‹ Histoire de la papauté pendant le XVe siècleChapitre 7 sur 15 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

SOMMAIRE

Election d'Innocent VIII. — Notice sur ce pape. — Son caractère. — Revirement de la politique du Saint-Siège. — Faveur du cardinal Giuliano délia Rovère. — Commencement des brouilleries entre Innorent VIII et Ferdinand de Naplcs, & l'égard du cens. — Caraclère de Ferdinand et de son fiU Alphonse. — Projet de ce dernier pour abaisser les barons du royaume. — Tentative poui se rendre maître d'Aquila. — Cette ville se range sous la protection du Saint-Siège. — Conjuration des barons contre Ferdinand. — Ils se lient avec Innocent VIII. — Appel de René II d'Anjou en Italie. — Innocent VIII déclare la guerre à Ferdinand. — Florence et Milan se rangent du côté de Naplcs. — Mollesse de la guerre. — René II ne peut se rendre en Italie. — Innocent VIII se détermine à Taire In paix avec Ferdinand. — Ferdinand, échappé au danger, méprise le traite de paix. — Vengeance exercée par ce prince contre les barons napolitains. — Indignation du pape. — Mission de l'êvéque de Césène à Naples. — Insolence du roi. — Menace d'Innocent VIII. — Ferdinand, après une arrogante opposition, fait sérieusement la paix avec la |>apc. — Innocent VIII veut faire la guerre aux Turcs. — Uistoirc de Gcm ou Zizim , frère du sultan Bajazcl. — Il arrive à Rome. — Projet pour l'opposer à Bajazel, sans résultat. — Paix de l'Orienl et de l'Occident. — Expulsion des Maures en Espagne par Ferdinand le Catholique. — Finances de la Papauté. — Situation

politique des États-Pontificaux sous Innocent VIII. — Inconvénient des vicariats. — Insolence des Orsini. — Origine du brigandage. — Révolte d'Osimo, de Pérouse, d'Aufidia. — Conjurations et assassinats. — Mort d'Innocent VIII. — Jugement sur ce pontife.

Les funérailles de Sixte IV furent célébrées par des troubles. Les partis s'agitaient. Rome entière se leva en armes. D'un côté étaient les Orsini, êh l'autre, les Colonna redemandant leurs maisons et leurs châteaux. Le comte Jeronimo occupait le Château-Saint- Ange avec ses milices ; les cardinaux se fortifiaient dans leurs palais. Il s'ensuivit des collisions, des meurtres, des incendies, des pillages dans plusieurs quartiers de la ville. Mais les cardinaux finirent par persuader au comte Jeronimo de remettre le Château-Sainl-Ange entre les mains du Sacré-Collége , moyennant 4,000 ducats. Riario sortit de Rome à la suite de cette transaction. Son départ ramena un instant le calme ; les cardinaux en profitèrent pour s'occuper de l'élection du nouveau pape(l). Il était important qu'elle ne traînât pas en longueur, car la situation était extrêmement tendue et

menaçante.

Le 26 août, vingt-cinq cardinaux entrèrent au conclave. Les premiers moments furent consacrés à rédiger deux séries d'articles déstinés à devenir la règle de l'administration future. Un article de la seconde série por-

(1) Diario di Nantiporto, Murât., t. III, part. II, p. 1091. — lnfcssura, ibidem, p. 1 185-1489. — Marino Sanuto, Murât., t. XXII, p. 1234 et seq. — Brnti, Hist. Flor., libr. VIII, p. 385. - Macchiavelli, libr. VIII.

tait que le pape, trois mois après son couronnement, s'occuperait sérieusement de réformer le chef et les membres de la cour romaine; un autre : qu'il convoquerait un concile général, sitôt que les circonstances le permettraient, pour organiser une expédition sainte, et corriger les abus et la corruption qui déshonoraient la face de l'Eglise universelle (1).

Tous les électeurs signèrent ce compromis, à l'exception de Foscaro qui se retira, disant: qu'il signerait quand tous les autres l'auraient fait. Mais, quand ensuite on lui porta l'acte dans sa cellule, il répondit qu'il ne signerait jamais. Le candidat qui se présenta d'abord avec le plus de chance fut Marco Barbo, le neveu de Paul II. Il eut onze voix au premier scrutin (2). Les cardinaux de Melfi, de Naples, de Sienne, de Lisbonne , de Borgia , furent ceux qui approchèrent le plus de Barbo. La Rovère vint alors vers ce dernier et s'engagea à lui procurer encore trois voix, s'il voulait céder son palais au cardinal d'Aragon. Mais Barbo refusa. C'était peut-être ce que désirait la Rovère, car ce candidat ne lui plaisait point, et il se tourna du côté du cardinal de Melfi, Jean-Baptiste Cibo, qui paraissait réunir le plus de sympathie après Barbo. Dailleurs, Melfi était, pour ainsi dire, la créature de la Rovère ; c'était ce dernier qui l'avait fait élever à la pourpre, el il espérait, sous son règne, conserver tout pouvoir (3).

(4) Codex, 980, Diarium a Joanne Burchardo compositum, manuscrit de la bibliothèque Corsini, p. 33.

(2) Petrus Bembus, Hist. Venet., p. 18.

(3) Lettre de Guid. Antonio Vespucci à Lorenzo Médicis, Fabroni, t. 1, p. 256.

La nuit du 28 au 29 fut employée à recueillir des suffrages en faveur du cardinal de iMelfi. Les choses furent conduites avec tant d'habileté, qu'avant le jour le chef de la cabale pouvait compter sur dix-sept voix. Mais ceux qui consentaient à faire pape Jean-Baptiste Cibo, ne voulaient point le faire sans conditions, et ils exigèrent, dit-on, du candidat, des promesses qui les concernaient personnellement sans doute. Quelles étaient ces promesses? l'histoire ne le dit point avec certitude. L'Infessura en cite plusieurs peu canoniques, mais ce journaliste se hâte d'ajouter : que bien des bruits, répandus alors, ne s'étant pas trouvés vrais plus lard, il faut croire que l'envie et la malveillance débitèrent plus d'une calomnie (1). Ce qu'il y a de certain c'est que le candidat fut aperçu dans sa cellule, à genoux devant une table où il écrivait quelques signatures qu'attendaient plusieurs cardinaux, debout auprès de lui, et qui se retirèrenlsatisfaits(2). Ceux des électeurs qui s'étaient tenus à l'écart, voyant que l'élection de Cibo allait être faite sans eux, se réunirent à leurs collègues et le cardinal de Melfi fut proclamé pape sous le nom d'Innocent VIII. (Pièces justificatives n° 3),

Jean-Baptiste Cibo était Génois. L'illustration ne manquait pas à son nom. Sa famille se rattachait à celle des Tomacelli de Naples, qui avait déjà fourni Boniface IX. Son père, Aaron Cibo, portait le titre de comte, et avait

(2) Manuscrit de Burchard, p. 37-42. — Notices des manuscrits de la bibliothèque du roi, iu-4. t. I, par M. de Brcquigny, p. 73- 76. — Diario di Nantiporto, p. 4091 . — Infessura, p. 1189. T. H. 20

été, à Naples, successivement vice-roi de René d'Anjou et d'Alphonse d'Aragon, puis sénaleur de Rome sous Calixte III, en 1455 (1). Si Ton ajoute foi à quelques historiens, la jeunesse de Cibo aurait été déréglée. La preuve que Ton en donne, c'est que deux enfants, Francescheto et Theodorina portaient son nom. Si Ton en croit d'autres, il aurait été engagé aux liens d'un légitime mariage (2).

Nous sommes d'autant plus porté à nous ranger au témoignage de ces derniers, que nous n'avons vu nulle part que la paternité de Cibo ait nui à sa réputation dans aucune circonstance de sa vie; elle ne l'avait point empêché de devenir évôque do Savone, puis de Melfi, enfin cardinal, elle ne fit nul obstacle à son élection, et il ne vint à l'idée de personne de lui reprocher ce fait ou d'en tirer mauvaise augure. D'ailleurs, depuis qu'il était entré dans l'Eglise, la conduite de Cibo avait été constamment pleine de gravité, et dans l'exercice des divers emplois qui lui étaient échus, il s'était fait remarquer par une certaine sévérité de principes. L'estime générale lui était

(4) Marini, Degli Archiatri pontifici, t. I, p. 228. — Vitale, Storia diplomalica de' senatori di Roina, t. II, p. 430.— Infcssura, p. 4489. — Bruti, Hist. Flor., Hbr. VIII, p. 385 et seq. — Oraison funèbre du pape Innocent VIII, par Leoncllo, eveque de Concordia, dans les additions d'Oldoin à Ciacconius.

(2) Ciacconius, Marino Sanuto,p. 4236, affirment que Jean - Baptiste Cibo avait été marié ; Panvini et le cardinal Egidius de Viterbe ne parlent ni de mariage ni de relations illégitimes, ce qui est une forte présomption en faveur du mariage ; Porcio, conjur. de' baroni del regno, t. VI, libr. IV, p. 47 Raffaele de Volterrc et Philippe de Bergame accusent seuls Cibo.

acquise, et il la méritait par son caractère simple , modeste, son amour pour la justice et ta paix. Nul n'était plus conciliant, nul ne savait mieux captiver l'affection de ceux qui rapprochaient ; l'affabilité perçait dans toutes ses manières; il pardonnait sans peine les injures, et sa douceur était proverbiale (1). Malheureusement il résulte des nombreux portraits que les historiens nous ont laissés de lui , que c'était un homme plutôt porté au bien que susceptible de l'accomplir, et plutôt fait pour recevoir la direction d'autrui que pour l'imprimer lui-même aux autres. Plein de calme et de dignité dans les affaires, imposant dans la représentation, judicieux et On dans le conseil, mais manquant et de cette activité d'âme qui met tout en mouvement autour de soi , et de cette énergie de volonté qui domine les hommes, il avait de l'autorité les dehors, non l'action. Mais pour tenir le gouvernail de l'Eglise dans les circonstances critiques où se trouvaient les choses, pour réformer les abus, rétablir la discipline, ramener dans le clergé l'esprit sacerdotal, il aurait fallu un pontife en qui l'énergie du caractère se fût unie à la justesse des idées et à la droiture des intentions. Innocent VIII était donc insuffisant aux besoins de la situation (2).

(1) Lettre de Guid Antonio Vespurci et de Loisius Andréa Locti à Lorenzo, dans Fabroni p. 256 et 259, 1. 1. -Oraison funèbre par l'évéque de Concordia. — Ubertus Folietta, dans les additions d'Oldoin. — Voir aussi te supplément aux vies des pontifes dans Platina, édition de Paris 4505, et Philippi Bergom. cliron. suppléai., libr. XVI, p. 399. — Novaès, t. VI, p. 76.

(2) Bonus in se fuit et semper justitiam in proposito habuit

Toutefois, malgré celte mollesse de caractère, Innocent VIII débuta par une certaine vigueur dans l'admU nistration de Rome. Tout d'abord, il imposa silence aux hostilités que les barons exerçaient les uns contre les autres; commença par chasser de la ville les plus turbulents, et réussit, la veille de son couronnement, par les faire tous partir (1). 11 s'appliqua ensuite à détruire le brigandage qui s'était emparé de la cité pendant la vacance du Saint-Siège. Les voleurs et les assassins furent activement poursuivis ; il prit pour règle de ne faire grâce à aucun d'eux (2) ; les marchandises dérobées furent restituées aux légitimes possesseurs, ce qui ramena la sécurité et le bon ordre. Dans la nomination des officiers civils, il ne voulut point se fier au hasard, ni à des recommandations mensongères, il les choisissait lui-même sur des notes précises et sûres. Quant aux audiences, on n'avait qu'à s'en louer, parce qu'il possédait le secret de contenter tout le monde, soit qu'il accordât, soit qu'il refusât ce qui lui était demandé (3).

Il y eut un revirement complet dans la politique du Saint-Siège. Le pontificat précédent avait été tout à la guerre, celui d'Innocent s'annonça pour le maintien de la paix absolue. A l'intérieur, par exemple, au lieu de continuer avec les Orsihi, contre les Colonna, la lutte

et nisi fuisset impeditus a dictis cjus œmulis et inimicis , certe ostendisset qualitatem a ni mi sui erga Ecclesiam. ( Infessura , p. 4190).

(1) Diario di Nantiporto, p. 4092.

(2) Grattas malorum non fecit. (Infessura, p. 1192).

(3) Oraison funèbre, dans les additions d'Oldoin.

engagée vers les derniers jours de Sixte IV, on laissa les Colonna se remettre en possession des places qu'ils avaient perdues (4), et on chercha à réconcilier les deux partis. Les Orsini même ne tardèrent pas à s'apercevoir que les faveurs du gouvernement nouveau n'étaient pas pour leur famille, car la préfecture du palais apostolique fut ôtée à Virginio Orsini. Il s'ensuivit de leur part une défiance qui nuisit à l'efficacité de la médialion pontificale. Innocent VIII ayant témoigné le désir d'avoir en gage quelques-unes des places occupées par les deux maisons , les Colonna se soumirent volontiers à cette condition de l'arbitrage, mais les Orsini refusèrent net de confier aucun de leurs fiefs aux mains du pape, qui se rangea dès lors ouvertement au parti des Colonna, sans toutefois épouser leur querelle (2). A l'extérieur, les princes chrétiens furent invités à renoncer à leurs discordes, pour s'unir dans la communauté d'un même intérêt, celui de combattre les Osmanlis (3). On se retourna du côté de Venise (4), et surtout de Florence. Innocent VIII manifesta à l'ambassadeur de celte dernière république l'opinion la plus avantageuse sur Lorenzo Médicis, lui déclara qu'il était dans l'intention de le consulter en toute circonstance importante, et portait à sa famille l'affection la plus sincère et la plus dévouée (5).

(1) Muratori, Annali (Pltalia, anno 1484.

(2) Infessura, p. 1 195.

(3) Bzovii annales, anno 1485, nns 1.

(4) Marino Sanuto , p. 1236. — Andréa Navaggiero . Storia Veneziana, p. 1192.

(5) Fabroni, t. II, p. 2(»3.

Ce changement, qui donnait un si fier démenti à toute la conduite politique de Sixte IV, était pourtant le fait du cardinal de la Rovère, neveu de ce pape. Mais nous avons vu que ce prince de l'Eglise n'avait pas toujours applaudi aux actes du dernier règne. Il s'était irrévocablement acquis la confiance d'Innocent VIII, par la supériorité de ses talents, l'ascendant de son caractère et surtout par l'influence décisive qu'il avait exercée sur l'élection. Pour lui plaire, Innocent avait continué Giovanni délia Rovère dans ia charge de préfet de Rome, et l'avait de plus nommé capitaine général de l'Eglise (1). L'ambassadeur florentin écrivait confidentiellement à Lorenzo : « Envoyez une bonne lettre au cardinal de Saint-Pierre-in-Vincula , car il est pape et plus que pape (2). »

Quelque soin que se donnât Innocent VIII pour assurer la paix autour de lui, il était pourtant près de la guerre. L'attitude qu'on prit vis-à-vis de Naples eut de sérieuses conséquences et amena des complications auxquelles personne ne s'attendait, le pape moins que tout autre peut-être. A la nouvelle de l'élection de Jean- Baptiste Gibo, Ferdinand avait fait éclater sa joie. Le nouveau pape, disait-il, sortait de la cour de son père Alphonse, mille obligations rattachaient à la maison d'Aragon, il espérait donc le mettre dans ses intérêts, et, tout d'abord, le voir confirmer la décharge du cens qu'il avait

(1) Infessura, |>. Mî)2. — Diario di Nantiporto, p. 1093.

(2) Parebbemi dovossi... scrivcrc una buona Icttcra a S. Picr. in Vincula, perche... lui e papa e plusquàm papa, [lettre <le Guid Antonio Vespueci à Lorenzo, dans Fabroni, t. I, p. 266).

obtenue de Sixte IV. L'ambassade qu'il envoya à Rome, pour complimenter Innocent sur son élévation, avait pour mission spéciale d'insister sur ce dernier point, en représentant que les dépenses provoquées par le siège d'Otrante, et les forces militaires que la position du royaume des Deux-Siciles, depuis qu'il touchait aux frontières de l'empire Ottoman, l'obligeait de tenir sur pied, pour s'opposer aux entreprises probables de l'ennemi commun, avaient, plus que jamais, rendu nécessaire l'exemption du tribut.

Le pape accueillit avec sa bienveillance accoutumée les félicitations du roi. Mais dès que l'ambassade toucha à la matière de l'exemption, il déclara formellement, qu'il n'était pas dans ses intentions de continuer cette faveur, réclama hautement les droits du Saint-Siège, et pour moutrer qu'il ne voulait pas s'en tenir à de vaines paroles, il y ajouta un acte significatif. Le 29 janvier 1485, une seconde ambassade du roi étant venue lui offrir la haquenée blanche et l'hommage-lige, Innocent refusa l'hommage et le présent (1). D'ailleurs, le pape avait, contre Ferdinand, des griefs d'une autre nature qu'il se réservait de mettre sur le tapis dans une occasion favorable. Le monarque ne respectait nullement l'autorité ecclésiastique, touchant les grands bénéfices de son royaume, et il se permettait, à cet égard, les actes les plus arbitraires et les abus les plus criants : « il vendoit éveschés, dit Philippe de Gommines, comme celle deTarente, qu'il vendit, treize mille ducats, à un Juif pour bailler à son fils qu'il disoil chrétien. Bailloit

I) Gianonne, Storia civile, etc., libr. XXVIII, c. i.

abbayes à un fauconnier, el à plusieurs pour leurs enfants, disant : « Vous m'entretiendrez tant d'oiseaux, et les nicherez à vos dépens, et tiendrez tant de gens à vos dépens (4). »

Pendant que les rapports se gâtaient ainsi, entre Ferdinand et le Saint-Siège, une révolution éclatait au sein de la noblesse napolitaine. Malgré l'habileté avec laquelle la maison d'Aragon maintenait son pouvoir, malgré sa gloire militaire, malgré la prépondérance politique dont jouissaient ses princes en Italie, elle n'avait jamais pu acquérir la popularité. Ferdinand y avait rais plus d'un obstacle par la dureté de son caractère, son esprit vindicatif et fourbe, son manque de libéralité. Ses vassaux, qui avaient souvent éprouvé sa mauvaise foi, lui portaient une haine implacable, son Bis Alphonse acheva de les irriter. Ce prince passait alors pour le plus grand homme de guerre de l'Italie. Il avait effectivement déployé, sur une foule de champs de bataille, une remarquable intrépidité. C'était lui qui avait repris Otrante aux Turcs, et les quelques revers de sa carrière militaire, on les attribuait plutôt aux disgrâces de la fortune qu'aux fautes du général. Mais Alphonse exagérait, dans sa personne, tous les défauts de son père, et te plus grand historien de cette époque , Philippe de Commines, a dit de lui que : « jamais nul homme n'a été plus cruel que luy, ni plus mauvais, ni plus vicieux, ni plus infect (2). » Un chroniqueur italien fait un tableau

(1) Mémoires, livre VII, c. xi.

(2) Mémoires, libr. VII, e. xi.

hideux de son immoralité, de ses instincts féroces , et va jusqu'à lui préférer Néron (I).

Ferdinand se fiait tellement àda capacité de son fils, qu'il avaità peu près remis entre ses mains les rênes du gouvernement. Alphonse usait de son pouvoir dans le sens de son génie dur et hautain. Selon lui, la puissance de la noblesse faisait ombrage au trône, et il résolut de l'abattre. Depuis l'exploit d'Otrante surtout, ce projet absorbait ses pensées, il le laissait transpirer dans ses conversations intimes avec ses confidents. « Les barons, disait-il, ne se sont point gênés pour venir en aide au trésor royal dans les temps difficiles, je vais leur apprendre comment des sujels doivent traiter avec leur seigneur. Je veux, ajoutait-il, avec ses plus bas familiers, je veux que bientôt vous soyez barons, sans posséder aucun domaine, car je placerai à un tel niveau ceux qui en possèdent que votre puissance sera l'égale de la leur. » Dans cette intention, il substitua un balai au cimier qui surmontait son casque et orna la selle de son cheval de deux épées croisées (2).

Aucun des barons ne se faisait illusion sur le sort que réservait à la noblesse le duc de Calabre, aussi depuis longtemps cherchaient-ils tous à se prémunir contre les

(1) Murino Sanuto, chron. .enet., ap. Murât., t. XXIV, p. 12 et 10. — Il y a évidemment beaucoup de passion chez cet auteur. - Cainillo Porcio, Conjur. de' baroni dcl regno, dans le t. VI du raccolta di tutti i piu rinomati scriltori dell* istoriadel regno di Napoli, in-4, Napoli, 1759, p. 46 et 47. — Luigi Tosti, Storia délia Badia di Monte-Cassino, t. III, p. 193.

(2) Giannone, Storia civile del regno di Napoli, libr. XXVIII, c. i.

sourdes menaces du pouvoir suzerain. Qu'ils eussent déjà porté leurs plaintes au pied du Saint-Siège et essayé de l'intéressera leur position, certaines froideurs qui s'étaient fait remarquer, vers les derniers temps de Sixte IV, entre la cour de Rome et celle de Naples, et les fières réclamations d'Innocent VIII, en seraient un indice sinon une preuve. Quoi qu'il en soit, un acte de perfidie, de la part d'Alphonse, ne tarda pas à fournir au nouveau pape l'occasion de se lier ouvertement avec les mécontents.

La ville d'Aquila, située à l'entrée et dans les montagnes des Abbruzzes, jouissait d'une sorte d'indépendance. Bien que soumise au roi de Naples, qui envoyait là un préfet royal pour rendre la justice en son nom, elle se gouvernait d'après une constitution propre; la famille Lallo de Montorio en avait la seigneurie, et y exerçait, depuis plus d'un siècle, une autorité presque souveraine. Or, cet état de choses déplaisait à la maison d'Aragon, elle résolut de le faire disparaître. Sous prétexte d'apaiser quelques troubles dans la contrée, Alphonse paraît tout à coup sur le Tronto, à Chieti, avec un corps d'armée. Le 28 juin 1485, il mande auprès de lui le comte de Montorio, dans le but de mettre à profit, dit-il, l'influence de ce seigneur pour rétablir l'ordre. Sans défiance, le comte va trouver le prince, avec quatre notables de la ville d'Aquila. Mais il n'a pas plutôt mis le pied dans le camp aragonais qu'il est arrêté avec son escorte et envoyé prisonnier à Naples.

Cet acte brutal, dont les habitants d'Aquila ne comprirent pas d'abord la portée, n'excita que leur élonne-

ment ; mais quelque temps après, lorsqu'ils virent les troupes du duc de Calabre entrer par petits détachements dans la ville, ils ne doutèrent plus que l'arrestation du comte ne fût un coup monté contre leur indépendance et se mirent en devoir de résister. Le 25 octobre i485, le peuple, excité par les magistrats, court aux armes, attaque brusquement les troupes napolitaines, les chasse de la ville, met à mort le commissaire royal, arbore l'étendard de l'Eglise, et députe à Innocent VIII, pour lui déclarer que la cité d'Aquila ne veut plus reconnaître d'autre seigneur que le pape. Innocent se contenta

d'abord de prendre les habitants d'Aquila sous sa protection", et de leur envoyer les Colonna dont ils avaient réclamé l'appui (1).

Pour prévenir toute intervention active du pape, dans la querelle qui venait d'éclater, Ferdinand se hâta de remettre en liberté le comte de Montorio (2), et en même temps, pour avoir sous sa main les barons dont il n'ignorait pas le secret mécontentement, il les convoqua à une diète. Ces seigneurs connaissaient trop bien le roi pour ne pas soupçonner un piège dans une telle convocation faite en pareille circonstance. Au lieu do se rendre à la diète, ils s'assemblèrent tous, excepté trois, à Melfi, sous prétexte d'assister aux noces de Tajano Carracciolo, fils du duc de Melfi. De là, ils députèrent au pape pour le supplier de les recevoir au nombre de ses vas-

(1) Historin Aquilana, ap. Murât., Antiquitates Italicœ, t. VI, p. 923 et 924. — Maechiavelli, libr. VIII. — Infessura, p. 1 196. Bruti, Hist. Florent., libr. VIII, p. 39b et seq.

(2) Raynald, anno H*!>, nu* 41 . — Camillo Porcio, p. 34.

saux, promettant, en retour, d'acquitter fidèlement le

cens (1).

Une démarche, qui plaçait les barons napolitains en révolte ouverte avec le roi, parut à Innocent VIII une circonstance favorable pour se débarrasser d'un vassal qui n'avait jamais payé les bienfaits de l'Eglise romaine que par l'ingratitude et ne cessait d'être un danger pour elle. Il linl un consistoire ; on y conclut que la cause des barons était celle du Saint-Siège, on enrôla les Colonna et les Savelli ; le cardinal Balue fut nommé légat et Ton se prépara à la guerre (2). Il fallait un prétendant, ce qui obligea de tourner les regards vers la France. De tous les princes angevins qui avaient autrefois disputé la couronne de Naples à Ja maison d'Aragon, il ne restait plus qu'un petit-fils du roi de Provence» c'était René II, duc de Lorraine, prince vaillant, généreux comme tous ceux de sa race. Déjà il s'était montré sur les champs de bataille de la péninsule, et les guerriers italiens avaient pu faire connaissance avec lui. Le pape lui fil offrir l'investiture du royaume qu'avaient gouverné ses ancêtres, et il le trouva disposé à en entretreprendre la conquête (3).

Mais avant que le prince français eût préparé les éléments d'une grande expédition, Innocent VIII avait be-

(1) Camillo Porcio, p. 20.

(2) Valori, Vita di Lorenzo. — Infcssura, p. 11%. — Bruti. Hisl. Florent., libr. VIII, p. 397.

(3) Summonte, t. III, libr. V, p. 517. — Giannonc, libr. XXVIII, c. i. — Mémoires de Philippe de Commines, libr. VIII, c. i. — Camillo Porcio, p. 57.

soin d'alliés plus rapprochés. Déjà les barons rebelles avaient sollicité le secours des Vénitiens, le pape, à son tour, leur demanda une coopération sérieuse à la lutte qui allait s'engager, et il en reçut 600 hommes d'armes et 2,000 fantassins commandés par Robert de San Severino. Innocent VIII combla d'honneurs et de caresses ce général, à son arrivée à Rome, remit entre ses mains l'étendard de l'Eglise romaine, et lui donna le titre de gonfalonier (1).

A la vue de l'orage qui se formait, Ferdinand eut d'abord recours aux négociations. Il envoya un de ses fils, le cardinal d'Aragon, à Rome, pour détourner le pape de son entreprise. Mais une mort inattendue enleva ce prince de l'Église et anéantit de ce côté les espérances du roi (2). D'autre part, les tentatives qu'il fit auprès des barons n'aboutirent qu'à un affront. Ceux-ci ne répondirent aux avances de Ferdinand que par des propositions que l'honneur ne lui permettait pas d'accepter. Il les accepta toutefois. Mais toujours défiants, les barons exigèrent que Frédéric, second fils du monarque, vînt en personne leur apporter l'acceptation royale, et lorsque ce jeune prince se présenta à eux, au lieu de ratifier la paix aux conditions qu'ils avaient eux-mêmes tracées, ils offrirent à Frédéric le trône qu'occupait son père, et, sur son refus, ils le retinrent prisonnier (3).

Une restaità Ferdinand d'autre ressource que la guerre.

(1) Diario di Nantiporto, p. 1096 et 1098.

(2) Id. p. 1096. — Infessura, p. 1196.

(3) Giannone, Storia civile, libr. XXYIH, c. i. — Camillo Porcio, . p. 49-51.

Bien qu'il n'y fût guère préparé, il s'y décida résolument. La félonie des barons semblait mettre la justice de son côté, il trouva des alliés. Sans se brouiller avec le pape, Lorenzo Médicis embrassa chaleureusement le parti d'Aragon, et y entraîna les Florentins; le duc de Milan suivit Lorenzo, enfin les Orsini prirent ouvertement les armes contre le pape (1).

Cependant cette guerre qui ébranlait toute l'Italie ne fut poussée d'aucun côté avec vigueur. L'heure de la maison d'Aragon n'avait pas encore sonné. Les puissances liguées les unes contre les autres semblaient peu ardentes à mesurer leurs forces. Les opérations militaires se réduisirent à des ravages, sans qu'on osât en venir à une action décisive. Le duc de Calabre, à la tête des milices napolitaines, poussa jusque sous les murs de Rome et y jeta l'épouvante. Mais tenu en échec par San Severino, ses progrès s'arrêtèrent là (2).

Des opérations si insignifiantes, lorsque les causes de la guerre étaient si sérieuses, s'expliquent par deux circonstances. La première était la conduite molle de San Severino, conduite qui, comparée à l'activité que ce général avait déployée ailleurs, le fit soupçonner de trahir le pape (3). On prétend même qu'Innocent VIII eut, à cet

(\) Inlessura, p. H97 . — Macchiavclli. libr. VIII. — Marino Sanuto, Vitœ dei duchi di Venczia, t. XXII, p. 1238. — Sabellicus, Hist. rerum Venet., decad. IV, libr. III.

(2) Sabcllicus, Hist. rcruin Venet., dccad. IV, libr. III, raconte les détails de cette Inttc dépourvue d'intérêt

(3) Macchiavelli, libr. VIII. — Raynald., anno 4486, n« 16. - Camille Porcio, p. 70.

égard, plus que des soupçons, et qu'une communication officieuse de lettres, écrites par San Severino, ne lui laissa aucun doute sur la perfidie du capitaine-général de l'Église (1). La seconde circonstance était l'absence du duc de Lorraine dont la présence pouvait seule animer la lutte en réveillant d'ardentes sympathies. Les galères, qui devaient le porter en Italie, l'attendirent vainement à Gênes. René n'était point assez puissant pour entreprendre, avec ses propres forces, une expédition si lointaine. Il trouva bien d'abord quelques faveurs à la cour de France. On lui promit cent lances, un subside de soixante mille francs et des ambassades auprès des gouvernements amis. Mais ces moyens, déjà si restreints, ne lui furent pas même tous accordés. D'ailleurs, les prétentions de René contrariaient celles du roi, à qui ses flatteurs répétaient sans cesse que le royaume de Naples appartenait à la couronne de France, et ce roi était Charles VIII (2). Le duc de Lorraine avait beau, par ses lettres et ses envoyés, bercer le pape de l'espoir d'une prochaine et formidable expédition, de menacer même, dans le cas où on ferait la paix avec Ferdinand , de tourner, contre l'Eglise romaine, les forces qu'il avait réunies pour elle, il était facile de voir qu'il y avait en cela peu de réalité, et l'on finit par ne plus y croire (3).

Cet abandon, par René, d'une cause qui était avant tout la sienne, ne pouvait plus permettre au pape de continuer une guerre désormais sans but. Cette considé-

(t) Bzovii annales, anno i486, 5.

(2) Mémoires de Philippe de Coramines, livre VII, c. i.

(3) lnfessura, p. 1206. — Raynald., anno 4486, n* 10 et ii.

ration, les ravages du domaine ecclésiastique, les plaintes du peuple, les instances du Sacré-Collége, la conduite douteuse de San Severino, dégoûtèrent Innocent de la guerre. Dans ces entrefaites, la politique de Lorenzo Médicis mit à découvert le péril qu'il y avait, pour Tltalie, d'entretenir plus longtemps une discordequi pouvait embraser la péninsule, et faire verser des torrents de sang (1). Innocent VIII songea à la paix, exhorta les barons napolitains à s'accommoder avec le roi, et entra lui-même en négociation avec Ferdinand.

La première semaine de juin i486, il y eut au Vatican un grand consistoire, dans lequel les cardinaux, le vicechancelier Borgia à leur tête, supplièrent Sa Sainteté d'accorder la paix au roi de Naples. La guerre ne rencontra, dans rassemblée, qu'un seul partisan, le cardinal Balue qui, en sa qualité de Français, déclara que l'Eglise romaine ne pouvait traiter avec Ferdinand, sans trahir la France, le duc René et les barons qui avaient promis de prendre part à l'expédition. Il s'ensuivit une violente altercation, entre ce cardinal et Borgia, mais le pape passa outre (2), et nomma le cardinal de Saint-Ange pour représenter le Saint-Siège aux conférences qui allaient s'ouvrir à Rome. L'archevêque de Milan, au nom du duc de Milan, le comte de Tendiglia, au nom du roi de Castille, interposèrent leur médiation, et le M août i 486, on signa la paix. Ce fut le savant Giovanni Pontano qui l'accepta au nom du roi de Naples. Ferdinand s'y en- Ci) Valori, Vite di Lorenzo. — Suramonte, libr. V, t. III, p. 520. — Camillo Poreio, p 86-88.

(2) Infessura, p. 1204.

gageait à payer au SaintTSiége le cens annuel, à ne contrarier ni la ville d'Aquila , ni les barons qui s'étaient déclarés les vassaux de l'Eglise. Seulement il stipulait que la partie du cens, que payeraient ces derniers, serait déduite de la somme qu'il devait lui-môme; il consentait de plus, à ne point se mêler à l'avenir de la nomination aux évêchés et aux grands bénéfices du royaume. Il reconnaissait encore, qu'au cas où le duc de Lorraine viendrait contre Naples, le pape ne serait point tenu de lui refuser le passage sur les terres de l'Eglise. Enfin, il donnait, pour caution de la sincérité de ses engagements, les puissances médiatrices, et laissait, à la disposition de ces mêmes puissances, la restitution des conquêtes faites de part et d'autre (1).

Ce traité ne plut pas également à tout le monde. Les Orsini, qu'il abandonnait à la merci du pape, refusèrent de s'y soumettre et continuèrent leurs hostilités. On l'accusa même de faire peu d'honneur à l'Eglise. Les cardinaux, qui n'en avaient point discuté les articles, se rendirent auprès du pape, pour demander des explications. Mais Innocent se contenta de répondre, que la paix était faite, et l'on dit que plusieurs d'entre eux sortirent trèsmécontents du palais (2).

Il n'est pas facile de comprendre d'où pouvait naître un tel déplaisir. Ce traité, bien loin d'être un déshonneur

(1) Infessura, p. 1241. — Diario di Nantiporto. p. 1103. — Raynald., anno 1486, n* 13 et 14. — Gianonnc, libr. XXV11Ï, c. î. — Camillo Porcio, p. 89.

(2) Infessura, p. 1211 et 1212. — Rnynald. , anno 148C, n' 15-17.

T. il. 21

pour l'Eglise romaine, était si fort au désavantage de Ferdinand, que Ton ne saurait admettre que ce monarque se soit décidé à le signer, qu'en supposant, ou qu'il y était contraint par la dernière nécessité, ou qu'il était secrètement résolu à ne le point tenir. La conduite de Ferdinand va prouver que cette seconde supposition est la vraie. Ce prince artificieux, sans honneur, sans conscience et aux yeux duquel tous les moyens étaient bons, pourvu qu'ils le menassent au but, avait profondément étudié son adversaire, il l'avait vu, ce qu'il était en effet, faible de caractère, sans initiative, seulement entraîné par le mouvement, et il s'était dit : le pape veut la paix, bien qu'autour de lui s'agitent des éléments de guerre ; calmons ces éléments, cédons aux circonstances, faisons un traité quelconque. Plus tard le pape ne rallumera pas la guerre pour le faire exécuter, et nous rentrerons ainsi dans nos avantages. Immoral, comme il l'était, et connaissant si bien les hommes et les choses, nul doute que Ferdinand n'ait raisonné de la sorte.

En effet, un mois s'était à peine écoulé, depuis la publication de la paix, que le comte de M ontorio, gagné, on ne sait comment, à la cause d'Aragon, entrait à l'improviste dans Aquila, y mettait à mort le représentant du Saint-Siège, en expulsait tous les partisans de l'Eglise, et soumettait sans réserve cette ville à l'autorité du roi (1). A leur tour, les barons ne tardèrent pas à éprouver, dans leurs personnes, ce que valaient les assurances de sécurité contenues dans le traité de Rome. Les premiers coups de la vengeance royale tombèrent

(1) Infessura, p. 1244.

sur le comte de Sarno. Jugé par un tribunal à qui la sentence avait été dictée à l'avance, il fut condamné et décapité, comme coupable de félonie et de lèze-majesté. On arrêta ensuite le prince d'Altamura, celui de Bisignano, les ducs de Melfi, de Nardo, les comtes de Morcone, deLauria, deMelito, de Nola et une foule d'autres seigneurs. Innocent réclama en vain contre un acte qui violait la foi jurée et outrageait l'Eglise, Ferdinand répondit avec impudence : qu'il n'était tenu par aucune obligation envers les barons (i). Tous ces prisonniers furent secrètement égorgés, pour éviter l'éclat. Afin de tromper le monde sur leur sort, on continua, pendant longtemps, de porter à la prison les provisions accoutumées. Enfin, pour compléter la tragédie, on arrêta les femmes et les enfants des victimes, et tous leurs biens furent confisqués. Ceux-là seuls échappèrent à la cruauté de Ferdinand et de son fils qui se fortifièrent dans leurs châteaux, ou qui eurent le temps de fuir. Plus tard, pour se justifier, près des cours souveraines, le monarque eut l'audace de leur envoyer des copies de procédures fabriquées après coup (2). On conçoit que Ferdinand, après avoir si odieusement méprisé la foi jurée à ses barons, ne dût pas s'inquiéter beaucoup de

(1) Racolta d'istoria dcl regno di Napoli, manuscrit du couvent delà Cava. — Racolta di tutti i piu rinomati scritori dclF istoriu del regno di Napoli, in-4, Napoli, 1751). Aux pièces justificatives, à la suite de Camillo Porcio, t. VI, p. 133 et 135. — Lettre du pape dans Bzovius, anno 1487, nus 7.

(2) Camillo Porcio, p. 105 et seq. — Summonte, t. III, lib. V, p. 523-535. — Gianonne, lil>r. XXVIII, c. i.

tenir les engagements pris à l'égard du Saint-Siège. Aussi continua-t-il de disposer, à son gré, des évêchés et des autres bénéfices du royaume, et de refuser le paiement du cens annuel.

A de telles nouvelles, ïnnocent VIII sembla retrouver une étincelle d'énergie, et l'évèque de Césène fut envoyé à Naples, afin de rappeler le monarque à son devoir, et au besoin prendre le ton de la menace (1). Mais arrivé à Naples, le nonce sollicita vainement une audience. Pour remplir sa mission, il se vit obligé de guêler l'instant où Ferdinand partait pour la chasse. Embusqué derrière la porte par où devait sortir le cortège royal, il attendait le signal du départ, lorsque le monarque, averti de sa présence et voulant éviter un éclat, le fit venir et consentit à l'entendre : « Sa Sainteté, dit l'évoque, s'étonne, en premier lieu, que Votre Majesté ne se soit pas mise en devoir d'acquitter, au temps convenu, le cens annuel stipulé dans le traité; Sa Sainteté s'étonne en second lieu, que Votre Majesté, malgré les prohibitions du même traité, continue à conférer les bénéfices dans son royaume et récuse les sujets que Sa Sainteté y nomme elle-même ; enfin, Sa Sainteté s'étonne que Votre Majesté, toujours en dépit du traité, ait fait arrêter plusieurs barons et les retienne captifs. »

Le roi ne fit point attendre sa réponse ; il dit au premier point : qu'il manquait d'argent, et qu'en eût-il, les sacrifices qu'il avait faits en faveur de l'Eglise devaient le dispenser de payer le cens au moins pendant quatre ans. II dit au second point : que les sujets de son royaume

(1) Infessura, p. 1247. — Raynald., anno 1487, n" 10

étant mieux connus du roi qu'il ne l'étaient du pape, il convenait que le roi nommât aux bénéfices et que le pape se contentai de confirmer le choix du roi. Il dit au troisième point avec une sorte d'impatience : « Quand le pape Sixte IV eut à se plaindre des cardinaux Colonna et Savelli, il les fit arrêter et les retint prisonniers aussi longtemps qu'il le jugea à propos, jé suis donc maître aussi de chàtijer, comme il me semble, des barons rebelles. » A ces mots, il ordonna de sonner du cor, et, sans attendre de réplique, il disparut aux regards du nonce (4). Il était évident que le traité de Rome n'était, pour Ferdinand, qu'une lettre morte.

Si Sixte IV eût régné, le prince, à coup sûr, ne se serait pas permis impunément ce mépris dérisoire de l'autorité apostolique. Mais il avait bien jugé son adversaire. Innocent, qui avait fait unè fois la guerre, malgré lui, tremblait à la seule pensée de reprendre les armes. Malgré les belliqueuses excitations du prince de Salerne qui était à Rome, il dévora l'injure (2), et s'adressa au roi de Castille pour qu'il employât son influence à faire exécuterun traité que la médiation de ce monarque avait fait conclure. Effectivement, au mois d'avril 1489, les ambassadeurs espagnols s'abouchèrent à Rome avec un représentant napolitain. Mais les conférences n'aboutirent qu'à d'aigres récriminations contre la personne du souverain pontife. Ferdinand se plaignit de ce qu'Innocent cherchait des prétextes de

(1) Infessura, p. 4218 et 4219.

(2) Raynald., anno 4487, n»* 43.

guerre pour enrichir son fils Francescheto (4). L'aslucieux monarque alla plus loin, il prit occasion de ce qu'il pouvait y avoir de vulnérable dans la jeunesse de Jean-Baptiste Cibo, pour attaquer la réputation du souverain pontife. Un contemporain parle de lettres, envoyées à Maximilien, nouvellement élu roi des Romains, lettres qui n'étaient qu'une violente diatribe contre Innocent VIII, la famille de ce pape et la cour romaine (2). Sans doute, à celte époque, la cour romaine était répréhensible, mais il appartenait à Ferdinand, moins qu'à tout autre, de s'en faire le censeur. D'ailleurs il n'y avait aucun rapport entre les diatribes du roi et les réclamations du pape. L'art perfide d'étouffer les questions de droit sous de retentissantes déclamations contre les abus n'est pas d'aujourd'hui.

L'impudence du roi irrita le pape, et le fit sortir encore une fois de sa débonnaireté naturelle. Le 30 juin 1489, à l'issue de la messe solennelle, Innocent cita Ferdinand, lui donna trois mois pour acquitter le cens annuel, le menaça de l'excommunication, si, ce terme expiré, la Chambre apostolique n'avait pas reçu les sommes convenues, et pour montrer qu'il n'était pas dans l'intention de s'en tenir aux simples censures, il conféra le titre de capitaine général de l'Eglise romaine au comte de Pitigliano, et lui en remit, de sa propre main, le sceptre et l'étendard (3).

Cette démonstration, en apparence énergique, n'effraya

{\) Raynald., anno 1489, n«* \U.

(2) Infcssura, p. 1232.

(3) Infessura, p. 1220.

pas Ferdinand, car, deux mois après, son représentant, à Rome, protestait hardiment, en présence du pape et des cardinaux, contre leurs menaces de guerre, et déclarait que, si Ton en venait aux hostilités, on trouverait son maître préparé à repousser toute agression contre son royaume ; et comme Innocent fulmina en plein consistoire l'excommunication, contre les censitaires récalcitrants de l'Eglise romaine, le môme ministre, prenant la parole, en appela au concile général, et demanda arrogamment, pour son maître, des juges devant lesquels il pût montrer qu'il ne devait aucun cens (1).

Jamais le Saint-Siège n'avait été plus indignement conspué. Il ne restait plus qu'à prendre les armes. Innocent VIII témoigna vouloir en appeler à ce jugement suprême, en déclarant Ferdinand déchu du titre de roi, et le royaume des Deux-Siciles dévolu à son souverain naturel, l'Eglise romaine (2). Mais le pape ne fit rien pour soutenir ces vigoureuses procédures. Les mouvements d'énergie étaient, chez lui, comme sont chez les malades les accès de fièvre, qui ne viennent que pour redoubler la faiblesse. D'ailleurs, il fallait pouvoir opposer au monarque rebelle un concurrent sérieux, et il n'y en avait aucun. Le temps n'était point venu, pour la France, do faire valoir ses droits héréditaires à la couronne de Ferdinand, il se résigna donc à son impuissance, et satisfait de sa protestation, il attendit patiemment que le roi voulût bien se décider lui-même à contenter le Saint-Siège.

(1) Inlessura, p. 1228.

(2) Id. p. 1229.

Il s'y décida en effet. Eclairé par de prévoyants conseillers , il comprit que , s'il n'avait rien à craindre personnellement d'Innocent VIII, il y avait au moins une grave imprudence, lorsqu'il était sur le point de transmettre sa couronne à son fils, à laisser dans sa vigueur privative, une bulle de déchéance, dont pourraient, au besoin, se prévaloir les héritiers des prétentions angevines, et, au mois de janvier 1492, il envoya sa soumission au pape. L'obligation de payer le cens fut reconnue; on renonça à se mêler de la collation des bénéfices et l'on promit de réparer, à l'égard des enfants des barons sacrifiés, le meurtre de leurs parents. Le prince de Capoue, fils d'Alphonse, vint lui-même solliciter le pardon de son père et de son aïeul, et Innocent consentit à révoquer ses procédures et à confirmer l'investiture du royaume au duc de Calabre (1).

Les affaires de Naples remplirent presque en entier le pontificat d'Innocent VIII. Elles ne lui firent pourtant pas perdre de vue la guerre contre les Turcs. Mahomet II n'était plus, mais la terreur de son nom vivait encore, et il semblait que le fils dût continuer l'œuvre d'extermination commencée par le père. Bajazet parut un instant avoir formé le projet de tourner contre l'Occident l'activité inquiète des Osmanlis. Le bruit qu'un formidable armement se préparait dans l'empire, et que cet armement menaçait la Sicile, vint effrayer l'Italie. Pour protéger cette île, avant qu'on eût engagé les souverain? de l'Europe dans une grande entreprise, Innocent proposa aux Etats de la péninsule d'équiper, à frais com-

(1) Raynnld., anno 4492, n» 10 et H.

muns, une escadre de quatre-vingts bâtiments (1). Mais l'armement turc n'était qu'une erreur ; Bajazet, plongé dans les délices du sérail, ne songeait point sérieusement à troubler le repos de l'Occident. L'Europe s'aperçut bien vite que le fils de Mahomet n'avait pas hérité du génie de son père, et que, suivant la judicieuse expression d'un historien, il était de petite valeur (2).

A son tour, l'Europe chrétienne se trouva tout à coup en mesure de menacer Bajazet et d'arrêter son ambition, si elle venait à se réveiller. L'Europe possédait Gem ou Zizirn , ce frère de Bajazet qui lui avait disputé l'empire. Trahi par les siens, après sa défaite, ce prince était allé demander un asile aux. chevaliers de Rhodes. Espérant toujours relever sa fortune abattue, il voulait de là passer en Roumélie. Pierre d'Aubusson, alors grand-maître de l'Ordre, le reçut avec tous les égards dus à sa naissance et à ses malheurs, mais il comprit, en même temps, tout le profit que la chrétienté et l'Ordre en particulier pourraient tirer de la possession d'un réfugié de cette importance. Craignant avec raison de ne pouvoir le garder avec sécurité à Rhodes où sa présence éveillait les intrigues du gouvernement turc, il le fit passer en France, sous la conduite du chevalier de Blanchefort, son neveu. Le prince musulman débarqua à Nice, en Provence. L'intention des chevaliers était de le laisser séjourner là. Mais la peste s'élant déclarée dans cette ville, on conduisit Gem par Exiles, Saint-Jean-de-Maurienne et Chambéry, au château de Roumilly qui appartenait à l'Ordre.

(1) Raynald., anno 1485, n' 3-5.

(2) Philippe de Commines, libr. VU, c. iv.

La nouvelle que le frère du grand turc habitait la terre franke se répandit bientôt. Les seigneurs du pays vinrent le visiter ; ils voulaient voir, disaient-ils, le fils du sultan qui avait conquis Constant inople. Le duc de Savoie prit de l'amitié pour Gem, et cherchait le moyen de le tirer des mains des chevaliers. Ceux-ci, s'en étant aperçus, enlevèrent le prince du château de Roumilly et l'emmenèrent dans l'intérieur de la France. Dès ce moment l'histoire de Gem est enveloppée d'un voile mystérieux. Les renseignements fournis parles chroniqueurs sont incomplets et sans précision. C'est un mémoire turc, rédigé sans doute par quelque personnage de la suite du prince, qui nous apprend, qu'on l'embarqua d'abord sur l'Isère, d'où l'on gagna le Rhône, qu'on l'amena au Puy, ensuite au château deSassenage, qu'après un séjour de quelques mois dans chaque lieu, on le fit passer par plusieurs villes, qu'on le conduisit successivement à Bourganeuf, patrie du grand-maitre, au château de Montil, à celui de Montel, enfin à la forteresse de Bois-Lamy, située au milieu d'un lac; qu'on le ramena définitivement à Bourganeuf où on le plaça dans une tour bâtie tout exprès pour lui servir de logement.

Tant de précautions qu'on employait, soit pour soustraire Gem aux regards, soit pour s'assurer de sa personne , remplissaient l'infortuné prince d'amertume. Après plusieurs vaines tentatives d'évasion, perdant tout espoir de recouvrer jamais la liberté, il se mit à charmer sa captivité par la poésie et écrivit en vers le récit de ses misères (1).

(1) Aventures du prince Gem, dans le tome III de la Bibliothèque des Croisades, p. 469.

Cependant le roi de Hongrie, le roi de Naples, le pape Innocent VIII réclamaient, avec instance, auprès du grand-maître le fils de Mahomet, afin de s'en servir dans leurs projets contre les Ottomans. Innocent VIII s'adressa au jeune roi Charles VIII , demandant que le prisonnier turc fût remis entre ses mains. Le roi finit par le promettre, moyenanl l'agrément de Gem.

Les nonces , chargés de recueillir ce dépôt des mains du roi, étaient encore à la cour de France, lorsqu'il y arriva des embassadeurs de Bajazet. Le sultan manifestait une vive inquiétude au sujet de son frère. Il offrait d'envoyer au roi toutes les reliques des saints que son père avait trouvées à Constantinople, ainsi que dans les autres villes conquises par ses armes ; il offrait de plus de céder au roi la Terre-Sainte , après qu'il s'en serait rendu maître. Enfin, il offrait de payer annuellement une riche pension pour l'entretien du prisonnier, pourvu qu'on ne le laissât point sortir du royaume de France.

Ces offres paraissaient bien séduisantes, et l'on conseillait fort au roi de les accepier. Mais Charles VIII se voulut bien montrer vrai/ fils de l'Eglise, et ne voulut pas préférer ï avarice et f intérêt à la libéralité et à la loyauté. En conséquence, il envoya un des seigneurs de sa cour avec 200 hommes pour tirer Gem de sa prison, et le remit aux mains des commissaires pontificaux qui l'emmenèrent à Rome (1).

(1) Guillaume de Jaligny, Histoire de Charles VIII, p. 61 et 65. — Marino Sanuto, Vitœ dei duchi di Venezia, p. 1244. — Bibliothèque des Croisades, t. III, p. 475.

Le fils de Mahomet fit son entrée dans la capitale de l'Eglise le 43 mars 1489. Le mémoire turc s'accorde avec nos historiens latins pour dire qu'Innocent VIII combla d'honneurs et de présents le prince captif. Francescheto Cibo fut chargé d'aller, avec plusieurs nobles romains, au-devant de lui, et de le conduire à Rome. On le logea dans le palais même du Vatican. Le lendemain de son arrivée, le pape lui donna audience, devant le consistoire assemblé et en présence des ambassadeurs de toutes les puissances chrétiennes. Quoiqu'il eût été soigneusement renseigné sur le cérémonial usité en pareille circonstance, Gem ne crut pas devoir faire fléchir la fierté ottomane devant le pontife des chrétiens. Il s'avança, sans faire aucune inclination jusqu'au pied du trône. Innocent ne se fâcha point de cet acte d'orgueil musulman ; il embrassa tendrement le prince et l'entoura de caresses. On dit que, dans une audience particulière, Gem s'étant plaint au pape de sa captivité, et l'ayant supplié, les larmes aux yeux, de l'envoyer en Egypte vers sa mère et ses enfants dont il était séparé depuis sept années, Innocent pleura avec lui (I).

Mais l'envie qu'avait Gem d'aller en Egypte, contrariait les plans du pape, qui ne voulait montrer le fils de Mahomet aux musulmans qu'à la téte d'une grande expédition chrétienne. « Si vous ne songez plus à l'Empire, dit-il, vous pourrez vous retirer en Egypte, mais si vous tenez encore à accomplir vos premiers desseins, c'est en Hongrie qu'il faut vous rendre, car là on désire

(i) Bibliothèque des Croisades, t. III, p. 475. — Infcssura, p. 1224 et 1225.

vivement votre présence. » Les longs malheurs de Gem avaient sans doute émoussé dans son cœur l'ambition de régner, et contre l'attente du pape, il insista pour aller en Egypte. Innocent eut encore avec son prisonnier plusieurs entretiens à ce sujet , mais Gem persévéra dans sa résolution, a A Dieu ne plaise, disait-il, que je me réunisse jamais aux infidèles pour combattre les vrais croyants ; ce serait renier la religion de mes pères à laquelle je tiens plus qu'à l'empire ottoman, plus qu'a celui du monde entier (t). »

Après de telles protestations, il serait difficile de dire pourquoi le chef de l'Eglise refusa à Gem de se rendre en Egypte où on le demandait afin de l'opposer à Bajazel, surtout quand les ambassadeurs du Soudan étaient à Rome, qu'ils offraient 40,000 ducats pour la remise du prince, qu'ils s'engageaient de plus à restituer aux chrétiens la ville de Jérusalem et à donner toute liberté et sécurité aux pèlerins qui visiteraient les saints lieux (2). Innocent préféra écouler les propositions de Bajazet qui promettait simplement paix et tranquillité aux chrétiens, et 40,000 ducâts de pension annuelle, à la coudition que Gem resterait prisonnier (3). La politique a des mystères impénétrables.

Pendant que l'Orient et l'Occident achetaient la paix l'un de l'autre, la domination musulmane s'éteignait en Espagne, après une durée de huit siècles. Une circonstance heureuse, en réunissant les deux grandes puissances

(1) Chronique turque, \>. 476.

(2) Infcssura, p. 1234.

(3) Id. ibidem. — Chronique turque, p. 477,

qui se partageaient l'Espagne, avait enfin permis aux chrétiens de cette péninsule de tourner toutes leurs forces cootre l'ennemi commun. Ferdinand V, le dernier héritier d'Aragon, en épousant Isabelle, la dernière héritière de Castille, avait consommé cette importante fusion des deux royaumes. Le bonheur de l'Espagne voulut que ces deux époux fussent de grands souverains, et celui de la religion que les musulmans fussent assez insensés, pour se diviser, lorsque leurs adversaires concentraient leurs forces pour les combattre. On vit se répéter à Grenade le triste spectacle que, vingt-cinq ans auparavant, les deux derniers Paléologues avaient donné à la Grèce, on vit Mahomet-El-Zagal disputer à son neveu, Mahomet Aboabdeli , les derniers lambeaux d'un royaume que l'épée victorieuse de la Castille déchirait depuis longtemps. Ferdinand intervint, au milieu de ces dissensions, en faveur d' Aboabdeli. Mais quand il eut achevé de dépouiller Mahomet-El-Zagal des faibles Elats qu'il possédait encore, il somma son concurrent de remettre Grenade aux chrétiens, et sur son refus, il vint fondre avec une puissante armée sur cette province que l'on appelait encore un royaume. Bientôt il ne resta plus à Aboabdeli que les murs de sa capitale; et toutefois, le courage du désespoir doublant ses forces, il prolongea plus d'une année cette lutte inégale. A la fin, à bout de moyens, il fallut céder. Pour épargner à Grenade les horreurs d'un dernier assaut, Aboabdeli consentit à la remettre, le 2 janvier 1492, à son ennemi. Les vaincus qui resteraient devaient conserver leurs biens, le libre exercice de leur religion avec le droit d'être gouvernés suivant leurs propres lois. Le monarque déchu vint lui-même présenter

les clefs de la ville à son fier vainqueur. Quelques instants après, l'étendard de la croix, uni à celui de l'Espagne, flottait sur le vieux palais de l'Alhambra et sur les tours de Grenade. Les hérauts d'armes criaient : « Castille ! Castille ! Grenade pour les invincibles rois Don Ferdinand et Dona Isabella (1) ! »

L'Europe répondit par des ovations à ce cri de victoire. Innocent VIII célébra une messe solennelle et fêta, par des réjouissances publiques, cet important succès des armes chrétiennes (2). Toutes les Espagnes furent dès lors réunies sous un même sceptre. Mais la Papauté, qui applaudissait avec tant d'élan à l'extinction de la puissance musulmane de ce côté, la Papauté était loin do se douter que la royauté espagnole, qui venait de l'accomplir, jetait par là les fondements d'un empire formidable, que cette royauté, devenue tout à coup prépondérante par l'héritage de la maison de Bourgogne, la découverte d'un monde nouveau et l'adjonction de l'empire d'Allemagne, pèserait, pendant un siècle, sur les destinées de l'Europe, alarmerait son indépendance, envahirait l'Italie, du nord au midi, et tournerait des regards de convoitise jusque sur Rome elle-même. Mais pendant que se prépareront, de l'autre côté des Alpes, les événenements qui devront amener ces immenses résultats, examinons quelle était à l'intérieur la situation financière et politique de la Papauté, et avec quelles ressources elle

(1) Ferreras, Histoire générale de l'Espagne, t. VIII, part. XI, passim. — Marinna, de rébus hispani. libr. XXV, e. xii et

(2) Raynal., anno U92, n* 4 et 5.

pouvait se présenter devant une révolution qui a changé la face de l'Italie et du monde

D'abord la situation financière. A l'époque de sa célèbre dictature, sur la chrétienté, lorsque toutes les couronnes s'abaissaient devant la tiare, la Papauté n'avait pas de finances. Gela explique pourquoi les papes, alors si puissants, par l'opinion, si respectés au dehors, étaient pourtant si faibles et si contredits chez eux. Jean XXII fut le premier qui eut la pensée de créer des finances. Avec son sens si profond et si pratique, il devina que la situalion précaire, dans laquelle s'étaient trouvés ses prédécesseurs, tenait à leur pauvreté. Il comprit qu'une autorité nécessiteuse et mendiante perd bien vite son prestige et son indépendance, qu'elle devient, à l'occasion, le jouet de la politique intéressée qui spécule sur ses besoins ; qu'un trésor est le seul moyen de tenir en bride ses adversaires (4), qiravec un trésor on trouve des alliés et des soldats, en un mot, que l'argent est la grande puissance de ce monde, et il travailla à former cette fameuse réserve qui a soulevé tant de critiques passionnées. En cela, Jean XXII devança son siècle, car, à l'exception de Benoit XII qui l'imita par esprit d'économie, aucun de ses successeurs ne le suivit dans la voie qu'il avait tracée. On continua, comme par le passé, à vivre au jour le jour.

(\) Nous avons trouve ce trait de lumière dans un manuscrit d'ailleurs assez pauvre, intitule : Mcmoric istoriche da Alessandro VI al Paolo IV, in-fol., no 759, Bibliothèque Corsini: Hanno scrupre li spagnuoli slimato clie li con loro siano poco sicure in Italia, quando il pontifice habbia thesoro, col quale possa inquiéta e da se stesso v unilo con altri.

Il faut arriver au grand schisme pour voir la Papauté commencer à s'occuper sérieusement des finances. Non seulement alors on avait, de part et d'autre, un impérieux besoin d'argent, pour soutenir des prétentions rivales, mais la scission ayant achevé de tarir les antiques sources qui alimentaient le trésor apostolique, force était bien de chercher le moyen de suppléer à des redevances qui ne se payaient plus. On se rabattit alors, comme nous l'avons vu, sur les taxes, à l'occasion des dispenses, des exemptions, des confirmations, des réserves, sur les indulgences que l'on publiait, sous divers prétextes, enfin sur les annales et les expectatives qui devinrent la principale ressource pécuniaire du Saint- Siège. On comprend par là comment s'étaient introduits ces profits inconnus aux siècles antérieurs, profits qui excitaient les réclamations des conciles et les plaintes de certaines parties de la chrétienté. Mais comme le schisme une fois éteint, les besoins da la Papauté continuèrent à être les mêmes, que Rome était en ruines, que le domaine ecclésiastique avait passé presque en entier aux mains des tyrans, on s'explique très-bien comment on persista à maintenir ces profits arbitraires. La Papauté se vit obligée, sous peine d'être rendue à son ancienne détresse et de s'exiler de nouveau, sur les bords du Rhône, de recourir à ce système fiscal si décrié qu'il fût. Lorsque, dans sa XXIe session, le concile de Bâle abolit les annates et les menus profits (1), les légats d'Eugène IV protestèrent que cette abolition ruinerait infailliblement la dignité pontificale, compromettrait l'existence non seule-

(1) Minutorum solutiones.

ment du pape, mais du Sacré Collège et de la cour romaine, qu'il faudrait désormais renoncer à subvenir aux frais du gouvernement général de l'Eglise et à la défeuse du domaine pontifical (1).

C'est à l'aide de ce système fiscal que Martin V et Eugène IV après lui relevèrent l'Eglise, commencèrent la restauration de Rome et reconquirent le domaine ecclésiastique. Malgré les nombreuses entreprises de son règne, Martin V laissa, à sa mort, une réserve de 430,000 ducats, avec une argenterie, et des joyaux qui pouvaient égaler le quart de cette somme (2). Billius fait observer que ces richesses, le grand Colonna les avait recueillies, sans violence, sans recourir à des impôts odieux, mais par une économie , des spéculations bien entendues , enfin par un talent de ramasser de l'argent qui lui était particulier (3). Malheureusement cette réserve, confiée à la garde de ses neveux, causa plus d'embarras à son successeur qu'elle ne servit à l'Eglise.

Nicolas V eut le môme talent que Martin V pour faire de l'argent, avec beaucoup plus d'art pour le dépenser, car Othon Colonna passait pour parcimonieux. Du reste,

(1) August. Pa tri ci us, Hist. concil., Basilien., Labbe, t. III, p. 1330.

(2) Nous avons lu cette évaluation dans un manuscrit de ln bibliothèque Laurentienne intitule : Diurnalia commentaria ad sœculum XVI. Cette évaluation nous semble plus vraie que celle de Billius qui porte seulement à 100,000 ducats le trésor de Martin V. Hist. Mediol:, ap. Murât., t. XIX, libr. VIII, ad calcem.

(3) Vclut arte cumulandi, quam salva quadam humanitatis specie semper excrcuit. (Billius ibidem).

les circonstances, dans lesquelles il parvint au trône pontifical, se trouvaient aussi favorables que l'avaient été peu celles où son illustre prédécesseur régna. Grâce aux vigoureuses luttes d'Eugène IV, la Papauté avait recouvré ses droits et les limites de ses domaines ; la paix était partout; il ne s'agissait que d'en mettre à profit le calme bienfaisant. La Providence voulut que le génie du chef de l'Eglise se trouvât au niveau de cette heureuse situation. Déjà grand antiquaire, grand artiste, grand érudit, Nicolas V se montra grand homme d'Etat. Doué d'un sens éminemment pratique et de cette intelligence qui s'attache au côté positif des choses, il rétablit l'ordre dans toutes les branches de l'administration , et ne se fia qu'à lui-m;»me, tant qu'il put, du soin d'en assurer le maintien. Sans imposer de nouvelles taxes, il réorganisa la répartition et la perception des anciennes, réforma le système fiscal, dans la ville de Rome surtout où l'esprit de sédition avait introduit plus d'abus. Il s'en suivit de là que, les redevances féodales et les impôts, plus exactement payés et arrivant à la Chambre apostolique par des canaux plus réguliers et plus sûrs, il y eut, pour la Papauté, une augmentation sensible de revenus ; ce qui permit au souverain pontife de dégrever promptement le trésor des dettes qu'Eugène IV avait contractées (1).

(1) Quo facto omnia secundo anno ita ordinaverat... ul mullo plura ac majora exinde émolument a susciperet quain prœdiclis antea temporibus fieri constieverat... œrarium apostolicum ab œrc alieno celeriter liberavit. (Giannozzo Manne tti, libr. Il, p. 922 et 1)23).

Dans cette prospérité financière de Nicolas V, il faut tenir compte des richesses qu'apporta le grand jubilé de Les hisloriens, qui parlent de cette indulgence, affirment que le nombre des fidèles qui firent, pour la gagner, le pèlerinage du tombeau des Saints Apôtres, dépassa celui des jubilés précédents. Aucune contrée de l'Europe ne s'abstint, comme cela s'était vu au commencement du siècle. Les mômes hisloriens ajoutent que la foule des pèlerins, qui couvrait les routes de Florence à Rome, était telle qu'on ne saurait mieux la comparer qu'à un essain d'abeilles ou à un fourmilier. On conçoit sans peine, que le trésor apostolique ne put que gagner beaucoup à celte aflluence d'étrangers, dont la grande majorité appartenait à la portion la plus aisée de la société. Aussi le pape recueillit-il des sommes immenses d'or et d'argent, provenant, soit des gabelles, soit de la consommation journalière, soit des offrandes effectuées par la piété des fidèles (1). Et il faut bien que les profils acquis à la Papauté, dans celle occasion, aient été extraordinaires, pour permettre à Nicolas V, dont les libéralités semblaient ne connaître aucune borne, et qui conduisait de front tant d'entreprises coûteuses, de verser encore à la banque des Médicis, un excédant de plus de 100,000 florins. La réserve, qu'on trouva à sa mon, est évaluée à 200,000 ducals (2).

Siraonetla ne mérite aucune foi lorsqu'il dit : que

(1) Idem, ibidem.

(2) Bonincontrii annales, Murât., t. XXI, p. 158. — Jacob. Delayto, Murât., t. XVIII, p. 1095, la porte à 500,000, mais ce compte paraît exagéré.

FINANCES ET P0L1TIQUB. 341

Calixte III épuisa la réserve de Nicolas V (1). Filelfo, qui était à portée d'être mieux informé, atteste, au contraire, qu'il l'accrut de plus de 50,000 ducats (2); ce qui est encore au-dessous de la vérité; car Othon Carrelé, ambassadeur de Sforza, annonçant à ce prince la mort de Calixte III, lui dit que les cardinaux avaient fait enlever une cassette, dans laquelle étaient renfermés 300,000 ducats (3).

Malgré ces magnifiques avances, les finances ne furent point florissantes sous Pie II. Il est vrai que la guerre de Naples coûta à ce pontife 900,000 ducals et que ses entreprises, contre les Turcs, durent encore absorber beaucoup d'argent, mais la disette du trésor tint aussi à une autre cause. jEneas Sylvius, si grand souverain d'ailleurs, était mauvais financier. Il ne donnait qu'une médiocre attention aux questions de comptabilité, et Campano, son biographe, lui reproche, à cet égard, une négligence qui allait jusqu'à la faute (4). La dette pontificale atteignit , sous son règne , le chiffre de 200,000 florins f5). Le pape se vit obligé, faute de ressources, de rédimer le train de sa maison, déjà fort simple, il se trouvait même gêné pour payer les gages à ses domestiques. Toutefois, les nécessités les plus près-

(!) Vita Francisci Sfortiœ, Murât., t. XXI, libr. XXV], p. 687.

(2) Epist. libr. XXIII, epist. Paulo 11.

Lettre manuscrite datée de Rome, 5 août 1458, dans la correspondance de Sforza, Bibliothèque Ainhrosiennc.

(4) Pecuniarum usque ad vitium negligens. ut nec aspicere quidem susliiiuerit. (p. 980).

(») Id. p. 981.

santés ne purent jamais l'engagera augmenter les taxes, de peur de grever ses sujets, accoutumés à ne point payer de tailles (1). Au reste, le peuple romain ne souffrait pas facilement qu'on lui imposât des contributions. A son retour de Florence, Eugène IV avait été accueilli par des murmures, parce qu'il avait mis un droit sur le vin, et ce pontife n'était parvenu à apaiser le peuple qu'en diminuant cet impôt (2).

Paul II, qui éprouva des besoins non moins impérieux que Pie, II et qui avait des goûts d'amateur fortement prononcés, ne se laissa point arrêter par ces considérations. Fort de sa popularité, il imposa les charbons, les bois de construction et jusqu'aux, chevreaux, quoique légèrement (3). A la mort de ce pontife, inventaire fait, on trouva, tant en riches tapis, qu'en vaisselle d'or, d'argent et en pierreries précieuses, pour la valeur au moins d'un million de ducats (4). Mais le trésor ne renfermait que 5,000 scudi en argent monnayé. On s'attendait à beaucoup plus , car Paul II- avait la réputation d'entasser. Le public malin l'accusait de mettre son plaisir à compter et à classer des pièces de monnaie (5), et on l'avait surpris plus d'une fois à dire : qu'il tenait entre ses mains de quoi rabaltro l'insolence de cerlaius

(1) Les habitants des terres de l'Eglise ne p.iyoicnt ni tailles ni guère autre chose, dit Philippe de Commines, libr. VII, o. x.

(2) Nauclcri Chronogr. gencatio XLIX, p. 1072.

(3) Cancnsius, p. 36.

(4) Id. p. 101.

(o) Lettre manuscrite d'Agostino Rosso, 18juin 1465, à Sforza, Bibliothèque ambrosienne.

potentats. Celte déception fît qu'on arrêta quelques-uns des camériers du pontife défunt, sous la prévention de détournement de fonds. Mais l'interrogatoire auquel ils furent soumis n'ayant amené aucune découverte, on les mit promptement en liberté.

A l'avènement de Sixte IV, la dette pontificale était presque aussi considérable qu'à la mort de Pie II. On paya aux créanciers des deux papes précédents 68,000 fl. Calixte III, Nicolas V et Eugène IV lui-même avaient laissé des comptes dont le montant n'avait jamais été soldé. Il était dû aussi aux cardinaux des sommes empruntées. On prit, sur les pierres précieuses laissées par Paul H , pour faire face à ces différentes obligations, aussi bien que pour couvrir les dépenses, occasionnées par les funérailles de Paul II et le couronnement de Sixte IV, dépenses qui s'élevaient au chiffre de 28,000 florins (1).

Sixte IV alla bien plus loin que Paul II, dans ses besoins pécuniaires, et il le dépassa de beaucoup aussi dans ses hardiesses fiscales. Il se permit des spéculations sur les grains. Ainsi, à l'époque de la moisson, il faisait acheter le blé, au prix d'un ducat le rubbio, le conservait en dépôt, puis lorsqu'il en avait recueilli une grande quantité, il permettait l'exportation, et vendait le sien aux marchands génois, quatre et quelquefois cinq ducats le rubbio. Un pareil trafic était de nature à soulever bien des plaintes. Mais Sixte IV, avec son caractère défi) Vita Sixtî IV ah anonyme «p. Murât., t. III, part. II, p. 1057.

cidé, n'était pas homme à s'inquiéter des murmures. Il poussa môme les choses jusqu'à imposer aux boulangers un drcit , par lequel ceux-ci devaient payer au fisc un grosso, pour chaque sac de farine qu'ils débitaient. Bien plus, quand ses nécessités devenaient trop pressantes, il faisait afficher, à la porte d'une église, que le clergé et les ofliciaux eussent à payer à la Chambre apostolique une somme déterminée, à litre de décime ou de don; et comme la menace des censures accompagnait toujours de pareilles demandes, le pape ne manquait jamais son but(l). Il nous semble qu'il y avait là comme un premier essai du sussidio qui fut employé plus tard. Toutes ces mesures, du reste, n'étaient que des expédients, et ce n'est point, par ces inventions passagères, que le système financier de Sixte IV est remarquable. Mais avant de l'examiner, il faut finir d'indiquer les sources qui alimentaient le trésor pontifical.

Lorsque les papes voulaient exécuter quelque grande entreprise, ils avaient recours aux décimes, aux vingtièmes, aux trentièmes et aux indulgences. Mais l'emploi de ces moyens, toujours accompagné de vives réclamations, ne dépassait pas les circonstances qui l avaient provoqué. L'usage s'établit pourtant de faire, pour les besoins courants de la Papauté, des collectes en Italie, en Espagne, en Portugal (2). L'argent arrivait à la Chambre apostolique par des canaux plus réguliers. Il y avait les redevances féodales, puis les contributions des

(1) Infcssura, p. il 83.

(2) Rclazionc manoscrite délia eorte di Koma ciel Paolo Ticpolo, codex 487, HiMiothèque Corsini.

provinces soumises à l'administration immédiate du Saint-Siège.

Le premier état authentique, que nous ayons des revenus annuels du domaine ecclésiastique, nous est fourni par les mémoires de Pie II. Ce pape nous apprend, que ces revenus ne dépassaient pas, sous son règne, le chiffre de 300,000 scudi d'or, et il ajoute que la moitié de cette somme était employée à couvrir les frais d'administration (1). C'était donc 150,000 scudi qui restaient au chef de l'Eglise, pour tenir sa maison, payer sa garde, réparer ses forteresses et faire ses libéralités.

Ce revenu, il faut le dire, alla toujours en augmentant. Sous Jules II, il était de 350,000 scudi. Trente ans plus tard, il s'élevait jusqu'à 895,300 scudi (2); et pourtant, à cette époque d'une incontestable prospérité, c'était à peine s'il restait de cette somme, entre les mains du pape, 202,000 scudi (3). Il y avait encore le produit de l'expédition des bulles. Vers le commencement do la dernière moitié du XVI* siècle, Tiepolo évaluait ce produit à 900,000 scudi (4). Or, quoiqu'il faille tenir compte des circonstances et de l'augmentation du tarif qui dut avoir lieu successivement, on ne peut guère estimer que ce produit ait été au-dessous de 600,000 scudi, vers la fin du XVe siècle. Mais tout ce revenu ne

(t) Commcntarii, libr. II, p. 339.

(2) Sommario délie intrala delP Sede apost., class. VI, Codex manuscrit de la bibliothèque de SainUMaic.

(3) Rclazione dis. di Roma di Antonio Soriano, de 1533 et 1534, Codex 488 de la Bibliothèque Corsini.

(4) Relazione, loc. cit.

venait pas encore aux mains du pape. Les prédécesseurs de Sixle IV en avaient aliéné 130,000 scudi. Ce pontife en aliéna 10,200; Innocent VIII 18,000 (1). Ainsi, somme toute, on peut évaluer approximativement la fortune appréciable de la Papauté à environ 600,000 scudi, les dépenses administratives défalquées

C'était beaucoup sans doute pour le temps, et nous ne sachons pas qu'aucun autre souverain pût disposer de semblables ressources. Mais pour un gouvernement aussi progressif que celui des papes, pour un gouvernement qui patronnait les arts et les lettres, fondait la bibliothèque du Vatican, enfantait les merveilles de Rome moderne ; pour un gouvernemeut qui avait à soutenir en Italie la dignité de puissance de premier ordre et qui, dans la défense de la chrétienté, devait donner l'exemple, ce n'était point assez. Au surplus, ces richesses ne tombaient pas à la fois dans le trésor pontifical, elles n'y arrivaient, pour ainsi dire, que goutte à goutte, et les papes, en face d'entreprises toujours nouvelles avaient besoin de sommes rondes et présentes. Ils cherchèrent donc de bonne heure, un moyen do s'en procurer, en dehors de toute espèce d'impôt, et ils le trouvèrent dans la vente des offices de la cour romaine.

On a fait grand bruit du trafic de ces offices, on s'en est servi pour accuser les papes de simonie, de honteux commerce, sans prendre garde, faute d'études sérieuses, sur ce point, que les emplois en question étant purement civils ou administratifs, ou môme simplement nominaux, leur vénalité ne renfermait rien d'odieux. En effet, pour

(1; Tiepolo, ibidem.

un certain nombre d'emplois sérieux et qui entraînaient une responsabilité, le prix de la vente pouvaitêtre regardé comme un cautionnement, en vertu duquel on obtenait la faculté d'exercer une charge, sa vie durant (1). Mais, pour beaucoup d'autres, ce n'était vraiment que l'acquisition d'un droit à une rente viagère, hypothéquée sur un casuel déterminé, et dont le nom de l'emploi formait le titre. Dans le principe, le revenu du capital aliéné était, pour les possesseurs d'offices, très-considérable, puisqu'il montait jusqu'à 42,50 pour cent. Mais le taux de la rente baissa avec le temps, et il descendit à 10, à 9 et même à 4. Cet intérêt était en général acquitté sur le produit de l'expédition des bulles (2), ce qui explique les aliénations que nous avons signalées. On pouvait résigner un office, le vendre, le permuter.

La première idée de ce système a été attribuée à Sixte IV, comme l'invention des Annaies a été imputée à Jean XXII (3). Mais il est beaucoup plus ancien que Sixle IV. Platina dit que les soixante-dix abréviateurs, institués par Pie II et abolis par son successeur, avaient acheté leurs charges (4). Il existe un registre qui porte à 651 , en l'année 1471 , le nombre des emplo s vé- »

(1) Quœ omnia et nlia ad vitam pœcunia sumpta concessit. (Infessura, p. 1183 .

(2) Posti vewlibili in Roma, Codex manuscrit, 181, Bibliothèque ambro&icnnc.

(3) Sixtus nova collegia primus omnium romanorum pontilicum qure venirent excogitavit. (Ciacconius, t. III, p. 7.

V Plntina in Paulum II.

naux, lesquels formaient ensemble la somme de 98,340 scudi (1).

Mais bien que la vente des offices fût en usage avant le pontificat de la Rovère, on peut dire qu'elle n'avait été employée jusque-là que d'une manière secondaire, et que ce fut Sixte IV qui, le premier, l'appliqua sur une grande échelle, et en fit le rouage principal de l'administration financière des papes. En cela, il se servit des talents du protonolaire Synolfo de Castro Oclerio. Il rétablit le collège des abréviateurs, au prix de 590 scudi la place. Plus tard, il créa un collège de cent solliciteurs apostoliques, dans le but de pourvoir à une expédition plus prompte des suppliques (2) ; puis un autre d'as/ipulateurs, ou répondants, dont les places étaient évaluées 300 ducats l une; puis un collège de régistrateurs des bulles, chargés de contrôler ces pièces, pour éviter les contrefaçons (3); enfin des collèges de janissaires, de stradiotes et de mameluks. Les janissaires différaient à peine des solliciteurs, et ils payaieut leur place 300 scudi (4). Quant aux stradiotes et aux mameluks, nous ne saurions dire quel était leur emploi. Mais il faut qu'il ait été facile d'en abuser, puisque ces collèges excitèrent de violentes plaintes qui obligèrent le successeur de Sixte IV d'en abroger l'institution ainsi que celle des

(1) Ce registre se trouve dans la bibliothèque Cliigi , à Rome.

(2) Codex manuscrit, 111, 17. Bibliothèque Casanntcnse. — Jaeobi Volaterr., Diar. rom., p. 175.

f3) Codex manuscrit, X, III, 17, ibidem.

(V) Cohflius, Notilia cardinalatus, c. xxv, p. 221 .

astipulateurs (4). Il créa ensuite neuf notaires du fisc à chacun desquels il assigna le revenu de celui qui présidait auparavant à tous les autres. Enfin, Sixte IV fit argent de tout. Il vendit le protonolarial de la chambre, le notariat apostolique, le protonotariat des études, celui de la capitale, remploi de mesurer le sel, lecamériat de la ville, en un mot tous les oftices existants (2).

L'incontestable avantage de ce système était de fournir à la Papauté, dans l'occasion, d'abondantes sommes, sans recourir à de nouvelles taxes, de favoriser les grands projets, de prêter beaucoup d'éclat au gouvernement. Mais le désavantage, qui en découlait aussi, était d'aliéner la fortune réelle du Saint-Siège pour substituer à la place une richesse factice, fondée sur l'emprunt, de créer à l'Etat une dette permanente et, dans certains cas, disproportionnée à ses ressources, enfin, avec le temps, de préparer des embarras financiers à l'administration. Mais la commodité de ce système en faisait disparaître les inconvénients.

Une fois engagés dans celte voie, les souverains pontifes n'en sortirent plus. Innocent VIII fit faire de nouveaux progrès à la vente des emplois. Par lui, le nombre des secrétaires apostoliques, qui n'était que de six, fut porté à 30; ce qui valut au trésor 62,400 florins d'or (3). Pour solder l'intérêt de ce capital on imposa

(1) Infessura, p. 1192. — Raphaël Volateranus, Antropologia, libr. XXII, p. 316.

(2) ! aphaël Volalerr., loc. cil. — Infessura, |». 1183.

(3) Constit. XV, ap. Cohelium, c. XXIII, p. 219. — Nuvaës in vita Innocentii, p. 77.

une taxe sur tous les offices publics, soit dans Rome, soit dans les villes du domaine ecclésiastique (I). On vil paraître aussi cinquante-deux plombateurs des huiles apostoliques qui achetèrent leur charge, à raison de 500 ducats; puis soixante-dix collecteurs de la taxe de plomb (2). C'est à Innocent VIII qu'est due encore l'institution des proxénètes ou intendants de la Ripa. Il en fixa le nombre à trente, qui achetèrent leur place 200 ducals, ce qui produisit une somme de 6,000 ducats. Les proxénètes étaient chargés de présider exclusivement à la vente des marchandises qui arrivaient par le Tibre (3). Enfin, Innocent VIII créa près. de trois cents autres emplois de moindre importance qui, à raison de 200 ducats l'office, rendirent 60,000 ducats (4). Inno-' cent alla jusqu'à veudre, pour neuf ans, à une compagnie de citoyens romains, le droit d'entrée et de sortie de la Chambre apostolique (5). Le journaliste, qui rapporte ce fait, ne dit point combien rendit ce singulier bail. Mais le revenu devait en. être considérable, puisquo le successeur d'Innocent VIII paya 200,000 ducats pour l'éteindre (6).

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que toutes ces ressources réunies ne suffisaient point à Innocent VIII, et que le pape fut obligé, pour subvenir aux nécessités les

(4) Infessura, p. 1202.

(2) Infessura, ibidem. — Bulle d'Innocent, Codex X, III, 17, déjà citée.

(3) Infessura, p. 4233. — Ciaccon., p. 95.

(4) Novaës, ubi supra, (b) Infessura, loc. cit.

(C) Hyeronimi Porcii in Alexandre VI commcntariusRomœ1492.

plus pressantes, de cautionner un emprunt direct de 100,000 ducats, avec l'argenterie, la tiare et les joyaux de l'Église romaine (t).

Ainsi, telle était la situation financière de la Papauté vers lafin du règne d'Innocent VIII. Elle nous présente un grand mouvement d'argent, beaucoup de dépenses, un système nouveau et qui nous paraît être l'origine de cette richesse artificielle qui repose sur le crédit. Système dangereux , en ce qu'il est difficile d'établir un juste équilibre entre la fortune publique et les entreprises croissantes d'un gouvernement, système pourtant qui est devenu depuis la condition obligée et presque fatale de toute administration progressive (2). Examinons maintenant quelle était la situation politique de la Papauté.

A cette époque comme aujourd'hui encore, le domaine pontifical s'étendait depuis Ceprano jusqu'à Ferrare, enlaçant dans ses plis la Toscane, le duché de Modène, bordant la Méditerranée, depuis Terracine jusqu'à Orbitello, et l'Adriatique, depuis Ascoli jusqu'aux bouches du Pô. Mais il s'en fallait qu'alors celte grande et belle terre reconnût uniformément l'autorité des chefs de l'Église. A la vérité, depuis leur retour définitif en Italie, ils étaient les maîtres absolus de Rome. C'était le gouvernement , reconstitué par Urbain V et composé d'un sénateur et de tro's conservateurs, qui fonctionnait

(1) Cohelius, c. xxiii, p. 217. Ce fait est avoué par Innocent dans la bulle qui institue les secrétaires, const. 12, $ I, Bullar. nov., t. I, p. 382.

(2) Lcopold Ranke, dans sa belle histoire de In Papauté aux XVIe et XVIIe siècles, a essaye avant nous de débrouiller cette obscure question. Nous nous sommes éclRiré de son travail.

sous la dépendance pontificale (1). Dès le commencement du siècle, un concordai, entre Innocent VII et les officiers de la ville, avait exclusivement donné au pape la nomination du sénateur (2). Malgré les révolutions passagères qui agitèrent la ville, pendant le pontificat d'Eugène IV, révolutions provoquées par les querelles de ce pontife avec les Colonna et Visconti, l'état politique de Rome n'éprouva aucune modification. Nicolas V établit si fortement l'autorité papale, dans la constitution, qu'à partir de son règne le sénat et le peuple romain n'essayèrent plus de secouer le joug. Les quelques mouvements do révolte qui se firent encore remarquer, furent excités par des hommes isolés; l'ancien pouvoir n'y eut aucune part (3). Le représentant de la majesté sénatoriale ne s'intitulait plus que le sénateur par la grâce du Saint-Siège, et même depuis Paul II, sadignilé tendait, d'une manière sensible, à devenir un titre puremeut honorifique (4). Le corps turbulent des bannerels était complètement annulé. Toutes les tentatives, pour ramener le régime républicain, avaient échoué.

Mais les autres parties de l'État n'étaieut point soumises de la même manière. Il n'y avait guère que la Campagne, l'Ombrie, le Patrimoine et le duché deSpolète qui reçussent les ordres immédiatement du Saint-Siège. Les deux tiers de la Marche d'Ancône, la Romagne tout

(4) Vitale, Storia diploraat., t. I, p. 302.

(2) Id., t. II, p. 596.

(3) Curtius, Commentarius de Senatu romano, libr. VIII, c. m, p. 480 et seq.

(4) Vitale, t. Il, p. 464.

entière, vivaient sous un régime presque indépendant. Pérouse avait une constitution à part, choisissait ses magistrats, concluait des alliances. Le seul lien qui la rattachât au gouvernement pontifical était la présence d'un podestat, envoyé de Rome, et qu'elle n'acceptait qu'après le serment de respecter ses droits avoués. De son côté, Bologne avait conservé toutes les formes républicaines, et n'obéissait au Saint-Siège qu'avec des réserves. Nombre d'autres cités jouissaient de franchises municipales qui s'opposaient à l'exercice d'une administration souveraine. Puis, à côté de ces franchises qui se faisaient respecter, il y avait la tyrannie féodale qu'il fallait subir. Les Colonna et les Orsini environnaient Rome de leurs possessions. Les Vitelli régnaient, malgré la Papauté, à Citta di Castello: les Varani, à Camerino; La Rovère occupait Sinigaglia et Mondavio; Urbino obéissait aux Montefeltro ; Ravenne et Cervia étaient possédés par les Vénitiens qui en avaient dépouillé les Polenta -, Rimini appartenait aux Malatesta ; Pesaro aux Sforza ; Faenza aux Manfredi ; Forli et Iraola étaient gouvernés par le comte Riario; enfin la maison d'Esté dominait à Ferrare. La plupart de ces feudataires portaient le titre de vicaire du Saint-Siège , mais de fait ils étaient à peu près indépendants de Rome, lorsqu'ils ne se montraient pas en hostilité ouverte avec elle. Plusieurs papes avaient fait des tentatives pour ramener au Saint-Siège les États de ces tyrans; la tentative de Paul II, contre les comtes d'Angnillara, avait seule réussi.

Le premier et le plus grand inconvénient de cet ordre de choses, pour la Papauté, était de ne pouvoir disposer t. h. 23

de ses forces, d'avoir des États étrangers dans ses propres États, des vassaux qui se faisaient la guerre, s'agrandissaient aux dépens les uns des autres, s'alliaient aux ennemis de l'Eglise. Tous, en effet, indistinctement sans la permission du pape, se mettaient à la solde des autres princes, non seulement sans stipuler, dans leurs engagements , de n'être point tenus à servir contre l'Église, mais souvent avec l'obligation formelle du contraire ; ce qui les faisait rechercher de préférence, parce qu'on affaiblissait d'autant la puissance pontificale (1). Quelquefois ils poussaient l'insubordination jusqu'à refuser de servir le Saint-Siège lorsqu'ils en étaient formellement requis. C'est ainsi que, sous Sixte IV, les Colonna devinrent les alliés du roi de Naples, parce que les Orsini, leurs adversaires, soutenaient la cause du pape. A leur tour, sous le règne suivant, les Orsini se retournèrent du côté de Ferdinand, parce que les Colonna marchaient alors avec le chef de l'Église (2). Il résultait de là une véritable anarchie, parce que chaque citoyen appartenant à une des factions dont les grands seigneurs étaient les chefs, les querelles des particuliers devenaient celles de la ville entière (3). En l'année 1481, Sixte IV convoqua le Sacré-Col lége, les principaux barons et les magistrats de la ville, parce que Rome était remplie de querelles intestines, et que la discorde et la haine enfantaient des meurtres nombreux, auxquels

(1) Guicciardini, libr. IV, c. v.

(2) Jac. Volaterr., Diar. rom., Murât., t. XXIII, p. 171.

(3) Nancleri chronogr. générât. L, p. M07.

n'étaient pas étrangers ceux qui tenaient le premier rang parmi les citoyens (I).

Lorsque le pape était habile et fort, comme par exemple Sixte IV, il parvenait à comprimer et à tenir en respect ces éléments hos*iles. Mais la courte durée des pontificats ne permettait pas de détruire la cause des dissensions, et lorsque revenait un pontife faible, comme Innocent VIII, le désordre reparaissait aussitôt (2). C'est au règne d'Innocent VIII qu'il faut rapporter le commencement de ce brigandage qui prit une si rapide extension, donna tant d'inquiétudes à la Papauté, et ne fut anéanti qu'un siècle plus tard, par l'énergie de Sixte V. Les seigneurs ne favorisaient pas seulement le brigandage, par le mauvais exemple et la contagion de leurs incessantes querelles, mais encore en se servant des bandits pour l'exécution de leurs vengeances particulières, et en leur ouvrant chez eux un asile inaccessible au châtiment. Quelquefois les seigneurs eux-mêmes ne rougissaient pas de se mettre bandits. Les Colonna spoliaient les vassaux des Orsini. A leur tour, les Orsini pillaient ceux des Colonna (3). Virginio Orsini disait à ses bandes : « Épargnez les pauvres, mais acharnez-vous sur les biens des riches citoyens romains, et ne faites aucune grâce. » C'était lui qui disait encore aux magistrats et aux barons qui, pour soustraire leur bétail aux déprédations, le retiraient dans la ville : « Gardez bien

(1) lac. Volaterr., Diar. rom., p. 126.

(2) Macchiavelli, Livre du Prince, c. xi.

(3) Diario di Nnntiporto, p. 4096, 1097 et 1100. — Infcssura, p. 4197.

vos troupeaux, parce que je veux les avoir, et brûler encore les propriétaires dans leurs maisons. » Il eut l'audace un jour d'avertir le souverain pontife lui-même, qu'il pourrait bien le faire jeter dans le Tibre (1). Virginio était ainsi devenu la terreur des Romains.

Le 24 janvier i486, il y eut une alerte dans Rome. La garde du palais pontifical, en ayant abandonné les portes pour courir au secours de la milice romaine engagée dans une rencontre avec les Orsini, les témoins de cette retraite s'imaginent, ou que le pape est mort, ou que Virginio a pénétré dans la ville. Ce bruit confus se propage avec la rapidité de l'éclair. Chacun se clôt chez soi ; on cache ses richesses ; on se fortifie comme on peut; le Capitole est fermé, mis en état de défense. Une égale consternation gagne le peuple, les barons, les cardinaux, tan! le nom de Virginio portait avec lui d'épouvante (2) !

L'aspect habituel de Rome était celui d'une ville assiégée qui redoute une surprise. La défiance y régnait au point que les habitants ne circulaient dans les rues qu'armés de toutes pièces (3) , et non sans motif, car il n'était pas rare de rencontrer le matin des hommes assassinés dont les cadavres étaient dépouillés jusqu'à la nudité. On en trouvait d'ensevelis dans les églises. Au dehors la sécurité était bien moindre encore. Le caractère d'ambassadeur ne suffisait pas à protéger contre les attaques ceux qui en étaient revêtus. Les représentanls

(1) Infessura, p. 4200.

(2) Id., p. 4202.

(3) Quilibet arma utriusque generis fcrebat. (id., p. 1 198).

du duc de Bourgogne et de Maximilien d'Autriche se virent obligés de payer une escorte pour pouvoir se rendre à Rome, et au défaut des bandits, l'escorte les dépouilla elle-même. Des députés de la ville de Fermo eurent un sort plus triste encore. Ils furent assaillis entre Arrignano et Castelnuovo, tués et mis en pièces(i). On se plaignait au pape qui gémissait de ces excès, mais qui, soit faiblesse, soit impuissance, ne leur opposait que des remèdes insuffisants (2). Pour éviter d'être luimême attaqué, Innocent VIII environna le Palais apostolique de murailles, de fossés, et le fit garder comme une place forte en face de l'ennemi (3).

Cependant, vers la fin de Tannée 1486, la paix avec Naples ayant rendu quelque force à Innocent VIII, il renouvela les bulles de Pie II, de Paul II et de Sixte IV contre les vengeances privées et les homicides, fit publier par trois fois, à son de trompe, que les voleurs et les assassins eussent à quitter Rome, et menaça de Fanathème et d'une amende les barons qui leur donneraient asile dans leurs châteaux. Ces mesures que le pape avait alors la faculté d'appuyer par la répression, et qu'il fit accompagner de quelques exécutions capitales, imposèrent silence au désordre pendant un certain temps (4).

(1) Id., p. H 98. — Voir, dans le Diario di Nantiporto, d'autres faits semblables, p. 1103. — Le oard. Egidius de Viterbe, p. 249.

(2) Infessura, p. 4226.

(3) Palatium papœ in fortitudinem redactum, ut cum fossatis et mûris, et excubiœ fiebaut (Id., p. 1198).

(4) Infessura, p. 1426.

Mais, comme nous l'avons déjà vu, l'énergie, chez Innocent, durait peu. La longanimité reprit bientôt le dessus dans son caractère, et le mal reparut comme auparavant. Notre journaliste écrit que, depuis le mois de mars 1489 jusqu'à la fin de l'année, les seuls événements de Rome furent des rapines, des meurtres et des attentais de tous genres qui restèrent impunis (1).

Quand un gouvernement laisse apercevoir qu'il manque de force, les résistances ne tardent pas à se manifester. Todi et les villes de la Marche fermèrent leurs portes aux officiers pontificaux à l'occasion de la création des secrétaires, et refusèrent de payer la taxe imposée pour rétribuer ce nouveau collège (2). A Osimo, Boccolino Guzzoni, un des citoyens, excita les habitants à la révolte, se fit déclarer seigneur, entoura la ville de fortifications et se prépara à soutenir son usurpation par les armes. Le cardinal de la Rovère marcha contre lui avec les milices pontificales pour le réduire à l'obéissance. Boccolino se défendit avec courage, et repoussa avec succès les premières attaques. L'exemple de cette révolte commençait à devenir contagieux, et cette petite guerre menaçait de prendre une tournure alarmante. Le pape fil porter à Boccolino des propositions pacifiques et promit d'oublier le passé, s'il voulait se soumettre. Boccolino se montra aussi insensible aux promesses qu'aux menaces. Venise interposa sa médiation, mais en vain. Boccolino ne refusait pas précisément de rendre Osimo à l'Eglise , il ne voulait le faire qu'après

(1) Infessura, p. 1226.

(2) Infessura, p. 1227.

le payement d'une somme d'argent. Et il fallait bien que ses prétentions, à cet égard, fussent exhorbitantes, puisqu'on hésitait à le satisfaire. Il paraît certain que ce tyran voulait se jeter entre les bras des Turcs, et qu'un corps de troupes ottomanes devait partir de Velona, pour venir prendre possession d'Osimo. La chose était même si avancée que Boccolino répondit aux dernières propositions du pape, qu'il n'était plus en son pouvoir de les accepter (1). L'apparition d'une flotille ottomane dans l'Adriatique, près des côtes de la Romagne, fit craindre un instant que la trahison ne fût déjà consommée; elle ne l'était point, heureusement. Mais il était de la dernière importance de prévenir ce malheur. On eut recours à Lorenzo Médicis qui parvint enfin à obtenir, par son influence personnelle, ce que Boccolino avait refusé à tout le monde. Le tyran consentit à remettre Osimo aux mains du Saint-Siège, moyennant 7,000 ducats, après quoi il se retira à Florence (2).

Pérouse, de son côté, causait des mortifications au pape. Depuis longtemps la faction des Baglioni et celle des Oddi s'y disputaient le pouvoir. En 1488, les Baglioni obtinrent une supériorité décisive sur leurs adversaires qui furent, les uns massacrés, les autres expulsés de la ville. Innocent VIII envoya le cardinal de Sienne,

(1) Il trattato e tanto avanti, clic non si puo più rimediarvi. (Marino Sanuto, p. 1241.)

(2) Infessura, p. 1215 et 1217. — Bruti, Hist. Flor., libr. VIII, p. 413 et sci|. — Valori. Vila di I orenzo. — Raynal'J., anno 1487, nU8 7.

360 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, LlV. XIV.

Francesco Piccolomini, pour rétablir la paix. Le neveu de Pie II était connu par son caractère élevé et conciliant; mais les Pérousiens repoussaient toute espèce de composition,, et ils ne consentirent à recevoir le légat dans leur ville qu'après avoir arraché de lui la promesse qu'il ne rappellerait point les exilés (1). La mission du cardinal échoua donc, et le souverain pontife n'osa point recourir aux moyens de coercition pour faire respecter l'autorité du Saint-Siège. Plus tard, les Oddi ayant tenté, avec l'appui du duc d'Urbino, de rentrer de force dans leur patrie, ils furent repoussés avec de grandes pertes. Innocent, acceptant alors les faits accomplis, se contenta d'envoyer à Pérouse, sous la conduite du comte de Piligliano, les milices pontificales, pour empêcher les vengeances (2). Dès ce moment les Bagloni régnèrent à Pérouse, dans la personne du chef de la famille, Giovanni PaoloBaglione.

Dans la marche d'Ancône, Aufidia imita l'exemple de Pérouse. Les habitants se soulevèrent, massacrèrent dans leur fureur les commissaires pontificaux, et cherchèrent à se rendre maitres de la citadelle, qu'ils ne purent néanmoins occuper, malgré le secours de ceux d'Ascoli. Le cardinal Balue , légat dans la Marche , accourut aussitôt; on lui ferma les portes, et il fallut employer la menace pour ramener au devoir ces audacieux et faibles insurgés (3). Dans d'autres cités, comme à Horta, les factions guelfe et gibeline réveillaient leur vieille ani-

(1) Infessura, p. 4222.

(2; Id., p. 1337.

(3) Id., p. 1238.

mosité et se signalaient par des émeutes sans but et une inutile effusion de sang (1).

A ces outrages, commis envers l'autorité apostolique, vinrent s'ajouter des conjurations et des assassinats. Le signal partit de Forli. Jeronimo Riario, neveu de Sixte IV, était le souverain de cette ville. Que ce seigneur, par son caractère perfide et cruel, eût poussé ses sujets à attenter à sa vie, c'est ce qui n'aurait étonné personne. Toutefois, le complot qui éclata contre lui paraît n'avoir été que le fait d'une vengeance personnelle. Cecco d'Orso, capitaine de ses gardes, Lodovico Pansero et Jacopo de Ronco, condottieri à sa solde, réclamaient, depuis longtemps, à tort ou à raiscn, des arrérages que Riario refusait de payer. Mécontents, ils résolurent de se défaire de lui.

Un jour, pendant que les serviteurs du comte étaient à table, les trois officiers se présentèrent dans sa chambre, sous prétexte de lui parler, et le trouvant seul, ils le poignardent et jettent son cadavre par la fenêtre. Cette mort tragique fut suivie, à Forli, de mouvements en sens divers. Les uns voulaient rétablir la liberté, les autres l'autorité du Saint-Siège. Mais Catherine Sforza, veuve du défunt, eut assez d'habilelé et d'énergie pour déjouer les tentatives, punir les meurtriers de son mari, et faire proclamer seigneur son fils aîné, Ottoviano Riario (2). Deux mois après l'assassinat du comte Jeronimo, Galeotto Manfredi, seigneur de Faenza, éprouvait un sort

(1) Id., p. 4222.

(2) Infessura, p. 1249, et seij. — Marino Sanuto, p. 1244. — Bruti, Hist. Flor., libr. VIII, p. 415 et seq.

semblable, dans sa chambre et en présence de sa femme, que Ton accusa de n'avoir pas été étrangère à un si grand crime (1) Enfin Bentivoglio lui-même faillit tomber à Bologne, sous le fer des Malvezzi, famille considérable, dont la puissance des Bentivoglio excitait la jalousie. Le complot fut découvert avant d'éclater et coûta la vie à un des Malvezzi et à dix-huit de leurs complices (2). Les morts violentes étaient tellement fréquentes à celte époque, que les historiens ont peine à croire qu'aucun personnage important ait pu quitter paisiblement la vie. Ils supposent toujours le poison là où ils ne voient pas briller le poignard.

Innocent VIII s'éteignit au milieu de ce désordre. La santé de ce pontife avait été constamment mauvaise. Le 27 septembre 1490, il éprouva un long évanouissement. On le crut mort. Déjà les citoyens prenaient leurs précautions contre la licence d'un interrègne. Francescheto, ne doutant pas que son père ne fut à l'extrémité, chercha à s'emparer du trésor pontifical. Il en fut empêché par les assistants. Les cardinaux se rendirent aussitôt au palais, et firent l'inventaire du trésor. On trouva, diton, dans un coffre 800,000 ducats, et dans un autre 300,000 qui furent mis sous la garde du cardinal Savelli (3).

Le pape revint toutefois de cette léthargie, et attribuant

(4) Murnt., Annali d'Italie, ann. 4488.

(2) lnfessura, p. 1222.

(3) lnfessura, p. 4234. Raphaël Volaterr., Antrop., libr. XXII, p. 346. Nous avons peine à croire que le pontife, qui pendant tout son règne fut à court d'argent, ait pu posséder alors une pareille somme.

les précautions prises par les cardinaux au désir de sa mort, il dit : qu'il les enterrerait tous(l). Mais il ne survécut que vingt mois à cet accident. Comme il s'affaiblissait de jour en jour, un charlatan juif s'offrit à lui rendre la santé, en transfusant, dans les veines du malade, une certaine quantité d'un sang humain pur et vigoureux. Cette opération devait se faire à laide d'un breuvage préparé avec le sang. L'empirique fit l'essai de son procédé avec le sang de trois jeunes garçons de 10 ans qui succombèrent à la phlébotomie, sans qu'il en résultât aucun effet salutaire pour le malade. Innocent VIII, à qui l'on avait caché la composition du remède, fit éclater l'indignation la plus vive lorsqu'il apprit l'horrible moyen à l'aide duquel on avait voulu lui rendre la santé. )! ordonna la punition du charlatan, mais celui-ci avait déjà pris la fuite (2).

A partir de ce moment, au lieu de chercher vainement à prolonger une vie qui lui échappait, Innocent ne songea plus qu'à en sanctifier les derniers jours. Il fit venir les cardinaux près de son lit, et là, dans une allocution pleine de piété, il leur parla de la vanité des grandeurs humaines qui éclatait en sa personne, et les exhorta à ne pas s'attacher à cette fragile gloire que le temps emporte (3). Tous ceux qui l'assistèrent, dans ce moment suprême, furent édifiés, soit par sa courageuse

1) Papa dixit se habcre spcm posse viderc mortem dictorum cardinalium et quod crcdebat illos affeclare mortem. (Infessura, p. 1234).

% Infessura, p. 1241. — Raynald., anno 1492, n«" 19. 3) Pétri martyris, libr. V, epist. CXVl.

résignation, soit par la ferveur de sa piété (i). Il reçut, avec ces dispositions, les derniers sacrements de l'Eglise, et le 25 juillet 1492, il rendit son àme à Dieu (2).

Qu'on nous permette de ne tenir aucun compte des erreurs que l'on a reprochées à la jeunesse de Jean- Baptiste Cibo, erreurs sur lesquelles la certitude est loin d'être acquise, et ce nuage écarté, Innocent VIII apparaîtra sous un jour plus favorable que le jour sous lequel nous le représentent communément les écrivains modernes. Nous consentons bien à ne pas voir, dans le successeur de Sixte IV, tous les mérites que lui prodiguent certains panégyristes contemporains, mais nous ne saurions non plus reconnaître en lui les vices que lui attribuent des historiens postérieurs, d'un puritanisme trop suspect. Innocent VIII possédait les qualités de l'homme de bien, ajoutons qu'il avait aussi les vertus qu'on aime à retrouver dans le prêtre. Il voulait sincèrement le bien, et il l'aurait toujours fait, s'il ne lui en eût coûté que de le vouloir. Mais soncaractèro servait mal la rectitude de ses intentions. Il fléchissait devant les obstacles, cédait à la crainte et se laissait dominer par les influences. La suavité de ses manières, son indulgence, sa facilité à oublier les torts, en avaient fait l'idole de ceux qui approchaient de sa personne, et jamais le trépas d'aucun pontife n'inspira à la cour romaine plus de regrets que le sien (3). Mais les qualités, qui font les délices de la

(1) Oratio Leonelli, episc. concord. ap. Ciaccon. in addit. Oldoini, p. 117.

(2) Infcssura, p. 1242. Diario di Nantiporto, p. 1108. (3S Ubertus Foliota, in Elogiis clarorum Mgurum.

famille, se changent en défauts, dans la pratique du gouvernement, quand elles ne sont point soutenues par cette sévérité juste et ferme qui sait réprimer à propos. Il se commit plus d'attentats, pendant les huit années d'Innocent, qu'on n'en avait vus sous les huit pontificats précédents. Il y eut pourtant des occasions où ce pape, surmontant sa dëbonnaireté naturelle, sut déployer une sage rigueur.

Il s'était formé, parmi les officiaux attachés aux bureaux de la Chancellerie, une association pour fabriquer de fausses bulles. On se faisait payer selon l'importance des services. Le plus souvent, on se contentait de 100 ducats, mais quelquefois on en recevait jusqu'à 2000 pour un seul acte. Les chefs de cette association d'escrocs étaient Dominique de Viterbe et Francesco Maldenti; ils comptaient avec eux un grand nombre de complices. On les découvrit en 1489. Ils furent jetés en prison et on confisqua leurs biens. Quoiqu'ils eussent de puissants protecteurs, et que leurs parents offrissent une grande somme d'argent pour les racheter, le pape n'écouta que l'honneur du Saint-Siège, et se montra inexorable. Les coupables furent pendus et leurs corps jetés au feu (1). Ce fait explique comment des écrivains, mal instruits ou de mauvaise foi, ont pu attribuer à Innocent VIII des concessions contraires à la morale ou opposées aux antiques règles de l'Eglise. Bien loin de là, les actes authentiques d'Innocent VIII nous le montrent se préoccupant de l'extirpation des scandales, de la restauration de la

(1) Infessura, n. 1229. — Burchard, dans les manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. I, p. 89. — Raynald.. anno i490, nus 22.

bonne discipline, de l'honneur sacerdotal, de la régularité el de la ferveur monastiques(l); mais se préoccupant de tout cela à sa manière, avec un inexplicable mélange de zèle et de faiblesse, de bonnes inteutions et d'impuissance.

Si peu toutefois que ce pontife entendit le grand art de régner, il y a chez- lui, comme souverain, un côté incontestablement glorieux. La ville do Rome lui doit, comme à Sixte IV, une bonne partie de sa splendeur, et il protégea les lettres avec une remarquable munificence. Nous avons, sur ce dernier point, un témoignage qui ne saurait être récusable ; c'est Angelo Poliziano qui nous le fournit. Gâté par toutes les faveurs de Lorenzo Médicis, ce savant aurait-il pu se permettre une gratuite adulation envers Innocent VIII ? Il fit, pour le pontife et sur sa demande, la traduction d'Hérodien et il en reçut, avec une belle récompense, l'accueil le plus flatteur. Or à cette occasion, Poliziano lui écrivait ces lignes, qui montrent bien qu'il n'était pas le seul à jouir des royales faveurs du pontife : « Continuez, Très-Saint Père, à favoriser les beaux arts qui viennent chercher près de vous un asile ; ils implorent votre nom contre l'ignorance et la barbarie (2). • L'université romaine eut à s'applaudir de

(1) Raynald., anno 1488, n«» 21 , et H90, n°» 22.— Nous avons vu dans la bibliothèque ambrosienne de Milan un manuserit sous le n<» 202, renfermant une pièce curieuse, intitulée : Excessus emendandi in regno Franciœ, dans laquelle Innocent fait justice d'un grand nombre d'abus.

(2) Virorum illuslrium, epist., Ubr. VIII, epist. . III. — Voir la lettre IV et la lettre XIV du même recueil.

l'intelligente libéralité de ce pape. Elle avait été un peu oubliée dans la distribution des faveurs que Sixte IV faisait aux lettres. Innocent VIII prit à cœur de Ten dédommager. Il voulut d'abord que les professeurs en fussent exactement et largement rétribués. Qnand les fonds effectés à cette destination ne suffisaient pas, il y suppléait par le trésor apostolique. Il exigeait, du reste, que ces professeurs eussent fourni préalablement d'éclatantes preuves de leur capacité. Un de ses projets était de renouveler les bâtiments de la Sapienza qui ne lui semblaient point dignes de la mère des études et tombaient de vétusté, mais le temps ne lui permit pas d'attacher son nom à cette reconstruction (1).

(I) Renazzi, t. II, p. 190.

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