LIVRE SEIZIÈME
SOMMAIRE
Révolution à Naplcs. — Abdication d'Alphonse. — Ferdinand 11, roi des Deux-Sicilcs. ~ Départ de Charles VIII de Rome. — Fuite de César Borgia. — Mission arrogante de Fonscca auprès de Charles.
— Ferdinand désespère d'arrêter les Français. — Entrée de Charles VIII à Naplcs. — Mauvaise conduite des vainqueurs. — Coalition secrètement organisée à Venise contre les Français. — Charles VIII quitte Naplcs pour revenir en France. — Alexandre VI s'enfuit à son approche. — Mécontentement de Charles. — Victoire de Fornoue. — Les Français perdeut le royaume de Naples. — Restauration de Ferdinand. — Alexandre VI veut abaltrc les Orsini , il échoue dans l'exécution de son projet. — Son dessein de faire du duc de Candie un prince puissant. — Mort de ce seigneur.— Etat moral de l'Eglise.— Conquêtes de l'Evangile en Afrique, dans l'Inde, dans le Nouveau-Monde— Nombreux saints fournis par le XVe siècle. — Saint Casimir de Pologne. Sainte Jeanne de Valois. — Saint François de Paule. — Efforts de la Papauté pour réformer les abus. — Besoins de plus en plus impérieux de cette réforme. — Danger qu'il y avait à l'ajourner. — Tendances alarmantes dans le pouvoir séculier. — Tendances révolutionnaires.
— Prophètes au XV« siècle. — Savonurola. — Commencements de cet homme extraordinaire. — Ses prédications sur l'Apocalypse. — Ses prodigieux succès. — Il annonce l'expédition de Charles VIII. — Ca-
ractcre de son éloquence. — Réformes opérées par lut dans les lettres, dans les arts, dans les mœurs. — Il veut réformer l'Eglise. — Difficultés qu'il rencontre.— Des partis se forment pour et contre lui, ù Florence. — Les Arrabiali, — Savonarola devient tribun; il crée un nouveau système de gouvernement. — Division introduite à Florence par Savonarola. — Ses ennemis l'attaquent auprès du pape. — Il est cité à Rome et ne s'y rend point, mais il s'abstient de la prédication. — Savonarola remonte en chaire. — Le pape ordonne d'informer contre lui. — Déchaînement contre le moine des partis qui lui sont opposés. — Excommunication de Savonarola, et nouvelle citation à Rome. — Il quitte la chaire. — Mais il y reparait bientôt et brave les censures. — Ses efforts pour justifier sa conduite. — La seigneurie de Florence, poussée par Alexandre VI, finit par imposer silence à Savonarola.
Cependant une révolution inattendue éclatait à Naples. A partir du jour où Ton y avait appris que Ferdinand était sorti de Rome, fuyant devant la marche victorieuse des Français, le peuple et les grands n'avaient plus caché la haine qu'ils portaient à Alphonse. C'était une explosion de murmures. On rappelait publiquement la perfidie, l'avarice, la cruauté du vieux Ferdinand, et ce souvenir achevait d'aigrir les esprits contre son fils. L'injustice du gouvernement de tous deux, leur orgueil, leur dureté, étaient le sujet de violentes réclamations et de ces reproches passionnés qui sont le signe avantcoureur de la vengeance des nations L'oreille d'Alphonse en fut bientôt importunée, son esprit se troubla, et une agitation fébrile s'empara de sa personne. D'étranges vi-
sions le poursuivaient de leurs terreurs; tantôt c'était les ombres des barons massacrés qui se dressaient devant lui pour demander compte de leur sang versé; tantôt c'était les flots d'une multitude en furie qui l'assiégeaient de leurs menaces. La nuit, des songes funestes
lui représentaient l'arrivée des Français ; le jour, les échos de la campagne redisaient le nom de la France (1).
Dans cette situation d'esprit, le prince, qui s'était acquis autrefois une si grande réputation de courage dans les guerres de l'Italie, désespéra de pouvoir faire tête à
ses ennemis, et il ne vit plus de salut que dans une ab-
dication volontaire. Malgré les instances de la reine, sa belle -mère, qui le priait de différer seulement de deux ou trois jours, afin d'achever l'année de son règne, il remet le sceptre aux mains de son fils Ferdinand, se flattant, par ce renoncement spontané, de désarmer la haine de ses sujets envers son sang. Puis, avec toute la précipitation d'une fuite, il va cacher sa honte et sa frayeur en Sicile , où il termina bientôt sa vie dans le repentir et la pénitence (2).
Charles VIII, parti de Rome le 28 janvier, apprit à Castel Marino ce changement qui l'assurait de la sympathie du peuple napolitain pour sa cause. Mais le lendemain, 30 janvier, à Velletri, le cardinal Borgia, se couvrant des ombres de la nuit et déguisé en palfrenier, s'évada du camp français et revint à Rome. Charles adressa aussitôt au pape des plaintes très-vives, sur une fuite qui avait tout l'air d'une félonie. Il en reçut immédiatement une protestation qui l'assurait que l'évasion du légat avait eu lieu sans la moindre connivence de la
(1) Guicciard., lib. I, c. îv. — Commines, lib. VII, c. xi.
(2) Guiceiard., ibid. — Pauli Jovii liist. lib. II , p. 48 et 49. — Comniines, livre VII, c. xi. — Giannonc , Storia civile dcl regno di Napoli, lib. XXIX. — Marino Sanuto, Chron. Venet., p. 13.
part du souverain pontife (1). On se contenta de ces excuses sans exiger que César revint à son poste. Mais cet incident dut apprendre à tout le monde qu'une victoire prompte et décisive pouvait seule engager Alexandre à respecter un accord qui n'était, après tout, qu'une humiliation pour le Saint-Siège.
Du reste un fait, qui venait de coïncider avec la fuite de Borgia, était de nature à en expliquer la signification, à montrer que l'horizon politique s'assombrissait derrière les Français, que toutes les nationalités, qu'ils avaient si insolemment foulées aux pieds dans leur marche conquérante, supportaient impatiemment le joug, que leur mécontentement avait trouvé des échos, et qu'elles n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Quelques heures avant qu'on eut pu remarquer l'absence deCésar Borgia, un Espagnol, le représentant de Ferdinand et d'Isabelle à Rome , Charles-Antoine Fonseca , avait tout d'un coup paru au milieu du conseil du roi; là, sur le ton le plus hautain, il s'était plaint de la violation du traité de Perpignan. C'était, avait-il dit, pour aller faire la guerre aux Turcs que le roi de France s'était réconcilié avec son maître, c'était en pacificateur qu'il avait promis de traverser l'Italie. Et toutefois, au lieu de ce noble dessein et de ces brillantes promesses, que voyaiton depuis cinq mois? Les Étals italiens envahis ou révolutionnés, leurs places fortes occupées, la capitale de l'Eglise opprimée, le Saint Père contraint à accepter des conditions déshonorantes, ses villes au pouvoir de gar-
(i) Burchnnl, p. 2065 et 2060.— Guiccinrd., lib. I, t\ iv. — Tomaso Tomasi, p. 96 et 97.
oisons françaises, Gem extorqué par des menaces, le fils d'Alexandre plutôt traîné captif à la suite de l'armée que gardé en ôtage. Puis, il avait conclu en disant : que Sa Majesté catholique ne pouvait souffrir ni qu'on outrageât ainsi la majesté pontificale, ni qu'on vint dépouiller la dynastie d'Aragon d'un domaine que lui assuraient de nombreuses investitures pontificales et soixante années de possession.
A cet impérieux langage, les gentilshommes français avaient répondu avec un frémissement d'indignation , que le droit ne manquait pas plus a leurs armes que leurs armes ne feraient défaut à leur droit ; que si Ferdinand oubliait les traités, ils sauraient eux l'en faire ressouvenir et qu'il apprendrait, dans ce cas, la différence qu'il y avait entre les cavaliers de la France et les archers d'Afrique. Cette fière réplique, au lieu d'imposer silence à l'Espagnol, avait redoublé son arrogance. Il s'en était suivi une violente scène, à la suite de laquelle Fonseca avait déchiré une copie du traité de Perpignan, et jeté les lambeaux du parchemin aux pieds du roi (1).
La mission de Fonseca et la fuite de Borgia se liaient donc ensemble, premier et alarmant symptôme de la réaction qui se préparait! Les sages commencèrent à s'inquiéter, mais celte foule de jeunes et brillants chevaliers qui entouraient le roi en prit peu de souci. Leur attention était alors fixée sur l'armée napolitaine arrêtée aux frontières du royaume de Naples, et avec laquelle
[i) Piuili Jovii hist. , lib. II, p. 40 et 47. — Mariana, De rébus bispanicis, lib. XXVI, e. vu.
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ils se flattaient de terminer d'un seul coup leur conquête et la guerre.
En effet, le jeune Ferdinand, après avoir pris possession du royaume, était revenu, à la tète de cinquante escadrons de cavalerie et de 6,000 hommes de pied, commandés par les plus renommés capitaines de l'Italie, prendre position près do San Germano. Là, son front protégé par le Garigliano, sa droite appuyée aux montagnes, sa gauche, à des marécages, il espérait pouvoir arrêter l'ennemi. Ces dispositions ne laissaient rien à désirer. Mais à San Germano comme à Viterbe, les guerriers français furent dispensés de tirer l'épée, la terreur de leur nom suflit pour dissiper l'armée de Ferdinand, personnellement digne d'une meilleure fortune. Capoue est livrée par trahison, Aversa se rend d'elle-même. Placé, entre une armée qui refuse de se battre et une population qui l'abandonne, le fils d'Alphonse cède à sa mauvaise destinée et se retire dansl'ile d'Ischia (1).
Le 22 fôvricr, Charles VIII fit son entrée à Naples, au milieu d'acclamations si spontanées et d'une allégresse si générale, qu'on eût dit des Napolitains, qu'ils recevaient un père et non un conquérant. Un mois après, le royaume entier était sous son obéissance. Ce triomphe ne fut troublé que par la mort imprévue de Gem , que des bruits sinistres attribuèrent au poison, et dans laquelle certains esprits crurent apercevoir un nouveau symptôme de l'orage qui se formait dans la haute Italie.
(1) Commincs, liv. VII, c. xn et xui. — Pauli Jovii hist. lib. II, p. 47, 50 et 51. — Guiccianlini, lib. I, c. iv. — Marino Sanuto, Chron. Venet., p. M et 12.
SA.VONAROLA. 443
La conduite que tinrent bientôt les vainqueurs ne pouvait moins faire que de le provoquer. Uniquement occupés de fûtes, de tournois et de plaisirs, ils n'organisaient rien, ne pourvoyaient à rien, laissant toutes choses, pour ainsi dire, à la discrétion du hasard. Leur insouciance alla si loin qu'ils ne songèrent pas môme à inquiéter les Aragonais dans les quelques places qui leur étaient restées. Quant à porter la guerre chez les Turcs, c'est de quoi personne ne se préoccupait, si tant est que l'idée en eût été un instant sérieuse. Le roi donnait l'exemple de la négligence et ne s'occupait qu'à passerle temps, dit Commines. Ennemi du travail et bien éloigné de s'assujétir à écouter les requêtes et les plaintes de ses nouveaux sujets, il se déchargeait du poids des affaires sur des minislros qui ne pensaient, eux, dit encore Commines, qu'à prendre et à profiter. Celte manière de gouverner opéra le plus fâcheux effet chez un peuple aussi impressionnable que les Napolitains, et l'on porta bientôt à la domination française autant de haine qu'elle avait d'abord excité d'enthousiasme (1).
Celte inconséquence n'échappait point à l'œil observateur des autres États de l'Italie. Depuis longtemps Venise était devenue le centre de leurs relations. De là, ils avaient épié la marche des Français, observé l'imprévoyance de leur politique, l'orgueil de leurs prétentions, les mécontentements peu déguisés qu'ils soulevaient sur
leur passage, et ils attendaient le moment d'agir. L'àme
(I) Commines, livre VIII, c. i. — Guieciardini, lib. II, c. u. — Pauli Jovii hist. lib. II, p. 55. — Marino Sanuto, Chron. Veiiet., p. II).
de cette coalition de haines, de dépits et de vengeances, que Commines surveillait avec la plus vive anxiété, était ce mémo Lodovico dont l'égoïsme avait attiré dans ritalie les vainqueurs qui l'opprimaient. Ce prince, qui avait sacrifié le repos de son pays à la soif de régner, no songeait plus, cette convoitise satisfaite, qu'à sauver l'indépendance de l'Italie. Les Vénitiens, les premiers, avaient ouvert l'oreille à ses excitations. De puissants alliés ne tardèrent pas à se joindre à eux. Ces alliés étaient le pape, le roi des Romains Maxirailien et le roi d'Espagne. Nous savons déjà les raisons qu'avait Alexandre VI de se ranger parmi les ennemis de la France. Maximilien ne pouvait voir, sans une extrême jalousie, la grandeur subite d'un prince duquel il avait à se plaindre. Quant à Ferdinand, il commençait à s'inquiéter pour la Sicile et la Sardaigne que Charles pouvait réclamer au môme titre que Naples. Philippe de Commines vit avec effroi les agents de ces diverses puissances arriver à Venise. D'abord, ils s'étaienl montrés timides. N'osant se déclarer ouvertement, ils tenaient leurs conférences de nuit et par l'entremise de leurs secrétaires, se flattant de pouvoir tromper l'ambassadeur français dont l'œil clairvoyant les avait déjà devinés, et qui avait déjà averti le roi, bien qu'inutilement. Mais ils s'enhardirent peu à peu.
Les négociations marchèrent si rapidement qu'à l'époque où Florence subissait la loi, les plénipotentiaires étaient déjà arrivés à une entente, et qu'au rapport de Commines, si le roi eût rencontré à Viterbc une sérieuse résistance comme on le croyait, ou môme si Ferdinand n'eût point quitté Rome, on aurait alors éclaté et pris
les armes contre les Français. Ce fait sert à expliquer les tergiversations d'Alexandre VI, ses répugnances à conclure un traité, puis plus tard l'audace de Fonseca et la fuite de César Borgia. Si l'invasion de Naples se fût accomplie avec sagesse, il est à croire que cet état de politique expectante se serait prolongé. La témérité des conquérants le fit cesser. Il était évident que les puissances délibérantes ne pouvaient laisser passer, sans en profiler, l'occasion que leur offraient les Français de réagir contre eux, et le 31 mars 1 495, elles conclurent une alliance qui devait durer vingt-cinq ans. Dans ce qui en fut publié, celte alliance n'avait pour but que la défense mutuelle des contraclants , mais des articles secrets y étaient joints qui en changeaient absolument la nature et la préparaient pour une guerre offensive. Afin de protéger la liberté de l'Eglise, une armée de 34,000 hommes d'infanterie et de 27,000 de cavalerie devait être mise sur pied, à frais communs (1). Déjà une flolle de soixante galères , envoyée par Ferdinand et Isabelle, était arrivée en Sicile, portant, avec des troupes de débarquement , le célèbre Gonzalve de Cordoue, dit le grand capitaine. Le souverain déchu, Ferdinand, devait se servir de cette armée pour rentrer dans ses États, où déjà le rappelaient les vœux des habiîanls dégoûtés des Français. De leur côté, les Vénitiens s'étaient chargés d'attaquer, avec leurs forces navales, les villes mari-
(I) Lunig, Codex Italiœ diplomaticus, t. I, p. 111 et seq., donne bien le texte du tnôte d'alliance, mais non les articles secrets. — Voir Andréa Navaggicro, Slorh Venez., Murât. , t. XXIII, p. 1204. — Marino Sanuto chron. Venet., p. 17.
times de la Pouille, tandis que le duc de Milan fermerait rentrée de l'Italie aux renforls qui arriveraient de France en chassant d'Asti le duc d'Orléans qui y était resté. Enûn le roi d'Espagne et Maximilien devaient armer pour attaquer simultanément la France ellemême (i).
Ce ne fut pas sans trouble qu'on lut à la cour de Naples les dépêches do Commines qui apprenaient celle redoutable confédération. Déjà Charles, pour complaire aux désirs de ses chevaliers qui soupiraient après la France, s'était décidé à en reprendre le chemin. La coalition une fois formée, l'accomplissement de cette résolution devint une nécessité. Il fallait môme se hâter si l'on voulait prévenir les alliés, trouver sa ligne d'opération encore intacte, et no pas laisser l'Italie se fermer devant soi. Conséquemmcnt, le 12 mai, après avoir donné à Naples le spectacle solennel de son couronnement, Charles VIII nomma, pour commander en son absence, Gilbert de Montpensier, avec le titre de lieutenantgénéral du royaume, lui adjoignit, en qualité de connétable, d'Aubigny, le plus renommé de ses capitaines, laissa une partie de son armée, tant pour achever que pour défendre la conquête du pays, et le 20 mai, il partit de Naples, suivi de 9,000 hommes seulement (2).
(1) Commines, livre VII, c. xv. — Pauli Jovii hist., lib. II, p. 56. — Pétri Bcmbi hisl. VcncL.lib. II, p. 3ocl3G. — Moriana, De rcb. Hispan., lib. XXVI, c. îx. — Guicciardini, lib. II, c. n.— Burchard, p. 2067.
(2) Commines, livre VIII, c. i. — Guicciardini, lib. II, c. n cl in. — Vergier d'honneur, dans les Archives curieuses de l'histoire de France, t. I, p. 360 et suiv.
Malgré les brèches qui avaient été faites à la convention de Rome , Alexandre VI et le roi n'avaient point interrompu leurs relations. Il y avait eu constamment, entre les deux cours, des échanges d'ambassades et de politesses. Le pape, quoiqu'il traitât avec les ennemis de Charles, lui avait envoyé la rose d'or(l). Le cardinal de Saint-Denis, Jean de la Grolaye, était venu à Naples pour suivre un cours de négociations dont le point principal était l'investiture du royaume. Le roi tenait beaucoup à celte concession, sans laquelle la légitimité de son nouveau titre pouvait toujours être contestée. Mais le cardinal était reparti sans avoir rien pu terminer à cet égard , parce que le pape voulait, avant tout, n'accorder cette faveur qu'après avoir prononcé juridiquement sur les droits respectifs des deux prétendants.
Charles espérait, par sa présence à Rome, pouvoir décider le pontife, se flattant qu'il ne résisterait pas deux foisà ses instances (2). Dans le but de préparer les voies, il envoya devant lui l'archevêque de Lyon, André d'Epinay, pour avertir Alexandre de ne point redouter sa visite, parce qu'il n'était animé que d'intentions pacifiques et ne désirait, pour terminer leurs différents, qu'une simple entrevue (3). Il fut trompé dans ses espérances. Le 1er juin , à son arrivée dans la capitale de l'Eglise, il apprit du cardinal de Saintc-Anastasie, chargé de le recevoir et de lui offrir un logement au Vatican, que deux jours avant , Alexandre s'était retiré à Orvielo, avec la cour romaine et dix-huit cardinaux.
(1) Burchard, p. 2067.
(2) Guicciardini, lib. II, c. u.
(3) Pauli Jovii hist., lib. II, p. 57.
Ainsi déçu , le monarque français ne fit qu'un séjour de vingt-quatre heures à Rome. Lorsqu'il approcha de Viterbe, le pontife sortit d'Orvicto et se rendit à Pérouse. Il se serait , dit-on , enfui à Ancône, à Venise môme, si les Français s'étaient dirigés sur Pérouse (t). Il n'entrait ni dans les intentions ni dans les intérêts de Charles de chercher à contraindre le pape. 11 se vengea de ses mécomptes en saccageant Toscanella. Commines vint l'avertir à Sionne des préparatifs de ses ennemis pour arrêter sa marche, et le pressa de mettre le temps à prolit afln de prévenir la complète organisation de leurs forces. Mais ici, le roi et ses gentilshommes, qui avaient retrouvé toute leur présomption , et qui ne doutaient aucunement de battre, avec leur petite armée , toutes les armées de l'Italie, ne firent que rire de la prudence de Commines, et perdirent six jours à s'occuper du gouvernement de Sienne, à délibérer s'il convenait de rendre aux Florentins leurs places fortes, de prendre 30,000 ducats qui étaient encore dus, d'en accepter 70,000 autres à titre do prêt, enfin de recevoir un capitaine qui accompagnerait le roi jusqu'Asti , avec un corps de 300 hommes d'armes et 2,000 fantassins, ce qu'on finit par refuser (2).
Quoiqu'il partir de Sienne, Charles mît dans sa marche toute la diligence possible , il ne put prévenir ses
(1) Guiccinrdini, lil>. II, c. m. — Nardi, lih. Il, p. 22. — Corio, Istor. di Milano, p. 941.— Marino Saniilo, Chron. Vend., p. 19. — Commines, livre VIII, c. u. — Vcrgicr d'honneur, p. 360.
(2) Guicciardini, lib. II, e. m. — Commines, livre VIII, c. u.
adversaires. 40,000 hommes l'attendaient de l'autre càié des Apennins. Le roi les rencontra à Fornoue postés sur le Taro et n'hésita pas à les attaquer. Un quart d'heure lui suffît pour enfoncer celte masse formidable et la mettre en déroute. De tous les faits d'armes de la campagne aucun ne fut plus glorieux et plus utile que cette courte et brillante bataille de Fornoue. Dans cette occasion, la témérité de Charles le servit mieux que n'aurait pu le faire la prudence. Un général plus sage aurait regardé une attaque de front comme impossible, Charles , sans même réfléchir, osa la tenter, et obtint un triomphe qui, en immortalisant son courage, lui acquit le droit d'achever sa retraite sans être inquiété (1).
(I) Mnratori, Annnli d'Italia, dit que les soldats italiens, à ectte bataille, montrèrent non moins de valeur que les Français. Nous ne comprenons point cette patriotique flatterie sous la plume judicieuse du grand annaliste. Que les Italiens aient déployé à Fornoue un peu moins de lâcheté que dans les occasions précédentes, à la bonne heure. Mais il est ridicule de parler de l'intrépidité de 40,000 hommes qui se laissent, en moins d'un quart d'heure, passer sur le ventre par 9,000 ; et il l'est encore plus de dire, comme le fait Sanuto, Chron. Vcnct., p. 22, que les Français lurent battus. Si les Français eussent été battus, le sable du Taro auraitété leur tombeau, et pourtant ils regagnèrent la France intacts et fiers. [Roscoë , à son tour, profère contre Charles VIII et ses chevaliers une injure digne d'un Anglais, quand il dit, t. I, p. 269 de sa vie de Léon X : « Qu'il ne s'agit pas de savoir, dans cette journée, celle des deux armées qui acquit le plus de gloire, mais celle qui se couvrit le moins de honte. » — Voir pour ce fait d'armes du Taro, Guicciard., lib. II, c. iv.— Pauli Jovii bist., lib. II, p. 67-73- — Bartholom. Snarcgo? commentar., p. 553. — Commines, livre VIII, c. vi. — Vcrgier d'honneur, p. 380. Ce t. il. 29
Mais le prestige de ses armes ne suffisait pas à Charles VIII pour défendre sa belle conquête. Elle fut bientôt attaquée, après son départ, par Ferdinand et Gonzalve de Cordoue réunis. Les Français, laissés à sa garde, ne démentirent point leur vieille renommée. Ils vainquirent plus d'une fois. Mais sans espérance de secours, en face d'ennemis qui se recrutaient sans cesse, leurs victoires ne faisaient qu'accélérer leur ruine. Dix-huit mois après le couronnement de Charles, les débris de son armée revenaient comme ils pouvaient en France, et un an plus tard, le vainqueur de Fornoue s'éteignait luimême subitement, lorsqu'il méditait une seconde expédition , laissant à son successeur le soin de prendre sa revanche et de poursuivre ses projets.
On ne peut disconvenir que , dans cet ébranlement causé par la téméraire ambition de Charles VIII, Alexandre VI n'eût suivi une politique bien entendue, généreuse et vraiment italienne. Mais la restauration de la maison d'Aragon et la retraite des Français rendirent ce pontife aux projets do grandeur qu'il avait formés pour sa famille. Cette fois, c'était son fils aîné, Francesco Borgia, duc de Gandie, dont il voulait faire un prince puissant. Pour cela, il avait jeté ses vues sur les riches domaines que possédaient depuis des siècles, dans le patrimoine, les Colonna et les Orsini. Ces deux maisons ne lui avaient donné que trop de sujets de mécontentement; les Colonna en embrassant, de prime abord, la
journal évalue ù 50,000 le nombre des confédérés, et plus de gens de faict ou autrement dix contre ung. — Philippe de Ségur, Hist. Charles VIII, part. III, livre IX, c. vi et vu.
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cause de la France, les Orsini, en faisant avec Charles VIII, presque sous les murs de Rome, un traité qui ressemblait à uue trahison. Alexandre avait déjà sévi contre les Colonna, en les déclarant privés de leurs états, et en faisant raser leurs palais. Mais le retour de ces seigneurs au parti d'Aragon était venu à propos arrêter le cours de son ressentiment; il le déchargea tout entier sur les Orsini qui étaient restés fidèles à la France, malgré ses revers (1).
Le premier acte d'hostilité du pontife contre eux fut d'engager Ferdinand à retenir prisonnier Virginio, Paolo Vitelli et les autres Orsini, qu'il avait entre les mains, bien que la liberté do ces chefs eût été comprise dans la capitulation accordée par le monarque aux Français. Le cardinal de Montréal , légat à Naples, agit en môme temps avec vigueur pour que Paolo en particulier fût remis en son pouvoir. Cette dernière concession ne put être accomplie, parce que le marquis de Mantoue, général de l'armée vénitienne, avait emmené Paolo Vitelli avec lui. Mais Ferdinand , désireux de complaire au pape, ne fit aucune difliculté d'enfermer au château de l'Œuf Virginio Orsini, Paolo Orsini, Giovanni Giordano, fils de Virginio, et Barlolomeo d'Alviano, leur parent. Ce dernier trouva le moyen de briser ses fers (2).
Profitant de cette captivité, Alexaudre, au milieu d'un consistoire tenu à cet eflet, déclara rebelles Virginio et les autres Orsini, parce qu'ils s'étaient mis, contre
(\) Tomaso Tomasi, p. 158.
(2) Guicciardini, Hb. III, c. m. — Tomaso Tomasi, p. 461 et 162.
ses défenses, à la solde des Français, les condamna à perdre leurs biens, et résolut de mettre sans retard une armée en campagne pour exécuter cette sentence. Au sortir de l'assemblée, le pape en habits pontificaux, suivi de tout le Sacré-Collége, se rendit à Saint -Pierre et donna solennellement les insignes du généralatde l'Eglise romaine au duc de Gandie qui devait commander l'expédition. Les Colonna , représentés par Fabrizio, commirent la faute de venir se ranger sous les étendards du duc pour aider à la destruction de leurs vieux adversaires (1).
Ce fut le 27 octobre 4496 que les milices pontificales sortirent de Rome et se dirigèrent contre les terres des Orsini. L'expédition fut vivement conduite. Dans l'espace d'un mois on se rendit maître de Gabra, de Bassano, de Sutri, de Campagnano, de Formello, de Scrofano, de Cesano, de Viano, de Bieda. Les confédérés ne commencèrent à trouver de résistanco sérieuse qu'à Travignano, à l'Isola, et surtout à Bracciano où l'Alviano, seul chef libre des Orsini, avait concentré le peu de forces qu'il pouvait opposer à l'invasion. 11 tint assez dans Bracciano pour donner à Carlo des Orsini, fils naturel de Virginio et à Vitellozzo Vitelli , qui amenaient de France quelques secours obtenus de Charles VIII , le temps de venir au secours de la dernière place des Orsini.
L'armée pontificale marcha au-devant de ces auxiliaires, et il s'ensuivit , entre Soriano et Bassano , une rude bataille, dans laquelle le duc de Gandie fut blessé
(t) Masse, Histoire d'Alexandre VI, p. H4.
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et ses troupes mises dans une déroute complète. Les Orsini poursuivirent vigoureusement leur fortune. Le pape, frappé de terreur, envoya promptement à Naples prier Ferdinand d'expédier à son aide Prosper Colonna et Gonsalve de Cordoue. Il n'eut pas heureusement besoin de ce secours. Dans l'intervalle, lesambassadeurs de Venise et d'Espagne interposèrent leur médiation pour amener la paix. Ils y travaillèrent si efficacement qu'elle fut promptement conclue à la satisfaction du pape et des Orsini. Alexandre utilisa la présence du grand capitaine au recouvrement de la ville d'Ostio qui était jusque-là restée au pouvoir du cardinal délia Rovère, et il ajourna à un temps plus favorable ses projets contre les grands barons romains (1). Frédéric, frère d'Alphonse et oncle de Ferdinand, venait do succéder tout récemment à son neveu, mort au milieu de ses victoires sur les Français, Alexandre sentit le besoin de s'unir étroitement avec le nouveau roi. Conséquemment, par une bulle solennelle, il l'investit du royaume de Naples et nomma César Borgia pour aller, avec le titre de légat , accomplir la cérémonie du couronnement (2).
Trompé dans son espoir de donner au duc de Gandie les dépouilles des Orsini, le pape, le 7 juin 1497, au milieu d'un consistoire, proposa au Sacré-Collége d'ériger en duché Bénévent , Terracine , Ponle-Corvo avec leur territoire et d'en investir Franccsco Borgia. Le car-
(1) Guicciardini, lib. III, c. v. — M<irino Sanuto, chron. Venet., p. 44. — Tomaso Tomasi, p. 405-167.
2) Kaynald., aouo 14U7, n» 9-11.
dinal de Sienne, Piccolomini, eut le courage de protester en face du pontife contre ce démembrement des Etats de l'Eglise, mais ses collègues approuvèrent les plans de leur maître (1). Quelques semaines après ce consistoire, on retirait du Tibre le cadavro du duc de Gandie couvert de neuf blessures, sans qu'on ait jamais pu connaître l'auteur d'un si grand crime (2).
Au milieu de ces prodigieux mouvements qui agitaient la société humaine , quello était la situation de celte autre société à laquelle a été confiée la mission de guider l'homme vers ses immortelles destinées ? Si nous la considérons au point vue de la propagation, nous trouvons que l'Eglise avait considérablement reculé les bornes de son empire. Les bannières de l'islamisme ne flottaient plus en Espagne , et les Portugais avaient eu un instant la pensée de les renverser de l'autre côté des colonnes d'Hercule et d'y restaurer l'étendard de la croix abattu depuis tant de siècles (3). Mais alors môme, sans changer d'objet , leur ambition s'était tournée vers de plus vastes conquêtes. Depuis quatre-vingts ans , leurs audacieux navigateurs affrontaient les menaces d'un océan sans bornes , et poussaient leurs vaisseaux bien au-delà des limites connues. Ils avaient successivement visité les côtes occidentales de l'Afrique, et tout récemment, sous la conduite de Vasco de Gama, ils venaient, en doublant le cap de Nonne-Espérance, de s'ouvrir la route des Indes orientales. A la suite de leur glorieux
(1) Tomaso Tomasi, p. 177 et 178.
(2) Burrhard, p. et secj.
(3; Jlnlïci Ilist. initia., lib. I, p. G.
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pavillon , la foi chrétienne avait été introduite dans les îles de l'Atlantique, en Guinée, dans le Congo (i).
Un des buts principaux de la natiou portugaise, dans ses aventureuses explorations, avait été d'éclaircir le fait merveilleux, en Orient, d'une aggrégation chrétienne dont les députés du prêtre Jean, au concile de Florence, étaient venus confirmer l'existence. Grâce à leurs relations, on avait appris que les Étals de ce souverain, à la fois pontife et monarqne, au lieu d'être situés dans le centre de la grande Asie, s'étendaient dans les régions de la haute Ethiopie. On voulait se mettre en rapport avec ce prince extraordinaire, achever de l'instruire dans la foi et le relier d'une manière définitive à la suprématie de Rome (2). Au lieu de ce mystérieux empire, les Portugais avait découvert, dans l'Indoustan, les vestiges de l'apostolat de saint Thomas, réuni à l'Eglise romaine les restes de la chrétienté fondée par ce disciple du sauveur, et que le zèle d'ardents missionnaires devait bientôt agrandir (3). La gloire des Portugais excitant l'émulation de leurs voisins, les Castillans, guidés par le célèbre Génois Colombo, venaient de révéler à l'Europe étonnée tout un monde nouveau. La croix du fils de Dieu avait été arborée sur ces plages inexplorées, et déjà, envoyé? par Alexandre VI, un religieux mineur, Bernard de Beuil, avec douze ouvriers évangéliques, était parti pour conquérir à la Toi les sauvages
(IJ MafTei Hist. lit). I, p. 13-32.
(2) Laf liteau, Histoire des conquêtes des Portugais, livre I, p. 45.
(3) Maflei Hist. ind., lib. II, p. 82 et seq.
populations de celle immense portion du globe (i). Ainsi, à l'Orient, à l'Occident et au Midi, l'Eglise avait élargi ses frontières.
Si nous la considérons au point de vue de ces admirables exemples d'abnégation, de charité, de dévouement, de pureléque l'esprit du christianisme lui fait produire, nous ne trouverons pas que sa fécondité se soit ralentie. A cet égard, ie quinzième siècle n'est inférieur à aucun autre de ceux qui l'ont précédé. Nous avons fait connaître quelques saints personnages qui se sont rencontrés sur la roule de l'histoire, comme Albergati et Jean de Capislran. Mais lo plus grand nombre, grâce à l'isolement et surtout au calme de leur existence, éciiappent à l'écrivain chargé de retracer lo mouvement du monde. Leur vie, comme leurs idées et leurs actions n'ont rien de commun avec le siècle qu'ils dédaignent. On dirait que ces figures sereines, dans lesquelles se reflète quelque chose de la paix du ciel, ne sont pas faites pour la terre, puisqu'elles y sont presque étrangères et la touchent à peine de leurs pieds. Elles passent au milieu de la corruption d'ici-bas comme ces aurores éphémères qui éclairent un instant la sombre nuit des régions boréales, et ce que peut faire l'historien, c'est do noter leur passage. •
Le seul ordre de sainl François fournit vingt saints ou bienheureux, l'ordre de saint Dominique douze; nous ne citons que les plus féconds. Sans doute, nous n'avons pas la prétention de croire que les adversaires de notre foi s'inclineront devant les auréoles dont nous entourons
(I) Raynald., an. U<J3, n' 24 et 25.
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les fronts de ces personnages, mais il nous suffit qu'il ne leur refusent pas la gloire d'avoir atteint à la perfection de la dignité morale. Or personne n'ignore que cette perfection ne se retrouve que dans la pratique sincère du christianisme.
En Pologne, la sainteté éclata sur les marches môme du trône, dans Casimir deuxième fils de Casimir III. Il avait eu pour précepteur le savant et vertueux Dlugoss, surnommé Longin, chanoine de Cracovie et l'un des historiens de la Pologne. Casimir profita si bien des leçons de cet habile maître, qu'il devint un modèle d'humilité, de douceur, de mortification , de pureté. La mort, qui termina, à l'Age de vingt-trois ans, cette existence merveilleuse, fut le martyre de la chasteté, vertu qui brille d'un éclat plus vif encore au milieu d'une époque de corruption (1).
Presque en môme temps que Casimir édifiait la Pologne, une autre âme royale donnait en France des exemples non moins admirables de l'héroïsme évangélique. C'était une fille de Louis XI, Jeanne de Valois, épouse de Louis XII. Bien que née avec des difformités corporelles qui semblaient de nature à la condamner au célibat, elle avait été, par l'inflexible politique de son père, unie au premier prince du sang. Malgré les inestimables qualités morales de Jeanne, Louis, si généreux pour tous les autres, n'avait qu'un cœur d'airain pour sa femme. Cette princesse ne trouva dans le mariage que des rebuts, d'amers délaissements, de poignantes ingra-
(1) Johannis Dlugossi vita. — Cronier, De rébus Polonorum, lib. XXIX, p. 423.
tiludes qui furent couronnés par une répudiation solennelle et juridique, affront le plus sanglant que puisse recevoir une vertueuse épouse. Tant d'épreuves, loin d'abattre Jeanne, ne servirent qu'à tremper plus fortement celte angélique nature destinée aux grands sacrifices. Elle souffrit tout, sans se plaindre, et après le coup, qui la dégradait aux regards du monde, elle se retira dans la solitude où elle acheva sa vie dans les pratiques de la piété qui avait soutenu son lime aux jours de la tribulation. Elle fonda un nouvel ordre de religieuses qui reçut le titre de l'Annonciadc. Le but de cette congrégation devait être d'en formor les membres aux vertus principalés do la mère du Sauveur, à sa prudence, à sa pureté, à son humilité, à sa discrétion, à son assiduité à la prière, à son obéissance, à son esprit de pauvreté, i\ sa patience, à sa charité, à sa mortification. C'étaient aussi les vertus qui avaient distingué l'héroïque fondatrice (1).
L'Italie, à qui n'avaient pas manqué les mauvais exemples, fournit en revanche les plus nombreux et les plus éclatants modèles d'édification. La plupart de ses grandes villes furent illustrées par la présence de quelque grand serviteur de Dieu. Rome eut sainte Françoise Busco, fondatrice des religieuses Collalines ou Oblates, qui composaient moins un ordre particulier qu'une congrégation où les femmes, qui voulaient se retirer du monde, pussent suivre l'attrait de leur piété. Sienne vit saint Bernardin, Bologne, sainte Catherine, abbessedes Clarisses, Gènes, une autre sainte Catherine plus célèbre encore,
(t) Histoire de l'Eglise gallicane, t. XV1H, p. 339 et suiv.
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Milan, sainte Véronique, Florence contempla les vertus de saint Antonin, son archevêque, Venise, celles de saint Lorenzo Justiniani, son premier patriarche. Enfin l'Italie entière admira la vie séraphique de saint François de Paule. Quoique né dans une humble bourgade, au fond de la Calabrc, de parents sans fortune, quoique étranger à la cléricature, aux lettres humaines, quoiqu'il n'eût appris que la science de Jésus-Christ crucifié et n'eût jamais recherché que l'obscurité d'une cellule et les humbles pratiques de la vie cénobitique, il devint une des plus grandes célébrités de son siècle ; tant la vraie sainteté a d'attrait morne pour le monde! On ne l'appelait que le saint homme. Jamais il ne mangea rien de ce qui a vie ou en contient le germe. Sa nourriture se bornait au pain et aux légumes. Il fonda un ordre dont les membres devaient se conformer, môme dans la maladie, à cette stricte observance, cl lui imposa le nom de Mitrimes, afin que ses disciples portassent, dans leur dénomination môme, l'expression de la vertu à laquelle ils devaient principalement viser.
François de Paule fuyait les honneurs, mais l'éclat de ses miracles lui attirait partout le respect et l'admiration des peuples. Louis XI, sentant sa vie s'éteindre lentement dans les langueurs d'une maladie qui résistait à tous les remèdes, voulut le voir et le fit demander à Sixte IV. François de Paulo, ne sachant point résister aux injonctions du chef de l'Eglise, quitta sa cellule, traversa l'Italie au milieu des témoignages delà vénération publique et fut reçu en Franco avec un indicible enthousiasme. Le monarque s'agenouilla devant ce pauvre solitaire. Il avait espéré que ce grand thaumaturge serait assez puis-
sant pour lui prolonger la vie. Mais l'homme de Dieu ne parut devant le royal moribond que pour lui apprendre à mourir. « Il semblait, dit Commines, qu'il fiV. inspiré de Dieu ès choses qu'il disoit etromontroit (1). » Sa renommée no perdit rien quoiqu'il eût dédaigné de faire ce que l'on attendait de lui. Il passa en France les dernières années de son existence, tantôt logé dans le palais des princes, tantôt rendu au calme de la solitude, toujours environné des faveurs royales ; et ce qui prouve la solidité de sa vertu, elle se montra au-dessus de la gloire, comme elle avait été à l'épreuve des humiliations (2).
Ces éblouissantes lumières de la piété n'éclairaient pas seules les ténèbres de la mondaine corruption, il y avait encore de nombreuses clartés plus ou moins brillantes qui répandaient ça et là les pratiques de la vertu. Mais ces précieux exemples, s'ils maintenaient les traditions saintes, n'empêchaient pas pourtant que les institutions ecclésiastiques ne fussent généralement en décadence (3), et que, sur beaucoup de points, l'esprit du christianisme eût cesse* de présider à l'exercice du saint ministère. Le réforme violente du concile de Bàle, bien loin de remédier au mal, n'avait fait qu'ajouter un scandale de plus à ceux qui existaient déjà, le scandale du schisme. Les papes, comme nous l'avons déjà fait observer, es-
(\) Commines, livre VI, c. vm.
(2) Voir sa vie dans les annales de Bzovius, année 1507.
(3) On lit dans une histoire manuscrite du monastère de la Cava : Terreslris olim paradisus eavensc erat hoc temporc in speluncam latronum conversum et draconorum evascrat cubite.
sayèrent de ramener avec quelque succès dans la discipline la sévérité primitive. Eugène IV, par une de ses constitutions, attaqua, sans ménagement, tous les abus que Ton repprochait alors à la cour romaine. Pie II, à son tour, renouvela les bulles de ses prédécesseurs à cet égard. Sa constitution est particulièrement remarquable par les résolutions qu'y prend personnellement ce pontife de porter la main à tous les détails de la réforme. Après avoir fait une profession de foi catholique et avoir déclaré qu'il ne perdra pas un instant de vue la guerre contre les Musulmans et la pacification des princes chrétiens, il ajoute : « Nous nous étudierons aussi à chasser du champ de l'Eglise les hérésies, les divisions, les mauvaises mœurs et les vaines superstitions, et nous ferons en sorte que l'observance des divins commandements, des règles de la bonne vie, qui paraît avoir été oubliée du monde comme des ecclésiastiques, refleurisse partout (1). »
Nous avons vu que Paul II continua l'œuvre de son devancier, et que la cour romaine, sous ce pontife, était arrivée à un degré singulier de rigidité. Malheureusement après Paul II ce salutaire mouvement de réforme s'était arrêté ou du moins considérablement ralenti (2). A la vérité, dans plus d'un endroit les conciles provinciaux
(1) Ces précieux documents sont contenus dans un recueil manuscrit intitule ; Iinmanœ curia* reformatio facla tempore PU II cl catalogue, dans la bibliothèque Barhcriiti, sous le n° 2275.
(2) Ncscio voluntate an facililntw potins id evencrit, ita molliri omnia perinisit. (Ms. d'Kgidius de Viterbe card. liist. XX sœculorum, en parlant de Sixte IV. Passage déjà cité.)
firent de louables efforts. Par exemple, le synode de Cologne en 1482, celui de Soissons, en 1456, celui d'Evreux, en 1466, et surtout le concile de Tolède en 1473 et celui de Sens, en 1485 (1), dressèrent des règlements de la plus haute sagesse pour rappeler, dans le clergé, les bonnes mœurs, l'étude de la science, la gravité religieuse, le désintéressement, le zèle du devoir. Mais ces essais partiels de correction ne pouvaient étendre au loin leur influence et par là môme ne répondaient point suffisamment aux besoins du temps. Le mal venait de trop haut et de trop loin, il avait jeté des racines trop profondes pour qu'on pût le détruire par des attaques isolées et locales.
Dans le rapport officiel d'une commission, nommée par Paul III, pour rechercher les vraies sources du relâchement, nous lisons que les principales causes des abus existants étaient : le peu d'attention qu'on apportait à l'ordination des clercs, les vues humaines qui présidaient à la collation des bénéfices, les transmissions, les permutations intéressées, la pluralité des mêmes bénéfices, le défaut de résidence, enfin les commendes (2). Ainsi c'étaient les mêmes principes délétères que nous avons signalés au début du deuxième livre de cette histoire. Mais les mêmes causes amènent les mêmes eflets. Déjà,
(1) Labbe, concilior., t. XIII, passim.
Ç2) Concilium dclertorum cardinaliuni de emendanda Ecdcsia romana jussu Pauli 111 papa; conseriplimi. Celte pièce se trouve ms. dans la bibliothèque Chigi. — Voir le Libelluui vue régi* Georgii Wicclii, dans le Fnscieulus rerum expelcndarum et fugiendarum, t. 11, p. 744.
en 1425, Guillaume de Salisbury, abbé de Beau lieu, dans une proposition présentée à Martin V, de la pari du roi d'Angleterre, disait à ce ponlife ces paroles remarquables : « Père-Sainl, si l'on n'oppose au mal un prompt et salutaire remède, il est à craindre que la réforme négligée par l'autorité ecclésiastique, ne soit accomplie par la puissance séculière (1). »
Celte menace faillit être exécutée vers la fin du règne d'Inuocent VIII. Un journaliste de cette époque nous apprend qu'alors le bruit se répandit, dans la cour romaine, que le roi d'Espagne , Ferdinand- le-catholique, avait envoyé à Maximilien, roi des Romains, un mémoire divisé en chapitres, dans lequel, après avoir tracé un tableau exagéré peut-être des abus de la cour romaine, il le conjurait d'interposer son autorité pour empêcher, disait-il, la ruine de l'Eglise (2) ; et le même journaliste ajoute que le pape et les cardinaux ne furent pas médiocrement troublés d'une pareille nouvelle.
Cet acte de Ferdinand, si tant il est qu'il se le soit permis, n'eut pourtant pas do suite. Mais au commencement du règne d'Alexandre VI, il fit directement et eu son nom, une démarche pour se plaiudre de certains
(1) P. B. nisi salubri et céleri occurratur remcdio, timcndum quod in brcvi , rcformationcm quain negligit ecclesia, in cjus dcfectu perfisict sœcularis potestas. (Prœfatio, p. 30, fasciculi rer. expet. et fugicnd.)
(2) Infessura , p. 4232. Le journaliste met peut-être ici sur le compte de Ferdinand-lc-Catlioliqùe le mémoire dont Ferdinand de Naplcs était l'auteur, et qui était aussi adressé au roi des Romains Maximilien.
désordres qui existaient dans l'administration relativement à la promotion aux grandes dignités ecclésiastiques, ainsi qu'à la collation des bénéfices, et supplier le nouveau pontife de les faire cesser (1). Il faut peut-être attribuer à ces plaintes les améliorations que présentent sur ce point les premiers temps qui suivirent l'élévalion d'Alexandre VI. Mais les bonnes résolutions de ce pontife durèrent peu, et l'attention salutaire qu'il avait d'abord donnée à celte partie si essentielle de l'administration ût bientôt place à une impardonnable incurie, et les choses allèrent au pire sur tous les points (2).
Cependant l'expulsion des Maures, la découverte d'un monde nouveau, l'accroissement de puissance et de gloire qui en était la conséquence , redoublaient la ûerté naturelle de Ferdinand. Ce monarque ne s'en tint pas là, et lorsqu'il permit à Gonsalve de Cordoue d'aller au secours du pape, dans sa lutte désastreuse avec les Orsini, il lui ût adresser par le général de nouvelles observations auxquelles la rondeur militaire du guerrier mit pou de façon (3). Le môme monarque no larda pas à revenir à la charge, par l'ambassadeur qu'il avait à Rome. Dans cette circonstance, le roi de Portugal, Emmanuel, joignit ses instances à celles de Ferdinand, et, sans attendre l'effet de ses représentations, il commença à mettre lui-même la main à la réforme dans ses Etats (4). Il n'y eut pas jusqu'au roi Charles VIII à
(i) Infcssma, p. 1248.
Ms. d'Kgidius tic Vitcrbc, p. 260.
(3) Raynald., anno 1407, n»s 2.
(4) M., nus 35. Osorius, de Emmanuclc, lib. I, ap. Raynald., anno 1498, n»8 20.
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qui il ne vint en pensée de rappeler Tordre ecclésiastique à la discipline. « Il mettait, dit Commines, grand peine à réformer les abus de l'ordre de Saint-Benoist et d'autres religions. Il avoit bien vouloir s'il eust pu, qu'un evesque n'eust tenu que son evesché, s'il n'eust été cardinal, et cetuy-là deux et qu'ils se fussent allés tenir sur leurs bénéfices (1). »
Il y avait dans cette attitude prise par les gouvernements laïques, en face de la discipline ecclésiastique, un danger imminent pour l'Eglise romaine de servitude et de sécularisation, danger qui alarmait singulièrement le souverain pontife. Mais il y en avait un autre plus grand encore à ce qu'une réforme fût tentée, en dehors de toute espèce d'autorité, par le zèle fanatique d'individus isolés qui entraîneraient les peuples. Avec de l'habileté on pouvait conjurer le premier de ces dangers; le second pouvait éclater tout à coup, sans qu'on l'eût prévu, dans l'audace de quelque enthousiaste et provoquer une révolulion. On en ava it eu déjà un premier avertissement dans le hussitisme où l'on s'était obstiné à ne voir qu'une hérésie, et où il y avait aussi une populaire et violente réaction contre les vices de l'époque. Mais avant qu'un second mouvement de ce genre s'accomplit en Allemagne, l'Italie allait en produire un auquel les circonstances ont prêté un caractère tout particulier de célébrité.
Un fait qui frappe l'attention, quand on étudie l'histoire des dernières années du XVe siècle, c'est la tendance qu'on y avait à croire aux prophéties sinistres.
(1) Livre VHI, c. xvm.
(Chaque fois qu'un fuit pareil s'est manifesté dans la vie des peuples, on a pu observer qu'il était accompagné d'un malaise social. Alors les hommes, assombris par le présent, se tournent avec effroi vers l'avenir; les sociétés malades sentent le transport au cerveau et ont des visions fébriles qui les épouvantent. A l'époque dont il s'agit, les scandales du sanctuaire, l'immoralité des grands , les gémissements des saints , attristaient le monde et le disposaient à accepter, comme parlant au nom de Dieu, quiconque annonçait de lugubres événements. 11 parut en Suisse un certain Nicolas, ermite, qui affectait d'être prophète en ce genre. Sa vie austère prélait beaucoup de crédit à ses paroles, et les populations se portaient en foule vers lui (i). En 1491, Rome contempla un semblable voyant. 11 était habillé en mendiant, personne ne connaissait sa patrie. Il parcourait la ville, une croix de bois à la main, se plaçait dans l'endroit le plus éminent des places publiques, et, s'adressanl à ceux qui passaient, il disait qu'il avait quelque chose à leur annoncer sur l'Evangile. La manière dont il s'exprimait accusait un homme lettré, éloquent même. Imitant les anciens prophètes auxquels le peuple Juif jetait le reproche de folie pour se dispenser de les croire, il s'écriait : « Ainsi faites-vous à mon égard. Mais je vous annonce, ô Romains, que l'année 1191 ne se passera pas sans que vous ne versiez beaucoup de larmes, à cause des tribulations qui vont fondre sur vous. » Ces tribulations, d'après lui, devaient être des massacres occasionnés par l'accaparement des grains.
(1) Trithemii chron. Ilirsaug. , p. 528 et seq.
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L'année suivante, la même calamité devait s'étendre à toute l'Ilalie; Florence, Milan et d'autres villes perdraient leur indépendance, Venise serait dépouillée de ses possessions continentales. Enfin, dans l'année 1493, le clergé n'aurait plus de domination temporelle et produirait un pasteur angélique dont le soin unique serait de travailler au salut des âmes (1). C'est ainsi que certains esprits exaltés prétendaient arriver à la restauration du christianisme primitif. Mais ce prédicateur extravagant, et que Ton ne revit plus, n'était que le précurseur d'un prophète plus sérieux qui allait s'arroger à Florence la haute mission de changer la face de l'Eglise, et, ce qui achève de peindre le caractère de l'époque, c'est que des témoignages contemporains affirment que des oracles, en Allemagne aussi bien qu'en Italie, avaient annoncé l'avènement de ce nouveau Messie, comme on l'appela (2).
Hieronimo Savonarola naquit à Ferrare,en j 452. Son enfance fut grave, il aimait la solitude et ne se livrait point aux amusements de son âge. Pour la grammaire et les lettres humaines il reçut les leçons de son aïeul et y fit de rapides progrès. Pour la philosophie et la théologie, il suivit les cours publics qui se faisaient alors. En dépit des efforts qu'on avait tentés pour détrôner Aristote, ce sage était toujours l'oracle de l'école. Mais le chef des péripatéticiens n'inspira aucun goût à Savonarola. Sa méthode sèche et circonscrite ne convenait point au génie fier et indépendant de Hieronimo, et
(1) Infessura, p, J236.
(2) Bzovii annales, anno 1492, nu* IX.
celui-ci s'attacha à saint Thomas qu'il considérait avec raison comme le plus grand philosophe qu'eussent produit les Latins (1). La sévérité de son caractère el une forte inclination pour la piété le portaient vers la vie religieuse, ce qui ne l'empêcha pas de lutter quelque temps contre lui-môme, mais le sermon d'un religieux ermite triompha de ses irrésolutions, et, à l'âge de vingttrois ans, il quitta furtivement le toit paternel et courut s'enfermer dans le couvent des Dominicains de Bologne où il revêtit incontinent l'habit de l'ordre.
Savonarola devint bientôt l'un des plus fervents observateurs de la règle et le religieux le plus distingué du couvent. L'extérieur de sa personne annonçait la supériorité de l'intelligence. Tout y était remarquable : la proéminence du front, l'énergie des traits, le feu du regard, la courbure aquiline du nez, la majesté de la pose, la fierté de la démarche (2). Pour mettre à profit ses talents, les supérieurs l'appliquèrent d'abord à l'enseignement de la philosophie, puis une remarquable facilité d'élocution, jointe chez lui à une précoce gravité, les détermina à le faire prêcher.
Savonarola commença sa carrière oratoire en 1482, dans l'église de San Lorenzo, à Florence. Mais, comme si tout eût dû être extraordinaire dans notre Dominicain, son début fut des plus malheureux, il ne produisit aucun
(1) Burlamachi, Vita del P. Girolamo Savonarolo, Lucca, 4761, in-8, p. 43 et 14.— Anonymo, Vita del padre Girolamo Savonarola, Ginevra, 1781, in-8, p. 2— Carie, Histoire de Fra Hycronimo Savonarola, in-8, Paris, 1843, p. 59 et scq.
(2) Burlnmaelii, p. 13.
effet et acheva sa station avec vingt auditeurs (1). Savonarola crut comprendre, et d'autres avec lui, que la prédication n'était pas son fait, et il remonta dans sa chaire de philosophie où il finit de se dégoûter d'Aristote et des vaines subtilités de l'école péripatéticienne. Il se prit alors à étudier la Sainte Ecriture. L'élévation des idées, le style figuré et mystérieux de ce livre divin firent sur celte nature rêveuse et mélancolique l'effet de l'enivrement. Savonarola n'eut bientôt plus qu'un livre, la Bible, il la lisait nuit et jour, l'appelait sa lumière.
Malgré sa répugnance pour la tribune sacrée, ses supérieurs l'obligèrent à y reparaître et une sorte de hasard le rappela k Florence. Le fameux Pico délia Mirandola, qui avait entendu notre Dominicain disserter à Reggio, avait été si frappé de son éloquence et de son savoir qu'il engagea Lorenzo Médicis à l'attirer dans la capitale de la Toscane. On était dans l'année 1189. Le couvent de Sainl-Marc revit donc, après une absence de sept années, le prédicateur de la station de San Lorenzo. Mais cette fois le moine avait, pour mission unique, d'enseigner l'Ecriture sainte aux jeunes religieux. Les facultés oratoires de Savonarola, sans qu'il s'en doutât, s'étaient prodigieusement développées depuis ses premiers essais, et la surprise de ses anciens confrères fut grande quand ils l'entendirent prononcer avec les formes les plus distinguées de l'éloquence, l'exégèse la plus érudite, la plus élégante, et la plus originale qui se puisse imaginer du livre divin.
(i) Burlamachi. p. 23. — Anonymo. p. 4. — Carie, ch. v, p. 87.
Co fut d'abord dans le jardin du couvent et sous l'ombrage d'un rosier de Damas que Savonarola donna ses leçons. Bientôt l'auditoire, qui n'élait composé que de religieux de Saint- Marc, se grossit d'un si grand nombre de laïcs qu'on fit consentir le professeur à parler dans l'église. L'alfluence des auditeurs qui se portèrent à Saint-Marc fut telle que l'enceinte réservée aux religieux, la sacristie, les intervalles des portes se remplirent d'une foule avide (i). Il fallut encore élargir l'espace en transportant les leçons dans l'enceinte de la cathédrale où elles furent continuées.
A la vue de l'enthousiasme qu'il excitait, Savonarola n'hésita pas à prendre l'attitude d'un homme envoyé de Dieu pour annoncer la réforme de l'Eglise et l'approche de terribles châtiments pour les peuples qui ne reviendraient point au Seigneur. Qu'on se figure l'étonnement delà riche et voluptueuse Florence, lorsque du sein de la paix et delà prospérité elle entendit un moine, peu connu jusque là, lui annoncer avec l'autorité d'un prophète des bouleversements et des ruines! C'était le plus souvent dans l'Apocalypse, dans les lugubres symboles de ce livre inexpliqué, que l'orateur allait puiser les oracles terribles dont il effrayait son auditoire. Alors sa parole revêtait un caractèro vague et sombre, bile s'élevait au ton de l'inspiration et semblait venir des cieux comme les éclats du tonnerre.
L'Italie avait eu et possédait encore des prédicateurs sur lesquels les auteurs du temps nous ont transmis de grands éloges. Il serait difficile aujourd'hui de com-
1 Htirlamachi, p. 2S. - Carie, v. un, |>. 107.
prendre l'enthousiasme qu'ils inspirèrent. Si Ton ouvre, par exemple, les sermons de saint Bernardin de Sienne, de Roberto de Lecce, du bienheureux Alberto de Sarzanna, de Michel de Carcano, on se demande par quoi de telles oraisons sont éloquentes. On n'y trouve, en effet, que d'arides traités de scolastique ou de morale, farcis do citations d'auteurs sacrés et profanes, où saint Augustin se heurte à Virgile, saint Chrysoslome à Juvénal,et dont la monotonie n'est interrompue que par de rares exclamations, et par la peinture des vices de l'époque. L'immense vogue de ces orateurs serait inexplicable, si l'on ne connaissait pas la sainteté de leur vie (i).
Il n'en est pas de même des improvisations de Savonarola, car ce qui nous en reste n'a point été écrit de sa mairt, c'est la simple copie de quelque sténographe de l'auditoire (2). Rarement Savonarola suit un courant d'idées. En général, il expose les textes de la Sainte Ecriture. Ce genre qui a l'avantage de ne point emprisonner l'esprit dans le cercle étroit d'un plan méthodique, convient mieux aux allures indépendantes de son génie. Quelquefois, il converse avec une sorte de familiarité avec son auditoire. Puis, tout à coup, il s'interrompt comme saisi d'un transport involontaire, pour diriger vers le ciel une brûlante prière où lancer à Florence une soudaine et menaçante apostrophe. Quand on relit aujourd'hui ces pages, on reste parfois stupéfait. Bien qu'on n'ait plus devant soi les traits enflammés de l'o-
1) Tintboschi, lib. III, c. vi, p. 1103.
2) Id., ibidem, |». -M 31.
râleur, l'éclair de son regard et son geste impérieux, on sent que le monstre n'a point disparu tout entier, et Ton comprend très-bien l'immense effet qu'il dut produire trois siècles avant le nôtre sur la multitude.
L'éloquence de Savonarola n'est point cetto éloquence qui vient de l'emploi savant des moyens oratoires, ou de la vigueur de l'argumentation, ou d'une émotion vive et forte ressentie par l'orateur, c'est une éloquence qui semble dédaigner les ressorts humains et se plaît dans les hautes régions, qui, semblable aux figures mystiques de frate Angelico, regarde le ciel et ne touche pas la terre de ses pieds. C'est un trait perçant, imprévu, qui jaillit au milieu du discours, comme l'éclair qui fend la nue, un cri d'effroi qui vient vous surprendre comme un pressentiment sinistre. Savonarola ne ressemble à aucun orateur connu. Vrai ou prétendu c'est un prophète : il en a les visions, l'incohérence, les saisissements, le langage figuré, la hardiesse. C'est par là, bien plus que par son talent, quelque grand qu'il soit, qu'il subjugue la foule.
Plusieurs années avant l'expédition de Charles VIII, il avait prédit à ses auditeurs que le Seigneur amènerait d'au delà des monts un prince semblable à Cyrus qui foulerait aux pieds l'Italie et s'en rendrait maître sans tirer l'épée. Les murailles des forteresses tomberaient à sa vue et les portes des villes s'ouvriraient devant lui. Dans ce temps là, la sagesse des conseils abandonnerait les hommes d'Etat de Florence, ils chancelleraient comme des hommes ivres et suivraient la voie qui mène à la ruine. A mesure que l'événement approchait, les oracles du moine se précisaient, ils affirmaient que le glaive de
la vengeance du Seigneur allait frapper plus spécialement sur Florence et sur Rome. Enfin, en 1494, lorsqu'on entendait de l'Italie les préparatifs de la France, Savonarola, expliquant le passage de la Genèse qui renferme les menaces du déluge, s'écria lout a coup : * Hommes justes, montez dans l'Arche, voilà que les cataractes du ciel se sont ouvertes, je vois les plaines inondées, les montagnes se rapetissent au milieu des eaux, voilà le jour de la vengeance du Seigneur ;'!)! » L'auditoire lout eniier sentit comme un frisson de mort (2). Personne ne doutait de la vérité de tels oracles, tant la parole du moine avait d'autorité (3) !
L'effroi que Savonarola inspirait aux peuples, loin de les éloigner de lui, les attirait, au contraire, à ses prédications. Chaque jour des flots plus pressés d'auditeurs entouraient la chaire de Santa-Maria del Fiore. La passion de Florence poui son prophète, comme elle l'appe lait, devint telle qu'un historien contemporain doute que la postérité puisse jamais y croire (4). Excités par l'ardeur de l'entendre, les habitants des cités voisines abandonnaient leurs demeures, les montagnards descendaient des Apennins; des jeunes gens, des vieillards, des femmes, des enfants mômes stationnaient, une parti) Burlamachi, p. 67. — Carte, c. xn, p. 131.
(2) Voir la predica 1 1» fatla a XI di gennaio 1494.
(3) Jam in tantum auctoritatis pervencrat, ut qua? ille futura prœdixisset, pro certis ac prœscntibus haberentur. (Josephi Ripamontii hist. urbis Mcdiol., lib. VI, p. 697.)
(4) Parrano queste cosc quasi impossibilc a qui che l'udiranno, corne elle sono anche molto difficile a chi le vidde ad csprimerle «•on parole. (Nardi, Historia délia citta di Firenzc, lib. II, p. 29).
lie de la nuit, devant la cathédrale, pour pouvoir s'y précipiter les premiers sitôt qu'on en ouvrirait les portes, et s'emparer des places les plus commodes. L'immense métropole devint elle-même trop petite.
L'effet moral produit par l'éloquence de Savonarola fut d'abord égal à l'admiration qu'elle provoquait. Le moine avait trouvé une foule d'hommes pleins de sagesse humaine qui, non-seulement ne croyaient à rien, mais qui se moquaient encore de la foi et de ceux qui l'avaient conservée, puis un plus grand nombre d'autres qui, se contentant de croire, vivaient dans une complète indifférence à l'égard des devoirs religieux. Savonarola tira les premiers de l'incrédulité, et rappela les seconds aux préceptes du christianismè (1). Florence changea île face; les dissolus réparaient leurs scandales, les injustes restituaient le bien mal acquis, les femmes mondaines revenaient à la modestie. Il y eut un moment où les vices semblèrent exilés de 1 1 ville et où la piété était devenue si générale, qu'on aurait pu se croire reporté aux plus beaux jours de la primitive Eglise (2).
L'éloquence de Savonarola ne corrigeait pas seulement les vices du siècle, elle ramenait encore le christianisme dans les lettres qui sont l'expression de la société et influent si puissament sur les mœurs. Le besoin d'une telle réforme n'était douteux pour aucun homme sensé. La renaissance s'était montrée beaucoup moins favorable à la morale et à la foi qu'à la science et à la ci-
(1) Nardi, lib. II, p. 29.
(2) Talchè pnrevn proprio una primitivn chiesa. (Rurlnmarhi, p. 86).
vilisation. Le culte idolâtrique, professé depuis un siècle, pour les œuvres do l'antiquité payenne, l'habitude d'entendre ses poètes raconter les gracieuses fables de la mythologie, chanter, en vers harmonieux et mous, les amours des dieux et les voluptueuses fêtes de la Grèce, de contempler les marbres sur lesquels ses artistes avaient retracé les formes séduisantes de la beauté humaine, l'enthousiasme qu'excitait chez les humanistes, la gloire des héros, la science des philosophes, le génie des conquérants; enfin les excursions que la curiosité intellectuelle avait faites à travers les écoles de la sagesse antique; la hardiesse, l'indépendance de leurs systèmes, si attrayantes pour cette raison orgueilleuse que la sainte autorité dé l'Eglise avait tant de peine à contenir; tout cela avait singulièrement affaibli dans les âmes la vénération pour les dogmes de la foi, l'estime pour les austères vertus du christianisme, l'admiration pour la sagesse évangolique, le goût pour les cérémonies mystiques de la religion. Le paganisme s'était insensiblement glissé dans les idées, les opinions, les habitudes sociales, en même temps qu'il s'était emparé des chants des poètes, des inspirations des artistes, du style des écrivains. Les Pères de l'Eglise semblaient petits comparés aux orateurs et aux philosophes d'Athènes et de Rome. La lyre de David et d'Isaïe paraissait moins harmonieuse que celle d'Homère et de Virgile. On en était à ce point que l'autorité de l'Ecriture sainte en général n'était admise qu'autant qu'elle se trouvait d'accord avec l'autorité du prince de l'école péripatéticienne (1).
(1) Hio, Poésie chrétienne dans l'art, p. 312.
Nous avons déjà vu qu'ils étaieui nombreux. les hommes qui, à cette époque , se moquaient de la simplicité du christianisme. Les membres île l'Académie romaine dt- Pomponius Lœtus, ce savant lui-môme avaient été accusés de penser qut la foi orthodoxe reposait sur des fondements puérils (1). Un biographe de Savonarola allirme avoir connu a Florence plus d'un artiste qui n'avait jamais m la foi de sa vie ;2)
Cet esprit mécréant était inoculé à la jeunesse dès le principe môme de l'éducation. Les instituteurs, sous prétexte d'inspirer te goût du beau à leurs élèves, négligeaient do placer sous leurs yeux les ouvrages qui renfermaient les enseignements du christianisme, l'histoire de ses mâle* vertus, et ne leur montraient que les fictions de la mythologie et la vie des grands hommes payens (3).
Savonarola s'éleva avec énergie contre celte dangereuse manie de son siècle de déserter le Sinaï, leThabor et le Golgotha pour courir à l'Olympe, de dédaigner les sources pures et limpides de l'Evangile, pour aller s'abreuver aux eaux bourbeuses des écoles philosophiques, de détourner les regards des vertus sincères enfantées par la charité et l'abnégation, pour les fixer sur les hypocrites travestissements de la vanité. Il est des sermons entiers, consacrés à combattre ce culte de l'antiquité qui
(1) Canensius, in vita Pauli II, p. 78. — Tiraboschi, t. VI, part. II, lib. H, p. 649.
(2) Burlamacbi, p. 85.
(3) Rio, p. 311.
faisait, en quelque sorte, rétrograder l'esprit humain jusqu'à la gentilité.
Cependant il y avaitlàunécueil à éviter, c'était l'excès opposé à l'excès que l'on condamnait, c'était de répudier absolument les œuvres littéraires de l'antiquité, en haine de ce qu'elles contenaient de trop sensuel, et de vouloir replonger la société dans les ténèbres du moyen-âge d'où l'Eglise elle-même s'efforçait de la tirer. Rendons justice à Savonarola, il ne donnait point dans cette exagération que l'on a cherché de nos jours un instant à faire prévaloir. Il consentait volontiers à admettre les chefs-d'œuvre anciens, comme auxiliaires de la civilisation moderne , mais seulement à titre de modèles, pour former l'imagination et le goût; il voulait que ce qui constitue le fond de la vie humaine fût puisé ù une source plus pure, que les meilleurs ouvrages des saints Pères fussent placés à côté des livres profanes, afin, disait-il , que la jeunesse ne reçoive pas une leçon de paganisme sans recevoir en même temps une leçon de christianisme, et qu'on lui enseigne simultanément l'éloquence et la vérité (1).
Le paganisme qui viciait la littérature corrompait aussi les arts. Les peintres et les sculpteurs, séduits par les monuments antiques exposés dans les jardins des Médicis, s'étaient tournés exclusivement vers la perfection de la forme matérielle et l'expression de la beauté purement humaine. Ce naturalisme remplaçait dans la peinture, par exemple, la décence et la modestie, si ad-
(4) Ces idées sont développées dans le sermon pour le mardi de la troisième semaine de carême. — Voir Rio, p. 523 et 524.
178 HISTOIRE DK LA PAPAUTÉ, LIV. XYI.
mirablement empreintes dans les types de l'éeole mystique. On étalait , sans pudeur, dans des tableaux de madones et de saintes, des nudités attrayantes et des figures de jeunes filles, le plus souvent trop connues, et sur lesquelles s'attachaient , dans le lieu saint , mille regards curieux et profanes. Savonarola stigmatisait, avec la plus véhémente indignation, cet abus impie ; il demandait aux artistes pourquoi ils portaient leurs propres vanités sur les autels, et pourquoi, en particulier, ils paraient la sainte Vierge comme une courtisane, tandis que de son vivant elle allait comme une simple et modeste femme (1).
La victoire , que Savonarola remporta sur le paganisme artistique et littéraire, est une des particularités les plus remarquables de sa carrière oratoire. Non seulement les paroles du moine ramenèrent à l'esprit chrétien l'élite des savants et des artistes, elles furent encore un arrêt de proscription pour toutes les œuvres entachées du sensualisme païen. On vit, à deux reprises différentes, les Florentins dévouer spontanément à l'anathème les livres déshonnêtes, ainsi que les statues et les peintures lascives, et les brûler, m son des cloches et de la musique, dans un immense feu de joie (2). On ne peut se dissimuler qu'il ne se mêlât un peu de fanatisme à ces
(1) Ces idées se trouvent dans le sermon du samedi avant le deuxième dimanche de carême. - Rio, p. 325 et 320.
(2) Nardi, lib. Il, p. 34 et seq.- Burlamachi, p. 122-126.- Carie, c. xxvui. — Vie ms. de Savonarola, par le Père Seraphino Razzi, florentin, théologien dominicain. Bibliothèque de l'Oratoire, à Rome.
auto-da-fé, mais le caractère distinctif des réactions est d'être exagéré. L'excès mis à part, on doit avouer que la réforme , introduite par Savonarola dans la littérature et les arts, était raisonnable dans son principe et salutaire dans les résultats. Celle qu'il essaya sur l'Eglise devait être beaucoup moins heureuse , parce qu'elle manquait de mesure et surtout d'autorité.
Nous avons vu le moine, au début de sa prédication, proclamer la rénovation du sanctuaire Alors, et longtemps encore, sa parole, hardie à l'égard de tout le reste n'aborda ce sujet délicat qu'avec une réserve timide; ses déclamations, sur ce point, se bornaient à des tirades louchant le relâchement de la discipline ecclésiastique, l'attiédissement de l'esprit religieux, les mauvais exemples de ceux qui devaient être les modèles des peuples (1). Mais à mesure que les progrès de sa renommée donnaient plus d'autorité à ses sermons, il se permettait plus d'audace; et depuis qu'Alexandre VI était monté sur la Chaire de Pierre, ses invectives ne respectaient pas même le chef de l'Eglise. Mais ici il rencontra des adversaires sérieux. Parmi ses auditeurs assidus, il v avait des hommes qui, de parti pris ou de bonne foi, voyaient son zèle de mauvais œil et s'en inquiétaieut pour l'Eglise autant que pour l'Etat. On les appela d'abord tcjndi ou tièdes, plus tard arrabiali ou enragés. .Les partisans de Savonarola portaient le nom de frateschi, ou bien celui de pianyoni , pleureurs (2).
(1) Burlamacchi, p. 22.
(2) Burlaïuachi, p. 85. — Ncrli, Commentarii de' fatti civili tli Firenze, fol., p. 68 et 69.
Parmi les arrabiati, il y avait un religieux augustin, supérieur de son ordre, estimable par ses talents, plus estimable encore par la pureté de ses mœurs. On le nommait Mariano da Gennazzano. C'était l'ami de Lorenzo Médicis qui avait fait construire en sa faveur un magnifique couvent , dans un des faubourgs de Florence (1). Poliziano, Pontano font le plus grand éloge du mérite de Mariano , comme prédicateur. Nous lisons dans une lettre du premier, à Tristano Calchi , que le moine augustin possédait toutes les qualités qui , dans un orateur chrétien , attirent les auditeurs et les captivent : une voix sonore , une physionomie expressive , une diction élégante, des pensées élevées, de la vigueur dans l'argumentation , enfin du pathétique (2). Lorsque Savonarola débuta dans la carrière de la prédication , Mariano était en pleine possession de sa renommée oratoire, et depuis, les succès du Dominicain avaient si peu éclipsé sa gloire , qu'un des plus sincères partisans de Savonarola ne craignait pas de lui dire : « que s'il avait l'éloquence de Mariano, il serait le premier des orateurs (3). »
Les arrabiati, pour paralyser l'influence de Savonarola, s'avisèrent de lui opposer le talent de Mariano. Celui-ci donc, le jour de l'Ascension 1494, fit, dans l'Eglise de San-Gallo , un sermon qui avait pour but d'établir que les prétentions du moine dominicain à la
(1) Burlamnchi, p. 32.
(2) Epist., lib. IV, p. 6.
(3) Burlamachi, p. 33. — Tiraboschi, t. VI, lib. III, p. 1418-
prédiction des choses futures ne pouvaient que semer la discorde parmi le peuple. Mais cet essai d'opposition» ne réussit point. Le talent de Mariano pâlit rais en face du génie passionné de Savonarola. On suscita encore un frère mineur Observantin, nommé Dominique dePonzo; mais bien moins que Mariano, le nouvel athlète était de taille à se mesurer avec le moine. Ponzo se vit même forcé de quitter Florence, après avoir reçu du grand Conseil la défense de prêcher. On imagina alors d'enlacer le Dominicain dans les pièges d'une discussion publique, mais il sortit vainqueur de cette épreuve (1). On dut renoncer à de tels moyens. Les arrabiati en imaginèrent un autre plus efficace, ce fut de le dénoncer au pape, et d'envoyer à Rome quelques-uns des sermons où le moine se donnait libre carrière contre la cour romaine (2). Mariano passa à Rome, et, dans un sermon prêché en présence du Saint-Père et du Sacré-Collége, il s'écria tout à coup : « Brûlez, brûlez, Saint-Père, L'instrument du diable : brûlez, je vous le dis, le scandale de toute l'Eglise » (3). Le pontife s'émut d'abord, et chargea le cardinal Caraffa, protecteur de l'Ordre de Saint-Dominique, d'aviser aux moyens de mettre un frein au zèle indiscret de Savonarola. Mais comme le courroux du pape n'eut pas alors d'autre suite, on doit présumer que les parti-
(t) Burlamachi, p. 33,76-81. - Anonymo, p. H — Carie,