‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècleChapitre 5 sur 15 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

SOMMAIRE

Caractère, goûts, qualités et défauts de Pnul 11. — 11 se brouille avec 1rs cardinaux en voulant abroger les articles jurés dans le conclave, lors de son élection. — Réflexions sur ce fait. — Administration de Paul II tournée vers la réforme. — Abrogation du collège des Abi fvialeur*. — Désagréments qu'en éprouve le pape. — Plaintes de Platina. — Emprisonnement de cet humaniste. — Pomponius Latus, il fonde l'Académie romaine. — Mauvais esprit de ce corps. — II est accuse de conspiration contre le pape, — Paul II en fait arrêter les principaux membres et le dissout bien que l'accusation de conspiration ne soit pas prouvée. — Irritation des humanistes contre Paul 11. — Calomnies qui en sont la suite. — Réfutation de ces calomnie. — Etat de la cour romaine sous Paul II. — Bemardo Capranica. — Turrccremata. — D'Estoutcvillc et Jean d'Albrct. — Bcssarion. — Jacopo dei Ammanati. — Prélats secondaires. — Gravité de ces personnages. — Coup d'œil sur les pontificats précédents. — Mort de Paul II. — Election de Sixte IV. — Notice sur le nouveau pape. — Il s'éloigne de la sévérité de ses prédécesseurs. — Il élève plusieurs neveux.— Mérite de Giuliano de la Rovère. — Sixte IV donne ses soins à la guerre sainte.— Pour cela il prend le parti de traiter 1a chose par des légats. — Rodrigue Borgia est envoyé en Espagne. — Bcssarion en France. — Marco Barbo en Allemagne. — Aucune de ces légations ne réussit. — ■ Sixte IV s'allie avec Venise et Naplcs et équipe

une flotte qui inquièle les côtes d'A«ic. — Ambassade de Louis XI à Rome au sujet de la guerre sainte. — Sixte IV en est lui-même détourné pour faire rentrer dans le devoir Todi et Cilla di Castello. — Niccolo Vitelli. — Le eardinal (Jmliano délia Rnvère, aidé de Federigo di Montcfcllro, soumet Niccolo Vitelli. — Influence hostile au Saint-Siège dans cotte affaire de 1a part de Florence. — Celte république se rapproche de Venise. — Sixte IV se tourne du «rôté de Naplcs. — Lorcnzo Mcdicis.

Quoique Paul II n'ait pas régné avec éclat, une critique passionnée s'est attachée à sa mémoire, et un des plus savants hommes d'entre les princes de l'Eglise a écrit tout un livre pour l'en venger (I). C'est qu'en effet il v a, dans le caractère comme dans l'administration de ce pape, d'étonnants contrastes.

Paul II aimait l'ostentation; il en donna une preuvedans la Cavalrata qui suivit son couronnement. Depuis longtemps on n'en avait vu d'aussi splendide (2). La tiare du pape, ornée de diamants du plus grand prix, étincelait aux regards et lançait des gerbes de lumière (3). Toutefois il ne se montra pas satisfait de cet ornement monté à la hâte, et quelques années après il en fit fabriquer une autre par les mains de Paolo Jordano, l'orfèvre le plus renommé de l'époque. Cette couronne dépassait effectivement de beaucoup ta première. Elle était chargée d'un triple rang de dorures et de pierreries, parmi

(1) Pauli II Veneti pontif. maximi gesta vindicata cl illustrata, in-4, Roma, 171 i, parle cardinal Quirini.

(2) Mss. d'Kgidius du Vilcrbc, Hist. XX swculomni, Bibliothèque angelique, |>. 236.

(3) Gaspard de Vérone, libr. I, p. 486. — Michuël Canensius,

lesquelles on en citait plusieurs qui avaient coûté près de 22,000 scudi. L'ouvrier y avait joint la délicalesse du travail à la richesse de la matière. Canensius en évalue le prix total à 180,000 scudi, en faisant observer que les connaisseurs l'évaluaient à plus de 200,000 fl).

Ce goût de la magniûcence, Paul II l'avait puisé dans son origine patricienne, dans les habitudes fastueuses que fait naître l'usage d'une grande fortune, enfin dans des inclinations artistiques fortement prononcées. Il recherchait de préférence les joyaux, soit que telle fût la nature de sa propension, soit qu'il éprouvât dans la possession exclusive de ces riches bagatelles, une satisfaction particulière. Il devait même une partie de sa popularité au prix qu'il attachait à ces brillants objets, les payant en vrai prince. On admirait aussi au pied du Capitole, près de l'église de Saint-Marc, dont il était titulaire pendant son cardinalat, le splendide palais qu'il avait fait construire, les spacieux jardins qui l'entouraient, les nombreuses statues antiques dont il s'était plu à le décorer (2), enfin, les tables, les tapis et les autres raretés tant des Grecs que des Latins, qu'il y avait réunis (3). On citait la quantité prodigieuse de médailles, frappées à son effigie,

(1) P. 43 et 14. — Agostino Rosso, dans la correspondance manuscrite de Sforza, bibliothèque Ambrosienne, cite le chiffre de 90,000 ducats.

(2) Qui statuas veterum undique ex tota urbe conquisitas in suas illas a»dcs quas sub capitolio exfruebat congererct. (Platina in Paulum).

(3) Gaspard de Vérone, de gestis Pauli, libr. I, ap. Marini in append., p. 180.

qu'il avait fait jeler dans les fondements de cet édifice (1), les sommes immenses qu'il avait comptées aux architectes et aux ouvriers (2).

Devenu pape, Paul 11 tourna plus particulièrement vers la^splendeur du culte divin, son goût pour le luxe. Aucun pontife n'avait encore paru dans les cérémonies religieuses avec une pompe plus solennelle. Il voulut que la dignité du Sacré-Collége répondit à la sienne; c'est pourquoi il entreprit de rolever le costume des cardinaux qui ne différait guère auparavant de celui des simples évêques, tint à ce qu'ils se servissent exclusivement d'une mitre en soie blanche, qu'ils portassent la barette rouge, revêtissent un manteau de môme couleur, et étalassent, dans leurs équipages, des livrées également rouges (3). Mais il y avait des hommes qui voyaient avec peine cette somptuosité et l'accusaient de porter atteinte à la gravité ecclésiastique. Peut-être Paul II aurait-il donné une plus ample carrière à ses propensions en ce genre, s'il n'avait pas craint de blesser autour de lui certaines opinions rigides (4).

A part ces inclinations fastueuses, Paul déployait les qualités et les vertus d'un vrai pontife. Il était sévère à

(1) Cujus fondamcnta ccrcmoniali cum bencdictionc, atquc aliquanta auri argcnlique numismatici dépositions jccil. (Cniiensius, p. 15). — Platina dans son style d'humaniste parle de numismata propc infinita ex auro, argento œrcve sua imagine signala.

(2) Gaspard de Vérone, libr. I, p. 182.

(3) Cancnsius, p. 45. — Commcntarii Jac. card. Papiens., libr. II, p. 370.

(4) Jovianus Pontanus, inlibro de mngnificcntia. t- Coinmentarii Jac. card. Papiens, libr. II, p. 371.

l'endroit de la justice, lent à se déterminer, ferme dans ses volontés; et bien que personne plus que lui n'eût joui de la faveur, ennemi du favoritisme, il répugnait profondément à ce que les dignités ecclésiastiques fussent accordées aux sollicitations, il voulait avoir son jugement libre sur ce point et ne récompensait que le mérite et la vertu. Il se faisait donner des renseignements précis à l'égard des sujets capables, et il arriva plus d'une fois que des hommes distingués furent étonnés de se voir portés à Tépiscopat, en leur absence et sans y avoir songé (1).

Son exacte régularité ne pardonnait point aux pasteurs l'oubli du devoir. Jacopo Zeno, évéque de Padoue, son parent, étant venu à Rome avec une suite de quarante chevaux, pour le visiter, Paul II lui refusa audience pendant un mois, et lorsqu'il consentit à le recevoir, ce fut pour l'interpeller ainsi : « Eh! bien, monseigneur, qu'ètes-vous venu faire ici?» Sur la réponse de l'évêque, qu'il était venu pour baiser les pieds de Sa Sainteté , le pape reprit durement : « Il aurait beaucoup mieux valu rester dans votre évêché et me féliciler par une lettre, que de vous rendre ici avec tant de dépenses (2). »

La première et la plus forte recommandation qu'il faisait aux officiaux, était celle d'exercer les fonctions de leur charge avec désintéressement, d'éviter la simonie et de garder leurs mains des présents. Malgré une douceur

(1) Canensius, p. 48. — Manuscrit d'Egidius de Vilerbe. — Filclfo, cpist. , libr. XXV, cpist. Augustino Kufo.

(2) Marino Sanuto, Vitœ dei duchi di Venezia, Murât., t. XXII, p. 4181.

de caractère qui le faisait frissonner à la seule pensée d'une peine capitale, il sut faire respecter l'autorité par sa fermeté, ne soutînt aucun désordre, exerça une police active et sévère, n'épargna aucun malfaiteur et bannit le brigandage des Etals de l'Eglise (1).

Sa discrétion était extrême. Quelle que fût sa préoccupation, quelle qu'eût été l'agitation des conseils, on ne surprenait jamais sur sa physionomie la moindre trace de ses pensées ou do ses émotions. Du reste , il y avait défense expresse, pour ses officiers de service, de l'interroger et il ne recevait de suppliques que de la main de ceux qui avaient la charge de les lui présenter (2).

Les raisons politiques, si puissantes chez les souverains, exerçaient peu d'influence sur les déterminations de Paul II. Un ambassadeur écrivait de lui à son maître : « Je dis que le pape est ainsi fait, que la vue du bien le détermine toujours plus promptemenl à prendre un parti qu'aucune autre considération. Dise le contraire qui voudra. Et même je maintiens que, de peur de se ménager des regrets, il serait disposé à abandonner la Papauté, le siège apostolique, la vie môme, plutôt que d'embrasser tel parti préférablement à tel autre (3). »

Comme son prédécesseur, Paul II attachait peu d'importance au mal que l'on pouvait dire de sa personne ou de son administration, et ne gardait nulle rancune aux détracteurs. En revanche, il haïssait profondément

(1) Canensius, p. 36 et scq. — Manuscrit d'Egidius de Vitcrbe.

(2) Canensius, p. 48 et 49.

(3) Lettre d'Agostino Rosso, 2 janvier 14G6, dans la correspondance manuscrite de Sforza , bibliothèque anibrosienne.

l'adulation, et lorsqu'on se la permettait en sa présence, un froncement de sourcils et un redoublement de gravité avertissaient bien vite le flatteur de se taire (1).

Un des beaux côtés de son caractère était le désintéressement. Jamais, môme étant cardinal, il n'avait consenti à recevoir des présents, à moins qu'ils ne lui vinssent de ses plus intimes amis et ne consistassent qu'en objets de peu de valeur. Tous ceux qui arrivaient d'autre part étaient impiloyablement renvoyés, avec défense d'y revenir. Sous Nicolas V, il refusa un don de 300 écus d'or qu'offrait Philippe de Lévis, dans la vue de se reconnaître des bons offices que Marco Barbo lui avait rendus pour l'élever à l'archevêché d'Àuch. Il refusa également, au début de son pontificat, lous les cadeaux que les ambassadeurs des couronnes et des républiques étaient en usage d'offrir au nouveau chef de l'Eglise, en leur disant avec le ton le plus gracieux : « Nous n'avons aucun besoin de ces largesses, il nous suflit de votre soumission et de votre fidélité envers notre personne et le Saint-Siège apostolique (2). »

Et pourtant Paul II a été accusé d'avarice (3) ! Nous ne saurions comprendre sur quoi peut être fondé un tel reproche, répété depuis Platina, et que repoussent à la fois les goûts, les instincts, les libéralités du pape. Il est vrai que ceux qui le lui adressent le bornent aux pre-

(4) Canensius, p. 17 et 18.

(2) Canensius, p. 30 et 31.

(3) Platina, in Paulum.— Gaspard de Vérone, libr. I, ap. Marini, appendice, p. 182. — Voir le chapitre III des Vindiciaî, par le card. Quirini.

miers temps de son ponlificat. Or , le triste état où se trouvaient les finances de la Papauté, à la mort de Pie II, exigeait une sévère économie dans les dépenses. Ainsi, la parcimonie que Paul II montra alors était de la bonne administration non de l'avarice (1). Plus tard , lorsque l'équilibre eut été rétabli, entre les besoins et les ressources du Saint-Siège, Paul II put déployer la munificence qui était dans son caractère, et il le fit largement. Il acheva le palais Saint-Marc, restaura avec une splendeur royale l'église qui y est contiguë, et dépensa, pour ces deux ouvrages, plus de 110,000 scudi. La basilique de Saint-Pierre, colle de Saint-Paul, reçurent aussi de nouveaux embellissements (2). Il commença, au palais du Vatican, des travaux qui avaient pour but d'agrandir cet édifice, mais que la mort l'empêcha d'achever (3). Il répara les portes antiques et plusieurs arcs de triomphe qui tombaient en ruines (i). Aucun pape ne prit plus de soins que Paul II du bien-être des Romains. Il s'occupa, à plusieurs reprises, de faire nettoyer les cloaques et les aqueducs, de faire construire des canaux pour conduire les immondices de la ville dans le Tibre. Sa sollicitude so portail surtout du côté des subsistances, question qui intéresse à un si haut degré les masses, et qui fut toujours le grand problème des gouvernements. Grâce à son industrieuse prévoyance, les aliments ne dépassèrent

(1) Tenacitas seu parcimonia non sine pnidentia fuit. (Gaspard de Vérone, libr. I, p. 182.)

(2) Canensius, p. 81. — Oldoinus ap. Ciacconium.

(3) Canensius, p. 100. — Platina in Paulum.

(4) Canensius, p. iOO.

jamais le prix le plus modéré. Aussi ne vit-on aucuue sédition sous son règne (1). Il élait l'idole du peuple. Pour marquer sa reconnaissance, celui-ci donnait des fêles au pape qui les payait, à son tour, par des réjouissances où les largesses n'étaient pas oubliées (2).

La manière de vivre de Paul était simple, sévère même. Il ne faisait qu'un seul repas dans le jour. On ne voyait sur sa table aucun mets recherché, à moins qu'il ne reçût quelque convive étranger. Hors ce cas, des légumes et les plus modestes poissons du Tibre composaient son ordinaire. Il mangeait peu, buvait à peine de vin et se contentait quelquefois de l'eau pure (3). Après les repas et lorsque les affaires étaient terminées, il se livrait à l'étude, à celle de l'histoire qu'il préférait à toute autre, et la prolongeait fort avant dans la nuit. 11 se couchait vers le malin et dormait seulement quelques heures.

Pendant son cardinalat, Pierre Barbo était réputé,

parmi ses collègues, pour son exactitude à s'acquitter

des ministères dont il était chargé. Dans le souverain

pontiûcat, Paul II se fit une réputation contraire. Soit

que l'habitude des veilles le forçât à emprunter au jour

le temps du repos, soit que sa santé lui fit une nécessité

de ce régime bizarre, il s'isolait de la cour, se montrait

difficile à accorder des audiences, se rendait invisible les

jours où il n'y avait pas de consistoire. Les cardinaux

(1) Manuscrit d'Egidius de Vitcrbe.

(2) Canenàius, p. C5 et passim.

(3) Canensius, p. 98 et 99. — Platina in Paulum. — Filelfo, epist., libr XXXV, epist. Sixlo IV.

eux-mêmes se plaignaient de n'être point admis ou de ne l'être que rarement. Il s'était mis à ne recevoir que la nuit, ce qui devenait très-incommode pour tous ceux qui avaient des affaires à traiter (1). Ce pontife compensait, en quelque sorte, la rareté et la difficulté des audiences, par le temps qu'il y consacrait et l'agrément qu'il savait y répandre quand il les accordait. Mais ces avantages ne dédommageaient pas les grands diguitaires et les ministres des souverains des sacrifices d'amourpropre par lesquels il les leur avait fait acheter, et ils s'en plaignaient amèrement (2).

On dirait qu'une sorte de fatalité s'attache parfois à certains princes, qu'il y a comme une conspiration des circonstances contre leur gloire. Au lieu de ces occasions favorablesoù leurs qualités personnelles pourraient se déployer avec éclat, il ne s'offre à eux que d'ingrates occurrences qui les entraînent à des actes nuisibles à leur réputation. Paul II s'est trouvé dans ce cas. Aucun avènement de pape n'avait fait naître de plus grandes espérances que le sien. On n'attendait rien moins, pour l'Église, qu'une ère inconnue de félicité et un pontificat, comme il ne s'en était point vu depuis le Prince des

(1) Manuscrit d'Egidius de Vitcrbe, p. 244. — Cbronica di Bologna, Mural., t. XVIII, p. 788. — Canensius, p. 60. — Plalina in Paul uni. — Commcntarii Jac. card. Papicns., libr. II, p. 370. — Agostino di Rosso, epist. 18 junii 1465, dans la correspondance manuscrite de Sforza. — Jac. card. Pap., epist. LXXVII Gregor. Lollio et epist. CLXVI, card. Rothomag. et Avenion.

(2) Canensius, p. 69.

Apôtres (1). C'était beaucoup dire après un règne tel que celui de Pie II ; mais à en juger par le caractère connu de Paul II , on ne peut nier qu'une partie des espérances ne fut fondée. Et pourtant, cette attente si vive et si légitime n'aboutit, par une suite de positions fâcheuses, qu'à un règne sans grandeur, pendant lequel Paul II ne put réaliser que la plus faible portion des idées généreuses qu'il avait conçues.

Son premier pas, dans le souverain pontificat, le brouilla avec les cardinaux. On se rappelle qu'un concordat avait été posé dans le conclave où Pierre Barbo fut élu. Les articles de ce concordat ne différaient guère pour le fond, des actes du même genre qui avaient précédé celui-ci, si ce n'est par la clause qui obligeait le pape à souffrir que, deux fois l'an, les cardinaux examinassent, hors de sa présence, s'il avait été fidèle à ses engagements; clause odieuse, il faut le dire, et de nature à humilier le chef de l'Eglise. Si nous en croyons un témoignage qui renferme une confidence de Paul II, ce pontife n'aurait pas participé à la rédaction de celte pièce, il ne l'aurait pas même vue, se trouvant indisposé lorsqu'elle fut faite, et il n'y aurait donné son acquiescement que pour ne pas désapprouver ses collègues. (2) Mais il défi) Sperabamus respiraturam Ecclesiam, futurum pontificatum, qualemaPetro non vidimus.(Epist. CLXXXI, Jac. card. Papiens., ad Paulura II.

(2) Dolsesi Sua Santita aliquanto... dîcendo che tali capitoli furono falti unana (sic) che intrasseroin conclavi esscndo lui inferino et che may non gli havcssc vcduti, fino poi quando intro in conclavi, et ben che non gli piacc ^ssero, pure vcndoli [sic] approbare dal altri, non gli volse lei impropre. (Dépêche manuscrite d'Othon

clara en y apposant sa souscription papale, qu'il était disposé à en accomplir les articles, quand bien même il ne s'y engagerait pas par serment (1). Or, nous devons croire qu'une semblable déclaration était sérieuse.

Cependant, à peine fut-il installé dans la chaire do Pierre, que Paul H songea à s'affranchir du joug de ce compromis. Alors certains conseillers lui firent observer : qu'il ne convenait point que le pouvoir du vicaire de Jésus-Christ fût soumis à des conditions humaines, que le libre arbitre du pape, non une direction étrangère, devait régler ses actions, que le droit de gouverner l'Église appartenait à lui non aux cardinaux. Et ceux qui tenaient ce langage n'étaient pas de ces courtisans vulgaires qu'on méprise, c'étaient des hommes d'un mérite supérieur à l'influence desquels il était diflicile de se soustraire (2).

On peut faire bien des questions sur ces compromis qui avaient, depuis longtemps, passé en usage dans les conclaves. On peut se demander: si c'était bien prendre le vrai chemin des réformes, que de circonscrire ainsi l'autorité du chef de l'Eglise ; si c'était bien recommander m respect des peuples la dignité du successeur de Pierre, que de la placer sous le contrôle de ceux qui n'étaient rien que par lui ; on peut se demander : Si tous les cardinaux étaient bien libres en prenant de tels en-

de Carrcte, 21 septembre 4464, (tans la correspondance de Sforza).

(1) Oixbti, ciini scribercs, elinrn sine voto servaturuin te cas fuisse. [Jac. eard. Pap. in epist. ad Paulum, ubi supra).

(2) Commcntarii Jac. eard. Papiens., libr. II, p. 372.

LA COUR ROMAÎNE. 183

gagements, si l'élu l'était surtout en les jurant. On peut se demander enfin, si le vœu d'un cardinal peut lier un pape, et si le Sacré Collège élait compétent pour recevoir le serment du chef qu'il venait d'élire.

Il appartient au canoniste, non à l'historien de résoudre ces difficiles et graves questions. Nous nous contenions de les rappeler, parce que bien des gens les faisaient alors publiquement (i). Mais en supposant que le compromis passé dans le conclave ne fût point de nature à lier Paul H, il serait permis encore de se demander, s'il convenait de l'abroger. Dans la pratique des choses humaines, on se trouve quelquefois placé en face de ce principe: Ce qui est permis n'est pas toujours expédient; et il semble que c'était ici le cas d'en tenir compte. Pierre Barbo avait approuvé, bien que de mauvaise grâce, les articles de ce compromis ; il n'était aucun membre du Sacré Collège qui doutât alors que le pape ne fût engagé, par cette promesse solennelle, à l'observation de ces articles ; en les abrogeant, Paul II avait l'air de se donner un démenti à lui-même, blessait vivement les sentiments des princes de son conseil, semblait renoncer aux réformes et vouloir le maintien des abus contre lesquels ces articles étaient dirigés. Ses prédécesseurs avaient évité cette faute, Paul II la commit, et l'aggrava encore par la manière dont il abrogea le compromis qui le gênait. Au lieu de l'anéantir, comme indécent ou impraticable par un acte solennel de l'autorité apostolique, il prit le parti desubs-

(1) Card. Quirini Vindicia», c. h, p. 21). — Voir Jucobatius, De conciliiîi, libr. VII, de capitulis conclavis, p. 328 et scq.

i84 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, L1V. XII.

tituer aux articles jurés, devenus, disait-il, inutiles, d'autres articles de sa main et de les faire signer par les membres du Sacré Collège, sans presque leur en communiquer la teneur. Quelques uns, ou séduits par des promesses ou captivés par des caresses, se hâtèrent d'obéir au vœu du pape. Mais ceux qui composaient la. portion la plus grave du sénat apostolique, se montrèrent plus difficiles à amener. Il alla avec eux jusqu'à la menace. Bessarion, entre autres, fut l'objet d'une sorte de coaction dans le cabinet du souverain pontife. Paul II voulait en faire arrêter plusieurs, et ne renonça à ce dessein que sur les instances de l'ambassadeur de Sforza (1). Tous finirent par céder, non à la conviction, l'emploi violent de l'autorité ne la produit point, mais à . la crainte, à l'importunité, au besoin de maintenir la concorde. Carvajal seul refusa jusqu'au bout de fléchir et répondit constamment : « Je n'ai pas changé de sentiment, saus motif, même dans ma jeunesse, je ne le ferais pas maintenant que je suis vieux (2). »

Cet acte sans précédent produisit les conséquences les plus fâcheuses. Les cardinaux perdirent, à l'égard de Paul II, l'estime et la confiance qu'ils avaient accordées au cardinal de Venise (3). Ils se plaignaient amèrement entre eux de sa conduite administrative, regrettaient de l'avoir élu, et le cardinal d'Avignon ne craignit pas de

(1) Dépêche d'Othon de Canette, ubi supra.

(2) Commentarii Jac. card. Papicns., libr. II, p. 372. — Epist. ejusdem. ad Paulum II, ubi supra, et epist. CLXXXII ad card. Theanenscm.

(3) August. Oldoinus ap. Ciacconium, p. 1084.

lui dire en face : « Qu'il avait travaillé, pendant vingtquatre ans, à les tromper un jour (!\ » De son côté, Paul II, qui ne se dissimulait point leurs dispositions secrètes, ne montrait plus, dans ses relations avec eux, que sécheresse, dureté, morosité (2). Il les voyait rarement et ne supportait qu'avec impatience leurs observations. Le cardinal de Pavie fut visiblement disgracié.

Quelles étaient les nouvelles lois auxquelles Paul II avait si malheureusement sacrifié les premières? Nous ne les connaissons point. Le pape défendit aux cardinaux d'en garder des exemplaires (3). Il est donc impossible d'en juger.

D'après un écrivain des plus graves (4), le pape aurait agi, dans celte affaire, sans témérité et pour le bien de l'Église. S'il nous était permis d'avoir un avis, nous dirions que Paul II y apporta plus d'amour propre que de mauvais vouloir; qu'il prit à cœur de venger, sur le Sacré Collège, les humiliations infligées à l'autorité pontificale. Ce qui nous semblerait le prouver, c'est que satisfait d'avoir amené les cardinaux à se rétracter, il ne

(1) Cardinalis Àvenion., festivi pater ingenii ridens jocansquc eu m illo : recte, ait, Paule, annos viginti quatuor adhibuisti studium utscmcl nos falleres. (Epist. CLXXXII, enrd. Papiensis).

(2; Nihil pristinnm video : Pro caritate in nos tua suceessit duritas, pro blandimcntis asperitas, pro lœto initio, tristis successus. (Epist. ejusdem, CLXXXIj.

(3) Libellum queni pontiiex ad conventorum fidem subscripsit, in suas arculas condens, née protulit postmodum, nec cuiquam esse ejus cxcmplumcst passus. (Coinmcntarii Jac. card. Papicns., libr. II, p. 372).

(41 f.nrd. Quirini, Vindiciae, e. u, p. 2*.

chercha jamais à se prévaloir de l'abrogation du compromis, pour se donner plus de latitude dans le gouvernement. Nul ne se montra plus sévère a regard des abus ; nul ne fit moins pour sa famille, et peu de pontifes déployèrent plus de zèle contre les Ottomans. On aurait dit que Paul II s'étudiait à observer le compromis, précisément parce qu'il s'y sentait moins obligé.

L'administration spirituelle de ce pape fut constamment dirigée par des idées de réforme. Il répétait comme une maxime: Qu'il était permis à un pape d'être un homme dans les choses ordinaires, mais que, dans le soin de donner des pasteurs aux Eglises, il fallait qu'il fût un ange (1). Au début de son pontificat, on agita sérieusement, dans un consistoire, la question d'abolir les grâces expectatives. La suppression avait des partisans. Ce fut le cardinal Carvajal qui entraîna le pape et le Sacré Collège dans le sentiment de les maintenir (2). Toutefois il ne voulut jamais souffrir qu elles fussent en usage sous son règne (3). On résolut aussi de moitié un frein à l'abus des commandes, eiïrayé qu'on était par le nombre de monastères qui, depuis dix ans, étaient soumis à des titulaires qui ne résidaient point et par le relâchement qui était la suite de cet abus (4). Enfin Paul II

(1) Manuscrit dTgidius de Vitcrhe.

(2) Epist. XCII, Jac. eard. Papicns.

(3) Filclfo epist., Iil>r. XXXV, epist. ad Sixtum IV.

(4) Kpist. XCM, Jacohi eard. Papiensis. — Une enquête faite alors prouva que, depuis Calixtc III jusqu'à Paul II, plus de cinq cents monastères avaient été réduits en commande. (Gcsta de' sommi romani pontetiei, da J. C. a Pio Scsto, in-4, Veiiczia, 1777, l. IX, p. 409.)

LA COUR ROMAINE. iHl

poursuivit la simonie à outrance dans la cour romaine, el abolit les indulgences que les besoins pécuniaires du Saint-Siège avaient fait accorder (I). Ses adversaires eux-mêmes ont loué la bonne composition de sa famille et le soin assidu qu'il apportait à maintenir ses serviteurs dans la simplicité el l'accomplissement de leurs devoirs (2). Pur dans tousses actes, il voulait que ceux qui environnaient le Siège apostolique le fussent pareillement. (Test pourquoi il cassa sans pitié le collège des abrévialeurs. Mais cette réforme, si louable qu'elle fût, devait, par les circonstances qui l'accompagnèrent, lui causer d'amers chagrins et nuire à sa renommée.

Le collège des abrévialeurs avait été porté par Pie II au nombre de soixante et dix (3). La corruption envahit cette institution dès le début. Tout s'y vendait à prix d'argent, et l'opprobre de ce trafic rejaillissait sur l'Eglise romaino (4). Nul doute que les abréviateurs ne méritassent leur sort. Mais c'étaient des poètes, des orateurs, des humanistes, des érudits, pour qui leur emploi était un moyen d'existence autant qu'une rémunération. Or l'exécution d'un corps, composé de soixante et dix membres de ce caractère, ne pouvait s'accomplir pacifiquement. Le pape fut accusé d être l'ennemi des lettres, et l'un des abrévialeurs, plus hardi que les autres, se

(1) Novaës, elementi délia Sloria de' sommi pontifici, t. V, p. 230.

(2) Platina in Paulum. — Voir les détails sur la famille de Paul II dans le I" livre de Gaspard de Vérone, ap. Marini appendic, p. 100 et seq., et Iibr. III, ap. Murât., p. 1042.

(3) Canipanus, ap. Mural., t. III. part. II, p. 08 1, (4; Manuscrit dEgidius de Viterbe.

chargea de réclamer au nom de tous. Ce personnage était Bartolomeo Platina. Il occupait un rang distingué parmi les hommes qui honoraient leur époque par leurs talents. Ses vies des papes que les savants lisent encore, et où nous avons puisé bien souvent d'utiles renseignements, méritent leur réputation. On y trouve de l'érudition, d'heureuses recherches, et de plus elles joignent, à l'énergie et à l'élégance du style, un esprit de critique alors encore peu connu. Mais il s'y rencontre aussi de la passion et par la même plus d'une injustice envers les augustes personnages dont il raconte les actions.

Dans la circonstance dont il s'agit, Platina déploya une témérité voisine de la folie. Il eut l'audace de se présenter au souverain pontife, et de lui demander que la cause des abréviateurs fût remise aux auditeurs de rôle. Paul II rejeta avec mépris cette insolente requête, répondit que, en sa qualité de chef suprême de l'Eglise, il pouvait ce qu'il faisait et n'était justiciable d'aucun tribunal. Tout ce que put faire Platina, par lui et par ses protecteurs, pour engager le pape à modérer sa sentence, devint inutile. Alors notre biographe en vint aux extrémités, il écrivit à Paul II une lettre dans laquelle il lui disait que : puisqu'il plaisait à Sa Sainteté de dépouiller les abréviateurs d'une possession juste et légitime, il leur était permis à eux de se plaindre publiquement de l'injustice et de l'outrage ; il ajoutait, qu'ils allaient s'adresser aux rois et aux princes de la chrétienté, pour les prier de faire réunir un concile général afin que l'Eglise se prononçât elle-même dans leur affaire, il ne se peut imaginer d'outrecuidance plus ridicule que celte prétention d'en appeler à l'Eglise tout entière, parce que le pape

avait jugé à propos de renvoyer des employés qui malversaient dans leurs fonctions. Evidemment Platina déraisonnait. Aussi tout le fruit, que le malheureux humaniste retira de son arrogante lettre, fut une dure prison à laquelle Paul II le condamna, comme coupable de lèze-majesté, et dans laquelle il le retint quatre mois. Les instances du cardinal de Gonzague obtinrent son élargissement (1).

Si coupable que se fût montré Platina, nous ne savons pas s'il n'eût pas mieux valu, pour le pape, le mépriser . que le punir. L'appel au concile général n'était qu'un trait de folie ; le bon sens public suffisait à en faire justice. Le traitement qu'on infligea à Fauteur de cet appel insensé en fit un martyr aux yeux des partisans du collège déchu, et confirma le reproche qu'on faisait déjà au pape de haïr la science, puisqu'il en persécutait les représentants. Encore si les choses en fussent restées là !

Mais, trois ans après, lorsque l'opinion publique ne devait plus s'occuper du fait des abréviateurs, un événement vint obliger Paul II à déployer de nouvelles rigueurs contre les savants. Les nombreux humanistes, que Nicolas V avait attirés, à Rome, de tous les pays du monde, par ses largesses et par des emplois, avaient établi entre eux d'étroites relations, dans le but de s'encourager mutuellement à parcourir la carrière des lettres. Le chef et l'âme de cette société toute littéraire était un personnage connu sous le nom prétentieux de Julius Pomponius Laetus ; car son nom patronymigue n'a jamais

(1) Platina, in Paulum.

190 HISTOIRE DE LA PAPAtTÉ, LIV. XII.

été su avec certitude. Bien que son origine fût illustre, il ne s'en 'flatta jamais, parce qu'elle n'était point honorable (I). Il vint jeune à Rome où il eut pour maître dans les lettres humaines, deux célèbres professeurs, Pielro Montopoli d'abord, puis Lorenzo Valla. Il profita si bien de leurs leçons qu'il fut jugé digne, par le sénat romain, à la mort de Lorenzo Valla, de lui succéder dans sa chaire de professeur public.

Que Pomponius LaMus fût un des littérateurs les plus distingués de son temps, il n'est qu'une voix pour le dire. On voit, par la nomenclature des ouvrages sortis de sa plume, qu'il cultivait à la fois l'histoire, la poésie et l'érudition classique. Il se mêlait aussi de philosophie platonicienne, quoiqu'il n'ait rien publié à cet égard. Mais le sujet favori de ses études était l'antiquité romaine et l'épigraphie. Il n'y avait pas, dans Rome, un angle de muraille, une ruine, un débris, si peu considérable qu'il parût, dont il n'eût profondément étudié l'origine et duquel il ne pût rendre raison. On le voyait souvent errer seul et pensif à travers les décombres de la cité impériale, occupé à reconstruire, par l'imagination, les glorieux monuments de l'ancienne maîtresse du monde, et s'arrêter, comme en extase, devant le moindre objet qui offrait une empreinte historique. Sa maison était remplie de fragments de marbre, de débris de sculpture, d'inscriptions lapidaires, de médailles (2). Et nul ne l'égalait dans l'art de remuer la poussière des siècles passés.

(1) Il était bâtard de la maison calabraise de San Séverine

(2) Apostolo Zeno, Disscrtazioni Vossianc, t. II, p. 232 et seq. — Tirabosclii, Sloria délia lelteratura ital., t. VI, p. G4(i et seq.

Aujourd'hui, en dépit de son antique réputation, on ne lit plus ni les poésies, ni les commentaires, ni môme les recherches archéologiques de Pomponius Lœtus, et s'il est encore connu des érudits, c'est par le titre de fondateur d'un cercle littéraire, et par les malheurs que ce litre lui attira. Effectivement Pomponius Lretus avait réussi à former, grâce à son mérite supérieur, à l'urbanité de ses manières, et à l'avantage d'une riche bibliothèque, une nombreuse société de lettrés. Ceux-ci se réunissaient chez lui. On y discourait, tantôt sur quelque question de philosophie, tantôt sur la découverte d'anciens auteurs classiques, mais le plus souvent, sur les souvenirs qui se rattachaient aux iuonumenls de Rome antique. Cette société avait pris la dénomination d'ytrathhnie. Les membres qui la composaient appartenaient, en grande partie, à ce collège d'abrévialeurs dissous par Paul II. Quelques-uns d'entre eux, guidés par un amour fanatique de l'antiquité , avaient quitté leurs vrais noms pour des pseudonymes empruntés aux Grecs ou aux Romains. Ainsi, on voyait dans l'Académie romaine, outre Julius Pomponius Lœtus, un Lucillus, un Petreius, un Glaucus, un Asclépiade, un Callimaque (i).

Rien ne devait sembler plus innocent que ces séances où des hommes, animés des mêmes goûts, se réunissaient pour parler de ce qu'on estimait le plus alors, les lettres grecques et latines. Mais la réputation équivoque de plus d'un membre de l'Académie, le culte presque

(1; Cancnsius, p. 78.— Plalina in Paulum. — Tirabosehi, t. VI, p. 107. — Rcnazzi, Storia dell' universita degli studi di Roiua, in-4, t. I, p. 174.

payen qu'on y professait pour l'antiquité, les hardiesses philosophiques qu'on s'y permettait, les formes exclusivement profanes qu'y revêtait la science, cette affectation de noms empruntés à la gentilité, certaines pratiques superstitieuses auxquelles on s'y livrait, peut-être la vie déréglée de plusieurs académiciens (1), éveillèrent l'attention du pape, devenu ombrageux, depuis les requêtes séditieuses de Platina.

Tout néanmoins porterait à croire que son intention n'était point de dépasser, à l'égard du cercle littéraire romain, les bornes d'une surveillance active et sévère, mais de sinistres révélations le déterminèrent tout à coup à le traiter en convenlicule révolutionnaire. On était au carnaval de l'année 1469. Paul II, pour amuser, à son ordinaire, le peuple romain pendant ces jours consacrés à la réjouissance, l'avait invité à des festins publics et à des jeux comiques, accompagnés de largesses. Toute la ville prenait part à ces fêtes, lorsqu'on vint annoncer au pape qu'une conspiration, ourdie au sein de l'Académie et ayant pour chef Callimaque, était sur le point d'éclater. On ajoute qu'un certain Lucas Tozzi, démagogue connu et exilé à Naples pour ses méfaits, arrivait suivi d'une troupe de réfugiés, afin de prêter mainforte aux conjurés, et qu'il avait été vu dans la forêt de Velletri.

Justement effrayé, Paul II, pour ne point se laisser

(1) Scctam... sustiilit nonnullorum juvenum qui dcpravatis morilms asserebant, nostram fulem orlhodoxam, potiùs quibusdam sanctorum astutiis quaui veris reniai lestimoniis subsistere, ac licere unicuique pro arbitratu voluptatibus uti. (Cancnsius, p. 78).

la coun ROMAINE. 493

prévenir, s'assure de plusieurs citoyens romains et même de quelques personnages de sa cour. Plus spécialement menacés, les académiciens prirent la fuite. On eut le temps néanmoins d'en arrêter un certain nombre, parmi lesquels se trouvait encore l'infortuné Plalina. Callimaque(l) parvint à s'échapper, et courant à travers l'Europe, ne s'arrêta qu'en Pologne, où il devait passer le reste de sa vie. Pomponius LaHus ne se trouvait point à Rome, quand éclata cette tempête, il était à Venise, on ne sait pour quelle cause. ï/absence ne le protégea pas. Le pape obtint de la république l'extradition de ce savant. Il s'agissait d'éclairer le complot qui était encore un mystère. On appliqua, à plusieurs reprises, les prisonniers à la question, mais rien de positif ni de sérieux ne vint corroborer les préventions. La charge la plus forte, qui parut dans ce procès contre les accusés, fut une lettre de Pomponius Laetus à Plalina, dans laquelle il appelait celui-ci : Père très-saint (2), ce qui put faire penser un instant que les conjurés avaient dessein de créer Plalina pape, après s'être défait de Paul II. Mais il n'y avait en cela qu'une ridicule plaisanterie. L'on eut bientôt acquis la certitude que Lucas Tozzi n'avait point quitté Naples, que les réfugiés ne s'étaient réunis nulle part, en6n que la conjuration n'était qu'une rumeur sans fondement répandue par la malveillance.

Rassuré du côté du complot, Paul II se rabattit sur les griefs motivés par le caractère excentrique et les tendances peu chrétiennes de l'Académie. Il inquiéta pen-

(1) Philippe Buonaccorsi.

(2) Patrciii sanctissimum.

T. il. 13

dant quelque temps les prisonniers, sur ces deux points, sans arriver à un résultat bien net. Toutefois, en renvoyant absous, après un an de détention, les académiciens incarcérés, il leur interdit, par mesure de précaution, de continuer leurs séances (1).

Rien ne se pouvait imaginer de plus malencontreux que ces rigueurs, exercées contre des personnages que l'opinion publique entourait d'une espèce d'inviolabilité, pour aboutir à constater leur innocence. Les académiciens incarcérés et mis à la question par Paul II, ne le lui pardonnèrent jamais. De bonne foi ou par esprit de vengeance, ils regardèrent le traitement qu'ils avaient subi, comme un outrage à la science elle-même, et s'en plaignirent à la postérité. C'est encore Platina qui s'est chargé d'être leur organe. « Paul II, dit-il, haïssait et méprisait à un tel point les études humanistes, que tous ceux qui les cultivaient méritaient à ses yeux le nom d'hérétiques (2). »

Ce mensonge, bien que cent fois réfuté, n'en a pas moins traversé les siècles, et nous le retrouvons dans les historiens les plus modernes, poursuivant avec la même ténacité la mémoire de notre pontife (3). Que Ton

(1) Platina, in Paulum. — Apostolo Zeno, t. II, p. 232. — Tirabosehi et Rcnazzi, ubi supra.

(2) Humana studia ita odorat et eontemnebat, ut studiosos uno nom i ne hœrctieos appcllarct. (Platina, in Paulum. — Manuscrit d'Egidius de Vi terne, p. 242).

(3) Paul II est indignement traite par Sismondi, Hist. des républ. italiennes, t. X, p. 323, — Gingncné, Hist. littéraire de rilalie. t. III, c. xx, p. 394, — Hallam, Hist. de la littérature de l'Europe, t. I, p. 164. Et pourtant ces écrivains avaient sous

dise que Paul II se soit laissé trop facilement entraîner, par des insinuations aveugles ou perfides, à maltraiter quelques lettrés, on ne fera que répéter ce que déploraient les sages qui jugeaient alors librement et sans partialité la conduite du pape (1). Mais avancer, sur un témoignage aussi récusable que celui de Platina , que Paul I) persécuta les savants en haine de la science, c'est une calomnie à laquelle le caractère et la vie intime du pape donnent un solennel démenti. Georges de Trébizonde, Jean-André d'Alice, Théodore Gaza, Barlolomeo Sicco, Francesco Filelfo, Biondo Flavio, sont là pour dire le bien que Paul II leur fit comme savants (2). C'est un fait incontestable que Paul II éleva plusieurs sujets aux grandes dignités ecclésiastiques, uniquement parce qu'ils étaient des hommes lettrés (3); qu'il se chargeait de l'éducation des enfants pauvres qui annonçaient des dispositions pour les éludes, les confiait aux

les yeux l'apologie du pontife par le cardinal Quirini, œuvre d'érudition et de critique, ainsi que les judicieuses réflexions de Tiraboschi. Mais cVst un si grand plaisir de dire d'un pape qu'il fut un tyran ! Nous éprouvons un véritable regret d'être oblige de compter, parmi ces injustes détracteurs de Paul II, William Roscoë (Vie de Lorenzo Médicis, t. 1, c. III), d'ordinaire si raisonnable et si modéré. Nous y lisons cette pbrase, copiée dans Platina : « Pendant le pontificat de Paul II, les sciences et les lettres éprouvèrent à Rome une persécution cruelle et qui ne se ralentit point. » It cite à l'appui de sa narration fausse et passionnée le grave Tiraboscbi qui dit tout le contraire.

(1) Epist. XLVII, Jac. card. Papicns.

(2) Gaspard, de Vérone, libr. III, Murât., t III , part. II, p. 1039. — Filelfo, epist., libr. XXIII.

(3) Canensius.

professeurs les plus renommés, et fournissait libéralement à leurs besoins (1). Or, de tels faits ne sont point ceux d'un ponlife qui hait et méprise les lettres. Quand Filelfo dit : que d'immortelles actions de grâces étaient dues à Paul II, parce qu'il avait rappelé les muses dans la cour romaine, après un long exil, et que tous les savants avaient des obligations à ce pontife, il s'adressait à des lettrés du plus haut mérite et ne craignait pas d'en être contredit (2).

Paul II ne favorisait pas seulement les lettrés, à l'occasion, il cultivait lui-même les lettres, avait formé une riche bibliothèque de manuscrits, qu'il lisait fréquemment, et prêtait, avec une complaisance peu commune (3). Nous connaissons déjà ses goûts artistiques pour les objets de sculpture et de peinture, il ne sera pas inutile d'ajouter qu'il était, en ce genre, un juge des plus compétents, des plus distingués (4), et qu'il n'avait point de rival comme numismate. Paul II est peut-être le premier qui ait fait une collection de médailles. Et il ne se contentait pas de ce que Rome et ses environs pouvaient fournir de ces objets antiques, il employait les bons oflices de ses amis pour lui en chercher au loin. Un ar-

(1) Gaspard de Vérone, libr. III, p. 1044.

(2) Immortales gralia» sunt babcndae Pnulo quod ab cxilio musas veluti Iungo post in romanam curiam aliquando revocavcrit. (epist. Thcodoro Gaza4, libr. XXVIII). — Quid cnim non dcbctur et a me et a doctis omnibus summœ immortalique sapicnliaî Pauli II? (Epist. Leonardo Dalho, libr. XXX).

(3) Gaspard de Vérone, libr. I, ap. Marini, appendice, p. 179.

(4) Nec illud taccbo quod piclursc atquc seulpturrc clegantissimus spectator fuit. (Gaspard de Vérone, ibid., p. 179).

LA COIR ROMAINE. 197

chevéque de Valaresso mandait de Venise au cardinal de Saint-Marc, comme une bonne fortune, qu'il lui avait trouvé une 6gure de Vierge brodée et ornée de pierres précieuses. Le môme personnage écrivait encore de Zar?, que tous ses soins, dans la recherche des médailles, avaient été infructueux, mais, quelque temps après, il annonçait, avec une sorte de triomphe, qu'il allait expédier de Padoue dix-huit médailles d'or, accompagnées de quelques-unes en argent, avec d'autres objets dont il faisait personnellement peu de cas, mais auxquels il savait que Son Eminence attachait le plus grand prix(i).

Le grand plaisir de Pierre Barbo, soit cardinal, soit pape, était de montrer aux amateurs, qu'il invitait à sa table, ces richesses archéologiques. L'habitude de les étudier lui en avait rendu la connaissance si familière, qu'à la seule inspection de la forme d'une médaille, il pouvait dire à quel empereur romain elle appartenait (2).

Ce fut sous le pontificat dé ce pape, que l'art de l'imprimerie parut à Rome. Deux Allemands, Conrad Sweinheim et A'rnold Pannartz, vinrent s'y établir en 1467, après quelque séjour au monastère de Subiaco, où ils éditèrent plusieurs ouvrages anciens. Or, que Paul II ait protégé de sa faveur les travaux de ces deux

(I) Marini, dei archiatri pontifici, append.,p. 198.

• 2) Auroas Ca-sarum imagines, altcriusque nictalli in ipsis nuinismatibus tain probe dignovit, ut primo aspectu illico Cœsaris nomen exprimerct. (Canensius p. 31). — Gaspard de Vérone, libr. I, p. :79.

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célèbres typographes, c'est ce que prouve le rapide développement qu'obtint l'imprimerie dans la capitale de l'Eglise. Les ouvrages anciens, auxquels les presses de Sweinheim et de Pannartz donnèrent le jour à Rome, sont les Lettres familières de Cicéron, les Offices, les Paradoxes, le livre de Amicitia, celui de Senedute, du même auteur, les Lettres de saint Jérôme, la Bible, les Œuvres de saint Gyprien, de saint Léon, les Commentaires de Jules César, l'Histoire romaine de Tite-Live, les poèmes de Virgile, ceux d'Ovide, Annœus Lucanus, Silius Italicus, Julius Calpurnius, l'Histoire naturelle de Pline-l'Ancien , Quinlilien , les vies des Césars de Suétone, Aulus Gcllius, Apulée, Alcinoiis, la Géographie de Strabon, avec la Traduction de Guarino de Vérone et de Grégoire Tiphernas, la Cosmographie de Plolomée, les Antiquités romaines de Denys d'Halicarnasse, et une foule d'autres écrits moins importants. La plupart de ces éditions sont dédiées à Paul II, par Jean-André de Bussi, évêque d'Alice, lequel déclara, dans ses préfaces, que c'est sous le patronage fit- par les libéralités du souverain pontife, que l'art typographique devient de jour en jour plus florissant à Rome (1).

Après cela, on persuadera difficilement à qui que ce soit : que le rémunérateur des savants , l'amateur de statues et de tableaux, l'antiquaire, le numismate, le protecteur de l'imprimerie, ait pu être le contempteur et ''ennemi des lettres. Notre intention n'est point de placer Paul II sur la ligne de Nicolas V; mais il y a tout un

(4) Voir les intéressantes dissertations du card. Quirini, ad calcem Vindiciaruin. — Renazzi, p. 177 et seq.

monde entre un pape qui ne fut pas un grand souverain et un tyran farouche, un barbare (1).

Le tableau du règne de Paul II serait incomplet si nous ne faisions connaître quelle était la face de la cour romaine à celle époque. On peut dire que, depuis longtemps , tout ce qui environnait le trône apostolique marchait dans le sens de la rigidité la plus absolue. Des pontifes , comme Eugène IV, Nicolas V, Calixte III, Pie II, donnaient l'exemple de la simplicité, de la règle, du travail, de la gravité religieuse, tout le reste suivait. La réaction contre le relâchement atteignit, sous Paul II, son plus haut point de sévérité. Seul, Scarampo abusait de sa haute position, et donnait le spectacle d'une magnificence purement fastueuse (2). Mais on se croyait obligé de passer quelque chose à ce prince de l'Eglise, parce qu'on avait besoin de ses talents politiques et militaires. Quant à Rodrigue Borgia qui occupait la vicechancellerie, sa conduite était enveloppée d'un voile si impénétrable, que l'on ne soupçonnait même pas qu'il dépassât les bornes de la simple mondanité (3).

A part ces deux personnages, le Sacré Collège était en général composé d'hommes irréprochables, et qui, de plus, s'étaient acquis une réputation méritée dans les

(1) Nous trouvons ces qualifications odieuses dans Ginguené, Hallain et Sismondi. Roscoë renchérit presque sur eux quand il dit que Paul 11 laissa la mémoire d'un prêtre orgueilleux et vain, sans mœurs et sans lettres. On ne s'était pas avisé avant Roscoë d'accuser les mœurs de Paul II.

(2) Luigi Tosti, Storia délia Badia di Monte-Cassino, t. III, p. 162.

(3) Gaspard de Vérone, libr. II, p. 1030.

affaires ou dans les lettres. Jean Carvajal, l'ami de Pie II, avait vieilli dans les légations. Il s'y était fait constamment admirer par sa sagesse, son activité1, son désintéressement, son art de manier les esprits. Celait un homme d'un caractère et de mœurs antiques, un vrai Père de l'Eglise, et qui aurait paru avec éclat dans les graves assemblées des premiers siècles.

Bernardo Capranica , frère du célèbre Dominique Capranica, Felippo Calandrini, frère de Nicolas V, Francesco Piccolomini, neveu de Pic II, Marco Barbo, neveu de Paul II, n'étaient point au-dessous de Carvajal pour la régularité sacerdotale. Le premier aimait et protégeait les hommes lettrés, et avait lui-même, en littérature, des connaissances distinguées qu'il joignait à une profonde science du droit canonique et du droit civil. Marco Barbo, non moins favorablo aux lettrés que Capranica, menait de plus la vie d'un saint, et mourut dans une pauvreté volontaire (1). On admirait, dans Nicolas de Fortiguerra, le vainqueur des comtes d'Anguillara, les talents du patriarche d'Aquilée, sans être obligé d'y blâmer les défauts de ce dernier. On vantait surtout sa prudence, et il n'était pas étranger à l'étude de l'antiquité. .

Turrecremata vivait encore. Les infirmitésde la vieillesse avaient augmenté chez lui la sévérité naturelle du caractère, sans y éteindre l'activité de l'esprit. Il se li-

(I) Marino Sanuto, Vitoe de' dtichi <li Venezia, Murât., t. XXII, p. 1247. — Jacob. Volntcrrani diarium wmanum, Mural., t. XXII, p. 118 et 125.— Petrus Beiubus, Hist. Vcnct., Iibr. I, in-4, Paris,

vrait à l'étude avec l'ardeur du jeune âge. Comme théologien, il n'avait pas de rival, même en Italie (1). Les bibliothèques de Rome et des autres villes étaient pleines de ses ouvrages. On citait, comme étant particulièrement remarquables, quatre volumes de commentaires sur le décret de Gratien, et un traité de la Conception de la Bienheureuse Vierge Marie, quoiqu'il s'y éloignât de l'opinion déjà générale alors, que la mère du Sauveur avait été exemple de la tache originelle.

Parmi les ornements du Sacré Collège, il faut encore compter le vieux cardinal d'Estouteville, et le jeune d'Àlbret que Pie II avait décoré de la pourpre, sur les instances de Louis XL Ces deux personnages, tous deux rejetons de la royale maison de France, se distinguaient, au milieu du sénat apostolique, par la noblesse des actions, plus encore que par celle de la naissance. Ce qu'il y avait de prudence, de maturité, d'expérience, chez d'Estouteville, semblait avoir devancé l'âge chez d'Albret. C'était un sujet de la plus grande espérance. Un de ses collègues l'a appelé : les délices du Sacré Collège (2). iMalheureusement il ne fit que passer dans la cour romaine, une mort prématurée l'enleva bientôt à l'Eglise.

Nous connaissons déjà Bessarion, c'était alors le

(1) Cui vix universa Italin parcm habet. (Gaspard de Vérone, libr. II. p. 1034). — Primas inter thcnlogos soi temporis. (Jac. eard. Pnpiensis Commentarii, libr. II, p. 309.

(2) Dclk'iœ rollcgii nostri. (Comment. Jac. card.^Pap., libr. II, p. 370.) — Le fond de ce tableau est tire de Gaspard de Vérone, libr. II, passim.

doyen des princes de l'Eglise ; il restait en Occident le dernier et le plus noble représentant de celle Eglise orientale, qui avait figuré au concile de Florence, et les autres cardinaux le regardaient comme leur Père. Soit que ce fut chez lui un don naturel, soit que cela tint à la culture particulière de son esprit, il déployait, dans son langage, dans ses relations, une politesse, une bienveillance, une aménité, dont il avait seul le secret, et qui s'annonçait tout d'abord par la sérénité et la douceur des traits de son visage (i). Les lettres grecques et latines étaient la vie de Bessarion ; il écrivait et s'exprimait avec une égale distinction dans les deux idiomes. Sa protection éclairée allait chercher les talents honnêtes que la faveur du pouvoir semble délaisser, et plus d'un lettré lui fut redevable de sa fortune (2). Les savants formaient sa cour, et il faisait le plus bel usage qui se puisse faire de l'opulence. Etant légat de Bologne, il releva, à ses frais, les bâtiments de l'université qui tombaient en ruine. Il renouvela les lois et les règlemonts qui n'étaient pas moins détruits par le temps que les murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs et les paya largement. Lui-même allait souvent encourager les élèves, par des promesses, des distinctions et des prix. Il venaitau secours de ceux à qui leur pauvreté ne permettait pas de suivre les éludes, et y entretenait surtout plu-

(1) Hic dulci et screna facie, vultuque jucundo. (Gaspard de Vérone, p. 1033).

(2) Molto gli furono obligati gli uomini dotti da bene. (VespRsiano, Vita di Bessarione, ap. spieilegi. roman, da Angclo Mai, t. I. p. 194).

sieurs jeunes gens de son pays. La collection de manus-

crits grecs et latins qu'il avait rassemblés était une des plus riches de l'Italie, elle lui avait coûté 30,000 scudi d'or. Il la donna à sa mort à Venise, où elle devint le premier fonds de la riche bibliothèque de Saint- Marc (1).

Mais celui des membres du sénat apostolique, dont la renommée avait le plus d'éclat, était Jacopo dei Amraanati. L'histoire de ce personnage est pleine d'intérêt. Pauvre, à son début, il s'était attaché, comme jEneas Sylvius, au cardinal Dominique Capranica, en qualité de secrélaire. Puis il avait rempli les fonctions de la même charge, auprès de Calixtc III. yEneas Sylvius, qui avait remarqué la capacité d'Ammanati, dans l'exercice de son emploi, devenu pape, le plaça sur le siège épiscopal de Pavie, lui donna le nom et les armes de la famille Piccolomini, et compléta sa fortune en le faisant cardinal du titre de Saint-Chrysogone (2). On ne le nommait que le cardinal de Pavie. Paul II l'aimait peu et le craignait, parce que Ammanati avait opposé la plus vive résistance à l'abrogation des articles jurés dans le conclave, et qu'il poussait l'indépendance jusqu'à dire en face la vérité au pape. Le cardinal de Pavie figurait à la tête de la portion du Sacré Collège qui voulait, dans l'administration ecclésiastique, la restauration des principes les

(1) Littcra card. Nicœni ad ducem et senatum Venet., ap. Marino Sanuto, p. 1187. — Gaspard de Vérone, p. 4033. — Platina, paneg. Bessarionis, ad calccm. — Ginguené,t. III, c. xx, p. 359.

(2) Bruti, Hist. Florent., libr. V, p. 257.

Digiti

plus sévères. Du reste, dans le commerce de la vie, c'était le plus aimable des hommes. Il partageait son temps entre la piété et l'étude , et les contemporains nous ont transmis d'unanimes éloges de son savoir et de sa vertu. Il reste de lui plusieurs ouvrages. Le plus connu comme le plus important est un volume de commentaires en sept livres, sur les événements dont il avait été le témoin, suivi d'un grand nombre de lettres adressées aux personnages illustres de son temps. Bien que notablement inférieurs aux Mémoires de Pie H, dont ils sont la suite et le complément, les Mémoires du cardinal supportent, néanmoins, sans pâlir, la proximité de l'œuvre du pape. Si l'on n'y admire pas, au même degré, l'éloquence, la manière large, les grands coups de pinceaux, l'élégance de style du maître, on y retrouve la môme sagacité, la même finesse, le même bon sens, la même connaissance des hommes et des choses. C'est surtout dans le recueil de ses lettres qu'il déploie avec éclat ces qualités précieuses. Sa vue porte juste et loin, et ses confidences projettent la plus vive lumière sur la politique du moment, aussi bien que sur les faits qui se sont accomplis à sa portée (i).

A côté de ces prélats si éminents, on comptait encore, dans les rangs inférieurs de la cour romaine, une foule d'hommes dignes de leur être comparés. Parmi les ca-

(I) Gaspard de Vérone, p. 1036. — Apostolo Zeno, Dissertnz. Vossiane, t. II. p. 87. — 11 existe, dans la correspnmlanec de Sforza (Bihlinthcque Auinrosicnne) plusieurs lettres inédites du cardinal de Pa\ic. Malheureusement, nous n'en avons trouvé aucune qui eût trait à la matière de notre histoire.

mériers, Léonoro, disciple de Théodore de Thessalonique, l'un des meilleurs hellénistes de l'époque ; Léonardo Dathi, évôque de Massa, naguère, sousCalixte III, le collègue du cardinal do Pavie dans le secrétariat, qui exerçait encore le môme emploi sous Paul II, et qui, au milieu des fondions de sa charge, trouvait le loisir pour composer des vers auxquels les érudits prodiguaient des éloges (1). Parmi les référendaires, Théodoro Lelio, évêque de Trévise, et Stefano Nardi, archevêque de Milan, chez qui la prudence, la science des affaires s'unissaient à une vasto érudition; Angelo Faseolo, évéque de Feltro, qui avait rassemblé, à ses frais, une bibliothèque considérable de manuscrits, remarquables par la beauté et la correction ; bibliothèque, au sein de laquelle il venait se délasser des travaux de l'administration (2).

Dans cette nomenclature, nous ne devons pas oublier Gian-Antonio Campano, évôque de Terana, le biographe de Pie II, le correspondant le plus intime du cardinal de Pavie; poète, orateur, historien, philosophe, homme d'Etat, tout cela à un degré distingué (3). Il y avait encore le trésorier Lorenzo Zane, évôque de Spalalro , Pielro Ferrici, plus tard cardinal, mais alors simple au-

(1) Tiraboschi, Storia délia Icttcralura ital., Jibr. III, t. VI, p. 900.

(2) llabct cnini egregiam bibliolhccam, optimos codices et perornatos simul et raultos. (Gaspard de Vérone, libr. III, p. 4043.

(3) Apostolo Zcno, t. I, p. 40G. — Tiraboschi, Storia délia letterat. ital., t. VI, libr. III, p. 930. — Gianonne, Storia civile del regno tli iNapoli, libr. XXVIII. c. ni.

diteur de rôle et évjâque de Tirasona, tous deux renommés pour leur profonde connaissance du droit. Ces personnages et une foule d'aulres avec eux n'illustraient pas seulement la cour romaine par leurs talents, ils l'honoraient encore par la dignité de leur conduite et la gravité de leurs mœurs (1). Filelfo ne flattait donc pas quand il disait à Théodore Gaza ces remarquables paroles : « Qui ignore que la cour romaine ne soit Tunique asile de la doctrine et de l'éloquence, et qu'elle ne retire un grand lustre des lettrés et des sages qu'elle renferme dans son sein (2). »

Ainsi cardinaux, évôques, prêtres, simples curiaux, tout ce qui se mouvait, dans la sphère pontificale, tenait la route du progrès littéraire qui était celui du siècle, et la route d'un autre progrès plus important qu'on nommait la réforme et qui était le grand besoin de l'époque. On était encore loin de la perfection, mais on abandonnait celte mondanité qui avait été l'objet des blâmes les plus sévères.

En somme en était aussi près du bien que possible. Ceux qui trouvent que la Papauté n'avait pas assez fait jusque là pour la restauration du catholicisme austère, ne liennent point compte des difficultés au milieu desquelles elle marchait; de cette politique italienne qu'il

(1) Gaspard de Vérone, libr. I, ap. Marini, Appendice, p. 192 et seq., libr. II et III, ap, Murât., p. 1026 et 1044. — Card. Quirini, Pauli II Vindicirc, e. n et vi.

(2) Quis enim ignorât et roinanain curiam unicum esse doniicilium doctrina? atque cloquenfiœ, et per viros disertos eosderaque sapientes illustrcni gloriam curiae Roman» afferri solct? (epist. libr. XXVI11).

fallait suivre pour ne pas être débordé, de ces ambitions seigneuriales toujours renaissantes, qu'il fallait réprimer, de cette pacification européenne à laquelle il fallait travailler, afin de résister à la puissance constamment menaçante des Osmanlis, enfin de ces circonstances imprévues qui dominent toujours plus ou moins les volontés les plus fortes, et les empêchent d'atteindre tout le but qu'elles se proposent. On aurait pu désirer mieux, on ne pouvait qu'applaudir aux résultats obtenus. Le mal luttait encore obstinément contre le bien, mais la somme du bien l'emportait sur le mal.

Nous louchons à une époque où cet ordre de choses va être interrompu. Avec Paul II se termine, pour nous, la série des glorieux pontifes qui relevèrent la Papauté des humiliations que lui avait infligées le grand schisme d'Occident. Si nous regardons en arrière, les gigantesques événements de Constance nous apparaissent suivis d'une période de treize années de calme, troublées seulement par les guerres du hussitisme. L'Église a retrouvé une partie de sa sérénité. Alors semblable au voyageur qui, fatigué d'une pénible course, s'assied pour reprendre haleine, elle se repose sous l'administration à la fois conciliatrice et vigoureuse de Martin V. Il est vrai que ce pontife mort, nous sommes reportés au milieu des orages par les luttes du concile de Bàle avec Eugène IV. Mais; si affligeantes que puissent être ces contentions qui se prolongèrent pendant dix-huit années, l'on est quelquefois tenté d'en excuser l'audace et la vivacité, par les motifs do réforme qui les provoquaient, par la renommée des hommes qui les soutinrent, et par cet intérêt naturel qui s'attache à un grand mouvement des esprits. Nous y

trouvons, du reste, une sorte de compensation en voyant, au sein d'une autre assemblée, l'imposant spectacle de l'Orient et de rOccident, s'embrassant dans les étreintes d'une réunion, devenue plus touchanto encore, par la proximité des derniers instants de cette ville, qui avait remplacé la Rome des Césars et continuait leur empire. C'est sous Nicolas V que s'accomplit cette catastrophe; mais c'est aussi le moment où la Papauté se place à la te" te du mouvement artistique et littéraire de la renaissance, encourage les efforts des savants et, en môme temps qu'elle soutient le flambeau de la foi, si prodigieusement agité par le souflle de l'islamisme, de l'hérésie et du schisme, va recueillir, dans les parties les plus lointaines du globe, les dernières étincelles de la civilisation antique près de s'éteindre, et qu'une invention merveilleuse va rendre immortelles.

Pendant le règne trop court de Calixte III, de généreux guerriers vengent, par de célèbres exploits, la honte des armes chrétiennes, et la Papauté s'associe à ces héroïques triomphes. Après Calixte III, le grand /Eneas Sylvius, par un incroyable effort de génie, ressuscite, un instant, au milieu d'une société indolente, égoïste et divisée, le zèle éteint des croisades. A coté de ce règne si brillant, celui Je Paul II semble terne. Toutefois, si l'homme n'y occupe point la place du génie, il s'y montre quelquefois au niveau de sa position. Sa piété, la droiture de ses intentions, son respect pour la règle, la libéralité de son gouvernement, le maintiennent au rang des pontifes dignes de mémoire. Jusqu'à la fin du siècle, nous n'aurons plus à contempler de si glorieux spectacles. Dans ce sénat apostolique, jusque là composé de piètres austères, pé-

nètreront des hommes imbus des maximes séculières. Il en sortira naturellement des pontifes moins rigides. A cette politique large qui embrassait les intérêts généraux de l'Eglise, nous verrons succéder trop souvent une politique étroite et personnelle. Sur le trône du vicaire de Jésus-Christ siégeront des souverains formés à f image des princes terrestres. La Papaulé va subir encore une fois une de ces épreuves qui l'exposent aux attaques de ses ennemis. L'unité ne lui manquera plus, mais sa considération morale sera affaiblie. Toutefois, dans cette éclipse même de sa gloire, la Papauté ne faillira pas à sa mission divine. Elle saura conserver intact et pur le dépôt sacré de la doctrine et refouler l'erreur. Pierre sera encore une fois coupable, mais il ne cessera point d'être le prince des Apôtres, et sa foi, toujours immuable, confirmera la foi de ses frères.

Le 25 juillet 147 i, Paul II, après avoir présidé le consistoire, voulut souper à l'air, la tête découverte, dans le jardin du palais ; il mangea avec appétit. Rien n'annonçait le plus léger dérangement dans sa santé, il était même plus gai qu'à l'ordinaire. Le lendemain, ses serviteurs le trouvèrent mort dans son lit (1).

Le 6 août, dix-neuf cardinaux entraient au conclave (2). Le jour suivant fut consacré à remettre sur le tapis les articles du concordat de 1464. Ils ne devaient pas avoir plus d'effet que par le passé, quoique les cardinaux pa-

(1) Canensius, p. 103. — Platina, in Paulum. — Stefano d'Intessura, Diario, Murât., t. III, part. II, p. H 42.

(2) I/Infessura en compte 18 et en nomme 19. — Voir Ciacconiua, t. III, p. 4 .

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russent y attacher la plus grande importance. Le 8, on commença à s'occuper? d'élection. Le premier scrutin donna des voix aux cardinaux d'Estouteville, Calendrini, de Gonzague, de Capranica, de Spolète, de Naples, de La Rovère, des Orsini, de Nicée et de Pavie. Mais entre tous ces candidats, quatre seulement étaient sérieux : c'étaient d'Estouteville, Orsini, Ammanati et Bessarîon. Le débat électoral semblait devoir se vider entre eux, lorsque, dans la soirée, Rodrigue Borgia et Gonzague ourdirent une intrigue en faveur du cardinal deRavenne, Bartolomeo Roverella qui n'avait pas môme été nommé le matin. Renonçant aussitôt à lutter contre ce nouveau candidat, Orsini se joignit à cette nouvelle faction pour exclure d'Estouteville et Ammanati, ses deux plus puissants concurrents. La cabale eut un plein succès. Déjà on pouvait compter sur les deux tiers des suffrages. Roverella était pape, il ne lui manquait plus que la formalité du scrutin. Alors, ceux qui avaient travaillé à sa fortune voulurent s'assurer de la reconnaissance de celui dont ils croyaient satisfaire l'ambition. Ils allèrent donc trouver le candidat et lui déclarèrent qu'ils étaient en mesure de le faire pape, s'il voulait s'engager à accomplir certaines conditions. Mais Roverella, qui ne voulait que le bien de l'Eglise, répondit noblement : qu'une élévation dépendante d'un marché ne pouvait être agréable à Dieu ; qu'il ferait ce qu'il croirait devoir faire, et ne voulait se lier à l'avance par aucun engagement contraire (1).

(I) Vespasiano, Vita di Bartolomeo Roverella, aj>. spicilegium romanum, da Angelo Mai, t. I, p. 198. — Ciaceonius se trompe donc lorsqu'il attribue ce lait au cardinal Bcssarion.

Repoussés par celle sainte fierté, Borgia et Gonzague se rejetèrent sur le cardinal de la Rovère qui, plus faible ou moins scrupuleux que Roverella, promit ce qu'on lui proposa, et, le lendemain, sorlit du scrutin pape avec le nom de Sixte IV (1). Les trois cardinaux, qui avaient mené l'intrigue, reçurent immédiatement, Orsini, la charge de camerlingue, Borgia, l'abbaye de Subiaco, Gonzague, celle de Saint- Grégoire (2).

Les historiens ne sont d'accord ni sur la patrie, ni sur la condition de la Rovère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il naquit te 21 juillet 141-4, qu'il reçut au baptême le prénom de Francesco, et qu'il était connu dans le monde sous le nom de l'illustre maison de la Rovère dont il portait les armes. Dès l'âge le plus tendre, Francesco se fit remarquer par la vivacité de son esprit et une rare aptitude pour les sciences. Il étudia la philosophie et la théologie, d'abord, à Pavie, puis à Bologne, avec un succès non pareil, et fit profession de la vie religieuse chez les Frères Mineurs. A vingt-sept ans, il assista au chapitre de l'Ordre qui eut lieu, cette année-là, à Gènes. Quoiqu'il ne fût point encore docteur, il dispula devant l'assemblée, dans une langue si polie, et avec une telle puissance de dialeclique, qu'il remporta la palme de la science, et mérita des éloges spéciaux que lui adressa le général Guillaume Casoli.

Devenu docteur, Francesco délia Rovère se fit bien

(1) Epist. CCCXCV et CCCCCXXX1V Jac. card. Papicnsis. — Bzovii annales, anno 1471, nn* 2.

(2) Infcssura, p. 1 1 42. — Manuscrit de la Bibliotli. Corsini, conclavi dclla roraana Chiesa, nos 226, t. II.

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vite un nom par une foule d'argumentations publiques, dans lesquelles éclataient la vivacité de son intelligence et la solidité de son jugement. Padoue, Bologne, Pavie, Sienne, Florence, l'admirèrent successivement comme professeur. Pérouse lui donna place au rang de ses citoyens. Il n'y avait aucun homme instruit en Italie qui n'eût été l'auditeur de la Rovère. Bessarion, par l'habitude de l'entendre, en vint à l'amitié la plus intime. A plusieurs reprises, il voulut l'avoir dans son palais, et le docte cardinal ne publiait aucun écrit, sans l'avoir fait passer par la critique du brillant Franciscain. La prédication, à laquelle se livra ensuite Francesco, ne fit qu'accroître sa renommée (4). Quatre généraux franciscains, les uns après les autres, crurent les talents d'un si habile homme nécessaires au gouvernement de l'Ordre, et se l'associèrent dans l'exercice de leur charge. Enfin, il fut luimême élu général. Revêtu de celte haute dignité, Francesco tourna ses vues du côté de la réforme de son Ordre, et se mit à faire la visite des couvents, restaurant partout l'esprit de saint François, et relevant les études.

Sur la recommandation de Bessarion, Paul II le fit cardinal du titre de Saint-Pierre-in-Vincula, bien qu'il fût absent et ne s'attendit à rien moins qu'à cet insigne honneur (2). La pourpre romaine ne changea point les mœurs de celui dont la vie s'était jusque-là écoulée entre la pratique des vertus religieuses et le culte de la

(lï Pignn de principibus atestinis, libr. VIII, p. 647. — Commentarii hislor. di Monaldo Monaldeschi, libr. XVI, p. 144. (2) Vespasiano, in vila Bcssarionis, ap. spicilcgium roman.,

science. Comme il avait réglé son Ordre, de même il régla sa famille Dans le palais du prince de l'Eglise, ainsi qu'il l'avait fait dans l'humble cellule franciscaine, il consacrait à l'étude les loisirs que lui permettaient les affaires. C'est même aux quatre années qui s'écoulèrent depuis sa promotion au cardinalat jusqu'à son élection à la Papauté, que se rapportent ses principaux écrits (1).

Quand les suffrages de ses collègues l'élevèrent au souverain pontificat, la Rovère était âgé de cinquantesept ans. D'Eslouteville lui donna la consécration épiscopaîe, et, le 25 août, Rodrigue Borgia le couronna sur les marches de l'église de Saint-Pierre. Dans la Cavalcata qui eut lieu à Saint-Jean de Latran, Sixte IV courut risque de perdre la vie. Les cavaliers de la garde pontificale ayant refoulé le peuple avec trop de rudesse, il s'ensuivit une rixe violente, au milieu de laquelle la litière du pape fut assaillie à coups de pierre. Le cardinal des Orsini ne parvint qu'à grand'peine à apaiser le tumulte (2).

A peu d'exceptions près, les historiens s'accordent à dire que Sixte IV, par l'intégrité des mœurs, l'étendue du savoir, l'élévation des idées, l'expérience des affaires, était digne du souverain poutificat (3). C'est néamoins au règne de ce Franciscain sévère, de ce réformateur de

(4) Vita Sixli IV, ab anonyme-, ap. Murât., t. III, part. II, p. 1053 et scq. — Ciacconius in Sixtum IV, p. 3 et seq., et Oldoinus in additis, p. 16-19.

(2) Ciacconius, p. 5. — Anonymus, ap. Murât., p. 4056. — Infcssura, p. 4443. — Novaës, t. VI, p. 7.

(3) Filelfo, epist. Sixto IV, in libro, XXXIII. — Naucleri chronograph., générât. L, p. 4098.

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son Ordre, que Ton fait remonter le reproche de sécularisation qu'on adresse à l'administration papale de la fin du XVe siècle; et, à cet égard, si Ton s'est permis des exagérations et de regrettables calomnies, il faut avouer que tout n'est pas faux (1).

Energique et résolu quand il s'agissait de la politique, du gouvernement, ou lorsque sa volonté élait contrariée, Sixte IV devenait faible lorsque rien ne stimulait la fierté naturelle de son caractère, et qu'il était laissé à la libérale propension de son cœur. Alors il subissait, sans y prendre garde, les influences de ceux qui l'entouraient. On a remarqué que, s'il avait accepté, dans le conclave, les conditions offertes par Borgia et Gonzague, c'avait été aux instances de Pierre Riario, son neveu et son conclaviste (2). Sur le trône pontifical, il ne sut presque rien refuser (3), et la facilité avec laquelle on obtint des grâces de tous genres n'avait pas eu encore de précédent, même au milieu du schisme (4).

A côté de cette faiblesse de caractère, éclata chez Sixte IV une faiblesse de cœur plus malheureuse encore, l'amour des parents. Le palais apostolique fut rempli d'une foule de neveux que leur oncle se hâta d'associer à sa grandeur. Quelques mois seulement après son couron-

(1) Ncscio voluntate an facilitatc polius id evcnerit, ita moliiri omnia permisil, ut si quœ vclcris snnctimoniai sevcrilatis supcrerant... nunquam iiuprcssa fuisse videantur. (Manuscrit d'Egidius de Vitcrbe, p. 248).

(2) Ciacconius, t. III, p. 4.

(3) Nequc ulli prorsus negare quidquam sciret, id. p. 6.

(4) Epist. CCCCCXU, Jac. card. Papiensis. — Novaës, t. VI, p. 29.

neraent, Sixte fit cardinaux un fils de sa sœur, Pietro Riario, et un fils de son frère, Giuliano délia Rovère. Plus tard, le Sacré-Collége ouvrit encore ses rangs à deux autres neveux du pape, Girolamo Basso délia Rovère, et Raphaël Riario, jeune homme âgé seulement de dix-sept ans (1).

Dans cette distribution de faveurs, les laïcs ne furent pas oubliés. Jéronimo, frère de Pietro Riario eut la qualité de comte et épousa une fille du duc de Milan, laquelle lui apporta en dot la souveraineté de Bosco, à laquelle le pape ajouta le vicariat d'Imola qu'on racheta au prix de 40,000 ducats, des mains de Taddeo dei Manfredi (2). On donna la préfecture de Rome à Leonardo délia Rovère, auquel on procura une position princière, en lui faisant épouser une fille naturelle du roi de Naples. L'apanage de la jeune femme se composa de Sora, d'Arpino, d'une forteresse située sur le Garigliano, et d'un certain nombre d'autres places importantes. C'était là précisément le domaine que Paul II avait disputé avec tant de vivacité à Ferdinand. Cette concession du roi de Naples, que le pape paya encore de 5000 florins, mit un terme au désacord qui divisait, sur ce point, les deux puissances. Pour cimenter plus fortement l'union, Sixte IV consentit à remettre, au monarque napolitain, tout le ceus qu'il devait pour son royaume, à la condition qu'il entretiendrait deux galères pour la garde des côtes du

(1) Ciacconius, t. III, p. 42, 46, 64 et 66.— Manuscrit de la Bibliothèque Corsini, conclavi délia Romana Chiesa, n°» 226, t. II.

(2) Anonymus, p. 1059 et 1060.

patrimoine de l'Eglise, et viendrait au besoin à son secours, avec des troupes et des subsides (1). Léonardo étant mort, en 1475, on lui donna pour successeur, dans la charge de préfet, Giovanni délia Rovère, un autre neveu du pape.

Parmi ces personnages, élevés tout à coup de la condition ordinaire aux honneurs suprêmes , il y avait pourtant un grand homme , c'était Giuliano délia Rovère , cardinal de Saint-Pierre-in-Vincula. Pendant que ses cousins compromettaient leur oncle , par leur faste et leur ambition, lui simple, austère même, se renfermait dans l'état qui convient au carac 1ère sacerdotal. Ses familiers étaient en petit nombre et modestes. Aucune recherche ne se faisait remarquer dans son ameublement ; point de luxe, point de fracas dans son train. On s'apercevait à peine de son passage, tant il éveillait peu la curiosité publique. La frugalité présidait à sa table, la simplicité à ses habillements. Ce n'est pas qu'il économisât les revenus de ses bénéfices pour les entasser, car Giuliano lui aussi, avait des instincts de somptuosité, mais il tournait ses gouls vers la construction et la restauration des églises (2), s'attachant ainsi au côté sérieux de sa dignité. On le voyait travailler, en silence, à suivre le progrès des arts et des lettres, à se former aux affaires par l'observation attentive des événements, par l'étude des hommes et celle de la politique, se préparant, sans le savoir, à devenir ce grand Jules II, qui

(4) Anonyraus, p. 105* et 1059. — Epist. CCCCXXX1X, card. Papiensis. — Infessura, p. H 43.

(2) Ànonymus, p. 1088.

devait être un jour le créateur de Rome moderne, le protecteur éclairé des artistes et des savants, l'intrépide défenseur des droits du Saint-Siège, le conquérant du domaine pontifical, le libérateur de l'Italie.

Mais ce n'était point ce cardinal, d'une si grande espérance, qui entrait le plus avant dans l'intimité du pontife; Pielro Riario avait bien autrement sa confiance. C'est avec une affliction profonde que le pieux Ammanati déplore l'influence illimitée du cardinal Riario sur l'esprit de Sixte IV, la manière hautaine dont il en usait, la foule de sacerdoces que le pape réunissait sur la tête de ce jeune prélat , chez qui la finesse , la dextérité de l'esprit et quelques qualités libérales, ne compensaient pas la légèreté, l'amour du luxe et l'ambition (1). La mort se chargea de mettre un terme au crédit comme à la fortune de Riario; mais elle ne rendit point la liberté à Sixte IV qui tomba alors sous la dépendance presque absolue du comte Jéronirao, un de ces hommes qu'une sorte de fatalité porte parfois aux affaires pour tout corrompre et tout perdre.

L'élection de la Rovère notifiée au monde catholique, Venise se hâta d'envoyer à Rome une solennelle ambassade, pour jurer obéissance au nouveau pontife, et le prier de tourner ses regards vers l'Orient, où la république soutenait, depuis neuf ans, une guerre désastreuse. Bernardo Justiniani, chef de l'ambassade, prononça en cette occasion, une harangue où les fleurs de rhétorique

(i) Epist. CCCCCXLVIH Jac. card. Papiens. — Bruti, Hist. Florent., libr. V, p. 262. — Anonymus, passim. — Infessura, p. 1 143 et seq. — Corio, Istoria di Milano, p. 826 et seq.

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occupaient la place de l'éloquence. L'orateur traça d'abord le tableau des conquêtes de Mahomet, ce que l'Europe ne savait que trop bien; puis il s'étendit avec une complaisance fadement adulatrice sur les louanges de Sixte IV, et finit par dire que les circonstances n'avaient jamais été plus favorables pour attaquer les Ottomans. Les preuves qu'il en donna furent l'ardeur guerrière de l'Allemagne qui n'en ressentait aucune ; l'espérance d'une confédération italienne, que tout rendait impraticable ; enfin, le zèle du pontife, et c'était alors ce qu'il y avait de plus réel (1).

En effet, Sixte IV tournait sérieusement son attention vers la guerre sainte. Pour en concerter le plan avec plus de solennité, il voulait convoquer à Rome un nouveau congrès général dont les séances se tiendraient au Vatican, et dont le but serait de lier toutes les puissances chrétiennes par un même traité d'alliance. Mais comme il délibérait de cette affaire avec les cardinaux, il arriva, de la part de l'empereur, un message qui demandait à ce que le congrès fût convoqué à Udine. La désignation de ce lieu, si elle convenait aux Allemands, n'était point de nature à contenter les puissances italiennes. Le déplacement de la cour romaine qu'elle occasionnerait devenait aussi un inconvénient à prendre en considération. Cet incident jeta de l'incertitude dans l'esprit du pape. Il proposa Mantoue, sans succès. Les conférences traînèrent en longueur. A la fin, Sixte IV renonça à l'idée d'assembler un congrès, et prit le parti de traiter la chose par

(1) In additionibus Oldoini, ap. Ciacconiura. p. 21. — Orationes clarorum viroruni, in-12, Coloniae, 1559, p. 10.

des légats. Conséquemment, Bessarion fut envoyé en France ; le neveu de Paul II, Marco Barbo, prit le chemin de l'Allemagne, et Rodrigue Borgia fit voile pour l'Espagne (1).

Il y avait, dans la cour romaine, des esprits éclairés qui regrettaient vivement qu'on se fût arrêté à celte mesure qui leur paraissait aussi inopportune qu'insuffisante (2). Effectivement, aucune de ces légations ne réussit. Borgia, qui avait brigué celle d'Espagne, s'y occupa d'intérêts tout personuels. Sa considération en souffrit auprès des princes et des peuples, il échoua complètement à calmer les dissensions, et revint en Italie, sans avoir pu obtenir aucun des buts de sa mission (3). Une violente tempête l'assaillit, à son retour, il y perdit une partie de sa suite, et ne se sauva lui-même qu'avec la plus grande peine (4). Pour Marco Barbo, il déploya du talent et du zèle. On le vil en Hongrie et en Pologne s'efforcer d'amener les souverains de ces deux royaumes à des sentiments pacifiques. Il finit par l'obtenir, après de longues et pénibles négociations. Toutefois, il n'y avait là qu'une difficulté d applanie, il fallait ensuite réunir les volontés dans un effort commun contre les

(1) Anonymus in vita Sixti IV, t. III, pnrt. II, p. 4056 et seq. — Jacob. Volaterran. Diarium romanum, Murât., t. XXIII, p. 89 et 91. — RaymuM., an. 1474, nn* 77 et anuo H72, n» 7. 8 et 21.

(2) Epist. CCCCXVII Jac. card. Papiens.

(3) Mulla vanitatiset luxus, ambitionis et avaritiœ documenta relinquens, nullo eorum profecto quod sibi ad nomen Iegationis prœtendcrat, odio principum et populorum renavigat Romain. (Epist. CCCCCXXXIV Jac. card. Papiens.)

(4) Ibidem.

Ottomans. Le légat se transporta à Ausbourg où la diète de l'empire avait été convoquée. Mais là, au lieu d'un cri de guerre, il entendit les déclamations des Allemands contre le faste de la cour romaine, et leurs éternelles plaintes des charges que cette cour, disaient-ils, leur imposait. Là aussi, il y avait des dissensions à calmer, l'empereur à réconcilier avec l'électeur palatin. Le courage de Marco Barbo se brisa contre de tels obstacles et il reprit le chemin de Rome (1).

De ces trois légations cependant, celle de Bessarion fut la plus malheureuse. Si grave, si poli, si expérimenté, si conciliant que fut ce cardinal, il n'était point l'rnmme qu'on eût dû envoyer en France. Bessarion s'était permis défaire de l'opposition à Louis XI, dans une affaire où l'amour-propre de ce monarque était engagé. Or, toucher aux volontés de Louis XI, c était blesser au vif le cœur de ce souverain qui n'était fait pour comprendre ni l'indépendance du caractère ni la conscience du devoir. Les amis du cardinal, qui connaissaient le roi, avaient d'abord cherché à le dissuader de partir, en lui faisant entrevoir peu de fruit de sa mission, et Bessarion, vaincu un instant par leurs représentations, s'était déterminé à laisser à un autre que lui le dangereux honneur de traiter avec Louis XL Mais rassuré tout à coup par une lettre doucereuse que lui écrivit le roi, pour le complimenter sur la mission qui venait de lui être confiée, il finit par accepter.

Les tristes prévisions de ses amis ne tardèrent pas à se vérifier. A peine eut-il mis le pied sur la terre de France

(1) Epist CCCCCXCV Jac. eard. Pap.

qu'il devint suspect à l'ombrageux monarque, et que défense lui fut intimée de se présenter au roi. Deux mois se passèrent de la sorte, pendant lesquels le vieux cardinal se vit le jouet de la cour. Ayant enfin obtenu audience, le roi ne l'écouta qu'avec impatience, et le congédia sans honneur. Cet affront fut si sensible à Bessarion qu'il n'arriva pas jusqu'à Rome et mourut de chagrin à Ravenne (i).

Sixte IV, qui avait peu compté sur le succès des légations, n'en prit pas moins, vis-à-vis de Mahomet, une attitude guerrière. Profitant de la crainte où étaient Venise et Naples , plus spécialement menacées par les entreprises des Turcs, il conclut, avec ces deux puissances, une alliance dont le résultat fut d'équiper une des escadres les plus formidables que les eaux de la Méditerranée eussent jusque-là portées. Elle se composait de quarante huit galères tant de l'Eglise que de Naples, et de cinquante fournies par Venise (2).

Toutes ces forces navales furent placées sous le commandement supérieur de 1 amiral vénitien Mocenigo, et du cardinal napolitain, Olivier Caraffa, légat de l'expédition. Le pape bénit avec une grande solennité les vaisseaux et leurs équipages, le 29 mai 1472, et on fit voile vers l'O-

(1) Epist. CCCCXXXI , CCCCXXXVII , CCCCCXXXIV Jac. card. Papicns. Marino Sanuto, Vitœ dei duchi di Venezia, t. XXII, p. H97. — Duclos, Hist. de Louis XI, t. II, p. 95. — De Barante , Hist. des ducs de Bourgogne, t. IX , p. 391 et suiv.

(2) Anonyraus, ap. Murât., p. 1 057. — Raphaël de Volterrc dit qu'il y avait 56 bâtiments de Venise, autant de Naples, il ne dit rien de ceux fournis par l'Église.

rient (1). L'escadre alliée devait combiner ses opérations avec une grande expédition d'Uzum-Cassan. On disait en Italie que ce monarque, éternel adversaire de Mahomet, était déjà en campagne, à la téte de 600,000 hommes. Celle évaluation des forces d'Uzum-Cassan reposait évidemment sur des données exagérées. Toutefois ce prince n'eût-il nienéavec lui que la moitié de l'armée qu'on lui supposait, on auraitpu menacer sérieusement Conslanlinople.Maisonne fit rien de ce qu'il aurait fallu faire. Au lieu de s'entendre avec le monarque persan, Mocenigose contenta d'opérer seul, ravagea quelques côtes de l' Asie-Mineure, força le port de Satalie, pilla Smyrne et revint en Occident, rapportant, pour unique trophée de sa course maritime, vingt cinq prisonniers turcs, douze chameaux chargés de dépouilles, et la chaîne du port de Satalie (2). C'est ainsi que, faute de sages combinaisons, on perdait le fruit des plus beaux armements.

Cependant Louis XI, qui avait bien pu se venger de Bessarion, mais qui ne voulait pas se brouiller avec le pape, envoya à Rome Thibaut de Luxembourg, évéque du Mans, pour proposer la convocation d'un concile général, dont l'objet serait d'abord de rétablir la paix parmi les princes chréliens, puis d'organiser une expédition définitive contre l'ennemi commun. La députation de l'évêque du Mans n'était que le prélude d'une ambassade plus solennelle qui ne larda pas à arriver. Les per-

(1) Raphaël de Voltcrre, ubi supra. — Jacobi Volatcrrani Diarium roman., p. 90. — Epist. CCCCXLIX Jae. car<l. Papi.

(2) Anonymus, p. 10'J7. — Diario di Stcfano d'Infcssura , p. 1143. — Jac. card. Pap. P. epist. CCCCLV.

sonnages qui la composaient étaient Girard de Crussol, patriarche d'Antioche et évêque de Valence, do Château- Neuf, maréchal de Dauphiné, Jean l'Huilier, doyen de la cathédrale de Paris etBernard Loret, avocat-général au parlementdeToulouse. Leur mission était 1° de jurer obéissance au nouveau pontife ; 2° de poursuivre la demande de Thibaut de Luxembourg ; 3° d'offrir la renonciation du roi à la Pragmatique-Sanciion ; 4° de solliciter un concordat qui remplacerait cette constitution abolie.

Après do nombreuses conférences, Sixte IV accorda une série d'articles concernant la collection des bénéfices. Mais il repoussa la convocation d'un concile général, comme étant intempestive (1).

On aurait dit que Louis XI, ne s'était proposé d'autre but dan * celle ambassade que l'ambassade même. Non seulement il n'insista pas sur l'article du concile général, il n'attacha pas même d'importance à ce qu'il avait obtenu, car l'Universilé refusa de se conformer aux prescriptions du concordat, et la cour vit avec indifférence l'opposition de l'Université. Louis XI, du reste, tenait fort peu à ce que les princes chrétiens fussent réconciliés, lorsque sa politique n'avait rien à gagner à la paix. Quant à faire la guerre aux Turcs, c'est de quoi il se préoccupait le moins. Sixte IV lui-môme avait cessé d'en prendre un vif souci. Les événements de l'Italie fixaient alors son attention et il travaillait en particu-

(1) Raynald., an. 1472, n' 44 et 15. — Bzovii, Annales, an. 1472, n» 12 et 13. — Jac. Volatcrr. Diar. roui., Murât., t. XXIII, p. 98. — Epist. CCCCXXX Jac. card. Papiensis. — Hist. de l'Egl. gallic, t. XVI11, p. 139 et seq.

lier à défendre son autorité dans le domaine ecclésiastique.

Depuis quelque temps la cité de Todi était devenue le théâtre de scènes déplorables par la rivalité des factions guelfe et gibeline. Gabriel Castellano , chef des Guelfes, ayant été tué, et Matleo Canale, chef des Gibelins, étant devenu souverain de la ville, le pays entier se souleva. Les factieux accoururent de toutes les parties de l'Ombrie. Les habitants de Spolète, conduits par le comte Giordano Orsini et le comte de Pitigliano, vinrent au secours des Guelfes; Giulio de Varano, seigneur de Caraérino, se déclara pour les Gibelins. Orsini et Pitigliano firent de vains efforts pour expulser Canale. II s'ensuivit des combats, du sang versé, et de regrettables excès. Combien les temps étaient changés! Naguère les Guelfes se montraient partout les champions de l'Eglise, dans ce moment, ils se déclaraient les adversaires du Saint- Siège. Sixte IV jugea qu'il fallait apporter une prompte et vigoureuse répression à une révolte qui menaçait de soulever tout le domaine ecclésiastique. Il chargea de cette mission le cardinal Giulano délia Rovère , son neveu, qui, dans cette circonstance, donna le premier exemple de cette énergie guerrière qu'il devait plus tard déployer avec tant d'éclat et de succès, contre les envahisseurs de l'Italie.

Accompagné de Giulio de Varano, le légat maicha sur Todi, à la tète des milices pontificales. Giordano Orsini et le comte de Pitigliano n'entreprirent point de lui en disputer l'entrée. Il châtia les séditieux, partie par la prison, partie par l'exil, expulsa de la ville les campagnards qu'on y avait introduits et rétablit l'autorité du

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Saint-Siège. Il se dirigea ensuile vers Spolèle qui méritail aussi une punilion et qu'il fit également rentrer dans Tordre (1).

Cette première expédition, heureusement accomplie, inspira à Sixte IV la pensée de soumettre Cilla di Castello. Le seigneur de cette ville, Niccolo Vitelli, donnait, depuis longtemps, de l'ombrage au Saint-Siège. Quoiqu'il protestât sans cesse de sa soumission aux ordres du pape, il ne négligeait aucun moyen de se rendre indépendant; et tout récemment il s'était défait des personnages puissants qui auraient pu mettre obstacle à ses usurpations.

Vitelli n'était point un homme vulgaire ; il avait du courage, de l'audace, et une politique bien conduite lui avait procuré des alliés. Il avait prévu de longue main qu'un orage pourrait le menacer du côté de l'Eglise romaine, et en môme temps qu'il se préparait à y faire téte, il s'assurait à Florence ainsi qu'à Milan de puissants secours. Florence ne fit point défaut à Vitelli, elle lui envoya sous main des armes et des soldats, puis elle fit occuper Borgo-San-Sepolcro , ville voisine , par un corps d'observation, sous le commandement de Pietro Nasi et de Giovanni Comti , condottieri, au service du duc de Milan.

Le cardinal Giuliano somma d'abord Vitelli de reconnaître l'autorité du Saint-Siège, sinon de se préparer à la guerre. Celui-ci rejeta avec hauteur les propositions du légat, accueillit vigoureusement les milices pontificales et sortit victorieux des premières attaques. Ses

(1) Anonymus, p. 1061 et seq.

moyens de résistance croissaient ù mesure que la lulte se prolongeait. Pour soutenir son protégé, Florence porta le nombre de ses troupes à 2,000 cavaliers (1). L'inquiétude commença à gagner la cour romaine. Les forces du légat étaient insuffisantes, et Ton eut recoure à Federigo di Montefeltro. Ce seigneur fut mandé à Rome et accueilli avec les plus grands honneurs par le pape et les cardinaux. De comte d'Urbino, on le créa duc, et afin de rattacher plus étroitement ù la cause de l'Eglise, on sollicita la main de sa fille pour Giovanni délia Rovère, déjà seigneur de Sinigaglia et de Mondavi.

La réputation militaire du vieux général et la médiation du roi de Naples déterminèrent Vitelli à la soumission. Mais l'influence secrète de la république florentine et du duc de Milan empêcha qu'on ne tirât tout le parti convenable de la position de Vitelli, car on lui accorda des conditions qu'il n'aurait pas lui-même dédaigné de tracer, si on l'eût rendu arbitre de son sort. Rien ne fut changé à son égard; on reconnut sa souveraineté sur Citta di Castello. Seulement, pour marquer qu'il reconnaissait-à son tour la suzeraineté du pape, il dut souffrir qu'une des forteresses de la ville fût occupée par une garnison pontificale.

Ce traité éprouva une vive critique de la part d'un

certain nombre de cardinaux (2), et Sixte IV ne par-

(4) Pétri Arrivabeni epist. CCCCCLX1I, inter epist. Jac. card. Papiens.

(2) Epist. CCCCCLXII,CCCCCLXVHI Jac. card. Papientis. - Bulle lniquitali* plitts, ap. Raynald., au. 1478, nn» 5. - Anonymus, p. 4062 et seq.

donna point à Florence d'avoir obligé le Saint-Siège à celle transaction désavantageuse. Cette république, à son tour, ne se dissimula pas qu'elle n'eût profondément blessé le pape dans cette affaire. Aussi, pour se mettre à l'abri de son ressentiment, chercha-t-elle à se rapprocher de Venise qui avait fait jusque-là cause commune avec l'Église romaine, mais qui ne voyait pas, sans inquiétude et sans jalousie, l'entente qui régnait, entre le nouveau pontife et Ferdinand. Ce revirement de politique fut surtout déterminé par un voyage que fit, à Naples, le duc d'Urbino, et d'où le vieux général revint comblé d'honneurs, et avec le titre de chef de la ligue du pape et du roi (i).

Venise oublia, dans celte occasion, ses vieilles rancunes contre Florence. Le 20 novembre 1474, Galeazzo Sforza, Venise et Florence conclurent à Milan une alliance par laquelle ces trois puissances s'engageaient à défendre réciproquement leurs intérêts, et dans laquelle le pape et le roi de Naples ne furent point compris. Toutefois un article, habilement ménagé dans le traité, laissait à Rome et à Naples, la faculté d'y entrer, si elles le jugeaient convenable. Mais cet accord était trop évidemment formé contre Sixte IV et Ferdinand, pour qu'ils songeassent un seul instant à en faire partie. Ferdinand, qui n'avait pu en empêcher la conclusion, bien qu'il eût envoyé, dans cette intention, son fils Frédéric à la cour de Milan (2), se transporta sitôt après à Rome, afin de s'entendre avec le pape pour en annuler l'effet. Le grand

[{) Macchiavelli , Storia Fiorent., libr. VII. (2) Muratori, Annali d'Ilalia, anno 4474.

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jubilé de l'année 1475 venait de commencer. Cette circonstance servit à déguiser le vrai but du monarque dans ce voyage. Pendant trois jours qu'il passa dans la capitale de l'Eglise, Ferdinand reçut les plus grands honneurs, et fut l'objet des attentions les plus délicates de la part du pape. On confirma de nouveau au roi la remise qui lui avait été faite de la redevance féodale. Mais nous ne voyons pas que les deux alliés aient trouvé le moyen de troubler la confédération des trois puissances. En revanche, ils parvinrent à attirer à leur parti Sienne et les seigneurs de la Romagne (1).

La protection accordée à Vitelli par Florence, la ligue formée par cette république avec Venise et Milan, étaient le fait de Lorenzo Médicis dont l'influence dominait alors toute la politique italienne. Nous avons déjà vu Lorenzo Médicis mêlé aux* affaires de Florence, sous Pietro Médicis, son père, et donner d'éclatantes preuves de ses talents. Depuis l'année 1469, époque de la mort de Piétro, il se trouvait à la tête de l'Etat, et l'administrait comme il aurait fait une partie de son patrimoine (2).

Lorenzo retraçait son aïeul Cosimo tant aimé des Florentins. C'était la même élévation dans les idées, le même amour pour les savants, le même goût pour les arts, la même libéralité, avec plus d'éclat encore dans le caractère, avec quelque chose de royal qui lui a mérité le surnom de magnifique que lui décernèrent ses contemporains. Comme Cosimo, Lorenzo savait l'art degou-

(1) Macchiavelli, libr. VIII. — Diario di Stefano d'Infcssura, p. 4144. — Muratori, Annali d'Italia, anno 1475. (â) Roscoë, Vie de Laurent de Médicis, t. I, c. m, p. 151.

verner sans régner. Rien ne paraissait au dehors le distinguer des autres citoyens. Mais, à l'exemple de son aïeul, il jetait, sans qu'on s'en aperçût, par le simple exercice d'un pouvoir tutélaire et bienfaisant, les fondements de cette puissance grand-ducale qui devait remplacer un jour le régime turbulent de la liberté.

Florence était gouvernée par une seigneurie, composée de huit prieurs et d'un gonfalonier de la justice. Cette magistrature se renouvelait six fois par an. Une constitution qui appelait si fréquemment le peuple à changer le personnel de son administration, était faite pour entretenir dans l'Etat une agitation perpétuelle, et favoriser les rivalités des partis qui, dans une république, se disputent le pouvoir. Aussi, nulle cité de la Péninsule ne s'était-elle montrée, dans sa carrière politique, moins paisible que Florence ; nulle cité n'avaitelle été plus souvent ensanglantée par ces tristes luttes qui déshonorent la liberté et préparent les voies à la domination d'un seul. Au temps de la jeunesse des peuples, ces luttes sont comme des issues par où s'échappe l'exubérance de leur énergie ; mais, de môme que l'abus de ses forces épuise la vigueur de l'homme, et amène la lassitude, de môme les excès des sociétés usent leur activité et les font aspirer au repos. Florence en était arrivée là. Or, au milieu d'un peuple fatigué des discordes civiles, mais fier de .son indépendance, Lorenzo était, sous tous les rapports, te maître qu'il fallait pour inaugurer le gouvernement absolu.

A la campagne, sous les frais ombrages de Carreggi et de Caffaggiolo , Lorenzo s'entourait de philosophes, d'humanistes, de poètes ; il faisait lui-même des vers,

aujourd'hui oubliés, mais qui jouissaient alors d'une grande réputation. De toutes parts, on lui apportait des marbres antiques, des manuscrits récemment découverts, que son immense fortune lui permettait de payer en roi, et dont il enrichissait son musée et sa bibliothèque (1). A la ville , il caressait les familles puissantes, de peur qu'elles n'aspirassent à la rivalité, les enchaînait à sa grandeur, par des services habilement calculés, et n'oubliait pas la multitude, captivant son affection, par une heureuse alliance de la magnificence et de la simplicité, et surtout "par des largesses distribuées à propos. Florence s'abandonnait au charme de ce nouvel Auguste ; elle aimait à se personnifier dans l'homme qui la faisait briller, au dedans, de toutes les splendeurs des arts et des lettres, en même temps qu'il la rendait puissante au dehors, et sans s'en douter, elle glissait doucement dans la servitude.

(1) Valori, Vita di Lorenzo. — Bruti, Hist. Florent., lihr. VIII, p. 421.

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