LIVRE QUINZIÈME
SOMMAIRE
Election d'Alexandre VI. — Notice sur le nouveau pape. — Allégresse du peuple romain à 1 élévation de Borgia. - Espérance conçue par la chrétienté — Vigoureuse administration d'Alexandre VI , dans Ion premiers jours de son règne. — Il se laisse aller au désir d'élever sa famille. — Puissance , grandeur et richesse de l'Italie à cette époque. — Défauts de son système militaire. — Sa supériorité dans la marine. — Sa politique. — Ses progrès dans les arts, les sciences et les lettres. — Principes de I rouble qu'elle recèle dans son sein. — Pietro Médicis, successeur de Lorenzo. — Lodovieo Sforza, dit le Woro, régent du duché de Milan , travaille ù en devenir le souverain. — Obstacle du côté de Naples. — Mécontentement d'Alexandre VI causé j*ai le roi des Deux-Siciles. — Alexandre s'allie avec I.odovico Sforza, Vc nise et Ferrure. — Ferdinand se retourne du côté du pape et du Moro. — Cette politique inspire peu de confiance à ce dernier, qui envoie une ambassade, en France, à Charles VIII pour l'appeler en Italie. — Portrait de Charles VIII. — Intrigues des réfugiés napolitains à la cour de France. — Traité secret de Charles VIII avec les ambassadeurs de Lodovieo Sforza. — Le roi de France se prépare à une grande expédition et négocie avec le roi d'Espagne , celui d'Angleterre et Maximilicn d'Autriche. — Sa politique échoue en Italie, auprès du pape, de Florence et de Venise. — Alexandre VI se lie fortement avec Alphonse de-
venu roi de Naplcs. — Entrevue de Vicovaro. — Activité d'Alphonse et du pape. — Hésitation de Charles VIII, vuincue par le cardinal Giuliano délia Rovère. — Dépari de Charles VIII. - Puissance et beanlé de son armée. — Perfidie de Lodovico Sforza. — Mort du duc, son neveu. — Nouvelles hésitations de Charles VIII. — Les succès du duc d'Orléans, à droite, et de d'Aubigny, à gauche, le décident. — Tiaité honteux de Pictro MédicU avec les Français. — Révolution à Florence et chute de Pietro Médieis. — Charles VIII à Florence. - Alexandre VI effraye se met en rapport avec le roi de France. — Il échoue d'abord, et veut résister. — Il se décourage de nouveau. — La vue de l'armée napolitaine le rassure, cl il espère anèter Charles par une ligue de l'Europe contre lui. — Il se décourage cneorc. — La défection des Oisini
achève de le désespérer, et il veut fuir de Rome. — Ambassade de Charles VIII. — Alexandre finit par traiter avec le roi de France. — Entrée de l'armée française à Rome. — Après bien des difficultés, le pape et le roi en viennent à une entente. - Entrevue dis deux souverains.
Le conclave, qui suivit les obsèques de Innocent VIII, s'ouvrit en face de la situation la plus grave. Les rênes du gouvernement général de l'Eglise flottaient presque délaissées ; les abus avaient reparu dans l'administration; les vassaux du Sainl-Siége ne connaissaient plus le pouvoir suzerain ; le désordre était dans Rome où régnaient le meurtre et le pillage ; la justice se taisait ; l'autorité, insultée par les brigands, se cachait timide et impuissante derrière les fortifications pour se dérober aux attentats (1). Jamais le sénat apostolique, en pareille circonstance, n'avait dû éprouver de plus sérieuses préoccupations.
Trois cardinaux exerçaient sur le Sacré- Collège un
(1) Histoire des conclaves, t. I, p. Cti cl C>2. — M.ss. conclavi diversi, in-4 n°, T, (i, V, p. 232, bibliothèque Angélique. t. n. 24
égal ascendant : c'étaient Ascanio Sforza, Giuliano délia Rovère et Rodrigue Borgia. Le premier ne se distinguait ni par de brillants talents, ni par un caractère remarquable; mais l'illustration de sa naissance, sa qualité d'oncle du duc de Milan, lui prêtaient une valeur politique considérable; et l'opinion publique lui déférait la tiare (i). Pour le courage, la grandeur des idées, la capacité administrative, nul ne le disputait au neveu de Sixte IV. Quant à Borgia, on était subjugué par l'énergie de son caractère, la finesse de son esprit, sa dextérité dans les affaires, son art de persuader, enfin, par l'éclat de sa grande fortune et sa popularité.
Le 6 août 1492, vingt-trois cardinaux entrèrent au conclave. D'abord le sort de la lutte électorale sembla devoir se décider entre Sforza et la Rovère (2). Ascanio, appuyé par Orsini, avait un grand nombre de voix assurées, point assez toutefois pour être élu. Mais les chances des deux candidats s'effacèrent bientôt devant celles de Borgia, qui se présenta dans la lice avec des moyens d'influence auxquels ses rivaux durent céder. Ascanio, tout le premier, se rangea du côté de l'Espagnol qui , d'accord avec Raphaël Riario, disposa aussitôt de toute la faction qui avait porté la Rovère. Orsini essaya un instant de se roidir contre l'entraînement : « On ne fera pas le pape sans moi, disait-il • (3). Plusieurs autres cardinaux balançaient aussi à donner la préférence à Borgia, crai-
(1) Joseph i Ripamonlii Hist. urbis Midiolani, libr. XI, p. 053, t. II. Thcsauri Burmani.
(2) Guicciardini, Hist. ital., libr. I.
(3) Non si fara il papa senza di me.
gnant d'élever trop haut la puissance déjà inquiétante de l'Espagne (1). Mais celui-ci alla trouver Orsini, et, flattant son amour propre : « J'ai bien le nombre suffisant de suffrages pour être pape, dit-il, mais je veux tenir de vous cette incomparable dignité. » Orsini céda, et l'élection de Borgia fut consommée le H août, après cinq jours de conclave. Il prit le nom d'Alexandre VI (2).
La cérémonie de l'adoration à peine finie, le nouveau pontife se désista de tous ses biens. Le cardinal Ascanio fut investi de la charge de vice-chancelier ; le cardinal Orsini reçut le palais de l'élu, les châteaux de Monlicello et de Soriano; le cardinal Colonna, l'abbaye de Subiaco , avec les dépendances féodales, le cardinal de Saint- Ange, Févéché de Porto, avec la forteresse et les richesses qu'elle contenait ; le cardinal de Parme, la possession et le patronage de la ville de Népi ; le cardinal de Gênes, l'église de Sainte-Marie in Via lata; le cardinal Savelli, Citta di Castello et l'église de Sainte-Marie- Majeurc. Les cardinaux qui n'obtinrent ni fiefs, ni bénéfices, reçurent des largesses (3). Cinq sur vingt-deux refusèrent absolument de donner leur voix à Borgia, ce furent Olivier CarafTa , cardinal de Naples ; Georges Certa, cardinal de Portugal ,• Francesco Piccoloraini , cardinal de Sienne ; Giuliano délia Rovère, cardinal de
(1) Josephi Ripamont. Hist. Mediol.. ubi supra.
(2) Infcssura, p. 1243 et 42M. — Corio, Istor. di Milano, p. 880. — Rclazionc dcl pontificale di papa Alcssandro VI, ms. codex 1323, p. I, bibliothèque Corsini.
(3) Marino Sanuto l'affirme du cardinal de Venise, p. 1250. — Le ms. cite, p. 2.
Saint-Pierre in Vincula; Giovanni Médicis, cardinal de Sainte-Marie in Porticu (i).
Le nouveau pape avait vu le jour à Xativa, au diocèse de Valence, en 1431, et comptait ainsi soixanle-un ans (2). Son nom primitif était Lanzuoli ; mais, à l'élévation de Calixte III dont la mère de Rodrigue était la sœur, les Lanzuoli prirent le nom et les armes de Borgia. De bonne heure , Rodrigue manifesta pour les sciences une aptitude peu commune. Il fit ses études avec la plus grande distinction et s'adonna de préférence au droit civil. Il s'était déjà acquis une réputation méritée dans la profession d'avocat, lorsqu'il abandonna tout à coup la robe pour l'épée, par goût ou par l'espoir d'arriver plus rapidement à la fortune dans la carrière des armes. Il fit alors connaissance d'une jeune femme de la plus grande beauté, que les uns appellent Catherine, les autres /Jo.v, ruais que l'on connaît plus communément sous le nom de Vanozza. Les rapports de
(1) Manuscrit de Burchard, exemplaire de la bibliothèque Corsini, codex 131. Chaque fois que je n'indiquerai aucun manuscrit de cet auteur, c'est que j'aurai suivi l'édition d'Ecrard. — Burchard rapporte, qu'avant d'entrer au conclave , Borgin avait envoyé, chez Ascanio Sforza, quatre mulets chargés d'argent, sous le prétexte de mettre ces richesses en dépôt dans sa maison et de les soustraire au pillage s'il était élu. D'abord le journaliste ne rapporte ce fait que comme un bruit, fertur; il n'en prend point la responsabilité. Ensuite il était fort douteux que ces richesses fussent plus en sûreté chez Ascanio que chez Borgia, attendu que les chances de l'élection étaient au moins autant pour le premier que pour le second. Enfin le nombre et la charge de ces mulets manquent de vraisemblance.
(2) Jacobi Volatcrrani Diar. roman., p. 129.
Rodrigue avec cette femme sont enveloppés d'un profond mystère. Il lui fut fidèle et elle lui donna quatre fils et une fille, nommée Lucrèce, pour lesquels Rodrigue se montra le père le plus tendre. Peut-être s'il n'épousa pas publiquement Vanozza en fut-il empêcbé par la condition inférieure de cette femme, craignant de rabaisser la noblesse des Borgia, par cette union roturière. Mais rien ne prouve qu'il ne Tait pas fait en secret. Un historien, qui ne le ménage point, dit qu'il entretenait Vanozza plutôt comme une légitime épouse que comme une concubine sacrilège (1). L'élévation subite d'Alphonse Borgia à la Papauté changea une troisième fois la carrière de Borgia. Calixte III appela son neveu à Rome. Charmé, dès la première entrevue, de son esprit, de son aptitude aux afiaires, il le fit d'abord archevêque de Valence, puis cardinal-diacre, du titre de Saint-Nicolas-in-Carcere Tulliano, avec la dignité de vice-chancelier de l'Eglise romaine.
Engagé dans l'état ecclésiastique, sans autre vocation que le hasard des circonstances, et avant d'avoir eu le temps de se formera l'esprit de cet état, le jeune cardinal comprit qu'il devait s'interdire toute relation avecVanozza d'abord (2), puis environner sa conduite de ce qui pouvait recommander un prince de l'Église. Tout en lui devint
[\) L'hebbe in luogo più di légitima moglie che di sacrilega concubina. (Toraaso Tomasi, Vita di Ccsarc Borgia, Montcchiaro, 1671, p. 15).
(2) Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cette femme ne se montre dans aucune circonstance de la vie du cardinal et du pape.
374 HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ, Liv! XV.
exemplaire. Les cardinaux, qui voyaient leur jeune collègue, croître en gravité dans ses actions, en même temps qu'il portait, dans la pratique des affaires, une sagesse prématurée , applaudissaient au choix du souverain pontife (1).
Une seulo fois il arriva à Rodrigue de faillir à cette sage circonspection. C'était sous Pie II. Il revint aux oreilles du rigide pontife, alors aux bains de Petrioli, pour sa santé, que le jeune cardinal, à Sienne, au milieu d'une réunion mondaine, dont il aurait du se tenir éloigné, n'avait point gardé la dignité de son état. La chose avait fait du bruit, et le pape adressa à Rodrigue de sévères reproches (2) qui le firent rentrer en luimême. On le vit, dès ce moment, expier par un redoublement de vigilance et de régularité la faute commise à Sienne et sa conduite n'éveilla plus la critique.
Sous les pontificats qui suivirent celui de Pie II, il accrut sa fortune et sa renommée, monta les degrés des honneurs ecclésiastiques, devint, sous Sixte IV, légat en Espagne et en Portugal , puis évéque d'Albano, enfin évéque de Porto et doyen du Sacré-Col lége. Dans le sénat apostolique, nul n'avait plus d'aulorilé que Borgia. Pendant sa légation, le vertueux cardinal de Pavie lui
(4) Cardinali tutti altoniti dclla gran pratica di qucsto soggetto e pcr tanti scgni cosi continuai! di giorno in giorno lo vencravano con grandissima loro contcnto di vcdcr slabilito ncl loro numéro uno che avanzava tutti con la soprabondanza di tanti dotti. (Vita ms. di Rodrigo Borgia, papa col nome di Alessandro VI, in-4, bibliolli. Casanatcnse).
(2; Rajnald., anno 4459, n' 34 et 32.
écrivait : « Je vous conseille de revenir... votre autorité est ici souveraine et votre influence puissante... vous pouvez, parla persuasion, vos prières et votre sage opposition, rendre d'utiles services au Saint-Siège (4). » Au dehors, nul n'était plus populaire. Tout le monde était comme fasciné, les uns par ses talents, les autres par ses libéralités et ses manières royales (2). Le cardinal de Pavie s'estimait heureux d'être l'ami du vicechancelier, et tout en blâmant légèrement en lui un peu d'ambition et de faste, il le regardait comme un des membres les plus distingués de l'Eglise et lui prédisait la tiare (3). L'historien, qui a peut-étie attaqué le plus vivement sa mémoire , Guicciardini , lui accorde une rare pénétration, l'art de manier les esprits et le talent de mener à bout les grandes affaires (4). Ceux qui l'aiment le moins ne peuvent lui refuser un génie supérieur et de vastes pensées (o) ; une éloquence naturelle et irrésistible, une activité infatigable, une sobriété exemplaire (6). Plus tard, lorsqu'il se sera donné en spectacle au monde, et sur des données quelconques, on accusera ses mœurs, on lui reprochera la perfidie et la cruauté ,
(1) Episl. DXIV.
(2) Philippe de Berganic dit qu'il y avait dans Alexandre : Cœlrstis quœdam in eo species, utrique et nomini il pontificatui apte convmiens. (libr. XVI, p. 414).
(3) Episl. C70et 078 et iiKulditamcntis Oldoiui, t. III, p. 150.
(4) Libr. I, c. i. — Raphaël Volalcrr., libr. XXII. p. 318.
(5) Pollct ingenio vir iste, niaguique animi argumenta prœ se lulit multa. (Pétri martyris, libr. V, epist. 417;. — Jacobi Volaterrani, Dîar. rom., p. 130.
(GJ Manuscrit d'Egidius de Viterbe, p. 200.
ce qui est certain c'est qu'au moment où "les suffrages de ses collègues le portèrent sur la chaire pontificale, la chrétienté ne connaissait de Rodrigue Borgia que ses grandes qualités, et le regardait comme un homme prédestiné à l'empire (1). Quelques rares individus seulement, qui savaient son ardent amour pour ses enfants, s'inquiétaient de son élection, et se permettaient de prédire le bouleversement de l'Italie, l'ébranlement du monde chrétien, de grandes catastrophes (2). Quant au peuple, qui ne juge que par les dehors, qui ne se préoccupe
(1) Dava a vederc a ciunquc l'osservava clic 'l suo genio c talcnto fosse nato veramente ail' imperio. (Tomaso Tomasi, p. 32).
(2) Pctri Martyris Epist. libr. Vf epist. citata et epist. 188. — Dans la vie d'Alexandre VI, écrite par Duboulai, et qui est loin d'être favorable à ce pontife, puisque l'auteur y dit que si la mémoire de Borgia avait péri, on ignorerait jusqu'à quel point un homme peut être corrompu et méchant, on est d'accord avec nous pour dire que, pendant son long cardinalat, Rodrigue Borgia n'avait donne au public que des preuves de son mérite personnel. On y repousse également l'authenticité de la parole que l'on prête à Giovanni Médicis, immédiatement après l'élection: « Nous sommes livrés à la gueule du loup le plus vorucc qui ait peut-être jamais été dans le monde, et qui nous dévorera in/ailliblemcnt si nous ne le prévenons par la fuite. » Ce cardinal, remarque avec raison Duboulai, avait à peine quinze ans (il en avait dix-sept, étant né en 4475), et Ton ne peut supposer qu'à cet âge il ait eu assez de perspicacité, assez de connaissance des hommes pour juger du caractère d'Alexandre VI. Gordon, qui rappelle ce fait et bien d'autres, sans aucune espèce de critique, a cru faire une histoire d'Alexandre VI, et il n'a léussi qu'à écrire une diatribe. — Masse, qui s'est contente de traduire librement Tomaso Tomasi, sans citer d'autres sources et sans aucun examen des faits, ne mérite qu'on le cite que pour montrer qu'on n'a pas ignoré son livre.
que du présent , au peuple qui aimait la munificence, la libéralité de Borgia, et qui avait besoin d'un souverain énergique et décidé pour imposer silence à l'anarchie, il applaudit vivement à l'élection d'Alexandre VI.
On vit d'éclatantes marques de son enthousiasme dans la cavalcata qui eut lieu à la suite de son couronnement. La pompe de cette cérémonie dépassa tout ce que Rome moderne avait jusque là contemplé, à l'avènement de ses souverains. La route que devait parcourir le nouveau pontife, du Vatican à Saint-Jean- de -La ti an, était ornée de tentures, d'oriflammes, d'arcs de triomphe, sur lesquels apparaissaient de nombreuses devises où l'allégresse publique , pour exprimer ses transports, avait emprunté le langage de l'adulation. Un historien contemporain nous a conservé les plus remarquables de ces inscriptions (1). Dans l'une on lisait : « Honneur et grâces à Alexandre, très-invincible, très-sage, très-magnifique, très-grand en toutes choses. (2). » Une autre comparait la félicité do son règne à celle de l'âge d'or (3). La plus célèbre de toutes ne se contentait pas de l'élever au-dessusdu premier César, elle l'égalait à Dieu même (4). Mais avant qu'une plus triste réalité vint le leur apprendre, un incident, survenu au milieu de cette pompe
(1) Corio, Istoria di Milano, édit. de Padouc, 1646, in-4, p. 887-890.
(2) Alcxandro invictissimo, Alcxandro sapientissimo, Alexandro niagnificcntissimo, Alcxandro in omnibus mnximo honor et grnlia.
(3) Libcrtatis, pia justitia et pax aurea, opes, quœ Sunt tibi, Homa, novus fert deus iste tibi.
(4) Cœsarc magna fuit, nunc Roma est maxima : Scxtus Hegnat Alexander ; ille vir, iste Deus.
triomphale, averlit les spectateurs que le pontife n'était qu'un homme. On rapporte qu'Alexandre VI, soit émotion, soit fatigue, ne monta qu'avec peine les degrés de l'autel des SS. Apôtres, et que là, après avoir béni la foule, il s'évanouit (1).
Ces magnificences improvisées,ces acclamations que le nouveau' pontife n'avait pas provoquées, ces louanges, immodérées sans doute, mais librement proférées par tout un peuple, prouvaient combien le nom do Borgia était populaire. Les princes ne tardèrent pas à répéter l'enthousiasme des Romains. Des ambassades spéciales furent envoyées, suivant l'usage, pour féliciter le nouvel élu sur son exaltation. Or si nous avons bien compris les harangues qui furent prononcées en cette occasion, nous pouvons affirmer que jamais le langage des cours n'exprima plus de sympathie, de plus vives congratulations; et, si Ton pouvait supposer, qu'en cette circonstance, l'éloquence oflicielle marîqua de sincérité, il faudrait dire que jamais elle ne débita plus de gratuites et ridicules llalleries.
Pour les puissances chrétiennes, il n'est aucun doute que le règne d'Alexandre ne soit Page d'or commençant de l'Eglise (2). Non seulement l'élection de Borgia a été
(1) Pctri Dclphini epist. ap. Cancellieri, Storia de* solenni possessi, p. a2. — llieroniini Porcii in Alexandre VI Commentarius. Roino;, 141)8. Cet auteur, de la famille Dorgia, raconte avec une emphase ridicule le* détails de ce couronnement.
(2) Adeo tua? splendor clnritatis omnium mentibus eflïilsil, ut aurea illa, quœ a majoribus nostris tempora Saturni vocabantur, evenisse profcclo videamus. (Oratio Jacobi Spinola? Genueusium
la récompense de son incontestable mérite, elle a encore répondu aux besoins du temps, et tous les chrétiens en conçoivent les plus grandes espérances (I). Le peuple fidèle soupirait après un pontife qui compatit, par sa clémence, à ses infirmités, après un prince qui retraçât le grand roi de Macédoine, par sa libéralité, après un pilote intrépide dans la tempête, vigilant pendant le calme. Alexandre, dans les harangues des ambassadeurs, est ce pontife clément, ce prince libéral , ce pilote sans pareil (2). Il n'est pas jusqu'au nom d'Alexandre qui ne soit un présage glorieux pour le monde chrétien. Si l'Eglise, si les peuples ont sujet de se réjouir de l'élévation de Borgia, à leur tour, les arts, les lettres, les savants, doivent attendre beaucoup do celui qui les protégeait déjà dans un rang inférieur (3). Et la garantie de toutes ces espérances, ce sont les nombreuses vertus que l'univers admire dans Alexandre VI, sa profonde doctrine, sa longue expérience , la religion dont son enfance a été nourrie et qui n'a fait que se perfectionner avec l'Age (4).
Ainsi, dans les provinces, comme à la capitale, dans les cours des princes comme dans la cour romaine, tous
nominc, p. 71 , dans la collection intitulée : Clarorum hominum orationcs, 12, Colonise, 15I>9).
(1) Oratio Jasonis Maini Mediol. Principis nominc, ibidem, p. /G.
(2) Oratio Gcntilis episc. Arctini Florentinorum nominc, ibid., p. 93.
(3) Oratio Angcli Politinni pro senensibus oratoribus, ibidem, p. 205.
(4) Oratio Nicolaï Tigrini pro Luccriâibus, ibid., p. 207.
les esprits étaient dans l'attente, comme si la Providence eût suscité Alexandre Vf, pourôtrc l'instrument de desseins particuliers sur l'Eglise (1). Seul, entre les souverains de l'Italie, le roi de Naplcs, ne vit point avec joie le nouvel élu et se permit de dire : que l'avènement de Rodrigue Borgia ne devait exciter l'allégresse de personne de sensé, et qu'il ne pouvait que causer le malheur de l'Italie (2).
Cependant Alexandre VI, dans les premiers jours de son règne, prit à tâche de justifier la grande idée que le monde concevait de son futur gouvernement. Immédiatement après son élection, il dit aux cardinaux : que son dessein était de suivre les préceptes du Saint-Esprit
(4)' In tutti luoghi, c neila corte délia chicsa romana massimamente era nato gran travaglio c perturbationc, corne si Iddio havcssc elctto qucsto principe per suo singularc instrumente* a causarc qualche revclato cflfctto nclla sua chiesa, tanto grande era la espettatione che universalmente pareva clic gl' huoroini avessero conceputo di lui. fNardi, dcllc hist . Fiorent., in-4, Lugdun., 1Ï382, libr. I, p. 9). Quand nous lisons dans certains auteurs contemporains ou postérieurs , comme Pierre Martyr, libr. V, epist. 188, — Tomaso Tomasi, p. 20, — Uoscoë, Histoire de Léon X, t. I, p. lit), que l'avènement de Borgia ne répandit aucune allégresse dans le cœur des princes, aucune sérénité sur leurs fronts , qu'il fut également blâmé des cours et des peuples, et qu'il causa en Italie une affliction générale, nous devons en conclure que ces écrivains ont mis sur le compte du public d'alors leurs propres impressions.
(2) Tomaso Tomasi, p. 21, et Guicciardini, libr. I, c. i. Ce dernier ajoute que Ferdinand accompagna ces paroles de larmes ameres. On nous permettra de ne pas croire à une telle sensibilité de la part de ce vieux et perfide politique.
et de publier, avec intrépidité, ses saintes lois. Quelques instants après, revenu au Vatican, il leur adressa une harangue dans laquelle il les exhortait à réformer leur manière de vivre et les assurait qu'il avait résolu d'examiner sans partialité tous ceux d'entre eux qui étaient coupables d'avarice ou de simonie. (1). Il parla bientôt avec la môme sévérité à son second fils, César Borgia.
Ce jeune homme, qui perfectionnait ses études dans l'université de Pise (2), étant accouru à Rome, pour recueillir les honneurs qu'il croyait trouver à la cour de son père, le papo l'atterra en lui disant : que ses enfants so faisaient illusion, s'ils concevaient des espérances que n'autorisait nullement leur mérite personnel : « Nous avons aspiré, ajouta-t-il, avec ardeur au souverain pontificat, mais avec l'intention, une fois arrivé au but, de faire concourir tous les moyens que nous aurions en main à procurer le meilleur service de Dieu, aussi bien que la plus grande gloire et exaltation de la Chaire apostolique, afin d'effacer le souvenir de nos erreurs passées, et de tracer à nos successeurs un sentier remarquable (3). » César se retira plein de trouble et de confusion.
Ici Alexandre VI parlait-il autrement qu'il ne pensait ? Plus d'un historien l'a cru. Nous ne parlageous point cette opinion. Quel aurait été le but de Borgia ? Nous ne voyons pas l'avantage qu'il y a à supposer qu'un homme,
(1) Gordon, p. 23 et 24.
(2) Pauli Jovii in vita mngni Gonsalvi Cordub., libr. III, p. 244.
(3) Tomaso Tomnsi, p. 25. — Relazione ms. dcl pontiiicalo di papa Alcssandro VI, p. 8.— Codex ins., Vita di Rodrigo Borgia papa col nome di Alessandro VI, bibliothèque Casanatense.
si méchant qu'on le fasse, n'a jamais un seul moment pu être bon, et à l'accuser d'hypocrisie quand od ne peut lui reprocher des aclions mauvaises. D'ailleurs, Alexandre joignait alors les faits aux paroles. Sous sa main v igoureuse l'ordre rentrait dans le gouvernement.
A partir du jour où Innocent VIII était tombé malade jusqu'au jour où Borgia prit possession du souverain pontificat, plus de deux cent vingt meurtres avaient été commis dans Rome. Alexandre VI ordonna de sévères enquêtes sur ces crimes et le brigandage s'arrêta (I). Il ne s'en tint pas là; voulant restaurer la justice qui ne s'observait plus, il institua une commission de quatre docteurs, d'uno intégrité reconnue, pour connaître des causes tant civiles que criminelles. De plus, afin de maintenir, dans le cercle rigoureux de la loi, ceux qu'il chargeait de l'appliquer aux autres, il créa une commission de visiteurs , pour inspecter les prisons. Son but par là était d'empêcher toute injustice ainsi que tout relard ou déni de justice (2). Lui-même consacrait le mardi de chaque semaine à entendre les plaintes des citoyens. Çe jour là, il donnait, à toute heure, audience à quiconque se présentait, débrouillant les questions les plus difficiles avec une finesse, un bon sens et une impartialité admirables (3). Si quelqu'un, par intérêt pour sa santé, le priait de se livrer avec plus de modération aux affaires
(\) Infessura, p. 1244. — Ms. eonclavi diversi, n' T. »>, 4, bibliothèque Angélique.
(2) Jnfessura, p. 1245. — Tomaso Tomasi, p. 31.— Codex ms., n» 1203, Vitn di papa Alessandro VI, bibliothèque Corsini.
(3) Même manuscrit. — Infessura, p. 1245.
il répondait : qu'il n'était point pape pour s'occuper de lui mais pour gouverner les autres. Son vaste esprit embrassait à la lois l'ensemble et les détails de l'administration. En môme temps qu'il rétablissait l'ordre et remettait la justice en honneur, il pourvoyait, avec une si intelligente activité, aux subsistances, que Ton ne se souvenait pas, de mémoire d'homme, d'avoir vu à Rome une telle abondance. Et pour que les indigents pussent en profiter, il faisait distribuer, dans chaque région de la ville, de riches aumônes.
Son attention à ne s'environner que d'hommes capables de seconder ses vues administratives était singulière (1). A la connaissance qu'il avait acquise autrefois des sujets capables, il joignit, en arrivant au pouvoir, une active recherche des sujets les plus distingués dans toutes les professions, moines, clercs, séculiers, laïques, pour les élever aux dignités les plus éminentes de l'Eglise ou de la magistrature. Il résulta de ce soin, qu'en peu de temps, la cour romaine fut remplie d'illustres prélats, et que la ville de Rome devint le rendez-vous des personnages les plus remarquables de la chrétienté (2).
Si Alexandre VI eût continué dans cette voie ; si, rc-
(1) Ms. conclnvi diversi, n' T, 6, 4, biblioth. Angél. Ce ms. ajoute : E fece moite altre rose, chc lui parevano appartenenli al buon rcgolamcnto, riputazione c grandezza délia santa apost. chiesa.
(2) Tomaso Tomasi, p. 31 et 32. — Gordon s'est bien garde d'insérer dans son factum ces faits honorables à la mémoire de Borgia.
nonçant aux considérations humaines qui dirigèrent la conduite de Rodrigue Borgia, il n'avait plus désormais visé qu'aux intérêts de la religion, l'histoire oublierait quelques écarts d'une jeunesse orageuse, pour admirer la sainte et glorieuse carrière d'un grand pontife. Mais ce brillant début fut comme une aurore sans soleil (i). Est-ce à dire encore que le naturel, chez Alexandre, était foncièrement corrompu, et qu'impatient de contrainte, il fît irruption dans la conduite de ce pape, aussitôt que le déguisement ne fut plus nécessaire ? On l'a dit si souvent que cette opinion semble avoir acquis l'autorité d'une sentence. Un contemporain habile homme, qui avait vu de près Borgia et le connaissait mieux que tout autre, en parlait autrement, à l'époque même où le conclave venait de jeter les yeux sur lui, et alors qu'Alexandre VI ne s'était signalé par aucun acte qui pût inspirer des craintes ou créer des espérances. Ce qu'il en a écrit mérite d'être cité: « L'élévation du nouveau pape, disait-il, doit-elle être un sujet d'appréhension ou de joie ? Je ne le sais. S'il renonce aux idées de l'ambition, si oubliant ses Gis, il tourne son zèle vers la sainte Eglise, je ne doute point que le Saint-Siège apostolique ne soit heureux. Si au contraire la puissance souveraine ne sert qu'à accroître en lui le désir d'élever sa famille, tout ira vers la ruine (2). »
(1) Non tamen illuxit sol. (Ms. u'Egidius de Vifcrbe).
(2) Vcrùm enim verô nobis ebristianteque rcligioni gaudeam, nec ne, adbuc versatur in dclibcrationc... si esse ambitiosus desicrit, si liliorum oblilus ad Ecrlcsiam nugustam se couverte ri l, felicem fore sedem apostolicam judico. Asl si cum majore
CHARLES Vlll EN ITALIE. 385
Les glorieux commencements d'Alexandre VI prouvent combien l'opinion de Pierre Martyr était juste. Le pontife a résisté un instant au désir do faire la forlune de ses enfants, il a voulu franchemeut travailler au bien de l'Eglise, et peu de jours lui ont sulii pour entourer le Saint-Siège d'un éclat inconnu aux deux règnes précédents. Les abus ne commenceront à reparaître dans le gouvernement que le jour où Alexandre VI, détournant ses yeux du bien do la religion, ne verra plus, dans la puissance apostolique, qu'uu marchepied pour l'élévation do sa famille. C'est l'amour déréglé do son sang qui a perverti cette nature faite pour les grandes choses. Ce seul exemple suflirait à montrer combien la paternité, qui prête aux pasteurs de l'Eglise un caractère si élevé et si pur, tant qu'elle reste dans les limites de la sphère spirituelle, serait capable, si elle passait jamais dans l'ordre naturel, de rabaisser et de corrompre les plus nobles et les plus puissants esprits.
Encore si do sages conseillers eussent pu s'emparer do Borgia et fortifier dans son àme, par leur salutaire influence, les précieuses dispositions qui s'y étaient montrées! Mais, pour le malheur de l'Eglise, le nouveau pape se trouva livré à la merci des courtisans. Cardinaux, prélats, ambassadeurs se précipitèrent à l'envi dans l'adulation.
potentia, filialem cœcitatem adauxerit , in praeceps oninia ruent. (Pétri Martyris epist., lih. V, epist. 417). — Joignons à ce témoignage celui de Monaldeschi : Alcssandro fu magnanimo e gencroso et prudente, se non che si lascio vincere dcll' amore de' figliuoli che hnveva, e da troppo cupidita. (Comrnentarti historici, libr. XVI, p. 448).
Comme si chacun eût souffert impaliemmeut que le maître comprimât ses penchants, il se fit, autour de lui, comme une ligue fatale pour attaquer ses généreuses résolutions. On commença par lui demander qu'il décorât de la pourpre Jean Borgia, son neveu et César son fils. Alexandre résista d'abord, mais bientôt vaincu, parles pressantes sollicitations, il crut pouvoir accorder aux vœux de ceux qui l'entouraient ce qu'il n'osait prendre sur luimême, et dans le premier consistoire, il nomma cardinal, son neveu Jean Borgia, déjà archevêque de Montréal. Pendant le règne précédent, ce prélat avait pris part au gouvernement de Rome, et dirigé la chancellerie pour son oncle. S'il faut en croire un historien, nulle part il n'avait laissé une bonne renommée (I). Alexandre se borna pour lors à cette promotion. César dut se contenter du siège de Valence qui venait d'être élevé au rang de Métropole, mais un an après il reçut à son tour la pourpre avec le titre deSainte-Marie-la-Neuve|2).
Pendant l'intervalle de ces deux promotions, Alexandre s'occupa de la fortune de sa fille Lucrèce, et la maria à Giovanni Sforza, seigneur de Pesaro (3). Une fois les premiers pas faits dans cette voie, le pontife ne s'arrêtera plus et dirigera, vers la grandeur de sa famille, toutes les idées de son esprit comme toute la puissance de son génie. Mais au moment où la conduite du nouveau pape commençait à s'inspirer de ces vues per-
(4) Tomaso Tomasi, p. 33.
(2) Id., p. 34, 37 et 38.
(3) Infessura, p. 1246 et 1247.
anno 1493.
— Muratori, Annali d'Italia
sonnelles , un événement se préparait qui , en changeant la face de l'Italie, allait menacer de ruine tous ses projets d'ambition.
Depuis la guerre de Naples qui avait agité les premières années d'Innocent VIII, jusqu'en 149£, le repos de la péninsule n'avait été troublé par aucune guerre sérieuse. Cet intervalle de huit années constitue la période la plus tranquille des annales italiennes, et l'on peut dire qu'elle en est la plus florissante. Au début de sa belle histoire, Guicciardini s'arrête, avec une sorte de complaisance, sur ces jours de prospérité, pour en offrir le tableau à ses lecteurs. Sur le point d'aborder le récit des révolutions, qui couvriront, pendant si longtemps, sa noble patrie de sang et de ruines, il jette un dernier regard sur les éléments de richesse et de gloire, qui excitaient encore l'admiration de l'étranger et allaient bientôt en devenir la proie. Il se livre à un patriotique enthousiasme, à la vue de ces divers États, alors au plus haut degré de puissance, du nombre de leurs habitants, de la beauté, de la splendeur de leurs villes, de la fierté de leur indépendance, de la magnificence de leurs princes supérieure à celle des plus grands souverains (1).
Et cet enthousiasme n'a rien d'exagéré. L'Italie était de beaucoup le pays le plus avancé de l'Europe. Ce que nous entendons aujourd'hui par le progrès , c'est-à-dire, l'extension des libertés populaires, l'emploi mieux compris des ressources de l'Etat pour Pu-, tilité de tous, l'égale distribution du bien-être social, le mouvement des esprits vers un but commun, le déve-
(1) Istoria d ltalia, lib. I, c. i.
loppement de l'industrie, l'éclat des arts et des lettres, tout cela, eh ! bien, l'Italie le possédait, lorsque le resle de l'Europe en avait à peine l'idée. Nulle part l'agriculture n'était exploitée avec autant d'activité et d'intelligence; nulle part, le commerce n'était pratiqué sur une plus vaste échelle. Le monde entier était tributaire de Venise, de Florence, de Gênes. On s'explique par là, comment ces cités resplendissaient de bâtiments de marbre, lorsque les plus célèbres capitales des autres contrées ne présentaient que le triste aspect de chétives constructions. Les nombreux palais que le voyageur admire à Gênes, à Florence, et dont le caractère est si original, si mâle, appartiennent à celte époque d'activité, de richesse et de gloire. Quand on parcourt Venise, malgré l'abaissement où se trouve descendue aujourd'hui cette ville fameuse, on n'a aucune peine à comprendre l'étonnement que les Grecs, se rendant au concile de Ferrare, firent éclater, en voyant les merveilles de Saint-Marco, l'air de grandeur que présentait l'ensemble de la cité, l'architecture et l'opulence des maisons dorées qu'habitaient les sénateurs (1).
Quand les souverains de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, de l'Allemagne, se trouvaient gênés dans leurs finances, ou méditaient quelque grande entreprise, ils s'adressaient tantôt à Venise, tantôt à Florence, tantôt à Gènes, et l'acceptation ou le refus d'une seule maison de banque, sur Tune ou l'autre de ces places de commerce, suffisait pour élever ou abaisser leur puissance. L'Italie possédait les plus riches capitalistes et le
(4) Acta grœca concil. florent., ap. Labbe, t. XIII, p. 80.
peuple le plus opulent de l'univers. Et il fallait bien qu'il en fût ainsi pour que des républiques, presque sans territoire, pussent suffire à tout ce qu'elles entreprenaient. Quand on pense que Venise, avec ses seules ressources, soutint, pendant douze ans, sur terre et sur mer, une guerre acharnée contre l'empire turc, alors dans le plus grand développement de sa force, sans rien rabattre de ses projets dans la péninsule, on se demande avec étonnement, à quel degré inoui de richesse était arrivée à Venise la fortune publique !
11 y a toutefois un point sur lequel l'Italie était inférieure aux pays qui l'environnaient, c'est l'art militaire. Ce n'est pas qu'elle eût moins qu'eux ressenti ces discordes qui arment les peuples les uns contre les autres. Son histoire en est remplie. Ce n'est pas qu'on y connût, moins qu'ailleurs, les règles de la guerre. Nous voyons, au contraire, par le traité qu'écrivait alors Macchiavelli, par celui plus ancien de Cornazzano, qu'on y savait très-bien la manière d'attaquer et de se défendre. Ce n'est pas encore que l'Italie manquât de généraux de réputation. LesBraccio de Montone, les deux Sforza, les deux Piccinino, les Montefeltro, les Malatesta, qui avaient brillé à diverses époques, montraient assez que le sang héroïque n'y était point épuisé. Mais de savantes théories et quelques chefs de talent ne suffisent pas à constituer un système militaire redoutable, il faut avant tout une armée. Or, l'Italie n'avait pas d'armée. Ce qui fait l'armée, ce n'est p is le grand nombre d'hommes sous les armes, c'est l'esprit militaire, la discipline, le courage, le patriotisme. Mais il n'y avait rien de tout cela dans ces compagnies de condottieri, composées de mer-
cenaires aux gages d'un aventurier intelligent et ambitieux, qui se vendait au parti qui le payait le plus chèrement, et servait ainsi, tour à tour, les causes les plus ennemies. Sans haine comme sans amour, n'ayant aucun intérêt à se nuire, les condottieri avaient cessé depuis longtemps d'être redoutables les uns aux autres. Entre de tels soldats, la guerre n'était plus une chose sérieuse. Les opérations militaires se réduisaient à de stériles manœuvres, et les batailles, à un jeu ridicule d'évolutions, au bout duquel on se séparait , comme à un signal convenu, sans avoir quelquefois répandu une goutte de sang. Aucune arme n'avait été perfectionnée, l'artillerie était encore dans la première enfance, et l'on se traînait toujours daus l'ornière des vieilles routines.
Mais si le système militaire était arriéré et faible, en revanche la marine était puissante. De bonne heure, les relations commerciales de la péninsule avec les îles de l'archipel, les côtes de l'Asie, la Chersonèse laurique, le besoin d'y défendre ses comptoirs et ses colonies, lui avaient fait tourne les regards vers l'empire des mers, et l'on peut dire, qu'à la fin du XV" siècle, elle le possédait d'une manière incontestée. L'avantage d'avoir une marine ne lui appartenait pourtant pas exclusivement. L'Espagne, le Portugal avaient également compris que ces flots tumultueux, qui roulent les tempêtes, portent aussi la grandeur et la richesse des nations. Mais ces deux puissances n'étaient point les rivales de l'Italie; leur activité s'exerçait sur l'Océan, l'Italie régnait dans la Méditerranée. Venise et Gènes la couvraient de leurs voiles, et faisaient respecter le pavillon italien jusque
sous les murs de Constanlinople. Tandis que leurs ennemis n'avaient que des barques grossièrement travaillées, mal montées et plus mal commandées, ces deux républiques possédaient des vaisseaux, à la fois lestes et solides, une manœuvre savante et précise, des marins intelligents et audacieux, des chefs expérimentés. Nous l'avons vu, pendant le siège de Constanlinople, cinq bâtiments italiens avaient suffi pour percer l'immense flotte ottomane. Ce fut la marine italienne qui sauva la chrétienté des Osmanlis.
La politique avait suivi le progrès de la civilisalion. Le cardinal d'Amboise disait un jour à Macchiavelli, que ses compatriotes ne s'entendaient pas à faire la guerre. Celui-ci répartit : qu'aussi bien les Français n'entendaient rien à la politique (1). Ce qui était vrai des Français l'était non moins des Allemands, des Anglais et des autres nations. Il y avait en Italie une diplomatie savante, lorsque partout ailleurs on ignorait encore les premiers éléments des rapports internationaux. Ce système de contreforces qui tient si sagement en respect l'ambition des grands Etats, et protège la condition des faibles dans l'Europe moderne, l'Italie l'appliquait depuis longtemps à elle-même. Il est vrai que la situation dans laquelle elle se trouvait, morcelée en plusieurs nationalités diverses, lui faisait une nécessité de remplacer la force de l'unité par l'équilibre de la puissance, mais pour arrivera la réalisation d'un système si compliqué, il fallait, dans la pratique du gouvernement et des relations politiques, une spécialité
i) Le Prince, c. m.
d'idées et une maturité d'expérience auxquelles les autres parties de l'Europe étaient tout à fait étrangères.
Au reste, l'Italie était le foyer des lumières en tout genre. Les hommes les plus distingués qu'eût vus jusque-là le siècle, étaient sortis de son sein, et alors, elle fournissait à l'Espagne le plus grand de tous, ce Colombo dont le génie avait deviné l'existence d'un monde nouveau, et dont l'intrépidité allait le chercher à travers des océans inconnus. C'était à ses écoles ouvertes par Giotto et Ciraabuë, que s'étaient formés tous les artistes qui avaient restauré la peinture. Masaccio, Frate Angelico da Fiesole, Fra Bartolomeo, Gentilo de Fabriano, qui semblaient l'avoir amenée à la perfection, étaient Italiens. Le Pinturicchio, le Pérugin, Léonard de Vinci, qui l'enrichissaient de nouveaux chefs-d'œuvre, l'étaient également. Raphaël d'Urbino et Michel-Ange étaient nés! Quelles merveilles ses architectes n'offraient -ils pas aux regards des étrangers, dans les splendides monuments dont Rome , Florence , Venise , Sienue, Gènes, étaient décorées!
Nous avons déjà plus d'une fois parlé des littérateurs, des savants, des érudits dont l'active patience scrutait la docte antiquité, en ressuscitait les chefs-d'œuvre, et qui parlaient la langue de Cicéron et do Virgile avec la pureté, l'élégance du grand siècle. Déjà on ne se contentait plus de rechercher et d'imiter les modèles de la littérature grecque et latine, quelques hommes se hasardaient à écrire dans la langue nouvelle, longtemps négligée pour l'idiome ancien. Macchiavelli composait, avec les idées et sur le plan de Tite-Livc, sa magnifique Histoire de Florence, tandisqu'en poésie, Luigi Pulci, par son Moi-
gante maggiorc, le Boyardo, par son Orlando inammorato, Francesco "Cecco, par son Mrmbriar.o, préludaient aux immortels poèmes de l'Arioste et du Tasse.
Si on parcourt l'Europe, on y trouve à peine cinq ou six de ces hommes dont le génio et le goût répandent autour d'eux quelques clartés. L'Espagne offrira Antonio Lebrixa ( Anlonius Nebrissensis ) , le Sicilien Luccio Marineo, ébauchant, à Salamanque, les commencements delà réforme littéraire (I). L'Allemagne nous montrera le Frison Agricola et le Saxon Conrad Celtes, à Hcidelberg, puis le poète Reuchlin, à Wittemberg (2). En France et en Hollande, Guillaume Budé et Erasme commencent seulement à poindre. L'Angleterre n'a encore personne. Tandis que, dans la péninsule, les beaux esprits abondent. On les retrouve partout, à Naples, à Milan, à Rome, à Venise, à Fcrrare, à Florence, partout où il y a un prince libéral ou un gouvernement intelligent pour encourager leurs efforts. 'Ainsi, à l 'époque où nous sommes arrivés, l'Italie était lo théâtre à la fois des lumières, de la prospérité et de la puissance.
Le calme profond dont elle jouissait alors tenait sans doute au caractère pacifique qu'avait déployé le dernier pontife, mais on en était redevable' encore à l'habileté de Lorenzo Médicis (3). L'influence que ce grand homme d'état avait su acquérir sur les autres gouvernements, par la supériorité de ses lumières, sa modération, l'estime
(1) Maldonat au XVIe siècle, par lo Père J.-M. Prat, livre I, v. i, p. 4.
r2) Voir Hallani, Littérature <le l'Europe, t. I, c. m, p. 109-211. (3; Guieciardini, lib. 1. c. i.
personnelle dont il était en possession en avait fait comme la clef de voûte de l'équilibre italien. On aurait dit que toutes les puissances étaient fascinées, comme Florence, par le charme de ce génie brillant. Mais par une coïncidence fatale, Lorenzo était descendu dans la tombe presque en même temps qu'Innocent VIII, et le malheur voulut que le fils, qui héritait de son pouvoir, n'eût aucune des grandes qualités de son père.
Pietro Médias était vigoureux et plein d'adresse dans les exercices du corps, il ne manquait pas non plus d'une certaine instruction qu'il avait puisée aux leçons d'AngeloPoliziano; il se distinguait également par une libéralité et une politesse devenues héréditaires dans sa famille. Mais un naturel emporté et une présomption hautaine ne lui permettaient ni ce calme, ni cette réflexion, ni cette prudence, sans lesquels on ne parvient pas à manier les esprits et à s'en assurer la domination (1). Lorsqu'on annonça la mort de Lorenzo à Ferdinand, le vieux monarque s'écria : « Cet homme a vécu assez pour la gloire, mais trop peu pour le bonheur de l'Italie ; plaise à Dieu que l'ambition ne trame pas, après sa mort, des projets qu'elle n'aurait osé concevoir pendant sa vie (2) ! » Ces paroles de Ferdinand n'exprimaient pas seulement un éloge mérité par la valeur politique de Lorenzo, elles indiquaient encore que la situation, en apparence si brillante de l'Italie, renfermait des principes de trouble dont l'oreille fine et inquiète du vieux monarque entendait la sourde fermentation.
(1) Nardi, Dellc hist. Fiorent., lib. I, p. 9.
(2) Roscoë, Vie de Laurent de Mcdicis, e. x, p. 305.
Le principal germe de perturbation était dans la nullité de Galeazzo Sforza (1), duc de Milan, et l'ambition de Lodovico dit le Moro, son oncle et son tuteur. Ce dernier, depuis quatorze ans, gouvernait la Lombardie avec autant de talent que son pupille en annonçait peu. Pendant ce long intervalle, il avait brisé tous les obstacles qui s'opposaient a ses vues, avec l'audace d'un homme qui veut atteindre son but, n'importe à quel prix. Quoique déclaré majeur, depuis Tàge de douze ans, et capable de gouverner, Galeazzo ne gouvernait point encore à vingt-trois ans. Lodovico, fait au pouvoir suprême, ne voulait plus restituer ce séduisant dépôt au maître légitime, et, dans l'appréhension d'y être contraint, il employait toute son habileté à se rendre inexpugnable clans son usurpation. Ainsi, il ne confiait le commandement des places fortes, et surtout de la citadelle de Milan, qu'à des officiers dévoués à sa personne. Les revenus du duché, qui montaient au chiffre do 60,000 ducats (2), étaient presque en entier dslribués à l'armée, pour en corrompre les soldats et les chefs. Du reste tous les fils de l'administration, toutes les ressources fie l'Etat élaient tellement à la disposition du régent que
(l; Ce prince, malgré son Age, était encore dans l'enfance, soit que son oncle eût étouffé, à dessein, les facultés de son âme, par la mollesse de son éducation, soit que Galeazzo fût naturellement, comme le dit Commines, de petit sens. (Philippe de Ségur, Ilist. de France, t. X, p. 243. — Sismondi, Ilist. des rcpuhl. ital., t. XII, p. 81. — Pauli Jovii, Ilist. sui temporis, lib. I, p. 8.)
(2) C'est l'évaluation de Corio Commines dit 650,000 et même 700,000.
Galeazzo et sa femme • Isabelle manquaient quelquefois
du nécessaire (1).
En vain l'opinion publique réclamait en faveur du duc (2), Lodovico imposait silence au cri de l'opinion, comme à celui de sa conscience, et ce qui achevait de le rassurer, c'est, dit un historien, que « nul serviteur ni parent du duc Galeaz ne donnoit empêchement audit seigneur, à prendre le duché pour lui (3). » Mais l'épouse de Galeazzo était la fille du duc de Calabre;or, il n'était pas à présumer que Lodovico pût détrôner son neveu, sans s'exposer au ressentiment de la maison d'Aragon. Des faits récents venaient d'avertir le Moro qu'il avait tout à craindre de ce côté.
Isabelle, queCommines nous peint comme une femme courageuse et sage , Isabelle avait écrit à la cour do Naples, pour la renseigner sur les traitements qu'elle et son époux éprouvaient de la part de Lodovico, et conjurer son père et son aïeul de les protéger tous deux contre le péril qui menaçait leur vie (4). Ce message secret avait eu pour effet, d'amener à Milan une ambassade napolitaine, chargée de prier le régent do mettre un terme à
(i) Corio. part. VII, p. 886. — - Pauli Jovii hist. sui temporU, lib. I, p. 8.
(2; Cette manifestation eut lieu à l'occasion d'une monnaie nouvelle que Lodovico fit frapper, et sur laquelle son effigie était empreinte avec celle de son neveu. (Philippe de Couiinines, liv. VU, c. h.)
(3) Ici., livre VIII, c. i.
(4) Gcorg. Florus Medio., De exped. Caroli VIII, ap. Godefroy, p. 218. — Guicciardini, lib. I, c. i.
une tutelle dont le besoin ne se faisait plus sentir (1).
D'abord Lodovico s'en émut peu ; celle ambassade coïncidait avec la mort d'Innocent VIII. il avait des espérances fondées de voir son frère Ascanio monter sur la Chaire de Saint-Pierre et de devenir par là tout puissant, et il trouva le moyen d'amuser la cour de Naples par des réponses évasives (2). Mais ces espérances ne tardèrent pas à être trompées de ce côté. Alors il s'occupa de souder les dispositions où se trouvaient, à son égard, les puissances de l'Italie. Il découvrit avec inquiétude que le fils de Lorcnzo Médicis, entraîné par son parent, Virginio Orsini, penchait du côté de Naples (3). Ce ne fut d'abord qu'un soupçon, mais un incident vint bientôt changer ce soupçon en certitude. Alexandre VI venait do monter sur la Chaire pontificale, Lodovico qui affectait d'imaginer des combinaisons singulières, pour paraître plus habile que les autres, proposa à Florence et à Naples d'arranger les choses de telle sorte que leurs ambassadeurs fissent leur entrée à Rome ensemble et reçussent une audience commune. Il espérait par là montrer au nouveau pape l'intelligence et l'union des trois puisances. Cette proposition fut aggréée de Ferdinand, mais elle déplut à Pietro Médicis dont elle contrariait la vanité et qui n'eut aucune peine à en dégoûter le roi. Il n'y avait pas à en douter, Florence marchait avec
(1) Pauli Jovii hist. sui temporis, lib. I, p. 9. — Corio, ubi supra. — Petrus Bcmbus, Hist. Venct., libr. II, p. 24.
(2) Josepbi Riparaont., Hist. Mediol., lib. VI, p. 685, thesauri Burraani.
(3) Guicciardini, lib. I, c. i.
Naplcs. Un nouveau fait vint confirmer la portée de celui-ci.
Francescheto Cibo possédait les fiefs d'Anguillara, de Cervetri et quelques autres châteaux dans le voisinage do Rome. Après la mort de son père, ce seigneur s'était retiré à Florence. Là, Pietro Médicis, l'entourant de caresses, l'engagea, d'accord avec Ferdinand, à vendre ces fiefs à Virginio Orsini, leur parent, moyennant une somme de 40,000 ducats. Le roi et Médicis avancèrent secrètement cette somme, dans l'espérarce de tirer de cette acquisition les plus grands avantages. En efiet, les fiefs en question, ajoutés aux autres possessions des Orsini, leur permettaient d'enlacer Rome. Virginio était dévoué à la maison d'Aragon ainsi qu'aux Médicis. Dans un cas douné, la communication de Naples et de Florence était par là même assurée (1).
Cette transaction porta la terreur dans l'àme du Moro. Il se rassura toutefois lorsqu'il apprit que la vente de fiefs si importants avait provoqué le mécontentement du pape. Ici, Ferdinand manqua d'babilelé et de prévoyance en ne ménageant point un homme tel qu'Alexandre VI. A l'époque où Lucrèce devenait princesse de Pesaro, le pontife avait demandé en mariage, pour son fils, Geoffroy, une fille naturelle d'Alphonse, à laquelle on aurait constitué un douaire dans le royaume de Naples, et Ferdinand avait répondu par des atermoiements équivalents à un refus (2> La vente subreptice des fiefs d'Anguillara et de Cervetri, venant s'a-
(1) Guicciardini, lib. I, c. i. — Tomaso Tomasi, p. 42.
(2) Guicciardini, ibid. — Tomaso Tomasi, p. 43.
jouter à cette première mortification, blessa vivement Alexandre. Aussi déclara-t-il que cette aliénation, accomplie à son insu et sans son aveu, était nulle ; et comme s'il y eût démêlé des vues hostiles au Saint-Siège, il so plaignit hautement de Ferdinand, de Pietro Médicis, deVirginio Orsini, et protesta qu'il était décidé à tout faire pour soutenir la dignité et les droits de l'Eglise (1).
Promptement renseigné par son frère Ascanio, le Moro profita, en habile homme, des dispositions du pape, pour le ranger à sa cause. Sa politique, dans cette occasion, fut si pressante que déjà, au mois de novembre 1492, le bruit courait à Rome qu'Alexandre était d'accord avec Lodovico, pour inviter le roi de France à faire revivre, contre la maison d'Aragon, les prétentions delà maison d'Anjou (2). Rien no prouve toutefois, qu'à celle époque, la cour de France ait eut, de la part du Moro, aucune communication d'un pareil dessein, et qu'Alexandre VI songeât à favoriser alors un projet auquel il opposa plus lard une si vive répulsion. Le pape et Lodovico se contentèrent de contrebalancer l'alliance de Florence et de Naples par une ligue dans laquelle ils entraînèrent Venise et Ferrare, et qui fut publiée le 25 avril 1493 (3).
De Milan la terreur avait passé à Naples. Le cardinal de la Rovère, qui regardait Alexandre VI comme son
(1) Guicciardini, ibidem.
(2) Pctri Martyris, epist., libr. V, epist. 121 et 124.
(3) Murino Sanuto, Vite dei duchi, etc., p. 1250. — Andréa Navaggiero, Hist. Vcneziana, Murât., t. XXIII, p. 1201. — Pctrus Bembus, Hist. Venet., lib. 1, p. 22 et lib. II, p. 25.
ennemi personnel, s'était rangé du côté de Ferdinand. Maître d'Ostie et de l'embouchure du Tibre, il conseillait de surprendre Rome avec les compagnies de Prosper et de Fabrizio Golonna, secondées par la faction gibeline. Mais les confédérés avaient prévu l'éventualité d'un tel projet, et un des articles du traité d'alliance portait que le sénat de Venise et le duc de Milan feraient marcher incessamment à Rome, chacun deux cents hommes d'armes, tant pour la sécurité du pape et de ses Etats que pour aider le Saint-Siège à recouvrer les châteaux achetés par Virginio Orsini (1). Au surplus, Ferdinand, en politique expérimenté, s'opposa à ce qu'on en vint à des hostilités prématurées, ne voulant point justifier les soupçons que sa conduite avait pu faire concevoir, et surtout pousser ses adversaires à précipiter l'explosion des desseins qu'on leur prétait. Au lieu d'achever d'aigrir le pape, il préféra l'adoucir. La vente des tiefs d'Anguillara et de Cervelri avait causé une partie du mal. Ferdinand envoya à Rome son fils Frédéric, pour en régulariser le contrat. La négociation éprouva de nombreuses difficultés, mais enfin on finit par convenir que Virginio Orsini garderait les fiefs, en donnant au pape une somme pareille à celle qui avait été déjà comptée à Francescheto Cibo. Cet accord conclu , on reprit l'affaire du mariage de Geoffrey, dernier ûls d'Alexandre, avec Sancia, fille naturelle d'Alphonse. Les conditions en furent promptement arrêtées. On décida que Geoffrey irait demeurer à Naples et que son épouse aurait, pour dot, la prin-
(1) Guicciardini, ibid.
cipauté de Squillace avec 10,000 ducats de rente (l).
En même temps que Ferdinand traitait à Rome, il négociait à Milan. Jamais le fier Aragonais ne s'était montré si souple, si déterminé aux concessions. Il nesongeail plus à sommer le Moro de descendre du trône, il consentait à le voir régner. On dit même que, pour dissiper tous les soupçons de Lodovico, il avait résolu de se rendre à Gènes en personne, do se remettre ainsi enlre les mains du régent, et de traiter avec lui , décidé à tout oser afin d'éloigner la tempête qu'il voyait se former au-delà des Alpes. S'il n'entreprit pas un tel voyage, c'est qu'il en fut empêché par les instances de son lils qui redoutait, poiir la vieillesse septuagénaire de son père et pour sa sanlé affaiblie, les hasards et les fatigues d'une navigation d'hiver (2).
Mais tous ces moyens que la peur inspirait au vieux roi, pour réparer les erreurs d'une politique depuis longtemps imprudente, avaient le sort de la plupart des remèdes, ils arrivaient trop tard. Un an plus tôt, quelques concessions peut-être auraient suffi à maintenir le calme, l'ébranlement une fois donné , toutes ces avances, de la part du roi. étaient incapables de le ramener. La peur n'était point sortie du cœur du Moro. Il était trop perfide pour croire à la sincérité de la cour de Naples, pour se persuader que cette coi.r, une fois le danger éloigné, n'aurait aucun souci de se venger. D'un autre côlé, quoique le pape, en se rapprochant de Ferdinand, n'eût
(1) Guicciardini, lib. l,c. u.
(2) Macchiavclli Frammentia. — Pauli Jovii hist. su» temporis, lib. I, p. 18.
t. il. 26
point renoncé à la ligue, Lodovico ne se faisait point illusion sur les conséquences que pouvait avoir ce revirement Du reste, la ligue, simple entente de circonstance, était peu de nature à rassurer le régent. Les motifs, qui y avaient fait entrei Alexandre et les Vénitiens, étaient si différents des siens, que le moindre incident pouvait les engager à s'en retirer. La situation lui semblait tout aussi menaçante quo jamais, et il ne vit plus de salut pour lui que dans l'ambition du roi de France.
Rendu définitivement à sa politique ultramohtaine, il envoya à Paris une solennelle ambassade, composée de Charles de Barbiano, comte do Belgiozozo, de Gajazzo de San Sevcrino et de Galeazzo Visconti (l). En même temps, dans le but de se prémunir du côlé de l'Allemagne, il négociait, avec Maximilien, le mariage de sa fille Blanche, à la condition d'obtenir de lui l'investiture du duché de Milan pour lui et ses descendants (2). Ainsi, malgré les efforts tentés par Ferdinand pour rasséréner l'horizon, l'orage allait éclater.
Le monarque auquel s'adressait Lodovico était Charles VIIIe du nom. Ce prince, dont la destinée a été d'accomplir un des plus grands événements des temps modernes, ne semblait pas, au dire des historiens, être au niveau du rôle prodigieux qui lui était échu. Philippe de Commines lui attribue beaucoup de faiblesse personnelle et peu de sens (3). Les Italiens, qui le virent
(1) Guicciardini, lib. I, c. i. — Commines, lib. VII, c. h. — Pauli Jovii hist, etc., lib. 1, p. 12.
(2) Josephi Ripam. bist. urbis Mediol,, tib. VI, p. 654.
(3) Liv. VII, c. vu.
passer devant eux, se moquent de sa petite taille, delà difformité de son visage, de ses jambes grêles qui avaient peine à porter le corps, enfin de son ignorance. Selon eux encore, les (rails de son âme étaient heurtés comme ceux de sa physionomie. Ainsi, il était avide de domination et incapable de commander ; obstiné dans ses idées et le jouet de ses favoris ; ennemi des affaires, de toute application sérieuse, et passionné pour les plus difficiles entreprises (1); et il n'y a rien de trop chargé dans ce portrait. On ne peut refuser toutefois, au successeur de Louis XI, l'amour de la gloire, une Ame libérale, Part de s'attacher les cœurs, une rare intrépidité. Ces qualités lui étaient naturelles; quelques-uns de ses défauts tenaient peut-être à son éducation. Relégué par son père, dans l'isolement, loin du monde, privé de toute culture morale, puis tenu en laisse par madame de Beaujeu, sa sœur et sa tutrice, l'enfance de ce prince s'était prolongée au-delà des limites ordinaires, il en avait retenu les rêves et les fantaisies capricieuses. Cette vie de roi, dont il n'apercevait encore que les magnificences, ne lui semblait pas plus sérieuse que ses jeux. Armé d'un pouvoir sans coutrôle, au sortir d'une dépendance presque servile, rien ne paraissait impossible à son ardente imagination, et les conceptions les plus gigantesques ne l'étonnaient pas. Ainsi, reprendre Constantinople, refouler la conquête ottomane par-delà le Bosphore, unir à la couronne des lis la couronne impériale des Césars, tels étaient ses projets. Les exploits de
[\) Guiceiartlini , lib. I, c. m. — Corio, Istor. di Milano, p. 894. - Pauli Jovii Hist., lib. Il, p. 6*.
Charlemagne l'enflammaient d'un héroïque enthousiasme, et son ambition aspirait à les reproduire (4).
L'ambassade milanaise trouva, à la cour de Charles, le prince de Salerne, le comte de Bisignano avec tous les réfugiés napolitains qui cherchaient des ennemis à la maison d'Aragon. Agents véritables de Lodovico, bien que non avoués, tous ces seigneurs, formés de longue main aux intrigues, s'occupaient de préparer les voies à ses desseins. Dans cette vue, ils ne s'étaient point adressés aux vieux serviteurs do Louis XI et de madame de Beaujeu, car, ils n'avaient pas lardé à comprendre que ces hommes sages étaient aussi peu en crédit qu'ils avaient peu de goût pour les expéditions aventureuses. Des conseillers, plus assortis au caractère imprudent du jeune monarque, avaient pris leur place, et dirigeaient ses pensées. A la tête de ces favoris nouveaux , figuraient Etienne de Vesc, valet de chambre du roi, et Guillaume Brissonnel, qui, de marchand, était devenu successivement trésorier général des finances, évêque de Saint -Malo, et portait son ambition plus haut encore (2).
C'était par l'organe de ces conseillers que les Napolitains avaient su pénétrer jusqu'au roi, pour lui inspirer la conquête de leur patrie. D'abord, comme l'ambition toute seule est un mauvais tilre pour légitimer la conquête d'un trône, les réfugiés s'efforçaient d'établir, à l'aide de vieux parchemins trouvés à Gênes, que la succession au royaume de Naples appartenait à la
(1) Philippe de Ségur, Hist. de Charles VIII, t. I, p. 259.
(2) Guioeiardini, lih. I, c. i. — Cominines, livre VII, c. u.
maison de France (1). Puis, ils représentaient combien les circonstances étaient favorables à la poursuite de ce bel héritage; la jalousie réciproque des principaux États d'Italie, l'impopularité de la maison d'Aragon dans la partie basse de la péninsule, la haine que portait la noblesse à Ferdinand ainsi qu'à son fils Alphonse; la puissance d'uu allié tel que le Moro, sa position qui plaçait, entre ses mains, les versants italiens des Alpes, clefs de l'Italie; enfin, ils faisaient valoir la facilité que l'occupation du royaume des Deux-Siciles procurerait à l'invasion de la Grèce.
Le discours officiel que prononça le prince de Belgiozozo. dans l'audience royale, accordée à l'ambassade milanaise, ne fut guère qu'une répétition de ce que Charles avait entendu, dans le cours de ses conversations secrètes avec les réfugiés (2). Les vieux conseillers n'écoutèrent qu'avec éfonnement une proposition dont le but était de précipiter la France dans les hasards d'une expédition, ruineuse en cas de succès, funeste en cas de revers. Ils s'elïorcèrent d'en faire sentir la vanité. Un moment leur autorité sembla triompher. Ébranlé par leurs sages observations, le monarque flottait indécis. Mais Bel^iozozo et les réfugiés redoublèrent leurs instances. Le malheur de l'Italie l'emporta, et Charles conclut, à Tinsu de sa cour, avec les représentants de Lodovico, un traité par lequel il s'engageait à aller, en péril) Vetustissimas tabulas tune Genuîc reportas ostentarc, quibuseontinereturlS'apolitanum regnum Frnncorum regibus sueecssorio jure deberi. (Gcorgius Florus, De expert. CaroliYlll, lib. 1, p. 219.) (2) Id., lib. 1, ibidem.
sonne, attaquer le royaume de Naples. Le duc de Milan devait donner passage, par ses États, à l'armée française, y joindre cinq cents lances, permettre au roi d'équiper à Gônes autant de bâtiments que les besoins l'exigeraient, lui prêter 200,000 ducats avaut son départ. La garantie de la souveraineté du Milanais et la cession de la principauté de Tarente devraient, la conquête du royaume de Naples achevée, récompenser Lodovico de ses services (1).
Cependant tout semblait s'opposer à l'accomplissement d'un tel pacte. Le roi d'Espagne, Ferdinand, réclamait la province de Roussillon, engagée à Louis XI, trente ans auparavant, sur une avance de 300,000 écus, et bien que cette somme n'eût point été encore remboursée, il menaçait de prendre les armes pour revendiquer ce qu'il appelait son droit. Déjà en H92, ses ambassadeurs avaient secrètement négocié une alliance avec le roi des Romains, Maximilien, et Henri VII, roi d'Angleterre, dans le but d'attaquer la France. Maximilien brûlait de faire expiera Charles VIII l'afFront que ce prince venait de lui faire en épousant Anne de Bretagne, au mépris des promesses qui l'engageaient à Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien. Quanta Henri VII, soit qu'il s'intéressât à la querelle du roi des Romains, soit qu'il voulût profiter des embarras où se trouvait la France pour venger les vieilles défaites des Anglais, il s'était laissé entraînera passer le détroit, et avait mis le siège devant Boulogne (2). Il est vrai que Charles VIII,
(1) Guicciardini, lib. I, c. n.
(2) Epist. Pétri Martyris, lib. V, epist. 120 et 123.
par le traité d'Étaples, 3 novembre 1 492, était parvenu à renvoyer promptement Henri VII en Angleterre, en lui faisant un pont d'or avec 745,000 écus(l). Mais Maximilien était toujours sous les armes et Ferdinand ne cessait de menacer.
Impatient de résoudre ces difficultés, Charles ne regarda à aucun sacrifice. Par le traité de Sentis, 23 mai 1493, il restitua à Maximilien, avec sa fille Marguerite, qui avait jusque-là séjourné en France , les comtés de Bourgogne , de Charolais et d'Artois occupés comme dot de Marguerite (2), et la paix fut conclue. Enfin, il rendit au roi d'Espagne la province de Roussillon, malgré l'opposition du parlement, et sans demander d'autre compensation que la garantie d'une complète neutralité dans la lutte qui allait s'engager, pensant que la conquête d'un royaume valait bien l'abandon d'une province (3).
Pendant que Charles aplanissait ainsi les obstacles audelà des monts, un agent français, Perron Basche, parcourait l'Italie pour y sonder les dispositions des puissances, et s'efforcer de les rattacher à la cause de la France. Sa mission obtint peu de succès, et il ne rapporta de Venise et de Florence que des réponses va-
(\) Du Tillct, recueil des traites entre les rois de France et d'Angleterre, p. 385. — Observation sur l'Hist. de Charles VIII, p. 620-037.
(2) Commines, livre VII, c. ui. — Dcnys Godefroy, observations sur rhisl. de Charles VIII, p. 640-652.
[3) Guicciardini. ubi supra. — Pauli Jovii hist. lin. I, p. (6. — Corio, Istoria di Milano, p. 895-899.
gues, parce que la campagne n'étant point ouverte, personne ne voulait découvrir ses intentions avant l'événement (1).
L'année 1 494 s'ouvrit sur ces préparatifs de la part de la France* et ces hésitations de la part de l'Italie. La mission de Bascho n'avait point satisfait \c roi, il lui fallait des assurances positives, non des paroles équivoques, et il envoya dans la péninsule une ambassade, composée de quatre grands personnages dont le général Ébrard d'Aubigny était le chef. Ces représentants déterminèrent sans peine de petits États, comme Ferrare et Bologne, à une coopération active, en faveur de la France. Mais aucune considération ne put arracher Venise à sa neutralité. Cette prudente république, invulnérable au milieu de ses lagunes, voulait rester spectatrice immobile des commencements de la lutte, bien disposée à vendre à propos et chèrement son accession à celui des deux partis qui lui assurerait le plus d'avantages (2).
On espérait encore du côté do Florence. Malgré les attermoièmenls de la politique de Médicis, ou ne pouvait se résoudre à penser que la plus ancienne alliée de la France en Italie lui ferait défaut dans une occasion aussi solennelle que celle qui se préparait. Les représentants français demandèrent donc à cette république qu'elle donnât quelque marque de son union avec la France, quand ce ne serait que le libre passage de l'armée du roi. Il faut le dire, les Florentins penchaient vers la France,
(1) Guicciardini, lib. I, c. n.~ Commincs, livre VU, c. n.
(2) Pauli Jovii hist., lib. I, p. 17. — Comines, lib. VII, c. îv.
le peuple souhaitait qu'on accordàl le passage à l'armée royale. C'était môme l'avis des membres les plus accrédités du gouvernement. Mais le conseil ^tait sous la main de Médicis, et celui-ci, qui avait moins peur de Charles VIII que de Ferdinand, ne voulut jamais renoncer à son alliance avec la maison d'Aragon, alléguant : que. s'il se détachait de cette alliance, les Français seraient trop éloignés pour le défendre, les Aragonais bien près pour le punir, et il réponditaux ambassadeurs : que ni la crainte du péril, ni aucune menace de guerre ne lui ferait rompre l'accord que son père ï.orenzo et le sénat de Florence avaient passé avec le roi de Naples, et que le roi de France ne pouvait lui savoir mauvais gré s'il gardait la promesse de sa foi (1).
Le refus de Médicis donnait une grande importance au parti que prendrait Alexandre VI. D'abord la mission de d'Aubigny porta le trouble dans l'àme du pontife. Il fallait toutefois se décider, car tout en témoignant de leur profond respect envers le Saint-Siège, les envoyés voulaient une réponse positive. Pour Alexandre, la neutralité n'était pas possible, attendu qu'il ne pouvait être indifférent à la Papauté, qu'un compétiteur vint disputer à Naples la couronne au prince sur la tête duquel elle l'avait posée en sa qualité de pouvoir suzerain. Dans une si grave occurrence, Alexandre voulut prendro conseil des cardinaux, mais les avis du sénat apostolique ne lui laissèrent que le choix de se déclarer pour ou contre la France (2).
(1) Nestor, Hist. des hommes illustres de la maison de Mcdicis, p. 104.— Guicciard., lib. I, c. n. — Pauli Jovii hist. !il>. I, p. 17.
(2) l'auli Jovii hist. lin. I, p. 18 et 19.
L'habileté du ponlifesut le faire glisser entre ces deux écueils également dangereux , sans se heurter à aucun. Il répondit aux envoyés que, l'investiture du royaume de Naples ayant été accordée aux princes de la maison d'Aragon, le chef de l'Eglise ne pouvait la leur enlever pour la donner au roi de France avant qu'il eût été juridiquement établi que le droit de Charles VIII était le meilleur. Il ajouta que, le royaume de Naples dépendant de l'autorité du Saint-Siège, il était plus convenable à la dignité d'un roi de France de faire autoriser, par la justice compétente, les prétentions qu'il alléguait, que de violer les droits que ses prédécesseurs s'étaient fait gloire de défendre; que c'était là, du reste, tout ce qu'un roi très-chrétien pouvait exiger du pape dont le devoir était d'éteindre non de fomenter les guerres.
Cette réponse simple et digne, Alexandre la répéta dans un bref adressé à Charles VIII, en y ajoutant quelques observations sur l'instabilité de la fortune, les horreurs de la guerre, et le conseil de tourner plutôt contré les Turcs cette soif de puissance et de gloire dont le monarque paraissait enflammé (1). Dans le fond, Alexandre, comme Pietro Médicis, avait plus de confiance en la fortune de Ferdinand qu'en celle de Charles, il avait peine à se persuader que les Français, dont les expédiai Baluzii Misecllanca, t. III, p. 124 et scq. — D'après l'Infcssura, Alexandre, pour détourner Charles VIII de sou projet, lui aurait repondu que la peste et la famine sévissant à Rome, il y avait péril pour lui d'y venir ; de plus qu'il était à craindre que le roi de Naples n'appelât les Turcs en Italie. Une telle réponse est un conte dépourvu de sens.
lions contre Naples avaient constamment échoué, depuis un siècle, fussent plus heureux dans celle-ci.
Conséquemment à cette opinion, Alexandre s'était définitivement lié avec Alphonse, devenu roi de Naples par la mort de son père Ferdinand, arrivée le 4 janvier 1494. Alphonse avait toujours manifesté la plus vive opposition aux avances du pape, non qr.e, chez un homme tel que lui, la répugnance que pouvait inspirer la personne d'Alexandre fût d'un grand poids, mais parce qu'il ne pardonnait point, au neveu de Calixte III, la politique hostile de son oncle contre Ferdinand. Cependant, lorsque le vieux roi eut disparu de la scène, et que ce fut au tour d'Alphonse à répondre des affaires, la prévision des événements l'effrayant tout à coup, il imposa silence à la fierté de son caractère, et tourna vers Rome des re-
gards moins dédaigneux. Quatre ambassadeurs vinrent solennellement de sa part porter, aux pieds du souverain pontife, l'expression de son obéissance, de ses hommages, de riches présents, et solliciter l'investiture du royaume. Ils avaient ordre de ne mettre aucune limite à leurs promesses.
Alexandre écouta les propositions d'Alphonse, et tous deux convinrent de se prêter un mutuel appui dans la défense de leurs États. Entre autres conditions, Alphonse s'engagea à compter immédiatement au pape 30,000 ducats, à livrer, sur le champ, sa fille Sancia à Geoffroy Borgia, afin que le mariage fût célébré sans retard; à donner à Geoffrey la principauté de Squillace, un présent de 10,000 ducats, et le protonotariat, l'une des sept charges principales de l'État. Il s'obligea encore à donner au duc de Gandie, fils aîné du pape, des terres
pour 12,000 ducats de rentes avec le premier des sept offices principaux qui viendrait à vaquer, enfin, il devait réserver les bénéfices les plus opulents Ju royaume à César Borgia. A ce prix, Alexandre VI s'engagea, de son côté, à donner à Alphonse l'investiture du royaume de Naples, avec lu réduction du cens dont Ferdinand avait joui, sa vie durant; à envoyer un légat apostolique pour le couronner, et élever au cardinalat Lodovico d'Aragon, neveu d'Alphonse (1).
C'était après la conclusion de ce traité secret que l'ambassade française s'était présentée à Rome. Mais il u'y avait que l'autorité des événements qui pût détourner le souverain pontife do la politique qu'il venait d'embrasser. Plus tard, le pape et le roi se virent personnellement à Vicovaro, terre du domaine des Orsini. Là, bien que le bruit d'immenses préparatifs, de la part de Charles VIÏI, eût déjà franchi les monls, et frappé l'Italie d'épouvante . les deux souverains resserrèrent les liens de leur récente amitié, concertèrent ensemble les moyens de résistance qu'ils opposeraient à l'invasion, et se séparèrent satisfaits l'un de l'autre (2). On assure que le roi parla, dans cette conférence, avec un tel entraînement du besoin d'assurer l'indépendance de l'Italie, que le pape, se laissant aller à une sorte d'enthousiasme belliqueux , ouvrit l'audacieux conseil
(1) Guicciardini, lit). I, c. n.. — Corio, Ist. di Milano, p. 920. — Infessura, p. 1150. — Tomaso Tomasi, p. 41-50.
(2) Guicciardini, ibidem. — Pet ri Ncmbi hist. Vcnct.. lih. 11. p. 28. — Burchard. Diarium ap. Eecard, corpus hist. Mœdii a?vi, t. II, p. 2047. — Tomaso Tomasi, p. 55-58.
de prévenir leur adversaire, au lieu de l'attendre (1).
Alexandre nomma son neveu, le cardinal de Montréal, légat à Latere, pour aller couronner à Naples le successeur de Ferdinand et recevoir son serment do fidélité Celle cérémon;e fut accomplie, le 2 mai 1 194, avec toute la magnificence que les Borgia savaient d< ployer dans les grandes représentations Quelques jours après, le nouveau roi < réa Jean Borgia. déjà duc de Gandie, prince de Tricaric, comte de Claremont, de Lauria, de Corinola. D'autre part, GeolTrey Borgia, fait prince de Squillace, comte de Cuiia 't prolonotaire du royaume, épousa solennollemen» la pi incesse Sancia (3). Suivant les conventions, GeolTrey devait rester à Xaples. mais Alexandre qui ne voulait pas laisser, entre les mains de son allié, un ôtage de cetle importance, lequel aurait compromis l'indépendance de sa politique, avait chargé le cardinal de Montréal d'engiger adroitement Alphonse à permettre que les jeunes époux vinssent à Rome, et procurassent ainsi, par leur présence, à un père déjà sur le déclin do la vie, la consolation de voir, près de sa personne, l'un des soutiens de sa maison (4). Alphonse dut profondément sentir où portait la demande du pape, mais, dans les circonstances présentes, la faveur ponti-
(1) Pauli Jovii hist., lib. I, c. 24.
(2) Burchard, dans son Diarium rom. euriœ, p. 2031, nous a donné les détails de cette cérémonie fastueuse, qui devait être suivie de si près de la chute de la maison d'Aragon. — Voir Summontc, lib. VI, t. 3, p. 482-496.
(3) Burchard, p. 2043.
(4) Tomaso Tomasi, p. 52.
6cale lui était si nécessaire, qu'il ne crut pas trop la payer par les plus amers sacrifices.
Cependant Alphonse déployait une activité digne du vainqueur d'Otranto. Il mettait ses places fortes en état de défense, construisait des vaisseaux, rassemblait des soldats. Tout, autour de sa personne, était plein de mouvements. D'après les conventions de Vieovaro, Alphonse, devait prendre lui-môme le commandement en chef de l'armée de terre. Effectivement ce monarque vint se poster à la pointe des Abbruzzes, pour être à portée de couvrira la fois, de celte position, le royaume deNaples et l'Etat ecclésiastique. A son tour, son fils Ferdinand s'avança en Romagne à la tête de soixante-dix escadrons de gendarmerie, dans le but de soulever les peuples du Milanais en faveur de l'infortuné Galeazzo, et de recevoir les Français à leur entrée en Lombardie. D'un autre côté, Frédéric, frère d'Alphonse, à la tète d'une puissante escadre, fit voile vers Gènes où l'on s'était préalablement mis en intelligence avec lesFieschiet lesFregozo, pour faire révolter cette ville contre le Moro et enlever par là à Charles VIII, la seule puissance qui pût lui fournir des vaisseaux. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu, dans la mer Thyrrénienne, une flotte si belle et si bien équipée. Elle était composée de trente-cinq galères légères, de dix-huit navires, sans compter les autres bâtiments de moindre grandeur, portait une artillerie formidable et trois mille hommes de débarquement (1).
En môme (emps, Alexandre VI secondait activement
(1) Guicciardini, lib. 1, c. u. — Toinaso Tomasi, p. 58. — Pauli Jovii hist. lib. I. p. 24.
Alphonse, soil par des enrôlements, soit par sa politique. Comme Bajazet élait aussi bien qu'eux menacé par les armées françaises, les deux souverains essayèrent de l'intéressera leur querelle. Alphonse envoya A Constanlinople un agent, nommé Camille Pandone, et Alexandre VI, plus secrètement, un certain Georges Buzardo, génois non moins versé dans la langue turque que dans la langue italienne. Nous avons les instructions qui furent données par Alexandre à son nonce. La coïncidence des dates ne permet pas de douter que celte double ambassade n'ait été concertée à Yicovaro. Buzardo devait d'abord informer Sa Hautesse que le roi de France marchait sur Rome, avec de puissantes forces de terre et de mer, pour enlever Gem, l'envoyer en Turquie, s'emparer du royaume de Naples, et de là passer en Grèce pour réduire ce pays sous sa domination. Puis, il devait prier le sultan d'avancer le payement des 40,000 ducats d'or qu'il s'était engagé à compter chaque année, afin qu'on pût les employer à organiser des moyens do résistance. Enfin, il devait persuader à Bajazet d'envoyer à Venise un ambassadeur afin de déterminer cette république à se déclarer contre le roi de France (1).
L'activité des deux souverains, la réputation militaire d'Alphonse rassuraient d'autant mieux les partisans de la maison d'Aragon que l'irrésolution s'était de nouveau emparée des conseils de Charles VIII. Malgré les lettres pressantes de Lodovico, les exhortations de Belgiozozo, malgré l'ardeur chevaleresque de la jeune noblesse qui
(I) Burchard, ap. Eccard, t. II. p. 2023 et scq. — Tomaso Tomasi, p 112. — Guicciardini, lib. I, c. il.
brûlait de montrer à l'Italie ses brillantes armures, ses puissants chevaux et sa valeur impétueuse, l'influence des vieux serviteurs de Louis XI avait repris le dessus. D'ailleurs on manquait d'argent. Le seul équippement de la flotte avait épuisé le trésor du roi. Pour en combler le vide, on avait emprunté, do la maison Saulv de Gènes, une somme de 100,000 ducats, à un taux si élevé, qu'en quatre mois, les intérêts étaient montés à M, 000 francs. D'un autre roté, les missions diplomatiques avaient échoué. A la vérité, elles avaient mis au jour l'impopularité de la maison d'Aragon en Italie; mais aussi elles avaient appris que la domination française y comptait peu de partisans. A cela venait s'ajouter les embarras inséparables d une expédition lointaine, puis la renommée de sagesse et d'expérience que s'étaient faite les adversaires qu'on voulait attaquer. Toutes ces considérations réunies étaient de nature à faire impression, Brissonnet lui-même en fut frappé, et cet homme, jusque là, si ardent à pousser à la guerre, se déclara vivement pour la paix. De Vesc toutefois persistait encore à conseiller l'entreprise. Partagé, entre ses deux favoris, Charles ne savait à quoi se résoudre. « Un jour, dit Cornalines, étoit l'allée rompue, et l'autre renouvelée (1) , » et quoique les préparatifs fussent presque achevés, que le roi se fût avancé jusqu'à Vienne, on ignorait encore s'il passerait les monts.
II allait peut-être se rebuter, lorsque survint tout à coup le cardinal Giuliano délia Rovcre. Ce prince de l'Eglise avait peu séjourné à Rome, après l'élection d'A-
(1 ) Livre VII, c. iv.
lexandre VI. Il s'était d'abord retiré à Ostie, dont il pos» sédait les forteresses. De là Giuliano avait suivi le parti d'Aragon, tant qu'Alexandre avait fait mine de vouloir marcher avec le Moro. Mais le pape s'étant rapproché de Naples, et ayant stipulé, dans le traité d'alliance, qu'Alphonse l'aiderait à recouvrer les châteaux d'Ostie, au cas où la Rovère refuserait de se rendre à Rome, celuici changea aussitôt do parti, se jeta de nuit sur un brigantiu, et se sauva à Savone, d'où il vint en France (1).
L'énergique prélat se mit en devoir de relever le courage du roi, il lui dit : qu'un facile succès et nne grande gloire l'attendaient en Italie, mais que s'il renonçait à
son projet, il ne recueillerait qu'une immense honte, parce qu'il reculerait, sans motifs, tous ses préparatifs de guerre achevés, et parce qu'il abandonnerait ses alliés è la merci de l'ennemi commun, qui ne manquerait pas de se venger sur eux de la terreur que leur aurait causée la France (2).
A cet appel à son honneur militaire, Charles VIII n'hésita plus. Louis d'Orléans reçut l'ordre de courir à Gênes, avec 2,000 Suisses, prendre le commandement de la flotte. En même temps 300 lances françaises et 3000 Suisses franchirent les Alpes, sous la conduite de d'Aubigny, pour faire face à l'armée de Ferdinand qui s'a-
(1) Corio, Istor. di Milano, p. 921. — Bartolom. Snaregœ comment, de rcb. Genuensibus, ap. Murât., t. XXIV, p. 539.
— Guicciard., lib. I, c. u.
(2) Guieciardini, lib. I, c. m. — Pauli Jovii hist. lib. I, p. 23.
— Philippe de Scgur, Hist. de Charles VIII, t. I, part. III, livre IV, p. 28<i et suiv.
vançait en Romagne. Ce premier corps devait être rallié d'abord par le contingent du duc de Milan, puis par 500 gendarmes italiens, guidés par San Severino, le comte Gajazzo, le comte délia Mirandola, Rodolphe de Gonzague (1). Le roi lui-même monta à cheval le 23 août U94, et entraînant après lui le reste de l'armée, se dirigea vers la Lombardie, par le mont Genèvre.
Depuis les grandes guerres de Charlemagne, jamais armée plus nombreuse, plus leste et plus aguerrie n'avait paru sur le théâtre de l'Italie. Les historiens, qui
furent témoins de son passage, en ont soigneusement noté les détails. Rien, ce semble, ne prouve mieux combien le système militaire de la France l'emportait sur celui de l'Italie, que rétonnement dont leur récit est empreint. Tout excite leur surprise ; dans l'infanterie, c'est la physionomie martiale ou sauvage des soldats, la précision de leurs mouvements, leur marche cadencée au son des instruments de guerre, la singularité des costumes, la variété des armes ; dans la gendarmerie, c'est la science des évolutions, la splendeur des armures, la vigueur des hommes, la puissance des chevaux. L'artillerie les frappait surtout d'admiration. En effet, le génie guerrier de la nation française, sous le règne de Louis XI, avait fait faire à celte arme un progrès tel, qu'aucune autre artillerie en Europe ne pouvait soutenir la comparaison avec celle de la France. Paul Jove compte trente-six pièces de canon qui avaient huit pieds de long, avec un nombre bien plus considérable
(1) Guicciardini, lib. I, c. h. — Pauli Jovii hist. lib. I, p. 28. — Com rai nés, lib. VII, c. v.
de coulevrines et de fauconniers (1). Le nombre et la valeur des soldats répondaient à cette formidable organisation. C'était 8000 Suisses et Allemands, armés de piques et de hallebardes, 6000 archers de pied , 6000 arbalétriers, 8000 arquebusiers, 1200 artilleurs , enfin 40000 hommes de toutes armes (2). L'infanterie suisse avait fait ses preuves à Granson et à Morat; c'était la meilleure alors. L'élite de la noblesse française composait la gendarmerie. Quant aux généraux, c'étaient le duc d'Orléans, le duc de Vendôme, le comte de Montpensier, Louis de Ligny, seigneur de Luxembourg, Louis de la Trémouille, les maréchaux de Rieux et de Gié, Ebrard d'Aubigny, en un mot tout ce que la France comptait de grandes renommées militaires (3).
Jamais expédition, dans sa marche militante, ne ressembla plus à un triomphe. En Savoie et dans la haute Italie, les Français furent accueillis par des fêtes. Les Alpes s'abaissèrent sous leurs pas. Lodovico, accompagné du duc de Ferrare, accourut à leur rencontre à Asti. On avait besoin de son or, de ses provisions, il fournit tout avec empressement. Mais là, on ne tarda pas à s'apercevoir qu'on entrait dans l'atmosphère de la
(1) Pauli Jovii hist., lib. II, p. 41 et 42. Nous ne savons où Philippe de Ségur, qui cite Paul Jovc, a vu que le nombre des pièces était de 140, qu'elles avaient dix pieds de long et que les roues des affûts étaient évasées.
(2) Panégyrique de la Trimouillc par Jean Bouchet, c. xvn. — Guicciardini, lib. I, c. m. Les évaluations de cette armée varient beaucoup.
(3) Jean Bouchet, ubi supra. — Pierre Denys de Troye, Relation du voyage de Charles VIII, ap. Codefroy, p. 10L
politique italienne. La franchise chevaleresque du roi semblait mal à l'aise à travers les hommages officiels. En dépit des flatteries et des obséquiosités du Moro, on sentait, malgré soi, qu'il y avait peu de fonds sous cette surface si séduisante, et les assiduités même du régent faisaient naitre la défiance. Elles s'accrurent lorsqu'on vit le malheureux Galeazzo s'éteindre dans (es langueurs d'une maladie qui offrait tous les caractères d'un empoisonnement, et Lodovico revêtir l'hermine grand'ducale, en vertu d'une investiture extorquée d'avance au roi des Romains (1). Enfin, elles furent au comble par le bruit qui se répandit tout à coup que Lodovico trahissait, qu'il n'avait appelé les Français que pour exécuter impunément son usurpation, et que ce crime accompli, il voulait s'en faire absoudre par l'Italie, en perdant ses alliés. C'était de Florence même que venaient ces incroyables renseignements. Par une sorte d'imprudence concertée avec Alphonse, Pielro Médicis avait fourni à l'ambassadeur de France une occasion de surprendre la perfidie du Milanais, cette perfidie n'était quo trop réelle.
A celte sinistre révélation, Charles et les barons qui le suivaient sont saisis de stupeur ; ils se demandent s'il n'y a pas une grande témérité à se lancer au travers d'un pays ennemi, ens'appuyant sur un allié qui débutait par l'assassinat et la trahison, et Ton met en délibération si l'on poussera plus avant. Mais le Moro, fait à la dissimulation, paya d'audace, dans une circonstance, où il ne pouvait, co semble, éviter sa ruine, il sut si bien en im-
(1) Guiccinrdini, lib. I, c. m. — Pauli Jovii hist. lib. II, p. 37. — Coa)iuines, lib. VII, c. vi.
poser à l'inexpérience du roi, qu'il réussit à donner à son infernale politique l'apparence d'un trait d'habileté inventé pour favoriser l'expédition (i).
On en était là, lorsqu'on reçut, coup sur coup, au quartier royal, la nouvelle, qu'à droite, le duc d'Orléans avait battu la flotte napolitaine près de Rapallo, qu'à gauche, d'Aubigny avait prévenu, en Romagne, la grande armée de Ferdinaud, que le château de Modano avait été emporté avec une impétuosité qui avait glacé de terreur les Italiens, que le Favenlin s'était soumis, que les Colonna avaient levé l'étendard de la révolte contre le pape, que le contingent pontifical était rappelé à Rome pour faire tôte à ces nouveaux ennemis, enfin que Ferdinand, affaibli et découragé était en pleine retraite (2).
Ainsi les obstacles tombaient comme par enchantement. Le roi, qui s'était arrêté un instant indécis à Plaisance, se remit en marche. Le reste de la campagne ne devait plus être qu'une promenade militaire, au milieu de populations, vaincues par la renommée ou désarmées par la sympathie.
La route la plus naturelle à suivre était, ce semble, la voie que d'Aubigny venait d'ouvrir à travers la Romagne. On en jugea autrement dans le conseil du roi, et l'on se décida pour la route de la Toscane et du terri-
(1) Guicciardini, ibidem. — Macchiavclli, Frammenta. — Commincs, livre VII, c. vi. — Philippe de Scgur, t. I, p. 302.
(2) Guicciardini, lib. I, c. m. — Pouli Jovii hist. lib. Il, p. 28-30. — Commincs, livre VII, c. vi. — Marino Sanuto, Chron. Vcnet., Mural., t. XXIV, p. 7. — Georgii Flori hist. exped. Caroli VIII, p. 224.
toire de Rome, soit qu'on se fit un point d'honneur de montrer aux Florentins et au pape qu'on pouvait passer malgré eux ; soit plus raisonnablement, qu'on regardât, comme dangereux, de s'engager dans le royaume de Naples, en laissant derrière soi des pays dont on ne se serait point assuré. On surmonta les Apennins, comme on avait fait les Alpes, sans trouver d'autres difficultés que celles de la nature. La première place de la république que rencontrèrent les Français, le château de Fevizano, voulut résister, Gilbert de Montpensier l'emporta d'assaut et en mit en pièces la garnison (1).
Il n'en fallut pas d'avantage pour porter l'abattement dans l'âme de Pietro Médicis. Ce seigneur, qui avait si généreusement rejeté les offres et bravé les menaces de la France pour suivre la fortune da la maison d'Aragon, ne tenta aucun effort sérieux pour résister aux ennemis qu'il n'avait pas craint d'affronter. Quoique la République eût une armée sur pied , que Paolo Orsini se trouvât dans Florence, avec des forces imposantes, il ne vit de salut, pour l'Etat, que dans une prompte soumission, et il courut seul à Sarzanna, l'offrir à Charles VIII. Les conditions de l'accommodement furent bien vite arrêtées, car Médicis accorda plus qu'on n'aurait osé exiger. Il convint de remettre enlre les mains du roi, jusqu'après la conquête de Naples, Sarzanna, Sarzanello, Pietra Santa, Pise, Livourne et d'autres places moins importantes. Il s'engagea de plus à lui faire prêter 200,000 ducats par les Florentins. Les seigneurs français, qui se seraient contentés de beaucoup moins ,
(i) Guicciardini, lib. I, c. m. — Pauli Jovii hist. lib. I, p. 3t.
CHARLES Mil EN ITALIE. 423
élaienl ébahis à la vue de telles concessions. En retour, Charles promit sa protection et son amitié (4).
Les Florentins, qui partageaient les terreurs des Médicis, n'étaient pas plus disposés que leur chef à lutter contre l'armée française, mais ils voulaient un accord honorable , non une soumission honteuse. A la nouvelle que Pietro avait livré la république, la ville fut saisie d'étonnement et de colère. On ne pouvait concevoir qu'un simple citoyen, sans mandat, eût pris sur lui de disposer ainsi d'une partie de l'Etat. Pietro, à son retour de Sarzanna, trouve Florence dans cette stupeur menaçante. Il se présente au palais où la seigneurie était en séance; l'entrée lui en est interdite. D'abord, il ne songe qu'à se venger de ce qu'il regarde comme une injure. Revenu dans sa maison, il mande la compagnie de Paolo Orsini, arme ses serviteurs et se disposait à marcher à leur tête, contre le sénat, quand on vient l'informer que la seigneurie l'a déclaré rebelle et que tout le peuple est avec elle. Alors sa tète se trouble, il monte à cheval, et suivi du cardinal Giovanni et de Juliano, ses frères, il s'échappe de Florence, et fuit, sans s'arr(êter, jusqu'à Bologne, d'où il ne tarda pas à se rendre à Venise (2).
La retraite des Médicis devint le signal de ces scènes
(\) Guicciardini, lib. I, c. m. — Pauli Jovii hist. lib. I. p. 31 et 32. — Marino Sanuto, Chron. Venet., p. 8 et seq.— Gommincs, livre VII, c. vm.
(2) Guicciardini, lib. I, c. îv. — Pauli Jovii Hist. lib. I, p. 32 et 33. — Nardi, lib. I, p. 13. — Conimines, livre VII, c. vin. — Nestor, Histoire des hom.. illust. etc., p. 105 et 106.
sauvages dont l'histoire des révolutions n'offre que trop d'exemples. Dans remporlement de sa fureur, le peuple, en armes, court d'abord assaillir les habitations des amis connus des malheureux proscrits et les saccage. Sans respect pour la mémoire de ces grands Médicis qu'il avait entourés, pendant plus de soixante ans, de tant d'amour, il renverse leurs armes, efface leurs images, puis, il se tourne vers ce magnifique palais que Cosimo avait élevé dans la Via-Larga, et où trois générations de princes avaient entassé, à si grands frais, les richesses de l'industrie, les trésors de la science, les merveilles de l'art, et y porte le ravage. Il brise, sans pitié, les précieux monuments de la sculpture antique, qu'on venait à peine d'arracher à l'oubli, il disperse cette belle collection de manuscrits dont la découverte avait excité les transports d'admiration des humanistes. Pour la populace déchaînée qu'importent les arts, les sciences, les livres! Mais elle se précipite, avec une avidité rapace , sur les objets qui enflaient ses brutales convoitises, mémo au milieu de ses vengeances. Ce que perdirent les Médicis, en ce jour, dit Connûmes, valait cent mille écus et plus (1). (Pièces justificatives îf 4).
Charles fit son entrée à Florence plutôt en conquérant qu'en hôte de la république. Il voulait tout à la fois et la restauration des Médicis et la seigneurie de la ville. Il aurait infailliblement exécuté la première de ces choses, si Pietro, au lieu de fuir à Venise, s'était réfugié dans le camp français. Quant à la seconde, il comprit bien vite qu'il fallait y renoncer, pour ne pas pousser au
(1) Commines, livre VII, c. ix. — Pauli Jovii, lib. I, p. 33.
désespoir un peuple qui se repentait déjà d'avoir cédé à la crainte, et se contenta d'être- l'ami des Florentins, qui, de leur côté, s'engagèrent à fournir , pour son entreprise , 120,000 ducats, payables en trois termes (1).
Les affaires ainsi réglées, Charles VIII lança, le 28 novembre, un manifeste où il annonçait, qu'il allait faire la guerre aux Turcs, mais qu'auparavant il voulait recouvrer le royaume de Naples, qui lui appartenait de droit et dont la frontière orientale devait lui offrir une grande facilité pour son entreprise. Il priait le père commun des fidèles de n'opposer aucun obstacle au passage de l'armée française, promettant de payer exactement les dépenses, mais menaçant aussi, en cas de refus, de traiter le pays en ennemi (2).
Alexandre Yl n'avait pas attendu cet avertissement pour se mettre en rapport avec Charles. Déjà, à l'entrée de ce prince en Toscane, il lui avait envoyé le cardinal de Sienne. Francesco Piccolomini était bien un des membres les plus honorables et les plus conciliants du Sacré- Collége, mais il était lo neveu de Pie II qui avait si énergiquement soutenu la cause de la maison d'Aragon contre les prétentions de la maison d'Anjou, et Charles n'avait voulu ni l'entendre ni môme lo recevoir dans son camp (3). Piccolomini était revenu à Rome annoncer au pape le
(1) Guieciard.. lib. I, c. iv. — Bartbom. Snaregœ comment. Mural., t. XXIV, p. VM. — Nardi, lib. I, p. 15-17. — Burchard, Diariuni, p. 2049. — Commincs, livre VII, c. ix.
(2) Tomaso Toinasi, p. 02 et seq.
(3) Diarii Sancsi di Allegretto Allcgretti, Mnrat. , t. XXIII, p, 833. — Pauli Jovii hist. lib. II, p. 39.
traité de Sarzana, la chute des Médicis et l'entrée du roi à Florence.
Alexandre était déconcerté. Une circonstance acheva de le troubler. Georges Buzardo, cet agent secret qu'il avait précédemment envoyé à Bajazel, venait, à son retour de Constantinople, d'être arrêté, à la hauteur de Sinigaglia, par le prefetto délia Rovère, qui lui avait pris 50,000 ducats et cinq lettres dans Tune desquelles le sultan priait le pontife de lui rendre le service de fairo mourir Gem, le plus tôt possible et par le moyen le plus convenable, promettant en récompense une sincère amitié et 300,000 ducats (1). La Rovère avait gardé l'argent, mais il avait envoyé les dépêches à Charles VIII.
Cet événement, le mauvais accueil fait à Piccolomini, la facilité avec laquelle tous les obstacles s'applanissaieut devant la marche conquérante du roi, déterminèrent Alexandre à se tourner vers les membres du Sacré- Collége qui suivaient le parti français, et le cardinal Ascanio fut mandé à Rome. On lui donna en ôtage César Borgia qui se rendit à Castel Marino, terre des Colonna. Ascanio partit pour Florence (2).
Ce fut dans l'intervalle de la mission de Sforza que parut le manifeste de Charles. Peut-être Alexandre VI, cédant aux circonstances, aurait-il dès lors accepté les conditions que renfermait cette proclamation, si des motifs personnels de défiance n'eussent préoccupé son esprit. Il voyait, à la suite ou dans le parti du roi, les
(1) Burchard, Diar., p. 20I>8. — Tomaso Tomasi, p. — Pauli Jovii hist. lib. II, p. 43 et 44.
(2) Burchard, Diar., p. 2048. — Guicciard., lib. I, c. iv.
cardinaux Sforza, la Rovère, Colonna, Savelli, San Severino et Gurk. Quelques-uns d'entre eux tenaient le premier rang, dans le Sacré-Collége, par la naissance, les richesses, les talents, les alliances ; tous étaient les ennemis déclarés de la grandeur des Borgia; on leur supposait le dessein d'en poursuivre le renversement, de vouloir assembler un concile général pour déposer Alexandre VI, et le pontife craignait que le jeune monarque, enivré par sa fortune, ne.se laissât entraîner à de pernicieuses nouveautés, et ne conçût l'idée de joindre au titre de conquérant celui de réformateur de l'Eglise. Le retour d'Ascanio, qui avait lui aussi échoué dans sa mission, 6t résoudre Alexandre à s'opposer aux Français. Les mesures les plus promptes furent prises dans ce but. On appela à Rome toutes les milices que le Saint-Siège avait enrôlées, pour le compte des Aragonais, on y ajouta de nouvelles troupes. Par le moyen de César Borgia et de ses frères, on distribua au peuple romain des armes et de l'argent. Enfin, le cardiual de Montréal fut envoyé à Ferdinand pour le presser de venir au secours de la ville sainte (1).
Mais à peine avait-il achevé ces préparatifs que le découragement ressaisit de nouveau Alexandre. Il envoya pour renouer, avec le roi, les négociations interrompues, Francesco Argentino, évoque de Concordia, Jean de Fonsalida, évéquo de Terni et le docteur Balthazar Graciano, son confesseur. Charles, déterminé à traiter avec le pape seul, ne répondit à celte députation qu'en faisant lui-
(1) Tomaso Tomasi, p. 67 el 68. — Pauli Jovii hist. lib. Il, p. 40.
môme partir, pour Rome, une ambassade composée du président Ganay, du seigneur de laTrémouille, auxquels il adjoignit les cardinaux Ascanio et Colonna. Mais au moment où ces personnages mettaient le pied dans la capitale de l'Eglise, Ferdinand y arrivait aussi avec toute son armée. La vue des colonnes napolitaines défilant sous ses yeux, nombreuses et intactes, ramena le courage au cœur du pontife, il reprit ses projets de résistance, et tout d'abord, pour s'assurer des ennemis qui se trouvaient sous sa main, il fit arrêter Ascanio, Colonna, l'évêque de Césène et quelques autres partisans déclarés du roi de France. Les propositions des ambassadeurs furent rejetées et il répondit, avec intrépidité, qu'il n'avait nullement l'intention de livrer le passage et d'accorder des vivres à une armée qui venait pour troubler le repos de l'Italie (4).
En même temps, Alexandre VI recevait de bonnes nouvelles de Venise, devenu le foyer de la politique hostile à la France ; les représentants des principales puissances européennes y étaient déjà réunis, afin de se concerter dans le but de ruiner une expédition qui effrayait tout le monde. Un moment la confiance du souverain pontifo fut au comble et il espéra pouvoir former une ligue de tous les princes chrétiens contre Charles VIII (2). Mais pour que les espérances d'Alexandre VI ne devinssent point une erreur, il fallait supposer
(1) Tomaso Tomasi, p. 69. Guieciard. lib. I. c. iv — Mnrino Sanuto, Cliron. Venct., p. 10. — Jean Bouchct, cclit. du Panthéon, p. 757. — Cornalines, livre VU, c. x.
(2) Tomaso Tomasi, p. 70 et 71.
que Ferdinand résisterait assez énergiquemenl et assez longtemps pour permettre aux ennemis de Charles de s'orgauiser. Effectivement on s'attendait à une lutte opiniâtre. Ferdinand était venu reconnaître la position de Viterbe pour s'y asseoir, s'y fortifier et arrêter les Français (1).
Mais l'illusion fut courte. Ferdinand, soit qu'il doutât du courage de ses soldats, soit plutôt que les indécisions du pape l'eussent rendu lui-même irrésolu, se replia promptement sur Rome, sans attendre ses adversaires, les laissant maîtres de la campagne. Alexandre, qui venait de rêver une coalition de l'Europe contre la France, reprit son premier dessein de traiter avec le roi et lui envoya le cardinal San Severino. Il était décidé à livrer passage et à fournir des vivres à ses soldats, seulement il priait le monarque, (n venant à Rome, de ne point exposer, aux profanations d'une multitude indisciplinée, le siège du souverain pontificat, les tombeaux des martyrs, la ville sainte qu'Attila lui-même avait respectée. Mais Charles dit, qu'ayant fait un vœu à Monseigneur saint Pierre de Rome, il fallait qu il l'accomplit, fût-ce même au péril de sa vie (2).
Cette réponse ne fit que redoubler la perplexité du pape. Tantôt il était déterminé à défendre Rome et permettait à Ferdinand de fortifier les endroits faibles de la ville, tantôt il désespérait de soutenir un siège, à cause de la difficulté d'approvisionner la capitale, du peu de
(4) Commines, livre VII, c. ix. — Guicciard., lib. I, c. iv. (2) Brantôme, hommes illustres et capitaines français, IIe livre, Charles VIII. - Pauli Jovii hist., lib. II, p. 39.
confiance que commençait à lui inspirer cette foule d'étrangers mercenaires qui composaient l'armée napolitaine, et do la crainte que les factions n'attendissent cette circonstance pour se réveiller.
Cependant les Français avançaient toujours. Déjà ils poussaient leurs courses jusqu'au Monte Mario. Il fallait se décider et Alexandre flottait encore, quand une grande défection vint faire succéder rabattement i\ la perplexité. Tout à coup le bruit se répandit que Virginio Orsini, quoique général dans l'armée de Naples et grand con-
nélable du royaume, quoique étroitement uni au roi Alphonse par le mariage de Gian Jordano Orsini son fils, avec une fille naturelle du feu roi Ferdinand, et comblé de toutes les faveurs royales, que Virginio Orsini n'avait pointété retenu partant de liens, et que, pour sauver ses domaines de l'invasion, il avait consenti à ce que ses enfants s'accommodassent avec le roi do France, s obligeassent à lui ouvrir un passage sur leurs terres ; qu'enfin, ils remissent, en garantie de ces engagements, Campagnano et d'autres places entre les mains des Français (i).
A cette nouvelle, la consternation d'Alexandre n'eut plus de bornes. Comme si conseils, ressources, pensées, tout lui manquât à la fois, il ne sut plus que recommander, les larmes aux yeux, sa personne à ses serviteurs. Il était disposé à abandonner Rome, et dans cette idée, il obligea, en plein consistoire, les cardinaux restés fidèles, de s'engager par écrit signé de leur main, à le suivre partout (2). Le sénéchal de Beaucaire, le maréchal de
(1) Guicciard., lib. I, c. iv.
(2) Id., ibidem. — Tomaso Tomasi, p. 72 et 73.
Gié et le président Ganay vinrent, de la part du roi, la veille de Noël, mettre un terme à ces angoisses. Ils assurèrent le pape que leur maître était tout à fait éloigné de rien entreprendre sur l'autorité du chef de l'Eglise, qu'il ne demandait que ce qui était nécessaire au passage de son armée. Ils le pressèrent ensuite vivement de permettre au roi de visiter la capitale du monde chrétien, et l'exhortèrent à ne pas s'exposer, par un refus, aux inconvénients de l'emploi de la force (1).
Dans le fait, Charles VIII avait autant besoin qu'Alexandre VI de sortir pacifiquement de la position où il se trouvait. Il lui répugnait de commencer une lutte qui n'aurait pu qu'aboutir à l'oppression de l'Eglise romaine et peut-être au schisme. D'ailleurs, à quoi bon s'amuser à combattre le pape lorsqu'il avait un royaume et un empire à conquérir ? Toutefois l'avantage était de son côté. Il parut sans doute bien dur au pape de se remettre à la discrétion d'un si puissant ennemi, avant de s'être abrité sous les articles d'un traité protecteur. Mais la nécessité était là pressante, impérieuse, et il aima mieux s'exposer aux éventualités d'une paix sans garantie, qu'affronter les chances d'une lutte désespérée. Le jour même de Noël, il expédia à Charles VIII le cardinal de Montréal, avec la mission de permettre à Sa Majesté d'entrer à Rome, dans le temps et la forme qu'elle jugerait convenable. Ayant ensuite exposé à Ferdinand, en présence du Sacré-Collége, la nécessité décéder aux circonstances, pour ne pas exposer aux insultes d'une soldatesque sans frein, la dignité pontificale et les choses saintes de Rome, il le pria
(i) Guicciard., lib. I, c. iv.
de se retirer avec son armée, ajoutant, qu'il lui obtiendrait du roi de France un sauf-conduit jusqu'aux frontières de Naples. Ferdinand répondit : qu'il était prêt à partir sur le champ, puisque ses services n'étaient plus utiles au pape et aux cardinaux ; mais il refusa poliment le sauf-conduit, alléguant avec fierté que les Aragonais ne connaissaient d'autre sauvegarde que leur épée(i).
L'armée napolitaine sortit de Rome , le dernier jour de l'année 1401, par la porte Saint-Sébastien, pendant que l'armée française y entrait par la porte del Popolo. Ce fut un imposant spectacle pour les Romains que la pompe de ce défilé militaire. Charles parut armé de toutes pièces. Les cinquante mille hommes qui le suivaient, infanterie, cavalerie, artillerie, se déroulèrent, depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à neuf* heures du soir, à la lueur des flambeaux dont les clartés inégales et vacillantes, frappant sur tant d'armures, faisaient paraître les hommes et les chevaux plus grands et plus terribles (2). Parloutsur leur passage, retentissaient ces cris répétés par les échos de la nuit: « Viva Frcwcia ! Colonna ! Vincola ! » Les clefs de la ville furent remises aux mains du maréchal de Gié, et le roi alla prendre son logement au palais San Marco. A l'exception de Carafîa et d'Orsini, tous les cardinaux firent visile au monarque français. Quant au pape, il se tint prudemment retiré au Vatican, ne se montrant en public que pour les fonctions sacrées, et attendant qu'un accord fût conclu (3).
(1) Guicciard., lib. I, c. iv. — Tomaso Tomasi, p. 77-79.
(2) Pauli Jovii hist., lib. II, p. 42.
(3) Tomaso Tomasi, p. 81 et 82. - Burchard, p. 2053. —
On y travaillait activement. Mais plus d'un article rencontrait de sérieuses difficultés. Entre autres choses, Alexandre refusait opiniàtrément de remettre aux Français le Chateau-Saint-Ange, que ceux-ci réclamaient comme gage de sécurité. La discussion s'envenimant, le pape vint chercher un asile dans celle forteresse même, et deux fois les canons furent braqués, de la part des Français, contre ses murailles, pour l'arracher de force. On n'en vint pourtant pas à cette extrémité , et Charles que ces difficultés irritaient, sut encore résister aux instances que Sforza, la Rovère, San Severino, Savelli, Colonna et même un certain nombre de barons romains redoublaient auprès lui pour l'engager à ne pas laisser échapper l'occasion d'affranchir l'Eglise romaine de l'autorité d'un homme qui, disaient-ils, avait déplorablement acquis une dignité qu'il portait plus déplorablement encore.
En face de telles passions, le tils de Louis XI montra qu'il avait de la religion, quelquefois du bon sens, et qu'il n'était pas toujours aussi mal conseillé queCommines le donne à entendre. Le rôle séduisant de réformateur ne le tenta pas un seul instant. Il comprit qu'en attaquant Alexandre VI, comme pape, il ne ferait que contenter les ressentiments de quelques cardinaux , sans réformer l'Eglise et s'éloignerait de son but. Les avis de la modération prévalurent donc. Alexandre sut gagner par des promesses et des présents ceux qui avaient le plus d'influence sur l'esprit du monaque. Ces nouveaux
Pauli Jovii hist. lib. 11, p. 41 et 42. — Commincs, livre VII, c. x.
Jean Bouchct, p. 759.
amis joints aux cardinaux d'Alexandrie, Pallavicini, Carvajal et Riario qui menaient la négociation, finirent par persuader à Charles d'abandonner ses prétentions sur le Chàteau-Saint-Ange et Ton arrêta un traité de paix et d'amitié aux conditions suivantes : 1° Que lo roi recevrait du pape l'investiture du royaume de Naples, et jusqu'à la complète prise de possession dudit royaume , occuperait les cités pontificales de Civita-Vecchia, de Terracine et de Spoleto ; 2° que le pape ne témoignerait aucun ressentissement aux cardinaux ainsi qu'aux barons romains qui avaient suivi lo parti du roi ; 3° que, moyennant une somme de 20,000 scudi payés par le roi, Gem, le frère de Bajazet, serait remis entre ses mains pour six mois , lesquels écoulés , le roi rendrait ce prince au pape. On ajouta à ces articles que le cardinal César Borgia suivrait la personne du roi, pendant quatre mois, avec le litre de légat, mais en réalité comme un ôtage, une garantie de la fidélité des promesses d'Alexandre (1).
Toutefois ce traité, dont les conditions avaient été si vivement débattues et si difficilement consenties, ne sortit jamais de l'état de projet. Les cardinaux de la Rovère et Gurk, qui n'y avaient point concouru, quoique le roi leur eût promis de ne rien conclure sans eux, le trouvèrent inopportun, inconvenant, inutile aux intérêts de Sa Majesté, funeste môme à ses partisans, et en
(1) Burchard, p. 2061. — Guicciard., lib. I, e. iv. — Pauli Jovii hist. lib. H, p. 42 et 43. — Tomaso Tomasi, p. 83 et 84. — Commincs, livre Vil, c. xu.
empêchèrent la ratification (1). Les cardinaux Ascanio et de Luna en ressentirent un tel dépit qu'ils s'échappèrent de Rome et coururent à Milan préparer les moyens de s'en venger.
Ainsi, on peut affirmer qu'il n'y eut jamais, entre le pape et le roi, qu'un projet de convention, et d'autre engagement que des paroles réciproquement échangées. Cette particularité, peu remarquée des historiens, est importante néanmoins. Elle sert à expliquer comment les diverses copies de ce traité ne concordent point entre elles ; puis comment certains articles, notamment celui de l'investiture du royaume de Naples, furent un sujet de discussion, entre le pape et le roi, postérieurement à la conclusion du traité; enfin, comment les autres furent si peu observés (2).
Charles VIII séjourna un mois entier à Rome. Pendant ce temps, les deux souverains eurent plusieurs entrevues où ils échangèrent mutuellement ces politesses officielles que l'étiquette prescrit entre les majestés de la terre. Le roi s'y montra respectueux et courtois ; le pape y dé-
(4) Burchard, p. 2061. Roscoë, dans sa vie de Léon, tome I, c. iv, p. 222, dit avoir vu à Venise une copie de ce traite qui parait différer de celle qui a été imprimée par Lunig, dans son Codex llaliœ diplomalicus, t. II, p. 795. D'un autre côté, Burchard, qui était à la portée d'être parfaitement renseigné sur ce qu'on avait arrêté dans les conférences, cite quelques articles qu'on ne retrouve point dans la pièce qui a été rendue publique. Il suit de là que le célèbre traité n'a jamais été qu'une série de notes entre les parties contractantes, dans lesquelles notes chacun avait consigné ses propres exigences et ses concessions.
(2) Burchard, p. 20C2. — Tomaso Tomasi, p. 89-92.
ploya une dignité qui s'efforçait de plaire, sans parvenir à déguiser la hauteur et l'embarras. Charles fil solennellement acte d'obédience au vicaire de Jésus-Christ. De son côté, le pape, sur la demande du roi, accorda le chapeau de cardinal à l'évâque de Saint-Malo, Guillaume Brissonnet, et à l'évoque du Mans, Philippe de Luxembourg (i). Il y eut bien encore quelques contestations, mais Civila-Vecchia, Terracine, Spoleto excepté, furent occupées par des garnisons françaises. Au dépari du roi, Gem lui fut remis, César Borgia suivit l'armée royale, et les deux souverains se séparèrent, en apparence du moins, satisfaits l'un de l'autre (2).
(1) Burchard, p. 2062-2004.
(2) Burchard, p. 20(i5. — Potri Bemhi hist, Venct., II, p. 31 et 32. — Commines, livre VII, c. xm.