‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècleChapitre 10 sur 15 · C. XIX · texte numérisé non relu

C. XIX

(2) Burlamachi, p. 94.

(3) Abrmia, abrucia, S. padre, lo instrumente) del diavolo : abrucin, dico, lo scandalo di lutta la chiesa. (Burlamachi, p. 34). — Nanti «lit : abst inde. Abscindc hoc monstrum ab Ecclcsia Dei, B. Pater, (lib. II, p. 35).

T. il. 3*

sans du moine parvinrent à calmer Alexandre. Peutêtre CarafFa lui-même, qui aimait les réformes, fut-il le premier à détourner le pontife des voies de rigueur.

Les arrabiati accusaient Savonarola d'être hérétique, de s'ériger en prophète, de s'immiscer dans les affaires de l'Etat. La première de ces accusations n'était pas encore sérieuse. Dans la chaleur de l'improvisation, le Dominicain avait bien pu laisser échapper quelques inexactitudes, mais nous ne voyons pas qu'il ait jusque là, de propos délibéré, attenté au dogme catholique. La seconde accusation avait plus de solidité. Cependant plus tard, Savonarola nia qu'il se fût jamais donné comme prophète (1). En fait, la forme seule, chez lui, était ambitieuse, et il n'y avait rien dans ses prédictions les plus célèbres, rien qu'un prédicateur, moins que lui jaloux de l'effet, n'eût pu dire, sans passer pour prophète. Ce qu'il y avait de plus grave et de plus fondé, dans les reproches des arrabiati, c'était pour le moine de s'immiscer dans les affaires de l'Etat, de mêler le caractère de tribun à celui d'apôtre, de porter, dans la chaire chrétienne, les passions de la tribune politique (2).

Le jour où Savonarola avait commencé à prêcher, il s'était posé en adversaire de Médicis dont il supportait impatiemment la domination sur Florence et qu'il accusait d'avoir corrompu le peuple (3). Elu prieur de Saint-Marc,

(1) Rcsponsio F. Hieron. Savonarola? ad Alexandrum papam, ap. Burchard, p. 2155.

(2) Burlamachi, p. 94.

(3) Vita Hycronimi Savonarolœ, auth. fr. Pico Mirandol., 1. 1, p. 428.

il avait refusé la visite d'usage au chef de la république, regardant cet hommage comme uu acte de servitude. Chaque fois que Lorenzo venait au couvent, Savonarola affectait de se tenir à l'écart (4). Appelé près du grand duc, dans sa dernière maladie, il n'avait paru que pour le sommer avec hauteur de rendre la liberté à Florence, et sur le refus du moribond, il s'était retiré, lui laissant à peine sa bénédiction (2). Le successeur de Lorenzo avait hérité des antipathies du superbe Dominicain, et Pielro Médicis n'avait pas, comme son père, ces qualités séduisantes qui font aimer la tyrannie. On peut dire que la chute de Pietro fut au moins autant le fait des déclamations de Savonarola que le fait du traité de Sarzanna qui acheva de rendre le fils de Lorenzo odieux. Alors le moine était l'ambassadeur de la seigneurie auprès de Charles VIII. On ne peut disconvenir que, dans les circonstances difficiles où se trouva alors la république, il n'ait rendu un grand service à Florence en employant avec efficacité son influence à la sauver des excès auxquels voulait se porter le vainqueur couronné (3). Mais au lieu de borner à celte médiation pacifique et toute sacerdotale le rôle que sa renommée lui avait un instant imposé, il se laissa aller à la dangereuse tentation de changer sa popularité en pouvoir et, de donner une nouvelle constitution ù l'Etat.

Savonarola professait, sur la liberté, une largeurd'idée

(1) Burlamachi, p. 30, — Anonymo, c. h, p. 6. — Nestor, Hist. des hommes illustres de la maison de Médicis, p. 142.

(2) Hmliimachi p. 38. — Poliziano epist. Anliquario suo.

(3) Burlamachi, p. 72-73.

qui n'a point été dépassée même do nos jours. Il n'ad mettait pas que, dans une république, il y eût un seul citoyen exclu du gouvernement. Tous, selon lui, devaient concourir à la direction do l'Etat, puisque tous y élaient inléressés (1). Or, voici de quelle manière Savonarola concevait l'application d'un principe si étendu. Des votes do tous les citoyens devait sortir une assemblée composée de 1000 membres. C'était le grand Conseil, consiglio grande. Puis ces 1000 membres devaient former, tous les six mois, un second conseil composé de quatre-vingts membres pris dans leur sein et âgés de plus de quarante ans. On lui donnait le nom de conseil des élus, consiglio degli scclti (2).

Nous n'avons point ù juger ici Savonarola comme législateur et à examiner si le système si profondément démocratique, introduit par lui à Florence, pouvait faire le bonheur d'un peuple fatigué de la liberté et habitué, depuis soixante années, à vivre sous le régime à peu près absolu d'un seul. 11 nous suffit d'avoir montré que c'était avec raison que les adversaires du moine lui reprochaient de mettre la main au pouvoir. Parle fait, Savonarola avait cessé d'être un homme privé, sa cellule était devenue une salle d'audience publique, et rien ne se faisait dans l'Etat sans son consentement (3). Le despotisme

(1) Nardi, lib. I, p. 18.

(2) Nardi, lib. I, p. 18 et lib. II, p. 19. — Anonymo, c. vin et IX.

(3) Raphaël de Voltcrrc in Geographia, lib. V, p. 77. — Anonymo, c. xin. — In Firenzc non si movesse pictra senza suo conscntimeiito.... in tanta reputaziona era venuto, chc si potc*a

du Dominicain avait remplacé celui des Médicis. Son crédit se heurta à cet écueil et s'y brisa. Ceux, à qui déplaisait le gouvernement de Savonarola, se joignirent à ceux qui méprisaient son inspiration prophétique cl commencèrent aussi à mettre en question sa mission divine. Ces opposants n'étaient point encore en majorité, mais ils étaient actifs, et ne reculaient devant aucun moyen pour perdre le moine (1).

La division devenait extrême dans la cité. Savonarola avait cru inaugurer l'Age d'or de la république, en prêchant au début du nouvel ordre de choses, le dévouement à la patrie, l'oubli des haines politiques, la concorde et la paix (2). Et toutefois jamais Florence n'avait vu se former dans son sein de plus nombreuses et plus violentes factions. A côté des arrabiati et des frateschi, on voyait les bigi ou gris, les hianchi ou blancs. La malignité leur appliquait ces deux dénominations qu'un historien appelle maudites (3). Les bigi étaient les partisans des Médicis, les bianchi, les amis de l'Elat et de la liberté. Enfin, il y avait les partisans de la petite magistrature des six fèves, qui avait survécu à la ruine des autres institutions, et à laquelle était remise la nomination du gonfalonier et des compagnies ru peuple. Or, ceux qui la composaient alors se moquaient des révélations du moine (i\

ohiamare signorc e govcrnatore délia eitta Fiorcntina. (Marino Sjnuto chron. Vend., p. 51. — Burchard, Diarium, p. 2087.)

(1) Nardi, lib. Il, p. 19.

(2) Nardi, lib. I, p. 18.

(3) Duoi maledctti nomini id., lib. Il, p. 36.)

(4) Audin, Vie de Léon X, t. I, p. 229 et 230.

Ces factions ne pouvaient vivre à côté les unes des autres, sans en venir à des querelles qui, en politique, commencent par des disputes et finissent par des émeutes Aussi, les historiens nous disent-ils que les enfants eux - mômes , à l'imitation des grands, se livraient à la discorde et se baltaient à coups de pierres, dans les rues (1).

Embarrassé de tous ces partis, Savonarola s'efforçait de les dominer en les menaçant des vengeances du ciel. iMais il ne faisait qu'accroître l'irritation. On touchait à la fin de l'année 1494. Le Franciscain Dominique de Ponzo, avait reparu à Florence, et recommencé son opposition publique. Les colères que soulevait cette polémique, moitié religieuse, moitié politique, alarmèrent les supérieurs de Saint-Dominique ; ils crurent prudent de retirer à Savonarola l'autorisation de prêcher le carême suivant, malgré un bref apostoliquo qui le lui permettait. Il lui fut même enjoint de quitter Florence et d'aller répandre ailleurs la parole divine. Savonarola annonça à ses auditeurs cette décision, en leur imposant des jeûnes et des prières pour détourner de dessus la ville la colère de Dieu. Ses partisans s'émurent, et la seigneurie, toute composée de frateschi , se hâta de recourir à Rome, pour demander au pape de ne pas permettre que la cité fût privée de la prédication de Savonarola, pendant la sainte quarantaine. Alexandre VI cassa la défense des supérieurs, n'ayant point encore été personnellement offensé par les hardiesses du moine (2).

(1) Nerli, Comment., lib. IV, p. 74.

(2) Nnrdi, lib. II, p. 10.

Il ne devait pas tarder à l'être. Tout à coup le cardinal Ascanio reçut de son frère Lodovico la copie d'une lettre circulaire, dans laquelle, Savonarola écrivant aux souverains de la chrétienté, leur dénonçait avec un style mystérieux les vices et les abominations qui déshonoraient l'Eglise romaine, les accusait d'être, par leur négligence, la cause du mal; ajoutait qu'Alexandre YI n'élait point pape, en raison de la simonie de son élection, et que le seul moyen d'empêcher la damnalion des âmes était d'assembler un concile général, auquel ils devraient tous prêter leur autorité, sous peine d'encourir la colère de Dieu (1). Les espions du prince avaient saisi cette étrange correspondance. On peut expliquer par là le zèle subit pour la réforme qui s'était tout à coup emparé de plusieurs cours de l'Europe. Ascanio, fidèle à son mandat, mit celte lettre sous les yeux du pape (2).

Jusque là, malgré l'active malignité des agents qu'entretenaient dans la cour romaine les arrabiati, Alexandre VI n'avait donné qu'une attention distraite aux faits qu'on lui rapportait contre Savonarola. Il avait même pris du goût pour le moine et pour son talent, et l'idée lui était venue de l'élever au cardinalat (3). Mais à ce coup, il n'hésita plus à voir, dans le prédicateur, un homme dangereux, et il lui envoya un bref dans lequel il lui enjoignait, en vertu de l'obéissance, de venir à Rome

(4) Mansi, dans le i«r tome des Misccllanea de Baluze, a public quelqucs-uues de ces lettres, p. 584.

(2) Burlauiaehi, p. 95.

(3) Id., p. 95.

donner des explications sur sa conduite (\). Ce bref toutefois ne portait aucune défense de prêcher. Savonarola était trop habile pour ne pas comprendre que, s'il se rendait à Rome, il n'en reviendrait plus, et au lieu de partir, il écrivit au Saint-Père pour s'excuser rejetant avec respect sur ses infirmités, les embûches, de ses ennemis, le besoin que Florence avait de lui, son défaut à la citation (2).

De telles excuses, si humble qu'en fût la forme, déguisaient mal les défiances de Savonarola. Aussi, sans en tenir compte, le pape renouvela-t-il, et cette fois sous peine des censures, la citation de venir à Rome. Alexandre écrivit en môme temps à la seigneurie de Florence, menaçant d'interdire et d'excommunier la ville, si frère Hieronimo n'obéissait point (3). Ce langage comminatoire redoubla l'agitation et porta l'efl'roi chez les marchands florentins. Toutefois, les nombreux amis de Savonarola, auxquels se joignirent plusieurs cardinaux, réussirent encore à apaiser l'orage. Quelques apologies, venues à propos , et dans lesquelles la doctrino et les intentions du moine étaient suffisamment justifiées , achevèrent d'adoucir le courroux du Saint-Père, il retira sa citation et s'en remit au jugement de la conscience de Savonarola touchant l'usage de la permission qu'il avait de prêcher.

(1) Littera Alcxandri VI, priori et eonventui S. Marci, ap. Burchard, p. 2151.

(2) Littera Savonarolœ ad Alessnndruni VI, Burehard, p. 2157.

(3) iNardi, lib. II, p. 36. — Grande chronique ms. de Sanuto, bibliothèque S. Marc, à Venise, Codex i;i77, Jib. VI, p. 21.

Ici , les plus simples considérations de la prudence devaient conseiller à Savonarola de céder à la vivacité des circonstances , et de ne pas pousser à bout ses adversaires. 11 s'abstint donc, pendant quelque temps, de monter en chaire. Mais, pour ne pas abandonner son œuvre, il substitua à sa place frère Dominique de Pescia, un de ses compagnons (I). C'était un religieux du même Ordre , plus âgé que lui , d'une grande réputation de piété, doué de quelque talent oratoire, mais admirateur passionné du moine. Dominique de Pescia, en chaire , c'était toujours le prieur de Saint-Marc , moins l'éloquence. Il y portait les pensées du maître, et transmettait à la foule les sentiments qui débordaient de cette àme irritée et impatiente. Toutefois, comme il déployait moins de fougue , et qu'à sa personne ne se rattachait aucun ardent souvenir , les passions se calmèrent un peu.

Savonarola les crut assez assoupies , au mois d'octobre 1495, pour songer à rompre le silence. Mais son retour dans la chaire ne fut point accompagné de modération. Du fond de son repos le lion avait vu ses ennemis s'applaudir de sa retraite comme d'un triomphe, et son premier signe de vie fut un rugissement terrible par lequel il appela toutes les vengeances légales contre les perturbateurs du gouvernement populaire, de ce gouvernement qui était son œuvre, et que, selon lui, personne ne pouvait changer sans attenter à l'œuvre de Dieu (2). Ce langage inconsidéré, auquel vinrent se

;l) Nnrdi, lil». II, p. 27.

(2; Anonyme, c. xm, p. 4t>,

joindre de nouvelles déclamations sur la réforme de l'Eglise, ranima toutes les divisions.

Ses adversaires veillaient à Rome, et un nouveau bref ne tarda pas à arriver par lequel Alexandre VI nommait le vicaire général des Dominicains ;i Bologne, pour examiner les charges portées contre Savonarola , le juger et le punir suivant les règles de l'Ordre, s'il était reconnu coupable. Tout le temps que dureraient les procédures, le moine devait s'abstenir de prêcher (1). Mais nonobstant cel article du bref, le prédicateur ne quitta pas la chaire (2).

Les arrabiati jetèrent de violentes clameurs , l'esprit de discorde agita les partis avec un redoublement de fureur. Le désordre n'avait jamais été plus grand, une circonstance y mit le comble. Le pape, dont Savonarola contrariait la politique autant qu'il fatiguait la sollicitude pastorale , envoya menace sur menace , à la seigneurie, de jeter l'interdit sur Florence, de la traiter en v ille rebelle au Saint-Siège et à l'Eglise, si elle ne changeait son nouveau gouvernement. Il alla même jusqu'à demander publiquement que le moine agitateur fût remis entre ses mains (3).

Redoublant d'audace, à mesure qu'ils se sentaient plus sûrs de l'appui du pape, les arrbiati ne craignirent plus d'attaquer ouvertement le Dominicain, bien que les frateschi eussent encore pour eux tout l'ascendant du nombre et de la puissance. Ils faisaient circuler contre

(1) Epist. Alcxnmlri VI, ap. Burchard, p. 2161.

(2) Anonymo, c. xv, p. 51.

(3) Nardi, lib. II, p. 38.

lui, dans le public, des satires anonymes. De vulgaires poètes le chansonnaienl dans des couplets burlesques; on semait dans les rues des caricatures de son portrait; on sifllait autour du couvent de Saint -Marc, on en souillait les portes. Le jour de l'Ascension 1497, lorsque Savonarola vint pour prêcher, il trouva la chaire remplie d'immondices et occupée par un anc empaillé. Il y eut même des complots pour l'assassiner. De tels excès restaient impunis, parce que les magistrats, différant d'opinion , laissaient à la licence toute permission de s'ébaudir (1).

Ces triviales insultes, loin de nuire à Savonarola, auraient peut-être servi 'sa cause, si lui-même n'avait outragé le Saint-Siège par la plus indigne révolte. Poussé à bout, par les plaintes continuelles qu'il recevait de Florence contre le prédicateur, Alexandre VI se décida enfin à l'excommunier. La sentence fut publiée le 18 juin 1497, on la lut solennellement dans six églises, au son des cloches , et à la lumière des flambeaux. Dans les autres, on se contenta de l'afficher (2).

A* ce coup , rendons-lui justice , la première pensée de Savonarola fut une pensée de soumission, il se retira dans l'intérieur du couvent, ferma la porte de sa cellule et écrivit au pape une lettre pleine d'humilité (3). Alexandre VI répondit au moine. Son bref est remarquable par le ton paternel qui y règne. Après quelques

(1) Nardi. lib. II, p. 37 et 38. — Burlamachi, p. 103 et seq. — Anonym., c. XXII, p. 74.

(2) Nardi, lib. H, p. 38. Anonymo, c. xxii, c. 75.

(3) Epist. Alcxandri VI, ap. Burchard, p. 2152.

reproches, le pape y dit : « Nous commençons à croire, malgré les faits , que vous n'avez point parlé avec mauvaise intention, mais plutôt avec simplicité et zèle pour la vigne du Seigneur. » Le Saint-Père finit en le priant do nouveau, en vertu de la sainte obéissance, de s'abstenir de toute prédication et de se rendre à Rome. A ce prix, il consentait à annuler tous ses brefs précédents , quelles que fussent les procédures et les sentences qu'ils renfermaient (1).

Cette sommation réveilla toutes les appréhensions de Savonarola ; il s'excusa poliment à Sa Sainteté de ne pouvoir se rendre à Rome ni même à Bologne, et demanda à élre jugé à Florence (2). Toutefois il continua à respecter les censures, mais il ne voulut se donner aucun souci pour s'en faire décharger, laissant à ses amis, les frateschi, le soin de travailler en sa faveur. Ceux-ci déployèrent, à cet égard, la plus grande activité. Offre de riches présents aux cardinaux , pétitions couvertes d'imposantes signatures, supplications, i!s mirent tout en œuvre, mais en vain, lo pape resta inflexible (3).

ïl y avait six mois que Savonarola ne paraissait plus en chaire. Les jeux et les débauches, qu'il avait combattus d'abord avec un si merveilleux succès, se montraient de nouveau. Les libertins, se croyant rendus à la liberté, s'écriaient: « Maintenant, en dépit du frère,

(1) Epist. AIoxandH VI, ap. tturclinnl. p. 2152.

(2) Epist. Savonarola ad Alcxandruin VI . ap. Kurchard , p. 2153 Ȕt seq.

(3) Anonyrao, c. xxu, p. 76 et 77.

nous pouvons nous livrer à tous les plaisirs ! » Les magistrats, qui appartenaient aux frateschi , s'alarmèrent et firent des instances au Dominicain pour l'engager à ne pas laisser sans défense la bergerie menacée par des loups ravissants (1). La téte de Savonarola ne tint pas contre cette tentation, il crut sa parolo nécessaire à Florence. En conséquence, comme s'il eût été inspiré de Dieu de ne plus garder le silence (2), il secoua ouvertement le joug de l'excommunication, et le jour de Noël , célébra les trois messes d'usage, communia ses religieux, conduisit une procession solennelle autour du couvent et annonça qu'il allait reprendre ses prédications dans la cathédrale.

A cette nouvelle, les frateschi firent éclater leur joie. Mais tous ceux, à qui la passion n'empêchait pas de voir les conséquences d'une telle conduite, ne cachèrent point leur affliction. Le Chapitre de la cathédrale se réunit sur la convocation du vicaire général de l'archevêque Rinaldo dei Orsini, il fulmina, avec une défense expresse à tous les membres du clergé d'assister aux sermons de Savonarola , l'ordre à tous les prêtres des paroisses d'avertir les fidèles que, vu la gravité des censures dont était frappé le prédicateur, tous ceux qui suivraient ses

sermons seraient exclus du tribunal sacré, de la table sainte et privés de la sépulture ecclésiastique. L'officialité de l'archevêque ne faisait ici qu'appliquer les règlements de l'Eglise, néanmoins la seigneurie protesta contre ses conclusions.

(!) Carie, c. xxxv.

(2) Egli niosso (setondo clic diceva) et inspirato da Dio non dover più tacere. (Nardi, lib. II), p. 41.

Il serait difficile de dire à quel degré de scandale s'éleva la discorde, provoquée soit par l'antagonisme de la seigneurie avec l'archevêque , soit par les disputes bruyantes auxquelles se livrait la multitude (1,. Rien de tout cela n'ébranla le courage de Savonarola, résolu qu'il était à suivre ce qu'il appelait l'inspiration de Dieu. Le 2 février 1 497, il recommença donc à parler devant un auditoire aussi nombreux que jamais (2).

Quelle que fût pourtant la confiance du moine dans son inspiration, il ne pouvait se dissimuler que sa conduite ne fut de nature à détruire l'autorité de sa parole ; et il fit paraître une apologie dans laquelle il attaquait la validité de la censure (3). Non content de celle justification , il revenait sans cesse, dans ses discours, sur ce sujet. Tantôt il soutenait que l'excommunication d'un mauvais pape était de nulle valeur, tantôt, supposant qu'Alexandre VI l'avait excommunié sans motif , il déclarait que son devoir était de ne pas obéir ; tantôt, se retranchant dans une misérable subtilité, il disait que la censure du pape s'adressait à 1 homme qui avait semé la zizanie et le trouble et non à lui (4). Il alla, un jour, jusqu'à prier ses auditeurs, pendant qu'il tenait, dans ses mains, la sainte Eucharistie, de demander à Dieu, qu'il fit tomber le feu du ciel sur sa personne, s'il était vrai qu'il les eût trompés, et si la censure apostolique était valide (o).

(4) Nardi, lîh. Il, p. 42.

(2) Id., ibidem. - Anonymo, c. 23. — Burlamachi, p. 101».

(3) iVirdi, lib. Il, p. 41.

(4) Voir le sermon du 2b février 1797 et le 48e et dernier sermon de earème.

(5) Burlamachi, p. 106.

Il ne fallait pas moins que ces terribles imprécations pour rassurer les âmes pieuses, car les raisonnements du moine étaient ce qu'il y a de plus faible au monde. C'est à ne pas reconnaître Savonarola quand on le suit dans cette lutte entre sa conscience et l'autorité du père commun des fidèles. Son talent parait toujours grand sans doute, mais on devine qu'il n'est ni à l'aise, ni sûr de lui-même. Savonarola voit dans l'esprit de ses auditeurs des objections qui l'inquiètent et auxquelles il s'efforce de répondre. Il invente des paraboles triviales afin d'exciter le rire, il s'encombre d'hypothèses, il s'étaie de principes hasardés, équivoques, dangereux, et dont il aurait sûrement répudié les conséquences (1). Son éloquence ne le suit pas loujours dans cette argumentation dépourvue de logique et de vérilé ; ses mouvements oratoires sont forcés et froids. Rien ne montre mieux la fausse position dans laquelle s'était placé Savonarola que celte défaillance de son génie. Du reste, le moyen suprême auquel il revenait sans cesse, c'était de déclamer contre Alexandre VI, conlre les agents de ce pontife et contre certains grands dignitaires ecclésiastiques dont la conduite, il faut le dire, n'était pas invulnérable, et qu'il traitait, dit un témoin, comme les derniers des hommes (2). Ici Savonarola jetait le masque, et conséquent avec lui-môme, il déclarait tout net qu'un

(1) Ainsi, il avance que l'ICglise catholique se compose proprement de tous les chrétiens qui vivent bien et qui ont la grâce de Dieu. (48 et dernier sermon de carême).

(2) Macchiavelli , lettre du 8 mars 1 4118 à un ami. — Nardi , lib. II, p. 42.

homme tel qu'Alexandre VI n'étail point le vicaire de Jésus-Christ (1). Wiclef et Jean Huss n'auraient point tenu un autre langage.

Un tel mépris des censures frappa la cour romaine de stupeur. On était loin de s'attendre à cet éclat, car le représentant de la république avait entamé dos négociations pour obtenir l'absolution du moine. La liberté avec laquelle le prédicateur s'exprimait sur la réforme de l'Eglise ajoutait encore à la gravité de la révolte. Le pape et la cour craignaient un schisme général. Et cette appréhension était si peu vaine qu'un historien contemporain, d'ailleurs favorable à Savonarola, ne fait pas difficulté de dire, qu'une grande division de la chrétienté aurait eu lieu alors, s'il se fût rencontré quelque chef ecclésiastique de réputation et d'autorité (2).

Sous le coup de la première émotion, Alexandre VI fut sur le point de faire saisir les effets et les personnes des négociants florentins à Rome et d'étendre encore plus loin le châtiment. Mais il se contenta d envoyer à la seigneurie une simple menace d'en venir là, si, à la réception de son bref, elle ne faisait arrêter Savonarola, qu'il qualifiait d'enfant de perdition, et ne l'envoyait à Rome. Malgré le ton significatif de ce monitoire, la seigneurie s'était si vivement prononcée en faveur du moine, qu'elle osa n'en tenir aucun compte. Alexandre VI écrivit de nouveau. Cette fois, parlant un autre langage, il décla-

(1) Nardi, ibidem.

(2) Al quai disordinc si vedeva che non sarebbe altro innneato clic quelche caj.o ccclcsiastieo di ripulntione c di autorité (Nardi, lib. II, p. 43.

rait que, si les censures ne pouvaient forcer le gouvernement à l'obéissance, il saurait l'y contraindre par d'autres voies. Les magistrats s'effrayèrent et firent plus de cas de ce second message. La république n'était point préparée à la guerre, il y avait de l'imprudence à pousser à bout le chef de l'Eglise. Savonarola reçut ordre de rentrer dans le silence ; Dominique de Pescia continua les prédications (1).

(i) Nardi, lib. II, p. 42 et 44. — Anonymo, c. xxiv et xxv.

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