LIVRE ONZIÈME
SOMMAIRE
Election de Paul H. — Notice sur le nouveau pape. — 11 donne son attention à la guerre contre les Turcs. — Mahomet II cherche à lier des rapports avec Ferdinand, roi de Naples. — Paul II réclame auprès de ce prince les arrérages du cens. — Ambassade de Ferdinand à Rome. — Congres des principaux Etats de l'Italie au sujcl de la guerre contre les Turcs. — Résultats insignifiants de ce congres. — Mort de Sforza. — Héroïsme de Scanderbeg. — Ce prince vient à Rome. — Ses derniers combats contre Mahomet II. — Sa mort. — Paul II vient à bout d'auéantir la puissance des comtes d'Anguillara. — Intervention de Ferdinand dans cette affaire en faveur du pape. — Cosimo Médicis. — Politique, grandeur, richesses et magnificence de ce seigneur. — Troubles à sa mort.
— Pictro Médicis. — Conjuration contre le successeur de Cosimo. — Pietro triomphe de ses ennemis. — Rivalité de Venise et de Florence. — Le condottiere Bartolomeo Colconc passe à la solde des exilés florentins et fait la guerre à Florence. — Neutralité intéressée de Paul II. — Il finit par s'interposer pour ramener la concorde. — Pacification de l'Italie.
— Second voyage de l'empereur Frédéric III à Rome. — Paul II s'allie k la république de Venise. — Mort de Gismondo Malatcsta, seigneur de Ri mini. — Robert, fils naturel de Gismondo, s'offre au pape pour ramener Rimini à l'Eglise. — Robert trahit le pape et s'allie avec Ferdinand de Naples. — Succès de Robert. — Querelle de Paul II avec Ferdinand. —
Ce monarque menace Rome. — Le pape appelle Jean d'Anjou pour en faire un concurrent à Ferdinand. — Mort de Jean d'Anjou. — Desastre de Nègrcpont. — Paul II renonce à tous ses projets de juste vengeance et réussit à former une ligue des puissances italiennes pour faire la guerre aux Turcs. — Les discordes qui divisaient l'Allemagne, la Bohême et la Hongrie empêchent l'effet de cette ligue. — Insuffisance des cornpactata pour maintenir la paix en Bohême. — Rockyzanc, archevêque de Prague. — Podibraski, ami de Rockyzanc, devenu roi de Bohême, défend les compactata contre les cfforls du Saint-Siège pour les abroger. — Querelle entre plusieurs pape« et Podibraski à ce sujet. — Excommunication de ce prince. — Matthias Corvin, roi de Hongrie, est excité à faire la guerre à Podibraski. — ^Réflexion sur cette lutte.
Pie II mort, les cardinaux cessèrent de s'occuper d'une expédition que tout rendait impossible. Ils remirent au doge de Venise 40,000 ducats destinés à la croisade (1), et ne songèrent plus qu'à donner un successeur au grand homme que le monde venait de perdre. La gravité des circonstances, le besoin de rassurer l'Europe, la sécurité des domaines pontificaux que des mouvements de révolte commençaient déjà à troubler, tout leur faisait un devoir de se hâter. Ils eurent, un instant, la pensée d'accomplir l'élection à Àncône même, mais des considérations, à la fois religieuses et politiques, les rappelèrent à Rome, où ils ramenèrent avec * eux les restes mortels de Pie II, pour leur donner la sépulture dans l'église de Saint-André-della-Valle, que ce pontife avait richement décorée.
Mais là, une vive inquiétude s*empara du sénat apostolique. Le Chàteau-Saint-Ange était entre les mains du
(1) Marino Sanuto, Vilœ dei duchi diVenezia, Murât., t. XXII, p. 4481.
duc d'Amalfi, neveu de Pie II. L'influence des Orsini, à laquelle ce prince obéissait, inspirait de fâcheux soupçons, et Ton craignait surtout celle de Ferdinand, dans le cas où la future élection déplairait au roi. On avait même des appréhensions pour la liberté du conclave, et dans un conseil, tenu chez le cardinal Scarampo, il fut sérieusement question défaire l'élection non au Vatican, mais à la Minerve, où Ton serait plus à portée d'être secouru par le peuple romain, dans le cas d'un attenlat à l'indépendance des électeurs. La loyauté connue et les serments répétés d'Antonio Piccolomini finirent par imposer silence à ces perplexités. Le Sacré Collège avait d'ailleurs en ôtage deux neveux du feu pape. On conclut donc à ne point déroger à l'antique usage, et le 27 août, vingt cardinaux entrèrent au conclave dans le palais du Vatican (1).
Le premier jour fut consacré, selon une coutume déjà ancienne, à dresser un compromis par lequel chaque membre du conclave, dans l'éventualité de son élection,
s'engageait : I1 à continuer l'expédition contre les Turcs et à y consacrer le produit d'une carrière d'alun, récemment découverte à Tolfa; 2° à réformer le Sacré Collège; 3° à ne point faire voyager la cour romaine sans le consentement des cardinaux ; 4° à convoquer un concile général, dans l'espace de trois ans, soit pour extirper les abus, soit pour exciter les princes à défendre la religion ; o°à ne point dépasser le nombre de vingtquatre cardinaux, à n'élever à la dignité éminente de prince de l'Eglise que des sujets âgés au moins de trente
(1; Comiuentarii Jacobi card. Papicus., lihr. I, p. 307. T. il. 8
ans, el qui eussent étudié le droit ou les lettres sacrées, de n'en décorer qu'un seul de ses parents, enfin de ne se permettre aucune promotion qui n'aurait pas été préalablement consentie par le Sacré Collège ; 6° à ne conférer les évéchés qu'en consistoire ; 7° à ne déposer aucun évèque ou abbé, sur la demande des princes, sans avoir suivi les formes juridiques; 8° à ne rien aliéner du patrimoine de Saint-Pierre, à ne point diminuer le cens, à ne déclarer la guerre, ni conclure de traité d'alliance, sans l'aveu des cardinaux, à ne confier les milices du Saint- Siège à aucun chef pris parmi les parents du pape, enfin, à se faire relire chaque mois, en consistoire, le texte de ce compromis afin do no pas l'oublier, et à souffrir que, deux fois Tan, les cardinaux examinassent, hors de la présence du chef de l'Eglise, s'il y avait été fidèle (1).
Ces préliminaires accomplis, on procéda à l'élection. Au premier tour de scrutin, le cardinal de Saint-Marc, Pierre Barbo, vénitien, eut douze suffrages. Il en fallait quatorze pour le faire pape, on alla à Vaccesso. Aussitôt quatre cardinaux donnèrent leurs voix avec une telle simultanéité qu'on ne put distinguer celui des quatre qui avait parlé le premier (2). Bessarion qui occupait le premier rang, comme doyen, demanda alors à chaque membre du conclave, si cette élection lui plaisait, et après avoir entendu distinctement leur réponse, se tournant du
{i) Ibidem, p. 371.
(2) Franccsco Filclfo, epist., libr. XX1I1, epist. Guillelmo, card. Rothom., dit que le cardinal d'Estouteville influa puissamment sur l'élection de Pierre Barbo.
côté de Barbo : « Ceux-ci, dit-il, vous ont élu souverain pontife, eh ! bien, moi, à mon tour, je vous élis au nom de tous. » A ces mots, tous les cardinaux se prosternèrent aux pieds de l'élu et l'adorèrent. Barbo apposa ensuite une seconde fois sa signature au bas du compromis. Il voulait prendre le nom de Formose, mais on lui fit observer que cette dénomination avait trop de rapport avec la beauté extérieure de sa personne, il choisit alors le nom de Marc. On fit encore observer que Saint-Marc étant le cri de guerre de Venise, on pourrai! soupçonner en lui une trop vive affection pour sa patrie, et il s'arrêta au nom de Paul (1). Il devait être le second de ce nom (2).
Le nouveau pape avait vu le jour à Venise. Sa famille comptait au nombre des familles sénatoriales. Un biographe (3) essaie de rattacher l'origine de cette fa-
(1) Commentant Jac. card. Pap., p. 3(>8.
(2) L'histoire des conclaves dit : 1° que le Château-Saint-Ange était occupe par un gouverneur de la main du cardinal d'Àncônc: 2° que le conclave se tint à la Minerve ; 3° qu'il commença le 28 août j 4° qu'il y avait 21 cardinaux ; b'° que Pierre Barbo était fort avancé en âge, approchant de 84 ans. Ce sont-là tout autant d'erreurs. \° Il n'y avait point de cardinal d'Ancônc dans le Sacré Collège j le gouverneur du Château-Saint-Ange était de la main de Pic II ; 2° le conclave se tint au Vatican et non à la Minerve, bien qu'il eût été question de ce lieu dans le conseil des cardinaux ; 3° il commença le 27 et non le 28 ; 4° il y avait 20 cardinaux, au lieu de 21 ; 5° Pierre Barbo, né le 22 février 4417, avait à peine 48 ans. 11 n'est pas possible de faire plus de fautes en aussi peu de mots.
(3) Michael Cancnsius de Viterbio in vita Pauli II, ap. card. Quirini Vindicias, in-4, p. 4.
mille à l'antique maison de Domitius Enobarbus, dont le nom de Barbo, selon lui, serait une corruption. Mais si l'auteur de cette singulière généalogie a prétendu honorer Pierre Barbo, il a complètement manqué son but, car c'est la famille JEnobarbus qui a fourni au monde le cruel Néron. Une illustration plus réelle et plus glorieuse, pour Paul II, était d'appartenir à une maison qui avait déjà donné deux souverains pontifes à l'Eglise, Eugène IV et Grégoire XII. Un pronostic, qui lui aurait annoncé, dit-on, sa grandeur future, ne nous semble pas plus digne de considération que sa généalogie. Nous ne savons pourquoi les chroniqueurs de ce siècle veulent que des visions ou des oracles aient prédit la tiare à tous les pontifes qui l'ont portée de leur temps (i).
Si l'on en excepte une précoce gravité dans les mœurs, un amour et un respect particulier pour les auteurs de ses jours, l'enfance de Pierre Barbo n'eut rien do remarquable. Il suivit le cours d'études qu'exigeait sa condi tion et paraissait devoir être destiné au négoce (2). L'élévation d'Eugène IV, son oncle, changea sa vocation. Ce pontife l'appela auprès de lui, à l'époque du concile de Ferrare. Quelque temps après, il le fit protonotaire apostolique et archidiacre de Bologne ; puis enfin cardinal de Saint-Mare, dans sa promotion du 22 juin 1 410 (3). Ce qui dénote à la fois un rare mérite, une
(1) Micbacl Canensius, p. 10, mais surtout Gaspard de Vérone: De gestis Pauli II, libr. I, ap. Abate Murini, deiçli arcliiatri pontef. in appendice, p. 180. On rapporte de pareilles propbétics à l'égard de Nicolas V et de Pie II.
(2) Platitia, in Paulum II.
(3) Michael Canensius, p. Il et 12. — Platina, in Paulum.
LUTTE CONTRE LES TURCS. Ml
grande habileté et beaucoup de souplesse dans le caractère, c'est que Pierre Barbo jouit d'une égale faveur sous les quatre pontificats qui précédèrent le sien. Eugène IV, qui l'aimait comme un fils, ne savait rien lui refuser. Nicolas V l'honora d'une affection toute spéciale. L'on remarquait que les yeux de ce pape ne rencontraient jamais ceux de Pierre Barbo, sans qu'un sourire de bienveillance ne se peignît aussitôt sur ses lèvres. Calixte III l'admit fort avant dans l'intimité de ses confidences , et se rendait volontiers à ses conseils. Enfin, Pie II, qui mettait son estime au plus haut prix, faisait le plus grand cas du cardinal de Saint-Marc (1).
Un crédit si persévérant fixait l'attention des membres inférieurs de la cour romaine, si soigneux d'observer ce qui se passe dans la haute région du pouvoir, et l'opinion commune était que, si l'on voulait conduire à bien une affaire, il fallait s'adresser au cardinal de Saint-Marc (21. Aussi Pierre Barbo était-il devenu le refuge de tous ceux qui avaient quelques grâces à demander. Il semblait avoir accepté, comme une mission, ce rôle d'intercesseur, en faveur de ses nombreux amis et de leurs protégés, et il s'en acquittait avec tant d'habileté, de zèle, et une telle puissance de persuasion, qu'il manquait rarement son but (3), et que Pie II l'appelait,
(1) Cancnsius, p. 13 et 14. — Platina, in Paul u m.
(2V Opinio usquc adco apud pontificios curialcs invaluit oporterc dcferri ad Petrum card. Venctum, si quid quispiam optasset illico, ac rcctc curatuin obtincre. (Canensius, p. 14).
(3) Nulla fuit unquani Uni ardua Unique diffieilis res, quam cum opcram diligcntcr navarc volcbat, plane non sil assecutus. (Id. loc. cit.)
en plaisantant : La pieuse Marie (1). Les contemporains, qui ont cru devoir blâmer les actes de Paul II, louent, sans aucune réserve, la conduite de Pierre Barbo. La modestie, la douceur, la libéralité, la charité envers les pauvres, l'amour de la paix, l'esprit de conciliation du cardinal de Venise, étaient proverbiaux dans la cour romaine. Gracieux et affable envers tout le monde, on ne pouvait dire de lui qu'il eût jamais fait la moindre peine à personne. Son affection pour ses amis allait jusqu'à l'héroïsme. Après la mort de Calixle III, les neveux de ce pontife s'étant trouvés en butte à la vengeance des Orsini, dont l'un d'eux avait encouru la haine, Pierre Barbo vola à leur secours, et parvint, non sans danger pour lui même, à les dérober aux coups de leurs ennemis. Pie II, à l'époque où il était le cardinal de Sienne, éprouva, dans un autre genre, la générosité de Barbo. Comme ses revenus étaient trèsbornés, Barbo lui céda l'abbaye de Saint -Mentiola, l'un de ses bénéfices. Il fit plus tard une pareille libéralité envers le cardinal de Cusa, pendant la lui le de ce prélat contre le duc d'Autriche. Il paya même, en cette occasion, tous les frais exigés par la commutation du bénéfice qu'il cédait (2). Sa complaisante sollicitude ne s'arrêtait pas à ses amis, ses familiers y avaient une large part. Il s'inquiétait de leurs besoins, les visitait dans leurs maladies, les consolait alors par de douces paroles, les servait quelquefois de ses propres mains, et avait, à
(\) Hanc ob rem Pius pontifcx homincm Mariam Pientissiman» appellnrc intcrihim per jocuin solebat. (Platina inPaulum). (2) Canensius, p. 27, 29 et 30.
leur disposition, une petite pharmacie dont il leur faisait passer gratuitement les remèdes (1).
Cette noble conduite, qui ne s'était jamais démentie un instant, avait gagné tous les cœurs au cardinal de Venise, au dehors comme au dedans de la cour romaine ; et bien qu'il se trouvât, parmi ses collègues, des hommes d'une plus haute valeur que la sienne, aucun d eux ne se présenta, dans l'arène électorale, entouré de plus de sympathies. C'est ce qui explique comment les suffrages du conclave se réunirent si vile et avec tant de spontanéité sur la tôle de Pierre Barbo, alors qu'il n'était la personification ni d'une grande idée religieuse, ni d'un grand intérêt politique. Le peuple romain, qui chérissait le cardinal de Venise, pour les mômes qualités qui lui avaient gagné l'affection de ses collègues, salua l'avènement de Paul II par des manifestations sans précédents. On le proclamait : Père de la patrie, fondateur de la paix, amateur de la jusiice, pontife envoyé du ciel. On se congratulait publiquement; les feux de joie n'avaient jamais été ni plus nombreux ni plus brillants (2).
Le premier soin de Paul II fut la guerre contre les Turcs. La nécessité lui en faisait un devoir. L'expédition de Pie II était anéantie, mais le danger qu'elle devait conjurer existait plus que jamais. Il était facile de prévoir que le sultan ne laisserait pas échapper l'occa-
(4) Canensius, p. 16. — Gaspard de Vérone, De geslis Pauli II, libr. I, ap. Marini, dcgli archiatri, append., p. !78 cl 179.— Platina in Paulum.
(2) Canensius, p. 33.
sion de se venger de l'inquiétude qu'elle lui avait causée. En face de cette prévision, la situation de Venise , de la Hongrie, de l'Albanie, livrées à leurs propres forces, devenait alarmante. Cette situation préoccupait vivement le nouveau pontife. Il convoqua, à Rome, un congres de toutes les puissances de l'Italie, dans le but de s'entendre avec elles sur les moyens de pourvoir aux circonstances , et , pour suivre le fil des négociations avec les envoyés des divers Etats, discuter les projets et préparer les conclusions utiles, il institua une commission , composée des cardinaux Bessarion , Carvajal et d'Estouteville(l).
En effet , Mahomet ne restait pas oisif. En même temps qu'il préparait ses forces, il avait recours à la politique. Sans déconcerter son audace , l'expédition d'Ancône lui avait appris que l'Occident pouvait être ébranlé, que le foyer du mouvement était en Italie, que l'influence exercée sur le reste de la chrétienté, par celte péninsule, grâce à la présence du chef de l'Église, était une menace permanente contre l'empire des Osmanlis, et que c'était là qu'il fallait attaquer les chrétiens. Il ne pouvait le faire encore à force ouverte , parce que l'Italie était défendue par sa redoutable marine, à laquelle les Turcs n'avaient rien à opposer; mais il pouvait tenter de la diviser par l'intrigue; et dans cette vue, il essaya de lier des relations avec le roi de Naples. Sous le rapport du territoire, ce monarque était le premier potentat de la péninsnle. De plus, ses possessions n'étaient séparées des frontières ottomanes
(1) Cancnsius, p. 47. — Jacob, card. Papicns. epistXCV.
que par un étroit canal. Mettre dans ses intérêts un tel prince , franchir moralement des limites encore inaccessibles à ses armes, devait être un résultat aussi important, pour la grandeur musulmane, que flatteur, pour ce fier génie qui ambitionnait tous les genres de triomphes.
En jetant ses vues sur Ferdinand, Mahomet montrait qu'il connaissait bien l'homme aux yeux duquel il convenait de faire briller les séductions de la politique musulmane. Le (ils du magnanime Alphonse était, en effet, le prince dont le caractère aurait pu, dans un cas donné, se trouver le moins à l'épreuve d'une proposition engageante. L'agent turc , envoyé à la cour de Naples , complimenta d'abord le roi , sur la victoire qui lui assurait la tranquille possession de son royaume, l'exhorta à ne point borner son ambition à ces premiers succès, mais à élever son esprit vers de plus grandes choses. Puis , abordant le point capital de sa mission, il déclara que le sultan désirait voir le roi agrandir sa domination, que, pour cela, il offrait de lui payer un subside annuel de 80,000 écus d'or, s'il s'engageait à entretenir la guerre en Italie. A ce prix, ce n'était pas simplement de vagues sympathies que son maître offrais au roi, mais une véritable alliance, cimentée par des mariages qui, en confondant les intérêts de la maison d'Aragon avec ceux de Mahomet , unirait par une éclatante et solide amitié Naples et Constantinople.
Si avantageuses que fussent ces ouvertures, aux regards de l'ambition , un prince chrétien ne pouvait y prêter une attention sérieuse sans se couvrir d'infa-
mie. Ferdinand, nous n'en doutons pas, était bien résolu à décliner les offres du sultan, quoi qu'il en pût arriver, mais il était trop intéressé pour ne pas tirer parti de cette circonstance , et il lui vint en pensée d'exploiter , à son proût , près du pape , l'espèce de mérite qu'il semblait acquérir, en refusant de devenir l'ennemi de la chétienté. Une occasion s'en présentait. La détresse du trésor pontiûcal, au début du nouveau règne, avait forcé Paul II de s'adresser aux débiteurs du Saint- Siège, et ce pontife venait, tout récemment, de demander à Ferdinand les arrérages du cens annuel que le royaume de Naples devait à l'Eglise romaine. Le roi, dont la lutte avec la maison d'Anjou avait épuisé le trésor, et qui ne se sentait, d'ailleurs, nulle envie de payer, vit aussitôt à quoi l'ambassade turque pourrait lui être utile, dans le cas où le pape exigerait obstinément les arrérages de sa dette. Après avoir donné à l'agent de Mahomet une réponse évasive , il envoya promptement à Rome, dénoncer la démarche du sultan à son égard , protester de son inviolable attachement à la cause chrétienne, et demander des conseils pour faire tourner, au bien de cette cause, les projets de l'ennemi commun.
Dans le consistoire, où fut entendu l'envoyé napolitain, personne ne soupçonna le motif caché qui provoquait ce message du roi. On s'y étonna do la hardiesse de Mahomet , on y applaudit à l'heureuse inspiration qu'avait eu Ferdinand de recourir à la sagesse du Saint- Siège, on donna quelques conseils, et l'on s'en tint là, dans l'assurance où l'on était qu'un prince, qui devait tout à l'Eglise, ne pouvait rien faire d'indigne de lui.
Mais Ferdinand avait atteint son but, il avait jeté une semence dont il espérait plus tard recueillir les fruits (1).
Cependant les représentants des principaux Etats de l'Italie étaient arrivés à Rome. Paul II leur fit proposer le plan de Sforza au congrès de Mantoue, lequel consistait à laisser au roi de Hongrie la charge de faire la guerre aux Turcs, moyennant un subside annuel qui le mettrait en état de la soutenir. Ce plan rejeté, à l'époque du congrès, comme insuffisant, était devenu, grâce aux circonstances; le seul praticable. Les négociations s'engagèrent sur celte base mais avec des difficultés et des répugnances qui faisaient pressentir un résultat peu satisfaisant. En effet, après six mois écoulés, l'on était moins avancé que le premier jour. 11 y avait , chez quelques gouvernements, un mauvais vouloir évidemment inspiré par la jalousie contre Venise. Plusieurs autres refusaient de donner une réponse quelconque. Sienne, Lucques, Modène, Mantoue, étaient de ce nombre. Paul II se montrait profondément affecté de cette indifférence, quand les Osmanlis redoublaient leurs menaces, et que la chrétienté était désarmée devant eux. De guerre lasse, il réunit un consistoire pour demander aux représentants ou une solution, ou une déclaration formelle qui justifiât le Saint-Siège de la stérilité de tant de négociations. Sommés par le souverain pontife de s'expliquer, les députés firent des promesses, en apparence assez brillantes, mais ils placèrent à côté des réserves cauteleuses qui en neutralisaient l'effet. Plusieurs
(1) Jacohi, card. Papiens. epist. LXXXV,
subordonnèrent les leurs à la perception de la taxe décrétée à Mantoue, du dixième, sur les biens du clergé, du vingtième, sur les biens des Juifs, du trentième, sur les biens des fidèles. Ce qui équivalait à ne rien promettre du tout. Le roi de Naples mit ses offres à la condition de la remise des arrérages qu'il devait à l'Eglise (1). Cette libéralité, aux dépens du Saint-Siège, était le gage que le monarque donnait de son dévouement à la cause chrétienne. L'inanité d'une telle conclusion prouvait une fois de plus, qu'il n'était pas possible do pousser sérieusement les puissances chrétiennes à une guerre sainte.
Le congrès dissous , les Etats ne songèrent même plus à ces misérables promesses qu'ils avaient faites. Du reste , plusieurs d'entre eux se trouvaient à la veille où déjà sous le coup de ces changements politiques qui annulent ou font ajourner du moins les plus utiles projets. Florence venait de perdre l'illustre Cosimo Médicis, par qui elle avait été gouvernée, pendant trente ans, et cette république ne trouvant, dans son fils Pietro Médicis, ni le caractère, ni les talents du père, était déjà agitée par le mouvement des partis. La Lombardie, parvenue, sous la nouvelle dynastie des Sforza, au plus haut point de puissance, allait être privée à son tour du duc Francesco qu'une maladie lente conduisait au tombeau, et qui ne devait laissera ses héritiers que la grandeur de son nom. Seul, entre tous, Paul 11 tint ses engagements et paya les subsides convenus (2).
(1) Epist. XCV. Jaeohi fard. Papiensis.
(2) Jacob, card. Papiens. epist. CLXI1I.
Venise, Matthias Corvin et Scanderbeg restèrent exclusivement chargés de tenir tôle aux ennemis du nom chrétien.
C'est sur Scanderbeg que devaient tomber les plus rudes coups. Il ne s'en effraya point. Quoique âgé de soixante ans , le héros n'avait rien perdu de sa vigueur corporelle, de l'énergie de son caractère, et de la puissance de son génie guerrier. Accoutumé à ne compter que sur lui-môme, il mesura, d'un œil calme, le danger auquel l'exposait ravortement de l'expédition d'Ancône, et s'apprêta à y faire tête. Ce devait être la dernière phase , mais aussi la plus glorieuse de cette noble vie do patriotisme et de dévouement , digne do l'épopée. A peine la sinistre nouvelle de la mort de Pie II s'était-elle répandue, que l'un des plus habiles généraux de Mahomet , Balaban Badéra, envahissait l'Épire, à la tête de 15,000 chevaux et de 3,000 fantassins. Mais au bout de quelques mois, de cette armée et d'une seconde , guidée par le même général , il ne restait plus que quelques débris fuyant à travers les montagnes ; la plus grande partie élait tombée sous les coups de l'Albanais.
Mahomet devint furieux. Fortuné dans toutes ses entreprises, le vainqueur de l'Orient ne pouvait plus supporter qu'un coin de terre résistât seul à sa puissance, et pour en finir, il résolut de ne plus se confier à ses lieutenants , mais de marcher lui-même en Albanie. Une nombreuse armée suivit les pas du sultan (\).
(i) Si l'on en croit le récit exagéré de Marinus Barlctius, libr. XII, cette armée était de 200,000 hommes, mais il faut
Ce fut en laissant derrière elle une longue traînée de sang et de ruines, que cette masse ennemie vint mettre le siège devant la capitale de l'Albanie. Contre une si terrible invasion, l'héroïsme seul ne suffisait plus. Abandonnant donc un instant à ses valeureux compagnons d'armes le soin de défendre les remparts de Croïa , Scanderbeg passa la mer et courut à Rome solliciter l'appui du Père commun des fidèles. Paul II accueillit , avec les plus grands honneurs , l'intrépide adversaire de Mahomet, le Gédéon de la chrétienté comme on le nommait alors. Ce ne fut pas sans étonnement que Rome, veuve depuis si longtemps de grands capitaines , vit dans ses murs le guerrier qui , depuis vingt-trois ans, reproduisait, contre ses modernes ennemis, les vertus et les merveilles des héros de son antique histoire (1).
Admis dans le consistoire, Scanderbeg traça, en quelques mots énergiques, le tableau des ravages, des cruautés des Osmanlis dans l'Europe orientale, ainsi que celui de la triste position où il se trouvait personnellement réduit. Puis s'adressant au pape: « Si Votre Sainteté, Père des princes chrétiens, ne vient promptement à notre secours, c'en est fait de moi et de mon royaume. Epuisée par tant de batailles et de ravages, l'Epire est aux abois. A l'heure où je parle, mon pays est en proie à la désolation, une innombrable armée en assiège la capitale. Je viens implorer votre aide. Tous les princes
considérablement rabattre de cette évaluation faite sans critique et sur des ouï-dire.
(4) M. Camille Paganel, libr. VII, p. 366.
grecs, de la Servie, de la Valachie, de l'Esclavonie, de la Bosnie ont été soumis ou massacrés. Je reste seul, Père Saint, avec mes guerriers éclaircis, et ma faible principauté tellement mutilée qu'elle n'a plus dans son corps de place pour recevoir de nouvelles blessures. Venez à notre secours, Père Saint, pendant qu'il en est temps encore, si vous ne voulez pas que les derniers défenseurs de la chrétienté en Grèce périssent (1). »
Ce discours émut profondément le sénat apostolique, car les paroles de Scanderbeg n'étaient que trop vraies. Mais Paul II n'avait point de soldats pour remonter les milices albanaises. Il se contenta de donner au guerrier une épée, un casque bénit, et versa entre ses mains 3000 scudi, auxquels les cardinaux joignirent quelques libéralités, et le héros reprit le chemin de l'Epiro (2). 11 n'y trouva plus Mahomet. Ce sultan, après avoir accompli son œuvre de dévastation, s'était retiré, laissant à Balaban le soin d'achever une conquête qui ne lui semblait plus douteuse. Mais, si faibles que fussent les moyens qu'il avait recrutés, Scanderbeg en eut assez pour forcer les Ottomans à la retraite. 11 se disposait à repousser une nouvelle invasion, quand une maladie mortelle atteignit à Alessio celui que le sort avait respecté dans tant de batailles.
Les derniers moments du héros de l'Albanie appartiennent à l'histoire de cette Papauté dont il avait été, pendant vingt-quatre ans, tour à tour un sujet d'anxiété
(1) Marinus Barlet., libr. XII, p. 222.
(2) Marin. Barlet., libr. XII, p. 223. — Michacl Cancnsius, p. 74. — Camille Pagancl, libr. VII, p. 357.
et d'espérance. Aux rapides progrès du mal, Scanderbeg sentit que sa dernière heure n'était pas éloignée. Il manda près de lui les princes ses alliés, l'ambassadeur de Venise, ainsi que les vieux compagnons de sa fortune militaire. Là, après leuravoir rappelé la carrière de Ira* vaux, de combat, de dévouement et de gloire qu'ils avaient parcourue ensemble : « Maintenant, dit-il, arrivé à la vieillesse et saisi d'un mal inconnu, je me sens défaillir, et comprends qu'il me faut partir pour d'autres lieux. Ainsi le veut la Providence. Je subis sans murmure celte nécessité de l'humaine nature. Ma tache est remplie, la vôtre ne l'est pas encore. Continuez, après ma mort, la lutte sainte que vous avez commencée avec moi, pour la foi catholique. Soyez unis ; la discorde ruine les plus grands empires. Avec la concorde, de petits Etats accomplissent de grandes choses. Je confie à votre courage et à votre fidélité la tendre jeunesse de mon fils Jean, défendez le contre le tigre, altéré de sang, qui ne manquer apas d'accourir pour le dévorer, sitôt qu'il saura que son père ne sera plus là pour le protéger : défendez le, comme j'ai défendu votre pays, vos enfants, votre gloire » on lui amena ce cher fils pour qu'il lui donnât ses derniers avis et sa bénédiction.
Il était occupé à lui parler, lorsque le bruit se répandit que les Osmanlis portaient le ravage dans la campagne. A cette nouvelle, Scanderbeg mourant sent se ranimer son ardeur guerrière, et se soulevant sur son lit, il demande ses armes et son cheval. Mais ses membres affaiblis tremblent sous un poids qu'ils ne sont plus faits pour porter. Il retombe sur sa couche et se tournant vers ses compagnons : « Allez, allez les premiers, je vous
rejoindrai bientôt. » Hélas! il ne devait plus avoir que le temps de se disposer à paraître devant le souverain juge !
Un corps de cavalerie albanaise sortit de la ville. Les Turcs ne l'attendirent pas. Croyant apercevoir Scanderbeg en personne à la tête de cette poignée de braves, ils s enfuirent épouvantés dans les montagnes. L'ombre du héros avait suffi pour les dissiper. Quand ses capitaines revinrent de !a poursuite , le prince avait rendu sa grande âme à Dieu. L'un d'eux, en entendant les lamentations et les cris qui annonçaient le trépas de son souverain, courut sur la place publique ; là , égaré par la douleur : « Accourez , accourez, s'écria-t-il, princes albanais, aujourd'hui sont tombés les boulevards de l'Epire et de la Macédoine. Aujourd'hui nos forteresses se sont écroulées ; aujourd'hui nos forces se sont évanouies; aujourd'hui nos cités, nos Etats sont menacés, nos espérances sont éteintes! »
Du jour de la mort du héros, son cheval de bataille devint furieux, sombre et indomptable; personne ne put le monter, et il survécut peu de temps à son maître. Douze années après, les domaines de Scanderbeg passaient sous le joug des Ottomans. Quand ceux-ci s'emparèrent d'Alessio, ils coururent à son tombeau. Ces hommes, qui n'avaient pu contempler sans frissonner le héros pendant sa vie, déterrèrent son corps, et entourant d'une superstitieuse vénération ses restes mortels, ils se les partagèrent, comme il auraient fait un trésor. Ceux qui parvinrent à en posséder quelques parcelles, les portèrent ensuite dans les batailles, en guise de talis-
man, pour s'inspirer du courage et se rendre invulnérables '\).
Si Paul II échoua dans ses efforts pour armer la chrétienté contre les Turcs, il réussit à délivrer les domaines de l'Eglise de la tyrannie de la maison d'Anguillara. Nous avons vu comment le comte Everso s'était montré, pendant quatre pontificats consécutifs, le fléau du Saint- Siège. Les circonstances s'étaient constamment refusées à ce que justice fût faite des excès de ce seigneur. La mort se chargea enfin, quoique tardivement, de ce soin. Paul II commençait son règne. On crut alors toucher à la délivrance. Personne ne pensait que les fils d'Everso voulussent continuer l'opposition de leur père. Francesco et Deiphobe avaient des obligations au nouveau pape qui, étant cardinal, avait témoigné de la sympathie pour leur famille et rendu quelques services à Everso. Paul II pensait que ceux-ci auraient à cœur de s'en souvenir et de manifester leur soumission envers le Saint-Siège. Ses espérances furent trompées, et il dut se convaincre bientôt que les héritiers du domaine d'Everso l'étaient aussi de son caractère remuant et intraitable. Ils en donnèrent une preuve, le jour môme du couronnement de Paul. Soit défiance, soit dédain, ils ne parurent point dans la foule des seigneurs qui vinrent présenter leurs hommages au nouveau pape. Deiphobe se rendit pourtant à Rome, au bout de quelques jours, appelé par des affaires personnelles, non sans s'être préalablement assuré qu'on ne nourrissait aucun ressentiment contre la maison d'Anguillara. Paul II accueillit avec bonté le fils d'Everso,
(1) Marin. Barlet., libr. XII, ad cnlcem.
lui rappela qu'il avait été l'ami de son père, l'exhorta à ne point marcher sur ses traces, à s'abstenir de brigandage, à honorer le Saint-Siège apostolique, à restituer enfin quelques forteresses enlevées à leurs légitimes seigneurs.
Fait à l'hypocrisie, Deiphobe répondit aux bienveillantes observations du souverain pontife par des protestations d'obéissance, de dévouement même, et par la promesse de rendre au plus tôt les forteresses réclamées. Mais, lorsque les commissaires pontificaux se présentèrent pour prendre, au nom du Saint-Siège, possession de ces places, Deiphobe les traita avec mépris et les renvoya avec menaces. Paul II, si indignement outragé, menaça à son tour le fils d'Everso d'en venir aux extrémités, et d'arracher par la force ce qu'on refusait à ses justes et pacifiques demandes. A cette sommation, les deux frères, qui ne se sentaient point préparés à la guerre, cédèrent et rendirent les forteresses.
Mais, ils ne (ardèrent pas à donner au Saint-Siège 4e nouveaux sujets de plainte. Les citoyens de Caprarola, ne pouvant supporter la tyrannie de leurs seigneurs Securanza et Ménélas, deux fils de l'ancien prefetto de Vico, eurent la pensée de se donner aux comtes d'Anguillara. Flattés dans leur ambition, les deux frères, sans avoir égard à un traité qui existait entre eux «et les -enfants de Vico, acceptèrent avec empressement la seigneurie de Caprarola, y rappelèrent les exilés et rassemblèrent des provisions pour la défendre en cas d'attaque.
Quels que fussent Jes torts de Securanza et de Ménélas, il est évident que la démarche des habitants de Caprarola, accomplie sans l'aveu et à l'insu de l'autorité suze-
raine du pape, ne conférait aux fils d'Everso aucune espèce de droit sur l'héritage des enfants de Vico Ces derniers en appelèrent au pape. Paul lï, mettant à pari la question de justice, se contenta de défendre la légalité et adressa aux deux comtes d'Anguillara message sur message, poi:r les engager à replacer Caprarola sous l'empire de ses premiers maîtres , leur offrant toute liberté de plaider leur cause devant le tribunal du Saint- Siège.
Les fils d'Everso, ainsi rappelés au respect de Tordre, eurent le front d'accuser le souverain pontife d'injustice, ne craignirent pas de répondre à ses injonctions : que les comtes d'Anguillara avaient bien la coutume d'infliger des outrages aux autres, mais non celle d'en recevoir eux mômes; qu'ils étaient disposés à garder Caprarola, dût-on leur faire la guerre pour la leur enlever. Poussé à bout par celte dernière insulte, Paul II résolut enfin de venger l'opprobre do quatre pontificats. La prudence et le secret, avec lesquels il prépara l'exécution de son dessein, en assurèrent le succès.
Ferdinand venait de faire marcher des troupes vers le duché de Sorano. dans le but réel ou supposé d'en châtier le souverain. La présence de ces troupes, sur un territoire où elles semblaient menacer l'Eglise, servit d'abord à tromper les comtes d'Anguillara qui crurent à une rupture, entre le pape et le roi. Bien d'autres s'y méprirent aussi. Pendant qu'on faisait mille conjectures sur ce fait, Paul négociait avec le roi de Napfes pour utiliser, au service de l'Eglise romaine, l'armée destinée à opérer contre le prince de Sorano. Ferdinand saisit avec avidité une occasion qui lui fournissait à la fois les
moyens de faire repentir la maison d'Anguillara de sa partialité en faveur du duc d'Anjou, et de rendre le pape l'obligé de la maison d'Aragon. Au moment où personne ne s'y attendait, Paul II dénonça publiquement la guerre contre les fils d'Everso, et les troupes napolitaines, s'unissant tout à coup aux milices pontificales, sous le commandement du cardinal Nicolas de Fortiguerra, envahirent la seigneurie d'Anguillara. Les deux frères, pris au dépourvu et justement effrayés, n'essayèrent point de résister, quoiqu'ils eussent encore dans f excellent état de leurs nombreuses forteresses, de quoi arrêter leurs adversaires. Deiphobe s'enfuit à Venise qui le prit à son service ; Francesco traita avec le légat dont il devint le prisonnier. Ainsi, treize villes, remarquables par la force de leur assiète et pourvues abondamment de munitions, rentrèrent sous l'autorité de l'Eglise romaine, comme d'elles-mêmes, sans combat ni effusion de sang. Plusieurs d'entre elles ouvrirent leurs portes à l'armée pontificale, et s'applaudirent, en la recevant, de recouvrer la liberté. Onze jours suffirent à cette importante conquête (i).
Aucune des puissances italiennes ne se trouvant intéressée à défendre les comtes d'Anguillara que tout le monde abhorrait, la tranquillité de la péninsule ne fut point troublée par cette expédition. Toutes les pensées de Paul II étaient d'ailleurs dirigées vers le maintien d'un repos, nécessaire à la prospérité des peuples, et
(l) (.ominentnrii J«»cob. card. Pnpicns., libr. Il, p. 37o et scq. — Mieh. Cancnsius in vita Pauli II, p. 51 et seq. — Platina, in Pauluni.
sans lequel il était impossible d'opposer la moindre résistance aux progrès des Ottomans. Dans la crainte que la mort de Sforza ne devînt un prétexte, pour quelques ambitions longtemps contenues, de remuer, le pontife envoya des nonces à toutes les puissances, afin de les exhorter à ne pas accompagner les funérailles du grand capitaine par des discordes fatales (1). Mais, en dépit des efforts de Paul II, le calme n'allait pas tarder à être troublé par le contrecoup des révolutions qui agitaient la république de Florence depuis la mort de Cosimo.
L'absence presque complète de relations politiques, entre Florence et Rome, depuis le grand concile, jie nous a pas permis de parler de cet homme célèbre, dont le monde entier répétait le nom, qui eut lo rare mérite de changer la constitution de son pays, sans opprimer la liberté, et exerça, après Nicolas V, sur la renaissance des arts et des lettres, la plus large part d'influence. Cosimo réunissait des qualités et des talents, dont l'ensemble se rencontre rarement dans la même personne, et qui, dans les états populaires, assurent à l'homme qui les possèdo, une prépondérance souveraine Politique habile, magistrat intègre, particulier aimable , un sens exquis, une étude assidue des hommes et des choses lui avaient appris l'art précieux de paraître et de s'abstenir à propos, celui de prévoir le mal de loin, de l'arrêter à temps ou de se ménager un abri impénétrable à ses atteintes. Ce qui explique comment, au milieu des intrigues des partis, de la jalousie de ses rivaux et de Pextrême versatilité de ses concitoyens, il sut se main-
(I) Canensius, p. 71.
tenir, pendant trente ans, au pouvoir, sans perdre un seul jour son crédit et son influence. Simple et grand à la fois, recherchant la popularité sans s'avilir, magnifique sans ostentation, libéral sans prodigalité, parce que ses largesses avaient toujours un but honorable et utile. Son vaste esprit menait de front les affaires de la république, un négoce qui embrassait l'Europe entière, et trouvait encore du loisir pour s'occuper d'architecture, de peinture, de statuaire, d'académie, de vieux manuscrits, entretenir une active correspondance avec des artistes et des savants.
On a parlé souvent de ses richesses, elles étaient alors bien supérieures à celles des rois, et nos capitalistes modernes les ont relativement à peine dépassées. Plusieurs gouvernements étaient les débiteurs de la banque des Médicis. L'Angleterre si riche aujourd'hui, mais gênée alors, y avait recours et y puisa, quelquefois d'un seul coup, plus de 120,000 écus. Les Etats de l'Italie dépendaient financièrement de Cosimo, ce qui le rendait, dans certains cas, l'arbitre de la paix et de la guerre entre eux. Lorsque Venise et Naples se liguèrent contre Florence, Cosimo, en s'y prenant à temps, vint à bout, par la rentrée de ses fonds, d'épuiser d'argent les adversaires de la république et de leur imposer la paix.
L'emploi qu'il faisait de cette grande fortune était digne d'un souverain. Sa magnificence éclata surtout dans le nombre et l'importance des édifices qu'il fit construire. A Florence, il rebâtit le couvent et l'église de Saint-Marc, le couvent et l'église de Saint-Laurent, ainsi que le monastère de Sainte- Verdiane ; dans les montagnes de Fiesole, l'abbaye de San-Girolamo, dans
le Mugello, un couvent et une église de Frères Mineurs. Il éleva encore plusieurs églises et chapelles, les décora splendidement et les enrichit de tout ce qui contribue à la pompe des cérémonies. Outre ces édifices religieux, il fit bâtir des maisons particulières; celle qu'il occupait à Florence ; quatre autres, dont une à Carreggi, une à Fiesole, une à Caffagiuolo, une à Trebbio. C'étaient autant de palais qu'un grand monarque n'eût pas dédaigné. On y rencontrait tout ce qui rend la vie agréable, et l'œil y admirait les monuments de l'art antique, des vases, des statues, des bustes, des médailles, à côté des productions de l'art nouveau. D'ordinaire, Cosimo passait à Carreggi ou à Caffagiuolo tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. C'est là qu'il aimait à recevoir les humanistes dont sa libéralité patronnait les talents; c'est là qu'il aimait à discourir sur les idées platoniciennes avec Marsile Ficin; c'est là que Masaccio et Philippe Lippi venaient exposer, à la critique exercée du maître, leurs beaux dessins, précurseurs de ceux de Raphaël, de Michel-Ange, et que Brunelleschi élaborait le plan de son élégant campanile.
Non content de doter sa patrie do ces monuments princiers, il fit bâtir à Jérusalem un asile pour les pèlerins pauvres et infirmes. Tous ces édifices lui coûtèrent des sommes considérables, et pourtant, malgré ces dépenses, ces palais, ces richesses, Cosimo sut si heureusement tempérer l'éclat de sa magnificence qu'elle n'atteignit jamais le faste. Ses manières , ses discours, l'intérieur de sa maison, ses relations, ses alliances, ses équipages, tout annonçait le citoyen simple qui n'aspire point au rang suprême. Car il savait que, dans une ré-
publique, la possession du pouvoir est à la condition de l'exercer avec modestie, que le faste éveille l'envie, et que le peuple ne subit pas longtemps une domination qui blesse son orgueil.
Grâce à sa prudence, il maintint l'Etat en paix au dedans, sut le faire respecter au dehors, en étendit le territoire et le fit triompher de ses ennemis. Jamais Florence n'avait été plus prospère et plus puissante que sous son gouvernement. Sa mort fut un deuil public, mais elle excita bientôt les espérances de ceux que la supériorité de ce grand homme avait réduits à un rôle secondaire (1).
Parmi ces derniers, était Lucas Pitti, personnage opulent, vain, ambitieux et médiocre. Il devait beaucoup à la maison de Médicis, mais le désir dii pouvoir parlait à son cœur plus haut que la reconnaissance, et il visait à s'emparer de la place, dans laquelle Pietro Médicis, fils de Cosimo, infirme de corps et faible d'esprit, n'avait apporté qu'un grand nom. Mais ce nom était environné d'un tel prestige, qu'il était difficile de lui en substituer un autre. Pour arriver à son but, Lucas Pitti se ligua avec les Acciajuoli, les Soderini, les Diotisalvi Neroni. Il s'agissait, avant toute chose, de ruiner la popularité de * Pietro. Diotisalvi se chargea de ce soin. Cosimo avait accordé naguère à ce personnage une confiance si entière, qu'il recommanda, en mourant, à son fils de s'inspirer de ses conseils, dans sa conduite publique et
(1) Macchiavclli, Storia Fiorcntina, libr. VII. — Roscoë, Vie de Lorcnzo Médicis, t\ !. — Mémoires de Philippe de Commincs, libr. VII, c. v.
privée. Mais Diotisalvi unissait, à la capacité d'un homme d'État, la perfidie d'un traître; il résolut de profiter de la confiance deMédicis pour le perdre. Sous prétexte qu'il y avait du désordre dans les comples de Pietro, ii lui conseilla, pour ne pas compromettre, avec son crédit, l'opinion qu'on avait de sa fortune, d'exiger la rentrée des sommes prêtées par son père. C'était précisément le moyen de porter le trouble dans les affaires d'une foule de maisons. Car l'extrême libéralité de Cosimo l'avait rendu créancier de la plupart des citoyens de distinction, et la conséquence de cette mesure fut de tourner contre Médicis tous ces débiteurs, pris au dépourvu et menacés de la banqueroute. Heureusement Pietro, mieux conseillé, s'aperçut assez à temps du piège qu'on lui avait tendu, pour mettre un terme à ses imprudentes exigences et sauvor les restes de sa popularité. Lucas Pitti et ses partisans , après avoir essayé, avec les magistrats et le conseil de Florence, d'autres intrigues qui échouèrent, résolurent de faire assassiner Pietro qui se trouvait alors malade à sa campagne de Carreggi, d'appeler le marquis de Ferrare avec ses troupes près de Florence, de se rendre en armes sur • la place, une fois Piet ro mort, et de forcer la seigueurie à organiser le gouvernement selon leurs désirs.
Pietro n'évita la mort que par la présence d'esprit de Lorenzo, son fils qui , bien que très-jeune encore, déploya, dans cette lutte de son père avec ses ennemis, les talents qui devaient plus tard en faire le plus noble elle plus brillant successeur de Cosimo (1). Déjoués dans
(I) Valori, Vite di Lorenzo.
leurs projets de meurtre, les adversaires des Médicis retournèrent à l'intrigue. Mais ils n'y trouvèrent plus Luccas Pilti. Soit que l'ambition se fût refroidie dans son cœur, soit que l'horreur de l'abominable attentat, auquel il avait consenti un instant, l'eût dégoûté de ceux qui l'avaient conçu, Lucas Pitti, sans se déclarer ouvertement pour Pietro, cherchait à se rapprocher de lui. Plusieurs des mécontents suivirent son exemple. La faveur publique revenait à Pietro, à mesure que ses adversaires perdaient du terrain . Robert Lions , un des plus chauds partisans des Médicis, devint Gonfalonier de la justice, au moment même où la seigneurie devait être renouvelée. A peine entré en charge, le magistrat convoque le peuple sur la place, fait nommer un conseil extraordinaire tout composé des amis des Médicis. Ce conseil élit à son tour une magistrature dans le même sens.
Battus dans cette lutte électorale, les chefs de l'opposition redoutèrent pour eux-mêmes les suites de la victoire de leurs rivaux. Agnolo Acciajuoli , Nicolas Sodcrini, Diotisalvi Neroni, s'enfuirent , le premier à Naples, les deux autres à Venise. On déclara les fugitifs rebelles et ennemis de l'Etat. La famille Neroni fut dispersée ; Giovanni Neroni , archevêque de Florence , se retira à Rome. Plusieurs autres citoyens furent envoyés en exil. Dès ce jour, les Médicis régnèrent plus que jamais à Florence.
Quoique expulsés de l'Etat, les ennemis de Pietro n'abdiquèrent point leur rôle de conspirateurs. La plupart s'étaient réfugiés sur le territoire de Venise ; ils se mirent en rapport avec le sénat, par l'entremise de Bar-
tolomeo Coleone. général de !a république, et l'un des plus renommés condottieri de cette époque Ce ne leur fut pas chose difficile de persuader à la rivale de Florence do s'associer à leurs projets de vengeance contre leur patrie. Venise qui tenait lete à Mahomet, Venise qui régnait dans la Méditerranée par ses nombreuses colonies et sa formidable marine, l'orgueilleuse Venise ne voyait qu'avec un secret dépit Florence lui disputer la prépondérance dans la Péninsule. Elle se trouva enchantée de rencontrer un moyen d'affaiblir sa puissante rivale.
Cependant, comme on était en paix avec Florence, on ne voulut point se déclarer ouvertement. Le sénat se œntenta de licencier Bartolomeo Coleone qui passa aussitôt avec toute sa compagnie à la solde des exilés. Sous la bannière de ce chef se rangèrent plusieurs princes italiens. On y vit Alessandro Sforza, seigneur de Pesaro, Costanzo, son fils, Ercole d'Esté, Pino d«\gli Ordelaflî, seigneur de Forli, Marco et Lionello de Pii, seigneurs de Carpi, et Galeotlo Pico, comte de la Mirandole.
Menacée d'une si formidable attaque, la seigneurie de Florence envoya au pape, pour lui représenter la justice de sa cause, le supplier d'interposer son autorité auprès du sénat vénitien , afin de l'engager à étouffer ces principes de guerres, et dans le cas où il n'y réussirait pas, le déterminer à se tourner contre les perturbateurs de l'Italie. La seigneurie comptait se faire un allié du pape. Son attente fut trompée; Paul II n'accueillit qu'avec indifférence les propositions de la république. Il blâma, il e6t vrai, à plusieurs reprises, devant les cardinaux l'entreprise des exilés, taxa les Vénitiens d'injus-
tice et appela Bartolomeo Coleone, un chef de brigands, mais il répondit aux envoyés, que sa qualité de Père commun des fidèles lui interdisait de prendre une part active à leur querelle. Seulement, il promit d'employer, en leur faveur, les moyens de la persuasion : paroles, en apparence, d'une cerlaine valeur mais dans le fond purement évasives et qui ne furent suivies d'aucun effet (1).
En réalité, Paul II était disposé à. laisser aller les choses. Il ne voyait point, avec de trop grandes appréhensions, les commencements de cette lutte, espérant môme que les événements lui procureraient une occasion favorable de ramener, à l'obéissance de l'Eglise, un certain nombre do villes qui s'y étaient soustraites (2). Mais Florence n'avait pas attendu l'issue de son ambassade à la cour pontificale pour faire léte à l'orage. Déployant une activité extraordinaire, elle avait conclu une ligue avec le nouveau duc de Milan, Galeazzo Sforza et le roi de Naples. C'était Lorenzo Médicis en personne qui, par d'habiles négociations, avait conquis à la cour florentine ce dernier et puissant allié. La république choisit, pour général, Federigo di Montefeltro, seigneur d'Urbino.
Les deux armées entrèrent en campagne, mais elles ne firent rien de digne des chefs illustres qui les commandaient. Leurs manœuvres aboulirent simplement,
(1) Commenlarii Jacobi oard. Papiens., libr. IV, p. 391-393.
(2) Cogitabat auteni civitates nonnullas, quœ parlim peccato possidentium, partim, ncglectis pontificibus alienam fidem crant secuta?, in posscssioncin vclerein revocarc, idquc in tanla rcrum perturbaient oblaturuui sibi casum aliquem jutiicabat. (Comment., libr. IV, p. 391).
près de Molinello, à une mêlée sanglante, dans laquelle la victoire ne pencha d'aucun côté, et qui fut suivie de la retraite des deux armées. ttienlôt l'argent man qua pour payer les troupes, et l'on parla de paix (1). Ce fut le duc de Ferrare, Borso d'Esté, qui proposa , le premier, aux parlies belligérantes, ce moyen de terminer leur querelle; il ne réussit point à concilier les esprits. Un autre médiateur, Paul II, se présenta alors. Ce pontife n'avait plus les mêmes motifs de se montrer indifférent à la lutte, les résultats dont il s'était flatté n'en découlaient point, et puis il fallait imposer silence aux murmures d'un certain monde qui l'accusait d'Atre la cause de cette guerre (2).
Les ambassadeurs des puissances intéressées se trouvaient à Rome. Paul II entama avec eux des conférences qui se prolongèrent pendant quatre mois, sans que l'on pût arriver à la concorde. Il allait échouer, à son tour, lorsqu'il prit un parti nouveau et étrange, celui de rédiger lui-même secrètement un traité de paix, en ayant plutôt égard à l'équité qu'à la politique, et de le publier d'autorité, du haut du Capitole, en présence des ambasdeurs étonnés, avec menace d'excommunication réservée pour quiconque se refuserait à l'accepter, dans l'espace de cinquante jours.
Les conditions de la paix se résumaient dans le pardon réciproque des injures et le rétablissement des choses
(1) Macchiavclli, libr. VII. — Comment. Jac. card. Papiens., libr. III et IV.
(2) Erat eniiii opinio quornmdam iiominum non vulgarium Bartolouiœum connivente pontifice Padum trajecissc. (Platina).
I en l'état où elles étaient avant la guerre. Mais à ces condif lions, de nature à satisfaire tous les intérêts , le pape ajoutait la nomination de Bartolomeo Coleone , comme chef de la ligue italienne destinée à combattre les Turcs, avec un traitement annuel de 100,000 florins, au payement duquel les principaux Etats de l'Italie devraient concourir, chacun en proportion de ses ressources. Le souverain pontife, le roi de Naples, Venise, le duc de Milan, étaient taxés à 19,000 florins chacun; Florence à 15,000 ; Sienne à 4,000 ; le duc de Modène, le marquis de Ferrare, à 3,000 ; Mantoue et Lucques, à 1 ,000 chacun (1).
Venise ne ût aucune difficulté de souscrire à un acte qui lui était en tout favorable. Mais Florence, le roi de Naples, le duc de Milan , rejetèrent d'un commun accord, l'article qui concernait le généralat de Coleone, alléguant, pour motif de leur rejet : qu'il n'était point justo de concéder un titre d'honneur et un salaire à l'homme qui avait troublé le repos de l'Italie, et méritait plutôt un châtiment qu'une récompense ; qu'il Tétait bien moins encore de charger des frais de cette récompense ceux-là mêmes que Coleone avait combattus; qu'après tout, il n'était nullement d'une bonne politi- ! que de forcer l'Italie à faire les affaires des Vénitiens , et à leur fournir des armes que, dans une occasion donnée , ils pourraient tourner au profit de leur ambition.
(1) Andréa Navagiero , Storia Venczian., Murât., t. XXIII, p. 1127. — Raynald., anno 1468, n' 15-21. — Commentai*. Jac. card. Papiens.. libr. IV, p. 392.
Malgré ces oppositions, Paul II, essaya de faire prévaloir son décret. Mais les opposants menacèrent d en appeler au concile général. En voulant éteindre une discorde, le pape courait risque d'en allumer une autre plus dangereuse. Borso d'Esté sut prévenir une complication si funeste, il finit par persuader à Paul II d'abandonner le généralal de Coleone, et le traité de paix fut solennellement accepté et publié le 25 avril 14G8, aux applaudissements répétés de tous les peuples de la péninsule (1).
L'Italie jouissait, depuis six mois, des bienfaits de cette pacification, lorsque l'Empereur Frédéric III vint la visiter pour la seconde fois. Ce fut un uouveau sujet de graves pensées pour le chef de l'Eglise ; caries passions politiques, que réveillait toujours la présence du chef de l'Empire, s'agitaienl de toutes parts. Il y avait surtout à craindre pour la tranquillité de la ville éternelle. Aussi, tout en se préparant à recevoir lo mornarque allemand, avec la spleudeur duo à sa dignité, Paul II n'oublia-t-il pas les précautions nécessaires f)our obvier aux mouvements qu'on tenterait d'exciter parmi le peuple romain (2).
Mais l'indolent Frédéric allait prouver encore une fois, par la nullité de son caractère, qu'il n'était point dangereux. D'ailleurs, ce n'était aucune pensée politique qui le poussait en Italie, il y venait simplement pour s'acquitter d'un vœu, et afin de ne pas réveiller
(\) Raynald., ubi supra, n' 21-25. — Commcntarii Jac. cartl. Papicns., libr. IV, p. 292 et 21)3. — Cancnsius, p. 82. (2) Platina, in Pauluin.
LUTTE CONTRE LES TURCS. 14o
mémo le plus léger soupçon, il ne s'était fait accompagner que d'une escorle de cinq cents chevaux.
Parti de l'Allemagne, au commencement de décembre 1468, le prince traversa la péninsule, sans s'arrêter, jusqu'à Rome où il fit son entrée la veille de Noël. Paul avait donné des ordres, pour que le chef de l'Empire reçût partout , sur les terres de l'Eglise , les plus grands honneurs. Lui-même l'accueillit avec une magnificence extraordinaire, mais surtout avec une courtoisie et une cordialité qui s'allient rarement aux formes calculées d'une cérémonie officielle. Il institua , à sa prière, dans l'église de Saint-Jean de Lalran, pour l'Allemagne, un nouvel ordre militaire, sous le vocable de Saint-Georges (1). De son côté, Frédéric témoigna le plus grand respect, pour tout ce que l'usage antique prescrivait aux empereurs, alors qu'ils se trouvaient en présence du chef de l'Eglise. Il chanta l'Evangile en habit de diacre, baisa les pieds, les mains et la bouche du pape et lui tint l'étrier pendant qu'il montait à cheval.
Admis au consistoire, Frédéric parla des progrès des Osinanlis, des désastres des chrétiens ; il excusa les princes de l'Empire et lui-même de l'inanité des efforts qui avaient été jusque là tentés, pour refouler l'ennemi commun, et ouvrit l'avis de réunir, à Constance, un nouveau congrès où l'on pourrait discuter les moyens de mettre enfin un terme à la honte de la chrétienté.
Cet avis ne plut point au pape. Il ne savait que trop à quoi avaient abouti tant de diètes tenues en Allemagne, et, tout récemment celle de Mautoue avait prouvé que
(1) Canensius, p. 90.
t. u. miO
Ton ne devait rien attendre de réunions, d'où toute générosité chrétienne était absente, et où chacun apportait ses intérêts et ses passions. Mais les Vénitiens etl l'empereur insistèrent, Frédéric, dans le but de montrer son zèle pour la foi, les Vénitiens, par les motifs d'une politique toute personnelle, et l'on Gnit par conclure, que le pape inviterait les souverains à envoyer leurs ambassadeurs à Rome, vers la fin d'octobre de Tannée 1469, et que les Vénitiens seraient autorisés, pour les aider à soutenir la guerre, à lever, dans l'étendue de leur domination, le dixième, le vingtième et le trentième, décrétés à Manloue.
L'empereur partit le 9 janvier 1469 pour retourner en Allemagne; il arriva à Ferrare le 17. Borso d'Esté ne lui épargna aucun des honneurs qui pouvaient flatter la vanité d'un souverain. A ne voir que les hommages qui l'entourèrent à Ferrare et à Venise, Frédéric put se croire revenu aux jours où ses plus puissants prédécesseurs dictaient la loi à l'Italie. Jaloux de donner des marques de suzeraineté, il distribua des titres de comte, de palatin, de chevalier, de docteur et de notaire à une foule d'avides personnages qui vinrent acheter bien cher ces vaines dénominations d'un ordre de choses qui n'existait plus (1).
Aux soucis peu graves que Frédéric III avait causés à Paul II, la politique de l'Italie en fit succéder d'autres
(1) Commenlarii Jac. card. Papicns., libr. VII, p. 339-341. — Canensius, p. 98 et scq. — De Frcdcrici III in Italiam profectione, ap. Freher, rer. German. script., t. III, p. 19. — Raynald., non. 1409, n' 1-0. — Chronica di Ferrara , Murât., t. XXIV.
plus sérieux. La ligue formée entre le roi de Naples, Florence et Galeazzo Sforza venait d'éveiller l'attention de ce pontife. Jusque là, il n'avait voulu s'unir à aucune puissance, dans la vue de rester neutre et de se ménager, par cette situation indépendante, l'avantage d'être l'arbitre des États qui l'environnaient. Mais l'opposition récente qu'il avait éprouvée de la part des puissances alliées, opposition qui avait failli se tourner en hostilité, lui fit comprendre, qu'il y avait danger, pour l'Eglise romaine, à se trouver isolée, dans l'éventualité d'une complication politique, et il fit avec Venise, le 28 mai 1469 pour vingt-cinq ans, une alliance par laquelle les deux puissances contractantes s'obligeaient à la défense réciproque de leurs États (i).
Les événements ne tardèrent pas à justifier les prévisions du pape. Nous avons vu comment, sous le règne de Pie II, Gismondo Malatesta avait soutenu contre l'Eglise une guerre obstinée, et comment, à la suite d'une soumission forcée, il avait été reçu en grâce. Il ne devait posséder, sa vie durant, qu'une faible portion de ses anciens domaines, et encore cette portion, faute d'héritier direct, devait-elle rentrer sous le pouvoir immédiat du Saint-Siège. Dominique Malatesta Novello, frère de Gismondo, ayant suivi sa rébellion, avait partagé son sort. Or, ce soigneur étant mort le premier en 4465, sans enfant, Paul II fit saisir Césène et Bertinoro, les seules villes qui restassent de ses possessions (2). Gismondo, occupé à commander alors l'armée véni-
(1) Raynald., ann. U60, nUB 24. — Canensius, p. 75 et 91.
(2) Cominenlarii Jac. caril. Pap., libr. Il, p. 378,
tienne dans le Péloponèse, ne put s'opposer à ce fait qui s'accomplit paciûquement. Mais, vers la fin de 14K8, Gismoudo mourut à son tour, ne laissant que deux fils, Robert et Saluste, tous deux issus d'une concubine. L'aîné des deux, Robert se trouvait au service du pape qui lui avait conûé la garde de Ponte-Corvo, avec une garnison de 400 hommes. Isota, veuve de Gismondo, détestait Robert, mais elle savait que le Saint-Siège allait revendiquer les États de son mari. Or, comme son beaufils était le seul capable de la défendre, dans la conjoncture présente, elle lui écrivit secrètement de venir sans délai recueillir l'héritage paternel.
Bien moins attristé de ce message qui lui annonçait la mort de son père, que ravi des espérances qu'il lui faisait concevoir, Robert forma le plan de tromper à la fois le pape et sa belle-mère. Il accourt à Rome, annonce à Paul II la mort de son père, lui dit que la ville de Rimini est entre les mains d'une faible femme, qu'il lui sera facile, si Sa Sainteté le permet, de s'y transporter, de s' emparer de la ville et de la citadelle, et s'engage à remettre le tout, au bout de six jours, entre les mains des officiers du Saint-Siège. Paul aurait voulu douter de la sincérité de Robert que cela ne lui aurait pas été possible, car celui-ci remit au pape une déclaration , écrite et signée de sa main, par laquelle il reconnaissait que Rimini appartenait au Saint-Siège parle décès de son père, et que lui Robert n'avait d'autre intention que de rendre cette ville à son légitime seigneur, appelant sur sa tôte les plus terribles analhèmes, s'il venait à manquer à sa parole.
Charmé d'une semblable proposition , le pontife promit en récompense à Robert la seigneurie de Sinigaglia
et de Mondavi, et lui avança encore 1000 florins pour le mettre en état d'accomplir ses projets. En même temps, ordre fut envoyé aux gouverneurs des villes voisines de Rimini de se tenir prêts à seconder Robert. Mais Robert avait à peine pris congé du pape qu'il envoyait à Naples un courrier pour apprendre à Ferdinand, qu'il quittait le service de l'Eglise pour celui de la ligue, et promettre à ce prince la seigneurie de Rimini, trois ans durant, s'il voulait l'aider à recouvrer les États de son père.
Arrivé à Rimini, Robert s'appliqua à gagner les cœurs des citoyens par la douceur de ses manières. Isola, annulée bientôt par la supériorité de son beau-fils, ne tarda pas à se retirer, et toute l'autorité resta aux mains de Robert. Celui-ci avait soin, par de fréquents messages, de tenir le pape au courant de ces heureux progrès ; et Paul II, ne soupçonnant aucune trahison, se berçait de l'espoir de rattacher bientôt au domaine de l'Eglise une province entière. Dans la persuasion où il était que Malatesta ne pouvait tarder longtemps à accomplir ses promesses, il envoya, à Césène, l'évêque deSpalatro, questeur du trésor, pour recevoir, quand l'heure en serait venue, au nom du Saint-Siège, le serment de fidélité des citoyens. Mais le prélat ne vint que pour être témoin de la perfidie de Malatesta, surprendre une conjuration qui avait pour but d'enlever Césène à l'obéissance de l'Eglise, intercepter le courrier qui rapportait de Naples l'acceptation par Ferdinand des propositions de Robert, enfin s'assurer que le Saint-Siège avait été indignement joué (4 ).
(i) Commentarii Jac. card. Papicns., libr. V, p. 433 et seq.
Irrité non moins que surpris d'une telle déloyauté, Paul II s'apprêta sur le champ à en faire repentir Robert. Il prit à sa solde Alessandro Sforza, seigneur de Pesaro avec Napoléon des Orsini, demanda du secours à Venise qui, en vertu du traité d'alliance qui l'unissait à l'Eglise, envoya 4,000 chevaux, 2,000 fantassins, et avec toutes ces forces réunies fit commencer le siège de Rimini. Mais l'armée pontificale trouva Robert prêt à la recevoir. Outre ses propres milices, il pouvait compter sur d'autres forces nombreuses. Les Florentins, le duc de Milan, envoyèrent chacun un corps de troupes. Le duc de Calabre amena en personne 1 ,000 chevaux et 2,400 fantassins. Tous ces contingents se réunirent, sous le commandement supérieur do Federigo di Montefeltro qui, devenu le beau-père de Robert, avait pris des premiers la défense de son gendre. A la tète de ces puissants renforts, ce général n'hésita pas à attaquer l'armée pontificale, qu'il mit dans une complète déroute. Le résultat de cette victoiro fut la conquête de plus de quarante châteaux dans le territoire de Rimini et de Fano (1).
L'intervention du roi do Naples, dans cette querelle du pape avec un de ses vassaux révoltés , se rattachait à cette question du cens que nous avons vue, dès lo début du règne de Paul II, refroidir les relations du pape et de Ferdinand. D'abord le pontife, s'en tenant à sa première demande, n'avait point réitéré ses somma-
(i) Vcspasiano, Vita di Federigo duca d'Urbino, spicilegium roniar.um da Angclo Mai, in-8, t. I, p. 106. — Comment. Jac. card. Papiens., libr. V, loe. cit. — Canensius, p. 91 et 1)2.
fions, parce qu'il avait alors eu besoin du roi pour châtier les comtes d'Anguillara. Mais, cette entreprise accomplie, il réclama do nouveau le payement des redevances arriérées. Ferdinand qui, pour excuser la première fois son refus de payer, avait allégué Pépuisement de ses finances par une guerre de six ans, objecta cette fois le service qu'il venait de rendre à l'Eglise, en l'aidant à dompter un vassal rebelle. A son tour et avec plus de raison, Paul II rappela les obligations que Ferdinand avait au Saint-Siège, pour l'appui que la maison d'Aragon en avait reçu contre la maison d'Anjou, au risque de brouiller la Papauté avec la France. Cet échange de réclamations n'amena rien (1). Le pape redoubla ses sommations.
Bien loin d'obtempérer, Ferdinand répondit en définilive que, non seulement il prétendait ne pas payer les cens arriérés, en raison des dépenses qu'il avait faites pour la guerre d'Anguillara, mais encore qu'il entendait bien qu'à l'avenir le cens annuel de 8,000 onces d'or ou de 40,000 florins fût réduit, vu que la Sicile était possédée par Jean d'Aragon, son oncle. Poussant même plus loin ses prétentions, il réclamait une somme de 60,000 ducats que Pie (I avait promise au seigneur Gismondo, et demandait en outre la seigneurie de Sinigafflia et d'autres faveurs (2). Ces dernières réclamations du roi étaient peut-être fondées en droit, mais le pape les mettait à néant en y opposant l'énorme dépense de plus de 900,000 florins que Pie II avait faite dans la
(1) Platina,in Paulum.
(2) Chronic. Eugubium, p. 1016, Murât., t. XXI.
guerre de succession entre la maison d'Aragon et la maison d'Anjou au profit de la première (1).
Les rapports s'aigrissaient de plus en plus. Les ambassadeurs de Ferdinand étant venus à Rome, apporter, selon l'usage, aux pieds du Saint-Père, Thommage lige de leur maître avec les présents accoutumés, consistant en un cheval blanc et un faucon, Paul ÏI rejeta avec dédain ces présents : « Les rois, comme les peuples, dit-il, ne sont agréables à Dieu et à son vicaire qu'autant qu'ils accomplissent leur devoir, qu'ils acquittent les contributions annuelles et ne mettent point la faulx dans la moisson d'aulrui (2). » Sur l'observation des ambassadeurs, que le roi était dans l'impossibilité d'effectuer le payement intégral des sommes arriérées : « Si votre maître, reprit le pape, ne peut payer maintenant, il payera plus tard, qu'il montre seulement de la bonne volonté. » Poussés à bout, les envoyés crurent que le moment était venu de produire l'argument que Ferdinand avait jusque là tenu en réserve : « Saint-Père, si Votre Sainteté s'obstine à rejeter l'hommage du roi, il est à craindre que, dans son indignation, il ne se tourne du côté des Turcs, ce qui serait un grand malheur pour la chrétienté. » Mais à ces mots, dont il entrevit la portée, Paul exaspéré : « Allez, allez, dites à votre maître que, si telle est son intention de s'allier aux Turcs, nous ferons de notre côté de telle sorte, que le roi sera expulsé de son royaume et les Turcs des terres chrétiennes (3). »
(\) Commentarii Jac. card. Papicns., libr. IV, p. 395.
(2) Gaspard de Vérone, De gcstis temporc Pauli II, libr. III, ap. Murât., t. III, part. II, p. 1041.
(3) Cancnsius, p. 71-75.
Sans doute Ferdinand n'avait pas pins l'intention de s'unir à Mahomet, que Paul II le pouvoir de réaliser sa menace. Mais on voit que ce monarque, fidèle à son plan, ne rougissait pas de faire servir, au succès d'une politique égoïste et vile, l'inquiétude légitime que devait inspirer au chef de l'Eglise les rapports de Mahomet avec Naples. Il ne réussit pourtant point à effrayer, et la réponse énergique du pape montra que, pour cette fois du moins, le but du roi était manqué (1).
Cependant cet échange officiel de paroles irritantes indiquait que des nuages gros de tempêtes s'amassaient entre les deux puissances. Plus d'un politique pensa alors que l'indifférence de Paul II à empêcher la lutte entre Florence et les exilés, avait pour but de créer au roi de Naples des embarras dont on profiterait pour le châtier de ses résistances (2). Mais le pontife prouva bien que l'esprit de conciliation ne l'avait pas abandonné un instant. Nous allons voir que les dispositions du roi étaient loin de répondre à celles du pape.
La forteresse de Tolfa dominait l'exploitation d'une
(1) La chronique iTEugnbio, p. 4019, renferme deux pièces curieuses qui prouvent que si Mahomet pensait toujours à gagner Ferdinand, ce monarque résistait noblement à la séduction. Ce sont deux lettres, l'une du sultan, datée de Négrcpont en 1470, par laquelle il se plaît à annoncer au roi de Naples, comme s'il eût été son ami, la prise de cette île ; l'autre de Ferdinand, par laquelle ce monarque répond au sultan qu'il ne peut exister aucune amitié entre lui et l'ennemi des chrétiens, et qu'il est disposé plus que jamais à envoyer ses vaisseaux au secours des Vénitiens, aussi bien qu'à défendre la religion autant qu'il le pourra.
(2) Platina, in Paulum.
mine d'alun, récemment découverte et qui était devenue une source de revenus pour le Saint-Siège. Pie II avait commis la garde de cette citadelle à un seigneur allié à la maison des Orsini. Paul, dans la crainte que l'occupation de cette place, par une autorité étrangère, ne devînt un inconvénient, dans un cas donné, pour l'exploitation de l'alun, forma le projet de la ramener au pouvoir de l'Église Mais il rencontra dans Ferdinand un obstacle insurmontable à ce projet (1). A cette occasion, le roi osa faire menacer Rome même par un corps de troupes napolitaines que le duc d'Ascoli, Orso dei Orsini, ramenait de la Toscane. Paul II, qui avait désarmé après la conclusion de la paix, et qui ne pouvait rien opposer à ces forces, se vit un moment sur le point de quitter sa capitale. Déjà les effets les plus précieux du palais avaient été transportés dans le Chàteau-Saint-Ange (2). Mais Ferdinand, satisfait de la teneur qu'il avait inspirée, ne poussa pas plus loin ses opérations; il aima mieux diriger ses hostilités contre le duché de Sora dont il contestait au Saint-Siège la souveraineté, bien qu'il l'eût solennellement concédée à Pie H. Et non seulement il voulait recouvrer ce domaine, mais il revendiquait encore Terracine, Civita Ducale, dans la terre de Labour, Accumoli et Lionessa, dans les Abbruzzes (3).
Déjà le duché de Sora était à demi conquis, lorsque, pour sauver des possessions qu'il était dans l'impossibi-
(1) Comment. Jacobi card. Papiens., libr. IV, p. 394.
(2) Canensius, p. 84.
(3) Comment. Jacobi card. Papiens., libr. IV, p. 394 et 395. — Canensius, loc, cit. — Giannone, Storia civile del regno di Napoli, libr. XXVII, c. u.
lité de défendre, Paul II eut recours aux négociations, et envoya à Naples le cardinal Bartolomeo Roverella, évêque de Ravenne. On ne pouvait faire un meilleur choix. Roverella était un personnage du plus haut mérite, qui avait accompli , sous les trois pontificats précédents , avec prudence, habileté et bonheur, plusieurs missions importantes. Il était surtout cher à Ferdinand auquel il avait rendu les plus signalés services pendant sa lutte avec Jean d'Anjou. Ce monarque apprit avec plaisir son arrivée, et le reçut à Aversa avec les plus grands honneurs (i).
Roverella, grâce à son esprit conciliant et à son influence personnelle, obtint quelques concessions; par exemple, il détermina le roi à soumettre ses prétentions au jugement d'un arbitre, mais il ne parvint pas à extirper de ce cœur ingrat, perfide et ulcéré, la haine qu'y avait excitée la question des cens arriérés (2). Il ne fallait qu'une occasion pour la raviver ; Robert Malatesla vint la lui offrir, et Ferdinand sembla l'accepter comme une bonne fortune. Nous avons vu que la victoire s'était rangée du côté de la perfidie et de la vengeance.
Mais ce triomphe inattendu d'une si détestable cause, loin d'abattre Paul II, lui inspira une énergie extraordinaire. Non seulement il r.e désespéra pas de réduire Malatesla, il forma encore le dessein de donner une terrible leçon à Ferdinand. En môme temps qu'il répare ses parles, réorganise son armée dispersée, l'augmente d'un renfort de cavalerie, écrit à Napoléon des Orsini,
(1) Cancnsius, p. 85 et seq.
(2) Coramentarii Jac. card. Papiens., libr. IV, p, 396.
son général , de ne point s'abandonner au découragement et de reprendre l'offensive (1), il s'adresse à l'ancien adversaire du roi, et invite le fils de René à tenter de nouveau la fortune des armes pour conquérir un royaume dont Ferdinand venait de se rendre indigne par son ingratitude et sa félonie.
Le fils de René se trouvait alors dans la plus singulière des positions; cet ancien rival de la maison d'Aragon en Italie, venait d'être appelé par les Catalans, pour remplacer un autre souverain de cette même maison, dont ceux-ci s'étaient dégoûtés. Lorsque les propositions du pape lui arrivèrent, Jean, proclamé roi à Barcelonne, s'occupait activement de se mettre en possession de sa nouvelle royauté (2).
Bien qu'engagé dans une rude guerre avec les souverains héréditaires de la Catalogne , ce valeureux prince ne crut pas même devoir ajourner l'entreprise de Naples. Il envoya immédiatement à Rome une ambassade chargée de demander l'investiture du royaume des Deux- Siciles et annoncer qu'il allait partir au premier jour du port de Marseille à la tête d'une escadre de vingt grands navires. Paul II devait s'engager à fournir des subsides (3). Et le dessein de détrôner Ferdinand n'était pas le seul qui agitât l'esprit du souverain pontife, le bruit
(1) Canensius, p. 92. — Commcntarii Jac. card. Papicns. , libr. V, p. 418.
(2) Mariana, de rébus hispan., libr. XXIII, c. xii et xvi. — Bouche, Hist. de Prov., libr. IX, sect. IV, t. II, p. 468.
(3) Pigna de rébus atestinis, libr. VIII . — Àntonii Galli conimentar. de reb. Gcnuensi., Murât., t. XXIII, p. 245-262.— Giornali napolit., Murât., t. XXI, p. 4135.
courut alors que des négociations avaient été entamées avec l'empereur Frédéric, avec le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, enfin avec le duc de Savoie, pour attaquer le duc de Milan et lui enlever la Lombardie. On ne sait trop ce qui serait advenu, si ces projets eussent pu recevoir un commencement d'exécution. Les politiques faisaient, il est vrai, peu de cas des alliances lointaines ; ils savaient, par l'expérience, que les secours d'outre-monts s'obtenaient difficilement, arrivaient rarement à propos et étaient presque toujours insuffisants (1). Le fils de René dont l'intérêt était personnel, paraissait seul devoir être redoutable à ceux que menaçait la colère du pape. Mais heureusement pour le repos de l'Italie, Jean d'Anjou, atteint d'une maladie contagieuse, mourut à Barcelone, le 16 décembre 1470, à l'âge de quarante-cinq ans, sans avoir pu donner même une attention sérieuse à cette dernière entreprise de son aventureuse et héroïque vie (2). D'autre part, Paul II fut tout à coup ramené à des sentiments (pacifiques par le désastre de Nègrepont, que Mahomet emporta d'assaut le 12 juillet 1470, événement qui frappa de nouveau l'Occident et l'Italie surtoufde douleur et d'effroi.
En sa qualité de Père commun des fidèles, Paul II ressentit plus vivement qu'aucun autre le coup que le terrible conquérant venait de porter à la chrétienté. Oubliant aussitôt les injures qu'il avait reçues, ses desseins, ses négociations, les intérêts particuliers du Saint-Siège, il convoqua à Rome les représentants de toutes les puis-
(1) Epis». CCCXXIV, de Pierre Arivabene au card. de Pavie.
(2) Mariana, ibidem, c. xvi. — Bouche, idem, p. 469.
sances de l'Italie , et pour que les conférences qu'on allait entamer, trouvassent moins d'obstacles, il renonça, tout le premier, à poursuivre ses prétentions sur Riraini. Ce trait de générosité exerça une salutaire influence (i). Tous acceptèrent la paix et consentirent à renouveler la ligue générale formée sous le pontificat de Nicolas V, ligue par laquelle chaque État s'était engagé, dans La mesure de ses forces, à faire la guerre aux Osmanlis (2).
Le pape écrivit à l'empereur pour lui annoncer cette ligue, le prier d'engager les princes allemands à imiter l'exemple des Etats italiens, et à unir tous ensemble leurs efforts, pour arrêter les progrès de l'ennemi commun. Dans le but d'appuyer l'influence impériale par l'autorité apostolique, il envoya, en Allemagne, le cardinal Francesco Piccolomini. Ce légat devait assister à la diète de Ratisbonne, convoquée pour la fin d'avril 4474 (3). Paul II s'adressa également au roi d'Aragon et à d'autres princes chrétiens. Les ambassadeurs du puissant roi de Perse, Uzum-Cassan, vinrent à Rome imprimer un nouvel essor à ce mouvement de croisade, en demandant le renouvellement de l'ancienne alliance du Saint-Siège avec leur maître, et en proposant, contre Mahomet, une combinaison d'attaques qui éclateraient à la fois en Orient et eu Occident (4). Mais lorsque ce
(1) Canensius, p. 94.
(2) Chronic. Eugubium, Murât., t. XXI, p. 1019. — Raynald., anno 4470, n™ 42.
(3) Raynald., anno 4741, n* 4 et 2.
(4) Raynald., anno 1471, n* 48 et 49.
projet de guerre sainte semblait ne plus rencontrer d'obstacles en Italie, il se brisait, dans le reste de l'Europe, contre les discordes qui divisaient l'Allemagne, la Bohème et la Hongrie, discordes qui avaient leur source dans l'hérésie mal éteinte du hussitisme.
Nous avons perdu de vue les fameux sectaires, depuis le moment où le concile de Bàle réussit à faire accepter le concordat des compactata par l'assemblée générale de la nation bohémienne. L'on peut dire que la pacification religieuse aurait été complète, à cette époque, s'il se fût trouvé un homme de moins en Bohême. Cet homme était Jean Rockyzane. Né de parents pauvres et obscurs, il était parvenu jusqu'à la célébrité, par ses talents, son éloquence, ses intrigues et son caractère surtout (1). C'était un de ces hommes artificieux et souples qui, dans les révolutions, s'attachent au parti mitoyen, qui ne sont franchement ni pour le désordre ni pour l'ordre, et se donnent de faux airs de modération auxquels les esprits honnêtes mais faibles se laissent prendre. Dans le fond, Rockyzane était partisan obstiné de Jean Huss, mais en public, il savait prêter à ses opinions religieuses mille formes diverses. Ainsi, contre les Taborites, il soutenait la transsubstantiation, et contre les catholiques, la communion sous les deux espèces ; il déplorait la licence des premiers et déclamait contre le relâchement des seconds. Grâce au tact parfait de sa prudence, il n'était trop mal avec aucun parti. Les orthodoxes ne pouvaient le haïr, parce qu'il n'avait jamais approuvé les excès des hérétiques, et ceux-ci ne pouvaient le repousser, parce
(4) Cochlée, Uist. Hussit., libr. V, p. 2l5.
qu'il n'avait jamais donné pleine satisfaction aux orthodoxes. Par cette conduite à double face, il conservait un pied dans les deux camps, ne contentant personne sans doute, mais ne déplaisant point trop à aucun et se rendant nécessaire à tous, comme point de conciliation.
C'était avec ce caractère équivoque que Rockyzane avait paru parmi les députés bohémiens au concile de Bàle. Il s'était montré partisan des Compactata, uniquement parce que ce concordat était un milieu. Mais ce qu'il voyait, dans cet acte solennel, était moins une concession disciplinaire, faite par le concile aux circonstances, dans l'intérêt de la paix, qu'une authentique approbation deserreurs, débitées par lesCalixtins, sur la présence réelle. Ce fut, dans cet esprit de perfidie concertée, que Rockyzane contribua, en 1434, à l'adoption du concordat par les États du royaume ; car, en même temps qu'il consentait de bouche et par écrit à l'unité de foi, les vrais sentiments de son cœur étaient pour l'hérésie. Ses partisans et lui simulaient la concorde et ne la voulaient pas, ils voulaient le triomphe de leur secte, et croyaient le préparer, en trompant, tantôt les légats du concile, tantôt les barons du royaume. De là vint que les Compactata assoupirent seulement les dissensions religieuses et ne les éteignirent point (1).
Rockyzane, qui, sous le masque de l'abnégation, cachait une ambition profonde, parvint à se faire élire archevêque de Prague, pour prix de ses services. L'empereur Sigismond, cédant à d'importunes prières, confirma avec peine son élection ; niais ayant bientôt aperçu
(1) Cochlée, libr. VIII, p. 287.
le loup dévorant sous la peau de brebis, il se hâta de rétracter son approbation. Rockyzane, pour éviter de plus grands désagréments, se condamna à un exil volontaire (1). Plus tard, il s'attacha à la fortune de l'un des principaux barons du royaume qui , par ses talents politiques et guerriers, jetait les fondements de sa grandeur future. Ce seigneur était Gyrziko Podibraski. Grâce à l'autorité de sa science et aux séductions de son esprit artificieux, Rockyzane réussit à persuader à ce seigneur que la doctrine des Calixtins n'était nullement hérétique, puisqu'elle avait été approuvée par les Compact ata du concile de Bâle. L'austérité des mœurs, la modestie apparente du hussile venant à l'appui de ses paroles, Podibraski se laissa entraîner (2).
En 1448, ce seigneur étant devenu seul gouverneur du royaume, Rockyzane, rappelé de l'exil, vint à Prague et fut réintégré dans son siège archiépiscopal (3). Avec lui reparurent les hérétiques, auxquels il distribua les dignités de l'Eglise, les enlevant aux prêtres orthodoxes, et disposant du spirituel avec la même autorité que son protecteur du temporel.
Cependant les souverains pontifes ne cessaient point d'envoyer des légats en Bohême, pour y maintenir une pacification que les intrigues des hérétiques rendaient de jour en jour plus précaire. Mais leurs efforts cons-
(1) jEneœSylv. Hist. Bohem., c. lu. — Dubraw, Hist. Bohem., libr. XXVII, p. 712 ctseq. — Commentai*. Jacob, card. Papicns., libr. VI, p. 427.
(2) Cochlce, libr. XII, p. 429.
(3) Id. libr. X, p. 359.
tamment neutralisés, soit par l'influence du gouverneur, soit par l'action latente de l'archevêque, n'aboutissaient à rien (4).
Enfin, en 1458, les souhaits ambitieux de Gyrziko furent accomplis, la diète du royaume le choisit pour remplir le trône de Bohême devenu vacant par la mort de Ladislas le Posthume. Dans l'enivrement de sa fortune, le nouveau monarque promit aux barons orthodoxes : qu'il défendrait de toutes ses forces la foi de l'Eglise romaine; qu'il aurait, pour le souverain pontife, une obéissance filiale ; enfin, qu'il rétablirait l'unité religieuse dans le royaume, en en chassant les hérétiques (2).
Au milieu de la solennité d'une diète tenue à Égra, en 1461, les mômes barons sommèrent Podibraski de s'expliquer avec netteté sur le sens qu'il donnait à la promesse par lui faite lors de son couronnement. Il le fit, mais en ajoutant qu'il était dans l'intention de défendre les Cornpactata. Sommé de nouveau d'avoir à chasser les hérétiques du royaume, il satisfit à celte sommation en expulsant les Taborites, les Picards, les Boleslaviens, les Adamites (3). En outre, il publia un décret portant que tous ses sujets devaient se considérer comme membres de l'Eglise romaine, qu'ils communiassent sous une ou deux espèces.
Si explicites que parussent ces actes, les catholiques
(1) Commcntarii Jac. card. Papiens., libr. VI, p. 427.
(2) Cocblce, libr. XII, p. 420. — Dubraw, Hisl. Bohem., libr. XXX, p. 7G0 et scq.
(3) Bohuslaus Balbinus, epitome rer. Bohem., libr. V, c. v, p. 520.
ne s'en montrèrent pas satisfaits. Regardant avec raison les Calixtins comme des hérétiques, ils exigèrent du monarque, ou qu'il annulât les Compactata, ou qu'il obtînt, sur le sens précis de ce concordai, une décision formelle du Saint-Siège (4). Poussé dans ses dernières limites, Podibraski envoya, eu 4462, à Rome, une solennelle ambassade dont le chef était Procope de Rabenstein, chancelier du royaume. Pie II régnait alors. Ce pontife, lorsqu'il était vEneas Sylvius et secrétaire de Frédéric 111, avait séjourné en Bohême, avec la qualité d'envové de l'empereur. Là, il avait vu, de ses veux, comment les Calixlins et Rockyzane leur chef, entendaient \esCompactata de Bàle et l'usage qu'ils en faisaient. Ce n'était pas chose facile d'en imposer à un tel homme. Aussi, lorsque Procope de Rabenstein déclara que le roi acceptait l'unilé de l'Eglise romaine, à la condition que le pape approuverait les Compactata, Pie II réponditil : que cette condition était inadmissible, soit, parce que ce concordat n'ayant jamais été observé avec les clauses qu'y avait mises le concile, le bénéfice en devenait inutile; soit, parce que le sens en ayant été faussé par des interprétations hétérodoxes, il devenait dangereux de le maintenir plus longtemps (2); et pour que sa réponse eût plus d'autorité, il adjoignit aux députés bohémiens Fanlino délia Valle, en qualité de nonce apostolique. Celui-ci ne fut pas plus tôt arrivé, qu'il intima à Podibraski, de la part du souverain pontife, d'abolir
(4) Balbin.,libr. V, c. vi, p. S25. — William Coxc, Hist. de la maison d'Autriche, t. I, p. 443.
(2) Commcnlai ii Jac. card. Papiens., libr. VI, p. 433.
l'usage du calice dans le royaume, le priant de ne pas faillir à la promesse qu'il avait faite, en montant sur le trône, de rétablir l'unité en Bohême.
Quoique irrité de sa déconvenue, le roi cacha son dépit sous le voile de la modération, et ajourna la réponse qu'on lui demandait à la solennité d'une diète qu'il convoqua et à laquelle assista Fantino dclla Valle.
Lorsque les ambassadeurs eurent rendu compte, devant l'assemblée, de l'accomplissement de leur mission à Rome, Podibraski prit la parole : a Le pape m'étonne vraiment, dit-il; veut-il donc diviser de nouveau un royaume que les Compact ata avaient si heureusement uni? Comment se fait-il qu'il ait la prétention d'abolir ce que le saint concile de Bàle, ce que le pape Eugène IV nous ont octroyé? Si chaque pape s'arroge le droit d'abroger les concessions de ses prédécesseurs, sur quoi pourra-t-on compter? Le pape veut que notre communion et nos Compactala soient une hérésie! Certes, il n'en est rien, puisque ces deux choses sont fondées sur l'institution môme du Christ, sur l'usage de l'Eglise primitive et sur l'approbation du saint concile de Bàle. La reine et moi les avons pratiqués dès l'enfance, et nous ne les abandonnerons qu'à la mort. »
Si l'on eût pu douter jusque-là du sens que les partisans de Rockyzane attachaient aux Compactata, les applaudissements, dont les hérétiques de l'assemblée accompagnèrent le discours royal , étaient faits pour rendre ce sens incontestable. Leur joie était au comble. Ils se confondirent en actions de grâces, et offrirent au monarque leur fortune et leur sang pour maintenir le concordat du concile.
L'effet théâtral de celle scène, visiblement préparée à l'avance, fut contrebalancé par l'attitude et les dispositions des catholiques qui firent celle déclaration : « Nous ne faisons, quant à nous, aucun cas des Compactata, ^t nous sommes résolus à n'en faire jamais aucun usage. » Embarrassé de cette réponse, Podibraski s'efforça en vain d'en obtenir une autre, et, ne sachant que faire, il déchargea son courroux sur le chancelier, Procope de Rabenstein, qu'il priva de sa dignité de chancelier et sur le légat qu'il menaça de la mort, et retint plusieurs mois prisonnier dans le château de Podiebrack (1).
Pie II n'eut pas plus tôt appris cet outrage sanglant infligé à la majesté du Saint-Siège apostolique, qu'il cassa, solennellement et pour toujours, le concordat des Cornpactata, prit sous sa protection les habitants de Wratislas qui refusaient l'hommage à Podibraski, en haine de son hérésie, et le menaça lui-même des plus graves procédures^). Ce coup d'autorité produisit en Bohême une fermentation dont Gyrzyko redouta, à bon droit, les conséquences. Il se hâta d'écrire au pape une lettre, rédigée dans les termes les plus humbles, par laquelle il cherchait à excuser la captivité de Fanlino délia Valle, et suppliait Sa Sainteté d'engager les habitants de Wratislas à la soumission. L'empereur et le duc de Bavière joi-
{{) Cochlce, libr. XII, p. 426-429. — Dubraw, Hist. Bohem., libr. XXX, p. 775-779. — Bohuslaus Balbin., libr. V, c. vi, p. 525 et 526. — Commentarii Jac. card. Papiens. , libr. VI, p. 432-435.
(2) Cochléc, ubi supra, p. 430. — Bohuslaus Balbin., libr. V, c. vi, p. 528.
gnirent à celle lettre leur médiation officieuse, promirent d'obtenir du roi un retour franc et sincère à l'unité de l'Eglise, et Pie II suspendit la sentence d'excommunication, mais il cita Poclibraski à comparaître devant le Saint-Siège, dans le terme de cent quatre-vingts jours, pour y rendre compte de sa conduite (1). Pie II mourut avant l'expiration de ce terme.
Lorsque Podibraski apprit la mort de Pie II et l'exaltation de Paul II, il ne put contenir un mouvement de joie : « L'ennemi de la Bohème n'est plus, s'écria-t-il, et nous avons à sa place un Vénitien dont il n'y a rien à craindre (2). » Podibraski se trompait. Le pontife vénitien reprit les procédures au point où son prédécesseur les avait laissées, et voyant que le monarque ne donnait aucune satisfaction au Saint-Siège, il envoya en Allemagne un légal pour exciter le parti catholique de la Bohême contre Podibraski, afin de triompher de son obstination. Lui-même, quelques mois après, lança l'excommunication contre ses partisans, cita de nouveau ce prince à venir rendre compte de sa conduite, délia les cités de la Bohême, de la Silésie, de la Moravie, de l'obéissance qu'elles devaient au roi, et, par d'autres lettres, nomma Zdenko de Sterneberg général de la guerre sainte que les catholiques avaient ordre de déclarer au monarque.
Menacé de toutes paris, Podibraski essaya de nouveau de fléchir le souverain pontife, par une lettre dans laquelle il protestait de son attachement au Saint-Siège
(1) Cochlée, libr. XII, p. 432-430. — Bohuslnus Balbin., loc. cit., p. 528.
(2) Commentarii Jac. card. Papiens., libr. VI, p. 435.
apostolique, s'efforçait de prouver qu'il n'avait pas manqué à la promesse , par lui faite à son couronnement, demandait qu'on désignât une ville sûre, voisine de la Bohême, où il pourrait, en présence des légats de Sa Sainteté, répondre aux chefs d'accusation qui lui étaient objectés, et montrer qu'il n'était point hérétique (1).
Podibraski s'était fait de nombreux amis parmi les souverains des Etats voisins de la Bohême. En tout ce qui ne touchait point à la religion et où, libre de la perverse influence de Rockysane, il pouvait être lui-même, Podibraski se montrait vraiment digne de la majesté royale. L'Europe admirait son courage, sa sagesse, sa générosité. Plus d'une fois, il s'était acquis la reconnaissance de ses voisins en pacifiant leurs querelles. Tout récemment il avait rendu un signalé service à Frédéric III, en intervenant à propos au milieu des dissensions qui agitaient l'Empire , et en délivrant ce monarque des plus grands périls (2). La plupart des princes s'intéressèrent donc à la cause du roi de Bohême, et écrivirent au pape ou lui envoyèrent des ambassadeurs pour l'engager à la mansuétude. Paul II y était naturellement disposé. Mais le funeste conseiller de Podibraski ne lui permit pas de renoncer aux Compactata. Cette obstination rendit toutes les médiations inutiles, et le pape, au mois de septembre 1466, excommunia Podibraski , et publia, contre lui et ses partisans, une guerre sainte (3).
(1) Bohuslaus Balbin., libr. V, c. vi, p. 530-533.
(2) Bohuslaus Balbin. , libr. V, c. vi, p. 527. — Dubraw, libr. XXX, p. 779.
(3) Bohusl. Balbin., libr. V, c. vi, p. 533-535.
168 H1ST0IRK l)K LA PAPAUTÉ. L1V. XI. .
Bien loin de se soumettre, Podibraski répondit au manifeste pontifical par une solennelle protestation, et en en appelant du pape mal informé au concile général, si Paul II, disait-il, persistait dans sa colère(l). Le pontife ne fit aucun cas d'un appel que son prédécesseur avait analhématisé d'avance dans le congrès de Mantoue. Du reste, il avait de puissants moyens pour réduire au silence ces menaces hautaines. Le parti catholique, c'està-dire, les deux tiers do la Silésie, de la Moravie, de la Bohême, approuvaient la conduite du Saint-Siège et se montraient disposés à seconder une expédition sainte. Paul II offrit à Casimir, roi de Pologne, la conduite de celte expédition, lui faisant espérer la couronne de Bohême, pour prix de son zèle, mais Casimir resta immobile (2). Le chef de l'Eglise réussit mieux auprès du roi de Hongrie, Matthias Corvin. Ce monarque était pourtant le gendre de Podibraski, toutefois l'appât d'un trône, ou, si Ton veut, un motif plus digne d'un noble caractère, l'amour de la religion, étouffa dans son cœur le cri de la parenté et, en 14G8, il envahit la Bohème, à la tète d'une armée hongroise, renforcée d'un corps de croisés. Mais l'héroïque adversaire de Mahomet ne soutint pas, contre les Bohémiens, cette supériorité qui le rendait si formidable aux Ottomans. Podibraski remporta sur lui plus d'un avantage, bien qu'il eût à lutter en même temps contre les attaques du parti catholique (3).
(1) Id. p. 539.
(2) Cromer, de reb. Polon., libr. XXVI, p. 389.— Dlugoàsi, Ilist. Polon., t. II, libr. XIII, p. 394.
(3) Bohusl. Balbin., libr. V, c. ix, p. 551-554. — Bonfini, rerum Hungaric, decad. III, libr. II, p. 574 et 578.
LUTTE CONTRE LES Tl'KCS. 169
Egalement fatigués de cette lutte, le gendre et le beaupère conclurent ensemble, au commencement de 1469, une trêve, et on traita avec Slerneberg. Mais le légat du pape s'interposa, rompit ces préliminaires, déclara qu'on ne pouvait faire la paix avec un prince hérétique, sans l'assentiment du Saint-Siège, et força Matthias Corvin à reprendre les armes. La guerre continua donc, pendant les années 1469 et 1470, jusqu'à ce qu'enfin les deux partis, de non veau las^le se nuire sans résultat, conclurent un armistice qui mit fin aux hostilités (I).
C'est ainsi que le mouvement belliqueux des puissances chrétiennes contre les Turcs fut encore une fois paralysé. Le désir, peut-être la nécessité d'en finir avec ce terrible hussitisme, qui avait si longtemps couvert de sang et de ruines le centre de l'Europe, empêcha Paul II de profiler de l'impulsion qu'il avait lui-même si heureusement provoquée. Sa mort qui survint dans ces entrefaites ajourna tous les projets.
Un écrivain (I) qui a débrouillé, avec une érudition, une sagacité et une critique peu communes, les monuments historiques de la Bohème, nous a laissé le récit de cette dernière lutte de la Papauté contre le hussitisme. L exactitude des faits, la sagesse des opinions ne s'y démentent pas un seul instant. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'une admiration sincère, pour les talents et le caractère élevé de Podibraski, s'y allie au respect
(i) Bolius). Balbin., libr. V, t\ x, p. b;i;i-ïiïi8. — Dubraw, Hist. Bobem., libr. XXX, p. 781-785. — William Coxe, Hist. de la maison d'Autriche, t. I, p. 447.
(2; Bobuslaus Balb., dans son Epitomc rerum Bohcmicarum.
le plus profond pour l'autorité du Saint-Siège. Si nous l'avons bien compris, il nous semble que l'historien s'attristerait de la tournure que prit la résistance pontificale; qu'il ne serait pas éloigné de croire, avec les princes d'alors, que le pape était mal informé, et que, tout en blâmant les violences, l'obstination de Podibraski et les moyens qu'il employa pour extorquer une nouvelle ratification des Compaclata, il inclinerait à penser qu'on aurait pu, avant de recourir aux* procédures extrêmes, chercher à s'entendre sur le terrain même de ce célèbre concordat, car, aussi bien, plus tard, les papes jugèrentils convenable, à la sollicitation des souverains les plus catholiques, et pour ménager de graves circonstances, de permettre, de nouveau, une exception à la discipline générale de l'Eglise, touchant l'usage du calice (1).
La pensée nous est venue plus d'une fois de nous ranger à celte opinion. Mais, quand nous voyons, d'autre part, la répulsion que les calholiques de la Bohême manifestaient pour cette Iransaclion, la valeur qu'y attachaient les hérétiques, le péril qu'il y avait à ce que le hussitisme ne rassit sur ce piédestal sa formidable puissance, nous hésitons à nous prononcer, et laisserons à un historien plus éclairé que nous le soin de dire si Paul II outrepassa les bornes de la prudence et de la modération en usant des moyens que le droit public européen, que l'esprit de l'époque lui permettaient pour défendre l'unité de l'Eglise.
(1) Bohuslaus Balbin., libr. V, c. x, p. 559.