Le peuple romain accueillit l'élévation de Nicolas V avec de grandes démonstrations d'allégresse,. Les premiers jours furent consacrés à recevoir les congratulations des ambassadeurs qui se trouvaient à Rome, et de ceuxqu'envojèrent les diverses puissances de l'Italie. On concevait, à Tenvi, les plus belles espérances du pontificat qui commençait. Nicolas prit à tâche de confirmer ces espérances par les réponses pleines d'esprit, d'à propos, d'élégance et de modération qu'il sut donnera chacun (1).
La situation politique où le nouveau pape trouvait le monde chrétien était des plus compliquées. Au nord, la France et l'Angleterre n'avaient point dépesé les armes ; l'Allemagne et la Hongrie étaient engagées dans une querelle de succession; la Bohême n'avait pas cessé d'être en proie à l'hérésie. A l'orient, les Osmanlis, victorieux à Varna et qui allaient l'être à Cassovie, s'apprêtaient à faire tomber les derniers remparts de l'empire, tandis que l'union, proclamée à Florence et qui seule eût pu le sauver, se brisait contre les subtilités scolastiques des théologiens et les antipathies nationales du peuple
(*) Georgi, p. 25 et 26. — jEneœ Sylv. orat., etc., ubi supra. Giannozzo Mannetti, libr. H, p. [21 et 22.
grec. Au midi, Alphonse d'Aragon, maître de deux royaumes, devenait, par sa puissance et par les services mêmes qu'il venait de rendre, un danger pour l'Eglise romaine. Dans le domaine pontifical, les seigneurs qui portaient le titre de vicaire n'aspiraient qu'à se rendre indépendants; les compagnies de condottieri, changées en autant de bandes de brigands , ravageaient l'Italie ; Sforza, Florence, Venise et le duc de Milan soutenaient, les uns contre les autres, une lutte dont il était difiicile de prévoir l'issue. Le trésor de l'Eglise était vide et grevé de dettes. Enfin, au milieu de cet état de choses, un schisme déplorable qui divisait l'Eglise, relâchait les ressorts de la discipline et troublait les consciences.
Eh ! bien, à ces maux Nicolas V crut qu'un remède unique pouvait suffire, que ce remède était la paix, et il annonça tout d'abord l'intention de la rétablir partout. « Je prie Dieu, disait-il à un de ses anciens' amis auquel il accordait une audience, quelque temps après son élévation, je prie Dieu qu'il me fasse la grâce de pouvoir exécuter ce que j'ai à cœur de faire, c'est-à-dire de n'employer, pendant mon pontificat, d'autres armes que la croix de Jésus-Christ. » (1). Eugène IV avait combattu avec énergie les adversaires de l'Eglise ; Nicolas V crut que la clémence pouvait achever l'œuvre commencée par la force ; Eugène avait fait de la papauté une puissance redoutable, Nicolas voulut en faire une puissance de miséricorde et de conciliation. Son caractère était parfaitement assorti à ces vues généreuses. Nicolas
(1) Vespas. Gomment, délia vita di papa Niccolo V, Murât., t. XXV, p. 279:
était gracieux, aimable pour tout le monde ; jamais aucun de ceux qui l'approchaient n'entendit sortir de sa bouche une parole dure. On remarquait que l'exercice de l'autorité souveraine n'altérait nullement en lui les mœurs de l'homme privé. Ses anciens amis le retrouvaient, sur le trône pontifical, ce qu'ils l'avaient vu dans la condition ordinaire, toujours simple et bon, n'usant point à leur égard de cette dignité officielle qui tient les inférieurs à distance, descendant avec eux jusqu'à la familiarité sans rabaisser pourtant devant eux la majesté du pouvoir. Sa prudence était extrême; jamais il ne se conduisit d'après une impression récemment subie ou une idée préconçue. Les ministres des diverses puissances débattaient-ils en sa présence les intérêts opposés des États qu'ils représentaient? il savait garder une stricte impartialité au milieu de ce choc de prétentions rivales , de manière à satisfaire tout le monde et à ne se rendre suspect à personne (I). Cette habile modération, il l'apportait dans les audiences qu'il accordail aux simples particuliers. Les requêtes étaient reçues, les suppliques entendues avec bienveillance; et quoiqu'il ne pût faire droit à toutes les demandes, personne ne se retira jamais de sa présence sans une réponse agréable (2). Il était pourtant d'un naturel vif et impatient ; mais il revenait protoptement et savait rentrer par la vertu en possession de lui-même (3).
(i) Giannozzo Mannettî, libr. II, p. 943.
(2) Cunctis posiulationibus et supplicationibus ita respondebat, ut bénigne gratanterque suscepti et humanis qûoque responsionibus contenti , laeti alacresque recédèrent (id. libr. II, p, 921. — Vespasiano, passim).
(3) Celer ad iracundiam, sed mox pœnituit (jEneae Sylv. de
L'attention de Nicolas V se tourna d'abord du côté de la guerre qui, à l'occasiou du recouvrement de la Marche d'Ancône, avait éclaté entre les républiques de Venise et de Florence, d'une part, le duc de Milan et le roi de Naples de l'autre. Cette guerre avait changé de caractère et de but vers la fin du pontificat d'Eugène IV. Les républiques, qui avaient pris d'abord les armes pour soutenir Sforza, combattaient alors pour l'abaissement de Visconti, et ce prince, rudement maltraité par de récents revers, avait appelé à son secours Alphonse et Sforza luimême. Venise et Florence ne se laissaient pas tellement enivrer par leurs succès qu'elles ne se sentissent effrayées à la pensée de voir ligués contre elles-mêmes le belliqueux condottiere, le conquérant de Naples et le puissant Visconti. Aussi, prêtèrent-elles volontiers l'oreille aux ouvertures pacifiques que le nouveau pape adressa à leurs représentants. Nicolas envoya, sur le champ, à Alphonse toujours campé à Tivoli, un légat qui trouva ce monarque peu éloigné de la paix (1). De son consentement, un congrès des parties belligérantes fut convoqué à Ferrare. Le cardinal de Térouanne, Jean Le Jeune s'y rendit avec le titre de légat pour exercer les fonctions d'arbitre. Les conditions de la paix y furent vivement et longuement débattues. Enfin on s'accorda à proposer au duc de Milan d'accepter ou une paix définitive avec la restitution des terres conquises sur son domaine par
Piccolom. de reb. Basil, gestis, etc., p. 136. — Era di natura collerico, ma egli la sàpeva temperare benissime colla sua prudenza (Vespas., p. 275).
(1) Poggio Bracciolini, Hist. Florent., ap. Murât., t. XXI, libr. VIII, p. 423.
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les Vénitiens, ou bien seulement une trêve de cinq ans, chaque partie belligérante restant dans le statu quo que la guerre avait fait. Mais pendant qu'on rédigeait à Ferrare ces propositions, Philippe-Marie s'éteignait au château di Porta-Zobbia, laissant pour héritier de ses États le roi de Naples (1).
Il était dans la destinée de Visconti d'être le fléau de l'Italie dans la tombe comme sur le trône. Pendant sa longue domination en Lombardie* il n'avait pu souffrir un seul instant d'être en paix avec ses voisins, et toutefois sa mort qui semblait devoir être le signal du repos, devint la cause d'une perturbation qui ne devait se calmer qu'un siècle plus tard , après avoir anéanti l'indépendance de l'Italie et fait verser des torrents de sang (2).
Tout d'abord, la lutte qui n'avait pas cessé en Romagne, pour ou contre Sforza, changea une seconde fois de but. Les Vénitiens, qui combattaient l'ambition de Visconti, excités tout à coup par l'espérance de recueillir son héritage, devinrent les ennemis des Milanais qui, débarrassés de la tyrannie, rétablirent la liberté et ap-
(4) Johan. Simonet., t. XXI, libr. IX, p. 394, 397. — Platina in Nicolauni. — Commentari di Neri di Gino Gapponi , Murât. , t. XVIII, p. 1203. — Pigna de principibus attest., Jibr. VII, libr. VII, p. 552. — Barthol. Facii hist. rer. suo temp. gest., libr. IX, p. 507-513. — Georgi, p. 32 et 33.
(2) Cristoforo da Soldo, Istor. Brescian., Murât., t. XXI, p. 843, dit que la nouvelle de la mort de Philippe-Marie fut reçue à Brescia avec des témoignages d'allégresse, et que Ton disait publiquement : or a mai Lombard ia et etiam Italia sara sanata; perche e morte che teneva tutto il mondo in guerra.
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pelèrent à leur aide, pour la défendre, l'épée et les troupes de Sforza. Florence, qui ne pressentait guère encore les desseins du condottiere, devint l'ennemie de Venise. Enfin, le roi de Naples, véritable héritier de Visconti, se trouvait opposé à tous. Il n'y avait plus de paix possible. Les conférences de Ferrare furent donc rompues. Cependant les efforts du pape ne furent pas tout à fait stériles. Sforza se réconcilia avec le Saint-Siège, remit la cité de Jesi, la seule qui lui restât, entre les mains de l'Eglise, moyennant une somme de 35,000 florins que paya le roi de Naples et évacua la Marche d'An^ cône. Alessandro Sforza, frère du général, se rendit à Rome pour visiter le souverain pontife, et en reçut la ratification de la seigneurie de Pesaro. Nicolas V accorda également à Antonio dei Ordélaffi le vicariat de Forli et releva Federigo de Montefeltro des censures dont l'avait frappé Eugène IV. Suivant son plan de pacification, le nouveau pontife rétablit aussi la concorde entre Alphonse et les Florentins (1). La guerre de succession qui s'alluma en Lombardie, lui fournit encore l'occasion de montrer son intelligente modération. Sitôt après la mort de Visconti, Sforza s'était dirigé vers Milan. D'abord, il ne sembla appliqué qu'à défendre la nouvelle république contre les Vénitiens; mais, en qualité de gendre de Philippe-Marie, Sforza convoitait la seigneurie qu'avait exercée son beau-père ; ses véritables desseins ne tardèrent pas .à se faire jour. Alors il eut contre lui ceux-mémes qu'il était venu protéger. Enfin, il vit son entreprise
(1) S. Antoninns, part. III, tit. XXII, c. xn, — Johan. Simonet. vita Sfortiae. libr. IX, p. 394. — Georgi, p. 38 et 39.
couronnée du succès, par son entrée triomphale et souveraine dans la capitale de la Loinbardie, après deux années d'héroïsme militaire, de stratagèmes et de négociations. Pendant toute la durée de cette longue lutte de l'ambition, d'une part, de la liberté de l'autre, Nicolas V ne cessa d'exhorter à la paix les parties belligérantes, et sa prudence sut si bien garder l'équilibre de la neutralité, qu'il ne perdit pas, un seul instant, le droit d'être l'arbitre de leurs intérêts opposés, si quelque circonstance eût pu faire naître entre elles la possibilité d'un aacord (1).
Il fut non moins habile mais plus heureux dans les efforts qu'il tenta pour l'extinction du schisme. Dans cette vue, il s'adressa en même temps à la France et à l'Allemagne, réclamant le secours de Charles VII et de Frédéric III pour mettre enfin un terme au scandale que le concile de Bàle avait soulevé dans l'Eglise. Nicolas V semblait attendre beaucoup de Frédéric auquel il envoya le cardinal de Saint-Ange, Jean Carvajal. Le zèle ne manquait pas sans doute à cet empereur, mais il lui fallait compter avec le parti encore nombreux qui tenait pour la neutralité dans l'Empire. Tout ce qu'il put obtenir d'une diète, célébrée le 14 juillet 1447 à Aschaffembourg, fut que Nicolas V devait être reconnu, à l'exclusion de Félix V, comme le vrai successeur d'Eugène IV et le légitime 'vicaire de Jésus-Christ (2).
Si incomplète que fût cette conclusion, Frédéric se hâta de la mettre à profit dans l'intérêt de l'union. En
(1) Ptetina in Nicolaum V.
(2) Spicileg. Acherianum, t. III, 773. — Georgi, p. 28.
conséquence, il expédia à Bâle Tordre, à ceux qui y maintenaient encore une ombre de concile, de se retirer dans un délai fixé, sous peine de voir confisquer leurs privilèges et d'être frappés d'amendes. Les quelques sebismatiques qui s'étaient opiniâtres jusque là à siéger en dépit du ridicule, virent qu'ils étaient au bout de leur rôle, et pour échapper à la honte d'être dispersés par la force, ils quittèrent Bâle en versant des larmes, en se lamentant, dit jEneas Sylvius (1), et vinrent chercher à Lausanne un appui près du pontife qu'ils écrasaient naguère de leur superbe importance.
C'était quelque chose, sans doute, que d'avoir fermé le temple de la discorde, mais l'idole restait toujours debout sur son piédestal. Il était réservé à Charles VII de frapper le coup qui devait l'abattre. Ce monarque , avant même d'avoir reçu les lettres du pape, avait envoyé à Rome l'archevêque d'Aix, pour y porter un projet d'accommodement, rédigé à Tours en conseil royal. Ce projet renfermait , les articles suivants : 1° l'abdication de Félix V; 2° l'abrogation de toutes les censures portées de part et d'autre ; 3° le maintien des personnes dans les dignités dont elles avaient été revêtues par Félix ; 4° pour cet antipape, une position proportionnée à celle qu'il consentirait à abandonner ; S0 enfin, la convocation d'un concile général en France (2).
(1) Plorantes atque ululantes (iEneœ Sylv. de Piccolom. de rébus Basile» gestis commentai*, à Catalano editus, p. 142). — Cochleus, Hist. Hussit.,libr. 9, p. 347. — Décret, concil. Lausan. ap.Martene Ampli, collect, t. VIII, p. 997. — Basilia sacra, p. 318 et 319.
(2) Spicilegium, t. III, p. 768. — Labbe, t. XIII, p. 1327.
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Ces conditions étaient raisonnables, modérées, et Nicolas V en remercia le roi par une lettre du 26 avril, dans laquelle il qualifiait l'entreprise de Charles VII d'oeuvre royale (1), digne de toute louange, digne de l'éternelle reconnaissance du Saint-Siège, digne de cette illustre maison de France, à qui, depuis des siècles , était échue la noble mission d'éteindre les schismes , de rendre la paix à l'Eglise, d'assister les souverains pontifes, de proléger leur dignité et d'en étendre les droits (2).
Mais pendant que ces témoignages de la gratitude de Nicolas V étaient portés en France, Charles VII recevait des communications d'une toute autre nature. Félix V lui écrivait, pour le prévenir contre l'élection schismatique du prétendu successeur d'Eugène IV , le prier d'envoyer, à Bâle ou dans toute autre ville à sa bienséance, des prélats pour discuter la vérité et la justice de sa cause (3). Dans le but d'appuyer l'effet de la lettre de son père, le duc de Savoie avait envoyé , de son côté, des ambassadeurs qui eurent des conférences avec le roi (4).
Mais ces tentatives échouèrent contre le bon sens du roi, et n'ébranlèrent pas un seul instant et la conviction qu'il avait de la légitimité de Nicolas V, et la ferme résolution de terminer le schisme par l'abdication de Félix V. Sur ces entrefaites arrivèrent, pour
(1) Hoc opus regium est.
(2) Ampliss. collect., t. VIII, p. 988.
(3) Epist. Felicis V, ap. Ampliss. collect., t. VIII, p. 989.
(4) Jean Chartier, hist. de Charles VII, éd. royale, p. 130.
la même fin à Bourges, l'archevêque de Trêves en personne, les ambassadeurs de l'archevêque de Cologne , du duc de Bavière, comte Palatin du Rhin et de Frédéric de Saxe. II y eut là, le 28 juin, des conférences dans lesquelles les princes allemands se mirent d'accord avec le roi, et qui servirent de préliminaires aux délibérations plus solennelles d'une grande assemblée convoquée à Lyon pour la fin de juillet (1). Charles Vfl pria le duc de Savoie , par l'intermède des ambassadeurs que le prince avait à Bourges, d'envoyer des représentants à ce congrès et d'en faire venir de la part du concile de Baie. Effectivement, on vit à Lyon, tant de la part de Félix, que de celle de son fils et du concile , plusieurs personnages remarquables, notamment le cardinal d'Arles et le prévôt de Montyon, Jean de Grolée. L'archevêque de Trêves et les ambassadeurs des trois électeurs s'v rendirent aussi avec ceux du roi, savoir : Jacques Juvénal des Ursins , archevêque de Reims, l'évéque de Clermont, le maréchal de Lafayelte, Hélie de Pompadour, archidiacre de Carcassonne et le docteur Thomas de Corcelle, Le célèbre comte de Dunois y amena aussi les ambassadeurs d'Angleterre , savoir : l'évéque de Norwich et deux autres notables personnages. L'évéque de Marseille y parut au nom du roi René ; l'archevêque d'Embrun et le seigneur de Malicornes, au nom du Dauphin, fils de Charles VII (2). Les instructions des ambassadeurs de France à ce congrès prouvaient : 1° que le roi était décidé à en
(\) Spicilegium, t. III, p. 770. — Labbe, t. XIII, p. 1330. (2) Jean Cbartier, Hist. de Charles VII, p. 130.
finir une bonne fois avec le schisme ; 2° qu'il ne considérait point les Pères du concile de Bâle , comme jouissant d'un pouvoir réel, et Félix comme étant revêtu d'une dignité sérieuse ; car, le nom du concile n'était pas une seule fois prononcé dans ces instructions, et l'on n'y désignait les membres de cette assemblée que par ces mots : Ceux de Bâle. Bien plus, on y exprimait la répugnance de traiter personnellement avec le cardinal d'Arles ou tout autre prélat revêtu de la pourpre par Félix. On y émettait le vœu qu'ils s'abstinssent de paraître à Lyon, ou que, s'ils y venaient, ce ne fut point avec les insignes du cardinalat. Quant à Félix , il n'était nommé que le Père du sieur de Savoie, et l'on devait même éviter de traiter directement avec lui, à moins que les choses ne pussent se faire autrement (1).
Ces prescriptions, dictées par une louable horreur du schisme , étaient néanmoins trop absolues , point assez conciliantes, et l'on fut obligé d'en adoucir la rigueur. On permit au cardinal d'Arles de venir à Lyon, comme cardinal, et le congrès , après des conférences qui se prolongèrent jusqu'au 18 octobre 1447, jugea à propos d'envoyer, près de l'antipape, pour traiter directement avec lui (2). Conséquemment , au mois de novembre 1447, les ambassadeurs de France, ceux d'Angleterre, l'archevêque d'Embrun, le seigneur de Malicornes , l'évêque de Marseille et les envoyés des princes
(1) Instruction des ambassadeurs de France, ap. Spicilegium, t, III, p. 771.
(2) Georgi, p. 39.
allemands, se rendirent à Genève où Félix tenait sa cour. Là, les partisans du pontife bàlois essayèrent de proposer l'autorité du concile de Bâle comme moyen de procurer l'union (1). Mais ils ne tardèrent pas à abandonner cet expédient, en présence de l'immuable détermination des députés d'exiger l'abdication de Félix. Après de longues discussions, l'antipape, renonçant lui-même à méconnaître la nécessité, adopta ce parti. Mais il mit sa renonciation aux conditions suivantes : 1° qu'il abdiquerait au sein d'un concile convoqué par luimême ; 2° qu'avant de céder, il ferait trois bulles, la première, pour réhabiliter tous les ecclésiastiques déposés par Eugène IV, ainsi que par son successeur, la seconde , pour lever les censures fulminées par luimême, soit contre les personnes, soit contre les villes et communes de l'obédience de son rival ; la troisième , pour confirmer ses propres actes administratifs ; 3° qu'après son abdication, le concile par lui convoqué élirait Nicolas V, et réhabiliterait, par un décret spécial, tous ceux qui avaient suivi le parti d'Eugène IV, de Nicolas et le sien ; 4° qu'il aurait le titre de légat perpétuel du Saint-Siège , de par l'autorité du même concile, avec des prérogatives très - étendues , toutes choses que Nicolas V serait obligé de confirmer en bonne forme (2).
Ces conditions étaient visiblement appuyées sur les
(4) Decretum concil. Lausan. ap. Ampli, collect., t. VIII, p. 995.
(2) Guichenon, Hist. généalog. de la royale maison de Savoie, édit. de Turin, t. II, p. 66.
articles dressés à Bourges. Mais ce que l'antipape y ajoutait devait soulever de grandes difficultés. Le roi de France s'en montra peu satisfait, et Nicolas V, qui en avait été préalablement informé par les ambassadeurs d'Angleterre, répondit, qu'il n'y consentirait jamais (1).
Toutefois , comme le but qu'on poursuivait de part et d'autre, ne pouvait être atteint sans une réciprocité de concessions, Charles VII ne crut pas impossible de négocier sur ces bases, et envoya à Rome , au mois d'avril 1448, une ambassade solennelle que Nicolas V « traita fort honorablement et plus splendidement qu'on avait onques vue traiter aucune ambassade (2). » Malgré là déclaration obsolue que le pape avait faite de rejeter les articles de Genève, il est certain qu'il en accorda quelques-uns aux instances des ambassadeurs , notamment celui qui concernait la personne de Félix. Il rejeta la publication das trois bulles faites par l'antipape, stipula au contraire que ce serait lui, Nicolas V, qui, l'abdication de son rival consommée, en délivrerait trois, ne voulut point entendre parler de convocation de concile ; seulement il ne dit rien de la dissolution de celui de Bàle avant l'abdication (3).
Sauf ces réserves, Nicolas V laissa au roi la faculté de régler l'accommodement selon qu'il le jugerait à propos. Les conditions, ainsi modifiées par le pontife
(1) Guichenon, ubi supra. — JeanChartier, Hist. de Charles VII, p. 432. — Georgi, p. 30.
(2) Jean Chartier, p. 132.
(3) Guichenon, ubi supra p. 66.
romain, et apportées à Genève par l'ambassade française, soulevèrent une vive résistance autour de Félix. Tantôt on insistait sur la convocation d'un concile , tantôt on éveillait des doutes sur la sincérité des promesses faites par Nicolas V. On disputait, pour ainsi dire, le terrain pied à pied. Mais si le désir de la paix avait engagé le pape à passer sur certains articles, la nécessité faisait à Félix une loi de ne point se montrer trop longtemps difficile sur les concessions qu'on lui demandait. Chaque jour son importance baissait dans l'opinion et le schisme perdait du terrain. Une plus longue temporisation ne pouvait servir ni sa position ni sa gloire. On lui permit la publication de ses trois bulles, et il se contenta d'appeler les débr's du vieux concile de Baie à Lausanne. Là, le 7 avril 1449 , au milieu de la solennité d'une cession de ce concile , Félix renonça au souverain pontificat. Douze jours après , le concile ratifia l'acte de cession , confirma l'élection de Nicolas V, qui devint dès-lors, pour tous, indubitable pontife, et le schisme fut terminé (1).
La nouvelle de ce fait, apportée à Rome, y fut accueillie par des réjouissances extraordinaires. Le peuple romain chantait en parcourant les rues, à la clarté des flambeaux, ces deux vers latins : Lux fulsit mundo, cessit Feliœ Nicolao, « la lumière a brillé au monde, Félix a cédé à Nicolas. » Le] pape se hâta de tenir sa promesse, en délivrant trois bulles , dont la première ratifiait les actes administratifs, accomplis par Félix
(1) Guichenon,p. C6et67,et aux preuves, p. 333. — JeanChartier, ubi supra, p. 133 et seq.
pendant le schisme, la seconde, confirmait le pontife démissionnaire d?ns la dignité de cardinal et de légat perpétuel, la troisième rétablissait, dans leurs titres et dignités, ceux qui en avaient été privés par Eugène IV ou par lui-même (1). Le cardinal d'Arles rentra de la sorte en grâce et fit de nouveau partie du Sacré Collège. Fidèle jusqu'à la fin à l'idole qu'il avait élevée dans le sanctuaire, mais mêlé à toutes les négociations qui avaient eu pour but l'extinction de ce grand scandale, il est permis de croire que, s'il eut à cœur l'honneur de son maître, il n'oublia pas les intérêts de l'Église, et que l'œuvre de la pacification lui dut beaucoup. Cette œuvre accomplie, il se retira dans son diocèse d'Arles, où, pendant le peu de jours qu'il vécut encore, il donna l'exemple de toutes les vertus. D'éclatants miracles illustrèrent son tombeau, et 77 ans plus tard, la Papauté le plaçait au rang des bienheureux (2).
Comme après l'abdication de Félix V, aucun décret ne vint fixer un terme au concile de Bàle, les esprits brouillons répandirent longtemps encore dans le public, que ce concile n'avait point été dissous, mais seulement suspendu, et les successeurs de Nicolas V furent plus
(4) Guichenon, Preuves, p. 339 et seq., et t. II, p. 67. — Georgi, p. 66 et seq.
(2) Guichenon, Hist. de la Bresse et du Bugey, Généalogie des familles nobles du Bugey, p. 4 et 5. — rinças Sylv. in Europa, c. xlu. — Mgr. Dépcry, Hist. Hagiologique du diocèse de Belley, t. II, p. 76. — Ludovicus Aïamanus episcopus Arelatensis, cardinalis, vir sanctœ vitae , ac pati enlise singularis, fortis et constans, stabilis et firma columna fuit Basiliensis conciiii (Anonymus cartusiensis, arapl. collect., t. VI, p. 91). t. i. 25
d'une fois menacés de voir se redresser l'ombre fatale de cette assemblée (1). Mais on l'évoquait en vain; depuis la disparition de son pontife, le concile de Bàle était bien réellement fini. II avait duré dix-huit ans. La faiblesse de son début ne devait point faire présager une si longue session ; mais, par une exception étrange, ce qui use tout le reste, l'esprit de discorde lui prêta de l'énergie et de la vie. Il se termina plus obscurément encore qu'il n'avait commencé , puisqu'on ne s'aperçut pas de ses
derniers moments, semblable à ces fleuves qui, après
avoir roulé leurs ondes avec fracas pendant un long cours, n'ont pas l'honneur d'arriver jusqu'à l'Océan et se perdent dans les sables du rivage. Les ennemis de l'Église romaine ont trouvé cette assemblée admirable, on lç comprend sans peine, et les éloges qu'ils lui prodiguent sont la plus sévère critique qu'on en puisse faire. Mais ce qu'on ne comprend pas, c'est que des écrivains catholiques lui accordent leurs sympathies. Certes, nous savons bien que l'Église a adopté quelques-uns des décrets portés à Bàle, mais ce n'est pas sur quelques éclairs de sagesse que l'on doit juger une assemblée, c'est sur l'ensemble de ses travaux, le but qu'elle a poursuivi, les conséquences qui en sont résultées. Or, sous ce triple point de vue, le concile de Baie n'a été qu'une déplorable assemblée. Il voulut imiter Constance. On tint à y établir la même organisation. Lorsqu'il y avait à peine quinze prélats réunis à Bàle, on y voyait déjà quatre nations, une de France, une d'Italie, une d'Allemagne,
(1) Mansi , concili. amplissima collect. , t. XXIX , p. 41 et 42.
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idées ou de mesquines passions. (Tièces justificatives n° 5).
En même temps que Nicolas V éteignait le schisme, il poursuivait avec activité une autre pacification qui lui tenait au cœur non moins vivement, la pacification de l'empire et de la Hongrie, parce que de là dépendait la possibilité d'une croisade contre les Turcs. La mésintelligence, qui brouillait l'Allemagne et la nation magyare, remontait à la mort de Wladislas Jagellon. Privés du monarque qu'ils s'étaient donné, les barons du royaume, Huniady en tête, élurent en sa place Ladislas, fils posthume de l'empereur Albert, jeune prince que la faiblesse de son âge leur avait fait répudier cinq ans auparavant. Ladislas, transporté dès sa naissance à la cour de Frédéric III, y était gardé, sous la tutelle de ce monarque, qui refusait opiniâtrement de le remettre aux mains des députés hongrois, envoyés pour le réclamer. Frédéric motivait son refus, en alléguant, pour le jeune prince, le besoin d'une tutelle qui ne convenait à personne mieux qu'à l'empereur. Mais les Hongrois, peu confiants., soupçonnaient de la malveillance et même de l'improbité dans cette ténacité du monarque allemand, et ils y étaient autorisés, ce semble, par la détention de quelques places hongroises, que Frédéric retenait arbitrairement, et dont la restitution était vainement demandée.
Plus l'empereur se montrait difficile à relâcher Ladislas, plus les barons mettaient d'insistance à le ravoir. Ils craignaient que leur prince , élevé sur une terre étrangère, n'y contractât des mœurs et des idées opposées à celles du peuple qu'il devrait gouverner, et ne
devînt étranger lui-môme parmi ses propres sujets. Ces craintes étaient fondées. La nation hongroise, à bout de patience, résolut d'arracher son roi par la force, ne pouvant l'obtenir par la persuasion, Huniady, élu gouverneur, rassemble les milices magyares et se précipite à leur tête sur l'Autriche, où il met tout à feu et à sang. 11 ravage également la Styrie, la Carinthie, la Carniole, mais sans rien gagner sur l'esprit obstiné de Frédéric qui, du reste, ne se donna aucun mouvement pour repousser l'invasion de ses provinces (1). Nicolas V fit cesser ces hostilités en ordonnant une trêve (2), pendant laquelle il se flattait, sa médiation pontificale aidant, de terminer le différent des deux pays.
Huniady profita de cet intervalle de repos, pour rétablir l'ordre en' Hongrie (3). Frédéric l'employa lui à faire le voyage d'Italie pour y chercher la couronne impériale. Dès qu'on sut, dans la péninsule, le projet de l'empereur, une inquiétude générale s'empara des esprits. Les puissants se prirent à trembler, les faibles à concevoir des espérances, les princes à chanceler; une sourde agitation se fit sentir de toutes parts; Ton redoutait ces mouvements violents qu'avait plus d'une fois excités naguère la présence des Césars (4). Le pape et les car- Ci) Thwrocz Chron. Hungar., part. IV, c. xlv. — Bonfini, rerum hungaric, decad. III, libr. VII, p. 492 et 493.
(2) Gcorgi, p. 34.
(3) Bonfini,. p. 494.
(4) Quibus cognitis, Italise potentes trepidare, sperare tenues, nutare principes , impleri omnia rumoribus , timeri motus quos, in adventu Cœsaruin excitatos vetustas noverat. (Gomment. PiiH, libr. I, p. 18.
dinaux n'étaient point rassurés, et le monarque fut obligé de séjourner à Sienne, jusqu'à ce que ses véritables intentions eussent été connues, (t). Mais le temps était passé où la majesté impériale exerçait, sur la terre des anciens maîtres du monde, une forte pression politique. D'ailleurs, il y avait loin de Frédéric III aux fiers Hoenslauffen ou même à Louis de Bavière. Ceux-ci se montraient à la péninsule pour y exercer leur domination, Frédéric ne parut y venir que pour y solliciter des honneurs et des fêtes. Ses désirs durent être satisfaits, car il en trouva de magnifiques à Ferrare, à Bologne, et surtout à Rome (2).
Les hommages que lui prodiguaient à l'envi ces populations opulentes, civilisées et malignes, ne servaient qu'à faire ressortir la médiocrité personnelle du monarque allemand. Nulle pari, il ne releva la dignité impériale, par la hauteur du caractère, la largeur des vues, la libéralité, le talent de la parole. Il s'exprima constamment parla bouche d'autrui, et l'éloquence toujours prête d'iEneas Sylvius, son secrétaire, lui fut d'un grand secours pour répondre aux compliments qui lui étaient adressés. En revanche, sa cupidité était extrême ; seulement il n'exigeait pas les présents, il se contentait, après les avoir honnêtement sollicités, de les recevoir avec plaisir (3).
(1) Bartholom. Facii Hist. rer. suo temp. gest. in-8, Basileœ, libr. IX, p. 338.
(2) Comment. Pii II, libr. I, p. 19 et 20. — Murât. Annali d'Italia, an. 1452.
(3) Nil autem imperialis majestatis visum est in eo, nec libe-
Soit parce que la peste sévissait à Milan, soit parce qu'il ne reconnaissait point, pour seigneur de cette ville, Francesco Sforza, il refusa de s'y montrer, pour prendre, selon l'usage, la couronne de fer des Lombards. Toutes les instances que vint lui faire à Ferrare Gallazzo Maria, filsde Francesco, au nom de son père, demeurèrent sans résultat ; et Nicolas V se vit obligé d'accomplir cette cérémonie à Rome, tout en protestant, pour ne pas blesser le duc de Milan, qu'il ne voulait nullement par ce fait déroger aux droits et aux usages du royaume lombard (1). Comme tous les esprits étroits et vaniteux, Frédéric avait des caprices d'entêtement qu'il prenait pour de la fermeté. Pendant que ses scrupules politiques l'empêchaient de reconnaître, sur Milan, la seigneurie de Sforza qui valait bien celle de Visconti, il traînait à sa suite, pour ne pas le céder aux légitimes instances de la Bohême, de l'Autriche et de la Hongrie, le jeune Ladislas, que de nouveaux députés étaient venus réclamer jusqu'à Sienne. Tous leurs efforts restèrent encore sans succès. Il y eut un complot tramé, entre eux et le gouverneur du prince, pour le soustraire par la fuite à la tyrannie de son oncle. Mais ce complot ne réussit point, et les sages conseils d'JEneas Sylvius détournèrent Ladislas de prendre un parti si hasardeux (2).
ralitatis nec sapientiee, eu m quasi semper per alium loquebatur ; sed milita cupiditas, eu m mimer a honeste quœreret et libenter acciperet, (S. Antoninus, part. III, tit. XXII, p. 554).
(1) Angclo Bellani, La corona ferrea del regno d'Italia, menioria apologet., in-4, 1819.
(2) Commentai». Pii II, lîbr. I, p. 21. — Bonfini. rerum hungar., decad. III, libr. VI, p. §03.
392 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. Vil.
Avant de procéder au double couronnement de Frédéric, Nicolas V maria cet empereur avec Eléonore de Portugal, jeune princesse que le monarque allemand se complut alors à montrer à l'Italie, puis ensuite il ceignit successivement son front du bandeau de fer et de la couronne impériale, et compléta ces augustes cérémonies par le présent de la rose d'or (1). Les nouveaux époux allèrent de Rome à Naples, près d'Alphonse, terminer leur fastueux voyage (2).
En reconnaissance de tout ce que le pape avait fait pour lui, Frédéric voulut manifester son zèle pour la foi, et au milieu d'un consistoire de cardinaux présidé par le souverain pontife, il proposa un passage général contre les infidèles. Ce fut iEneas Sylvius qui, dans un discours préparé , développa l'idée du prince. Son éloquence rencontra dans l'auditoire de nombreuses et vives sympathies. Les progrès alarmants des Osmanlis, le péril où se trouvait l'empire grec, celui en particulier que courait la Hongrie , dont le monarque, Ladislas, assistait au Consistoire, faisaient sentir à tous la nécessité de tenter un prompt et vigoureux effort. L'orateur crut devoir ajouter à ces motifs que tout le monde voyait, celui, moins sensible, de l'affliction personnelle qu'éprouvait l'empereur, à la vue de la servitude des saints lieux. Dans cette occasion, iEneas Sylvius apprit aux auditeurs que Frédéric, encore jeune, avait fait le pèlerinage de Jérusalem, visité la terre que
(1) Naucleri, Chronogr. générât. XLIX, p. 1007. — Gomment. Pii II, libr. I, p. 20. — Georgi, p. 108 et seq.
(2) Barthol. Facii, Hist., p. 348 et seq.
le Sauveur du monde avait foulée de ses pieds, arrosée de son sang (1). La piété de Frédéric était sans doute très-sincère et très-édifiante, mais ni le caractère, ni le génie guerrier du prince ne répondaient à l'ardeur belliqueuse qu'elle semblait lui inspirer. Nicolas V, qui ne vit là qu'une boutade de circonstance, répondit à JEneas Sylvius: qu'il était profondément ému par ses excitations, et approuvait beaucoup la pensée de l'empereur, mais qu'il fallait, avant d'agir, consulter les autres princes de la chrétienté.
De retour en Allemagne, la scène changea pour Frédéric. Il trouva les principaux barons de la Hongrie, de la Bohême et de l'Autriche, décidés à arracher Ladislas à la tutelle forcée qu'il subissait. Ces seigneurs firent pourtant une dernière tentative pacifique ; mais leur demande ayant été encore rejetée, ils en vinrent, de nouveau, à la guerre. Ulric Etzinger, seigneur autrichien, à qui l'entreprise fut confiée, mit le siège devant Neustadt, résidence de l'empereur, avec une armée de seize mille hommes. Dépourvu de tout moyen de résistance , Frédéric céda enfin, et remit Ladislas au comte de Cilley, son oncle maternel. Une dicte fut convoquée à Vienne, pour que les députés des trois nations soumises au sceptre de Ladislas, vinssent s'enlendre sur la forme de gouvernement à adopter pendant la minorité du roi. Le pape envoya à cette assemblée le cardinal de Cusa et Jîneas Sylvius. Il y eut des discussions longues et passionnées ; les Autrichiens, représentés par le comte de Cilley, soulevaient des difficultés. D'autre part, les ré-
(1) Oratio coram SS. senatu cardinalium, epist. CCCXCIX.
claraations des impériaux étaient mal reçues. On alla jusqu'à repousser la médiation du cardinal de Cusa. Mais l'éloquence d'iËneas Sylvius et l'héroïsme d'Huniady qui se démit, en présence de l'assemblée, de son titre de régent, adoucirent les esprits et Ton finit par s'accorder. Il fut réglé que le roi resterait, pendant sa minorité, sous la garde du comte de Cilley, qui gouvernait T Autriche. La régence de la Hongrie fut de nouveau confiée à Huniady, enfin celle de la Bohême à Georges Podibrascki (1).
Cette pacification, heureusement accomplie, consola Nicolas V d'avoir échoué, Tannée précédente, 1451, dans ses tentatives pour réconcilier la France et l'Angleterre. Dans ce but, lesr cardinaux d'Estouteville et de Cusa avaient été envoyés, le premier, en France; le second, en Angleterre, afin de disposer Charles et Henri à un rapprochement. La bulle de commission que Nicolas V leur avait donnée portait : que le pontife se déterminait à entreprendre la pacification de la France et de l'Angleterre, par la considération surtout que ces deux grands royaumes, étant le plus ferme rempart de la chrétienté, leurs dissensions étaient un péril imminent pour la foi catholique, et l'occasion pour les infidèles d'affliger les disciples du Christ (2).
Les légats firent valoir, chacun de son côté, ce motif. Charles ne se montra point éloigné de déposer les armes,
(1) Bonfini decad. 111, libr. VII, p. 503 et seq. — Thwrocz, part. IV, c. li. — Raynald., an. 1452, nus 7. — William Coxe, Hist. de la maison d'Autriche, t. I, p. 325 et 326.
(2) Raynald., an. 4451, nU8 7.
il répondit : « Qu'il avoit lousjours voulu, et encore vouloit la paix, pour remédier à l'effusion du sang humain; et aussi pour le bien de la chose publique estoit prest d'y entendre en toutes bonnes voyes; et que par plusieurs fois il s'estoit mis en devoir pour icelle paix trouver; et encore estoit prest de déférer et se rendre à toutes bonnes raisons, et de s'employer contre lesdils non croyants en tout ce qui lui seroit possible, tant en hommes comme en finances. » fi n'en fut pas de même d'Henri VI. Ce monarque, dont le règne n'était, depuis plus de vingt ans, qu'une suite non interrompue de désastres au dedans comme au dehors, n'accueillit les propositions pacifiques du légat que par ces paroles : « Quand les Anglais auront autant conquis de pays sur le roi de France que le roi de France en a conquis sur les Anglais, il sera temps alors de parler de paix (1). » Les négociations furent rompues.
Comme on le voit, le but de Nicolas V, comme celui de ses prédécesseurs , était de pacifier l'Europe , pour mettre la chrétienté en état de faire tête aux Osmanlis, de refouler leur domination ou tout au moins de la circonscrire fortement. Malgré la catastrophe de Varna, les chrétiens étaient encore redoutables en Orient. Deux héros, dignes de l'antiquité, Huniady en Hongrie, et Scanderbeg en Albanie, pouvaient les rendre capables des plus grandes choses, dans le cas où des secours imposants leur viendraient de l'Occident.
Le second de ces guerriers était fils de Jean Castriot,
(1) Jean Chartier, Hist. de Charles VII, p. 258, et dans le même vol. histoire chronol. du roy Charles VII, p. 467,
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souverain d'une portion de l'Albanie et de l'Epire, pays dont l'importance avait rarement pesé dans la balance politique de la Grèce, mais que le souvenir d'Achille, dans l'épopée, de Pyrrhus, dans l'histoire, environnait d'un glorieux preslige. Faible et menacé sans cesse par les Turcs, devenus maîlres de la Macédoine, Jean Castriot s'était vu obligé, pour obtenir la tranquille possession de ses Elats, de livrer en otages à ses ennemis ses quatre fils. Georges, celui dont il s'agit, était le moins âgé, il n'avait que neuf ans. Arrivés à la cour du sultan, tous durent subir la circoncision. On voulait ainsi les attacher à la cause turque en les liant à la religion musulmane (1). Soit hasard, soit que Georges se distinguât de ses frères par l'énergie et l'élévation de son caractère, on lui assigna, dans l'application des noms qui accompagnent la cérémonie de la circoncision, la dénomination de Scanderbej qui signifie Seigneur Alexandre. L'histoire a consacré celle dénomination héroïque, que la vie de Georges a si noblement justifiée. Devenu homme, Scanderbeg se fit remarquer par son adresse, sa force, son audace, dans tous les exercices qui préludent aux jeux terribles de la guerre. Il déploya une valeur inouïe et d'incomparables talents militaires, dans plusieurs campagnes où il servit dans les armées ottomanes. Mais le fier Albanais avait vu ses trois frères immolés, l'un après l'autre, aux cruelles appréhensions du sultan; il avait vu mourir son père, sans pouvoir lui fermer les yeux ; il avait vu envahir son
(1) Marinus Barlctius, de vita et gestis Scanderbegi, p. 2. — M. Camille Paganel a fait paraître sur le héros albanais un travail très-instructif dont nous avons profité, in-8, 1855.
héritage par celui qui se disait son bienfaiteur (1), et une haine profonde reposait au fond de son cœur. Il dissimulait toutefois, attendant l'heure de la vengeance. Cette heure sonna enfin le jour où la victoire se déclara à Nissa pour les chrétiens. Scanderbeg commandait un corps de troupes dans l'armée de Casimbeg. Y eut-il, enlre Huniady et lui, une secrète intelligence? On ne sait. Ce qu'il y a de certain, c'est que la conduite de l'Albanais ne fut pas étrangère à la défaite des Turcs et qu'il était tout prêt à en profiter (2).
Au milieu de la déroute, ils s'empare du reis-effendi, et le poignard sous la gcrge, le contraint à lui délivrer un firman, par lequel le commandant de Croia devait remettre, enlre ses mains, le gouvernement de cette place , égorge pour le maintien du secret, le reis-effendi ainsi que les témoins de celte extorsion violenle; puis muni du firman, et suivi d'un petit nombre d'amis, initiés à ses desseins, il court à Croia, y arrive avant que le bruit de sa défection y soit parvenu, et entre en possession du gouvernement. Le massacre de tous les Ottomans, répandus dans l'Epire et l'Albanie, accompagne la restauration du fils de Jean Castriot, dans l'héritage
(1) Marin. Barlet., libr. I, p. 3, 4, 8.
(2) Cantimir, Hist. de l'empire ottoman, in-12, t. I, p. 263, appelle Scanderbeg rebelle ; il ajoute qu'il viola sa foi envers le sultan et renonça sans raison à la religion musulmane. Quelle foi Scanderbeg devait-il à Amurath qui l'avait dépouille de ses états? Quel attachement pouvait-il avoir à une religion qui lui avait été imposée par la plus odieuse coaction ? Et c'est un Grec qui parle ainsi ! Gibbon, dans son histoire de la décadence de l'empire romain, c. lxvii, a répété sdiieusement les inepties de Cantimir.
398 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LîV. Vil.
de son père. Au nom de la religion, de la liberté et de la vengeance, la révolle devient générale. Scanderbeg est proclamé chef de l'Etat, et l'empire du croissant voit se dresser le plus formidable de ses ennemis (1). Certes, ni la religion, ni la morale ne sauraient approuver la manière dont Scanderbeg s'affranchit de la tyrannie; la défense des droits les plus légitimes ne permit jamais d'outrager l'humanité. Mais si l'héroïsme peut effacer une tache sanglante, on cessera de reprocher celle-ci à la mémoire du guerrier qui, pendant vingt-quatre ans, lutta, avec une poignée de braves, contre toute la puissance ottomane, alors dans le progrès de sa force. Egal en valeur à Huniady, Scanderbeg surpassait peut-être le général hongrois par le génie militaire. Nul ne savait mieux que lui- tirer parti des lieux, des circonstances, des personnes, nul n'était plus fécond en stratagèmes, n'avait le coup d'œil plus sûr, et n'inspirait à ceux qui le suivaient une confiance plus aveugle.
Rien n'aurait pu résister aux efforts de Scanderbeg et d'Huniady si, d'un côté, une bonne politique, unissant ces deux chefs, leur eût permis de combiner leurs attaques ; si, de l'autre, sans parler de la Fiance et de l'Angleterre, les Etats maritimes de l'Italie, si le belliqueux roi d'Aragon, si la Bourgogne et l'Allemagne, par un énergique élan, eussent tendu la main à ces deux héros. Nul doute qu'on n'eût refoulé une puissance qui n'était solidement établie nulle part. Mais les républiques maritimes de l'Italie, qui commerçaient avec l'Orient, se préoccupaient bien plus d'y protéger leurs mercantiles
(1) Marin. Barlet., libr. I, p. 9-M.
PRISE DE CONSTÀNTINOPLE. 399
intérêts que d'y défendre la cause du Christ. D'ailleurs, elles n'étaient en paix, ni entre elles ni avec le roi d'Aragon, et ce dernier ne pouvait rien faire sans leur concours. Le duc de Bourgogne se montrait, il est vrai, bien disposé, mais les princes d'Allemagne ne comprenaient point suffisamment comment la nation germanique pouvait être intéressée à déclarer la guerre à un peuple qui ne l'attaquait point. Il ne fallait nullement compter sûr l'enthousiasme. Depuis que le sentiment religieux avait cessé de dominer les passions politiques, « la chrétienté semblait, dit un contemporain, n'avoir plus de chef. Le souverain pontife et l'empereur ne réveillaient plus ni révérence ni soumission. On aurait dit de vains noms, des images peintes (1). »
Ce dernier trait, un peu injuste à l'égard de Nicolas V, n'était pas trop sévère pour Frédéric III qui semblait ; |
prendre à tâehe de justifier l'indifférence qu'irspirait le chef de l'empire. Comment un prince faible et indolent aurait-il pu entraîner qui que ce soit? et comment, sans talent ni réputation militaires aurait-il pu devenir le général d'une grande expédition ? Un armement de la chrétienté n'était pas encore possible. En attendant, réduits à leurs propres forces, Scanderbeg et Huniady ne pouvaient que défendre, le premier, les montagnes de l'Epire, le second, la ligne du Danube,
Cependant, en 1448, ces deux chefs étaient parvenus à s'entendre. L'Epirote devait joindre ses milices albanaises aux légions hongroises et valaques, et tous en-
(1) Tanquam ficta nomina, picta capita sint, ita papam imperatoremque respicimusOEneaeSylv., epist.libr. I, epist.cxxvn).
semble, tenter de venger le désartre de Varna. Mais alors comme en 1444, le sultan prévint, par la célérité de ses opérations, la jonction de ses adversaires et força les Hongrois d'accepter seuls la bataille près de Cassovie, sur les bords de la Schthniza. Là, pendant trois jours, Huniady lutta contre une armée quadruple de la sienne, et ne quitta le champ de bataille qu'après avoir couché la moitié de ses ennemis dans la poussière et frappé l'autre moitié d'une inexprimable terreur (1).
CeUe sanglante victoire fut le dernier fait d'armes d'Amuralh qui mourut au mois de février 1451 et laissa le trône au plus grand, comme, au plus terrible sultan qui ait régné sur les Turcs. Un historien contemporain, Phranlza, qui nous a laissé d'intéressants détails sur les derniers jours de l'empire grec, avoue qu'en apprenant la mort d'Amurath, il éprouva une aussi vive douleur que si on lui avait annoncé le trépas du plus chéri de ses enfants. Phranlza explique lui-même le molif d'un chagrin qui doit nous paraître étrange. Ses rapports avec la cour ottomane lui avaient fourni l'occasion de connaître le jeune prince destiné à prendre la place d'Amurath. Il avait vu dans lui un caractère féroce, orgueilleux, implacable, un ennemi né de tout ce qui n'était pas musulman ; il avait été témoin des outrages qu'il infligeait aux chétiens, il avait entendu sa bouche proférer plus d'une fois cette menace : qu'une fois en possession du trône, il n'aurait qu'un but,' celui de renverser les restes de l'empire romain, et d'effacer de la terre le
(1) Bonfini, dccad. III, libr. VII, p. 494 et seq. — Thwrocz, Chron. hung., part. IV, c. xlvi etxLVii.
nom du Christ. Il savait encore que le nouveau monarque, deux fois obligé de résigner le pouvoir suprême, parce que les Osmanlis comptaient peu sur sa capacité, brûlait de donner un éclatant démenti aux défiances de ses sujets, et d'inaugurer son règne par une grande entreprise, et Phranlza ne se faisait plus illusion sur le malheur qui menaçait la cité de Constantin (1).
Phranlza ne s'était point trompé sur les intentions de Mahomet IL L'unique préoccupation du successeur d'Amurath fut de conquérir la capitale des Grecs. Une nuit, il fit appeler son grand visir, et lui montrant sa couche en désordre : « Vois-tu cet oreiller? pendant toute la nuit, je l'ai pressé sans trouver le repos. Le sommeil fuit de ma paupière. Ne te laisse point corrompre par de vils présents, et que mon projet ne sorte plus de ta pensée. Il nous faut combattre les Romains ; avec la volonté et les prières du prophète, il faut que nous occupions Constanlinople (2). » Et toutefois lorsque le sultan parlait ainsi, il y avait à peine quelques mois qu'il venait de renouveler, avec les Grecs, les anciens traités qui garantissaient l'intégrité de leurs provinces, et jurer par le prophète qu'il ne troublerait pas la paix de l'empire (3).
Mais la solennité même de ces promesses n'était qu'un leurre dont il se servait, pour endormir, dans une fausse sécurité, les tristes victimes qu'il avait déjà dévouées à la mort ou à la servitude. Il ne fut pas possible