C XLV
uigitizc
Ces succès inouïs, qui n'étaient compensés que par la victoire de Belgrade et les exploits plus brillants qu'utiles de la flotte pontificale dans l'Archipel, pénétraient Pie II de mortels chagrins. Son cœur paternel saignait de toutes les blessures que recevaient les malheureux chrétiens. Plus éclairé qu'aucun autre homme d'alors sur les desseins probables des Turcs, il pressentait le moment où Mahomet, après avoir rangé sous son sceptre les peuples d'Orient, viendrait lui-môme réveiller les princes d'Occident, en les attaquant dans leurs propres foyers, et en vengeant sur Rome peut-être les vieilles injures que les musulmans avaient reçues des Franks. Dans son impuissance à persuader les souverains chrétiens de déclarer la guerre à Mahomet, la pensée lui vint d'engager Mahomet lui-môme à embrasser le christianisme. La lettre qu'il écrivit dans cette intention au sultan est doublement remarquable, et par l'importance de la pièce en elle-même, et par le sentiment extraordinaire qui l'a dictée. Pie II commence par dire à Mahomet , que les flatteurs qui l'entourent l'abusent en lui persuadant qu'il peut soumettre la chrétienté à ses lois, qu'il s'abuse luimême, s'il en a formé sérieusement le dessein, comme tout semble l'indiquer. Puis, pour montrer que la chrétienté réunie est bien supérieure à la puissance ottomane il passe en revue, Tune après l'autre, les forces dont elle pourrait disposer dans le cas d'une agression de la part des Turcs. Ici le pape laisse visiblement percer l'intention d'effrayer le sultan, par une retentissante énumération, quand, pour augmenter le nombre des potentats dont il prétend le menacer, il cite le duc de Savoie, celui de Modène et le marquis de Mantoue , faibles roseaux
Uigitized
qu'un coup de cimeterre eût suffi pour briser. Mais ce début n'est qu'une sorte de prodrome pour arriver à convaincre Mahomet, qu'il serait plus grand , plus glorieux et plus puissant, s'il était chrétien. Le pape ose dire en face au musulman, que le Christianisme est la vérité, l'Islamisme Terreur. De longues pages sont consacrées à établir ces deux propositions. La dialectique, 1'érudiïion, le talent oratoire et l'art d'écrire de Pie II brillent de tout leur éclat dans cette exposition qui se termine par ces mots : « Ne perdez pas de vue, ô prince, nos paroles et ne négligez pas notre conseil. Recevez le baptême du Christ, régénérez- vous dans l'Esprit- Saint , embrassez l'Evangile, et vous sauverez votre âme, vous accomplirez vos grandes pensées, l'Europe vous admirera, et la gloire de votre nom sera célèbre dans la postérité (1). »
Quand on réfléchit que Pie II adressait une semblable exhortation au plus fanatique des souverains ottomans, au monarque qui se faisait gloire d'être le fléau des chrétiens, qui devait ses triomphes, son prestige, l'irrésistible ascendant qu'il exerçait sur les siens, au dessein hautement avoué et énergiquement poursuivi d'élever l'empire du coran sur les ruines de l'Evangile , la lettre du pape est inexplicable. Le conquérant ne daigna point y répondre, et Pie II dut se convaincre que la force seule était capable de sauver le Christianisme menacé.
Lorsque le despote Thomas vint demander à Rome l'hospitalité de l'exil, le pape reçut le prince fugitif avec
(1) Dans le recueil de Zarothus in-4 , et dans Raynald., anno 1401 .
les témoignages do la plus vive sympathie, il le logea au monastère du Saint-Esprit, non loin du palais apostolique, lui assigna, pour son entretien , trois cents scudi d'or par mois, et lui fit présent de la rose d'or (1). Pie II crut voir, dans l'arrivée de cet hôte illustre , une occasion favorable de rappeler aux potentats et aux chrétiens de l'Occident les décrets du congrès de Mantoue, et leur adressa de pathétiques exhortations pour les décider à prendre en main la cause du catholique, du prudent, du magnanime prince qu'il possédait à sa cour (2).
Thomas ne justifiait ni par ses actions, ni par son caractère, les éloges que lui prodiguait le chef de l'Eglise, mais c'était le frère de l'héroïque Constantin, le dernier des Paléologues, une illustre victime de Mahomet, et le pape ne croyait devoir rien omettre de ce qui pouvait inspirer, à l'égard de ce prince, l'intérêt ou la pitié. Aux exhortations du pape vint alors s'ajouter une circonstance capable d'entraîner les souverains. Des ambassadeurs asiatiques parcouraient les cours de l'Europe ; ils venaient y annoncer que les princes musulmans eux-mêmes, redoutant, pour leur indépendance, l'ambition conquérante de Mahomet, s'étaient réunis dans une ligue sainte pour lui opposer une barrière, que le roi de Perse, le glorieux Uzum-Kassan, était à la tête de cette ligue, que les confédérés pouvaient mettre en ligne deux cent mille hommes, et ils sollicitaient les princes chrétiens de l'Occident de vouloir s'entendre avec eux pour un puissant et
(1) Commentarii, libr. V, p. 130.
(2) Raynald., an no 1462, n1 30 et seq.
Uigitized
décisif effort (I). Ces envoyés désiraient surtout le concours de la France dont l'influence en Orient n'avait rien perdu de son prestige. Ils allèrent jusqu'à la flatterie pour l'obtenir. Charles VII vivait encore : Us l'appelèrent roi des rois. « Nous ne demandons point d'argent, disaient-ils, mais seulement Y enseigne du roi de France et ung capitaine en son nom, cela vaudra pour nous plus que cent mille hommes (2). »
Mais ni l'éloquence du pape, ni les sollicitations de la ligueasiastique n'ébranlèrent des guerriers qui semblaient n'avoir d'énergie et de courage que pour leurs propres querelle*. Désolé, mais non rebuté, l'infatigable pontife prit une résolution à laquelle aucun do ses prédécesseurs n'avait encore songé, celle de se mettre lui même à la tête de la croisade. Il communiqua d'abord ce dessein, par mode de consultation, à six cardinaux qui entraient plus avant dans sa confiance. Etonnés, ceux-ci demandèrent quelques jours pour méditer la réponse qu'ils avaient à lui faire. Mais les progrès des Turcs étaient si effrayants, les princes chrétiens si oublieux des intérêts de la religion, le pape avait développé sa résolution avec une éloquence si entraînante, que les six conseillers ne virent, dans l'idée de Pie II, qu'une sublime inspiration. Toutefois, comme l'exécution d'un si grand dessein ne pouvait être prudemment confiée aux caprices mouvants de l'enthousiasme qu'il inspirerait, il fut convenu qu'on ne le rendrait public, qu'après s'être assuré de la coopérait) Amcilhon, Continuation de fhist. du Bas-Empire, t. XXVII, part. 1, p. 278.
(2) Mémoires de J. Du Clerq, livr. IV, c. xxvn.
Uigitizeo by (
tionde la France, de la Bourgogne et de Venise (i). On était raisonnablement en droit d'espérer que Louis XI, qui avait officiellement promis soixante-dix mille hommes, que Philippe-le-Bon qui s'était engagé, par un voeu solennel, à marcher en personne contre l'ennemi commun, auraient à cœur de ne point abandonner le vicaire de Jésus-Christ dans une entreprise dont il serait le chef. Quant à Venise, bien qu'elle n'eût fait preuve, à Mantoue, que de mauvaise volonté, on comptait sur elle, car, la force des circonstances la poussait à désirer, à provoquer même une croisade pour sa propre sûreté. En effet, sa politique timide ne lui avait point réussi ; ses colonies dans l'Archipel, de plus en plus isolées les unes des autres par les conquêtes ottomanes, ses établissements insultés par les Turcs, ses villes enlevées, au mépris des traités, son commerce compromis, ses frontières menacées du côté de la Bosnie, étaient autant d'avertissements que Mahomet ne tarderait pas à l'attaquer. L'heure était donc venue, pour cette république, de se préparer à une lutte suprême. Mais, le moyen de la soutenir seule et livrée à ses propres forces! Une entreprise, comme celle de Pie II, devait donc être accueillie par elle comme la meilleure des fortunes. Vaincre les Osmanlis avec l'aide des soldats de la croix, et recueillir, pour son propre compte, les fruits de la victoire, tel était l'avantage qu'elle pouvait en attendre.
Aucun de ces motifs n'avait échappé à la politique éclairée de Pie II. Aussi, avant toutes choses, s'adressat-il au doge Cristoforo Moro, lui donnant à entendre que
(1) Commentant' Pii II, Iibr. VII, p. 189 et seq.
la conduite du Saint-Siège, près des autres puissances, serait réglée par la détermination du sénat (1). Une réponse favorable ne se fit pas attendre. Le sénat déclarait, par l'organe de son chef, que la république était disposée à seconder la résolution du souverain pontife. Aussitôt, Pie II fit partir pour la France l'évèque de Ferrare. Mais le projet du pape ne rencontra pas à Paris les mêmes sympathies qu'à Venise. Mécontent de la politique pontificale dans la querelle napolitaine, il profita de l'occasion pour le faire sentir. D'ailleurs, personne n'avait moins de goût que lui pour les guerres lointaines. Il regarda le plan projeté comme un beau rêve et un expédient imaginé pour détourner son attention de l'Italie (2).
Louis XI ne s'en tint pas là : dans une lettre que Pie II jugea indigne de la majesté d'un si grand roi (3), il osa censurer la conduite du pape si pure et si généreuse, l'accuser d'être l'ennemi de la paix et de souffler partout le feu de la guerre. Poursuivant sa pointe, il rendit plusieurs décrets par lesquels il se proclamait seul juge compétent en matière de régale, déclarait le parlement et les officiers royaux invesîis, en ce qui concernait les causes bénéficiais, des privilèges dont le Saint-Siège avait gratifié l'Université de Paris, défendait à tous collecteurs et agents pontificaux de procéder par la voie des censures, et ordonnait au procureur général d'appeler au futur concile général de toutes entreprises et procé-
(1) Epist. XLIV Pii II, dans le recueil de Zarothus.
(2) Coromcntarii Pii II, libr. VII, p. 194, etlibr. XII, p. 340.
(3) Sua dignitate indignas.
uigmz
dures du pape (1). Louis XI alla encore plus loin. Pie II, sollicité par le duc de Bretagne de prêter son arbitrage dans un différend où il était engagé avec le roi, avait déjà envoyé en France Jean Césarini à cet effet. Louis XI, sous prétexte qu'une affaire de fief ne regardait point le pape, fit arrêter ce nonce et saisir ses instructions. Le cardinal de Coëtivi, qui avait conseillé Tenvoi de Césarini, vit les revenus de ses bénéfices confisqués, et le cardinal d'Estouteville fut menacé d'une accusation de haute trahison (2). Il n'y avait donc rien à espérer de Louis XI.
Rebuté par la France, le nonce courut en Bourgogne. Il y fut plus heureux. D'abord Philippe-le-Bon, comme tous les souverains qui ne commencent à connaître les douceurs de la paix qu'à la fin de leur règne, éprouva quelque répugnance à s'arracher au repos. Le souvenir du vœu, qu'il avait proféré à l'époque d'une vie plus active, s'était éteint au milieu des festins, des tournois et des fêles. Ses conseillers s'opposaient à toute résolution belliqueuse. La Grèce, disaient-ils, était bien éloignée de la Bourgogne ; à quoi bon quitter une position tranquille, pour aller chercher des périls lointains? Et puis, convenait-il à un vieillard de s'exposer aux travaux de la guerre et aux hasards des batailles ? Et le duc prêtait l'oreille à la séduction de ces conseils. Mais une maladie subite et violente dont il fut attaqué, et qu'il regarda comme un avertissement du ciel, le fit change"
(\) Commentarii Pii II, libr. XII, p. 221. — Duclos, Hist. de Louis XI, t. \, livre II, p. 192.
(2) Commentarii, libr. XII, p. 330. — Duclos, libr. Il, p. 202.
LUTTE CONTRE LES TURCS. 9t
d'avis. Il appela ses chevaliers : « Souvenez-vous, dit-il, du vœu que nous avons fait ensemble, et préparez- vous au départ, lorsque le chef de l'Eglise vous en donnera le signal. » En même temps il écrivit à Pie II, qu'il était prêt à recevoir ses ordres, et que ses ambassadeurs seraient à Rome, au milieu d'août 1463; qu'en conséquence, il voulût bien convoquer, pour cette époque, les représentants des Etats de l'Italie, afin de s'entendre et de conclure. Philippe promettait de marcher en personne, à la tête de 6000 hommes, à moins que la mort ou la maladie ne l'en empêchât (1).
Dans ces entrefaites, la nouvelle de la chute de la Bosnie tomba comme un coup de foudre. Cette conquête, en découvrant la Dalmatie, livrait de ce côté, les frontières vénitiennes aux insultes de Mahomet. La terreur à Venise fut extrême. Il était évident que l'ambition du sultan en voulait à la chrétienté tout entière, que ni les traités, ni les concessions n'élaient plus un abri contre ses attaques, qu'il fallait lui apprendre une bonne fois à trembler lui-même pour ses foyers, et le sénat envoya au pape pour hâter son entreprise. Des députés qui venaient au nom de plusieurs princes grecs encore indépendants, réclamer des secours, appuyèrent ce message, et Pie II se hâta d'expédier à Venise le cardinal Bessarion(2).
Ce légat fui reçu par la république au milieu des plus grands honneurs. Il parla en plein sénat avec cette élo-
(1) Mémoires de J. DuClerq, livre IV, c. xlvi. — Commentarii, libr. XII, p. 323.
(2) Commentarii Pii II, libr. XII, p. 315.
quence qui lui était naturelle et que la gravité des circonstances rendait encore plus puissante. Le génie de la guerre semblait agiter l'auguste assemblée, à mesure que le cardinal poursuivait son discours. Tous se laissent entraîner; les Turcs sont, sur le champ, proclamés ennemis de la république. La flotte était équipée et prête à prendre la mer, on y ajoute encore un renfort de galères et un supplément de troupes. Bessarion bénit solennellement l'étendard de l'amiral, et elle part pour les côtes du [Péloponèse sous le commandement d'Ursacio Justiniani (1).
Pendant que Venise déclarait si audacieusement la guerre au sultan et couvrait l'Adriatique de ses vaisseaux, des événementségalement favorables à l'expédition sainte s'accomplissaient en Allemagne. Frédéric III et Matthias Corvin dont les divisions avaient usé les efforts de deux légats, en venaient enfin à une réconciliation sincère, par les soins de l'évêque de Toricelli et de Rodolphe de Robenstrain, deux nonces apostoliques (2). Puis, comme pour célébrer cette pacification, Matthias Corvin, dans une campagne heureuse, forçait le vainqueur de la Bosnie à lever le siège de Jaïkza et à s'enfuir honteusement en abandonnant son matériel de guerre (3). D'autre part, Jacopo Piccinino et Alessandro Sforza qui avaient jusque là continué entre eux la lutte provoquée par la rivalité de l'Anjou et de TAragon, s'abouchaient
(1) Comwentarii, libr. XII, p. 329.
(2) Raynald., anno 1463, n°* 3 et seq. et 11 et seq. — Commentai*., libr. XII, p. 328.
(3) Pétri Ranzani epitome rer. Hungar. index XXXI.
ensemble et complétaient la pacification de l'Italie en s unissant par un trailé (1).
Cependant, les députés des puissances étaient arrivés à Rome. Dans l'audience que le Saint Père leur donna, il leur annonça que l'exécution des décrets de Mantoue, jusque la suspendue par les guerres de la Péninsule, ne pouvait plus être différée, et qu'il fallait songer sérieusement à arrêter les progrès des Turcs. Mais, contre son attente, les députés de Venise seuls dirent que la république était prête à la guerre. L'envoyé de Florence refusa nettement d'entrer dans aucune négociation à cet égard. Les autres, tout en approuvant les plans du pape, répondirent qu'ils manquaient de pouvoirs pour prendre une décision ; seulement, sur la demande du pontife, ils promirent d'aller solliciter, près de leurs gouvernements respectifs, de plus amples instructions (2).
Malgré cette froideur de la part des puissances qui avaient le plus d'intérêt à la guerre, Pie II crut devoir se prononcer. Il réunit ses cardinaux en consistoire. Là, il résume devant eux l'histoire de son pontificat, en justifie les actes ; il montre que son regard n'a jamais abandonné la guerre sainte, même à travers les luttes qui y paraissaient contraires , que tout ce qu'il a fait n'était qu'une préparation à une grande expédition contre les Turcs. « Vous m'avez souvent excité, dit-il, à réaliser cette expédition, eh ! bien, si votre religion, votre foi, votre zèle étaient sincères, le moment est venu de le montrer avec éclat. Je vous donnerai l'exemple, vous
(1) Commentarii, libr. XII, p. 319 et seq.
(2) Commentarii, libr. XII, p. 333.
n'aurez qu'à me suivre. De même que Jésus-Christ, le modèle des pasteurs, a donné sa vie pour ses brebis, de môme je suis résolu à donner la mienne pour que le troupeau qui a été confié à mes soins ne soit pas désolé par les musulmans. Nous allons armer une flotte aussi puissante que le permettra l'état de l'Eglise, puis malgré notre vieillesse et nos infirmités, nous monterons sur cette flotte, et nous abandonnant au souffle des vents, nous irons en Grèce et jusqu'en Asie, s'il le faut. Ne demandez pas de quelle utilité sera la majesté du suprême sacerdoce sur les champs de bataille, et de quoi peut être capable le trésor épuisé de l'Eglise? Nous vous répondrons que, sans être déshonoré aux yeux du monde entier, nous ne pouvons diffère, plus longtemps la guerre sainle. En effet, que faire? Tous les moyens ont été essayés, sans résultat. Nous avons fait retentir nos exhortations, on n'y a répondu que par l'indifférence. Nous avons imposé des décimes, on en a appelé au concile général. Nous avons publié des indulgences, on s'est écrié que nous voulions extorquer de l'argent pour nous enrichir. Le crédit de la cour romaine est anéanti, le souverain sacerdoce livré au mépris. Un moyen extraordinaire est devenu nécessaire pour recouvrer la confiance. Ce moyen est de payer de notro personne. Eh! bien, nous ne dirons plus aux princes: allez : ils ne nous écoutent plus , nour leur dirons : suivez nous. Or, quand ils verront le pontife romain, le Père commun des fidèles, le vicaire de Jésus-Christ, un vieillard infirme et malade, partir pour la guerre, peutêtre auront-ils quelque pudeur de rester immobiles dans leurs foyers, peut-être saisiront-ils leurs armes pour
venger enfin les outrages de la religion opprimée. La carrière où nous nous engageons est périlleuse sans doute, nous ne nous le dissimulons point. Mais nous ne marcherons pas seul à l'ennemi ; nous aurons, pour nous seconder, la puissance maritime de Venise, les armements des autres États de l'Italie, le duc de Bourgogne et ses vaillants chevaliers. Pendant que les Hongrois et les Polonais attaqueront au nord, au midi la Grèce révoltée nous tendra la main. Albanais, Serbes, Epirotes, attendent, avec impatience, l'heure de lever le drapeau de l'indépendance. En Asie, le Kan de Caramanie, et tous les musulmans qui haïssent à bon droit la domination ottomane deviendront nos auxiliaires. »
Les larmes avaient plus d'une fois interrompu Pie II, les cardinaux n'avaient pu retenir les leurs. Un indicible élan d'enthousiasme accompagna ce discours. Le cardinal d'Estouteville, quoique d'un avis différent : « Saint- Père, dit-il, je ne sais plus que louer votre dessein et admirer votre courage, je vous suivrai partout où vous irez. » Le cardinal Carvajal, d'une voix entrecoupée par les sanglots : « 0 pontife, je vous avais cru jusque-là un homme, aujourd'hui vous êtes pour moi un ange; je serai à vos côtés sur mer, sur terre, et quand il me faudrait traverser les flammes. » A l'exception du cardinal d'Arras, créature de Louis XI, tous les autres exprimèrent de la même manière leur admiration et leur dévouement ; l'héroïsme du chef de l'Eglise les avait tous subjugués (1).
Les députés des Etals italiens ne tardèrent pas à re-
(!) Conimentarii, libr. XII, p. 338 et seq.
venir avec les instructions qu'ils étaient allés demander à leurs gouvernements. Ces instructions étaient généralement favorables. Le roi de Naples, le duc de Milan, Borsio de Modène, le marquis de Mantoue, Bologne, Lucques, Sienne, acceptaient le décret de Mantoue relatif aux décimes, et manifestaient le désir de concourir à la croisade (1). Fort de ces garanties, Pie II adressa à tous les chrétiens une solennelle exhortation à la guerre sainte. Après avoir d'abord dénoncé l'ambition démesurée de Mahomet, tracé un rapide et touchant tableau des conquêtes, des cruautés et des profanations de cet ennemi de Dieu ; puis déploré l'indifférence et la lenteur des princes et des peuples à venger tant d'outrages, et à éloigner un danger qui les menaçait tous, le pape déclarait son dessein de marcher lui-même à la croisade, d'exposer la tête du Père commun des fidèles aux hasards de la guerre. Son intention n'était pas sans doute de tirer le glaive et de combattre, disait-il, mais de soutenir les combattants de sa présence et de ses bénédictions. Placé sur une éminence ou bien sur la poupe d'un navire, il se proposait d'élever les mains, comme Moïse, vers celui qui donne la victoire, et il espérait que le Seigneur ne dédaignerait pas l'offrande d'un cœur contrit et humilié. « Nous paraîtrons au milieu de vous, ajoutait-il, avec les vénérables cardinaux de la sainte Eglise romaine, entouré d'évêques et de prêtres, avec l'étendard de la croix déployé, l'eucharislie sacrée et les reliques des saints. Jésus-Christ sera avec nous et nous avec lui. Y a-t-il un chrétien si dur qu'il soit qui se re-
(1) Id., libr. XII, p. 342.
fuse à suivre Jésus-Christ et son vicaire ? Quand le chef de l'Eglise, quand les cardinaux, quand des prêtres marcheront au combat, soldats, barons, comtes, marquis, ducs, roisel empereurs, pourrez- vous rester dans Tinaclion? » Venaient ensuite la nomenclature des forces chrétiennes, et la réfutation des vaines excusos que chacun pourrait alléguer pour se dispenser de prendre part à la guerre. Enfin, le pape indiquait, pour époque à l'expédition, le mois de juin de Tannée 1464, pour rendez-vous, la ville d'Ancône, et pour récompense, la rémission des péchés (1).
Cette exhortation fut lue dans toutes les églises du monde chrétien. Jamais l'éloquence de Pie II n'avait été plus pathétique, plus entraînante. L'effet en fut extraordinaire. L'imprévu, la soudaineté do la résolution émut tous les cœurs, et du nord au midi, les chrétiens s'ébranlèrent pour seconder le chef de l'Eglise. Du moment où il eut publié sa bulle, Pie II ne connut plus le repos. Se considérant, à juste titre, comme l'âme et la tête de l'entreprise, il ne se fia plus qu'à lui-même du soin de l'organiser. Quoique accablé d'infirmités, son activité s'étendait à tout. Par son entremise, un traité d'alliance fut conclu entre les Vénitiens et le duc de Bourgogne, d'une part, les Vénitiens et le roi de Hongrie, de l'autre (2). Pendant qu'il s'efforçait d'émouvoir la Castille et le Portugal (3), il excitait, en Albanie, l'ardeur guerrière de Scanderbeg qui répondait, aux paroles du
(4) Epist. ÎJ4 dans le recueil de Zarothus.
(2) Commentarii, libr. XII, p. 344.
(3) Epist. 47 et 48 du recueil de Zarothus.
Saint-Père, par une déclaration de guerre aux Turcs (1). Il fallait un chef à l'expédition. Longtemps il avait espéré que le duc de Bourgogne accepterait ce titre, mais Philippe-Le-Bon ayant décliné ce dangereux honneur, le pape prie alors le duc de Milan de s'en charger. Il emploie, pour l'y déterminer, tout ce que la raison, l'amour de la gloire, l'autorité peuvent avoir d'influence. Tantôt il s'adresse à sa renommée militaire ; tantôt à cet orgueil, si naturel dans un guerrier, de commander une grande armée ; tantôt à ce sentiment intime et fier de sa valeur personnelle que n'oublient jamais les hommes qui ont parcouru une carrière éclatante. Il va jusqu'à lui faire un mérite de cette fatalité heureuse qui s'attache à certaines destinées, et qui n'avait cessé de favoriser les entreprises de Sforza. Il ne lui laisse pas ignorer que sa longue expérience des batailles et le souvenir de ses victoires inspirent à tous et au duc de Bourgogne en particulier une confiance sans bornes. Comme le guerrier objectait ses soixante ans, le pontife lui fait observer qu'il n'est pas plus avancé en âge que leduc Philippe, son compagnon d'armes et le vicaire de Jésus-Christ. « Eh ! bien, dit-il, les vieillards suivront les vieillards; cette guerre s'appellera la guerre des vieillards (2). » La tendresse de la duchesse de Milan pour son époux pouvait devenir un obstacle à ce que Sforza se rendit à l'armée. Dans cette crainte, Pie II écrit à cette princesse et la sup-
(1) Marin. Barlet., de vita et gestis Scandcrbegi, libr. XI, p. 20i.
(2) Scnes sequemur senes. Belluni hoc senum nppellabitur. (Epist. 49, recueil de Za rot h us).
plie de ne pas entraver l'œuvre de Dieu par une aveugle affection (1). La nouvelle d'un échec essuyé par les Vénitiens dans le Péloponèse a produit, sur l'esprit du duc Philippe, une fâcheuse impression, Pie II l'apprend et se hâte de rassurer le prince, en l'informant que l'envoi d'un renfort et un succès ont déjà réparé ce malheur (2). Puis, il lui fait observer combien l'abandon de ses promesses compromettrait la cause des chrétiens.
Pie II n'interrompt sa correspondance avec le duc de Bourgogne que pour écrire à la république de Gènes qui avait déjà décrété l'armement de dix galères, afin de la rassurer, à son tour, et l'exhorter à la constance (3). Les moindres détails préoccupent son zèle. On lui écrit qu'une foule de croisés a déjà abordé à Pise, il répond à son légat, qu'il faut en faire un choix, les encourager, leur fournir des aliments. Puis il envoie sur les lieux le cardinal de Saint-Ange, afin de procurer à ces pèlerins le moyen d'arriver au terme de leur voyage (4). Il veut que partout où les soldats de la Croix se montrent, ils soient bien accueillis, et dans l'appréhension que l'on ne manque quelque part à ce devoir, il écrit au duc de Milan de faire veiller à ce que les croisés qui traversent ses Etats, trouvent partout bienveillance et faveur; que leur passage ne devienne pas le sujet d'indignes spéculations, et de menacer des plus sévères châtiments quiconque serait assez osé pour les molester ou leur nuire (5).
(1) Epist. 50, ibidem.
(2) Epist. 53, ibidem.
(3) Raynald., anno 1464, nu* 40.
(4) Epist. XXXIV, Jacob, card. Papiensis.
(5) Epist. Pii ad Sfortiam ap. Bzovium anno 1464, n" 5.
Enfin, grâce à son héroïque dévouement et à sa persévérante activité, Pie II allait voir se réaliser ce qui avait été le rêve de toute sa vie. Une expédition, comparable aux anciens armements de l'Europe, allait partir au printemps de Tannée 1464 pour l'Orient. Attaqué à la fois en Asie, par la Perse et la ligue musulmane, en Europe, par la Hongrie et la grande armée commandée par Sforza, enfin dans l'Archipel, par les escadres réunies de Venise et de Gènes, Mahomet ne pouvait manquer de succomber. C'était l'espérance des chréliens, et le sultan, à la vue de ces immenses préparatifs qui se faisaient aulour de lui, n'était pas sans inquiétudes.
Si puissamment remuée par Pie II, l'Europe chrétienne semblait avoir retrouvé son antique enthousiasme. De toutes parts des pèlerins accouraient pour se ranger sous l'étendard de la croix. En France, on les rencontrait sur les routes, voyageant par bandes de dix, de vingt, quelquefois de quarante. Le duché de Bourgogne seul en fournit jusqu'à vingt mille. Il en venait de tous les pays, et un témoin oculaire assure que si tous ceux qui se dirigeaient vers Ancône eussent pu arriver au terme, ils auraient formé une armée de 300,000 hommes. Mais aucun seigneur ne marchait avec eux. Ils étaient sans chefs, sans armes, sans argent, et ressemblaient plutôt à des mendiants qu'à des soldats (1). La voix du Père commun des fidèles n'avait atteint que les classes inférieures, les grands, les nobles étaient restés immobiles et voyaient, du haut des murailles de leurs châteaux, passer ce mouvement extraordinaire sans s'y
(4) Mémoires de J. Du Clerq, livre V, c. x.
laisser entraîner et sans presque le comprendre. Pour l'Italie qu'ils allaient littéralement inonder, cette misère des soldats de la croix pouvait devenir une calamité publique ; elle commença par être un embarras sérieux et une sollicitude de plus pour Pie II qui n'en avait déjà que trop.
Fidèle à sa promesse, ce pontife, après avoir imploré la protection divine dans l'église des saints Apôtres, quitta le palais du Vatican, le 18 juin 1464. Une fièvre lente, fruit de l'inquiétude et des veilles, tout en respectant l'énergie morale de l'homme, consumait le peu de force physique qui lui restait encore. Mais, pour que lo mal ne devint pas un obstacle au départ, il enjoignit à ses médecins d'en garder le secret (1), et fut obéi. Les plus sombres pressentiments agitaient son âme, et en quittant la ville sainte, il se retourna vers ses murailles et leur adressa un éternel adieu (2). On voyagea d'abord par eau, en remontant le Tibre; puis le Saint- Père monta en litière, mode de transport qu'il préférait à tout autre, à cause de ses infirmités. Partout, sur son passage, les populations accourues faisaient entendre des acclamations et des prières. Mais chaque jour aussi, on rencontrait des troupes de ces pèlerins qui avaient quitté leur patrie, sans en rien emporter, dans l'espérance que le chef de l'Eglise pourvoirait à leurs besoins. Leur aspect était celui du plus hideux denûmenl, et en regagnant leur foyer, ils semblaient accuser le souverain
(1) Campanus in vita Pii II, Murât., t. III, part. II, p. 989.
(2) Convcrsus ad mœnia : Valc, inquit, Rom a, nunquam amplius vivura me visura. (Campanus, p. 988).
pontife de les avoir trompés. La physionomie du pape changeait à leur vue, et son cœur se brisait de douleur, car il était impuissant à les secourir. Pour lui éviter les pénibles impressions occasionnées par ce triste spectacle, on baissait les rideaux de la litière chaque fois qu'une de ces bandes passait (1).
Bientôt d'autres sujets de tristesse vinrent s'ajouter à ceux-ci. Ni Sforza, ni aucun prince ne l'attendait au lieu du rendez-vous. Il fallut aussi renoncer à y voir le duc de Bourgogne. De plus, les galères et les vaisseaux de transport promis par Gênes n'étaient pas prêts (2). Arrivé à Ancône, Pie II n'y rencontra pas même la flotte vénitienne qui aurait dû , selon les conventions , l'y précéder. Mais en revanche, il y trouva une multitude confuse de croisés de toutes les nations. Le plus grand nombre appartenait à cette classe de téméraires pèlerins qui, s'imaginant faire la guerre, à la solde de l'Eglise, ne s'étaient munis d'aucune ressource. Pie II se vit obligé de les laisser partir, après leur avoir préalablement accordé les indulgences de la croisade. Il aurait encore été possible de composer une armée redoutable de ceux qui étaient en état de servir pendant six mois sous les drapeaux de la croix à leurs frais , mais ces soldats ne rencontrant ni général pour les commaudor, ni vaisseaux pour les transporter, s'impatientaient d'attendre et désertaient chaque jour Ancône pour retourner dans leur pays. Compliquée par le chagrin que lui causaient ces cruelles déceptions, la ma-
(1) Commentarii Jncob. card. Papiens., libr. 1, p. 361.
(2) Campanus, p. 989.
ladie du pape faisait de si rapides progrès que les médecins déclarèrent qu'il n'avait plus que peu de jours à vivre. Les voiles vénitiennes, si vivement attendues, parurent enfin à l'horizon. Malgré sa faiblesse, Pie II voulut les contempler. On le conduisit avec beaucoup de peine à la fenêtre de son appartement qui regardait la mer. Cette vue sembla un instant ranimer le vieillard, mais se repliant aussitôt sur lui-même : « Hélas , s'écria-t-il , hier c'était l'occasion qui me manquait pour m' embarquer , aujourd'hui , c'est moi qui vais manquer à l'occasion (I) ! » On le rapporta presque mourant dans son lit. La nuit suivante fut •nauvaise. Les forces abandonnaient visiblement le maade. Il manda les cardinaux, et ramassant toute son énergie, leur annonça sa fin prochaine , prolesta devant eux, qu'il mourait dans la foi catholique, recommanda à leur zèle la défense de la cause chrétienne, les rappela aux devoirs de leur ministère, à l'honneur de leur dignité, les pria de lui pardonner ses torts à leur égard, leur donna sa paix et leur dit adieu. Les sanglots éclatèrent de toutes parts. Bessarion essaya de répondre au nom de tous, et ne fit qu'augmenter la douleur commune. Tous, à genoux près du lit, ces princes de l'Elise baisaient les mains du moribond, lui demandant pardon à leur tour. Il reçut alors les sacrements de l'Église et expira la veille de l'Assomption 1464. Il n'avait que
(I) Ea inspecta subgemuit, una édita voce, nupcr sibi navigandi occasionein defuisse, nunc occasion! *e defuturum. (Campanus, p. 990).
cinquante-neuf ans, et la sixième année de son pontificat n'était point encore achevée (i).
Pie II était digne de la place éminente qu'il a occupée. Jeune, il avait cédé aux orages des passions, c'est par l'aveu ingénu qu'il en a fait que nous l'apprenons (2). Mais les chutes qui dépravent les autres n'avaient servi qu'à lui donner l'expérience de la vie, et à le prémunir contre les pièges que le monde tend à la faible humanité. Sur le trône, il porta les vertus qui font les saints et les qualités qui distinguent les grands pontifes. Il était grave dans ses manières, simple dans ses mœurs, zélé pour la discipline, ne connaissant d'autre règle de ses actions que le devoir, dévoué à l'Eglise, comme un fils à sa mère, désintéressé et trop désintéressé peut-être pour un prince (3), fidèle à l'amitié jusqu'aux sacrifices les plus extrêmes. Comme toutes les natures douées d'une grande sensibilité, Pie II était prompt à s'émouvoir ; alors son regard, ordinairement d'une suave placidité , prenait une expression toute particulière de menace (4). Mais l'émotion chez lui ne faisait que passer, tant il avait l'habitude de se commander (5). Il haïssait mortellement les fourbes et les délateurs, et avait l'àme assez élevée pour ne point s'offenser du mal qu'on se permettait de dire de sa personne. Quelqu'un se plaignant un jour en sa présence
(1) Commentarii Jacob, card. Papiens., libr. 1, p. 368 et scq. et epist. XLI. — Campanus, p. 990.
(2) Epist. XV.
(3) Campanus, p. 980 et 981.
(4) Id. p. 987.
p>) Irnm facile collegit, collectant facillime repressit. (Platina).
d'avoir été atteint dans sa réputation : « Allez , dit-il , au Champ de Flore, vous en rencontrerez plus d1un qui m'attaque moi. » Sa conversation était brève et sententieuse. On a conservé de lui un certain nombre de mots remarquables. En général, ils ont le cachet de la profondeur et de la finesse diplomatiques.
Malgré les agitations de son pontificat, sa munificence s'est signalée par plusieurs importantes constructions. Il fit refaire les chapelles de l'église du Vatican , dans un ordre plus régulier , ainsi que l'escalier de Téglise et du palais, et rebâtit la forteresse de Tivoli. A Corsiniano, sa pairie, dont il changea le nom en celui de Pienza, il éleva une cathédrale et un palais. Son dessein était d'exécuter des travaux sur le modèle de ceux des anciens empereurs. Par exemple , il voulait rendre PAnio navigable jusqu'à Tivoli , déblayer le port de Trajan, former , à Pienlino , un lac avec les eaux de l'Orcia. Quelle pouvait-être l'utilité de la réalisation de ces idées dignes d'un édile? Le pontife le savait sans doute. Mais le temps lui manqua même pour y donner une attention sérieuse. Il lui manqua également pour continuer l'œuvre de Nicolas V, à l'égard des lettres. Tous les humanistes, en le voyant monter les degrés du trône pontifical, s'étaient attendus à une protection éclatante (1). Lui-même l'avait annoncé. Ses embarras politiques et ses projets de croisade absorbèrent ses pensées et ses moyens. Tout ce qu'il put faire
(\) Francesco Filelfo epist., libr. XIV, epist. PioII : Illuxisti tu profecto bonis atque doctis omnibus quasi sol oricns. .
fut de distribuer quelques encouragements partiels
isolés (1).
Si Ton regarde Pie II comme lettré on est étonné de la variété et de la plénitude de ses facultés. C'est le premier homme, sans contredit de son époque. En tant qu'humaniste , il l'emporte , sur ses contemporains, môme les plus illustres, par l'étendue de ses connaissances , l'emploi de l'érudition, le goût, l'élégance du style. S'il se mêle de poésie, il rencontre l'harmonie et la grâce, et on lui décerne la couronne de Pétrarque (2). S'il louche à l'histoire, il la revêt de formes
(4) Platina in Pium. — Campanus, p. 980, 984-986. — Jacobi card. Papiens., epist. XLVII et XL1X.
(2) Il s'était exerce dans le genre épigraramatique, et Platina, juge compétent en cette matière, affirme que les épigramines d\£ncas Sylvius étaient pleines d'esprit : Exlanl ejiis epigrammata referla salibus. Du reste, Pic II n'aimait pas la médiocrité dans ce genre : Invertens nonnunquam aliorum cpiyrammata, visusque contemsissc mviUocrilalem *. Campano cite un poème intitulé JS'eraphilcnlkum, d'une versification plus facile que correcte *\ Platina affirme encore que Pie II était l'auteur de 3,000 vers sur toutes sortes de sujets ; mais il ajoute que la plus grande partie de ces compositions avaient déjà péri de son temps *¥* ; soit que la légèreté de quelques-unes de ces pièces aient été pour l'auteur un motif de les détruire, soit que ceux qui avaient été rendus dépositaires des autres les aient plus tard négligées. L'on doit rapporter à ses poésies l'opuscule
* Caropanus, p. 986.
** Neraphilcnticum scripsit versu inagis facili et expedito quam accurato (p. 986).
*** Ad tria millia variorum vcrsuum scripàissc dicitur, quorum pars magna periit.
nouvelles, lui rend sa dignité" par la critique, et porte dans ce tableau mouvant de la scène du monde , tout à la fois et cette philoSôphie qui lie les effets aux causes, et cet art dramatique qui fait paraître chaque acteur avec son caractère et ses allures propres (1). Il lui
connu sous le titre d'histoire des amours de Lucrèce et (TEuryale, Historia de Eurialo et Lucrecia se amantibus, espèce de roman qui repose sur un fait véritable arrive à Sienne, lors du passage de l'empereur Sigismond, en 1432 *. Ce récit, qui n'a d'ailleurs rien que de décent, se trouve dans le recueil des lettres de Pie H, n° 114, et a été imprimé plusieurs fois séparément. Apostolo Zeno cite, comme étant la plus célèbre, l'édition de Venise, in-8,1526. Les amateurs recherchent également celle de Lyon. Pic 11 déplore amèrement, dans une de ses lettres **, cette œuvre d'iEncas Sylvius : T ractatum de amore olim sensu pariterque a-tate jttvenis vum nos scripsisse recolimus prpnilenlia immodica pudorque ac mœror animum nostrum vehementer excrueiant.
(1) Pie II a laissé plusieurs œuvres historiques qui ont été livrées à l'impression. La plus considérable est celle qui a pour titre Commentarii PU II. Il est indubitable aujourd'hui que le pape est le véritable auteur de ce livre si intéressant, si précieux et si bien écrit. Le témoignage de Platina à cet égard est exprès : De rébus a se yestis tibros duodecim scripsit, tertium decimum inehoavit. Celui de Campano ne l'est pas moins : liernm s ni temporis in ItaUa gestarum libros duodecim quod opus nondum absoltttum eum vita finivil, vt tuitque publicari nisi emendaretur. Ces paroles du biographe de Pie 11, en même temps qu'elles établissent la réalité de l'autobiographie, nous expliquent pourquoi cette œuvre n'a vu le jour que 120 ans après la mort de Pic II. Si ce livre porte en tête le pseudonyme de Gobelin, vicaire de Rome et seerc-
* Epist. CXHI Mariano Sozio Epist. CCCXCV,
iOS HISTOIRE DE LA P4PAUTÉ, LIV. X.
vient en idée de rédiger les observations qu'il a faites dans ses voyages, les renseignements qu'il a recueillis, et Ton dirait qu'il a écrit sous la dictée de Strabon. Mais l'éloquence est par-dessus tout le domaine de Pie II ; c'est là qu'il règne sans partage, bien que le
taire de Pie II, c'est, comme le remarque judicieusement Tiraboschi *, que le pape plaça lui-même ce nom sur le frontispice, pour éviter l'inconvénient d'avoir narre sa propre vie. Le style de ce livre est, du reste, partout celui de Pic II à ne pouvoir s'y méprendre. Pour de plus amples détails, sur ce sujet, voiries réflexions du savant Apostolo Zeno, Dissertazioni vossiane, t. I, p. 321 et scq.
Pie II avait commencé une histoire universelle des faits arrivés de son temps ; mais il renonça à y donner suite, faute de renseignements sûrs**. Platina assigne un autre motif, à l'abandon de cette œuvre , celui de la masse d'affaires dont ce pape était accablé. Il est permis de croire que les ébauches de ce grand travail ont été fondues dans la partie lus-
torique de la Cosmographie. Quoiqu'on ait eu la prétention d'imprimer à Bàlc les œuvres complètes de Pic II , une grande partie de ses lettres et de ses autres productions est encore en manuscrit, à Milan, à Florence et surtout au Vatican. Quelques-unes ont paru à part, comme l'histoire de Frédéric III, celle des Goths , ainsi que les deux commentaires sur les faits accomplis au concile de Bàlc.
Nous ne savons pourquoi Hallam, dans sa savante Histoire de la littérature de VEurope au moyen àye, ne dit pas un mot de Pic II. Ginguené *** a lait plus de cas de notre pontife, sans lui rendre toutefois pleinement justice, puisqu'il le regarde comme un ambitieux habile qui a su à propos changer de caractère et d'opinion pour aller à la fortune.
* T. IV, libr. II, p. 668.
** Campanu.s, p. 986.
*** Histoire de la littérature italienne, t. III, p. 421.
quinzième siècle ait eu plusieurs grands orateurs. Dans les diètes, dans les consistoires, il éclaire sur le champ une discussion par la netteté soudaine de ses idées et sa facilité à les exprimer d'une manière saisissante. Il improvise pendant des heures entières , avec un mouvement, une chaleur, une passion, une magnificence de langage dont on ne connaissait pas encore d'exemple. Son auditoire est suspendu à ses lèvres; il lui arrache, tantôt des larmes, tantôt des cris d'admiration, et l'entraîne après lui sans qu'il puisse se défendre.
Comme souverain, Pie II domine tout ce qui l'environne par l'autorité de son caractère. Son action se fait sentir partout avec une irrésistible supériorité. Sa volonté n'hésite jamais, parce qu'elle est toujours l'expression d'une détermination éclairée. Immuable, il ne compose point avec les ennemis de l'Eglise, sa fermeté les combat à outrance et sa clémence n'accepte que leur soumission. Aucune menace ne l'effraye, aucune promesse ne le séduit, aucun obstacle ne le déconcerte, parce qu'il a une longue expérience des choses humaines. Il ne fait aucun cas des protections les plus hautes, pour peu qu'elles contrarient les devoirs ou les intérêts de la Papauté, et se permet de donner aux princes, quelle que soit leur puissance, de sévères leçons. La crainte de son nom suffit pour tenir en respect les seigneurs remuants, et sous son règne l'autorité de la tiare recouvre quelque chose de son antique influence.
Il y a, dans la physionomie historique de Pie II, quelque chose d'exceptionnel qui en fait un personnage à part, au milieu des hommes illustres du XVe siècle. D'abord, nous le voyons agité par ces vagues aspira-
tions, si naturelles aux âmes qui ont la conscience de leur valeur, se tourner du côté d'une brillante renommée littéraire. Puis déviant tout à coup, par l'effet des circonstances, de cette carrière commencée, il nous apparaît au milieu des orageuses discussions du concile de Bàle, prêtant, à l'opposition de celte assemblée contre son chef l'appui d'un incontestable talent oratoire. Alors commence pour lui une série non interrompue de voyages, provoqués par mille causes diverses et qui lui permettent de sillonner l'Europe dans tous les sens. Il passe et repasse les Alpes ; il n'y a aucune province chrétienne qu'il ne visite, aucune mer connue dont il ne fende les flots, aucun fleuve qu'il ne traverse ou dont il ne suive le cours, aucune montagne dont il ne franchisse le sommet, aucune cité qu'il n'explore (1). Appelé à la cour impériale, les vastes champs de la politiquo s'ouvrent devant lui, il n'y rencontre point de rival, et devient bientôt nécessaire au faiblo monarque, dont il soutient seul, par son génie, le trône chancelant. Attacher son nom à la réputation de grand ministre semblait devoir être le terme de sa destinée, quand la Providence, le ramenant en Italie, pose sur son front la triple couronne. Du haut de ce faîte des grandeurs humaines, il ne paraît régner que pour imprimer au inonde un dernier grand élan vers les guerres saintes. Puis, après tant de phases diverses, il vient s'éteindre au milieu du mouvement qu'il avait provoqué. Digne tombeau d'une existence si agitée, si active et si glorieuse !
(1) Tiraboschi, libr. VI, p. 667.