PRÉFACE. XIX
connaissaient, du reste, pas d'autre), fût écrite, ad narrandum non ad proôandnm. Les anciens , comme on le voit, étaient loin de regarder la narration comme quelque chose de vulgaire , de méprisable, comme une ornière, par exemple; ils en faisaient, au contraire, le point capital de l'histoire , Vomne tulit punctum. Ce n'est pas, toutefois , qu'ils fermassent la porte aux réflexions philosophiques, ils les admettaient pour éclairer la marche du récit, mais avec sobriété , de crainte d'en ralentir le mouvement ou d'en déranger l'harmonie.
Sans doute il ne faut point raconter les événements accomplis au sein de la société humai ne., comme on retrace les effets de la nature, les tremblements de terre, les éruptions des volcans, les explosions des orages. Ces effets ne sont que des accidents provoqués par des causes purement physiques, et il n'est besoin que de les décrire. Il en est autrement des faits sociaux; produits par des êtres intelligents et libres, il ne suffit pas de les énoncer, il faut de
S lus en faire ressortir la valeur morale et l'inuence. Mais pour cela est-il nécessaire d'appeler à son aide les appréciations philosophiques spéciales, les tableaux rétrospectifs? nullement. La philosophie des faits historiques est dans les faits mêmes, dans les relations qui les rapprochent, les liens qui les unissent , les causes diverses qui les enfantent, les résultats qui en sont la conséquence. Donc, montrer, par une exposition logique de ces faits , le point d'où il partent et le point où ils aboutissent ; mettre en lumière, par un récit sagace, la nature distincte et la physionomie propre de chacun de ces faits, voilà la vraie philosophie de l'histoire.
XX PRÉFACE
Certes, on ne reprochera pas à Tacite de n'avoir pas fait suffisamment ressortir Tarrogance de la tyrannie césarienne, inaugurée par Auguste et continuée par ses successeurs, l'odieux de cette personnification du pouvoir le plus immense qui ait jamais été , tantôt dans un insensé, tantôt dans un tigre , quelquefois dans tous les deux en même temps, puis, la dépression graduelle des caractères sous l'empire de ce régime corrompu et corrupteur. On découvre de l'œil, on touche du doigt., à chaque page du récit de l'historien, cette arrogance, cet odieux, cette abjection. Tacite, toutefois, 'se tient constamment dans le cadre d'une simple narration, il n'a recours ni à des appréciations spéciales , ni à des aperçus rétrospectifs.
Disons-le, l'invention de ce qu'il plaît d'appeler aujourd'hui la philosophie de l'histoire est due à notre siècle où le goût des phrases à effets et la manie des systèmes se sont emparés des esprits. Nos grands maîtres, dans le genre, ne l'ont point employée. Les écrivains secondaires seuls l'ont regardée comme un progrès.
Deux inconvénients découlent de cette méthode, le premier c'est de détruire l'agrément du récit, en l'interrompant pour disserter, puis de fausser l'action des personnages, en transformant la scène où s'agitent les intérêts et les passions des hommes en une froide école de sophistes. Le second , de substituer des vues personnelles aux desseins de la Providence , des idées systématiques au sens naturel des événements, enfin, d'imposer au lecteur des opinions auxquelles il n'aurait pas pensé, si on l'avait placé en face d'un récit simple et fidèle des faits. L'historien a le droit de diriger