L. Roy
Au retour de chacune de ses missions, M.
Boucher amenait presque toujours avec lui, quelques petits sauvages, qu'il gardait chez lui pendant l'hiver. Il en eut jusqu'à neuf à la fois ; il leur enseignait le catéchisme, leur apprenait à lire, et leur prodiguait toute sorte de bons soins, cherchant surtout, à leur faire supporter l'ennui qui les dévorait.
Comme on devait s'y attendre, aucun d'entre eux ne voulut s'établir à l'Ange-Gardien, et tous demandaient instamment leur retour dans la forêt, où M. Boucher les reconduisait l'été suivant.
Nous avons dit plus haut, que M. Boucher, ainsi que M. Raimbault, avait su se concilier l'estime et la considération des autorités anglaises, avec lesquelles, il s'était trouvé en contact. Au cours de l'une de ses missions dans les différents « postes » du Haut Saguenay, M. Boucher eut l'occasion de rencontrer M.
Connolly, l'un des gouverneurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Charmé de la rondeur et de la bonhomie du zélé missionnaire,
M. ConnoUy lui confia l'un de ses fils, et l'envoya passer l'hiver au presbytère de T Ange- Gardien, afin d'y apprendre le français.
Au retour du printemps, madame Connolly écrivit à M. Boucher, pour lui demander de lui ramener son fils, et de daigner vouloir la rencontrer à la Pointe-Bleue, où elle devait se rendre, accompagnée de son mari.
En arrivant au posté avec son jeune élève, M. Boucher trouva un domestique qui le conduisit à une vaste tente, qu'on avait dressée spécialement pour lui. Elle contenait deux appartements, dont l'un, tendu de châles de cachemire, par une attention délicate de madame Connolly, était destiné à la célébration de la sainte messe.
Comme c'est toujours le cas, avec ces riches personnages, rien ne manquait au confort du missionnaire : ils avaient pourvu à tout.
Le lendemain, après la messe, à laquelle toute la famille Connolly avait assisté, bien que protestante, M. Boucher fut naturellement invité à déjeuner avec ses hôtes. Pendant le repas, madame Connolly lui offrit un petit service en argent doré.
Nous avons eu la bonne fortune d'en acheter une partie, à l'encan qui eut lieu au presbytère de St-Ambroise, après la mort de M.
Boucher. Elle consiste en une douzaine de superbes cuillers en vermeil {QueetC s patterti) <jue nous conservons avec soin, comme souvenir de l'ancien curé de PAnge-Gardien. '
Pendant que nous étions à écrire ces quelques lignes, nous avons eu l'honneur de rencontrer à l'archevêché de Québec Mgr P.-H.
Suzor, V. G. hon. de Nicolet, qui nous a raconté, qu'en 1839, il avait été placé, par son père, chez M. Boucher, à l'Ange-Gardien, pour y apprendre le latin. Mgr le grand vicaire C- A. Marois, nous pria, séance tenante, de ne pas manquer de consigner, dans nos annales, ce souvenir d'enfance du vénérable prélat.
Outre ses missions dans le Haut Saguenay, M. Boucher avait de plus à desservir, comme nous l'avons dit plus haut, les postes du Roi dans la Seigneurie de Mingan, et les côtes du Labrador, où se trouvaient plusieurs familles catholiques.
Au mois de mai 1839, Mgr Signay écrivait -à ce sujet au zélé missionnaire la lettre suivante :
** Vous connaissez déjà ce que je désire faire pour •ces pauvres catholiques abandonnés, quoique n'ap-
partenant point par les lieux de leur résidence, au diocèse de Québec. De mon côté, je crois faire quelques nouveaux efforts, pour préparer les premières voies à une expédition évangélique, au milieu de tant de familles, qui le désirent, en m 'abouchant avec ceux des commerçants ou navigateurs de cette côte, qui auraient assez d'influence pour engager les catholiques de ces lieux, à former une souscription, à l'aide de laquelle, il fut possible de faire les frais d'une mission.
Et de son côté, Mgr Turgeon. digne coadjuteur de Mgr Signay, montrait un zèle non moins grand, afin de procurer les secours de la religion, à toutes les familles catholiques disséminées sur la Côte Nord, et le 9 avril 1840, il écrivait à M. Boucher :
** Monsieur,
J 'ai pris des engagements pour la desserte de votre paroisse, et je me flatte que le monsieur, qui doit vous y remplacer dans votre absence donnera pleine satisfaction
Je ne vous rappellerai pas, combien il est de l'intérêt de la religion, que, cette année, il soit pourvu à tout ce qui manque dans nos missions pour l 'honneur et la décence du culte. S'il est possible, que votre zèle vous porte au milieu des Naskapis, prenez un état exact de tout ce que vous y remarquerez, qui soit capable d'intéresser la sollicitude du premier pasteur. Si le cas se rencontre pareillement, prenez
des informations sur les moyens qu'on pourrait mettre en usage, pour secourir chaque année la partie inférieure de la Côte, que vous allez visiter, connue sous la dénomination de I^abrador.
Le prêtre qui avait été choisi pour remplacer M. Boucher, pendant sa pénible mission de 1840, n'était autre que M. Pabbé Ls-E. Bois, qui a laissé sa marque dans l'histoire de notre littérature. Pendant les quelques mois qu'il passa, à l'Ange-Gardien, il put recueillir les documents qui lui ont servi à écrire la biographie de M. Raimbault.
Durant son séjour à l'Ange-Gardien, M.
Boucher reçut deux fois la visite épiscopale : celle de Mgr Signay, le 22 octobre 1834, et celle de Mgr Turgeon, le 25 septembre 1839. C'est à la suite d'une ordonnance de l'évêque pendant sa visite, que M. Boucher fit faire le baptistère, situé près de la grande porte, qui, avec son style vieillot^ mais charmant, cadre si bien avec celui de l'église. C'est aussi à M. Boucher que la paroisse doit l'érection du chemin de croix, laquelle eut lieu le 28 mars 1838, en présence de messire Benjamin Durocher.
Pendant sa visite, Mgr Turgeon constata que
' le presbytère tombait en ruine, et il conseilla.
aux paroissiens d'entreprendre de le rebâtir ;
mais comme M. Boucher ne pouvait pas s'oc-
cuper de cette entreprise, vu les missions qui le retenaient éloigné de sa paroisse pendant toute la belle saison, Tévêché de Québec se chargea des travaux et de la dépense de cette construction, quitte à se faire rembourser plus tard. M. le grand-vicaiîre Cazeau fut chargé, au mois de mai 1841, d'en fixer l'endroit Les travaux commencèrent de suite, furent poussés avec activité, et au commencement du printemps de l'année suivante, le nouvel édifice était presqu'entièrement terminé. M. Boucher y entra dans l'automne 1843 pour l'habiter. Ainsi, c'est à la sollicitude de M. le grandvicaire Cazeau, l'un des meilleurs amis de M. Boucher, que la paroisse de l'Ange-Gardien •doit l'excellent presbytère en pierre qu'elle possède aujourd'hui. Par sa solidité, et la commodité des divisions intérieures,cette habitation ne laisse rien à désirer.
Le rez-de-chaussée, qui est très vaste, a servi d'école pendant plusieurs années.
A ce propos, c'est M. Boucher qui, le premier, commença à s'occuper de l'instruction générale des enfants de la paroisse. Auparavant, il y avait eu des classes privées ; chaque famille s'arrangeait de manière à y envoyer ses enfants pour y apprendre le catéchisme.
Quelques curés, comme M. Raimbault, entre
autres, avaient consacré une partie de leurs loisirs à donner à quelques enfants de la paroisse des leçons particulières. M. Boucher établit à PAnge-Gardien des petites écoles indépendantes, où les enfants réunis ensemble, apprenaient à lire et à écrire, et où on leur enseignait régulièrement le catéchisme.
Le premier maître d'école de l'Ange-Gardien fut M. Marquette. Il rendit de grands services à la paroisse ; il y a laissé un très bon souvenir. Plusieurs de ses élèves vivent encore aujourd'hui, et nous en ont fait un bel éloge.
Vers la fin du mois d'août 1844, M. Boucher était de retour de sa mission dans les postes du Roi. En arrivant à Québec pour la retraite ecclésiastique, il apprit de la bouche de Mgr Signay qu'il était nommé curé de St- Ambroise, avec la desserte des sauvages Hurons. M. Boucher quitta la paroisse de l'Ange- Gardien sans trop de regrets. Malgré tout son zèle pour travailler à Tavancement spirituel et temporel de ses paroissiens, il n'avait pas pu s'attacher à eux ; les Sauvages avaient pris possession de sou cœur, et les gens de l'Ange- Gardien, tout en admirant le dévouement de leur curé pour ces peuplades lointaines, en res-
sentaient un peu de jalousie. Bref, on se quitta content l'un et l'autre.
Mais jamais les gens de l'Ange-Gardien n'oublieront l'inépuisable charité et le désintéressement de leur ancien curé. M. Bouclier, disent-ils encore aujourd'hui, n'avait rien à lui, il donnait tout.
Il quitta la paroisse à la St-Michel, et signa son dernier acte le 27 sept. 1844. '
Ce fut à cette époque et pendant que M.
Marauda était curé à Château Richer, qu'eut lieu l'incident suivant qui intéresse la paroisse de l'Ange-Gardien. Nous citons une partie de l'opuscule publié par F. R. A. sur Cambray et ses complices :
f Un soir qu'il pleuvait par torrents et que les ténèbres étaient si épaisses qu'on ne pouvait se voir à trois pas, deux habitants de la paroisse du Château Richer revenaient du marché et, s'en retournant chez eux, passaient à gué l'étendue d'eau qu'il y a au-dessous du Sault Montmorency, quand tout à coup cinq brigands, armés de bâtons et de poignards, se présentent à eux et les saisissent au collet en leur adressant ce mot terrible ;
ff — La bourse ou la vie !
« — Eh bien ! la vie ; car je n'ai point d'argent, dit l'un d'eux.
« — Mensonge ! je t'ai vu recevoir cinquante piastres au marché, il n'y a pas quatre heures ; notre chaloupe est bonne voilière ; nous vous avons devancés, voilà tout ! donne, donne, car nous ferons suer le chêne, (nous verserons le sang).
a Et les deux habitants, épouvantés et trop loin des maisons pour crier au secours, tirèrent leurs bourses, et comme l'un d'eux, présentant la sienne à celui qui le tenait à la gorge, se penchait vers lui, il fit un mouvement de surprise et s'écria :
f — Quoi, Polette, c'est toi ! Tu as le cœur assez dur pour assassiner sur la route les compagnons de ton enfance ; ceux avec qui tu as été élevé, qui te connaissent, qui t'ont vingt fois sauvé la vie en passant sous silence tes fredaines !
• Il avait en effet reconnu Mathieu parmi les brigands, Mathieu, natif de la Côte de Beaupré, filou redouté dans la paroisse sous le nom de Polette ; mais il y avait dix ans que Mathieu avait quitté le lieu de sa naissance, et s'était jeté dans le commerce en grand. Il était fier, à présent ; il avait honte de la cam-
pagne, comme un commis d'auberge a honte de ses cousins de village.
« — Ah ! tu me reconnais » dit Mathieu.
C'est ton malheur, c'est ton coup de mort !
sans cela, vous en étiez quittes pour votre
argent ! A présent, il faut que vous mourriez
ou que je sois pendu ; eh bien ! mourez ! u
« Et au même instant, les cinq bandits les tirent hors de leurs voitures, les renversent par terre et leur tiennent la tête à l'eau jusqu'à ce qu'ils soient étouffés ; quand ils sont morts, ils détellent les chevaux ; poussent les voitures et les deux cadavres dans le courant, pour faire croire que ces deux hommes ont manqué la route et se sont noyés ; puis ils se sauvent avec leur chaloupe à deux lieues de là.
« Une heure plus tard, environ vers dix heures du soir, un homme assez bien mis, mais tout percé de la pluie, se présente chez un curé de la Côte de Beaupré et demande à couvert pour la nuit.
On l'introduit, et l'hôte l'apercevant, s'écrie avec l'accent d'amitié :
« — Comment, c'est vous. . .(Cambray) Et,où allez-vous donc, de ce pas-là ? Vous allez souper d'abord ; j'ai pour vous un lit excellent. »
« — Oh ! je ne vais pas loin ; un parti de
chasse à Ste-Anne. Quant à souper, je ne refuse pas ; car j'ai bon appétit. »
« — Et voilà la conversation engagée, riante, amicale, familière, en attendant qu'un souper exquis et copieux s'apporte sur la table et réunisse les deux amis autour d'une table ronde.
« — Tiens, » dit le curé « voici un feu de grève : Encore des canailles, sans doute, qui vont nous voler nos moutons cette nuit !
a — Pardon, Messire » dit Cambray « ce sont des matelots qui m'ont amené ; ils descendent pour avarie de mer. »
« Enfin les deux amis se mirent à table, et soupèrent copieusement, après quoi monsieur le curé se mit à dire son bréviaire, et Cambray passa dans la cuisine, se sécher au feu de la cheminée.
« Le curé avait une ménagère qui, comme toutes les ménagères de curés et de garçons, avait plus de caquet que de discrétion. Cambray la fit jaser ; et en moins de dix minutes, il connut toutes les affaires du curé : combien il avait de soutanes et de pauvres honteux ; combien de moutons, combien de louis en réserve ; et puis où étaient les clefs, les vases sacrés, les papiers de conséquence, sans parler des difficultés et des histoires scandaleuses de (17)
la paroisse. Ce qui donnait surtout un air d'importance au babil de la vieille, c'est qu'elle parlait au pluriel, nous avons fait ci, nous ferons cela, nous voulons que ce soit comme cela, nous sommes de cet avis, moi et monsieur le curé.
« — Et quand la vieille eut parlé jusqu'à s^enrouer, elle conduisit Cambray à la chambre qui lui était destinée, prit son bouillon à la reine, et alla se coucher.
« — Le lendemain matin, grande alarme au presbytère : on crie, on court, on va, on vient ; c'est que monsieur le curé, étant entré dans la sacristie pour dire sa messe, venait de s'apercevoir que les vases sacrés avaient été enlevés pendant la nuit. Cambray, éveillé par le vacarme que faisaient dans la maison la mé- . nagère, les serviteurs, les chantrçs et le bedeau, s'habille à la hâte et vient se mêler au brouhaha. Au milieu de la mêlée, il s'approche du curé et lui dit à l'oreille :
« — ly'église a été volée ; je ne sais pas, mais j'ai vu dans votre cuisine un homme tout transporté. Il a une figure suspecte, le voici... Quoi ! C'est C . . . C . . . n. c'est le bedeau ? Le bedeau ! oh ! ça ne peut pas être lui, il n'a pas la clef sans doute.? — Non, mais c'est lui qui ferme les portes, répartit le curé; c'est
pourtant un honnête homme ; vous avez raison, il paraît agité. Qui sait, encore ?. . .
« Dès le même jour, le bedeau fut arrêté et mis en prison. La vieille ménagère conta à toutes ses voisines combien elle le soupçonnait depuis longtemps, et Cambray alla rejoindre les gens de la chaloupe.
« Je les ai gobés, les vases sacrés, dit-il en les abordant, et qui plus est, j'en ai fait loger un dans le brick pour ce coup-là.
« De là les brigands se rendirent à Plle-aux- Oies et y assassinèrent les deux infortunés Griffith dont la mort a été un mystère jusqu'à ce jour.
« Trois mois après, l'infortuné bedeau eut son procès et fut acquitté : il était innocent. »