‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècleChapitre 6 sur 15 · LIVRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TREIZIÈME

SOMMAIRE

Origine des brouillerics entre les Médicis et Sixte IV. — Les Paxzi. — Ces seigneurs conspirent avec Jcronimo Riario contre Lorcnzo et Giuliano Médicis — Organisation du complot. — Le pape s'oppose au meurtre des Médicis. — Le cardinal Riario à Florence. — Les conjures se proposent d'exécuter leur dessein pendant les fêtes qui lui seront données. — Scène affreuse dans l'église de la Réparât a.

— Mort de Giuliano Médicis. — Coup manqué à l'égard de Lorcnzo.

— Arrestation et supplice des conjures. — Excès du peuple. — Sixte IV frappe les Florentins des censures ecclésiastiques. — Les Florentins à leur tour accusent Sixte IV de trahison. — Conciliabule à Florence. — Le pape déclare la guerre aux Florentins. — Louis XI embrasse la cause des Florentins , parce qu'il était mécontent du pape. — Mission de Philippe de Commines à Florence. — Trouble de la cour romaine. — Assemblée du clergé de France à Orléans. — Ambassade de Louis XI à Rome. — Habileté et fermeté du pape. — Menace des ambassadeurs français anéantie par les sympathies de l'empereur et de sou fils pour Sixte IV. — Succès militaires de Sixte IV. — Ce pontife se décide à faire des concessions aux ambassadeurs. — Fin de la négociation. — Sixte IV excite les Suisses contre Milan. — Détresse des Florentins. — Dévouement de Lorcnzo Médicis. — 11 se rend à tapies secrètement et détor-

mine Ferdinand à faire une paix séparée avee Florence. —Prise d'Otrantc par les Turcs. — Impression produite par ce fait. — Sixte IV tourne son attention du côte de la guerre sainte. — Réconciliation des Florentins avec le Saint-Siège. — Pacification de l'Italie. — Congrès des puissances italiennes à Rome. — Ligue contre les Turcs. — Reprise d'Otrante.

— Mort de Mahomet II. — Avantages que cet événement donne à la ligue contre les Turcs. — On n'en profite point. — L'Italie se divise de nouveau. — Sixte IV allié à Sienne, Gênes et Venise. — Naples, Florence et Milan unis ensemble. — Ambition du comte Jeronimo Riario.

— Avec l'aide de Venise il forme le dessein de renverser la maison d'Esté. — Sixte IV refuse au duc de Calabre le passage pour aller au secours de la maison d'Esté. — Le duc de Calabre se retourne contre le pape. — Robert Malatesta envoyé au secours du pape. — Bataille de Campo Morto et destruction de l'armée napolitaine. — Mort de Robert Malatesta. — Détresse de la maison d'Esté. — Le pape fait la paix avec Naplcs, Florence et Milan. — Politique de Sixte IV. — Ce pontife prend la maison d'Esté sous, sa protection. — Les Vénitiens deviennent ennemis du pape et sont frappés de censure. — Insignifiance des opérations militaires. — Paix de Baguolo. — Querelle du pape avec les Colonna.

— Mort de Sixte IY. — Jugement sur ce pontife. — Ses constructions.

— Son zèle pour le progrès des lettres.. — Sa libéralité envers les savants. — Académies diverses. — Humanistes de la lin du XVe siècle.

— Loreuzo Médicis, protecteur des sciences et des arts.

Quoique les Médicis eussent toujours professé le plus grand respect pour l'autorité spirituelle du Saint-Siège, leur politique avait rarement fait cause commune avec celle des papes. Elle s'était quelquefois tournée du côté de Naples, mais le plus souvent, on l'avait vu s'unir à la politique des ducs de Milan. Celte conduite ne peut s'expliquer que par la jalousie qui animait Florence et Venise l'une conlre l'autre et par l'alliance constante de la reine de l'Adriatique avec l'Eglise romaine. Mais à l'avènement de Sixte IV, les Médicis semblèrent vouloir se rapprocher de Rome. Florence envoya alors, pour

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féliciter le nouveau pontife, une ambassade composée de six de ses plus distingués citoyens, à la tête desquels figurait Lorenzo Médicis. Sixte IV, qui avait l'intention de gagner ce dernier, lui donna des preuves réitérées de sa bienveillance. Il lui permit d'établir à Rome une maison de banque dont l'agent aurait le titre et l'office de trésorier du Saint-Siège , lui loua les mines d'alun de Tolfa; lui fit présent de deux bustes en marbre, représentant l'un Auguste et l'autre Agrippa, avec une grande quantité de camées et de médailles ; richesses que Lorenzo mettait bien au-dessus des trésors ; lui vendit, à bas prix, les pierres précieuses laissées par Paul II ; enfin il s'engagea à revêtir de la pourpre son frère Giuliauo de Médicis (1).

Mais ces relations amicales cessèrent bien vite pour faire place à de funestes antipathies. Quelle fut la cause de ce changement? L'histoire ne le dit point; seulement les premiers traits de mésintelligence qu'elle raconte appartiennent incontestablement à Lorenzo. Yalori, son biographe, cite une convention passée entre Galeazzo Sforza et Lorenzo, en vertu de laquelle, Florence, moyennant une somme d'argent, devait entrer en possession d Iraola, cité qui relevait du Saint-Siège, et dont Sixte IV voulait investir le comte Jeronimo, son neveu (2). La protection, si odieusement accordée à Vitelli, suivit de près cette injuste convention qui, du reste, fut décou-

(1) Fabroni, Laurent» Medicis Magnifici vita, t. I, p. 40. — Valori, Vita di Lorenzo. — Bruti, Hist. Florent., libr. V, p. 239. — Roscoë, Vie de Laurent de Médicis, ch. III.

(2) Valori, Vita di Lorenzo. - Voir aussi Bruti, libr. V, p. 240.

verte assez à temps pour échouer. Lorenzo ne s'en tint pas là. Abrité derrière les articles d'une ligue puissante, il semblait s'être fait un système de susciter des affaires à l'Eglise. On sut, à Rome, que Deiphobe d'Anguillara, ce comte dépossédé par Paul II, avait été appelé à Florence, et que le projet des Médicis était d'exploiter l'ambition et le ressentiment de ce vieil ennemi de la Papauté. La même chose avait déjà été tentée à l'égard de Charles de Montone, fils du célèbre Braccio de Montone. Celui-ci avait un projet tout formé, le projet de se rendre maître de la ville de Pérouse, ancien patrimoine de son père. Les Médicis auraient vivement désiré faire réussir cette entreprise ; mais une alliance de la république avec Pérouse l'ayant rendue impossible, Lorenzo permit au condottiere, en dédommagement, de ravager les terres des Siennois qui se plaignirent de cette insulte à la république, et qui, pour s'en venger, entrèrent dans la ligue du pape et du roi de Naples (1). Enfiu, Sixte IV, ayant réuni des troupes pour assiéger le château de Montoue et châtier le condottiere qui s'était permis un tel acte d'hostilité en pleine paix, les Florentins soutinrent par dessous main cette forteresse qui ne vint point, grâce à celte sourde protection , au pouvoir de l'armée pontificale (2).

(1) Allegretto Allègre tti, Diarii Sanesi, Murât., t. XXIII. — Instructions de Sixte IV à ses légats, ap. Bzovii annales, anno 1479, n™ 3.

(2) Bulle Iniquitatù filiiis, Raynald., anno 1478, n' G et 7. — Macchiavelli, libr. VII. — Fabroni, Laurentii Médicis Ma^nif. vite, t. I, p. 60.

Si les Florentins offensaient le pape, celui-ci, à son tour, manifestait peu de bienveillance à l'égard des Florentins. Par exemple, si à Florence on manquait d'égards envers les nonces de Sa Sainteté, en revanche, à Rome, on se permettait les critiques les plus libres sur la conduite de Lorenzo, et le pape lui-même, soit en public, soit en particulier, parlait avec amertume du chef de la république (1). Les esprits s'aigrissaient ainsi réciproquement. Un dernier fait mit le comble à tous ces griefs, et détermina une fatale explosion.

L'archevêque de Pise, Philippe de Médicis étant mort, Sixte IV nomma, pour remplir le siège vacant, Francesco Salviati, un adversaire des Médicis. Poliziano a fait de ce prélat un homme ignorant, adonné à tous les vices et chargé d'infamies. Mais, quels qu'aient été plus tard les torts de Salviati, il ne faut pas oublier que ce portrait a été tracé par la main d'un ennemi (2). La seigneurie de Florence refusa ouvertement de laisser Salviati prendre possession do son archevêché (3). On conçoit sans peine que les Médicis fussent vexés d'un choix fait évidemment contre eux, mais l'opposition qu'ils se permettaient à f endroit d'une nomination canonique n'en était pas moins un acte schismatique et de nature à irriter à son tour le chef de l'Eglise. L'autorité du

(1) Valori, Vita di Lorenzo. — Bruti, libr. V, p. 240-243. — Antonio di San Gallo, de rebus Genuens., ap. Murât., t. XXIII, p. 281.

(2) Angeli Politiani conjurât. Pactian» commentarius, édit. Adimari, Neapoli, in-4, 4769.

(3) Nardi, delF Historia Fiorent., in-4, libr. I, p. 7, édit. Lugdun.

Saint-Siège prévalut toutefois, et Félu finit par être installé, mais la seigneurie ne cessa de traverser, en toute rencontre, son administration (4).

Les ennemis des Médicis suivaient attentivement les progrès de ce mésaccord entre Sixte IV et Lorenzo, et ils se disposaient à le mettre à profit en renversant cette famille du pouvoir. Pour atteindre à ce but, une attaque ouverte offrait peu de chances parce que Lorenzo avait entre ses mains les deniers et les forces vives de la république ; on eut recours à une conjuration. Parmi les grandes familles rivales des Médicis, celle des Pazzi l'emportait alors, sur toutes les autres, par la fortune et la noblesse. Le chef de celte famille s'appelait Jacopo. Il n'avait qu'une fille naturelle, mais il possédait un grand nombre de neveux. Les plus distingués étaient Gulielmo, Francesco , Renalo et Giovanni. Au dire de Polizîano, qui avait probablement sous les yeux la conjuration de Gatilina, en écrivant son commentaire, tous les membres de cette nombreuse famille étaient odieux au peuple, à cause de leur avarice, de leur orgueil et de leur insolence. Jacopo, en particulier, se montrait le plus méprisable des hommes, sans principes, sans mœurs ; ne donnant aucune attention à ses affaires ; il passait son temps au jeu, et après avoir dissipé son patrimoine, il ne songeait plus qu'à confondre sa propre ruine avec celle de sa patrie (2).

La puissance et l'ambition des Pazzi avaient naguère

(4) Bulla Iniquitatis filius, n°> 8. — Bruti, libr. V, p. 282. — Macchiavelli, libr. VIII.

(2) Angeli Politiani conjur. Pactiunœ commentarius.

fixé les regards de Cosimo, et ce grand politique s'était appliqué à en prévenir l'effet. Dans ce but, il avait marié une de ses filles à Gulielmo dei Pazzi espérant, par cette alliance, unir les deux maisons et étouffer les rivalités. Cette fois les calculs de Cosimo furent trompés. Le mariage n'identifia point les deux familles (1). Ceux qui approchaient de son petit-fils crurent devoir l'avertir de craindre pour l'autorité des Médicis la proximité de citoyens qui, comme les Pazzi, unissaient beaucoup de puissance à une grande ambition, et Lorenzo s'étudia à les écarter de la seigneurie, En conséquence, ni Jacopo, ni ses neveux n'obtinrent les places auxquelles leur position, dans la république, semblait leur donner droit. Trouvant toujours les Médicis sur leur passage, les Pazzi s'irritèrent; leur mécontentement éclata en plaintes amères et passionnées, de nature à inspirer aux deux frères Médicis de légitimes inquiétudes (2). Cependant ni l'un ni l'autre ne pensaient que les Pazzi songeassent, pour se venger, à ourdir de funestes complots. Ils y songeaient pourtant. Mais peut-être n'en eurent-ils point l'initiative et ne s'y laissèrent- ils aller que par occasion.

Francesco, le plus actif et le plus audacieux des Pazzi, séjournait depuis longtemps à Rome, où sa famille possédait une maison de banque. Le pape, délaissant les Médicis, l'avait choisi pour son trésorier. Francesco lia d'étroites relations avec Jeronimo Riario. Celui-ci nourrissait un profond ressentiment contre Lorenzo, depuis

{i} Bruti, libr. V, p. 283.

(2) Macchiavelli, libr. VIII. — Nestor, Histoire des hommes illustres de la maison de Médicis, p. 79.

le fait dimola, et redoutait surtout les desseins qu'il pourrait former, dans l'éventualité de la mort de Sixte IV. Jeronimo et Francesco, dans leurs fréquentes confidences, se communiquaient leurs griefs réciproques contre les Médicis, et attisaient leur haine commune par le contact journalier de leurs passions. Ils arrivèrent à se persuader qu'il était nécessaire, pour qu'ils trouvassent de la sécurité l'un dans ses États, l'autre dans sa patrie, de changer le gouvernement de Florence en renversant la dictature des Médicis. Or, tous deux demeurèrent d'accord que le seul moyen d'atteindre ce but capital était de mettre à mort les Médicis (i).

Une fois fixés sur ce point, ils s'ouvrirent de leur projet au nouvel archevêque de Pise, Sa|viati, qui promit vo^ntiers d'y concourir, excité par le ressentiment des injures récentes qu'il avait reçues des Médicis. Francesco Pazzi courut alors à Florence pour décider son oncle Jacopo à se joindre à eux; et, comme il fallait à la conjuration un homme d'action, Jeronimo et Salviati se chargèrent de gagner Gian Balisla de Montesicco, condottiere au service du pape, et y réussirent. Les autres personnages, qui consentirent à courir les chances de l'événement, furent Jacopo Salviati, frère de l'archevêque, Jacopo Poggio, un des ûls du savant Poggio Bracciolini, Antonio Mafîei de Volterra , Stefano da Bagnone, prêtre qui servait de secrétaire à Jacopo dei Pazzi, en même temps qu'il enseignait la langue latine à

(4) Diarium Parmcnse, Murât., t. XXII, p. 277. Macchiavelli, libr. VIII. — Angel. î'olitiani comment., ubi supra. — Murai., Annali d' lUtlia, anno 4478.

sa fille, enfin Bernardo Bandini, jeune homme perdu de débauches, mais intrépide, audacieux, et qui avait les plus grandes obligations à la famille des Pazzi (1).

Le complot étant organisé, Jeronimo, Montesicco et Salviati se hasardèrent à communiquer au pape leur projet de renverser à Florence la puissance des Médicis. La politique de Lorenzo avait été trop hostile envers le Saint-Siège, et Sixte IV la redoutait trop pour ne pas prêter l'oreille à un dessein qui avait pour but de la châtier. Mais ici le pape se souvint que, s'il était un souverain offensé, il était aussi le père commun des fidèles, et il demanda aux conjurés : si, pour arriver à leur fin, il était nécessaire de répandre le sang. Sur leur réponse, qu'un projet, comme le leur, ne pouvait réussir sans la mort de Lorenzo et de Giuliano Médicis, le pape répartit avec vivacité : «Nous ne voulons, pour aucune raison, la mort de personne, parce que notre caractère nous le défend. » Et il ajouta : « Quoique Lorenzo soit un vilain et qu'il ait cherché en toutes choses à nous nuire, nous ne voulons que le renversement de son pouvoir (2). » Le comte Jeronimo ayant répliqué : qu'on ferait ce qu'on pourrait, maisqueSa Sainteté pardonnerait bien, le résultat obtenu, ce qu'il y aurait eu de répréhensible dans le fait ; le pape indigné lui imposa silence , le traita de brute et

(1) Miicchiavclli, ubi supra. — Angel. Politiani comment.

(2) Io non voglio la morte di niuno per nientc, perche non e offizio nostro acconsentire alla morte di persona ; e benche Lorenzo sia un villano, e con noi si porte maie, pure io non vossia la morte sua per niente, ma la mutazione dcllo stato. (Depositione de Montesicco, dans les notes du commentaire de Politziano).

répéta de nouveau qu'il voulait un changement de gouvernement à Florence et non la mort de personne (i). Dans le cours de l'entretien, le pape s'étant étendu, avec une certaine complaisance, sur les avantages que retirerait le Saint-Siège de la chute des Médicis, les conjurés flattèrent cette opinion, dans l'espoir d'amener le pontife à consentir au meurtre des Médicis. Mais chaque fois que la conversation toucha ce point délicat, Sixte IV se montra inflexible, et il leur répéta, en les congédiant : « Allez, exécutez votre dessein, pourvu que vous ne fassiez aucune victime (2). »

Après un si formel désaveu, tiré d'un acte authentique, on est autorisé à aftirmer que le pape ne tut jamais informé que du but que se proposaient les conjurés, qu'on se garda bien de le renseigner sur les moyens concertés pour atteindre ce but, et que le comte Jeronimo plus tard, dans la vue d'encourager ses complices, ne craignit pas de changer le désir qu'avait manifesté le pape d'une révolution politique à Florence, en une approbation de son infâme complot (3). En effet, cet homme immoral ne s'inquiétait point d'outrager la

(4) Il papa rispuose al conte : Tu sii una bestia. lo te dico : non voglio la morte de niuno, ma la mutazione dello stato. (Depositione, ubi supra.)

(2) Andate c fate quello voleté voi, perché non intervinga morte, (ibidem).

(3) Non desunt qui Xistum a tanti sceleris infamia vindicant, Hicroniraumquc affirment, cum ejus auctoritate ad cœteros confirmandos abuteretur, ut baec suspicio in pontificc hœreret, plus œquo illi in omnibus indulgente, effecisse. (Bruti, libr. VI, p. 285.)

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religion et l'humanité, de compromettre le Saint-Siège, pourvu qu'il assurât ses plans, se flattant que le succès légitimerait tout.

Satisfait des paroles de Sixte IV, les conjurés se mirent à l'œuvre. Afin d'avoir sous la main une force militaire prête à toute occurrence, on donna l'ordre à Gian Francesco da Tolentino, capitaine du pape, de se rapprocher de Florence avec un corps de 2,000 hommes. Pour ne point éveiller d'inquiétude chez les Médicis , ces troupes filèrent par diverses routes. Le siège de Montone devait servir de prétexte et d'excuse à leur déplacement (1). D'un autre côté, le comte Jeronimo écrivit à Raphaël Riario, son neveu, tout récemment créé cardinal, de se rendre à Florence et de se conformer en tous points aux instructions que lui communiquerait l'archevêque Salviati. Riario, jeune homme de dix-sept ans, se trouvait alors à Pise où, tout prince de l'Eglise qu'il était, il étudiait les matières ecclésiastiques. L'entrée solennelle de ce cardinal à Florence devait servir d'abord à introduire dans la ville les complices dont les conjurés avaient besoin, puis on espérait tirer un autre parti de sa présence. Riario, qui ne savait rien du complot, se rendit sans défiance à l'appel de son oncle, et

(1) Machiavelli, libr. VIII. — Muratori, Annali d'Italia, anno 1 4-78. — Le manuscrit intitule Cilla di Firenze , Codex XVII class. XXV de la Biblioth. Magliabechi , dit simplement que Sixte IV voulait col conte Hieronimo di mut-are stato di Firenze et supprimerc l'autorita de' Medici. — Ncrli, Commenta™ de' fatti civili occorsi dentro la eitta di Firenze dall' anno 4215 ad ann. 4537, dit aussi que Sixte IV desiderava rimuovere i Medici del governo di Firenze per rederla in liberta. libr. III, p. 54. T. il. 46

fut reçu par Jacopo dei Pazzi, dans sa belle campagne de Montughi.

Les conjurés avaient présumé que les Médicis, qui saisissaient toutes les occasions de déployer leur munificence, invileraient le cardinal avec sa suite, et ils se proposaient d'accomplir leur projet au milieu de la fête qu'ils lui donneraient. Ils ne se trompaient pas. Lorenzo donna effectivement un grand festin pour honorer le cardinal. Mais Giuliano n'y parut point. Déçus dans leur attente, les conjurés convinrent alors que, pour ne pas différer l'exéculion d'un dessein que chaque instant de retard rendait plus périlleuse, ils porteraient les coups dans l'église cathédrale de la Reparata, au milieu même du Saint-Sacrifice auquel devaient assister les Frères Médicis. L'élévation de l'hostie fut indiquée pour signal de l'attentat. Francesco Pazzi cl Bernardo Bandini se chargèrent de frapper Giuliano, le meurtre de Lorenzo fut confié à Montesicco. Mais ce dernier déclara au moment môme de l'exécution qu'il ne se sentait point le courage de commettre un tel crime dans l'église. Pressés par le temps, les conjurés remplacèrent, comme ils purent, Montesicco par Antonio de Vollerra et Stefano da Bagnone, qui eurent assez de scélératesse pour accepter cet horrible mandat, mais à qui la résolution et l'expérience manquaient pour un semblable coup.

Le 26 avril 1478 était le jour fixé pour la cérémonie religieuse. Déjà le peuple remplissait l'église; le cardinal Riario, Lorenzo étaient présents, l'oflice divin commençait et Giuliano n'était point arrivé. On aurait dit qu'un pressentiment sinistre éloignait ce jeune seigneur de toutes ces fêtes. Francesco Pazzi et Bandini allèrent le

chercher eux-mêmes et, dissimulant leurs noirs projets sous les caresses les plus séduisantes, l'obligèrent de céder à leurs instances. Les conjurés étaient à leur poste. Au signal donné, Bandini frappe Giuliano dans la poitrine d'un coup de poignard qui le renverse mort. Mais les meurtriers de Lorenzo ne lui font qu'une légère blessure à la gorge et prennent la fuite. Bandini qui le voit, s'élance pour réparer leur faute. Mais il fait de vains efforts pour percer le groupe d'amis qui se sont rangés autour de Lorenzo, lui font un rempart de leur corps el le poussent dans la sacristie dont ils ferment les portes de bronze (i). Le coup était manqué.

Dès que les assassins s'en furent aperçus, ils se dispersèrent afin de se mettre en sûreté; Francesco Pazzi, de retour dans sa maison, voulut essayer toutefois ce qu'un appel à la liberté produirait d'effet sur le peuple ; mais affaibli par une blessure qu'il s'était faite, et ne pouvant se tenir à cheval, il pria son oncle Jacopo de continuer l'épreuve. Celui-ci cria en vain : Liberia! liberta! popolo! popoio! Le peuple resta immobile. De son côté, Salviati, qui s'était porté au palais pour s'emparer de la seigneurie, ne sut déployer ni activité, ni sangfroid, et donna aux magistrats le temps d'être informés de la conjuration. Tous ceux qui accompagnaient l'archevêque furent massacrés ou jetés vivants par les fenêtres. On pendit deux frères jle Salviati et Salviati lui-même avec ses habits sacerdotaux. Florence fit éclater un féroce en-

(4) Macchiavelli ubi supra. — Angeli Politiani Commentai», ubi supra. — Racolta di Storia del regno di Napoli, manuscrit in-8, Bibliothèque du couvent de la Cava, anno H78.

thousiasme pour les Médicis. On pendit Francesco Pazzi à côté de Salviati. Le lendemain, Jacopo subit le même sort. Tous ceux de leurs complices qui purent Mre saisis furent livrés à la vengeance populaire, toujours extrême et impitoyable. Leurs membres déchirés jonchaient les rues, on promenait leurs têtes au bout des piques. La vile multitude suivait en tumulte ces restes sanglants, faisant éclater une joie brutale et criant : Vive le palle ! Meurent les traîtres! (\). On peignit l'exécution de Salviati sur les murailles mêmes du palais public.

Le nombre de ceux qui perdirent la vie, dans cette malheureuse circonstance, est évalué à soixante et dix (2). Presque toutes les personnes qui composaient la suite de Raphaël Riario furent sacrifiées à la fureur des citoyens. Lui-même, ramené dans son palais, y resla longtemps prisonnier, et n'échappa à la mort que par l'intercession de Lorenzo et les protestations réitérées de ce jeune cardinal, qu'il ignorait complètement la conjuration (3). Mais la frayeur que lui causèrent et les événements et les dangers qu'il courut fut si vive qu'il en garda, pendant tonte sa vie, une extrême pâleur. Cette justice populaire» à laquelle Lorenzo et la seigneurie laissèrent une

(1) Fabroni, t. I, p. 61-79. — Macchiavclli, ubi supra. — Mémoires de Philippe de Coin ruines, livr. VI, c. v. — Diarium Parmensc, Muratori, t. XXII, p. 777 et scq.— Antonii Galli, de reb. Genuensibus, Murât., t. XXIII, p. 282 et scq. — Angel. Polit, commentar. — Landuccius in notis Adimari, p. 26. Les Médicis portaient dans leurs armoiries cinq pâlies ou boules d'or.

(2) Raphaël Volaterra., Geographia, Hbr. V.

(3) Infessura, p. U47. — Ubcrtus Folicta, ap. Ciaccomura, t. III, p. 76.

libre carrière, confondit l'innocent avec le coupable et fut marquée par des actes d'atrocité que ne justifiait point l'horreur qu'inspirait un si grand attentat (i). Florence ne tarda pas à éprouver les funestes conséquences de ce regrettable emportement.

Chose étrange! L'Italie, en moins d'un an, vit deux de ses princes massacrés, au milieu d'une cérémonie religieuse et dans le temple môme du Dieu de paix. Le premier attentat fut accompli sur ta personne de Galeazzo, fils du grand Sforza, lesMédicis venaient d'être victimes du second (2). Mais le meurtre du duc de Milan, fruit d'une vengeance particulière, ne troubla point le repos général de la péninsule. Il n'en fut pas de même de l'attentat sur les Médicis. Une révolution en avait été le motif, la guerre en devait être la suite. Nous verrons que Florence faillit y périr (3).

Sixte IV n'eut pas plutôt appris ce qui s'élait passé, qu'il saisit, en habile politique, ce qui était pour lui dans l'événement de la Reparata. Avant que la seigneurie songeât à accuser qui que ce fût, il se plaignit hautement de la violation des immunités ecclésiastiques, ainsi que du mépris des formes juridiques qu'on s'était permis, ordonna la confiscation des biens que les Médicis possédaient à Rome, et fit arrêter tous les citoyens de

(1) Valori, Vitadi Lorenzo. — Nestor, p. 79-87 a tiré sa narration du commentaire de Poliziano. — Voir Bruti , Hist. Florent., libr. VI, p. 395-311.

(2) Anlonii Galli, de reb. Genuensib., p. 268. — Corio, Istoria di Milano, parte sesta, p. 834.

(3) Brève Chronicon, ap. Adimari notas, p. 73.

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Florence (1). Réduite de la sorte à se justifier, la République envoya à Rome Donato Acciajuoli. Mais cette marque de soumission ne désarma point le pape. Au lieu d'écouler l'ambassadeur, il voulait le faire enfermer au Château-Saint-Ange, et n'en fut détourné que par Pintervention des représentants de Venise et de Milan. Poursuivant son attaque, Sixte IV lança, contre Lorenzo, le gonfalonier, les prieurs, les huit de la Balie, qu'il appelait des enfants d'iniquité, les plus graves anathèmes, et menaça la République elle-même d'interdiction si, dans l'espace d'un mois, elle n'avait fait justice de Lorenzo et de ses complices.

La bulle, qui renfermait ces censures et ces menaces, faisait l'histoire des offenses dont le gouvernement florentin s'était rendu coupable envers le Saint-Siège, depuis les secours prêtés à Vitelli, jusqu'à la détention du cardinal Riario. Nous regrettons de ne pas voir, à côté de cette énumération de torts très-réels, un mot pour stigmatiser le sacrilège, la trahison, en un mot, l'odieux attentat de la Reparata(2). Mais il est à croire que ceux, qui n'avaient pas craint de compromettre le pape dans le complot, avaient su le tromper sur les véritables circonstances de l'exécution. D'ailleurs, il aurait fallu accuser de trop grands coupables, que Sixte IV ne voulait ni ne pouvait punir.

Irrités à leur tour, les Florentins n'accueillirent qu'avec un dédain passionné les censures du pape, et, pour se justifier, tous les moyens leur parurent bons.

(1) Nardi, Dell' hist. Fiorentina, libr. I, p. 7.

(2) Bulla Iniquitatis filius, Raynald., anno U78, n«* 5.

Ils accusèrent Sixte IV, dans L'Italie entière, de trahison envers leur gouvernement, d'injustice et même d'impiété (1), et se portèrent à un acte qui était aussi un odieux attentat. Le clergé de la République osa se réunir dans l'église de la Rcparata, prendre le nom de concile rassemblé dans la lumière de l'Esprit-Saint, pour dissiper les ténèbres sixliennes et formuler contre le chef de l'Eglise, un décret schismatique, qui n'était qu'un factum farci d'injures violentes, terminé par celte parole du Sauveur à saint Pierre : Vade post me, sathana (2).

Ces diatribes et cette protestation synodales poussèrent Sixte IV aux extrémités. Il lança, contre la République, une sentence d'interdiction, et lui déclara la guerre. Tout l'avantage était de son côté. Ferdinand, son allié, ne demandait qu'une occasion de faire repentir Florence de son union avec Venise et Milan ; pour cela il avait sur pied des forces imposantes, tandis que les Florentins, qui n'avaient point prévu un tel orage, étaient presque désarmés.

On ne perdit point de temps. Les sommations faites à la République, les troupes napolitaines, sous la conduite du duc de Calabre, Alphonse, et l'armée pontificale, sous le commandement de Fedcrigo di Montefcltro, entrèrent en Toscane, publiant qu'elles n'en voulaient qu'à Lorcnzo, le seul d'entre les Florentins qu'elles regardassent comme leur ennemi. Il fut facile aux alliés de faire

(1) Macchiavclli, libr. VIII.

(2) lïorcntina svnodus in Itice î lia Spiritus Sancti congregata ad Sixtianœ caliginis dissipalioncm. Les actes de ce synode sont rapportés in extenso dans les notes d'Adimar., p. HO et seq.

des progrès contre des adversaires qui ne pouvaient leur opposer qu'une faible résistance. Alphonse s'empara de Civita Castellana, le duc d'Urbino se rendit maître de Badda, ainsi que de plusieurs autres châteaux (4).

Cependant Florence, épousant la querelle des Médicis, se mettait activement en mesure de repousser l'invasion de son territoire. Elle nommait la magistrature des dix de la guerre, recueillait de l'argent, enrôlait des troupes, faisait appel à ses alliés, envoyait ses plus habiles négociateurs aux puissances chrétiennes de qui elle pouvait espérer des secours (2). Sa cause trouva des sympathies non seulement en Italie, mais môme dans le reste de l'Europe. Louis XI l'embrassa avec une vivacité qui n'était pas ordinaire à ce monarque quand ses intérêts ne se trouvaient pas en jeu. Mais Florence était une vieille alliée de la France, et le roi nourrissait une vive rancune contre le pape.

D'abord, Sixte IV avait enlevé la légation d'Avignon à Charles de Bourbon, archevêque de Lyon, pour en investir le cardinal Giuliano, son neveu, récemment promu au siège d'Avignon. Charles de Bourbon était un prince du sang royal de France, et la fierté du roi avait été profondément blessée de cette préférence. Ensuite, le cardinal Giuliano avait été accusé d'avoir pris part à un acte préjudiciable aux intérêts de la France, en favori-

(1) Macchiavclli, libr. VIII.— Bruti, Hist. Florent., libr. VII, p. 314 et scq. — Mémoires de Philippe de Coniinines, livr. VI, e. v.

(2) Mucchiavelli, ubi supra. — Bruti, libr. VII, p. 320. — Andréa Navagiero, Storia Vcncziana, Murât., t. XXIU, p. il 58. Marino Sanuto, t. XXII, p. 1209. — Scipionc Atumirato, Islorie Florentine, libr. XXIV, p. 146 et seq.

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sanl la cession que René d'Anjou, mécontent de Louis XI, voulait faire du comté de Provence au duc de Bourgogne. Enfin, des querelles avaient eu lieu, entre le légat et le sénéchal deBeaucaire, à l'occasion de droits mal définis (1). Le roi s'était montré alors fort irrité. On avait môme craint un instant, à Rome, de perdre Avignon. Louis XI avait fait marcher des troupes pour occuper la Provence et Avignon qu'il prétendait n'avoir pu être aliénés en faveur du Saint-Siège. Il voulait à cette époque pousser plus loin les choses ; il voulait qu'on mît en vigueur le décret de Constance, en verlu duquel on devrait tenir, de cinq ans en cinq ans, le concile général, quand le roi de France le verrait expédient. 11 manifesta même l'intention, dans des lettres patentes, de forcer le pape à la convocation du dit concile, menaçant, en cas de refus, d'assembler de sa propre autorité un concile national dans la ville de Lyon (2). Il est vraique ces brouilleries avaient été dissipées, soit par l'habileté du légat envoyé auprès de Louis XI , soit par la promotion de Charles de Bourbon au cardinalat (3). Mais le roi n'en avait point perdu le souveniret il venait tout rëcemmentde le prouver par des plaintes au pape sur ce que les bulles expectatives attiraient à Rome l'argent du royaume (4). Il fallait

(1) Martene et Durand, Ampliss. colleet., t. II, epist. Sixti IV régi Francorum, p. 1509 et 1510.

(2) Lettres- patentes de Louis XI, Preuves de l'Eglise gallicane, t. IV, p. 95. — Mnrino Sanuto, p. 1110.

(3) Collier, Notes histor. concernant les recteurs pontificaux,

(4) Lettres-patentes, Preuves de l'Eglise gallicane, t. Il, p. 202.

à Louis XI un prétexte pour montrer son mécontentement, Paffaire des Médicis vint le lui offrir. Philippe de Commines fut d'abord envoyé en Italie . Cet historien a raconté lui-même comment, après avoir passé par Milan, d'où il amena avec lui trois cents hommes d'armes, il apporta à Florence l'assurance de la faveur du roi (1).

La mission de Philippe de Commines jeta le trouble dans la cour romaine. On disait que cet envoyé, du plus haut mérite, était porteur de graves menaces, si les censures fulminées contre les Florentins n'étaient promptement révoquées, si on no punissait les meurtriers de Giulianoet leurs complices, si on ne mettait fin à la guerre. On ajoutait, qu'il ne s'agissait rien moins que d'une soustraction d'obédience, d'un appel au concile général, du rétablissement de la Pragmatique-Sanction. Enfin, on assurait que les ambassadeurs de Venise devaient appuyer ces sommations et ces menaces , et , en cas de refus de la part du pape d'y faire droit , se retirer (2).

On croyait que Philippe de Commines allait venir à Rome, il ne dépassa pas Florence. Mais les menaces dont on le disait porteur de la part du roi n'étaient que trop réelles. Le 18 août 1178, Louis XI commença à défendre par des lettres patentes, à tous les ecclésiastiques séculiers et réguliers, de quelque qualité, nation ou condition qu'ils fussent, d'aller ou d'envoyer on cour de Rome pour chercher des bénéfices ou des grâces expectatives, de porter ou de faire sortir, par voie quelconque, de

(1) Mémoires, livr. VI. c. v.

(2) Epist. CCCCCCLXXVU, Jac. canl. Pnpiensis.

l'argent hors du royaume (1). Puis, le 15 septembre suivant, il ouvrit à Orléans une assemblée, composée de six archevêques, quarante-six évêques , et d'un certain nombre d'abbés. Ce synode national demeura réuni jusqu'au 19 octobre, l'on y agita, en effet, toutes les questions dont le bruit public avait effrayé la cour pontificale, et une solennelle ambassade fut nommée pour en porter les conclusions à Rome (2).

Ce qui , dans l'intention du roi , avait pour but de rendre le pape plus traitable en l'intimidant, servit à le rendre plus difficile à aborder en l'avertissant de se précautionner. Sixte IV n'était pas moins grand politique que Louis XI. En même temps qu'il expédiait un nonce en France pour adoucir le roi ou peut-être surprendre le secret de ses vues, il envoyait, à l'empereur Frédéric et aux princes de l'Empire, le cardinal de Gonzague, un protonotaire et un auditeur de rote, pour les mettre dans ses intérêts, ce en quoi il réussit (3); il préparait aussi la manière dont il accueillerait l'ambassade royale. Le cardinal de Pavie, Jacopo dei Amanati, lui traça une ligne de conduite fort habile ; c'était de gagner du temps. Sa Sainteté devait d'abord s'étonner qu'un prince, aussi sage que le roi de France, se fut laissé entraîner, par une troupes d'impies, à faire des réclamations outrageantes pour la majesté du Saint-Siège ; elle devait ensuite justifier, par l'énormité du crime commis, la sentence dont les Florentins avaient été frappés ; faire contraster l'é-

(1) Lettres-patentes, preuves de l'Eglise gallicane, t. II, p. 202. (2; Histoire de l'F.glise gallicane, t. XVII, p. 164. (3) Bzovii Annales, anno 1479, n" 2 et seq.

loignement de toute soumission, de la part des Florentins, avec les dispositions miséricordieuses du Père commun des fidèles; enfin, elle devait déclarer qu'on ne refusait pas de faire droit aux réclamations du roi, mais que, chacune de ces réclamations exigeant de sérieuses délibérations, on ne pouvait y faire une prompte réponse (1). Sixte IV se conforma de point en point à ces avis.

Partie de France au mois de décembre, l'ambassade royale fit son entrée à Rome le 25 janvier 1 479. Les personnages qui la dirigeaient étaient Gui d'Arpajon, vicomte de Lautrec et Antoine de Morlhon, président du Parlement de Toulouse. Par le choix que Louis XI avait fait de ces personnages, dans une affaire où le talent des négociations devait jouer le grand rôle, on est porté à croire qu'ils jouissaient d'une habileté consommée. Toutefois dès le début de leur mission, ils se laissèrent choir dans un piège. Suivant, leurs instructions, ils avaient ordre de s'entendre tout d'abord avec le cardinal Giuliano. On se demande ici , comment un politique, aussi rusé que Louis XI, avait pu désigner, pour confident à ses envoyés, le neveu même du pape. Mais Giuliano, par d'adroites caresses, avait su gagner la confiance du roi, et celui-ci crovait l'avoir mis tout à fait dans ses intérêts en lui donnant l'évêché de Mende. L'erreur du monarque fit celle des ministres.

La Rovère commença par les avertir qu'on avait communiqué à son oncle des instructions royales, assurément fabriquées, dont il s'était vivement ému , les croyant

(4) Epist. Jac. card. Pap. ubi supra.

réelles. Ce n'était là qu'un stratagème pour se faire dire les véritables instructions de l'ambassade ; ce stratagème eut un plein succès , et le cardinal ravit ainsi le secret de la politique française. Dans l'audience publique que Sixte IV donna aux ministres français, le 27 janvier, le président, Antoine de Morlhon, porta la parole. Il parla des progrès des Turcs, de leurs desseins probables sur l'Italie. Il s'étendit, avec complaisance, sur le zèle que les rois de France avaient toujours déployé pour la défense de l'Eglise, puis il ajouta que le roi, son maître, dont la^puissance et la piété n'étaient pas moindres que celles de ses prédécesseurs, mû par les supplications de Florence, de Milan, de Venise et de Ferrare, lesquelles se plaignaient d'être attaquées parles forces réunies du pape et du roi de Naples, pendant que Mahomet frappait aux portes de l'Italie, avait résolu de pacifier les discordes de la péninsule, et de mettre fin à une guerre aussi pernicieuse à la foi que déshonorante pour l'Eglise. Il déclara que le roi espérait arriver à ce but d'autant plus aisément, que le nonce envoyé en France l'avait assuré que toutes les parties belligérantes étaient disposées à le prendre pour arbitre de leur différent; qu'en conséquence, ayant tenu à Orléans un synode des principaux membres du clergé de France , l'assemblée avait émis l'avis de prier le pape de déposer les armes et de convoquer un concile général, afin de s'entendre avec la chrétienté pour faire la guerre aux Turcs (1).

C'est une chose remarquable que Louis XI, qui s'était

(1) Raymld., anno 1478, n«8 17. — Bzovii Annales, anno 1478, n™ 15.

Digiti

ri des projets de croisades quand le pape les lui avait proposés, semblât ici surbordonner tout le plan de sa politique à un projet de guerre sainte. Louis XI, qui avait beaucoup d'astuce et pas toujours de vraie habileté, montrait par ce vain étalage de zèle, qu'il avait aussi peu l'envie de faire la guerre au pape qu'aux Turcs. C'était avec une prudence autrement avisée que se conduisait Sixte IV. D'abord, il no fit aucune espèce de réponse au discours emphatique de Morlhon, il se contenta de prier les ambassadeurs d'en rédiger par écrit les conclusions. Réduites en articles, les conclusions trahirent une arrogance que la rhétorique du président avait déguisée dans sa harangue, mais elles étaient conformes aux instructions exprimées dans la lettre royale. D'après ces con clusions, le pape devait faire justice des meurtriers de Médicis et de leurs complices, lever les censures suspendues sur les Florentins, déposer les armes, sans quoi, le roi en appellerait au concile général, rétablirait la Pragmatique-Sanction dans ses Etats, et forcerait les sujets français à quitter la cour romaine (i).

Les prétentions contenues dans ces propositions , le ton impératif avec lequel on les énonçait, cet air de dicter des lois à une puissance habituée à en donner aux autres, tout cela ressemblait à unefanfaronade. Sixte IV opposa à ces articles une réponse écrite avec une dignité, une modération qui contrastaient singulièrement avec l'insolence de la sommation royale, et qui, en même temps par sa fermeté, témoignait qu'on n'était nullement

(1) Rnynald. anno 1478, nni 48. — Lettres de Louis XI à ses ambassadeurs, preuves des libertés de l'Eglise Gallic., t. II, p. 40.

effrayé des menaces. Le pape y disait que, si le roi trèschrétien avait entendu les représentants du Saint-Siège, comme il avait ouï les complices de Lorenzo, il n'aurait eu garde d'envoyer une telle ambassade ; qu'il devait présumer que l'autorité apostolique n'avait point agi légèrement et sans l'avis des sages qui forment son conseil ; que Sa Royale Sérénité, qui se glorifiait de descendre de Charlemagne, devrait imiter l'exemple de ce grand prince qui, sous prétexle que le Saint-Siège lui imposait un joug intolérable, ne rappelait point ses sujets de la cour romaine, ne parlait pointdePragmatique-Sanclion, n'en appelait point au concile général, mais se soumettait humblement aux décrets apostoliques. La pape ajoutait que, si peu obligé que fussent les chefs de l'Eglise à rendre raison de leurs actes, il voulait bien descendre à le faire, par déférence pour Sa Royale Majesté ; que c'était, dans celte intention, qu'il avait déjà envoyé un nonce en France, et qu'il se proposait de donner encore aux ambassadeurs les explications qu'ils réclamaient. Sur l'article du concile général, le pape faisait observer, qu'il n'y avait aucune raison de le convoquer pour décider si les Florentins avaient eu tort ou raison de pendre un archevêque ; que la justice, que l'immunité ecclésiastique avaient été évidemment violées par un tel attentat. La cour romaine, poursuivait Sixte IV, est pleine de lettres, venues de toutes les parties de la chrétienté, pour demander le châtiment d'un crime qui outrageait l'Eglise ; d'ailleurs, avant de convoquer un concile général, la prudence faisait une loi de consulter l'empereur et les autres souverains, sur l'opportunité, l'époque, le lieu d'une telle assemblée; qu'après tout, c'était au chef de

la grande famille chrétienne qu'il appartenait de juger de la nécessité de convoquer un concile général, non à tel ou tel prince ; que le roi de France se laissait égarer, sur ce point, par des flatteurs.

La réponse abordait ensuite l'article delà Pragmatique- Sanction. « On ne peut, disait-elle, entendre sans étonnement que le sérénissime monarque parle du rétablistement de cette constitution. 11 s'agit ici de son honneur et de sa conscience. Ou la Pragmatique est juste, sainte, ou elle est injuste et mauvaise. Dans le premier cas, pourquoi l'a-t-il abrogée? Dans le second . pourquoi voudrait-il la rétablir ? » Et le pape ajoutait aussitôt, qu'un prince aussi grand que le roi de France était incapable d'une semblable palinodie. Mais, tout en discutant ses propres actes et les prétentions du roi, Sixte IV traitait, avec un ironique dédain, le ton d'autorité qu'on avait osé prendre à son égard, et rappelait le monarque ainsi que ses ministres au respect envers le Saint-Siège (1).

Déconcertés par celte réponse, à la fois vigoureuse et fine, les ambassadeurs tentèrent de fléchir le pape en lui parlant de l'amitié qui unissait Sa Sainteté au roi, et du prix qu'y attachait ce prince, par le soin qu'il prenait de la cultiver. Sixte IV se contenta de répliquer : qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour conserver l'amitié du roi, mais qu'il avait peine à croire, qu'un prince, chrétien comme Louis XI, pût faire cause commune avec des gens qui pendaient les évoques revêtus de leurs habits

(1) Raynald., anno U78, n' 41) et scq. — Bzovii annales, anno 1478, ntt» 5.

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pontificaux, et qui, bien loin de marquer le plus léger repentir de si odieuses exécutions, les faisaient peindre sur les murailles du palais public.

Les ambassadeurs se plaignirent de l'alliance qui existait entre Rome et Naples, alléguant que Ferdinand ayant fait un traité avec Mahomet, le chef de l'Eglise devait rompre avec un prince devenu l'ami des Turcs. Sixte IV avoua, en effet, que le roi de Naples avait reçu des envoyés Turcs à sa cour, mais il ajouta qu'il ne croyait pas qu'aucun traité eût été conclu entre Ferdinand et l'ennemi du nom chrétien ; qu'au surplus, lui Sixte n'était nullement éloigné d'écouter les propositions de paix qu'on voudrait faire, sauf l'honneur du Saint- Siège.

Ainsi le pape ne consentait à aucune concession. Il désavoua, môme en présence des ambassadeurs, l'évêque de Fréjus, son nonce en France, au sujet de l'arbitrage qu'il s'était permis de déférer au roi, lui reprocha d'avoir outrepassé ses instructions et le chassa de sa présence. L'ascendant était visiblement du côté de Sixte IV. Il fallut bien rabattre de la rigueur des articles qu'on avait si fièrement formulés de prime abord. Sur de nouvelles instructions, les ambassadeurs proposèrent d'accommoder le différent florentin, à la condition que, d'un côté, Lorenzo Médicis et la seigneurie demanderaient pardon au pape de leur méfait, en effaceraient les indécentes représentations, institueraient des fondations pour le repos de l'àme des personnes exécutées, jureraient d'être fidèles à l'Eglise, et que, de l'autre, le pape absoudrait les Florentins et leurs alliés, et ferait une paix solide avec tous.

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aeurs qu'il en appréciai! l'inanité, Sixte IV pria députés de l'empereur et de son fils Max imi lien, qui venaient d'arriver à Ronre, d'assister au consistoire où les représentants français devaient formuler publiquement leurs propositions. L'archevêque de Strigonie y porta la parole au nom de Frédéric et dit : que son maître, ayant appris qu'on attaquait l'honneur du Saint- Siège, qu'on blâmait le pape et formait des desseins contre lui, avait résolu de s'y opposer de toutes ses forces , qu'il désirait, à la vérité, que le souverain pontife traitât les Florentins avec indulgence, mais qu'il ne trouvait rien à redire à sa conduite. Quant au concile, il ne savait trop pourquoi on en demandait la convocation, attendu que rien n'en faisait sentir la nécessité. Les députés de Maximilien appuyèrent les paroles de l'archevêque de Strigonie. Morlhon eut beau répliquer : que le roi de Fi ance était plus obligé qu'aucun autre prince chrétien de défendre la religion, l'Eglise et le Saint-Siège, et que, si le pape ne rétablissait lui-même la paix, le roi se verrait forcé d'assembler un concile ; que l'empereur, que Maximilien y envoyassent ou non des députés, il élail évident qu'on n'avait rien à craindre d'un pareil

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dessein. Louis XI ne pouvait pas se rendre ridicule en prétendant être plus catholique que le pape et tous les autres souverains chrétiens.

Cependant le pape, pour montrer qu'il souhaitait la paix, fit présenter un mémoire dans lequel les conditions, offertes par les ambassadeurs français, étaient disculées. Avant tout, on refusait l'arbitrage au roi. Mais ce point excepté, on adoptait à peu près les articles proposés par l'ambassade, seulement on y ajoutait, qu'avant de remettre les choses en l'état où elles étaient avant les hostilités, il fallait que les Florentins payassent les frais de la guerre.

Pendant qu'on délibérait là dessus, Alphonse et le duc d'Urbino battaient les milices florentines, et portaient le ravage presque sous les murs de Florence (1). Les ambassadeurs menacèrent une troisième fois du concile général et môme d'une soustraction d'obédience. Mais Sixte IV, fort du succès de ses armes, de l'embarras des négociateurs , et de l'appui de l'empereur , demeurait inflexible.

Toutefois, malgré l'avantage que Sixte IV avait jusque là conservé dans cette lutte diplomatique, il allait être forcé de céder, grâce à un événement qui changea la face de la situation. Au moment où personne ne s'y attendait, les ambassadeurs de la ligue italienne annoncèrent tout à coup que les Vénitiens avaient fait la paix avec le sultan. A cette nouvelle, le pape fit éclater sa douleur, il accusa hautement Venise de mettre la cause chrétienne en péril, et de compi omettre la pacification

(4) Marino Sanuto, p. 4 HO.

de la péninsule (1). Le dépit de Sixte IV était facile à comprendre : La grande république maritime, n'étant plus obligée de faire tête à Mahomet, pourrait tourner toute son attention et toutes ses forces vers la guerre de Toscane, la ligue allait donc doubler sa puissance. Aussi, dès ce moment, le langage du pape devint moins ferme, moins absolu, celui des ambassadeurs plus assuré, plus hautain, et ils déclarèrent que si, dans huit jours, on ne posait les armes, si les censures n'étaient pas levées, ils quitteraient Rome (2).

Il y eut bien encore, de la part de Sixte IV, quelques difficultés, mais il finit par accorder une suspension d'armes, et sur les représentations des ambassadeurs du roi d'Angleterre qui vinrent se joindre à ceux de France, il se décida à accepter l'arbitrage amical de Louis XI et d'Edward, avec cette condition toutefois que, si les deux souverains ne réussissaient point à s'entendre, l'empereur et le duc Maximilien seraient pris pour juges (3). Les hostilités devaient cesser pendant tout le temps que dureraient les conférences (4). Qui le croirait pourtant! Ce célèbre arbitrage, si péniblement arraché, n'eut jamais lieu, et tout le résultat de cette ambassade,

(1) Raynald., anno 4478, nm 29 et an. 1479, bulle Cùm oratoires, nu* 46.

(2) Bulle Cùm oratores, n™ 12.

(3) Bulle Cùm oratores, n™ 43.

(4) Pour tous les faits de cette négociation, voir les pièces imprimées dans la grande édition de Philippe de Commines et la relation manuscrite de l'al»bé Legrand qui est seulement analysée par Duelos et M. de Barante. — Voir Duclos, Hisl. de Louis XI, livre VIII.

qui avait ému l'Italie entière, se borna à une trêve de trois mois que le pape, le roi de Naples et la république de Florence signèrent pour traiter de la paix (1).

On ne peut se dissimuler que Sixte IV n'ait déployé, au milieu de ces complications, un caractère élevé, beaucoup de finesse et une remarquable intelligence des affaires. D'une part, ses armées bien commandées, étaient victorieuses sur tous les points, de l'autre, les moyens politiques dont il s'était servis pour créer des embarras à ses adversaires n'avaient pas moins réussi. Ainsi, à l'aide du duc de San Severino, il était parvenu à soustraire la ville de Gênes à l'obéissance du duc de Milan; et par d'autres moyens, il avait suscité, jusque dans les moutagnes de l;i Suisse, des ennemis à ce prince.

Les peuples, qui habitaient ces âpres contrées, venaient de révéler avec éclat à l'Europe leur importance militaire, par les récentes victoires de Granson et de Morat, où les armées du duc de Bourgogne avaient succombé. On ne parlait que de l'intrépidité de leurs soldats, de leur vigueur athlétique, de leur discipline, enfin de la pesanteur de leurs armes auxquelles rien ne résistait. Eux-mêmes se trouvaient alors dans ce premier moment d'enthousiasme qui suit un grand succès, et ils éprouvaient le besoin de produire au dehors leur puissance. Sixte IV, flattant avec adresse cette ambition de gloire, avait fait entendre à ces peuples que, plusieurs seigneurs de la Lombardie s'étant ligués pour rendre ce

(I) Scipionc Ammirato, libr. XXIV. — Allegretto Allegretti, Diarii Sanesi, ap. Murât., t. XXIII, p. 797.

pays à la liberté, s'ils voulaient s'unir à eux pour soutenir cette noble cause, les trésors de Milan et de Pavie récompenseraient leur dévoûment, et une pension annuelle de 40,000 ducats leur serait assurée. A ces offres séduisantes, il avait joint un étendard bénit sur lequel saint Pierre était représenté en habits pontificaux, une bulle où il exhortait ses chers enfants à embrasser la défense de leur père spirituel, ainsi que celle de l'Eglise . et une partie de ces peuples sauvages, poussés à la fois et par le zèle de la religion et par la convoitise de l'or, s'était précipitée en Lombardie (I).

Occupé ainsi par deux guerres à la fois, le duc de Milan n'avait pris qu'une faible part à la querelle des Médicis avec Rome. Les Vénitiens ensraorés avec les Turcs ne s'en étaient pas mêlés davantage, ils avaient même nettement refusé les secours qu'on était venu leur demander, alléguant que le pape et le roi de Naples faisaient la guerre aux Médicis non à la république, et que, d'après le traité d'alliance, on ne devait point s'occuper des querelles particulières (2). Ces faits expliquent comment les Florentins, réduits à eux-mêmes, avaient constamment éprouvé des désastres.

Sixte IV était donc le maître de la situation, et la trêve de trois mois qui venait d'être proclamée était une faible ressource pour les Florentins. Cette trêve, en leur permettant de se replier sur eux-mêmes, servit à leur faire comprendre tout ce qu'ils avaient à redouter de l'avenir. Trois mois étaient un terme bien court ; pouvait-on es-

(1) Mallct, Histoire des Suisses, t. Il, j». 240.

(2) Macchiavelli, libr. VIII.

Uigitized

pérer que, d jms cet espace de temps, les puissances médiatrices ré» jssiradenl à. prononcer la paix? Et si, oe temps expiré, orÀ n'était point d'accord, il faudrait donc recommencer *la guerre? Mais on avait fait déjà tant de sacri-* fices ! Mais le peuple avait déjà supporté de si lourdes contributions! Le trésor de l'Etat était épuisé. Fallait-il Çrie la république souffrît toute entière pour la querelle d'un seul homme ? Ces propos n'étaient pas seulement proférés dans les cercles privés, et à voix basse, on les répétait librement en public ; Lorenzo devenait l'objet des reproches les plus directs, et un des mécontents porta un jour la hardiesse jusqu'à lui dire : « Cette ville est lasse, elle ne veut plus de la guerre, il faut songer à la paix (1). »

Quelque grande que soit, dans un Etat libre, la popularité d'un homme, cette popularité chancelle du jour où la fortune et la gloire de la nation ne sont plus liées à sa personne. Lorenzo comprit que la sienne en était à ce point critique, et qu'il était à la veille de perdre, peutêtre sans retour, la confiance de ses concitoyens. Pour la retenir, il prit une de ces résolutions hardies qui provoquent l'admiration de ceux mômes qui en redoutent la témérité.

Le bon sens politique de Médicis lui avait dit que Ferdinand ayant beaucoup moins que le pape d'intérêt à la guerre, il n'était pas impossible d'amener ce monarque à conclure une paix séparée. Or, ce fait une fois accompli, il était clair que la guerre finirait d'ellemême. Mais il fallait, dans une telle négociation, en

(*) Macchiavelli, libr. VIII.

même temps, et un secret impénétrable pour éviter l'intervention pontificale, et une influence presque irrésistible pour ébranler un prince aussi profondément égoïste que Ferdinand , et Lorenzo crut qu'aucun autre personnage no convenait mieux que lui-mfrnc à une telle mission. Dans cette conviction, il résolut de se rendre secrètement à Naples, de se remettre ainsi entre les mains de son ennemi, de l'amener à des dispositions pacifiques ou bien de se sacrifier au salut de sa patrie, puisque aussi bien il était la cause de la guerre.

Cette détermination prise, Lorenzo remit le soin de l'Etat à Tbomaso Soderini, gonfalonier de la justice, et quitta Florence, au commencement de décembre i 479, sans qu'aucun de ses concitoyens soupçonnât le motif de son brusque départ Mais arrivé à San Miniato, n'ayant plus à redouter d'entraves, i! écrivit à la seigneurie une lettre aussi noble que touchante, pour l'informer de ses intentions (i). Les inspirations du génie ne sont point comprises du vulgaire. La démarche de Lorenzo souleva des craintes exagérées, chez les uns, des blâmes passionnés, chez les autres, personne n'en aperçut d'abord la profonde politique. Aux yenxde tous elJe avait besoin d'ôtre justifiée par le succès, elle le fut.

Ferdinand accueillit Médicis avec la plus grande distinction, et, soit qu'il se réjouît secrètement de trouver une occasion de terminer une guerre qui ne lui rapportait aucun avantage, soit qu'il existât déjà, entre le pape

(4) Roscoë, t. I, c. iv, p. 2îii et suivantes. - Macchiavellt raconte les choses un peu différemment. Mois on doit s'en tenir à la lettre de Lorenzo.

et lui, des principes de division, le roi écouta favorablement les.raisons politiques que Lorenzo sut faire valoir pour l'engager à la paix. Il n'ignorait aucune de ces raisons, ni les menaces des Turcs à l'Orient, ni le projet qu'on nourrissait au-delà des Alpes, de remettre sur le tapis, à un signal donné, les prétentions de la maison d'Anjou au royaume des Deux-Siciles, ni les relations ultramontaines de Milan, ni la jalousie de Venise, ni l'instabilité de la politique papale, toujours subordonnée au caractère personnel, ou aux vues particulières des souverains qui se succédaient sur la chaire pontificale, ni l'importance, pour Naples, d'avoir à soi un Etat, aussi influent que la république de Florence, comme contrepoids dans la balance politique de la Cisalpine. Mais le prudent Aragonais, avant de s'abandonner à l'ascendant de l'habile Florentin , voulait s'assurer que les intérêts de Médicis étaient aussi ceux de la république. Il voulait la paix avec une puissance, non avec un homme. Enfin, après l'avoir retenu près de lui pendant trois mois, vovant qu'il n'v avait à Florence aucun sérieux mouvement des partis, il consentit à signer, le 6 mars 1480, un traité de paix entre son royaume et la république.

Une négociation si heureuse, due toute entière à Lorenzo, imposa silence à la critique qui se perdit dès lors au milieu des bruyants éclats de l'allégresse publique. Lorenzo rentra à Florence, couvert de gloire et avec une autorité plus grande que jamais. D'un trait de pUrne, il avait sauvé sa patrie et regagné sa popularité. En vain, le pape, d'une part, les Vénitiens, de l'autre, se plaignirent-ils du peu d'égard que le roi de Naples et Médicis avaient eu pour eux, en traitant de la sorte sans leur

concours; en 4 vajn se montrèrent-ils mécontents des conditions con senties par les parties contractantes, les hostilités ne recommencèrent point, la guerre était finie (!).

TouU .jfois, si les armes étaient déposées, Florence n'était p0ini encore réconciliée avec Rome. Une ambassade envoyée par la république près de Sixte IV, ne réussit point encore à apaiser son courroux. Le comte Jeroairao menaçait toujours, et, à sa prière, le duc de Calabre n'évacuait pas la Toscane. Il était à Sienne, alléguant, pour prétexte du séjour qu'il y faisait, les discordes civiles qui agitaient cette ville. L'inquiétude avait reparu à Florence, et déjà l'on s'y préparait aux événements (2), lorsqu'un coup terrible de Mahomet força le pape à songer lui-même à la paix. Le pacha, Achmet Giedik, envoyé avec une formidable armée, débarqua tout à coup, le 28 juillet i 180, sur les côtes delà Pouille, et s'empara d'Otrante. Toutes les horreurs, commises au sac de Constantinople et de Nègrepont, furent répétées dans cette ville qui perdit en un jour la moitié de ses habitants (3).

Les Vénitiens furent alors vivement accusés d'avoir préparé cette brusque invasion. On répandit, dans le public, que le sénat avait* envoyé à Mahomet un agent secret chargé d'insinuer à ce monarque déjà si agressif,

(1) Valori, Vita di Lorenzo. — Nestor, Hist. des hommes illustres de ta maison de Médicis, p. 92 et 94. — Mncchiavelli, libr. VIII. — Scipione Ammirato, libr. XXIV, p. 143 et seq.

(2) Macchiavelli, libr. VIII.

(3) Demetrius Cantemir, libr. III, c. i. — Jacobi Volaterrani Diaiium rom., Mural. XXIII, p. 210. — Bulle de Sixte IV, Aon solùm, Raynald., anno 1480, nu§ 20.

qu'étant devenu empereur de Constantinople, il avait des droits au royaume de Naples (4). Les circonstances donnaient un certain poids à ces bruits. On connaissait la haine des Vénitiens pour Ferdinand, haine que la paix séparée de Naples avec Florence venait de redoubler. Et puis on avait vu la flotte de la république, forte de soixante et dix voiles, escorter, pour ainsi dire, l'expédition ottomane, comme pour l'empêcher d'entrer dans l'Adriatique et lui indiquer le point qu'elle devait attaquer (2).

Quoi qu'il en soit, le désastre d'Olrante frappa d'une inexprimable terreur l'Italie entière. Sixte IV lui-même, cédant à l'effroi général, ne se crut plus en sûreté à Rome. ïl eut la pensée d'abandonner l'Italie et de chercher un refuge à Avignon (3). Mais le courage revint bien vite au cœur du pontife, et l'idée de fuir les Turcs fit place au projet plus noble de chercher les moyens de les combattre. Il envoya, dans ce but, à toutes les puissances chrétiennes, et surtout à celles de l'Italie, une chaleureuse encyclique, dans laquelle il faisait le tableau des malheurs d'Olrante (4). Mais le premier moyen de repousser les Turcs était de pacifier les discordes politiques qui divisaient les fidèles. Aussi le pontife s'adressait-il, d'une manière spéciale, à cet égard, aux peuples de l'Italie : « 0 vous tous qui professez la foi de

(1) Andrcn Navagiero, Storin Vcneziana , Murât., t. XX1I1 , p. H65. — Marino Sanuto, p. 1212.

(2) Marino Sanuto, p. 1213.

;3) Raynald., an. 1480, n«» 19.

(4) Raynald., an. H80, n»* 20

J.-C, mais vous surtout, priuces et habitants de l'Italie, que le péril menace de plus près, nous vous exhortons, nous vous requérons, par les entrailles de la miséricorde de N. S. J.-C, par sa Passion, par le suprême Jugement que nous subirons tous devant son tribunal, de mettre un terme à vos jalousies, à vos discordes, et de vous réunir dans les étreintes de la charité et de la paix. »

Cette exhortation fut comprise des Florentins. De son côté, Sixte IV, qui avait l'exemple à donner, leur insinua que, s'ils faisaient une soumission convenable, ils le trouveraient disposé à pardonner. En conséquence la seigneurie envoya à Rome une ambassade, composée de douze de ses plusnoblescitoyens.il y eut quelques conférences préliminaires, pour s'entendre sur la manière dont on vivrait ensemble a l'avenir; puis, le 3 décembre 1480, les ambassadeurs se présentèrent au pape qui les reçut au milieu de la cour romaine, avec la plus grande solennité. Ils se jetèrent aux pieds de Sa Sainteté, les baisèrent avec humilité, puis, toujours à genoux, Aloisio Guicciardini, vieillard septuagénaire, prit la parole au nom de ses collègues, confessa qu'ils avaient péché contre la sainte Eglise leur mère et contre le pontife, et implora leur miséricorde, tant pour eux que pour le peuple qui les avait envoyés (i).

Au début de sa réponse, Sixle IV laissa échapper quelques reproches, mais prenant bientôt le ton paternel : « Ce que nous avons fait contre vous, dit-il, nous ne l'avons fait qu'à regret, et parce que l'honneur de

(I) Raynald., anno 1480, n«* 39.

l'apostolat le demandait, mais aujourd'hui que vous revenez à nous avec humilité, nous vous recevons en grâce et vous absolvons des erreurs que vous avez confessées. Ne péchez plus à l'avenir. » Le Saint Père frappa ensuite légèrement les épaules de chacun des ambassadeurs, avec une baguette, et les admit de nouveau au baisemenl des pieds. On lut la formule de l'absolution. Le pape ajouta comme pénitence, que les Florentins armeraient quinze galères à leurs frais, pour faire la guerre aux Turcs (i).

Cette réconciliation complétait la pacification de l'Italie, et permettait à Sixte IV de concentrer toute son attention sur le projet d'une expédition sainte. Sous le coup de l'événement d Otrante, le pontife avait retrouvé le zèle et l'activité de ses prédécesseurs. En môme temps que le roi de Naples exposait à tous les souverains de l'Europe le danger de son royaume, lui, de son côté, envoyait à Gènes le cardinal Savelli, pour y faire équiper une escadre de vingt-cinq galères ; il envoyait en France, en Angleterre, en Ecosse, le cardinal Giuliano, son neveu, mettait l'Eglise en prières et convoquait à Rome un congrès de toutes les puissances chrétiennes (2).

On ne vit pourtant à cette réunion que les représentants de I talie. Les séances s'ouvrirent au commence-

(1) Jacobi Volaterranî Diar. rom., p. H5ctseq. — Bruli, Hist. Florent., libr. VII, p. 356-363. — Macchiavelli, libr. VIII. — Nestor, p. 95.

(2) Raynald., anno 1480, nU9 33-37. — Duclos, Histoire de Louis XI, livr. IX, t. II, p. 397 et suiv.

ment de Tannée 1481. Celle fois on n'eut aucune peine à s'entendre. Le péril était trop menaçant pour tous, pour que chacun ne fit point de l'intérêt général son affaire particulière. Une grande ligue fut donc arrêtée, entre le pape, le roi de Naples, Florence, le duc de Milan et tous les autres Etals de la péninsule. Seuls, entre tous, les Vénitiens refusèrent d'entrer dans le concert italien, soit qu'ils ne voulussent point rompre avec les Turcs une paix qu'ils avaient trop chèrement achelée, soit que, toujours mus par leur ressentiment contre le roi de Naples, ils vissent sans déplaisir sa puissance humiliée par les Ottomans ; ce qui accrédita l'opinion que les Vénitiens n'étaient pas étrangers à la prise d'Olrante.

Les confédérés s'engagèrent, suivant les moyens dont ils disposaient, à fournir pendant trois ans , le pape, vingt-cinq galères, le roi de Naples, quarante, les Génois, cinq, le duc de Ferrare, quatre, Sienne, trois, Lucques, une, le marquis de Mantoue et celui de Montserrat une, Bologne, deux. En tout quatrevingt-une galères. De plus, le pape, le roi de Naples, le duc de Milan, Florence, devaient fournir au roi de Hongrie un subside annuel de 16,000 florins.

Pour donner une apparence plus formidable à cette ligue, les parties contractantes voulurent que le roi de France et l'empereur y fussent compris nommément, et, en général, lous les princes chrétiens, se fiant sur leur zèle (4). Mais Louis Xi, engagé avec Maximilien, dans une querelle soulevée par la succession de la Bourgogne,

(1) Raynald., anno 4481, n* 4-13.

ii "

n'avait point encore cédé à l'influence* cônci Patrice du cardinal de la Rovère (1), et songeait bien mohus à borner les conquêtes de Mahomet qu'à agrandir ses propres domaines. Quant à l'empereur, que pouvait-ot/ bien attendre d'un prince chez qui les glaces de la vieillesse augmentaient encore une indolence naturelle qué non n'avait jamais pu exciter? Seuls, entre les princes chrétiens, Matthias Corvin, le roi d'Aragon et celui de Portugal ne trahirent point les espérances que la Jigue avait fondées sur eux (2).

Tous les regards se tournèrent alors avec anxiété vers le siège d'Otrante que, le duc de Calabre avait déjà commencé avec l'armée qui avait fait la guerre de Toscane. Les forces navales de la ligue dispersèrent l'escadre turque. Vigoureusement attaquée, la garnison ottomane se défendait avec énergie. Tout faisait présager un long et rude conflit, car, Matthias Corvin envoyait des renforts aux chrétiens, et, de l'autre côté du détroit on s'apprêtait à venir au secours d'Otrante, lorsqu'un événement inattendu fit cesser à la fois et les terreurs des chrétiens et les projets des Turcs, Mahomet II expira tout à coup le \ 3 mai dans une bourgade de la Bilhynie, an moment où il méditait, non-seulement la conquête de l'Italie, mais encore l'annexion de l'Egypte à l'empire du Croissant (3) .

Rien ne montre mieux combien le formidable génie

(4) Duclos, livr. IX.

(2) Raynald., anno 1481, n°* 53.

(3) Amcilhon, Continuation de l'histoire du fias -Empire, t. XXVII, p. 402.

de ce conquérant pesait sur le monde que l'explosion d'allégresse qui se fit partout à la nouvelle de son trépas. A Romeon le célébra à l'égal d'une grande victoire (I). La guerre civile qui suivit ses funérailles, et dans laquelle Bajazet et Gem (ou Zizim) ses deux fils se disputèrent l'héritage de sa puissance, sauva Ferdinand de la nouvelle invasion que préparait Achmet Giedik. Abandonnée à elle-même, la garnison d'Olrante rendit cette ville au duc de Calabre, le 10 septembre 1481 (2) Les escadres d'Aragon et de Portugal n'arrivèrent qu'après la capitulation de la place. Elles trouvèrent les voiles italiennes réunies. Si dans ce moment on avait su profiter de la guerre de succession qui divisait les Osmanlis, si cette flotte puissante, obéissant à une généreuse inspiration, se fut rangée sous le commandement de l'un des amiraux, et eût porté ses pavillons sous les murs de Constantinoplo, rien n'aurait pu empôcher cette capitale de redevenir chrétienne. C'était l'avis du duc de Calabre de marcher en avant. Peut-être ne s'était-il jamais offert d'occasion aussi favorable d'attaquer les Osmanlis que celle d'une si grande armée chrétienne réunie, lorsque les ennemis de la foi n'étaient point en état de combattre (3). Mais le mécontentement et la jalousie divisaient cette armée, depuis que le danger commun n'excitait plus son zèle. L'escadre génoise, à la solde du pape, ne tarda pas à s'éloigner : PaoloFregoso,

(1) Jncobi Votaterrani Diar. rom., p. 131 et seq. (2ï Raynald., anno 1484, n"s 30. — Giannone, Storia civile del regnodi Napoli, libr. XX VIII.

(3) Raynald., anno 1481, n°»91.

son chef, se rendit auprès de Sixte IV pour se plaindre de l'avarice de Ferdinand et des injustices du duc de Calabre. En vain on courut après les Génois pour les engager à revirer de bord, en vain le souverain pontife joignit ses prières aux instances du roi, Fregoso demeura inflexible, et il fallut laisser aux Osmanlis le soin de s'affaiblir eux-mêmes (i).

Délivrées de la crainte des Turcs, les puissances italiennes retournèrent à leurs intérêts et à leurs passions. Depuis la paix de Ferdinand avec les Médicis, la situation politique de la péninsule avait changé. Le pape s'était séparé de Naples, etVenise s'était rapprochée du pape. Une alliance n'avait pas tardé à unir ces deux dernières puissances. L'Italie était ainsi partagée : Gènes, Sienne marchaient avec Sixte IV et Venise; Naples, Florence, Milan faisaient cause commune (2). C'était le mécontentement qui avait d'abord dicté la première de ces combinaisons, mais l'intérêt était promptement venu la cimenter. Le comte Jeronimo Riario voulut profiter de l'ambition de Venise, ou du besoin de vengeanco qui l'animait, pour agrandir son petit domaine d'Imola.

Déjà, l'année précédente, et pendant que l'Italie était sous le coup de la prise d'Otrante, il y avait joint la principauté de Forli. La famille des Ordelafïi possédait ce fief depuis plus de 450 ans; mais Pino, le dernier des Ordelaffi, étant venu à mourir, sans enfant légitime, le Saint-Siège reprenait ses droits. Toutefois, Sinibaldo, fils naturel du défunt, se mit en devoir de recueillir l'hé-

(1) Raynaldi, iv 32-34.

(2) Bruti, Hist. Flor., libr. VII, p. 365.

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ritagede son père; il eut le malheur de rencontrer, dans deux de ses cousins, des compétiteurs puissants. Riario, assisté de Federigo di Montefeltro, intervint à propos au milieu de ces prétentions rivales, trouva le moyen de s'introduire dans Forli, d'acheter l'occupation de la forteresse que possédait la veuve de Pino, enfin, de se faire donner par son oncle l'investiture de la principauté.

Excité par ce facile accroissement de puissance, et secondé, dans ses projets d'ambition, par la faveur du pape, Jeronimo portait plus haut ses regards. Il se rendit à Venise. Il y fut reçut plutôt en roi qu'en simple seigneur. Le sénat lui accorda le droit de bourgeoisie et inscrivit son nom au livre d'or de la noblesse, honneur le plus insigne que pût octroyer cette fière république (I).

Ce qui s'était passé dans les conférences que le neveu du pape eut avec les représentants de l'Etat, les faits ne tardèrent pas à l'apprendre. Les Vénitiens, qui s'effaçaient devant les Ottomans, déployaient, vis-à-vis des Etats ou des princes plus faibles qu'eux, une susceptibilité orgueilleuse et une insupportable arrogance. Ces républicains n'aimaient pas Ercole d'Esté; ils l'avaient vu, avec un secret dépit, épouser Eléonore, fille du roi de Naples, et appuyer son sceptre ducal sur cette forte alliance. Ils lui reprochaient de violer les articles, les traités qui réglaient les rapports entre Venise etFerrare, par exemple, de ne plus vouloir du vidame vénitien, chargé de rendre la justice aux sujets de la république, puis de refuser le monopole du sel, sous prétexte que,

(1) Macchiavclli, libr. VIII. - Bruti, Hist. Flor., libr. VU. p. 360.— Jacobi Volatcrr. Dinr. rom., t. XXII-, p. 143.

CONJURATION DES PAZZ1. 275

d'après les conventions, Ferrarc n'était plus obligée de subir de telles servitudes. Ils l'auraient puni depuis longtemps de ce qu'ils regardaient comme une injure, mais le duc, étant le vassal de l'Eglise, on ne pouvait se permettre de l'attaquer sans s'exposer à la colère du pape. Riario avait levé cet obstacle et la guerre contre Ferrare avait été résolue (1).

La querelle commença par une chicane, sur les limites qui séparaient le territoire de Venise des états du duc. La république 6t élever trois redoutes sur un terrain quelle disait lui appartenir et que le duc revendiquait comme faisant partie de son domaine. Ercole, après avoir réclamé en vain, s'adressa au roi de Naples, au duc de Milan et aux Florentins, lesquels, par leurs ambassadeurs, en exprimèrent des doléances au Saint- Pore. Mais Sixte IV n'y répondit que d'une manière évasive (2). Ni les menaces des trois puissances qui avaient pris le duc sous leur protection, ni les satisfactions que le duc offrait de donner, ne purent faire reculer les Vénitiens. La guerre fut déclarée le 3 mai 1482 (3).

L'Italie entière prit part à cette lutte, dont il était difficile à ceux qui n'en connaissaient pas le secret mobile, de comprendre le motif et le but. Les milices vénitiennes, préparées à l'avance, entrèrent en campagne sous la conduite de San Severino. Milan choisit, pour

(1) Pétri Cyrnœi Alericnsis, De bello Ferraricnsi, Murât., t. XXI, p. 1193etseq. — Macchiavclli, lihr. VIII.

(2) Diario Fcrarcse, Murât., t. XXIV, p. IU7.

(3) Marino Sanuto, t. XXII, p. I21îi. — Pétri Cyrnœi, De bello Ferrar., p. 4196.

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son général, le duc (TUrbino, Florence, Costenzo Sîorza, seigneur de Pesaro. Le pape ne put longtemps garder la neutralilé apparente dont il s'efforçait de couvrir son consentement tacite aux hostilités. Le duc de Calabre sétant présenté sur le Tronto avec une armée napolitaine, pour aller au secours du duc de Ferrare, Sixte IV lui refusa le passage par les terres de l'Eglise. Alphonse, ne doutant plus que le pontife ne fût l'ennemi d'Ercole d'Esté, se mit à traiter en ennemi les terres de l'Eglise(i), et trouva des alliés dans les Colonna.

Ceux-ci, mécontents du pipe, on ne sait pourquoi, refusèrent d'abord de se mettre à sa solde, puis de consigner entre ses mains Castro Pagliano, quelques autres forteresses qu'il leur demandait en gage de leur Gdélité, et finirent par passer dans l'armée napolitaine. C'était une félonie, le pape s'en vengea en faisant emprisonner le cardinal Colonna et deux autres cardinaux de la famille Savelli (2); puis de concert avec le comte Jeronimo, le comte de Piligliano, les Orsini et les Conti, il se mit en devoir de faire tôte à l'ennemi. Mais Sixte IV n'ayant pas prévu la guerre, ses forces étaient insuffisantes pour tenir en respect Tannée de Ferdinand. Le duc de Calabre parcourut donc, sans presque trouver de résistance, le domaine ecclésiastique et porta la désolation jusque sous les murs de Rome. Le peuple était consterné (3). Mais les Vénitiens, avec une flotte de cent

(1) Pétri Cyraœi Alcriensis, De bello Ferrar., p. 42 14.

(2) Jac. Volaterrani diar. rom., p. 174.

(3) Pétri Cyrnœi, p. 4202.- -Andréa Navaggiern, Sloria Vencziana, t. XXIII, p. H69-H78. - Infessura, p. 4450.

voiles, firent une diversion dans les Abbruzzes et la Pouille, et envoyèrent, au secours de Rome, un de leurs condottieri, Robert Malatesta, qui, depuis sa paix avec Paul II, ciait devenu un grand homme de guerre.

Le 12 août 1482, Robert Malatesta , à la tête de trentetrois escadrons, sortit de Rome, accompagné des comtes dePitigliano et de la Mirandole, des Orsini et des Conti. Huit jours après, il attaquait, à Campo Morto, près de Velletri, l'armée du duc de Calabre. Le combat, engagé à quatre heures du matin, se prolongea jusqu'au milieu du jour. On déploya, dans celte action, de part et d'autre, plus de valeur et de talents militaires que dans toutes celles qui avaient eu lieu en Italie depuis cinquante ans. La victoire se déclara pour l'Eglise. L'armée napolitaine faillit y perdre son général, et Robert Malatesta rentra en triomphe dans Rome (1).

La joie de cet important succès, qui délivrait le Saint- Siège d'un péril imminent, fut troublée par la mort presque immédiate du général qui en était l'auteur. Sixte IV montra qu'il comprenait la grandeur du service que Robert Malatesta lui avait rendu, par les attentions qu'il lui prodigua pendant sa courte maladie. Il voulut qu'on le transportât au palais pontifical, et lui envoya, pour le soigner, son propre médecin. Il fit plus, et quoique la mort de Robert eût remis le Saint-Siège en pos-

(i) Infcssura. p. 1155 et seq. — Marino Sanuto, p. 1221 et seq. — Marino Sanuto, p. 1221 et seq. — Jacobi Volalerrnni Diarium rom., p. 178.— Pctri Cyrnœi, De bello Ferrari., p. J 202. — Sabellicus, Hist. rerum Venet. détail. 111, libr. I. — liruti. libr. VIII, p. 372.

278 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, L1V. Xlli.

session de son domaine, parce que le défunt ne laissait aucun héritier légitime, Sixte IV habilita, en plein consistoire, les enfants naturels de ce seigneur, les investit solennellement du vicariat que leur père avait possédé, et déclara qu'il les prenait sous sa protection (1).

La victoire de Gampo Morto portait à la ligue un rude coup. Le duc d'Ercole d'Esté, attaqué d'une grave maladie, ne pouvait se défendre lui-môme, et le vieux Federigo di Montefeltro, après quelques opérations insignifiantes où il avait à peine soutenu sa réputation militaire contre San Severiuo, était mort à Bologne, le même jour que son gendre Robert Malatesta à Rome (2). Rien, ce semble, ne pouvait empêcher la ruine de la maison d'Esté, et les Vénitiens, déjà maîtres d'une grande partie de ses états, voyaient, chaque jour, s'accroître l'espérance d'en achever la conquôte, lorsqu'un événement, que rien ne faisait pressentir, changea tout à coup la face des choses.

Au moment où les adversaires de Sixte IV paraissaient attérés, on apprit que le victorieux pontife avait entamé avec Ferdinand des négociations pacifiques. On essaya alors d'expliquer ce brusque retour de politique chez le Saint-Père. On dit qu'il avait été provoqué parla menace d'un concile général. Il y eut effectivement, au mois de juin 1 482, une tentative faite par l'archevêque de

(!) L'abbé Marini cite, à cet égard, un témoignage irréfragable, tiré du registre des brefs, appendice, p. 219 et 222. — Marino Sanuto, Vitac dci duchi di Venczia. p. 1224. Tout ce que les bisloricns ont écrit de la conduite peu honorable de Sixte iV, touchant le général, avant et après sa mort, est donc faux.

(2) Pétri Cjrnœi, I)c bcllo Fcrrar., p. 1205.

Strigonie, pour ressusciter en Allemagne l'assemblée de Bàle. Le bruit courut môme que l'empereur Frédéric III favorisait sous main les desseins schismatiques de ce prélat. Mais une telle tentative ne pouvait effrayer personne, ce n'était qu'une intrigue florentine dont les agents furent découverts, et le fantôme de concile s'évanouit, à la première sommation de le faire disparaître que Sixte IV adressa à Frédéric (1). La vérité est que le pape fut déterminé à ne plus combattre Ercole d'Esté, par la médiation des ambassadeurs de Frédéric III, les instances des cardinaux opposés à la guerre, la promesse que la ligue ût au comte Jeronimo de le dédommager en l'aidant à acquérir les fiefs de Rimini, de Faenza et même de Ravenne et Cervia, enfin, par la réflexion que l'équilibre italien courrait le plus grand péril, si on permettait à une puissance aussi formidable que Venise d'étendre ses domaines sur le continent (2).

L'entente devint facile. On dit môme que l'ambassadeur napolitain, Aniello, avait apporté avec lui un parchemin signé en blanc par Ferdinand, ce monarque laissant ainsi Sa Sainteté arbitre des conditions de la paix (3). On conclut d'abord le 28 novembre 1 482 une trêve, puis le 23 décembre on signa une paix définitive,

(lj Raynald., anno 1482, n* 23-27. — Infessura, p. 1153. — Macchiavelli, libr. VIII.

(2) Macchiavelli, libr. VIII. — Pctri Cyrnœi, De bcllo Fcrrar., p. 1209. — Muratori, Annali d'Italia, anno 1482.

(3) Per Roma si Jicc clie sia vcnuto messcrc Aniello ambasciatorc del re per trattarc la paec, e che abbia portato il foglio bianco al papa. (Diario di Nantiporto), Mural., t. III, part, II, p. 1080.

entre Rome, Naples, Florence et Milan (i). Elle devait durer vingt ans. Outre une alliance entre les parties contractantes, le traité renfermait la garantie des états du duc de Ferrare, un engagement de défense mutuelle, la restilution des conquêtes faites pendant la guerre, un subside triennal pour le comte Jeronimo, en qualité de capitaine de la ligue. Le pape se réserva de décider du sort des Colonna et des Savelli. La faculté fut laissée aux Vénitiens ainsi qu'aux autres puissances de l'Italie de prendre part à ce traité (2).

Le 27 décembre, le duc de Calabre fit son entrée à Rome, il logea au Vatican, où on le combla d'honneurs et de grâces. Trois jours après, le pape lui permit de traverser le territoire de l'Eglise, pour aller au secours du duc de Ferrare et d'emmener avec lui Virginio Orsini (3).

Ce changement inattendu de conduite attira à Sixte IV de sévères critiques. Il était difficile,* en effet, de saisir les véritables motifs qui faisaient agir ce pontife. Les contemporains s'arrêtaient à ce qui frappait les regards, et voyant partout l'intervention du comte Jeronimo, disaient que l'oncle n'avait d'autre souci que l'élévation de son neveu. Les historiens postérieurs ont répété que c'était là le mobile unique de la politique de Sixte IV. Certes, nous n'entreprendrons pas de justifier la faiblesse trop réelle de Sixte IV pour Riario, mais

(1) Marino Sanuto, p. 1225.

(2) Raynald., anno 1482, H.

(3) Infessura, Diario, p. 1157.— Diario di Nantiporto, p. 1081. — Jar. Volaterr. Diar roni., p. 182. — Marino Sanuto, p. 1225-

nous répugnons à croire que ce pape, à qui on ne peut refuser une vaste intelligence, et beaucoup de bon sens, ait voulu dépenser toutes les ressources de son génie et celles do l'Eglise à la fortune de sa famille. Un historien moderne, qui dénigre trop souvent nos pontifes, mais dont les jugements favorables acquièrent par là même plus de valeur, nous semble avoir deviné une partie des vues de Sixte IV, au milieu des événements que nous avons racontés, quand il écrit ces lignes : « Sixte IV avait peut-être de grandes pensées et de nobles projets pour Tindépendance de l'Italie ; sans apprécier la liberté, il connaissait la puissance des républiques, il voulait assurer à la péninsule tous les moyens de repousser les attaques des étrangers et les Barbares, en réunissant la Lombardie à la Toscane, sous l'égide de gouvernements que la confiance et l'amour des peuples rendissent inébranlables. Le plan qu'il avait conçu dans sa tète était digne d'un homme de génie, et môme d'un ami vrai de son pays (1). »

Nous nous associons volontiers à cette large manière d'apprécier la conduite d'un grand personnage historirique, manière que Sismondi emploie trop rarement. En effet, Sixte IV semblait entendre gronder dans le lointain l'orage des invasions qui devait bientôt éclater sur l'Italie. Dans celle prévision, il ne trouvait pas que la péninsule fût assez compacte, gouvernée qu'elle était par une foule de petits potentats parvenus, dont les intérêts ne s'identifiaient point avec ceux des peuples. Les Médicis à Florence, les Sforza à Milan, lui paraissaient

(4) Sismondi, Uist. des répub. ital., t. XI, p. 113.

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beaucoup trop liés aux grandes royautés transalpines. Voilà pourquoi il ne les aimait point ; voilà pourquoi il avait voulu d'abord réveiller, chez les peuples, une liberté que les premiers endormaient dans le sein des délices et de la magnificence, et que les seconds avaient enchaînée au char de triomphe d'une grande renommée militaire.

Cette politique personnelle, qui divisait les grandes puissances, se manifestait d'une manière encore plus fâcheuse à l'égard des petites. La Romagne et les Marches étaient littéralement morcelées par une foule de seigneurs, vassaux du Saint-Siège, il est vrai, mais qui n'avaient qu'un but, de s'en rendre indépendants, soit en recherchant des appuis forts, soit en se rendant nécessaires à l'autorité suzeraine. Les Malatesta, à Rimini, les Montefeltro , à Urbino, les Ordelafli, à Forli, les Sforza, à Pesaro, les d'Esté, à Ferrare, les Bentivoglio, à Bologne, les Manfredi, ù Faenza, étaient tous autant de potentats qui, dans une occasion donnée, se tournaient contre l'Eglise, ou lui faisaient payer chèrement leurs services II n'y en avait pas un seul alors qui n'eût plusieurs fois combattu contre le Saint-Siège. Sixte ÏV voulait, avec raison, en finir avec un ordre de choses qui paralysait la puissance pontificale et l'humiliai! ; il voulait anéantir, l'une après l'autre, ces petites principautés feudataires, puis les réunir toutes sous le sceptre d'un homme qui, tenant tout du Saint-Siège , lui donnerait , en retour, son dévouement. Cette conception de Sixte IV, si elle n'était juste, était au moins grande, mais l'homme qu'il avait choisi pour la réaliser, Jeronimo, n'avait ni les talents, ni le caractère que demandent

les grandes choses , il n'était fait que pour les compromettre.

Sitôt la paix conclue, Sixte IV écrivit au duc Ercole que le Saint-Siège et les principales puissances de l'Italie l'avaient pris sous leur protection ; en môme temps, par d'autres lettres, il enjoignait au doge de Venise de cesser les hostilités contre un Etat qui relevait de l'autorité de l'Eglise romaine (1). Le cardinal de Gonzague se rendit cà Ferrare pour faire exécuter cette injonction (2).

Les Vénitiens ne tinrent aucun compte des sommations du pape. Aguerris par une lutte de quinze années contre les Ottomans, ils virent, avec un orgueilleux dédain, toutes les puissances de l'Italie se liguer contre eux, soit qu'ils se formassent une opinion exagérée de leur force, soit plutôt qu'une coalition de volontés et d'intérêts si divers leur parût peu redoutable. Cette dernière conjecture ne tarda pas à être justifiée. Un congrès des puissances liguées s'ouvrit à Crémone, sous la présidence du cardinal de Gonzague, pour aviser aux moyens de contraindre les Vénitiens à abandonner leur proie. Dès le début, l'assemblée montra qu'aucun des Etats engagés à l'alliance n'avait l'envie de faire la guerre. Les délibérations n'offrirent que de l'indécision. II fut résolu pourtant que le pape frapperait d'excommunication les ennemis du duc de Ferrare, dans le cas où ceux-ci résisteraient aux sommations de déposer les armes et de restituer leurs conquêtes. Puis, on agita le projet de faire attaquer les domaines de la république à la fois, par le

(1) Pétri Cyrniei, De bcllo Fcrrariensi, |». 1209 et scq.

(2) Diario Ferrarcsc, ap. Murât. , t. XXIV, p. 265.

284 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LiV. XIII.

duc de Milan, le marquis de Mantoue et le duc de Calabre; mais les deux premiers se refusèrent à commencer les hostilités (4). Le résultat le plus énergique du congrès fut donc l'excommunication que Sixte IV lança, contre les Vénitiens, avec toute la solennité et toutes les rigueurs que Clément V avait autrefois déployées, dans une circonstance semblable (2).

L'on était déjà loin du temps où une simple menace de la part de Rome faisait tomber les armes des mains les plus intrépides. Les Vénitiens se raidirent contre les anathèmes du chef de l'Eglise, et en appelèrent de son autorité à celle du concile général (3). D'autant plus décidés à marcher en avant qu'ils voyaient, chez leurs adversaires, plus de mollesse et d'hésitation, ils prirent à leur solde René II, duc de Lorraine, le petit-fils même de René d'Anjou, le compétiteur de Ferdinand, dont ils voulaient exploiter les prétentions à la couronne des Deux- Siciles, et qui devait leur amener 1500 chevaux et 1000 fantassins; puis, ils poussèrent leur général San Severino sur les terres de Milan.

Malgré cette initiative, en apparence vigoureuse, les Vénitiens avancèrent peu. Charles de Lorraine ne fit que paraître sur le théâtre de la guerre; de son coté, San Severino employait toute sa prudence à éviter les engagements (4). A leur tour, les confédérés mettaient, dans

(1) Pétri Cymœi, De bello Ferrariensi, p. 4210.

(2) Rnynald., anno 1483, n' 8-46. — Marine Sanuto, p. 4227.

(3) Raynald., ibidem, nus 17. — Marino Sanuto, ibidem. — Andréa Navagicro, p. 4483.

(4) Pétri Cyrnœi, De bello Fcrrar., p. 4213.

leurs opéralioDs, une langueur qui aurait été inexcusable, si elle n'eût été expliquée, d'abord, par la mort du marquis de Mantoue, ensuite par les divisions qui régnaient dans le camp allié. Le duc de Calabre et celui de Milan étaient mécontents l'un de l'autre. Les Vénitiens profitèrent de ce désaccord pour adresser secrèlement au duc de Milan des propositions de paix qui refroidirent encore les hostilités. En même temps, une diversion, accomplie sur les côtes de la Pouille par une flotte vénitienne qui s'empara de Gallipoli, de Nardo, de Monopoli, dégoûta Ferdinand et le fit songer à un accommodement.

Les plénipotentiaires des puissances belligérantes se réunirent à Bagnolo. Là, le 7 août 1484, on signa, en dépit des oppositions que fit le légat du pape, un traité de paix dont Venise fut l'arbitre et dont elle retira tout l'avantage. Le marquis de Mantoue y perdit ses nouvelles acquisitions, le duc de Ferrare, la Polésine de Rovigo, c'est-à-dire, la portion de ses Etats qui avait été le prétexte de la guerre (i).

La fin de celle guerre se compliqua, pour Sixte IV, d'une querelle entre les Colonna et les Orsini, querelle qui prit, en peu de temps, un caractère alarmant pour la tranquillité du domaine pontifical. Les membres de la famille Colonna avaient été réconciliés à l'Eglise vers la fin de 1482, au moment où le pape s'était réconcilié avec le roi de

(1) Pétri Cyrnœi, De bcllo Ferrar., p. 1217. - Sabcllicus, Hist. rcr. Venetar., decad. III, libr. II. — Andréa Navagiero, Storia Venez., p. 1190. — Bruti , Hist. Florent., libr. VIII, p. 376-382.

Naples. Toutefois, à celte époque, Sixte IV n'avais pas rendu la liberté aux cardinaux incarcérés au début de la querelle, bien que l'élargissement de ces prélats eûuété une condition expresse de la réconciliation (1). Qu'estce qui arrêtait ainsi la clémence du pape? Un journaliste du temps nous l'explique.

D'après un article du traité de paix, les Colonna devaient restituer à Virgiuio Orsini les comlés d'Albi et de Tagliacozzo que Ferdinand avait enlevés à ce dernier, pour en investir les Colonna, et que ceux-ci n'avaient plus de raison de garder. Virginio Orsini devait, à son tour, payer aux Colonna, comme indemnité, une somme de 14,000 ducats, prix dont les Colonna étaient convenus avec Ferdinand (2). Il y avait eu alors, à cet égard, entre le souverain pontife et un des Colonna, qui avait le titre de protouotaire, une convention particulière (3), et tout porte à croire que les cardinaux prisonniers étaient des otages que le pape retenait en garantie de l'accomplissement du traité. Néanmoins, Sixte IV, cédant aux instances réitérées qui lui étaient faites, finit par les re-

(1) Infcssura, Dinrio, p. 1157 et 115*.

(2) Bruli, Ilist. Florent., libr. VIII, ajoute nu comte d'Albi celui de Tagliacozzo qui lui est continu. Effectivement, l'Infcssura donne plus loin à entendre qu'il n'était pas seulement question d'un seul fief, attendu qu'il parle de la delta rrstiluziouv di dclti coatadi. Sismondi. t XI, so trompe donc quand il dit que les écrivains postérieurs ont eu tort de donner pour motif à cette querelle la possession du comte de Tagliacozzo, parce qu'il n'en est pas question dans les journaux du temps.

(3) Intro lo detto papa e lui furono fatti certi capitoli e ronvenzioni (Infessura, p. 1158).

lâcher le 15 décembre 1483, après une détention de dixhuit mois (1). Mais au boul de six mois, les comtés d'AIbi et de Tagliacozzo n'étaient point encore remis entre les mains du pape (2).

D'une part, cette prolongation de captivité, de l'autre, ces délais, apportés à Paçcomplissement des traités, délais qui ressemblaient fort à un refus, aigrirent à la fois les deux familles rivales, déjà si disposées à se haïr. Il . y eut des injures réciproques. On s'épiait mutuellement. Le protonotaire Colonna fut spécialement averli de se tenir sur ses gardes, parce que ses ennemis lui dressaient secrèlement des embûches. Le protonotaire se fortifia dans sa maison où ses partisans se rassemblèrent pour lui former une garde volontaire. De leur côté, Virginio et Paolo Orsini armèrent les leurs (3). La situation se tendait de jour en jour davantage. Sur les avis qu'il recevait, à chaque instant, le protonotaire fit des préparatifs de défense qui éveillèrent des inquiétudes chez le pape. Les Orsini, le comte Jeronimo, eurent ordre de se tenir prêts à tout événement, et réunirent leurs milices sur leMonle Jordano et dans le champ de Flore.

Les choses venues à cet état, il n'y avait qu'un moyen d'éviter un conflit, celui de dissiper, s'il était possible, les soupçons qui armaient, l'une contre l'autre, les deux familles. Sixte IV prit ce parti, et envoya les conservateurs et les autres magistrats de la ville au protonotaire, pour l'ir.viter à se rendre auprès de Sa Sainteté, lui pro-

(1) Inlessura, ibidem. - Diario ili Nanliporto, p. 1083.

(2) Infessura, p. 1160.

(3) Infessura, p. 1159.

mettant, s'il obéissait, l'oubli de ses torts (1). Touché, en apparence du moins, de celte invitation pacifique, le protonotaire se disposait à se présenter au palais pontifical; déjà il était à cheval pour y aller, lorsque ses gens, à deux reprises différentes, le ramenèrent avec menace (2). Dans cette occasion, le prolonotaire éprouvat-il une sérieuse coactioo, ou bien joua-t-il un rôle concerté d'avance? Nul ne saurait le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que le pape crut la majesté pontificale gravement offensée par cette conduite. Déclarant donc le protonolaire rebelle au Saint-Siège, il ordonna qu'on s'emparât de sa personne à tout prix (3). Ce fut le signal d'une altaque générale des Orsini contre les Colonna. Ceux-ci se défendirent faiblement, parce que grand nombre de leurs partisans, voyant la main du pape avec les Orsini, craignirent de s'engager dans leur querelle. Le palais du cardinal Prosper Colonna fut saccagé et livré au pillage; les maisons de plusieurs autres nobles citoyens subirent le môme sort. Pris de force, le protonotaire fut jeté dans les prisons du Saint-Office. On lui fit son procès et il eut la lôte tranchée (4).

Cette lutte à mort des deux premières familles de Rome répandit l'effroi parmi le peuple. Le Sacré Collège et les conservateurs s'interposèrent tour à tour auprès du

(1) Idem, p. H60.--Diario di Nantiporto, p. 4084.

(2) Diario di Nantiporto, p. 1085. — Infcssura, p. 116 1 et

(3) Infcssura, p. 1162.

(4) Jacobi Volaterrani rom, diar., p. 196. — Allegretto Allegrctti , Diarii Sanesi, Murât., t. XXI II, p. 8i7. — Infessur», p. 1162-M74.

pape, pour amener une réconciliation , mais inutilement (1). Aucune circonstance ne prouva mieux que celle-ci la funeste influence du comte Jeronimo sur Sixte IV. Le cardinal Giuliano de la Rovère avait embrassé ouvertement la défense des Colonna, et protégeait dans son palais môme plusieurs de leurs amis. Le comte lui en fit des plaintes devant le pape, lui reprochant de soutenir les ennemis de l'Eglise. Il s'ensuivit entre eux une vive altercation, dans laquelle le cardinal osa dire que les gens qu'il cachait dans sa maison, bien loin d'être rebelles à l'Église, en étaient au contraire les plus fidèles serviteurs, et que les ennemis de l'Eglise étaient ceuxlà mêmes qui voulaient chasser de Rome ces malheureux proscrits. Irrité, Jeronimo menaça d'aller en personne forcer le palais de son cousin et de le saccager, comme il avait fait de celui du cardinal Colonna, après en avoir expulsé les protégés qu'il abritait. Giuliano, qui devait être un jour le grand Jules II, s'effraya peu de cette menace, et n'en continua pas moins ses bons offices à ceux qu'il avait pris sous sa garde. Mais ni ses paroles, ni sa conduite ne firent impression sur l'esprit du pape.

Cependant les Colonna, sentant leur faiblesse, députèrent à Sixte IV pour le supplier de ne point achever leur destruction. Ils offraient de consigner, entre les mains du Sacré-Collége , trois de leurs places-fortes, savoir : Castel Marino, Rocca di Papa et Ardée, en garantie de leur soumission. Avant de répondre, Sixte IV voulut consulter le comte, son neveu. Jeronimo dit : qu'il ne voulait avoir les forteresses des Colonna, qu'à

(i) Id., p. H67.

coups de canons, et le pape refusa la composition (1). Evidemment Riario visait à la ruine des Golonna, afin de s'approprier les dépouilles de cette puissante famille. Alors, poussés au désespoir, les Colonna s'apprêtèrent à faire payer chèrement les débris de leur fortune. Les choses ne prirent point la tournure dont le comte s'était flatté. Mais Sixte IV ne devait pas voir l'issue de celte lutte. Les inquiétudes qu'elle lui causait, jointes aux douleurs de la goutle, le firent tomber gravement malade le 2 août 1484. La nouvelle de la paix de Bagnolo arriva le lendemain même ; elle lui apportail une cruelle déception. Après avoir profondément remué l'Italie, fait deux ligues, combattu avec et contre les Vénitiens, rêvé les plus grands avantages temporels pour le Saint-Siège et pour sa famille, voilà qu'on venait de conclure une paix, sans lui, et malgré lui, et que les Vénitiens seuls recueillaient les fruits <?e tant de combats et de négocialions 1 II n'écouta qu'avec un indicible abattement le récit du messager. A plusieurs reprises, il lui demanda : si la décision du congrès était irrévocable, et sur sa réponse que la paix était définitive, il s'écria : qu'il ne pouvait approuver un pareil traité. L'émotion lui causa un évanouissement. Il trouva pourtant encore assez de force pour bénir le messager. La fièvre redoubla, et le mal fit de si rapides progrès, qu'on n'eut pas le temps de lui administrer les sacrements de l'Eglise. On récita les prières des agonisants et il mourut le 12 août vers le soir (2).

(1) lnfcssura, p. 1168. — Voir Raphaël de Volterre, Antropologia, libr. XXII, p. 316.

(2) Marino Sanuto, p. 1234.— Jacobi Volalcrrani Diar. rom., p. 199 et seq.

CONJURATION DES PAZZ1. 291

Si La Rovère, au lieu d'occuper le siège de Pierre, eût porté la couronne de Naples ou tenu le sceptre grandducal de Milan, il aurait été, sans contredit, le premier souverain de son époque. Nul n'avait plus d'aulorité dans le caractère, nul ne réussissait mieux à se faire obéir, nul ne concevait de plus vastes plans. Il savait, dans Poccasion, déployer une royale libéralité. Il y avait de la grandeur dans ses vues et de la magnificence dans ses idées. Sa politique domina constamment celle des princes de l'Europe. Il était sans rival pour conduire une négociation, et dans ses entreprises guerrières la fortune n'avait pour lui que des faveurs. Mais, comme cbef de l'Eglise, ses complaisances pour les Riario, le caractère un peu trop mondain de sa politique et sa bienveillance imprévoyante ont fait tort à sa mémoire (I).

Toutefois, si l'inexorable histoire condamne, dans Sixte IV, quelques défauts dont souffrit, sous son règne, le gouvernement de l'Eglise, elle se plait à reconnaître en lui des vertus très-réelles et une sincère piété. Sa dévotion envers la Mère de Dieu mérite d'être citée. Il avait composé, étant cardinal, un traité sur l'Immaculée conception. Devenu pape, il en institua la fête, avec celle de la Présentation, et fit élever, en l'honneur de la reine du ciel, la belle église de Sainte-Marie del Popolo (2).

(1) Bruti, Hist. Florent., libr. VIII, p. 384. - Jacobi Philippi Bergom. chron. supplément. , libr. XVI , p. 384. — Naucleri Chronographia gênerai. XL, p. 4106. Cet historien fait observer que les procédures de Sixte IV contre les Vénitiens lui avaient suscité un grand nombre de détracteurs passionnés.

(2) Anooymus in vita Sixti IV, Murât., t. III, part. II, p. 1066. — Ciac^onius, p. 9 et Oldoinus, in additamentis, p. 30. — Novaës,

Sa charité s'attachait surtout à secourir les grandes familles qu'avaient frappées les revers de fortune. Il s'occupa aussi de venir en aide aux enfants abandonnés. Cet homme si fier, si absolu dans ses volontés, si terrible à ceux qui lui résistaient, savait trouver, plus que tout autre, de bienveillantes paroles, quand il lui arrivait d'être en face de la souffrance ou du malheur (1).

La gloire sans mélange de Sixte IV est d'avoir été le restaurateur de Rome. Quoique Martin V, Eugène IV, Nicolas V et Paul II eussent déjà travaillé à rendre à cette capitale sa splendeur antique, Rome avait tant souffert des siècles et de la barbarie qu'il restait beaucoup à faire. Sixte IV dégagea les places publiques des bâtiments qui en brisaient les lignes ou en rétrécissaient l'enceinte, et élargit les rues trop étroites. Les deux parties de la ville, séparées parle Tibre, n'avaient, pour communiquer entre elles, que le vieux pont MWus, insuffisant à une circulation active ; Sixte IV fit reconstruire, à l'imitation des ponts antiques, entre le palais Corsiniet le palais Spada, le pont d'Antonin, ruiné depuis longtemps, et que l'on appelait ponte rotto. Il lui imposa son nom, qu'il garde encore aujourd'hui (2). Sa munificence répara encore les aqueducs, bâtit des palais entiers, releva celui de La Iran, édifia au Vatican celle

inSixlo IV, p. 36 et seq. — Barthol. Snaregœ comment, de rébus Genuensibus, Murât., t. XXIV, p. 53. — Porapeo Pellini «lell' histori. di Perugia, libr. XV, part. II, p. 816.

(1) Jac. Volaterr. Diar. rom., p. 101.— Marini, Degli Archiatri, t. I, p. 499.

(2) Anonvmus, p. 1064. — Venuti, Roma moderna, t. IV, p. 1013.

Chapelle-Sixtine, que le pinceau de Michel-Ange devait rendre plus tard si splendide et si célèbre ; refit, depuis les fondements, l'hôpital du Saint-Esprit, répara ou construisit un nombre incroyable d'églises. Enfin, comme Auguste, il avait trouvé une Rome de briques, et comme cet empereur, il laissa une Rome de marbre (1).

Pour l'exécution de ces travaux, Sixte IV se servit principalement de l'architecte Baccio Pintelli, de Florence, dont le talent paraît avoir gagné toute la confiance du pape Nous ne voyons pourtant pas que ce pontife, dans ses restaurations, se soit préoccupé beaucoup de la Rome impériale dont les restes intéressaient , à un si haut degré, les humanistes du XV* siècle. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour embellir cette Rome chrétienne que la Papauté avait élevée sur les ruines de la première. Dans son goût architectural, Sixte IV avait l'esprit exclusivement chrétien. Non qu'il manquât de sens pour apprécier la beauté des monuments païens , il aimait au contraire à en visiter les nobles débris ; et plus d'une fois, accompagné d'un camérier, à pied ou porté en litière suivant l'état de sa santé, on le vit errer en amateur à travers les ruines de la vieille Rome (3). Le soin qu'il prit de restaurer la fameuse statue équestre de Marc-Aurèle suffirait à montrer que Sixte IV, au besoin,

(4) Raphaël Volalerr., Antropol., libr. XXII, p. 346. — Anonyme] s, p. 40G4 et seq. - Marino Sanuto, p. 4234. Naucleri Chronograph. générât. L , t. 4407. — Ciacconius, p. 9 el Oldoinus in additam., p. 30 el sc<|.

2) Vasari, p. 334.

(3) Jacobi Volaterrani, Diar. roui., p. 48!> et 489.

comprenait le mérite de l'antiquité. Mais l'idée de ce pontife perce évidemment dans ses ouvrages ; il voulait élever une Rome papale qui triomphât, par sa splendeur, de cette Rome impériale dont les souvenirs idolâtres semblaient encore disputer l'empire à la croix de Jésus-Christ. Du reste, cette affectation de montrer la victoire du christianisme sur le paganisme était dans l'esprit du XVe siècle, nous la retrouvons empreinte sur quelques monuments de celte époque. Par exemple, à la fameuse Chartreuse de Pavie, on voit, dans les soubassements extérieurs de l'église, les figures de plusieurs personnages célèbres de la gentilité. Elles ne sont là évidemment que pour témoigner que l'ordre de choses auxquel elles appartiennent a été vaincu par le nouveau. Quand on passe en revue les travaux accomplis par Sixte IV, pendant son règne, on se demande comment treize années ont pu suffire à ce pape pour venir à bout de tant d'entreprises -, car les édifices romains qu'il construisit ou restaura sont en tel nombre, qu'on bâtirait un vasle palais avec les seules pierres qui porlent les inscriptions de ce pape (1).

Sixte IV, d'autre part, s'est acquis des titres immortels à la reconnaissance des savants, par le zèle qu'il montra pour favoriser le progrès des lumières classiques. La bibliothèque du Vatican, fondée par Nicolas V, était restéedans l'état où l'avait laissée ce grand pontife. Sans

(l) iEdificia, quœ Romœ Sixtus excitavit, tôt sunt, ut ex solis lapidibus, qui bus cjus nomen et insignia ad singula œdiGcia insculpta visuntur, ingens palatium confici posse putemus.'Oldoinus, in addit. ad Ciacconium, p. 30).

la négliger, ses successeurs ne s'en étaient point activement occupés. Sixte IV reprit l'œuvre de Nicolas. Il envoya de nouveau, à grands frais, dans toute PEurope, des hommes habiles pour recueillir les manuscrits qui avaient échappé aux premières investigations, ou en tirer des copies authentiques. Il augmenta de la sorte beaucoup le dépôt bibliographique de Nicolas, lui donna pour conservateur le célèbre Plalina, et le premier, mit à la disposition des savants ces inestimables richesses, en les rendant publiques (1).

Le journaliste Infessura calomnie Sixte IV quand il dit (2) : que ce pontife refusait aux professeurs de l'Université de Rome leurs traitements, et que Giovanni de' Marcellini, réformateur des études, s'étanl, un jour, présenté à Sa Sainteté pour réclamer les prix convenus, Sixte IV aurait répondu : « Ne savez-vous pas que nous avons promis cette somme avec l'intention de ne pas la payer (3)?» Cette vile anecdote serait à peine vraisemblable d'un Caligula ou d'un Domitien. Peut-on l'admettre d'un pape, quand elle vient d'une main ennemie, et quand elle contredit le caractère et les actes de celui

(4) Ciacconius, p. 40. — L'Arioste, dans ses satires dit : Di libri antichi anco li puoi proporre Il numéro grande, che per publico uso Sislo da tulto il mondo fe raccorre.

— Tiraboschi, Storia délia letterat. italiana, I. VI, part. I, p. 444

(3) Nous nous étonnons que Rcnnzzi, Storia delP université di Roina, t. I, p. 495, ait cite ce fait comme étant incontestable, surtout après les doutes émis par le judicieux Tiraboschi, t VI, part. I, p 73

qui en est l'objet ? Un historien qui ne flatte point d'ailleurs la Rovère dit : qu'aucun pontife ne fut plus que Sixte IV porté à la libéralité , plus gracieux dans ses dons, plus disposé à s'attacher les hommes par des bienfaits (1).

Les nécessités pécuniaires, pour un pontife qui entreprenait tant de choses, lui firent, il est vrai, à deux reprises différentes, prélever une taxe sur le traitement des professeurs de la Sapienza (2). Mais il y a loin de là au refus brutal allégué par Tlnfessura. Nous avons plus d'une preuve, du reste, que Sixte IV rétribuait largement les professeurs d'une réputation méritée. Un des ornements de la Sapienza, sous son règne, fut Ambrogio da Cora. Ce personnage, né dans la campagne de Rome, était revenu dans sa patrie, après avoir étudié à Paris avec le plus grand succès, et jeté le plus vif éclat comme professeur. Sixte IV lui donna la chaire de théologie, avec un ample traitement (3).

Un autre personnage, non moins savant et célèbre qu'Ambrogio da Cora, Marco Vigerio, nous fournit une autre preuve de la munificence de Sixte IV envers les professeurs. L'histoire raconte que Marco Vigerio soutint, en présence du pape, un examen de deux heures,

(1) Nemo ad eam diem Pontificum, necanirao ad liberalitatcm propcnsior, ncc in dando hilnrior, ncque in promerendis honiU nibus promptior fuisse. (Raphaël Volatcrranus., dans son Antropol., libr. XXII, p. 315, il ajoute : Liberalissimus omnium pontifex ncgabat nunquam).

(2) Renazzi, t. I, p. 195.

(3) ColP assegnamento di ampio stipendie (Renazzi, t. 1 , p. 112).

sur des questions ardues qui lui furent posées dans le moment même. Sixte IV voulut argumenter le répondant. Celui-ci fit face à tout, et déploya tant d'érudition et de dialectique , que le pontife émerveillé le nomma sur le champ maître en théologie, dans la Sapienza, avec trois cents scudi de provision. Or, il est dit que, loin d'amoindrir cette première faveur, Sixte y ajouta de nouvelles gratifications (1). Le vieux Francesco Filelfo nous apprend, à son tour, qu'il fut attiré à Rome par les bienfaits de la Rovère. Ermolao Barbaro , dans la dédicace de sa paraphrase de Themistius, loue notre pontife de sa libéralité envers les savants (2).

La protection que Sixte IV accordait aux lettres n'avait pourtant ni l'éclat ni l'extension de celle de Nicolas V. Il se bornait aux grands noms et aux grandes œuvres. Nicolas V accueillait les moindres opuscules par esprit d'encouragement, la Rovère ne tenait aucun compte de ces bluettes vulgaires, produits de talents médiocres et prétentieux (3). Les humanistes délaissés, à l'occasion de semblables offrandes , n'ont point épargné la calomnie au pontife. De là les témoignages contradictoires que l'on rencontre dans les auteurs contemporains sur sa libéralité.

Mais si la protection littéraire de Sixte IV fut plus restreinte que celle de Nicolas V, on doit dire que les savants n'avaient plus besoin, au même degré, du patronage souverain que les premiers débuts de la renais-

(4) Garimberto, Vite d'alcuni papi et card., libr. Il, p. 107.

(2) Tiraboschi, t. VI, part. I. p. 73.

(3) Rcnazzi, t. I, p. 196.

sance avaient rendu nécessaire. Le mouvement une fois imprimé, la faveur publique s'était, pour ainsi dire, chargée de le continuer. Nous avons peine aujourd'hui à nous rendre compte de l'engouement qui régnait pour les savants, à cette époque du XVe siècle. L'imprimerie, en propageant leurs œuvres, popularisait leui renommée. Ils étaient regardés comme des demi-dieux, on leur décernait une sorte de culte. Les cités rivalisaient entre elles de zèle, pour leur offrir des chaires de philosophie, de langues, autour desquelles se pressaient des flots d'auditeurs avides de les entendre et fiers de les avoir pour maîtres. Et puis , il y avait les académies. Ces cercles littéraires servaient à entretenir l'émulation, à imprimer l'élan. Les savants apprenaient là à se connaître, à s'estimer. C'était aussi là qu'ils se communiquaient leurs idées, leurs travaux, leurs découvertes et que se formait l'opinion.

Nous avons parlé de l'Académie romaine de Pomponius Laetus, à l'occasion des rigueurs exercées contre elle par Paul H. Cette société n'avait pas tardé à sortir de ses ruines, sous Sixte IV, et à redevenir florissante (1). Grâce au patronage éclairé de la maison d'Aragon, Naples s'était également enrichi d'une Académie, connue sous la dénomination d'Académie de Pontano. Ce savant n'en était pourtant pas le premier auteur. Elle devait son origine à l'historien Antonio Beccadelli, dit Panormita. Mais elle a retenu le nom de son membre le plus illustre.

Gioviano Pontano avait vu le jour à Ceseto dans l'Ombrie. Le hasard le conduisit à Naples, où l'amitié de

(I) Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 113.

CONJURATION DES PAZZ1. 299

Beccadelli et ses propres talents firent sa fortune. C'était tout à la fois un grand historien, un grand poète, un grand philosophe que Pontano. Il exerça une influence considérable sur le développement littéraire de la seconde moitié du XVe siècle. Quoique bien inférieurs à Pontano, plusieurs autres savants remarquables, comme le critique Francesco Poderico, le jurisconsulte Michèle Riccio , et surtout les poêles Gabriele Attilio et Giacomo Sannazaro, illustrèrent cette académie (1). Florence en avait deux, celle du couvent du Saint-Esprit qui remontait aux premiers jour? de la renaissance, et l'Académie platonique , fondée par Cosimo Médicis. La philosophie était, à la vérité, l'objet principal de ceux qui fréquentaient ce dernier cercle littéraire, mais on s'y occupait aussi de poésie, d'éloquence et de commentaires sur les auteurs classiques. Avec Marsile Ficin, deux personnages l'honoraient d'une manière spéciale, c'étaient Pico délia Mirandola et Angelo Poliziano. Pico était un tout jeune hommequ'une mort prématurée empêcha d'arriver àla maturité du talent, mais son enfance avait été un phénomène et sa jeunesse était un prodige d'érudition et de science sérieuses. Pico dévorait les livres, et son incroyable mémoire ne lui laissait rien perdre de tout ce qu'il avait lu. Personne n'ignore le fameux défi, qu'il porta à l'âge de vingt-trois ans, d'argumenter, contre qui que ce fût, sur neuf cents propositions de dialectique, de morale, de

(t) Tiraboschi, ubi supra, p. 113. — Apostolo Zerio, Dissertazioni vossianc, t. I, p. 305 et seq., et t. II, p. 172 cl s»mj. — Ciannoiie, Storia civile del regno di Napoli , libr. XXVIII , c. ui.

physique, de mathématique, de théologie, de magie naturelle et de cabale (i).

Angelo Poliziano, né à Montepulciano, avait autant d'étendue d'esprit que Pico délia Mirandola, mais avec moins de facilité et moins d'éclat. Philologue, poète, traducteur, érudit, critique, philosophe, épistolaire , Poliziano était tout cela à un degré très-distingué. Aucun humaniste n'avait encore pénétré aussi profondément que lui dans le génie de la langue latine et nul ne s'exprimait avec plus d'élégance et de correction (2). L'académie platonique comptait encore plusieurs noms dont la célébrité est arrivée jusqu'à nous, comme Cristoforo Landino, Giovanni Cavalcanti, Felippo Valori , Francesco Bandini et l'architecte Léo Baplista Alberti (3).

Quantité d'autres villes jouissaient de semblables réunions savantes, vers les quelles se dirigeaient les humanistes de chaque pays, et qu'ils s'efforçaient à l'en\i de glorifier par leurs travaux littéraires. Le service le plus important, que les protections souveraines rendaient alors aux lettres, était de procurer aux hommes studieux la faculté d'exercer leurs talents, en recueillant pour eux ces magnifiques dépôts de livres dont le prix dépassait de beaucoup les moyens des simples particuliers et dont l'acquisition ne devenait possible qu'à ceux qui disposaient de la fortune publique.

Parmi les princes qui comprenaient alors leur mission à cet égard, nous devons mentionner Lorenzo Médicis.

(1) Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 372 et seq.

(2) ld., t. VI, part. III, p. 1068 et seq.

(3) Idem, t. VI, part. I, p. 104.

CONJURATION DES PAZZ1. 301

Ses agents ne cessaienl de fouiller l'Europe dans tous les sens, pour y chercher des livres. A deux reprises diverses, il envoya, auprès du sultan Bajazet, le célèbre Jean Lascaris, afin de pouvoir accomplir avec sécurité ses investigations en Grèce. Lascaris parcourut deux fois les régions de l'Orient, et, dans le compte-rendu de son second voyage, il déclarait avoir recueilli, à force d'argent, deux cents manuscrits antiques, dont quatre-vingts renfermaient des ouvrages non connus (1). On ne saurait exprimer le bonheur qu'éprouvait le petit-fils du grand Cosimo, lorsqu'on la compagnie de Pico et de Poliziano, il recevait quelques-uns de ces trésors littéraires: a Je voudrais, leur disait-il dans le transport de sa joie, je voudrais que vous pussiez me fournir l'occasion d'acheter tant de livres, que ma fortune devint insuffisante, et que je me visse obligé d'engager mes meubles pour les payer (2) ». Mais ici, nous ne devons pas oublier que notre but n'est point de raconter ce que les princes séculiers firent pour la cause de la renaissance. Il nous suffit de dire que la Papauté n'était pas la seule puissance occupée à propager les lumières, et que, si elle donnait de nobles exemples, elle avait de nobles imitateurs.

(1) Tirabosrhi. t. VI, part. I, p. 137.

(2) Ginguené, Hist. litter. d'Italie, t. III, e. xx.

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