‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècleChapitre 11 sur 15 · LIVRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIX-SEPTIÈME

SOMMAIRE

Dominique de Pcscia , remplaçant Savonarola dans la prédication, défie les adversaires du moine et s'offre à subir l'épreuve du feu. — Ce dêli est accepté par Savonarola , par les Franciscains et par la seigneurie Apprêts de ce terrible spectacle. — Il n'a pas lieu, à la suite de contestations inattendues. — Fâcheux effet de cette déception sur la foule. — Savonarola perd définitivement sa popularité. — Emeute contre le moine. — Il est pris avec deux autres Dominicains. — Procédures contre les trois religieux. — Incertitude sur la justice de ces procédures.

— Condamnation des trois religieux. — Ils sont exécutés. — Jugemcnl sur Savonarola. — Alexandre VI essaie de réformer les abus. — Son zèle pour le maintien de la pureté de la foi. — Les Picards ou Adamites.

— Origine de l'index. — Tentative de guerre contre les Turcs. — Alexandre VI songe de nouveau à faire un grand établissement pour sa famille. — Frédéric, successeur de Ferdinand sur le trône de Naplcs, refuse de s'associer à ces projets. — Alexandre se tourne du côté de la France. — Louis XII en profite pour faire casser son mariage avec sainte Jeanne de Valois et épouse Anne de Bretagne. — César Borgia quitte le cardinalat pour devenir duc de Valcntinois et se rend en France.

— 11 épouse Charlotte d'Albret. — Louis XII , résolu à conquérir le Milanais, cherche des alliances en Italie et réussit. — Lodovico Sforza. en revanche, échoue partout. — Ligue des Français et des Vénitiens.

— Conquête du Milanais. — Projets du pape contre les vicaires pontificaux.—Manifeste contre eux.— César Borgia, avec l'aide de Louis XII, prend Forli et Iraola. — Révolution en Lombard ie contre les Français, et restauration de Lodovico Sforza. — Seconde et définitive chute du Jtforo. — Triomphe de César Borgia à Rome. — Son portrait — Toujours avec l'aide de Louis XII , il restitue au Saint-Siège Facnza.

— César Borgia proclamé duc de Roinagnc. — Joie des Romains.

— Projets sur Bologne. — Ils se brisent contre la protection de la France. — Projets contre Florence. — Traité de la république avec le duc. — Borgia attaque la principauté de Piombino. — Conquête du royaume de Naplcs par Louis XII et Ferdinand d'Espagne. — Chute définitive de la maison d'Aragon. — Anéantissement des Colonna. — César Borgia achève de conquérir la principauté de Piombino. — Lucrèce Borgia devient duchesse de Fcrrarc. — Alexandre VI visite Piombino. — Nouveaux projets de César Borgia contre Florence. — Mécontentement de Louis XII. — César se retire et s'empare du duché d'Urbino par trahison. — Orage contre Borgia à la cour de Louis XII dissipé par le cardinal d'Amboisc. — César plus puissant que jamais. — - Les vicaires pontificaux se réunissent à la Maggione et se liguent contre Borgia. — Moment critique pour César. — Florence se range de son côté. — Politique habile de César. — Les vicaires pontificaux reviennent à lui. — Scène de Sinigaglia. — Trahison insigne. — Anéantissement de tous les adversaires du Saint Siège. — Politique d'Alexandre VI. — César Borgia sur le point de devenir roi. — Mort d'Alexandre VI. — Maladie et fin de César Borgia. — Jugement sur Alexandre VI. — Exagérations sur son compte. — Ce qu'il a fait pour les arts et les lettres. — Ses qualités. — Conclusion.

Le drame singulier dont Florence était le théâtre depuis neuf ans touchait à son terme. Le caractère de Savonarola en avait amené les dernières péripéties, la témérité de son compagnon, Dominique de Pescia allait en précipiter le dénouement. Au nombre de ceux qui s'efforçaient de ruiner l'influence du moine parmi le peuple était un frère mineur du nom de Francesco da Puglia. Un jour, il arriva à ce religieux, préchant dans

l'église de Santa Croce, de dire : que frère Hieronimo abusait de la crédulité publique en s'érigeant en prophète, que l'inspiration divine n'était jamais descendue dans son aine, enfin que les censures de l'Eglise l'avaient justement puni de son imposture ; et pour prouver ce qu'il avançait, il ajouta qu'il étai: prêt à entrer dans les llammes avec frère Hieronimo. Dominique de Pescia prêchait en même temps à San Lorenzo. On vint lui rapporter le défi du frère mineur. Sans réfléchir un instant, il l'accepta et déclara publiquement, qu'il ne faisait aucune difficulté de tenter l'épreuve (1).

Dans l'intervalle , Francesco da Puglia avait eu le loisir de mesurer la portée de ses paroles. Averti de la résolution du Dominicain, il répondit : qu'il prétendait bien tenter l'épreuve, mais avec Savonarola seul , non avec Dominique de Pescia (2)

Savonarola ne vit qu'avec une extrême peine le zèle indiscret de son collègue. Mais comme il avait lui-même plus d'une fois avancé, en face do ses auditeurs, que, si les raisonnements ne suffisaient pas à établir la vérité de sa prédication, il était prêt à invoquer des preuves surnaturelles (3) , il ne pouvait désavouer Dominique de Pescia. Bien plus, comme il était appelé lui-môme en cause par son adversaire , il accepta le défi, mais il y mit pour condition, qu'un légat du pape, que des ambassadeurs de tous les princes chrétiens assisteraient au

(1) Nardi, lib. Il, p. 44.

c. xxvi, p. 95.

(2) Burlamachi, p. 128.

(3) Nardi, lib. II, p. 44.

— Burlamacbi, p. 127. — Anonymo,

spectacle, et que, s'il sortait vainqueur du brasier, il voulait qu'on mil, sans plus tarder, la main à la réforme de l'Eglise (1). Les partisans du frère mineur eurent beau se récrier, que ce n'était là que de vains prétextes pour gagner du temps, Savonarola demeura inébranlable, et Francesco da Puglia déclara qu'il ne pouvait accepter de telles conditions.

Mais le désaveu des deux champions ne dégageait pas leurs partisans d'en venir à une épreuve surnaturelle. D'un côté, Dominique de Pescia n'avait point fléchi dans sa résolution, et une foule de prêtres, de religieux, de séculiers mêmes briguaient à l'envi l'honneur de l'accompagner au milieu des flammes ; de l'autre, plusieurs frères mineurs s'offraient à remplacer Francesco da Puglia, entre autres un frère convert, nommé Giuliano Rondinelli (2). Les conclusions, qu'il s'agissait d'établir par ce duel étrange, rédigées par frère Dominique de Pescia et iicccptécs par la partie adverse, étaient cellesci : « L'Eglise a besoin do réforme; elle sera châtiée; elle sera renouvelée; Florence sera châtiée, puis elle sera renouveléo et elle prospérera ; les infidèles se convertiront; toutes ces choses ne tarderont pas d'arriver; enfin l'excommunication contre Savonarola est nulle (3). »

Ces conclusions furent portées devant la seigneurie

(1) Burlamaehi, p. 428. — Bunhanl, p. 2094.

(2) Burlamaehi, p. 133. — Nardi, til>. II, p. Ah. — Burchard, p. 2001.

(3) Burlamaehi, p. 129. — Burchanl, p. 2088. — Nardi , ibidem.

avec les noms des rivaux qui s'étaient inscrits pour et contre. La seigneurie, moins favorable que les précédentes à Savonarola, ressentait, à son endroit, ce vague embarras que font naître les difficultés que l'on craint d'aborder, parce qu'on ne sait comment les résoudre. Elle accepta l'épreuve, comme un heureux expédient, propre à simplifier la situation, quoi qu'il arrivât. Car, si le Dominicain périssait dans les flammes, Savonarola était perdu ; si, au contraire, il en sortait intact, on n'avait plus rien à rodouter du pape, obligé de s'incliner devant le miracle (1). Il y avait là une de ces habiletés perfides, que la politique humaine appelle à son aide dans certaines complications. Aussi un apologiste de Savonarola écrit-il, que le jour où le consentement de la seigneurie fut donné au projet, ce moine vit un démon dans le palais du gouvernement (2).

Bien qu'un grand nombre de personnes, de part et d'autre, eussent ambitionné le périlleux honneur de jouer un rôle actif dans ce spectacle terrible, la seigneurie se contenta de choisir deux personnages qui furent, pour les Dominicains, Dominique de Pescia, et pour les Franciscains, Giuliano Rondinelli (3). Une commission de dix citoyens, cinq pour chaque parti, fut nommée pour accorder les différents qui pourraient s'élever.

Cependant, des scrupules sur la légitimité de l'expérience qui venait d'être acceptée se manifestèrent au sein

(1) Nardi, lib. II, p. 44.

(2) Burlam., p. 131.

(3) Nardi appelle ce dernier, par erreur, André. — Nerli, Commcntarii de' fatti civili occorsi etc., p. 77.

du gouvernement. L'Eglise n'avait jamais admis en principe de tels appels à la divinité, quoique des saints y eussent eu parfois recours, et l'on fut d'avis de demander préalablement l'autorisation du pape. 11 y eut sur ce sujet à Rome, en consistoire, une délibération dont la conclusion fut le rejet de l'autorisation. Alexandre VI se contenta d'écrire aux frères mineurs un bref dans lequel le Saint-Père louait leur zèle et leur dévouement à l'Eglise romaine , et les engageait à poursuivre énergiquemenl les restes de Terreur (1). Mais l'impatience où l'on était à Florence de voir la funèbre expérience ne permît pas d'attendre la réponse du pape, et l'on fixa le spectacle au 7 avril (2).

On dressa, au milieu de la place de la seigneurie, aujourd'hui Del gran duca, un immense échafaud, pavé en briques et recouvert de toutes sortes de matières combustibles. Au milieu s'ouvrait un passage destiné à conduire, au sein du brasier, les champions choisis pour l'expérience. En avant étaient deux loges, l'une

(1) Ap. Baluzii Miscellanca, t. IV, p. 543. — Burlara., p. 132. — Nous sommes étonnes de trouver, dans le livre de M. Carie, la lettre d'Alexandre VI, citée comme approuvant l'expérience demandée. Si nous avons bien compris les paroles du pontife, elles ne sont nullement en contradiction avec le témoignage de l'historien qui affirme que la décision du consistoire fut contraire à l'autorisation. Elles renferment simplement un éloge de la ferveur, fervor, du zèle, «fudio, du dévoûment, devotione que les Franciscains avaient déployés dans leur lutte contre Savonarola.

(2) Nardi porte le 17 avril. Cette erreur pour un témoin oculaire du fait est inexplicable. Mais il y a peut-être une faute d'impression,

pour la seigneurie, l'autre pour les frères des deux ordres (4). Attiré par l'étrangeté de la chose, tout un peuple de spectateurs remplissait l'enceinte, les abords de la place et jusqu'aux toits des maisons.

A l'heure convenue, les Franciscains vêtus du simple habit de leur ordre, conduisant Rondinelli, vinrent s'asseoir en silence dans la loge préparéo. Parureut ensuite les Dominicains, marchant en procession, en psalmodiant des psaumes. On voyait à leur tôle Dominique de Pescia et Savonarola, en habits sacerdotaux. Dorainique tenait un crucifix, Savonarola portail une custode d'argent où reposait la Sainte Eucharistie. La seigneurie ayant pris place, Rondinelli s'avança et dit : « Me voici prêt à tenter l'épreuve ; je sais que les flammes me dévoreront, pécheur que je suis. Mais après que mon corps aura brûlé, que frère Dominique ne chante pas victoire, qu'il entre à son tour dans la fournaise. S'il en sort intact , qu'il soit proclamé vainqueur , autrement , non (2). » Les juges se consultèrent et répondirent, qu'il serait fait comme on le désirait.

Ici commença une série de contestations auxquelles personne ne s'attendait. Les juges, craignant que les moines n'eussent sous leurs habits quelque enchantement caché firent apporter deux robes, destinées à remplacer celles que portaient les champions. Rondinelli ne fit aucune difficulté de changer d'habit, il offrit même de traverser à nu les flammes. Dominique refusa d'abord de

(1) Nardi, lib. II, p. 45. — Burlnm. , p. 439 et 140.

(2) Burchard, p. 2093. — Nardi, lib. H, p. 48. — Burlam., p. 140. — Anooymo, c. xxvi.

quitter le sien. « Que cela ne nous arrête point, dit Rondinelli, la robe de mon rival étant de bure brûlera avec le corps. » Dominique finit toutefois par ôter son vêtement, bien que les juges lui permissent de le garder (\). Mais il retenait dans ses mains le crucifix; on exigeait qu'il le déposât. « Non, ajouta Rondinelli, le crucifix est de bois, il brûlera avec tout le reste. On n'insista pas. Alors Savonarola remit à son collègue la custode d'argent qui contenait la divine Eucharistie. Mais un murmure général s'éleva. Les Franciscains, les magistrats, le peuple môme, se récrièrent. Savonarola n'en soutint pas moins que l'épreuve ne pouvait avoir lieu qu'à cette condition (2). Une interminable dispute s'ensuivit et le spectacle finit par le ridicule.

On ne trompe jamais impunément une grande attente de la multitude. Le bûcher de la place du Palais fut le tombeau de l'autorité de Savonarola et le triomphe de ses adversaires. L'indignation populaire éclata si vivement sur son passage, quand il s'en retournait à Saint-Marc, que, s'il n'eût été protégé par la puissance de la divine Eucharistie qu'il portail dans ses mains, il aurait été outragé. En vain monla-t-il en chaire, en vain appela-t-il à son aide le prestige de son éloquence pour raconter, à ceux qui l'avaient suivi, les circonstances du fait qui venait de se passer. On ne l'écouta qu'avec défaveur. On se demandait publiquement, pourquoi Savonarola et

(1) Burlamnchi, p. Hi .

(2) Burchard, p. 2003. - Nardi, lib. II, p. 45. - Nerli, Commentarii, p. 78. — Anonymo, p. 101 et 102.

le maître de Florence, marchait entre des soldats comme un criminel. Peu s'en fallut que, dans le trajet, il ne fût mis en pièces par ceux-mêmes qui, la veille de Tépreuve, n'auraient pas cru faire trop en lui érigeant des statues (1).

Des courriers portèrent aussitôt à Rome la nouvelle de ce qui venait de se passer à Florence. Alexandre VI se hâta d'exprimer à la seigneurie la satisfaction que lui causait un tel événement. L'absolution de ce qui avait pu, dans le fait, blesser les immunités ecclésiastiques accompagnait cette lettre gracieuse, mais le pape recommandait instamment, l'interrogatoire achevé, de remettre le prisonnier aux mains du commissaire du Saint-Siège (2). On doit regretter que ce parti n'ait point été pris.

Pour examiner les trois Dominicains on nomma une commission de seize citoyens, auxquels furent adjoints deux chanoines de Florence, en qualité de commissaires du pape. Il y avait dans ce nombre quelques hommes neutres, mais la plupart comptaient parmi les adversaires des accusés. L'examen commença le 9 avril, le lendemain même de l'arrestation et fut poursuivi jusqu'au 19 (3). Savonarola parut d'abord avec fermeté devant ses juges et soutint ce qu'il avait dit et fait, mais dès qu'on l'appliqua à la question, sa contenance faiblit aux premières douleurs, et il demanda à écrire (4).

(1) Nardi, lib. II, p 46 et 47. — Burchnrd, p. 2093. — Anonymo, c. xxvu, p. 109. — Burlamacbi, p. 1H-152.

(2) Nardi, lib. II, p. 47.

(î$) Voir le procès, ap. Miscellanea Baluzii, t. IV, p. 544. (4) flardi, lib. II, p. 47. — Burchard, p. 2095. — Burlam.,

Ici on éprouve une pénible incertitude. Quelle foi doit-on accorder aux aveux faits par l'accusé ? Bien que les actes du procès soient imprimés, sous le titre de Copie du procès authentique de Jérôme Savonarola, que la signature de ce religieux figure au bas de ces actes, de fortes présomptions s'élèvent contre l'authenticité des aveux qu'ils renferment. D'abord, la composition du tribunal, le préambule de l'interrogatoire, les témoignages des historiens, tout prouve que les procédures ne furent point conduites avec la calme impartialité delà justice (t). Ensuite, il est constant que Savonarola se rétracta plus d'une fois pendant le cours de son interrogatoire et montra beaucoup de mobilité; qu'il déclara à plusieurs reprises, en présence des commissaires pontificaux, que ce qu'il avait dit et prédit était la pure vérité, et que les démentis, qu'il s'était donnés à lui-môme, avaient été extorqués par l'appréhension des tortures ; Uo^Mr-ujj »OÎ1t oe qu'on voudrait, chaque fois qu'il seseigneurie, d'accord avec -wee qu'il se sentait incapaenjoint à tous les séculiers d'évaca»^ De qUOj \es repréle feu aux portes et la foule suit la rouu, flammes. Fuyant devant les assaillants, Savon, retiré dans la bibliothèque où il priait agenouillïf1 '

le Saint-Sacrement en compagnie de Dominique de . , '

nsc ot*

et de quelques autres religieux. Des commissaires u seigneurie lui intiment, ainsi qu'à son compagnon, l'or-r dre de les suivre. Quelques heures après, frère Sylvestro Marulfi vint les rejoindre. Étrange retour de la popularité! L'homme qui, peu de jours avant, pouvait se dire

(1) Nardi, lib. II, p. 46.

sentants pontificaux furent fort embarrassés. Enfin, la commission a élé accusée d'avoir falsiûé les dépositions de Savonarola, dans l'impossibilité d'obtenir des faits réels assez sérieux ; et l'on ajoute qu'un notaire, nommé Srr Cccco?w, aurait prêté son ministère à cet odieux stratagème (i). Il est vrai que c'est un apologiste de S:.vonarola qui rapporte cette particularité, et que l'on doit se défier du témoignage de ceux qui se pâmaient devant les visions du moine, mais nous retrouvons la même accusation, non moins nettement formulée, dans plusieurs historiens contemporains qui n'avaient pas le même intérêt que Burlamachi à attaquer l'équité de la commission des seize (2).

de torraenti, c chc di nuovo si riderebbe c rîtratterebbe tante voile, quante volte ei fusse di nuovo lormentato ; per cio che siconosceva moltodcbole c inconstante nel supportarci supplicii. (Nanti, lib. H, p. 48). —Chronique ms. de Sanuto, lib. V, p. 29 et 42.

(1) Burlam., p. 155-160.

(2) Furono formati poi i suoi processi, délia verita et qualita de quali perche ail' bora e poi fu molto dubilato. (Nanti, lib. II, p. 47). Le même Nardi raconte ensuite l'anecdote suivante, pour ne pas être accuse, dit-il, d'avoir retenu la vérité. Uno cittadino grande nobile che fu uno de gli esaminatori di detti frati e corne inimicissimo loro a taie uffizio cletto, essendo cgli stato conGnato con molli altri cittadini doppoi la tornatade Mcdici nctla citta, e rittrovandomi in villa sua, cd essendo da me doraandato à certo proposito soprà la verita dcl detto processo, mi ris pose ingenuamente présente la sua donna esse vera cosa, chc del processo di frate Hicronymo à buon fine s era levata qualche cosa, et a quello aggiunla qualche cosa. (lib. 11, p. 52}. Guicciardini dit à son tour: Molli per lo contrario credettero o chc la confessione chc si pub-

Avant la fin de Fexsmen des prévenus, la seigneurie, qui venait d'être renouvelée, envoya à Rome demander au pape l'autorisation de procéder jusqu'à la sentence capitale. Dans la délibération qui eut lieu à ce sujet, les avis furent partagés. Les uns opinaient pour que les prisonniers fussent remis aux mains du pape, et ceux-ci voulaient les sauver; les autres, et c'était le plus grand nombre, voulaient qu'on n'eût aucun égard à l'immunité ecclésiastique, attendu que les prévenus étaient excommuniés, et qu'on procédât contre eux, selon toute la rigueur de la justice. On s'arrêta toutefois à un parti mitoyen, celui de demander à Sa Sainteté des commissaires chargés de présider à la sentence et à l'exécution des coupables.

A la réception de ce message, Alexandre VI abandonna ses premières exigences, pour adopter un parti qui semblait tout concilier et envoya promptement à Florence Gioacchino Turriani, général des Dominicains et Francesco Ramolino, clerc espagnol, auditeur du gouverneur do Rome (1). Dès ce moment les accusés furent perdus. Sans doute Ramolino, qui deviul plus tard cardinal, était un homme du plus grand mérite, et

blico fosse stata falsamentc fabricata, o che nella coinplessione sua molto dclicata havessc potuto più la forza di turmenti che la verita. (Ad calrcm, libri III). D'autres écrivains n'ont pas craint, plus tard, d'affirmer cette supposition. (Voir Muratori, Annali d'Italia, anno 1198). Et l'un d'eux proteste qu'il a vu des preuves irréfragables de cette inique et scélérate imposture. (Spizclius, in libro, cui litulus : Infelix litleratus, p. 662.)

(\) Nardi, lib. II, p. 48. — Anonymo, c. xxvu, p. 40 et c. xxviii, p. 125. — Burlamachi, p. 163.

Turriani un homme plein d'humanité et ck douceur (d) ; mais ils arrivèrent à Florence avec de fortes préventions et une opinion presque arrêtée contre les accusés. Or, la vivacité des passions au milieu desquelles ils tombèrent, n'était point de nature à les ramener au sentiment d'une justice éclairée et impartiale. Après quelques interrogatoires, ils ratifièrent les procédures déjà faites, et les trois Dominicains furent condamnés à être brûlés, comme coupables d'hérésie, de schisme, de persécution envers l'Eglise et de séduction à l'égard du peuple (2).

Le 23 mai 1498, à la place où moins de deux mois auparavant avait été élevé le bûcher de la fatale épreuve, on en dressa un autre pour le supplice. Au milieu était une potence destinée à recevoir trois patients. Le matin de leur dernier jour, les trois religieux se confessèrent et reçurent la sainte communion avec beaucoup de piété, puis ils marchèrent à la mort. On commença par les dégrader de la dignité sacerdotale, en leur ôtant, l'un après l'autre, les insignes de l'ordre sacré. Comme le prélat, chargé de cette humiliante cérémonie, se permit de dire à Savonarola : « Je te sépare de l'Eglise militante et triomphante, » celui-ci répondit, d'une voix capable d'être entendue des assistants : « De l'Eglise militante, à la bonne heure, de l'Eglise triomphante, non (3). » Cette opération achevée, un des commissaires

(1) Osscrvazioni di cruditissimo nnonymo ap. Bnluzii Miscellanen. t. IV, p. 522. — Grande chronique de Sanuto ras., lib. VI, p. 42.

(2) Nardi, lib. II, p. 49. — Processus, ap. Baluz. Misccll., p. 549, 561 et scq. — Anonynio, c. xxviu, p. 425.

(3) Burlam., p. 168. — Nardi, p. 40.

pôntificaux demanda aux patients, s'ils acceptaient l'indulgence plénière de leurs péchés que Sa Sainteté voulait bien leur accorder, ceux-ci inclinèrent la léle rt répondirent, qu'ils acceptaient cette faveur (1). Quelqueinstants après, trois corps se balançaient au milieu des flammes. Pour que les débris de ces corps ne devinssent pas, entre certaines mains, l'objet d'une superstitieuse vénération, on précipita dans lArno ce que le feu avait épargné. La populace , toujours vile , insultait ces restes (2).

Ainsi se dénoua ce drame, sans analogue dans l'histoire. Le dernier mot n'a point encore été dit sur celui qui y joua le premier rôle : et à voir les passions ardentes qui s'agitent autour de sa mémoire, mémo après plus de trois siècles écoulés, on peut présumer que ce mot ne sera pas dit de longtemps. C'est une fatalité attachée à certains noms qu'on ne puisse ni les louer, ni les blâmer à demi. Ceux-ci ont fait de Savonarola un fanatique, un sectaire, un imposteur; ceux-là, un apôtre, un saint. Il y a, en effet, de tous ces personnages divers, dans le Dominicain. Si l'on entr'ouvre la porte de sa cellule de Saint-Marc et qu'on le contemple, au pied de son crucifix, amaigri par les jeûnes et abîmé dans l'extase de la prière ; si on le suit à Santa-Maria del Fiore et qu'on l'entende foudroyer les vanités et les vices de la volup-

(1) Burlam., p. 169.

(2) Razzi, Vie ms. de Savonarola. — Nardi, lib. Il, p. 50. — Burlam., p. 172. — Anonymo, c. xxix. — Processus ap. Baluz. Miscall., t. IV, p. 549. — Nerli, Commcntar., p. 81. — Grande chronique ms. de Sanuto, lib. VI, p. 59 et 60.

tueuse Florence, Savonarola est un saint, un apôtre. Mais si l'on se retourne du côté du tribun qui mêle Ja politique à la religion, du déclamateur qui invective contre les pouvoirs existants, du voyant qui oppose une mission divine à l'autorité du chef de l'Eglise, Savonarola ressemble beaucoup à un fanatique, à un sectaire, à un imposteur. Malheureusement, c'est avec ce dernier caractère qu'il finit , c'est la dernière impression qu'il laisse aux spectateurs, en disparaissant de la scène, et l'on est en droit de se demander si, dans le cas où la faveur populaire lui serait restée fidèle, il n'aurait pas devancé le rôle du moine de Witemberg. Les protestants semblent ne pas en douter, puisqu'ils regardent Savonarola comme un do leurs devanciers. Mais ils oublient que ce moine brisa le lien qui aurait pu le rattacher à leur révolte, le jour où, du haut de son bûcher, il accepta l'absolution du pape, et jeta à la postérité cette preuve tardive mais solennelle de son repentir.

Pour nous, qui avons écrit, libre de prévention comme d'enthousiasme, l'histoire de ce moine célèbre, Savonarola ne saurait être ni un saint ni un apôtre. Nous aurions pourtant regret d'en faire un sectaire, et il nous répugnerait plus encore de dire qu'il a été un imposteur. Pour nous, Savonarola fut un prédicateur sincère, mais prodigieusement exalté. Si nous l'avons bien étudié, depuis le jour où il commence son exégèse prophétique sur l'Apocalypse, jusque au jour où il substitue ouvertement à l'autorité de l'Eglise celle d'une mission prétendue céleste, il nous semble emporté par le courant d'une imagination déréglée. Son éloquence est admirable, sans doute, mais elle porte plutôt le cat. ii. 33

ractère d'une déclamation véhémente que celui d'une exposition solide et éclairée. On y voit l'agitation violente et convulsive de la fièvre plutôt que l'essor d'une pensée puissante et saine. Sa verve n'échauffe pas, elle brûle, elle bouillonne comme la lave dans le cratère d'un volcan. Il n'éclaire pas, il éblouit, il ne guide pas, il entraîne, il ne marche pas, il se précipite. Son esprit n'aborde pas le côté positif des choses. Savonarola est rarement vrai, l'exagération semble être son domaine, ses figures sont colossales, ses situations forcées, son but plus grand que ses moyens. Qu'on ne s'étonne donc pas si un tel homme, ainsi organisé, avec celte puissance d'imagination et cette faiblesse de sens, jointes à l'enthousiasme qui accueille ses paroles et à l'opinion qui l'encense, si un tel homme s'enivre de lui-même, s'il affecle des prétentions extraordinaires, s'il se figure voir la main du Très- Haut déposer sur son front le rayon de feu, s'il se croit l'envoyé du Seigneur, et ose le dire presque ouvertement. Pour atteindre au but qu'il a rêvé, il lui faut une mission surnaturelle et il se permet de dire qu'il en est investi (1). Savonarola succomba à la haine des partis qu'il avait soulevés contre lui. De nos jours, il serait tombé sous les coups du ridicule.

Cependant, la réforme qu'avait prêchée Savonarola, que réclamaient tous les cœurs catholiques, Alexandre VI fut sur le point de l'entreprendre, après la mort du

(1J Fu tanto aninioso questo frate... et venne in tanta opinione di santita, ch' cgli ardi predicando di dire : che dio volcva cosi... afferraando d'essere stato in cielo ainbasciadore de' Fiorentini. (Nerli, Commentarii, lib. IV, p. 65).

duc de Gandie. Celle mort, indépendamment de la dou- . leur qu'il en ressentit, lui causa une impression si religieuse, il y vit si clairement la main de Dieu s'appesantir sur sa personne que, pour calmer la souveraine justice, il eut un moment l'idée d'abdiquer la Papauté. Il communiqua ce projet à Ferdinandl-e-calholique, mais le monarque répondit qu'un tel dessein méritait de profondes réflexions. Il n'eut effectivement aucune suile. Le pape, en revanche, parut donner une sérieuse attention à la correction des abus qui avaient envahi certaines parties de l'administration ecclésiastique. Dans ce but, il institua une commission de cinq cardinaux, choisis dans la portion la plus sévère du Sacré Collège. Francesco Piccolomini en fut le membre principal. Les autres étaient Giovanni d'Aragona, Georgio de Lisbonna, Antoniolto Pallavicini , Galeotto Riario et Giananlonio Alexandrino (1).

L'enquête qui eut lieu alors fit connaître que Bartolomeo Florida, archevêque de Cosenza et secrétaire des brefs, avait supposé un nombre considérable de brefs, entre autres une dispense, délivrée à une religieuse, unique héritière de la couronne de Portugal, pour se marier avec un fils naturel du roi de Portugal, dispense dont Ferdinand-le-calholique s'était vivement plaint, comme faisant obstacle à ses prétentions. Florida fut arrêté, déposé de son siège, dégradé de l'épiscopat, dépouillé de ses biens et condamné à une réclusion perpétuelle. D'abord l'accusé soutint, devant ses juges, qu'il n'avait fait qu'exécuter des instructions venues de haut, mais

(4) Raynald., an. i497, n* 4-6. — Novaës, t. VI, p, 97.

ce système de défense ne le sauva pas et lorsqu'il n'eut plus rien à perdre, il céda, dit-on, à des promesses séduisantes, et avoua qu'il était Tunique auteur des falsifications qui lui étaient imputées ( Pièces justificatives n° 5) (I). Plus tard, un clerc, du diocèse de Bàle, fut appliqué à la question et détenu dans les prisons de Terranuova, pour de fausses signatures apposées au bas de certaines suppliques concernant les ordres sacrés (2). Mais les efforts d'Alexandre ne furent pas persévérants. Les règlements dressés par la commission ne reçurent qu'une imparfaite exécution, sous prétexte qu'ils attentaient à la liberté pontiGcale (3). On ne punit également qu'un petit nombre de coupables, parce qu'il y en aurait eu trop à rechercher et quo la qualité de quelques-uns aurait embarrassé la justice. Tout ne fut pourtant pas perdu , et il resta , dans la chancellerie , des réformes de cette époque, d'assez notables vestiges pour que Paul III, quarante ans plus tard, pût encore les signaler (4).

Il est un point sur lequel le zèle d'Alexandre VI ne faiblit jamais et se montra constamment au niveau de

(4) Les nombreuses copies du Diarium que nous avons consultées sur ce fuit s'accordent assez bien pour le fond des choses. Mais il y a quelques variantes sur les détails, notamment sur le nombre des brefs falsifiés. M en est qui en portent 3,000, d'autres 300 ; d'autres 30, d'autres 20.

(2) Id., p. 2138.

(3) Novaës, ubi supra.

(4) Codex ms. , 2275, Romanae curiœ reformatio tempore Pauli III, bibliotli. Barbcrini.

la sainteté du mandat apostolique, ce point est la défense de la foi (1).

Dès le début de son pontificat, il travailla avec activité, près du roi Wladislas IV, à la pacification des troubles religieux de la Bohême. D'abord, on employa les mesures de rigueur pour dompter la férocité qui n'avait jamais cessé de former le caractère distinclif des disciples de Jean Huss, puis Alexandre eut recours à la douceur. Il révoqua les ana thèmes portés par ses prédécesseurs, favorisa les moyens do persuasion, et ouvrit les bras de la miséricorde. Ses efforts furent couronnés d'un si grand succès qu'il ne resta plus bientôt que quelques débris de ce terrible hussitisme que nous avons vu si puissant et si cruel au commencement du siècle (2).

Alexandro VI poursuivit encore, toujours de concert avec Wladislas IV, l'extinction de la secte des Picards ou Adamites, qui avait pénétré en Bohème depuis l'année 1418. Celte secte, peu nombreuse pour l'honneur de l'humanité, n'était qu'une transformation de la vieille hérésie des Vaudois. On y retrouvait le fond de leurs erreurs, les Picards y ajoutèrent la nudité religieuse et la promiscuité des sexes. Au milieu de la confusion où la Bohême était plongée, il s'était trouvé des gens assez fanatiques ou assez immoraux pour donner dans ces abominations (3).

(1) Istori degli ultimi quatro sccoli dclla chicsa,da frn Filippo Angclico Bccchctti. Ronia 12°, t. VI, lib. XII, p. 495.

(2) Raynald., ann. 1493, n™ 8, et 1499, n»» 30.

(3) Dubraw, Hist. Bohcmic, lib. XXVI, p. 686 et 687. — iEnew Sylvii hist. Boliem., c. xu. Voir la dissertation sur les

Les Picards inspirèrent de l'horreur aux hussiles euxmêmes qui les combattirent à outrance. Ils ne succombèrent pas toutefois, mais avec le temps, ils se transformèrent. Renonçantauxinfamiesqui les déshonoraient, et passant des excès de la licence à l'exagération de la piété, ils firent, pendant la dernière moitié du XVe siècle, de grands progrès en Bohême et en Moravie, et s'établirent de préférence dans les hautes régions de la société. Il était presque passé de mode, parmi la noblesse et surtout les grandes dames, d'appartenir à la secte des picards. La prétention des membres de la congrégation était de pratiquer le pur Evangile. Ils élevaient leurs filles avec uno sévérité telle, que beaucoup d'entre elles arrivaient à l'âge nubile, sans avoir parlé à un homme. Un grand nombre savaient, de mémoire, l'Ecriture Sainte toute entière. Dans les réunions, leurs discours roulaient principalement sur la charité qu'ils devaient garder les uns à l'égard des autres, et sur le mépris de cette vanité qui se manifeste, chez les femmes, par le luxe des vêtements. Chacun devait se faire un devoir de fuir tous les vices, et quiconque, après avoir été averti trois fois,

Adamites, à la suite de l'histoire du concile de Bâle par Lcnfant. Beausobre, auteur de cette dissertation très-savante et très-critique, s'efforce d'établir, que la secte des Picards n'est qu'une pure fiel ion ; que la nudité religieuse, la promiscuité des sexes, les pratiques impures, les erreurs extravagantes qu'on lui impute ne sont point des faits historiques. Beausobre donne pour preuve de ses assertions le silence absolu de quelques historiens, la confusion qui règne dans les témoignages de ceux qui parlent des Picards, enfin l'invraisemblance des excès dont on les a chargés. Ces raisons ne sont point péremptoires.

continuait à donner des scandales, était banni de la société , ce qu'ils appelaient , se remettre dam le monde (1).

Mais ce puritanisme si rigide cachait les erreurs les plus pernicieuses. Ainsi la doctrine évangélique des Picards n'admettait point la doctrine romaine sur l'existence de l'Eglise, qui n'était, d'après leurs principes, que la simple aggrégation des fidèles se conduisant selon l'Evangile. Jésus-Christ n'avait point de vicaire sur la terre ; la donation de Constantin avait seule donné naissance à la Papauté; l'Eglise romaine était celte grande prostituée dont il est parlé dans l'Apocalypse ; le pape était la source de toute les erreurs ; l'Eglise romaine, regorgeant do vices, no pouvait être l'épouse de Jésus-Christ; un pape scandaleux ne méritait aucune obéissance; les prélats, qui n'imitent point la sainteté des Apôtres, n'ont aucune part à leur autorité. Enfin, les Picards n'admettaient point l'efficacité des prières pour les morts, le dogme du purgatoire, le précepte de la confession auriculaire, la sacramentalité du mariage et de l'ordre (2). Luther, qui était déjà né, ne devait pas avoir beaucoup de choses à inventer.

On ne voit que trop bien ce qui donnait occasion ou servait de prétexte à la plupart de ces erreurs. Les docteurs catholiques leur opposaient des arguments sans réplique. Mais le mal avait besoin d'un autre remède, et les efforts d'Alexandre VI, non plus que les édits de

(1) Bohuslaus Balbin., hist. de ducibus ac regibus Bohem., sect. V, in notis, p. 229. — Raynald., anno 4498, n« 25.

(2) Raynald., anno U98, n* 25-33, et anno 1500, n* 60-69.

Wladislas IV ne purent étouffer les principes de révolte qui devaient bientôt éclater en une vaste insurrection (1). Plus d'un monument contemporain témoigne du soin qu'Alexandre prenait de défendre l'intégrité de la foi et de préserver l'orthodoxie des attaques de l'erreur. Le plus célèbre est la bulle : Inter multipliées, qu'il publia en 4501 contre la reproduction des mauvais livres (2). Aujourd'hui qu'une longue expérience nous a appris le danger que courent la religion et la morale par la publication des livres impies et licencieux, danger qui ne rencontre qu'un faible contrepoids dans la propagation des œuvres solides et pures, parce que les pensées do la fragilité humaine ont plus de propension au mal qu'au bien, nous trouvons la bulle d'Alexandre VI toute simple. Mais à l'époque de la renaissance, lorsque l'imprimerie était regardée comme la grande merveille du siècle, lorsqu'elle sauvait de l'oubli les chefs-d'œuvre de l'esprit humain et répandait des flots de lumière, il ne venait pas encore à l'idée des sages que cet art si prodigieux et si utile cachât un ennemi terrible. Alexandre VI fui le premier à le deviner, à reconnaître que, si l'on n'y prenait garde, la plus admirable des inventions pourrait devenir le fléau des âmes. Il recommande aux évêques de détruire les livres pernicieux qui seraient déjà imprimés, puis d'exercer une active vigilance sur les œuvres destinées à l'impression, et de n'en permettre la publication qu'après les avoir soumises préalablement à une censure éclairée. On peut dire que cette bulle

(4) Bohusl. Balbin., ubi supra.

(2) Raynald, anno 4401, nns 36.

a été l'origine de ce tribunal de Y index qui, s'il ne réussit point à empêcher l'apparition des mauvais livres, sert au moins à en signaler la perversité et à contrebalancer heureusement le crédit que la renommée des auteurs prête trop souvent à des œuvres faites pour ruiner la foi et la morale.

Alexandre parut aussi vouloir sérieusement réprimer la puissance ottomane qui commençait à redevenir formidable, même sous Bajazet, et insultait les colonies vénitiennes dans le Péloponèse. En l'année 1500, il chercha, par de chaleureuses exhortations, à réveiller l'ardeur des princes chrétiens pour la guerre sainte. Aûn de donner l'exemple, il imposa aux cardinaux de fortes contributions, ordonna une levée de décimes par toute l'Eglise et envoya de tous côtés des internonces pour en activer la perception, ainsi que pour soutenir auprès des princes l'effet de son er cyclique (1). Celui de Hongrie devait offrir au roi, outre le produit des décimes, un subside de 40,000 ducats à la charge de l'Eglise romaine (2). Personne ne s'ébranla. Peut-être si quelque grave circonstance avait tout à coup tourné les regards des souverains vers l'Orient, Alexandre eût-il avec utilité secondé ce mouvement, mais il n'était capable d'en provoquer aucun. Le roi de France crut faire assez en envoyant, à Constantinople, dire qu'on cessât d'inquiéter les Vénitiens, avec un ton menaçant qui n'effraya personne et qu'on n'appuya d'aucune démonstration (3).

(1) Raynald., anno 1500, n' 7-17.

(2) Instructions du pape Alexandre VI à son légat, 18 novembre 1500, Codex 69, cl. XXXVII, hihliolh. Megliabcchi.

1,3) Raynald., ibidem, nus 18.

En Allemagne, en Pologne, les internonces ne purent même accomplir leur mandat. La vieille indifférence des princes pul trouver, celte fois, une excuse dans la crainte de voir le produit des décimes employé à un tout autre but que celui de la guerre sainte (1).

Dans le fait, Alexandre poursuivait alors en Italie, au profit de sa famille, des projets qui n'étaient que trop de nature à justifier celte défiance. Si profonde qu'eût été la douleur du pape, à la mort «lu duc de Gandie, elle avait fait bientôt place, dans son âme, à l'espérance de reverser sur César Borgia cette grandeur souveraine qu'il avait rêvée pour son fils aîné. César était, il est vrai, cardinal et engagé aux ordres sacrés, mais ce n'était point là un obstacle insurmontable. Il ne s'agissait que de trouver une voie qui pût le conduire à la fortune. Le pontife se tourna d'abord du côté de Frédéric, et lui fit demander une de ses filles, la princesse Charlotte, avec la principauté de ïarente, pour César qui n'attendait, disait-il , qu'une réponse favorable pour abandonner l'état ecclésiastique.

L'investiture qu'Alexandre VI venait d'accorder à Frédéric, les complaisances dont il avait eutouré le couronnement de ce monarque, la fidélité qu'il avait gardée à la maison d'Aragon, à l'époque de ses désastres, la faiblesse du royaume napolitain, à peine délivré de l'invasion, tout semblait donner à penser que le frère d'Alphonse aurait à cœur de saisir cette occasion de s'attacher un allié tel qu'Alexandre. Les calculs du pape furent trompés. La demande pontificale rencontra à la

(4) ld., n™ 20.

cour de Naples une répugnance inattendue. Cependant, il se passait, de l'autre côté des Alpes, des faits qui auraient dû apprendre à Frédéric combien il lui importait de ne point s aliéner Alexandre. Au monarque français qui avait bouleversé l'Italie, venait de succéder Louis d'Orléans, prince non moins entreprenant que Charles VIII , et qui , aux droits de son prédécesseur sur le royaume de Naples, unissait, à l'égard du duché de iMilan, des prétentions qu'il tenait de son aïeule, Valentine Visconti. Le nouveau roi, pressé de montrer qu'il était disposé à faire valoir ses droits et ses prétentions, avait ajouté à son titre de roi de France, leâ titres de roi de Jérusalem, des Deux-Siciles et do duc de Milan, et dans le moment même, il envoyait à Rome, à Venise, à Florence, des agents négocier avec ces puissances un accord nécessaire à la double expédition qu'il méditait pour conquérir Milan et Naples (1).

Ces avertissements, déjà significatifs par eux-mêmes, Lodovico se chargea encore de les expliquer à Frédéric ; ce rusé politique s'efforça de prouver au monarque, qu'un péril imminent menaçait le royaume des Deux-Siciles aussi bien que la Lombardie, qu'il n'y avait qu'un moyen de la conjurer, celui de mettre le pape dans leurs intérêts ; qu'en conséquence la maison d'Aragon ne devait point hésiter à s'allier par un mariage avec les Borgia. Dans le but de vaincre la répugnance du roi, l'ambassadeur milanais, Marquesino Stampa, alla jusqu'à la dureté. Mais en vain objecta-t-il que des refus obstinés obligeraient le pape à se jeter entre les bras de la France,

(i) Macchiavelii i'raramenta ist. — Guicciardini, lib. IV, c. 1.

r>24 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, L1V. XVII.

et qu'il ne fallait pas, par une fausse délicatesse, perdre la maison d'Aragon et compromettre le repos de l'Italie, Frédéric ne put être ébranlé. Ce prince infortuné voyait très-bien que César, une fois maître d'une portion du royaume de Naples, chercherait l'occasion de s'emparer du tout, et il répondait à l'envoyé du xMoro : « Je n'ignore pas que le ressentiment du pape peut mettre mon royaume en danger ; mais je sais aussi que, donner ma fille à Borgia, c'est l'y mettre moi-môme; et péril pour péril, je préfère celui qui ne me déshonore pas (1). »

Toutefois, pour contrebalancer, aux yeux d'Alexandre VI, ce que son refus, à l'égard de César, avait de blessant, il consentit à ce qu'Alphonse, prince de Salerne et duc deBisegli, fils naturel du feu roi Alphonse, épousât Lucrèce Borgia, dont le mariage avec Giovanni Sforza, seigneur de Pesaro, venait d'être déclaré nul (2). Le souverain pontife ne rejeta pas les avantages accessoires que cette union offrait à la famille Borgia, mais il rompit avec la maison d'Aragon et se tourna du côté de Louis XII qui lui faisait des avances.

Le successeur de Charles VIII avait besoin du pape pour le succès d'une affaire qui importait autant à l'État qu'à sa personne. Cette affaire était la dissolution de son mariage avec Jeanne de France, troisième fille do Louis XL Alexandre VI vil tout d'abord le profit politique qu'il pouvait tirer de cette situation du roi, et vou-

(1) Guiceiardini, lib. IV, c. i. — Tomaso Tomasi, p. 20i et scq.

(2) Burchard, p. 2097. — Macchiavelli f'ramm. ist.

lui s'en assurer les avantages, quoi qu'il dût arriver. 11 promit des juges, mais à la condition que Louis XII ferait épouser à César Borgia cette môme Charlotte, fille de Frédéric, qui avait été jusque là élevée à la cour de France, et qui semblait ne pouvoir refuser le mari que lui offrirait Louis. 2,000 livres de pension, la conduite de cent lances françaises et la ville do Valence en Dauphiné, avec le titre de duc, devaient composer l'apanage de l'époux de Charlotte (1).

Nous n'avons point à nous occuper des procédures relatives à l'union du roi avec Jeanne; il nous suffira dédire qu'elles furent conduites avec lenteur, mesure et gravité de la part de la commission qui en avait été chargée, et qu'elles conclurent à la dissolution du mariage (2).

César Borgia n'eut pas plutôt acquis la cortitude de ce résultat, qu'il se présenta au consistoire, déclara au pape et aux cardinaux que, s'étant toujours senti porté à l'état séculier plutôt qu'au sacerdoce, il suppliait Sa Sainteté de lui permettre de suivre ses inclinations et de rentrer dans le monde. Tout ayant été arrangé d'avance, personne ne fit d'opposition à celto requête. César résigna donc ses dignités et ses bénéfices, dépouilla la pourpre, revêtit un habit à la française et se dirigea vers la France, suivi de l'ambassadeur de Louis XII (3).

(1) Lcgendrc, Vie du card. d'Amhoisc, in-4, livre II, p. 68 et 69. — Guieciardini, lib. IV, c. m. — Macchiavclli frarainenta ist. — Toraaso Toinasi, p. 209..

(2) Voir l'Histoire de l'Eglise gallicane, t. XVII, p. 282-305. (3; Tomaso Tomasi, p. 211 et seq. — Macchiavclli framuicnta

ist. Burchard, p. 2096.

Le but d'Alexandre VI était atteint ; il avait désormais l'espoir de faire de César un prince puissant, peutêtre de placer la maison de Borgia sur l'un des trônes de l'Italie. C'est ce que parut craindre la cour d'Espagne lorsqu'elle vit le fils d'Alexandre déposer la pourpre pour ceindre l'épée. Elle en fit porter à Rome ses doléances par une ambassade extraordinaire qui demanda nettement que l'ex-cardinal rentrât dans son ancien état. Le pape répondit : que non seulement la chose était faite, mais encore qu'il était impossible qu'elle ne le fût pas. Les envoyés, là dessus, passant des plaintes aux reproches, il s'en suivit une altercation , au milieu de laquelle, Sa Sainteté, offensée de l'arrogance des représentants espagnols, les chassa de sa présence (1). Ascanio vint, à son tour, dire au pape, qu'en envoyant César en France, il voulait la ruine de l'Italie, Alexandre lui répliqua vivement : « Il appartient à votre frère d'appeler les Français en Italie (2). » Ces protestations n'eurent aucune suite.

En abandonnant la maison d'Aragon, pour se retourner vers la France, Alexandre VI changeait le système politique que suivait le Saint-Siège depuis plus de soixante ans. La chambre apostolique reçut 30,000 ducats, Georges d'Amboise, premier ministre de Louis XII, fut fait cardinal, Borgia entra en possession de la seigneurie de Valence, dont il prit le nom. Celui-ci dut toutefois renoncer à épouser l'infante Charlotte, parce que les

(1) Toraaso Tomasi, p. 213 et 214. — Ms. cl. VI, Cod. 321 delà Biblioth. de Saint-Marc.

(2) Grande chronique de Sanuto, lib. I, t. VI, p. 148.

mêmes obstacles qui s'étaient rencontrés à Naples se retrouvèrent à Paris. Mais Louis , toujours généreux, répara celte déconvenue en donnant, pour femme, au nouveau duc, Charlotte d'Albret, et en l'unissant par là au sang royal de France (i). Ainsi, César Borgia, en quelques jours, était devenu duc, prince français et général. Il y avait là de quoi contenter amplement une ambition ordinaire ; mais pour César, ce n'était que le premier échelon de la grandeur; il fallait à cette âme avide de domination la possession de vasles États. Les événements qui se préparaient allaient lui fournir les moyens d'atteindre un instant à ce suprême but de ses désirs.

Après avoir satisfait aux besoins de son cœur et rattaché à sa couronne la Bretagne, en épousant la veuve de Charles VIII, Louis XII ne laissa pas longtemps l'Europe en suspens, à l'égard des projets qu'il méditait. Entre les deux domaines qui excitaient sa convoitise, le duché de Milan attira d'abord son attention. Placé à la porte de la France, le Milanais devait naturellement recevoir les premiers coups; car cette conquête élait la base nécessaire de la seconde entreprise. L'expédition de Charles VIII n'avait échoué que parce que ce point d'appui, mal assuré, s'était tout à coup dérobé derrière l'armée.

Résolu à tourner les forces vives de la France contre le Milanais, Louis XII chercha à se mettre bien avec ses voisins et y réussit même vis à vis de l'Espagne,

(1) Diario « I i Biagio Buonaccorsi, p. 9 et 10. — Legendre, Vie du tard. d'Amboise, livre II, p. 71. — Barthol. Snaregae Comment, de rébus genuens. , Mural. , t. XXIV, p. 5C5. — Nardi, Hist. Fiorent., lib. III, p. 57. — Tomaso Tomasi, p. 222.

malgré l'ombrage momentané qu'elle avait pris, en voyant César Borgia rentrer dans la vie laïque. L'Autriche opposa plus de difficultés. Ce n'est pas que les querelles de Maximilien avec le nouveau roi de France fussent invétérées ou éuergiquement poursuivies, mais elles étaient habilement fomentées par la politique et l'argent de Lodovico. Les obstacles cédèrent toutefois, et les deux monarques convinrent d'une trêve, dans laquelle le duc de Milan ne fut pas compris (1).

Cependant la benne harmonie de Louis avec les grandes puissances ne lui suffisait pas pour s'aventurer de l'autre côté des Alpes, sans y avoir conclu auparavant do fortes alliances ou s'y être assuré d'importantes neutralités. C'était là peut-être le point le plus difficile. On devait présumer que l'Italie avait compris, par une première et rude épreuve, quel danger il y avait pour elle à laisser pénétrer dans son sein un monarque étranger, combien on devait se méfier de ses promesses, combien il fallait redouter son ambition. Il était donc à croire qu'au signal d'une expédition française, la pensée de la plupart des Etats de la péninsule serait de se réunir à Lodovico pour la rejeter au-delà des monts. En effet, c'était cette politique bien entendue que le duc de Milan s'efforçait de faire prévaloir à Venise, à Florence et à Naples. Si l'Italie était sage, il y avait les plus grandes chances d'élever une barrière impénétrable aux Français. Il importait à Louis XII de prévenir et d'annuler celte politique. Or la situation de quelques Etats de la péninsule pouvait donner au roi l'espérance fondée d'y

(1) Guicciardini, Ub. IV, c. ui.

réussir. D'abord l'attitude prise par Alexandre VI devait y aider puissamment, et Ton pouvait compter sur ce pontife aussi longtemps que la fortune de César Borgia serait attachée à celle de la France (1). Ensuite Naples n'inspirait aucune crainte. A la vérité, son chef avait complété !a restauration de son autorité, par la retraite de Gonsalve de Cordoue qui venait d'évacuer la Calabre, pour obéir aux ordres pacifiques de son gouvernement, mais épuisé par une lutte qui avait dépeuplé ses provinces et anéanti son trésor, il ne sentait aucune envie de se ranger p irmi les adversaires d'un prince qui n'avait pas même besoin de prétexte pour l'attaquer. A son tour Florence, déchirée, depuis la chute des Médicis, par la fureur des factions qui se disputaient le pouvoir, Florence ne montrait plus que des irrésolutions. Louis avait peu de chose à en redouter. Quant à Venise, elle sentait bien la nécessité d'opposer une barrière à la puissance formidable qui s'avançait sur ses frontières, mais elle était profondément irritée contre le Moro qui n'avait payé les services de la république que par la perfidie et l'ingratitude; d'ailleurs, elle se défiait des dispositions secrètes des autres Etats. Déplus, menacée dans ses colonies par lesTurcs, elle appréhendait avec raison,* si elle se déclarait contre Louis XII, d'avoir deux guerres sur les bras. Ces motifs réunis la faisaient pencher vers la France. Après tout, elle espérait, pour prix de sa condescendance, obtenir une augmentation de territoire qui lui resterai! toujours, quel que fut le sort de la conquête française (2).

(4) Dihrio di Biagio Buonarorsi, p. 22. (2) Guicciard., lib. IV, c. m.

T. il. 34

Louis, au courant de ces dispositions, fit offrir au sénat, par ses ambassadeurs, la ville de Crémone et la Ghiarra d'Adda, dans le cas où la république consentirait à s'unir à la France contre le Moro, et celle proposition fut acceptée. Dans cette circonstance, le cardinal de la Rovère, les nonces du pape, et grand nombre de seigneurs italiens qui se trouvaient à Venise, appuyèrent les négociations qui se terminèrent par un * traité signé à Angers, le 10 février 1499 (*). Les articles de ce traité furent tenus si secrets que, pendant longtemps, on ignora dans le monde, s'il était offensif ou simplement défensif ; même plus tard, on n'en sut que ce que les événements en découvrirent (2). L'exemple de Venise n'entraîna pourtant pas Florence dont Louis avait aussi sollicité l'alliance et qui no lui accorda que sa neutralité ; mais cela suffisait à la France (3).

Cependant pour entraver les desseins du roi, le Moro ue négligeait aucun moyen. D'abord, il s'était efforcé d'obtenir de Louis un accommodement et avait employé dans ce but, à la cour de France, les offres, les largesses, les artifices, tout ce que son génie politique pouvait lui fournir de ressources , mais en vain, le roi qui ambitionnait un trône n'eut garde de se laisser circonvenir (4). Plus tard et de concert avec Frédéric, il avait envoyé des agents à Constantinople,

(t) D'autres disent conclu à Étampes et signé à Méri, le 45 avril.

(2) Macchiavclli, Frammenla ist. — Guicciardini, lib. IV, c. m. — Pétri Bcmbi hist. Vcnct., lib. III, p. 93 et 94.

(3) Guicciardini, lib. IV, c. îv.

(4) Id., lib. IV, c. m,

afin d'exciter Bajazet contre Venise (1). Ces excitations clandestines ne furent pas sans doute étrangères à la guerre que le sultan déclara, dans ces entrefaites, à la république, mais celle circonstance ne changea rien à la situation du malheureux duc. En dépit de son habileté, en dépit de la haine que devaient inspirer les Français, Lodovico ne pouvait gagner aucun allié. L'Italie semblait frappée d'aveuglement (2).

Les Français, commandés par Trivulzio, le comte de Ligny et d'Aubigny, franchirent les Alpes au mois d'août 1499. De leur côté, les Vénitiens attaquèrent la Ghiarra d'Adda. Cette double invasion ne surprit point Lodovico, il était en mesure d'y faire tête, soit par le nombre et la force de ses places, soit par les troupes qu'il avait sur pied. Mais ni chefs ni soldats ne tentèrent la fortune des combats. Un mois après leur entrée dans le Milanais, les Français tenaient, entre leurs mains, toute la puissance de Lodovico qui s'enfuit auprès de Maximilien. Louis XII qui attendait à Lyon l'issue de la lutte, vint prendre possession de Milan le 6 octobre (3).

Une conquête, qui aurait dû doublement faire rougir de honte l'Italie, ne lui inspira qu'une inconcevable adulation envers le conquérant. A l'exception du roi Frédéric, tous les princes vinrent à Milau ou y envoyè-

(1) Id., lib. IV, c. rv. — Corio, istor. di Milano, p. 981.

(2) Sanuto dit : Lodovico di doglia al tutto volea morire.(Chron. Venet., p. 83.)

(3) Guicciardini, lib. IV, c. iv. — Corio, Istor. di Milano, 969- 980. — Marino Sanuto, Chron. Vcnet., Murât., t. XXIV, p. 99- 102. — Nardi, Hist. Fiorcnt., lib. III, p. 62. — Tomaso Tomasi, p. 223-234.

532 HISTOIRE DK LA P\PAUTÉ, LIV. XVII.

renl des ambassadeurs, les uns pour féliciler Louis XII. les autres pour s'excuser d'avoir paru, un moment, plus attachés à Sforza qu'à la France. Le roi les reçut avec bonté et daigna leur accorder sa protection. Les Florentins se présentèrent à leur tour, mais ils éprouvèrent à leur détriment combien la neutralité est un mauvais parti lorsqu'on n'a pas les moyens de la faire respecter ; ils se virent obligés, sous peine d'attirer sur eux le ressentiment du roi , de conclure avec lui et au prix de mesquins avantages, l'alliance qu'ils avaient refusée avant la guerre (1).

Mais parmi ceux que réjouissait le triomphe de la France, Alexandre VI était bien celui qui y applaudit avec la joie la plus sincère ; ce triomphe lui permettait, en effet, de poursuivre les plans de grandeur qu'il rêvait pour sa famille. Ces plans étaient de reprendre le dessein, formé autrefois par Sixte IV, de renverser les vicaires pontificaux de la Romagne et de la Marche d'Ancône, de composer, de tous leurs Etats réunis, une principauté dont le nouveau duc de Valentinois deviendrait le souverain. Si l'on met à j(art ce qu'il y avait de personnel dans les vues d'Alexandre, c'était, sans doute, un utile et louable dessein d'abattre la tyrannie des vicaires dont l'indépendance et l'hostilité étaient un continuel obstacle au gouvernement pontifical. Mais pour le réaliser, Alexandre VI, comme Sixte IV, employait un mauvais instrument. Au surplus, nous ne saurions aflirmer si réduire la Romagne et la Marche d'Ancône à un seul vicariat, placé sur la léte d'un homme qui

(I) Guicciardini, lib. IV, c. iv. — Nardi, lib. III, p. 64.

n'offrirait que des serments en garantie de sa fidélité, n'était pas un système aussi dangereux que celui qu'on voulait détruire. Il y avait, il est vrai, plus de chances, dans un cas donné, d'abattre un seul homme, mais aussi cet homme n'avait-il pas sous la main plus de puissance pour se rendre redoutable et nuire (1) ? Quoi qu'il en soit, en s'alliant à Louis XII, Alexandre avait fait entrer le monarque dans ses vues et s'était assuré de sa coopération. Puis, il avait obtenu du sénat de Venise que la république n'aporterait aucun empêchement à ses entreprises (2). Or César n'avait pas quitté un instant le roi, suivant avec attention le progrès des événements, instruisant le pape par de fréquents messages et afin de n'être point pris au dépourvu, concertant avec lui les moyens d'arriver au but, lorsque le temps favorable serait venu (3). 11 ne laissa pas languir la conjoncture. Son royal prolecteur était à peine installé à Milan , qu'il se présenta à lui, pour le presser d'accomplir leurs secrètes conventions. Toujours fidèle à sa parole, Louis, qui n'avait plus besoin de toules ses troupes], céda au duc de Valentinois 300 lances, sous les ordres d'Yves d'Alègre, et 4,000 Suisses commandés par le bailli de Dijon (-4).

(t) Dccrcvcrat Alexanricr pontifcxjam diu omncs Romandiola? et Umbriœ ac Piccni regulos omninô climinarc, suosque Borgias in cisdem atquc aliisregionibus prœficcre. (Jacobi Bergom. Chron. supplem., lil>. XVI, p. 417.)

(2) Marino Sanuto, Chron. Vcnet., p. 108 et 128. — Corio, Istor. di Milano, p. 0C8. — Guicciardini, lib. IV. c. m.

(3) Tomaso Tomasi, p. 225.

(4) Guicciard., lib. IV, c. V. - Nardi, lib. III, p. 64.— Tomaso Tomasi, p. 234.

Assuré d'un si puissant renfort, César se rendit à Rome afin de prendre les instructions du pape , et en repartit aussitôt avec 2,000 hommes d'armes et 4,000 fantassins, à la solde de l'Eglise, pour aller rejoindre en Romagne le contingent français qui devait l'y avoir précédé (i). L'Italie apprit bientôt ce qu'Alexandre et César se proposaient de faire de celle masse de forces subitement concentrées sur ce point. Dans un consistoire, tenu au milieu d'octobre, le pape avait déjà déclaré que les seigneurs de Pesaro, de Rimini, de Faenza, d'Imola et de Forli avaient manqué au devoir de leur vassalité envers le Saint-Siège, en n'acquittant point le cens annuel, condition de l'investiture (2). Sur ce fait, légalement constaté, un tribunal secret avait prononcé que les domaines desdits seigneurs rentraient de droit sous l'autorité directe de l'Eglise romaine qui nommait capitaine général, pour les recouvrer, le duc de Valentinois. Mais cette sentence avait dû être tenue cachée , tant qu'on n'avait pas été en mesure de l'appuyer par les armes. Sitôt que César fut prêt, on la publia. Quand les vicaires pontificaux apprirent qu'on allait les attaquer, l'ennemi était à leurs portes (3).

Bien que l'anéantissement de tous les vicaires pontificaux fût le but de César Borgia, toutefois, pour ne pas, en les effrayant tous , les déterminer à s'unir dans une redoutable alliance, et se charger de plus d'affaires qu'on ne pouvait on accomplir, le manifeste apostolique ne

(1) Marino Sanuto, ibidem, p. 128. — Burchard, p. 2009.

(2) Burchard, p. 2107.

(3) Tomaso Toinasi, p. 236.

s'adressait qu'aux seigneurs de Pesaro, de Rimini , de Faenza et d'Iraola. Les premiers efforts du duc de Valentinois tombèrent sur Imola, possession des enfants de Jeronimo Riario. Il assiégea cette place pendant vingt jours et la reçut à composition avec la citadelle. D'Imola, César se porta sur Forli, où s'était retirée la veuve de Riario. Celle femme, d'un courage au-dessus de son sexe, crut pouvoir affronter la puissance du duc. Sa constance sut résister aux sollicitations qu'on lui fit de se rendre, mais elle ne put empêcher la ruine de ses murailles ; l'héroïne succomba à la (in et demeura prisonnière de César qui l'envoya à Rome(l).

Celte conquête achevée, Borgia se disposait à attaquer les autres villes, mais il fut tout à coup arrêté dans sa marche conquérante par un événement inattendu. Cet événement était la restauration de Lodovico dans ses Etats, et la retraite précipitée des Français devant les sympathies que témoignaient les Lombards à leur ancien souverain. Rappelés au secours de leurs compatriotes, Yves d'Alègre et le bailli de Dijon quittèrent la Romagne, et Borgia, aflaibli par leur départ, se vit hor* d'étal de rien entreprendre (2).

Mais le triomphe du Moro fut de courte durée. Lotis de la Trémouille accourut de France avec 600 lauces

(1) Guicciardini, lil>. IV, c. v. — Nardi, lib. 111, p. 64. — Diario di Biagio Buonaceorsi, p. 27. — Pétri Bembi llist. Vcnel., lib. V, p. 107. — Marino Sanulo ebron. Vcnet., p. 130-136.

(2) Nardi, lib. IV, p. C5. — Guicciard., lib. IV, c. v. — Pclri Martyris lib. XIII, epist. , 213. — Mollet, Histoire des Suisses, t. Il, c. VI.

auxquelles vinrent se joindre, par diverses routes, une nouvelle levée de 10,000 Suisses et un renfort de milices vénitiennes. Les Français purent reprendre l'offensive. La supériorité du nombre était pourtant encore du côlé de Sforza, et il aurait pu se mesurer avantageusement avec ses ennemis, mais les Suisses, à sa solde, refusèrent de croiser le fer avec leurs compatriotes, et lui

déclarèrent que tout ce qu'ils pouvaient faire en sa faveur, était de protéger son évasion et de le conduire en lieu sûr. Celte triste convention ne put pas même èlrc exécutée. Reconnu par les Français , lorsqu'il voulut sortir, déguisé en simple soldat et môle aux Suisses, le malheureux fugitif fut saisi , et conduit en France où il devait mourir captif (1).

Pendant que ces faits s'accomplissaient en Lombardie, César Borgia s'était rendu à Rome, où Alexandre VI lui avait préparé une réception triomphale. En effet, le séjour que fit le duc dans la capitale de l'Eglise ne fut qu'une suite non interrompue de fêtes, aux milieu desquelles le vainqueur de Forli et d'imola parut comme les anciens triomphateurs. On voyait écrite, en lettres d'or, sur ses enseignes, celte devise : Ou César ou rien (2;, qui exprimait ou son orgueil ou son ambition. Le quatrième dimanche de Carême, le pape le nommo solennellement général et gonfalonier de la sainte Eglise,

(1) Panégyrique de Loys de la Trcmouillc, par Jean BouHicl. c. xix.— Guicciardini, lib. IV, c. v. — Nardi, lib. IV, p. (>;». — Diariodi Biagiodi Buonaccorsi, p. 29. — Pclri Martyr, lib. XIII, epist. 214. — Mollet, lieu cité.

(2) Aut Cœsar aut nihil.

et lui donna le bâton et l'étendard de celte dignité, après les avoir bénis de sa main. Dans le serment qu'il prêta selon l'usage, César affecta de prendre le nom de César Borgia de France, et la cérémonie fut terminée par le présent de la rose d'or (1).

Le duc de Valentinois est un de ces personnages abhorrés sur lesquels les historiens, comme à l'envi, se sont crus obligés d'épuiser les traits du blâme. Si l'on veut voir en lui autre chose qu'un monstre à face humaine, il ne faut pas lire la plupart des notices imprimées ou manuscrites qui en ont été faites. Les meurtres, les trahisons, les empoisonnements, les débauches, les excès de tous genres qui les remplissent d'un bout à l'autre, ne permettent d'autre sentiment que celui de l'horreur. Mais il est peu vraisemblable que l'homme soit vicieux sans compensation, et il y a épars çà et là, dans les monuments historiques de l'époque, des traits trop peu relevés, qui montrent que César Borgia n'était pas, sous tous les rapports, un homme méprisable. On ne peut lui refuser de grands talents, un sens profond, une sagacité très-fine, le génie des affaires. Ceux qui approchaient de sa personne admiraient sa maguanimité envers les soldats, sa libéralité, sa munificence envers ses amis. Il avait des manières polies et ne manquait d'instruction ni dans les sciences ni dans les lettres (2). Marchiavelli, qui re-

(1) Tomaso Tomasi, p. 247-254. — Burchard, p. 2115.

(2) Est liicjiivcnis eorum judicio, qui apud illutn familiaritw vcrsnli sunt, natura magnanimus, in strenuos milites libcralis, erga gralos munificus habitudinis décore amari dignus , nec litterarum ignarus. (Pétri Martyris epist. 251, lib. XV). — Adeo

présenta près de lui, pendant quatre mois, la république de Florence, uous a conservé, parmi sa correspondance, de précieuses conversations qui accusent, dans le caractère de César, un fond très-remarquable de bonhomie, et dans ses rapports un incomparable talent de séduction (1). A son tour, Raphaël de Volterre, qui l'avait étudié de près, ne craint pas d'affirmer que César, s'il fût tombé, dès le piincipe, en de bonnes mains, aurait été capable de faire la gloire éternelle de Rome (2). Dans les conseils, nul ne donnait un meilleur avis , dans les camps, nul ne savait mieux faire respecter la discipline. Il avait au besoiu de l'éloquence, détestait l'avarice et montra plus d'une fois un certain zèle, pour la justice. Il ne serait pas impossible, en remontant aux sources, de trouver que plusieurs des graves accusations qui pèsent sur son uom, comme des faits avérés, ne sont fondées que sur des ouï-dire ou des conjectures, et que l'unanimité des témoignages, à cet égard, n'est que la répétitition pure et simple d'un bruit ou d'une première assertion.

profecit ut ilagranti ingenio, prœpositis in utroque jure quœstionibus crudité disputaret ( Pauli Jovii vila uiagai Cousalvi Cordub., lib.III, p. 244.)

Philippe de Bergame appelle César : acri consilio viruua, manu videliect strcnuum et militibus charum ac ingenlis animi juvt— nem. (lib. XVI, p. 417).

{i) Voir les 52 lettres de la légation auprès du duc de Valentinois.

(2) Eà luit indolc ut si ab initio in bonos incidisset vitre înonstratorcs perpétua m sibi reique romans gloriam peperisset. (Antropologia, lib. XXII, p. 3 18.)

Mais quand on réussirait à décharger sa mémoire de plusieurs imputations contestables, il en resterait encore assezde réelles pour la rendre à tout jamais odieuse. Avaitil quelques principes de religion et de morale cet homme qui joua un rôle si décrié? nous ne saurions le dire. Ce qu'il y a de certain c'est qu'il n'en suivait aucun dans sa conduite. Sa règle était son intérêt, son point de mire le succès. Lui aussi connaissait la souveraineté du but. Le sien fut d'arriver à une grande puissance par son père. Pour y atteindre, tous les moyens lui parurent bons. Pour cela il dépouilla la pourpre, pour cela il devint perfide, cruel, implacable, ingrat, parce que tout cela, selon lui, était nécessaire. Il ne respecta son père qu'autant qu'il le fallait pour ne pas s'en faire haïr, et il était même parvenu à s'en faire craindre au point que le malheureux pontife n'osait s'opposer à ce qu'il voulait (1).

Avec cette audace qui ne reculait devant rien, le trésor de l'Eglise où il pouvait puiser en toute liberté, la faveur de la France et le bonheur qui accompagnait ses entreprises, César Borgia était devenu undes princes les plus puissants de l'Italie. La plupart des seigneurs, inquiets pour leur existence, étaient heureux de travailler à sa fortune. Venise et Florence le craignaient, le Sacré Collège, Rome elle-même étaient à ses genoux.

Cependant, lorsqu'il triomphait près du pape et formait les plus vastes projets, le principal appui de sa grandeur faillit crouler sous ses pieds. Louis XII, redevenu maître de la Lombardie, se hâta de faire sentir, à Alexandre et

(1) Ncque audet pontifex illi obviam ire ulla in rc. (Pctrus Martyr., loc. citât.)

à César, son mécontentement de ce qu'il n'avait reçu d'eux aucun secours dans la circonstance critique où il s'était trouvé. Il alla même jusqu'à les soupçonner d'avoir prêté les mains à la réaction qui avait, un instant, rétabli Sforza, bien qu'il n'y eussent évidemment aucun intérêt. Mais le bonheur -de Borgia voulut alors que Louis XII ne pût donner suite à son ressentiment. Ce monarque, qui méditait la conquête du royaume de Naples et qui avait de très-grands ménagements à garder envers l'Allemagne, ne crut pas qu'il fût prudent de se brouiller avec le pape. Car il faisait un cas tout particulier de ce souverain, parmi les puissances italiennes, parce qu'il déployait plus de moyens militaires, qu'il avait moins d'embarras, et qu'il était le chef de la religion (1). Son ministre, le cardinal d'Amboise, contribua puissamment aussi aie déterminera ne rien précipiter. Ce prélat ambitionnait le titre de légat apostolique en France. Or, il no pouvait arriver à son but qu'autant que la bonne harmonie ne serait point troublée entre le Saint-Siège et son maître. De son côté, Alexandre VI promit tout ce qu'on voulut. Renonçant donc à se venger des Borgia, le roi prit le parti de continuer à servir leurs intérêts et envoya de nouveau Yves d'Alègre avec trois cents lances ei deux mille hommes d'infanterie au duc de Valentinois ; il alla même jusqu'à déclarer publiquement qu'il regarderait comme une injure personnelle, toute démarche ayant pour but de traverser les entreprises du chef de l'Eglise (2).

(1) Légation rie Maccliiavelli à la Cour rie France, lettre XXIII.

(2) Guicciarriini, lib. V, ci. — Legcndrc, Vie du carri. d'Aniboise, livre II, p. 419 et 120.

Avec ce renfort et ses propres forces, le duc de Valentinois rentra en Roraagne. Il menait à sa suite les Orsini, les Vitelli, les Savelli, lesBaglioni et plusieurs autres barons. Ces seigneurs ue se dissimulaient pas les dispositions de Borgia à leur égard, mais ils espéraient éviter leur ruine en l'aidant à consommer celle dos autres. Les menaces du roi de France et la terreur qu'inspirait personnellement le duc marchaient devant cette armée. Pesaro et Rimini se rendirent sans coup férir. Effrayés de leur faiblesse et n'espérant point être secourus, lesSforza et les Malatesta prirent la fuite. César tourna ensuite ses armes contre Faenza. Le seigneur de celte ville était Astorredei Manfredi, jeune homme de dix sept ans. Malgré sa jeunesse et quoiqu'il se vîtabandonnéde tous ses al liés, Manfredi ne perdit pourtant pas courage, et admirablement secondé par l'affeclion des habitants, il résolut de faire tète à l'orage. Quand donc le duc de Valenlinois se présenta devant Faenza, il trouva la ville préparée à une vigoureuse résistance. Tous les assauts furent vaillamment repoussés. Il leva le siège et le reprit plusieurs fois. Enfin ce ne fut qu'après cinq mois d'attaque, que les habitants, à bout de ressources et cédant à la crainte d'être traités avec trop de rigueur, se rendirent à la condition qu'il ne leur serait fait aucun mal, qu'ils conserveraient la jouisde leurs biens, et qu'Astorre, leur seigneur, aurait la liberté de se retirer où il voudrait. César exécuta fidèlement la capitulation en ce qui concernait les habitants, mais il relint Astorre et le fit mourir (i).

(4) Guicciaidini, lib. V, c. i et 11. - Nardi, lib. 67 et 70. - - Burchard, p. 2128. — Diario di Biagio Buonaccorsi, p. 30 cl 39. - Pctri Bembi, Hist. Venet., lib. V, p. 123.

La reddition de Faenza complétait la soumission de la Romagne, Alexandre VI en accorda aussitôt l'investiture à César avec le titre de duc de Romagne, et le Sacré Collège approuva, en plein consistoire, l'aliénation d'un domaine que le Saint-Siège venait à peine de recouvrer. Les fêtes que le pape donna au peuple romain, pour célébrer les heureux succès de ses armes, coïncidèrent avec l'anniversaire de la fondation de Rome que l'usage s'était iulroduit de solenniser, depuis Pomponius Lœlus. Le peuple qu'exaltaient les victoires doBorgia confondit, dans un même enthousiasme, ces deux sujets de joie; il appelait Alexandre, le vainqueur des tyrans et l'arbitre du monde! de toutes parts dans les rues éclataient des témoignages de l'allégresse publique. Le prince de Squillace et Carlo Orsino excitaient en personne ces démonstrations. On voyait ces deux seigneurs parcourir la cité, suivis d'une jeunesse nombreuse, inviter la foule à crier tour à tour : vivo Alexandre! vive César! vivent les Orsini! vive le duc de Romagne (I) !

Les succès du duc de Valentinois avaient enflammé son ambition, il résolut de marcher contre Bologne dont Giovanni Benlivoglio était seigneur. On dit qu'il avait été secrètement poussé à cette expédition par les Marescotti, famille puissante et flère, ennemie des Benlivogli. Mais celui-ci, qui avait prévu l'orage, s'était prudemment placé sous le patronage de la France (2); puis, à tout événement, il avait enrôlé de nombreuses troupes auxiliaires.

(4) Burchard, p. 2428. — Toraaso Tomasi, p. 293 et 294. (2) Macchiavelli , lettre XXIII de la légation à la cour de France.

Le vainqueur deFaenza^ qui croyait surprendre, fut d'abord surpris lui-même, à son arrivée devant Bologne, de trouver ce déploiement de forces. Il resta interdit lorsqu'il reçut, de la part du roi de France, un courrier qui lui remit une défense formelle d'inquiéter en aucune manière, Bologne et son seigneur. Alexandre eut beau se plaindre, il fallut renoncer, pour le présent, à recouvrer Bologne (1).

Afin de se dédommager de cette déconvenue, César voulut tenter une entreprise sur Florence môme. ïl savait que le plus grand désordre régnait dans la cité, que la lutte des partis y paralysait les conseils, que les forces militaires y étaient peu nombreuses; puis il espérait que là il ne rencontrerait point la protection de la France, car Louis XII, dans le moment, était mécontent de la république. Avec cette confiance, il s'avança vers l'Etat de Florence, et envoya d'abord demander à la seigneurie le passage et des vivres, qu'il s'engageait à payer fidèlement , marchant toujours en avant, sans attendre la réponse. Mais après avoir franchi l'Apennin, il changea de ton et de langage, fit porter à la seigneurie une sommation plutôt qu'une demande de s'allier avec lui pour le maintien de l'ordre nouveau établi enRomagne, de le prendre pour son capitaine, enfin de réintégrer les Médicis, ou tout au moins d'établir une forme de gouvernement sur laquelle il pût compter relativement à l'exécution du traité qui serait fait.

Ces arrogantes propositions n'excitèrent d abord à Flo-

(1) Diario Ferrarcse, Murât., t. XXIV, p. 395. Guiccianl., Ub. V, c. il. — Nardi, tib. IV, p. 70.

rence qu'une méprisante indignation. Mais, on se vit bientôt obligé d'y prêter une attention sérieuse. Le duc de Valentinois était sur les terres de la république, les moyens de résistance dont on disposait étaient faibles, et il fallut se résigner à s'entendre avec lui. On conclut donc, à Campi, un traité dont les conditions principales furent : qu'il y aurait alliance défensive entre la république et le duc ; que Florence ne prêterait aucun secours à ceux qui se révolteraient contre César, lequel, de son côté, s'engagerait à ne point soutenir ceux que Florence regarderait comme des rebelles ; enfin, que la république prendrait à sa solde, pendant trois ans, le duc de Valentinois, avec 300 hommes d'armes, et lui payerait, par an, 36,000 ducats d'appointement. Il ne fut question ni de la restauration des Médicis, ni d'aucune modification dans la forme du gouvernement, articles auxquels César tenait fort peu , et qu'il n'avait mis en avant que dans l'intention d'obtenir de meilleures conditions (4).

Si le duc de Valentinois s'était proposé de rançonner Florence, on peut dire qu'il y avait réussi. Mais là sans doute ne se bornaient pas les vues de son ambition, car, après cet accord, il ne cessa point de traiter le domaine de la république comme s'il en eût été l'ennemi, demanda qu'on lui avançât un quartier de sa solde, et manifesta d'autres exigences que n'autorisaient point les conventions. Ici l'habileté de César le trahit. En voulant arra cher de force ce qu'on ne lui devait point , il lui arriva de perdre les avantages qu'il avait pacifiquement

(I) Guicciard., lib. V, c. n. - Nardi, lib. IV, p. 70-72.

obtenus. Mis en éveil par les plaintes des Florentins , Louis XII lui commanda d'évacuer promptement le territoire de la république , ordonnant même à d'Aubigny de l'y conlraindre par la force, s'il refusait d'obéir (1).

Contrarié de nouveau dans ses plans par la puissance de son allié, Borgia ajourna ses projets sur Florence et se rabattit sur la principauté de Piombino. Jacopod'Appiano, seigneur de cet État, soit qu'il eût été averti d'avance, soil qu'il eût deviné les vues de Valentinois, s'était rais en mesure de résister à l'invasion. Trop faible pour pouvoir arrêter en rase campagne l'armée du duc, il avait lui-même dévasté son propre territoire, rasé ses villages, brûlé ses fourrages, coupé ses vignes, détruilou corrompu le peu de sources qui fournissaient au pays des eaux salubres, démantelé ses forteresses ; puis, il s'était renfermé dans Piombino avec ses vassaux les plus dévoués et ses soldais les plus fidèles (2). Ce désert n'arrêta point César, il se rendit maître en quelques jours de Sughereto , de Scarlino, de l'Ile-d'Elbe, de celle de Pianosa et se prépara à faire le siège de Piombino (3). Mais un événement, qui fixait alors l'attention de toute l'Italie, le força de suspendre la poursuite de sa fortune personnelle pour aider à celle de son allié,

(\) Guicriardini, loco citato. — Idem, loco citato. — Diario

<li Biagio Buonaccorsi, p. 4I-4G. — Tomaso Tomasi , p. 301-

(2) Nar'Ji, lib. IV, p. 73.

(3) Nardi, loc. cit. — Guirciard., lib. V, c. n. — Tomaso Tomasi, p. 304.

Louis XII avait entrepris la conquête du royaume de Naples.

A partir du jour où le drapeau des Valois avait remplacé sur les tours de Milan l'étendard des Sforza, il n'avait plus été douteux pour Frédéric qu'une tempête, semblable à celle qui avait emporté le trône de son frère, menaçait le sien, et il s'était mis en devoir de la conjurer. Convaincu qu'avec les ressources d'un royaume épuisé d'argent et dépourvu d'esprit militaire, il lui était impossible de repousser l'invasion d'un ennemi dont la guerre était l'élément naturel, il avait cherché à s'appuyer sur une alliance capable d'en imposer, et il s'était adressé au sultan des Turcs. Un agent secret avait représenté à Bajazet que la cause de la maison d'Aragon était celle des Ottomans; qu'il ne fallait point oublier le péril dont l'expédition de Charles VIII avait menacé Conslantinople ; que les vues de Louis XII ne différaient point de celles de son prédécesseur.

A de telles ouvertures, Mahomet II aurait répondu, sans hésiter, par une ligue offensive avec Naples, mais le faible Bajazet, qui avait déjà entendu le fier langage des agents de Louis XII, n'osa point se déclarer l'adversaire des projets du monarque français. Repoussé à Conslantinople , Frédéric s'était retourné du côté de l'Espagne. Sans doute, il n'ignorait rien des prétentions de Ferdinand à la couronne des Deux-Siciles, mais rival pour rival, il se flattait que Ferdinand, en bon politique, devait mieux aimer à Naples un prince de la maison d'Aragon que le roi de France, dont l'ambition serait un danger permanent pour la Sicile. Eu même temps, comme il n'était pas suffisamment rassuré par ces considé-

rations, il avait envoyé supplier Louis XII de le laisser régner en paix, lui offrant à ce prix de se rendre son tributaire et son homme lige (i).

C'était une juste défiance, inspirée par le caractère cauteleux de Ferdinand, qui avait dicté à Frédéric cet excès de précaution. Mais il élait loin de soupçonner que ce monarque songeât à le tromper par la plus noire des perfidies. Le fait n'était pourtant que trop réel. Pendant que le malheureux prince représentait à l'Espagnol le besoin qu'il avait de son appui, lui proposait de lier les deux maisons par un mariage, et plaçait son royaume sous sa protection, Ferdinand signait à Grenade, avec les ambassadeurs de Louis XII, un traité par lequel les deux souverains s'unissaient ensemble pour dépouiller Frédéric et se partager entre eux son royaume. La terre de Labour et les Abbruzzes devraient appartenir à Louis XII avec le litre de roi de Naples et de Jérusalem, le reste serait le lot de l'Espagnol, avec le titre de duc de Pouille et de Calabre (2). Les motifs qui avaient déterminé les contractants à cette inique et singulière convention sont faciles à comprendre. Le Français voulait empêcher l'Espagnol de traverser sa conquête, et ce dernier voulait au moins obtenir une partie de ce qu'il lui élait trop diflicile d'acquérir tout entier, puis chacun d'eux espérait que quelque circonstance lui permettrait

(1) Giannone, Storia civile del regno di Napoli, lib. XXIX. c. m.

(2) Guieciard., lib. V, c. il.— - Giannone, Sloriaetc. lib. XXIX, c. m. — Ferreras, Hist. générale d'Espagne , t. VIII, p. 192 et 200.

de s'emparer de la totalité(l). Mais si une telle combinaison était un chef-d'œuvre de politique de la part de Ferdinand qui, déjà en possession de la Sicile, avait tous les moyens de protéger sa future acquisition, elle dénotait le plus inepte dos calculs chez Louis Xll qui, oublieux des obstacles naturels qu'il aurait à vaincre pour défendre ses nouvelles provinces, avait encore adopté le mode de partage le plus favorable à son rival pour les attaquer.

Ce traité conclu, les deux monarques se préparèrent à la guerre, Louis XII ouvertement, parce qu'il n'avait besoin de rien dissimuler, Ferdinand, avec mystère, colorant ses armements du prétexte spécieux de répondre à l'appel du souverain ponlife contre les Turcs, et de surveiller l'expédition de la France. Dans ce but supposé, une escadre de quaranto-sept bâtiments partit de Malaga au mois de mai 1501, sous la conduite de Gonsalve de Cordouo et mouilla dans le port de Messine, le 10 juillet. Elle portait 4,000 hommes d'infanterie, 300 lances et 300 chevaux (2).

Louis XII n'attendait que l'arrivée de ses alliés pour mettre ses troupes en mouvement. Elles traversèrent la Toscane, sous la conduite de d'Aubigny , fortes de 1,000 lances, de 4,000 Suisses et de 6,000 fantassins. A la nouvelle de leur marche, Frédéric, qui ignorait que l'expédition espagnole était destinée contre lui, pressa Gonsalve de quitter Messine et de s'avancer jusqu'à Gaële. Ce général ayant exigé qu'on lui livrât quelques

(1) Pétri Marlyris epist. 218, lih. XIV.

(2) Ferreras, t. VIII, p. 200.

ville* de la Calabre, sous prétexte de pourvoir à la sûreté de ses troupes, Frédéric ne fit aucune difficulté d'accéder à ses désirs. Il se flattait qu'avec un si puissant renfort, ses propres milices, celles des Colonna et un général tel que Gonsalve, il pourrait avec avantage tenir la campagne contre les Français. Dans cette conviction, il alla prendre position à San Germano, espérant mieux défendre l'entrée de son royaume que no l'avaient fait son frère et son neveu. Les puissances de l'Italie, qui n'avaient pas plus que Frédéric le mot de l'énigme, contemplaient, avec étonnemcnt, une armée aussi faible que celle de d'Aubigny, marcher à la conquête d'un royaume que l'Espagne paraissait avoir pris sous sa protection.

Mais rélonrcment cessa quand cette armée entra sur le territoire de Rome. Les ambassadeurs de France et d'Espagne so présentèrent ensemble au consistoire, et notifiant au pape l'alliance de leurs maîtres et le partage qu'ils avaient fait du royaume do Naples, demandèrent que l'investiture leur en fût octroyée, conformément au traité, alléguant que la France et l'Espagne n'avaient eu d'autres vues, dans cet accord, que de se mettre en état de faire, avec plus de succès, la guerre aux infidèles (1).

Alexandre VI, non seulement n'hésita pas à acquiescer à leur demande, il s'engagea encore a seconder les projets des deux monarques , et sur le champ ordre fut donné au duc de Valentinois de rejoindre l'armée de d'Aubigny. Ainsi tout avait été préparé à l'avance, «à

(i) (iuioeiard., lib. V, c. 11.

Rome comme à Grenade, pour porter le coup fatal à la maison d'Aragon (1).

Quand Frédéric apprit ce qui s'était passé à Rome, il fut saisi d'une indicible stupeur. Il ne pouvait concevoir, de la pari de Ferdinand, une si odieuse trahison et refusa d'y croire. Par une dissimulation, indigne d'un si grand homme, Gonsalve s'efforçait encore de l'entretenir dans cette incrédulité, en lui faisant espérer de venir le rejoindre, et ce fut peut-être par son conseil que Frédéric abandonna alors la forte position de San Germano pour se replier sur Capoue, afin d'attendre là les renforts qu'amenaient les Colouna. Mais l'erreur fut courte. L'armée française n'eut pas plutôt quitté Rome que Gonsalve déclara publiquement les ordres dont il était chargé ei commença les hostilités.

Dans cette situation critique, Prosper Colonna conseilla à Frédéric de concentrer toutes ses forces et de hasarder, avec celle masse compacte, une bataille contre les Français séparés des Espagnols. S'il parvenait à les batlre et à les rejeter au-delà de ses frontières, il réduirait à l'im puissance leurs alliés, trop faibles dès lors pour rien entreprendre; tandis qu'en temporisant, il donnerait à ses ennemis le temps d'opérer leur jonction et d'exécuter leurs plans. Mais ce parti, le seul qui offrit quelque chance de salut, demandait une audace, une activité, un génie militaire dont Frédéric était dépourvu, quoique brave de sa personue. Il préféra défendre ses forteresses,

(1) Raynald., anno 1504, n» 53 et scq. — Bureh., p. 2131. La bulle'qui contient l'investiture donnée aux monarques ligue* et la déchéance de Frédéric est du 25 juin, mais elle ne fut publiée que le 28 juillet.

et jeta dans Capoue Fabrice Colonna avec une forte garnison. D'Aubigny et le duc de Valentinois ne tardèrent pas à assaillir cette place. La vigoureuse résistance qu'elle leur opposa montra qu'on aurait pu tenter avec avantage la fortune des batailles. Mais elle succomba et fut traitée avec barbarie.

Frédéric , dont les opérations , depuis l'arrivée des Français, n'avaient été qu'une suite de tâtonnements, perdit tout à fait la téte, à la prise de Capoue, et courut s'enfermer dans le Château-Neuf. Naples abandonnée à elle-même capitula aussitôt. Quelques jours après, Frédéric traita avec d'Aubigny, et remit entre ses mains ce qui lui restait de la portion de ses États qui était échue à Louis XII, excepté l'île d'Ischia qu'il retint pour six mois et où il se retira avec sa famille.

Ainsi une seconde fois, la maison d'Aragon venait de perdre le royaume de Naples, presque sans combat. Elle ne devait plus y revenir. Dépouillé de tout, Frédéric se jeta entre les bras de Louis XII et se rendit en France. Il se pressa trop de prendre ce parti extrême. S'il fût resté quelque temps de plus dans l'île * d'Ischia, il aurait pu voir, du fond de sa retraite, ses ennemis se disputer son manteau, et trouver, au milieu do leurs brouilleries, le moyen de recouvrer son domaine. Mais Frédéric, après avoir vu les malheurs de son père, de son frère, de son neveu et éprouvé le même sort, était dégoûté du trône, et il préféra l'obscure tranquillité de la vie privée à la gloire agitée de commander aux hommes (1).

(i) Guicciard., lib. V, c. u. — Nanti, lib. IV, p. 74. — Bur-

Il était dans la destinée des Borgia que tous les événements devinssent tributaires de leur fortune. La conquête de Naples fournil à Alexandre VI le moyen d'anihiler les Colonna, de tout temps si redoutables au Saint- Siège. Alors, un concours de circonstances fatales à cette famille voulut qu'elle se trouvât en proie au ressentiment de toutes les grandes puissances qui se partageaient l'empire de l'Italie. Aussi, à partir du jour où le monde avait appris que Louis et Ferdinand s'étaient unis ensemble pour dépouiller Frédéric, s'était-elle crue perdue. Ne pouvant sauver leurs biens, les membres de cette famille songèrent à sauver leur vie, et ils remirent leurs possessions aux mains du Sacré Collège. Instruit de celte résolution, Alexandre VI déclara qu'il ne reconnaîtrait d'autre consignataire que lui-même, et menaça les Colonna de sévir contre leurs personnes, s'ils ne déposaient entre ses propres mains les clefs do toutes leurs places.

La nécessité était là, les Colonna obéirent donc et remirent les clefs demandées à l'évoque deCésène, auditeur général de la Chambre apostolique, envoyé près d'eux à cet effet. De plus le cardinal Colonna renonça spontanément à l'abbaye de Subiaco dont il était commendalaire perpétuel, ainsi qu'à toutes les terres qui endépen daient, terres que le pape érigea en majorât au profit de la famille Borgia (1). Du consentement du roi de France,

cIi;mhI , p. 2432. — Pétri Martyris epist. 219, lib. XIV. — Sumnionte dclP hist. di N.ipoli, t. M, lili. VI, p. 533-530. — Ginnnonc, lil». XXIX, c. m.

(1) Burcliard, p. 2129. - Tomaso Tomasi, p. 305-30G.

les milices pontificales entrèrent dans les possessions des Colonna el s'en emparèrent. Elles occupèrent Sermonetla et toutes places situées sur le territoire de Rome, à l'exception d'Amelia, et de Rocca Papale, dont les garnisons résistèrent. D'autre part, d'Aubigny, en passant, brûla Mai ino, Cave et quelques autres places qui avaient servi de rendez- vous aux troupes que les Colonna avaient levées en faveur do Frédéric. Les Savelli, pour avoir suivi le parti des Colonna, éprouvèrent le même sort, el il ne leur resta que la vie avec l'espoir d'une occasion qui pût changer leur fortune (1). Alexandre VI compléta la ruine des Colonna, en appelant sur eux, dans une bulle foudroyante, tous les anathèmes que Boniface VIII avait autrefois lancés contre celte famille. Il crut user de clémence en ne privant point le cardinal Giovanni Colonna de la dignité de prince de l'Eglise (2).

Pendant que le pape accablait ainsi les plus redoutables adversaires du Saint-Siège, le duc de Valenlinois reprenait ses desseins sur Piombino. Après son départ, Jacomo d'Appiano s'était remis en possession de ce qui lui avait été enlevé. Mais la restauralion de son autorité fut courte. Vitellozzo Vitelli et Giovanni Paolo Baglione, lieutenants du duc, rev inrent au mois d'août sur le territoire de Piombino. Désespérant de lutter longtemps, avec ses propres forces, contre de si puissants ennemis, d'Appiano confia à son frère la défense de sa capitale et courut en France solliciter la protection de Louis XII. Mais ce monarque lui répondit de s'accommoder comme

(I) Bnrchard, p. 2132. — Tomnso Tomasi, p. 300 et 307. '2) Ravnahl., nnno 1504, n* 18-20,

il pourrait avec Borgia, parce qu'il avait promis au pape de ne faire aucun obstacle à ses desseins, et que d'ailleurs il ne le tenterait pas sans se faire tort à lui-même. Pioinbino se rendit le 3 septembre.

La joie de la reddition de Piombino vint se mêler aux fêtes que provoquait le quatrième mariage de Lucrèce Borgia. Nous avons vu qu'Alexandre VI avait uni cette princesse à Alphonse d'Aragon, duc deBisegli et neveu de Frédéric. Celte union plaisait à Lucrèce, en raison des qualités personnelles de son époux, mais elle élail devenue insupportable à César, soit qu'il ne pût souffrir un prince du sang d'Aragon dans sa famille, soit que l'alliance de ce prince avec les Borgia lui parût un prétexte de suspicion pour la France. Alphonse n'avait pas tardé à s'apercevoir que Rome ne pouvait lui offrir aucune sécurité, il avait quitté secrètement cette capitale et s'élait réfugié sur les terres des Colonna(l). Une sorte de fatalité l'y ramena. Peut-être l'amour sincère que lui portait sa femme le rassurait-il contre les sinistres desseinsquil appréhendait. Maisqu'importaitàCésar l'amour de sa sœur pour un homme qu'avait condamné sa politique ou sa vengeance! Le 15 juillet 1500, l'infortuné Alphonse, comme il sortait du Vatican, fut assailli, sur l'escalier de Saint-Pierre, par des gens inconnus et laissé pour mort. Il ne l'était point, et les soins qu'on lui prodigua auraient pu le ramener à la vie, mais il ne fallait pas qu'il vécût, et trois jours après on le trouva étranglé dans son lit (2).

(1) Burchard, 2101.

(2) Burchard, p. 2122 et 2123. - Nardi, lib. IV, p. 75. — Toiuaso Toiuasi, p. 273.

La douleur de Lucrèce fut extrême, elle quitta la cour et alla à Népi cacher son chagrin. Mais, si dégoûtée qu'elle dût être du mariage, les exigences de la politique ne purent lui permettre de demeurer veuve Cetle fois, on songea à lui donner, pour époux, Alphonse d'Esté, fils aîné d'Ercole, duc de Ferrare. Une telle alliance paraissait de nature à consolider la conquête de la Romagne et à en faciliter d'autres. Le roi de France employa ses bons offices à la négocier et la maison d'Èste en écouta favorablement la proposilion. On ne saurait dire avec quelle joie la conclusion de ce mariage fut reçue à Rome. On en fit la publication au bruit de l'artillerie du Chàteau-Sainl-Ange, les réjouissances durèrent plusieurs jours (1).

Alexandre VI distinguait Lucrèce par une estime et une affection particulières. Il lui en avait donné, à plusieurs reprises, des marques honorables. Pendant l'une de ses absences de Rome, il avait voulu qu'elle partageât avec les cardinaux les soins du gouvernement de l'Etat (2). Et l'on doit dire que Lucrèce méritait une telle confiance par sa rare aptitude aux affaires, la gravité de ses mœurs et la dignité de sa conduite. Plus tard, lorsque son père et son frère eurent disparu de la scène, elle montra aux yeux de l'Italie entière, sur le trône ducal de Ferrare, l'exemple de toutes les vertus (3).

Après la solennité des fêtes, Alexandre VI voulut voir

(1) Diario ferrarcse, Murât., t. XXIV, p. 402.— Burchard, p. 2133. — Tomaso Tomasi, p. 321 et 322.

(2) Burchard, p. 2132. — Raynalri., aitnolSOl, n»* 21.

(3) Questa signora Lucretia ne seguenti tempi fu tenuta poi

sa nouvelle conquête, el s'y rendit avec toules les pompes de la royauté. Il visita les dépendances de Piombino et en particulier l'île d'Elbe , donna des ordres pour ajouter de nouvelles fortifications aux anciennes, signala son passago par des réjouissances et des libéralités et fit hommage à César florgia de la seigneurie du pays recouvré (1). Celui-ci voulait faire de cette principauté comme le point d'appui de la nouvelle expédition qu'il méditait contre la Toscane. Pour la préparer, il fit, le \ juin 1502, par le moyen de Vitellozzo Vitelli, de Giovanni Paolo Baglione c! de Pandolfo Petrucci de Sienne, révolter Arezzo, en faveur de Pietro Médicis, se tenant lui-même à Viterbe, prêt à saisir avec son armée l'instant favorable des événements. LesJlorentinsne s'y méprirent point; ils savaient que César ne tenait que médiocrement à la restauration du fils de Lorenzo, et ils ne virent, dans l'insurrection d' Arezzo, qu'un prétexte pour le duc, de satisfaire son ambition personnelle. Toujours incapables de lui résister par leurs propres forces, ils eurent recours au roi de France et représentèrent à ce monarque que, non-seulement sa gloire mais encore la sécurité du duché de Milan étaient intéressées à ce qu'il protégeât la république dans cette circonstance; car, s'il laissait insulter ses alliés, on trou-

Hi molto lodevol vita. (Nardi, lib. IV, p. 75. — Roscoë, à la fin du Ier volume de In Vie et du pontifient de Léon .Y, a place une remarquable dissertation sur le caractère de Lucrèce Borgia.

fi) C.uicciardini, lib. V, c. m. — Nardi, lib. IV, p. 73-76. - Tomaso Tomnsi, p. 340.

verait plus tard le moyen de l'insulter lui-même (1).

Le hasard voulut que Louis XII, en môme temps que les Florentins portaient leurs doléances à ses oreilles contre Borgia, reçût, de Chaumont d'Amboise, gouverneur de Milan, sur l'affaire môme d'Arezzo, un rapport alarmant et qui l'invitait à prendre des mesures de précaution. Louis XII, pour qui les progrès et les desseins de Borgia étaient devenus un grave sujet de pensées, écouta favorablement les députés de Florence , résolut de se transporter de sa personne en Italie, afin de surveiller de plus près les affaires, écrivit promptement a Chaumont d'Amboise d'expédier, au secours de Florence, un détachement de quatre cents lances, et envoya un héraut commander, de sa part, au duc de Valentinois ainsi qu'à ses lieutenants, de laisser la république en repos. Dans cette circonstance, il parla lui-môme avec beaucoup de vivacité au nonce du pape, et adressa des menaces à Giuliano Médicis et aux agents de Pandolfo et de Vilellozzo qui se trouvaient à sa cour (2).

César Borgia n'avait pas eu besoin de recevoir les ordres du roi pour connaître ses dispositions. Bien avant l'arrivée du héraut, il avait déjà renoncé à son dessein sur la Toscane, et laissé à ses lieutenants toute la responsabilité de l'affaire d'Arezzo; bien plus, mettant à profil l'embarras où les jetait cette révolution avortée, il avait tourné son attention vers une entreprise qu'ils auraient infailliblement contrariée, dans (oute autre cir-

(1) Guicciardini, lib. V, c. m. — Nardi, lib. IV, \k 77.— Tomaso Tomasi, p. 340-343.

;*) Guircîard., lib. V, p. m. —Nardi. lib. IV, |>. 78 et 79.

constance. Cette entreprise était l'acquisition du duché d'Urbino qui touchait aux possessions de Bagiione et de Vilellozzo. Cet important domaine était gouverné par Guid'Ubaldo, fils de l'illustre Federigo de Montefeltro. Vaillant et héroïque comme son père sur les champs de bataille, Guid'Ubaldo portait encore comme lui, dans ses relations avec ses peuples, une modération et une justice qui lui en avaient assuré l'amour, et qui contrastaient singulièrement avec l'esprit de tyrannie qui dominait partout ailleurs.

Il n'était pas facile d'attaquer, à force ouverte, un prince chéri de ses sujets, allié de Venise et jusqu'à un certain point encore , le protégé de la France. Mais à défaut de la force, la fraude était au service de Borgia. Il feint d'en vouloir à Camérino, envoie Paolo Orsini, le duc de Gravina cl Oliverotlo de Fermo, ses lieutenants, commencer le blocus de celte ville; pour lui, pendant qu'il achève de masser ses troupes sur les frontières du Pérousin, il fait prier le duc d'Urbino de vouloir montrer son attachement au Saint-Siège, en secondant l'entreprise de son capitaine. Le message, chargé de cette mission, demande l'artillerie nécessaire au siège de Camérino, la réparation des chemins, les moyens de transport suffisants, le passage et des vivres pour 1,500 hommes de pied. Sans défiance parce qu'il était sans crainte, Guid'Ubaldo se hAta d'envoyer à César un de ses gentilshommes pour l'assurer de son dévouement, et lui offrir tous les services qui dépendraient de ses Etals comme de sa personne. César répond à ces témoignages d'amitié par des protestations exagérées de gratitude, mais à peine a-t-il enlevé au duc d'Urbino les moyens

de se défendre, qu'il part brusquement deNocera, fond sur les terres du prince, saccageant tout sur son passage, et annonçant que, dans la matinée suivante, il voulait être à Urbino. Guid'Ubaldo s'occupait à faire préparer des rafraîchissements pour le duc de Valenlinois, lorsqu'il apprit cette soudaine invasion. Hors d'état d'y faire tête, il n'a que le temps de s'y dérober parla fuite, avec Francesco Maria délia Rovère, son neveu. Le duché d'Urbino passa de la sorte sans obstacle entre les mains de César. Quelques jours après , pendant que Valenlinois semblait prêter l'oreille à des propositions d'accommodement que lui adressait Varano, seigneur de Camérino, il s'introduisit dans la ville, à la faveur d'une intelligence, se saisit de Varano, de ses deux fils, les fit étrangler tous trois, et réunit leurs Étals à ses autres conquêtes. Il serait difficile de dire la terreur dont furent frappés Pandolfo Petrucci, Vitellozzo, Ba^lione et les Orsini à la vue de ce double trait de perfidie ; le doute n'était plus possible, ils voyaient clairement ce qu'ils avaient à redouter pour eux-mêmes (1).

Cependant des nuages menaçants s'amoncelaient contre cette puissance qui semblait vouloir tout envahir. Le roi de France arrivait dans le Milanais, extrêmement irrité contre Alexandre VI et son capitaine. Tous les seigneurs dépouillés parValenlinois, tousceux qui craignaien t de l'être, accouraient auprès de Louis implorant, à grands cris, sa protection. Surexcité par leurs doléances et inquiet

(4) Guicciartl,. lib. V, c. m. — Nardi, lib. IV, p. 78 et 79. — Dhrio di Biagio Buonaccorsi , p. 58 et 800. — Pétri Bembi Hist. Veoet., lib. VI, p. 440. — Tomaso Tomasi, p. 342-353.

î>60 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LIV. XVII:

pour lui-même, ce monarque méditait tout haut le dessein de faire marcher huit cents lances, sous la conduite de la Trémouille, pour enlever au duc de Valentiuois la Romagne et les autres Etats dont il s'était emparé. Il allait môme jusqu'à dire , qu'il voulait commander en personne cette expédition, se flattant de rendre un aussi grand service à la religion que s'il faisait la guerre aux Turcs (1). Tous les princes, toutes les. villes libres de l'Italie, envoyèrent des ambassadeurs à la cour de Milan.

Alexandre et César mesurèrent d'un coup d'œil l'étendue du péril qui les menaçait, et jugèrent qu'il ne fallait point le braver. Le duc de Valentinois se transporta en Lombardie. Il y trouva tous ses ennemis occupés à échauffer le ressentiment du roi. Mais Valentinois était non moins séduisant par sa politique que redoutable par son audace et sa perfidie. Il s'apprêtait à faire usage des ressources de son esprit. Le cardinal d'Amboise, pour la seconde fois, lui vint en aide et le dispensa de ce soin, en se chargeant d'adoucir lui-même le roi. Ce ministre qui voulait être continué dans la légation de France, et qui de plus souhaitait d'obtenir le chapeau pour plusieurs de ses parents et de ses amis, afin d'arriver plus tard à la tiare, ne voulait point que son maître se brouillât avec le pape. Il remontra à Louis XII d'abord, que le roi des Romains, Maximilien, concentrait dans le Tyrol une armée entière, prêt à entreprendre, sous prétexte d'aller se faire couronner empereur, un voyage, menaçant pour la position de Louis XII en Italie, et qu'Alexandre ne pouvait permettre que dans le cas d'une brouillerie entre la

(I) (iuicciard., lib. V, c. m. - Nardi, lib. IV, p. 80 et 81.

France et le Saint-Siège ; ensuite que, la guerre venait d'éclater, dans le royaume de Naples, entre les deux puissances qui s'étaient partagé les dépouilles de Frédéric ; que ce n'était point le cas de méconlenler le pape ; qu'une mésintelligence avec Alexandre VI, dans une telle circonstance, engagerait celui-ci à se ranger du côté de Maximilien et de l'Espagne. Sans doute les Français étaient assez forts pour vaincre leurs ennemis, sans le secours du pape, mais il était évident qu'ils ne pourraient en venir à bout s'ils avaient le pape contre eux.

Louis XII avait été frappé de ces considérations avant même que le duc de Valentinois parût à la cour, et son esprit en avait subit l'influence. Aussi lorsque ce prince arriva à Milan, au lieu d'entendre des reproches fut-il accueilli avec les plus grands honneurs. Celte réception inattendue surprit tout ceux qui ne pénétraient pas la véritable cause du changement de Louis. Les ennemis des Borgia en furent atterrés, et ceux, qui comptaient sur la disgrâce de Valentinois, pour embrasser un parti, retournèrent à la dissimulation. César n'eut aucune peine pour justifier sa conduite, on était plus que disposé à l'oubli du passé. Il offrit de restituer aux Florentins ce qui leur avait été enlevé, promit, pour la guerre de Naples , de mettre, à la disposition du roi, cinq cents lances et deux mille hommes d'infanterie (1), et l'amitié fut rétablie. César, après avoir accompagné la roi jusqu'à Asti, reprit le chemin de la Romagne, méditant plus que jamais des projets hostiles aux feudatairesde l'Eglise, caril était assuré, cette fois, que la protection française ne viendrait plus les

(\) f.uicciard., lib. V, c. iv. — Nardi, lib. IV, p. 80 ol 81. t. u. 36

soustraires à ses attaques. En effet, les ambassadeurs de Venise ayant essayé de remontrer au roi, qu'il faisait tort à sa gloire, en servant un prince cruel et perfide comme le duc de Valentinois, Louis leur répondit : qu'il ne pouvait ni ne devait empêcher le pape de disposer des Etats qui appartenaient à l'Eglise (1).

Les premiers coups de César devaient tomber sur Beniivoglio, seigneur de Bologne. Il attendait, pour les porter, quatre cents lances françaises que le roi devait lui envoyer. Mais un événement qu'il n'avait pas prévu vin! tout à coup déjouer ses plans. Ceux que menaçait l'ambition du conquérant, voyant qu'ils n'avaient plus à complei ni sur la France ni sur aucun allié, songèrent enfin au parti qu'ils auraient dû prendre depuis longtemps, celui d'imposer silence à leurs défiances réciproques, de se liguer ensemble et de se défendre avec leurs propres forces réunies. Le cardinal des Orsini alla trouver Paolo Orsini son frère, le duc de Gravina, Vitellozzo Vitelli, Giovanni Paolo Baglione, Pandolfo Petrucci de Sienne, Oliverotto de Fermo, AnnibaleBentivoglio, puis, tous ces seigneurs se réunirent secrètement à la Maggione dans le Pérousin. Là, après avoir examiné ensemble le péril commun, ils s'engagèrent à mettre sur pied une armée de sept cents hommes d'armes et de neuf mille hommes d'infanterie. Un commencement de révolte venait de rappeler, dans le duché d'Urbino, l'ancien souverain Guid' Ubaldo ; on arrête qu'on prendra la défense de Guid' Ubaldo ; que Bentivoglio entrera sur le territoire d'Imola, tandis que les autres, avec de plus grandes forces, feront une dé-

(I) Guicciard., lib. IV, c. iv.

monstration du côté de Rimini et de Pesaro. Toutefois, pour ménager Louis XII, et en se flattant, qu'au fond, ce monarque ne serait pas fâché de voir qu'on suscitât des affaires au duc de Valentinois, ils stipulèrent, dans le traité, que tous les confédérés seraient obligés de servir la France de leurs personnes et de leurs troupes dès qu'elle l'exigerait (1). Les résolutions prises à la Maggione furent aussitôt connuesde toute l'Italie, et ceux qui souffraient impatiamment la nouvelle domination , espérèrent de la voir bientôt puissamment attaquée (2).

Ce ne fut pas sans effroi que César apprit la nouvelle de cette confédération. Dans le moment même où il s'apprêtait à envahir les Etats des autres, voilà qu'il lui fallait songer à défendre les siens! Lui accoutumé à surprendre ses adversaires il venait d'être prévenu par eux, et dans quelles circonstances ! Lorsqu'il n'était prêt à rien, que les troupes sur lesquelles il comptait, pour la réalisation de ses desseins, venaient de passer sous un étendard ennemi, que lesrenforts qu'il attendait étaient éloignés ! Il y eut pour lui un moment d'indicible détresse. Mais son étoile brillait encore, et le secours arriva d'où ildevaitle moins l'espérer, des Florentins que son ambition avait tant alarmés. Les confédérés avaient invité la république à se réunir à eux, et son intérêt devait la porter à le faire; mais elle était à la fois irritée contre les Yitelli et les Orsini, et jalouse de plaire à la France. Bien loin donc de

(4) Nardi, lib. IV, p. 83. — Guicciard., ibidem. — Tomaso Tomasi, p. 355-360.

(2) Macchiavelli, opist. dans la légation près du dur de Valentinois.

répondre à l'invitation des ennemis de César, elle résolui au contraire d'embrasser sa cause et lui envoya l'historien Niccolo Macchiavelli, son secrétaire, pour lui offrir son amitié.

L'ambassadeur florentin trouva César à Imola, opposant à la mauvaise fortune une contenance fière, mais dans le fond très alarmé de sa position. Les offres inattendues de la république relèvent son courage. D'abord il cherche à repousser les premières attaques de la ligue avec le peu de troupes qu'il a sous sa main ; puis pendant qu'il envoie de toutes parts faire de nouvelles levées, qu'il presse l'expédition du contingent français, il a recours aux négociations. César connaît les confédérés, il sait qu'ils se défient les uns des autres, qu'une profonde jalousie les divise, que la crainte seule d'un grand danger a pu les réunir, et qu'ils seront disposés à rompre les nœuds qui les lient le jour où ils verront leur intérêt particulier à le faire, n'importe à quel prix, car pour eux, comme pour lui, la conscience et l'honneur sont de vains mots (1), et il ne désespère pas de les détacher les uns des autres, parce grand art de la persuasion que nul ne possède à un si haut degré que lui. S'adressant d'abord à tous, il s'efforce de leur montrer qu'ilsonteu lortde prendre l'alarme, qu'il est tout disposé à consentir à ce qu'ils gardent leurs possessions, que satisfait du titre de prince, il ne leur disputera ni le territoire ni la souveraineté (2);

(4) Giudicava... che ciascuno d'cssi scnza rcspetto alcuno dr compagni havcssc a cercarc il suo vantaggio, che cosi usa di farc sempre chi non tien conto deJl* lioncsto. (Nardi, Iib. IV, p. 83

[2) Macchiavelli, légation près du duc de Valenlinois.

puis, il ouvre en particulier avec quelques uns d'enlre eux de secrètes négociations (4). De son côté, Alexandre VI cherchait à regagner le cardinal des Orsini, par le moyen de Julio Orsini, son frère (2).

L'effet immédiat de ces habiles manœuvres fut de jeter l'hésitation parmi les alliés. Réunis à Chinazzano, ils se décidèrent à envoyer Paolo Orsini pour excuser et justifier d'abord se qui s'était passé à la Maggione, pour connaître les intentions du duc et en faire part aux autres. Il était clair que, dès ce moment, la confédération n'était plus qu'un vain fantôme (3). César tint à Paolo les discours les plus séduisants, il s'excusa lui-même d'avoir éveillé la défiance de ses anciens alliés, et de n'avoir pas su se conduire avec eux de manière à leur ôter tout soupçon. Il espérait que cette brouillerie d'un instant, produite par de vains ombrages, serait suivie d'une constante union et d'une parfaite intelligence. A ces paroles flatteuses pour tous, il ajouta en particulier, pour Paolo Orsini (4), les épanchements de la confiance la plus intime , afin de s'insinuer dans son esprit, et y réussit.

Déjà les confédérés ne pouvaient plus songer qu'à négocier, ayant perdu le temps d'agir. Des corps nombreux d'infanterie et de cavalerie arrivaient au duc de Valentinoisde tous côtés. Cinq cents lances françaises venaienl

(1) Voir la lettre XIV de la légation.— Nardi, lib. IV, p. 84.

(2) Guicciard., lib. V, c. iv.

(3) Macchiavelli, epist. XIV, dans la légation au duc de Valentinois. — Nardi, lib. IV, p. 84.

(4) Guicciard., ibidem.

de faire leur entrée à lmola (1). César aurait pu dès lors attaquer ouvertement ses ennemis, mais le lion préféra jouer le rôle du renard. II avait éprouvé que les éléments empruntés dont se composait sa puissance n'offraient qu'un précaire et chancelant appui , il ne voulai1 plus se fier ni à la France, ni à aucune autre force extérieure, et songeait à se débarrasser d'un seul coup de ses ennemis par un de ces traits de perfidie que son affreux génie savait concevoir et exécuter sans remords comme sans pitié (2).

Ainsi au lieu de concentrer ses forces, à mesure quelles arrivèrent, il les distribua dans différents postes, afin que les confédérés ne pussent douter de ses sentiments pacifiques. Il dissimula si bien qu'il parvint à conclure avec eux, le 18 octobre 1502, un traité qui fut approuvé le 4 novembre suivant par le pape, et par lequel il proclamait l'oubli des torts et des injures qu'il avait reçus des confédérés, faisait avec eux paix et alliance perpétuelles pour la défense réciproque de leurs Etats, reprenait à son service lesOrsini et les Vitelli et s'engageait à ne plus inquiéter Bentivoylio. De leur côté, les confédérés promirent de rendre au duc de Valcntinois le duché d'Urbino, la seigneurie de Camerino et de ne faire la guerre à aucune puissance, de ne prendre parti pour qui que ce soit, sans son consentement (3).

La publication de ce traité fut, pour Guid' Ubaldo, le

(Ij Epist. XVII de la légation, et celle où est narrée la prise des confédérés.

(2) Macchiavelli, ch. vu du livre du Prince.

(3) Macchiav.. epist. XXII de la légation.

signal de la fuite. Varano abandonna également Camerino, et les domaines de ces deux seigneurs rentrèrent sous l'obéissance du duc de Valentinois. Celui-ci vint s'établir à Césène vers le commencement de décembre. Là, il passa plusieurs jours à délibérer avec les envoyés des Vitelli et des Orsini qui se trouvaient , à la tête de leur armée, dans le duché d'Urbino, sur les entreprises qu'il convenait de former. Oliverolto de Fermo proposa de marcher en Toscane, ou bien d'aller assiéger Sinigaglia qui était au pouvoir de la Rovère. César repoussa le premier dessein, parce que les Florentins étaient ses amis, mais il approuva le second.

Bientôt il apprit que ses alliés étaient maîtres de Sinigaglia, mais que la citadelle résistait parce que le gouverneur no voulait la remettre qu'au duc en personne. L'occasion parut favorable à César de se rapprocher de ses nouveaux alliés, sans craindre de leur inspirer de l'ombrage. Pour les rassurer tout à fait , il congédia , tout à coup, le 22 décembre , le contingent français, n'en retenant auprès de lui que cent hommes d'armes. Il partit ensuite de Césène et se rendit à Fano, d'où il envoya prier Baglione, les Vitelli et les Orsini de l'attendre à Sinigaglia. Ces derniers obéirent. Baglione , qui connaissait mieux César, s'en dispensa. Avant de quitter Fano, il donna à ses serviteurs dévoués tous les ordres nécessaires pour l'exécution du projet qu'il méditait. Puis il se dirigea vers Sinigaglia avec son corps d'armée.

Les Vitelli et les Orsini avaient tout disposé pour recevoir convenablement le duc. Afin que ses troupes ne fussent point gênées dans la ville , ils avaient distribué

o08 HISTOIRE !>K LA PAPAUTÉ, LIV. XVII.

les leurs dans les forteresses voisines, et n'avaient laissé à Sinigaglia qu'Oliverotto avec t ,000 fantassins et 4 50 cavaliers. La cavalerie du duc de Valentinois resta en dehors des portes, mais son infanterie entra dans la villu. Vitellozzo, Paolo Orsini, le duc de Gravina accoururent au-devant de César, suivis seulement d'une faible escorte. Ils le saluèrent avec courtoisie et en furent reçus d'un air riant. Vitellozzo était sans armes, couvert d'un simple manteau, l'air triste et abattu;, comme s'il eût pressenti quelque chose de sinistre. Sa tristesse frappa plusieurs de ses amis qui connaissaient son intrépidité naturelle. On dit même qu'en quittant son armée, pour se rendre à Sinigaglia, il lui avait fait ses adieux, qu'il avait recommandé aux chefs de sa famille, de songer plutôt à la valeur de leurs ancêtres qu'à sa grandeur passée.

César, ne voyant point Oliverotto, l'envoya chercher. Il se trouvait sur la place occupé à exercer sa troupe. On lui fit observer que le moment de l'arrivée du duc ne pouvait être celui d'une manœuvre; Oliverotto courut se mettre à la suite du prince. Chemin faisant, César se montra aimable pour ses lieutenants, s'entretenant avec chacun d'eux des choses les plus indifférentes. Ils étaient déjà prisonniers. Arrivés à la maison préparée pour le duc, on les entraîna dans une pièce secrète où ils furent enfermés. L'ordre de désarmer les soldats d'Oliverolto fut aussitôt donné; on envoya ensuite des troupes pour en faire autant à ceux de Vitelli et des Orsini, cantonnés dans les environs. La nuit suivante, Vitellozzo et Oliverotto furent étranglés dans un endroit écarté. Plus lard, le 18 janvier, Paolo Orsini et le duc de

Gravina eurent le même sort. Valenlinois différa la mort de ces deux chefs, parce qu'il voulait être assuré de l'arrestation du cardinal Orsini et de quelques autres membres de cette famille. Le Sacré Collège essaya d'exciter la pitié du pape à l'égard du cardinal Orsini, mais Sa Sainteté répondit que ce prince de l'Eglise avait conspiré avec les Vitelli et les Baglioni contre la vie du duc de Valenlinois, et il mourut dans la prison (1).

Sans perdre de temps, César marcha à Pérouse pour surprendre Baglione; mais celui-ci, que la défiance avait empêché de suivre ses collègues à Sinigaglia , s'était déjà mis à couvert par la fuite. Valentinois rétablit à Pérouse la domination du Saint-Siège et courut , sans s'arrêter, jusqu'à Sienne pour en chasser Pandolfo Petrucci , qui s'exila lui-même. Il revint ensuite, dans les environs de Rome, achever la ruine des Orsini et des Savelli. Mais là , des ordres positifs du roi de France arrivèrent , à propos pour eux, et arrêtèrent les progrès de Borgia (2).

Quand on pense que les feudalaires, sacrifiés par César, étaient des hommes souillés de toutes sortes de crimes, on n'éprouvera qu'une faible compassion pour leur sort. C'étaient des scélérats punis par un autre scélérat. Mais de pareils exploits n'en outragent pas moins la morale,

(1) Relation de la prise des vicaires et epist. XM1I, XLIV et et XLV de la légation au duc de Valenlinois. — Burcbard,

p. 2148, 2149 et 2150. — Nardi, lib. IV, p. 85. Diario di

Biagio Buonaccorsi, p. 67-74. — Guicciard., lib. V, c. iv et v.

(2) Nardi, lib. IV, p. 86.— Guicciard., lib. V, c. v. — Tomaso Tomasi, p. 367-380.

et le devoir de l'historien est de les stigmatiser comme ils le méritent. Une heureuse conséquence en résultait toutefois, l'anéantissement des vicariats qui étaient, depuis des siècles, la plaie des Etats pontificaux; et si le duc de Valentinois n'avait pas dû recueillir pour lui seul les héritages de tant de tyrans abattus, ses succès auraient définitivement affermi l'autorité pontificale et complété l'œuvre si glorieusement commencée cent cinquante ans auparavant par le grand Egidius Albornoz.

En faisant abstraction de ce qu'il y avait de personnel , dans les vues d'Alexandre VI, et de détestable dans les moyens employés par César pour les réaliser, il est permis d'admirer combien la politique de ce ponlife fut conduite avec intelligence. Nous avons vu qu'il se montra l'allié sincère et fidèle de la maison d'Aragon, tant qu'il espéra pouvoir en faire servir la puissance à ses intérêts. Pendant que tout fléchissait devant Charles VIII , il lui résista jusque dans Rome même , et plus tard il devint i'àme de la coalition qui faillit faire de l'Italie le tombeau de ce monarque. Mais du jour où il entrevit la chute prochaine et inévitable du trône de Frédéric et l'irrésistible prépondérance do Louis XII dans les affaires de l'Italie, Alexandre se rangea du côté de la France. Il serait difficile de donner moins que ne le fit ce pontife et d'obtenir plus que lui, dans son alliance avec Louis XII. Tous les changements heureux ou malheureux qui suivirent l'établissement de la domination franke dans la péninsule servirent à l'édification de la grandeur des Borgia, sans qu'ils fussent obligés au plus léger sacrifice. Grâce à la protection du roi, la Papauté, pour la première fois , put contempler au pied de son

trône les terribles maisons Colonna et Orsini abattues et soumises en môme temps; pour la première fois, elle put faire la loi à ceux qui la bravaient naguère impunément; pour la première fois, elle put transmettre directement ses ordres d'un bout à Tautre de ses Etals. Il est vrai que la tyrannie de César Borgia allait remplacer celle des vicaires, mais ce ne serait plus qu'une seule tyrannie, et tout ne devait pas être perdu dans l'œuvre sanglante de ce conquérant.

Les succès de Louis XIÏ en Italie tiennent du prodige. Il y eut un moment où ce monarque fut l'arbitre souverain de la péninsule. Alors Alexandre VI commença à s'inquiéter du développement d'une puissance qui pourrait menacer plus tard l'indépendance de l'Eglise, et ce fut pour y opposer un contrepoids, qu'il essaya d'annexer la Toscane aux domaines de Valentinois. Mais bientôt les faux calculs de Louis XII , en partageant le royaume de Naples avec le roi d'Espagne, fournirent au pontife, tout en lui épargnant l'odieux d'un revirement, le moyen d'affaiblir une prépondérance qui commençait déjà à devenir exigeante et superbe. Celte considération peut seule expliquer comment Alexandre VI se décida à approuver un contrat qui ouvrait à Ferdinand-le- Catholique des chances évidentes de réunir, sous son sceptre, l'héritage entier de la maison d'Aragon. Mais alors le pape ne savait pas et ne pouvait pas savoir que c'était là seulement déplacer le danger qu'il voulait conjurer, car il ne prévoyait pas que la couronne de Ferdinand , la vaste domination de la maison de Bourgogne et l'empire d'Allemagne passeraient sur la tête de son successeur, que cette masse de puissance, inouïe

depuis Charlemagne, pèserait lourdement sur l'Italie, et que Ton en serait réduit à regretter le contrepoids trop faible alors de la France.

L'extinction des vicariats, rabaissement des Orsini, des Savelli, des Colonna avaient mis le comble à la prépondérance des Borgia. Déjà Alexandre, pour satisfaire l'impérieuse ambilion du duc de Valentinois, méditait d'ériger en royaume la Romagne, la Marche et l'Ombrie, et cherchait à obtenir, du Sacré Collège, un consentement nécessaire à cette aliénation sans exemple (1) Tout porte à croire qu'au point où en étaient les choses, ce consentement ne se serait point fait attendre. Sa politique tendait aussi à s'éloigner des Français que la victoire abandonnait dans le royaume de Naples, elle se rapprochait insensiblement des Espagnols auxquels tout paraissait devoir bientôt céder, et avec lesquels il espérait accomplir ce qu'il n'avait pas osé jusque-là avouer de ses desseins (2). Mais il comptait sans la mort. Celle-ci frappait à la porte du Vatican.

Le 10 août i503, Alexandre VI éprouva les premiers symptômes de la fièvre tierce qui règne à cette époque à Rome. Le 42 il se trouva plus mal et la fièvre devint continue. Le 15, les médecins essayèrent de la saignée, puis do la purgation. Le pape sentit un mieux. Mais les jours suivants, le mal, surmontant tous les remèdes, fit de tels progrès que le 18 on désespéra de sa vie. Ce jour là, il se confessa, reçut le saint viatique, pendant la messe qui fut célébrée dans sa chambre et à laquelle

(1) Murât., Annali d'Italia, anno 1503.

(2) Guicciard., lib. VI, c. i.

assistèrent cinq cardinaux. Lesoirilse trouva plus mal. On lui administra l'extrême onction et il expira quelques instants après. (Pièces justificatives n° 6). Ce récit si simple, appuyé sur des pièces authentiques, fait évanouir la fable du double empoisonnement que la malveillance aura inventée dans le temps, que la plupart des historiens ont répétée sur de faux bruits et dont les circonstances ne soutiennent pas la critique (1).

La Providence permit, que le duc de Valentinois, au moment où son père expirait, fût atteint de la même maladie que lui. Bien que gravement attaqué, il n'en mourut point. La jeunesse et la force du tempérament le sauvèrent. Un sort plus terrible que la mort lui était réservé, celui de survivre à sa fortune, ainsi qu'à la restauration de ses ennemis. A l'aide de son génie, do ses alliances, des trésors dont il avait spolié l'Eglise, il put encore quelque temps lutter avec avantage contre ses rivaux, mais la base sur laquelle s'appuyait sa puissauce avait disparu. Bientôt cette puissance si formidable se dissipa comme un songe, et l'on put voir alors, dans un seul homme, les extrémités des choses humaines. Celui qui s'était montré le personnage le plus considérable de l'Italie, qui avait failli placer sur son front la couronne des rois, abandonné tout à coup de la France qui patronnait naguère ses entreprises, n'eut plus

(1) Marini, dcgli Archiatri, t. I, p. 250. — Grande chronique ms. de Sanuto, lib. V, p. 44. Nous avons vu avec peine M. Léopold Ranke ajouter foi à cette fable, lui qui déploie dans son livre une critique si saine. — Voir les réflexions d'Audin dans le I" t. de la Vie de Léon X, p. 303.

d'autres ressources que la fuite. Devenu plus tard le prisonnier de l'Espagne, par une de ces trahisons qu'il avait' si souvent employées pour perdre les autres, il s'échappa de prison à l'aide d'une corde, pour venir, en 1507, mourir comme un aventurier sur un obscur champ de bataille (1), et un poète composa sur lui ce distique qui est bien l'expression des vicissitudes de sa vie agitée et qu'on aurait pu graver sur son tombeau : « 0 César, tu triomphais de tout et ton ambition ne connaissait pas de limites ! mais voilà que tout te manque à la fois, et tu n'es plus rien !

Omnia vincebas, sperabas omnia, Gcsar ; Omnia deficiunt, incipis esse nihil (2).

Depuis longtemps l'opinion publique est fixée sur Alexandre VI, et peu de personnages historiques ont été traités par elle plus sévèrement. On ne se contente pas do lui refusor les vertus les plus essentielles à un pontife, on le charge encore de tous les vices qui dégradent l'homme. La luxure, la cruauté, l'avarice, la perfidie s'unissent, dans les portraits qu'on a de lui, à la simonie et au sacrilège. Entreprendrons-nous de réhabiliter sa mémoire ? Nous ne croyons pas qu'il soit possible de tout justifier, et puis à quoi bon ? ïl n'y a que l'ignorance ou la mauvaise foi qui puisse rendre l'Eglise responsable des erreurs personnelles de quelques uns de ses ministres.

(4) Tomaso Tomasi, p. 418-440. — Pétri Martyris epist., lib. XX, epist. 33C.

(2) Sannazar.

Mais après avoir avoué que Rodrigue Borgia ne fut pas toujours un pontife selon le cœur de Dieu, et qu'il y a dans sa vie plusieurs passages dignes de la plus grave répréhension, peut-on se taire, comme si toute justice avait été rendue à sa mémoire? Nous ne le croyons pas. Les morts plus encore que les vivants ont besoin de la vérité parce qu'il ne sont plus là pour réclamer. Eh bien ! a-t-on épuisé la vérité sur Alexandre VI quand on l'a montré comme un pontife vicieux ? N'avait-il donc aucune vertu? Peut-on assurer que tous les griefs dont on l'accuse soient irréfragablement prouvés ? Et lorsqu'un écrivain prolestant, William Roscoë, soutient qu'on a même considérablement exagéré plusieurs de ceux qui sont incontestables (I), n'avons-nous pas quelque droit de douter de la plupart des jugements qui ont été portés, et de vouloir en appeler au tribunal d'une critique plus éclairée et surtout plus impartiale ?

Burchard est la grande autorité qu'on invoque contre Alexandre VI ; mais ceux qui s'en prévalent comme d'un témoignage irréfragable, en connaissent-ils bien la valeur? Savent-ils que ce fameux maître des cérémonies n'a point laissé derrière lui une bonne réputation ? qu'un de ses collègues l'a appelé le plus grossier, le plus brutal, le plus envieux des hommes (2) ? que son livre a élé écrit de telle manière qu'il ressemble bien plus à un grimoire qu'à un journal, et que chacun peut

* (4) Vie et pontificat de Léon X, t. I, p. 364 et suiv.

(2) Non solum non humanus, sed suprà orancs bestias bestialissimus, inhumanissimus, invidiosissimus. (ex diario Paridis, ad an. 1306.)

Digitiz

y lire ce qui lui plail? Or, quand un pareil chroniqueur nous raconte non ce qu'il a vu de ses yeux ou entendu de ses oreilles, mais ce qu'il a ouï-dire, et que, sous la garantie de son mot sacramentel fertur (on rapporte), il nous fait des récils d'antichambre, d'après les propos des laquais du duc de Yatenlinois, un historien qui se respecte doit-il admettre de tels récits, en dépit de leur étrangelé, de leur invraisemblance môme, parce que, dit-on, Burchard était maître des cérémonies du pape et qu'un maître des cérémonies n'a pu en imposer?

Outre Burchard, on invoque d'autres sources accusatrices, ce sont des histoires devenues célèbres, telles que celles de Guicciardini, de Tomazo Tomasi, de Paul Jove , et quelques notices Ms. Nous pouvons hautement récuser, pour les faits particuliers, le témoignage des premières, parce que les auteurs, n'ayant point été à portée de connaître Alexandre VI par eux-mêmes, n'ont écrit que sur des ouï-dire, malveillants ou slupides, comme le prouve la fable du double empoisonnement du pape et de César Borgia. Quant aux notices Ms. elles nous ont paru encore moins dignes de foi que les histoires imprimées. D'abord, elles sont presque toutes sans nom d'auteur, par conséquent sans garantie, ensuite elles portent l'empreinte d'un caractère passionné, haineux , voisin de celui de la diatribe. Ce sont des pamphlets. On y affirme ce qui est douteux, on y tait ce qui est honorable. Elles font regretter parfois la crédulité barbare mais au moins sans fiel de Burchard. Nous y avons trouvé peu de lumières. C'est aux actes et aux failsqu'il faut s'en rapporter, et ils nous apprennent qu'Alexaudre VI ne manqua pas de zèle pour la religion, qu'il

apporta, dans le gouvernement de PEtat, une intelligence, une fermeté, une prudence, une activité, une prévoyance peu communes; ce qui explique les succès constants de ses entreprises, l'attachement du peuple pour lui, la profonde tranquillité de son règne, et ce qui a fait dire à un contemporain que Rome fut heureuse sous son pontificat (1). Son grand tort, et il faut le dire, son unique tort, comme souverain pontife, parce que ce tort a enfanté tous les autres, est d'avoir voulu faire la fortune de sa famille, et de s'être servi , pour l'accomplissement de ses desseins politiques, de César Borgia qui lui a fait partager l'odieux de ses crimes.

Alexandre VI se montra pour les savants un autre Mécènes (2). Quoiqu'il ne s'appliquât pas spécialement à l'étude des lettres, il les estimait, récompensait largement ceux qui les professaient et avait pour principe de leur faire payer avec exactitude la rétribution convenue, pour ne pas avoir l'air de la leur disputer (3). I| enrichit la capitale de l'Eglise de belles et utiles constructions^). Pour lui, Giuliano di San Gallo refit la toiture de l'église de Sainte-Marie-Majeure qui tombait en ruine, et en restaura les lambris qu'on y voit encore et qui furent dorés, dit-on, avec le premier or que fournit l'Amérique (5). Le frère de Giuliano, Antonio di San

(4) Félix igitur tanto pontifice Roma. (Anonyme à la suite de Platina. édit. de Paris 1505). — Naucleri chronograph. générât., XL, p. 1109. — Ciaccon., 151.

(2) Litterarum alter Mecenas. (L'anonyme ci-dessus).

(3) Ciaconius, p. 51.

(4) Victorelli ap. Ciaccon., p. 454 et Oldoinus, p. 462. '5) Vasari, Vita di Giuliano et Antonio di S. Gallo.

t. il. 37

Gallo, fortifia, comme il Test aujourd'hui, le Château - Sainl-Ange. Cet architecte fut aussi estimé que largement rétribué par Alexandre VI qui l'employa dans plusieurs autres ouvrages et l'attacha à son service (1) , ce qui dépose en faveur de son jugement (2). Ton igiano. Balthazar Peruzzi et surtout Bernardino Pinturrichio ornèrent le Vatican de belles peintures. Ce dernier décora les appartements d'Alexandre VI et les trois pièces dites Borgia, dont il revêtit les voûtes d'un stuc doré (3).

L'université romaine attira la munificence d'Alexandre. Son prédécesseur était mort sans avoir accompli le dessein qu'il avait formé de rebâtir l'Archiginazio, sur un plan plus vaste et plus commode , et d'en faire un édifice, en rapport, par la grandeur et la majesté, avec l'importance de sa destination. Alexandre VI se chargea d'exécuter les intentions d'Innocent VIII. Par un mottt proprio du 17 décembre 1197, il ordonna de commencer le nouvel édifice, et mit, à la disposition du recteur et des réformateurs, une somme de 10,000 ducats pour faire face aux premières dépenses. Nous voyons, par un second motu proprio du 16 novembre 1498, que ce furent deux architectes florentins, Antonio di San Gallo et Andréa dal Monte San Severo qui dirigèrent les travaux. Alexandre affecta aux frais de cette construction le revenu entier que la chambre apostolique retirait de l'impôt sur les Juifs. Malheureusement l'œuvre des deux artistes a disparu, n'ayant pas reçu d'eux cette solidité

(4) Fu non meno premiato chc slimato da lui. (Vasari).

(2) Roscoc, p. 364.

(3) Vasari.

qui résiste au temps. Mais les contemporains en ont loué la grandeur et l'élégance (1) (2).

Si quelques historiens ont décrié Alexandre VI, les artistes et les poètes, qui éprouvaient sa libéralité, on ont fait quelquefois l'éloge, sans restriction . Une épigramme, rapportée par Burchard, suflira pour montrer que tout le monde ne rougissait pas de ce pontife. L'auteur s'adresse à Rome et lui dit : « Vieille cité de Rome, célèbre par tant de triomphes, et à qui Dieu a conûé un empire éternel, réjouis-toi. Si glorieuse que tu aies été sous le règne des Césars, tu l'es encore plus sous la domination de tes pontifes. Les merveilles que nous voyons l'emportent sur les prodiges enfantés par ton antique puissance. Alexandre VI, espagnol d'une noble origine, règne et exerce les fonctions du miuistère divin. Sa prudence, sa justice, sa constance, sa piété, sa modestie, le rendaient digne du rang suprême. Nations chrétiennes, rendez au Seigneur des actions de grâce, et que chacun redise : vive Alexandre, déjà grand par lui-même, devenu plus grand encore par sa dignité et non moins grand par sa probité (3) ! » Lorsque l'on cite à satiété les dis-

(4) Rcnazzi, Storia dclP universita di Roma, t. I, p. 497 et seq. et appendice, p. 281.

(2) Hœc loca Alexander scxtus rcnovavit et auxit, Adjungcns œdes spatio majore propinquas, Am plaque porticibus designans atria raagnis. (3) Grande Roma velus, magnis cclebrata triumphis, Cui Deus œlcrnum contulit imperium, Claris cœsaribus quondam regnare fecisti,

Multo clarior es subdita prœsulibus Qui virtute licet intucrunt tempore prisco,

tiques composés sur la simonie, l'avarice et l'immoraliu d'Alexandre VI, il nous est bien permis de rappeler cettr apologie. (Pièces justificatives, n° 7).

Malgré les mérites incontestables de Rodrigue Borgia, nous le disons sans détour, nous aurions souhaité de fermer ce livre sur une plus sainte et plus glorieuse figure que la sienne. Alexandre sera toujours dans le petit nombre des pontifes dont l'Eglise n'a point à bénir la mémoire. Quand ils arrivent à son histoire, nos adversaires ne peuvent dissimuler leur joie. Certes, nous ne leur demanderons pas de ne point s'en prévaloir, puisqu'ils prétendent y trouver un avantage contre nous, mais nous exigerons d'eux, et ce n'est pas trop, qu'ils aient assez de bonne foi pour ne point personnifier la Papauté dansce seul homme, et ne pas dire aux lecteurs sans défiance : Voilà les papes! comme si une succession d'hommes se résumait dans un seul homme, comme si un fait était l'histoire entière.

Dites, si vous le voulez, qu'Alexandre VI déshonora

Haud viderunt œtas quœ modo nostra videt. Sextus Alcxander Hispanus origine cclsa

Régnât et officio fungitur Jîthereo.

Qui prudens, justus, constans, pius atque modestus

Pro raeritis tanto culmine dignus crat.

Eia Chrislicolœ Domino persolvitc gentes, Quilibct, et vestrum mente pia resonct : Vivat Alexander eclebrandus magne, magni

Fastigio major, non probitate minor.

Cette poésie réunit le double défaut de la barbarie et de l'adulation, ce n'en est pas moins un témoignage.

la religion et l'humanité, s'il le faut, nous ne vous contredirons pas. Mais tenez compte, en même temps, de ce qu'une suite presque ininterrompue de pontifes, pendant dix huit siècles, ont déployé d'austères vertus, de grand caractère, de zèle, d'abnégalion ; de ce qu'ils ont accompli de sublimes sacrifices, d'héroïques dévouements; de ce qu'ils ont fait pour l'extension de la vérité, l'indépendance des nations, pour la propagation des lumières naissantes, la civilisation du monde, pour la défense du droit contre la force, la protection des peuples contre la tyrannie, le maintien de la justice contre l'arbitraire, exposez aussi ce côté glorieux de notre histoire aux regards du monde afin qu'il puisse juger. Voilà la Papauté, lelle qu'elle est sortie des mains du Sauveur, la Papauté, agissant d'après son principe, la Papauté accomplissant sa mission divine ! sans cette Papauté, il faut le répéter, un peu haut aujourd'hui parce qu'on a l'air de l'oublier, l'Europe serait peut-être musulmane ou tout au moins barbare.

Nous nous attristons sans doute avec raison, lorsque nous voyons, à certains intervalles, sur la Chaire de saint Pierre, l'oubli de la dignité sacerdotale, mais ce spectacle est loin d'affaiblir notre confiance; car, nous savons que les portes de l'enfer ne doivent point prévaloir contre l'Eglise. De ces regrettables éclipses des vertus apostoliques nous concluons seulement que la Providence a voulu que cette Eglise, dont la destinée est de combattre toujours, ne fût étrangère à aucune épreuve, qu'elle subit, successivement et parfois en même temps, les assauts de la persécution, de l'hérésie, du schisme, et, ce qui esl pire, l'action dissolvante de la corruption morale, dans

la sublime région du ministère pastoral, comme dans la sphère inférieure de l'aggrégation chrétienne; pour montrer à toutes lesgénéraiions que, rien de cequi tue les sociétés les plus fortes ne lui a été épargné, et que, si elle survit aux orages qui paraîtraient devoir la renverser, c'est la vertu divine seule qui la soutient.

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