CHAPITRE XIII
M. François-Xavîer I^educ, dix-neuvième curé de l'Ange- Gardien.— Visites Episcopales.— Chute du pont de la rivière Montmorency. — Caractère de M. I^educ, son hospitalité, sa mort.
M. François-Xavier Leduc, né à Vaudreuil, le 25 novembre 1791, fut ordonné prêtre le 30 septembre 1821.
Il occupa plusieurs postes avant d'être curé à l'Ange-Gardien. On lit dans le répertoire du clergé, qu'en 1821, il fut vicaire à St- Hyacinthe ; 1822, missionnaire à Nipisiguit ; 1829, curé de St-François de Beauce, 1830, premier curé de St-Jean Chrysostôme ; 1831, de Saint-François de l'Ile d'Orléans ; 1838, de St-Barnabé ; 1839, de Batiscan ; 1848, de St- Joachim ; 1854, de l'Ange-Gardien.
Le 24 mars 1854, M. Asselin signait son dernier aéle dans nos registres et était peu de jours après frappé de paralysie.
Au mois de mai suivant, M. Bernard Mc- Gauran fut envoyé à l'Ange-Gardien en qualité de desservant, il y demeura jusqu'à la St- Michel, et fut remplacé par M. François Leduc.
Ce dernier était alors âgé de 53 ans ; mais encore vif, alerte, jouissant d'une assez bonne santé, il pouvait aisément desservir la petite paroisse de l'Ange-Gardien, poste vraiment enviable pour un vétéran du sacerdoce.
A part les deux visites épiscopales de Mgr Baillargeon à l'Ange-Gardien : la première le 30 juin 1856, et la seconde le 27 juin 1861, rien d'important ne signale les sept années de l'administration de M. Leduc. D'ailleurs, M.
Asselin avait laissé les affaires de la fabrique dans un ordre parfait.
r Mais un événement bien pénible vint plonger dans le deuil une respectable famille de la paroisse, nous voulons parler de la chute du pont suspendu sur la rivière Montmorency.
Nous empruntons au Journal de Québec du 2 mai 1856, le récit de cet accident sans rien changer. Nos journalistes n'ont rien à envier à ceux d'autrefois sous le rapport du style !
Avant hier, mercredi, sur les neuf heures du matin, circulait en ville la rumeur soudaine que le pont en fer, suspendu sur le Montmo*
rency, venait de s'écrouler ; que trois personnes y avaient perdu la vie et qu'une voiture attelée d'un cheval avait été pareillement entraînée dans le précipice.
Nos lecteurs pensent bien que cette nouvelle rencontra dabord un grand nombre d'incrédules, mais hélas ! ces doutes furent bientôt levés, car quelques heures après, survenaient de nombreux citoyens de Québec, qui s'étaient rendus eux-mêmes sur les lieux pour constater de msu cette lamentable catastrophe.
D'après divers renseignements joints à nos propres supputations, le pont qui avait pu porter, au jour d'épreuve, environ de 50 à 60 tonnaux pesant, trahissait un certain mouvement d'inclinaison du côté nord, à droite, c'est-à-dire en regardant vers le fleuve, ce qui faisait que depuis toute une semaine on travaillait fortement, à l'aide de machines hydrauliques, à rétablir le niveau du pont, en donnant aux cables toute la tension nécessaire. Malheureusement cette opération,toute de force et de contraction, avait entraîné la rupture de plusieurs d'entre les liens en fer battu, qui du haut des puits où sont enfouis les ancres scellés par une forte maçonnerie, venaient se rattacher aux cables traversiers.
Malgré cet affaiblissement de quelques-uns
de ces liens de force, on n'en avait pas moins continué les opérations de tension et de resserrement, tout en contraignant le public à passer sur le nouveau pont, et, nous disons bien à bon droit, bon gré, mal gré, car le vieux pont était fermé, condamné tout exprès, et dojà même plusieurs personnes qui avaient ellesmêmes remarqué ces quelques ruptures aux liens avaient pu juger, depuis plusieurs jours que le pont manquait de solidité.
On a constaté que le fer employé, n'était pas dans les conditions voulues pour ces sortes d'ouvrages, et que d'ailleurs les liens exprimaient évidemment une faiblesse extrême comparés à tout le reste de la construction.
C'est donc au milieu de semblables circonstances que, mercredi matin, le sieur- Ignace Côté et sa femme, de la paroisse de l'Ange- Gardien, ayant laissé une famille de six enfants, s'acheminaient sur le pont, en même temps que s'y trouvait un jeune homme du nom de Vézina et qu'ensemble, tous les trois, comme l'attelage du sieur Côté,furent tout à coup précipités dans Pabîme.
Le bruit de cette épouvantable chute fut entendu à un mille de distance ; un habitant de Château-Richer, M. Louis Cloutier, a tout vu de ses propres yeux ; il se trouvait lui-même
au moment de passer, lorsque tout à coup son cheval, se cabrant, recule d'épouvante devant l'abîme béant et sauve ainsi, par son propre instindl, et sa vie et celle de son maître.
Aujourd'hui donc, au lieu du magnifique aspedl de ce pont hardi lancé sur la chute de Montmorency, on ne voit plus qu'une ruine suspendue d'un bout, pendant que l'autre descend dans le goufre des eaux.
Les cadavres de ces trois infortunés n'ont pas été retrouvés.
On comprend hélas ! ce que ce lamentable avènement soulève d'amertume et d'indignation dans tous les cœurs.
Qu'y a-t-il là? de l'imprévoyance, de faux calculs, de l'incapacité ? Il faut qu'une prochaine enquête nous le dise promptement ; et cette enquête que tout le monde réclame, nous l'invoquons nous mêmes à haute voix, afin que toute la lumière se fasse et qu'on atteigne facilement tous ceux qui sont les vrais coupables dans cette douloureuse occurence. L'enquête n'eut pas lieu ; la chose fut étouffée.
M. Ignace Côté était le père du révérend P.
Célestin Côté, Dominicain de St-Hyacinthe.
M. Leduc était depuis longtemps atteint d'une maladie de cœur et s'attendait à une mort soudaine : ce qui le rendait rêveur et d'humeur mélancolique. On le voyait souvent, en été, se promener seul dans les champs, où il allait réciter son bréviaire à la grande édification des cultivateurs qui l'y rencontraient.
Il aimait à leur parler des beautés de la nature, exprimant son admiration pour les superbes points de vue qu'offre la paroisse de l'Ange- Gardien.
Simple dans ses goûts, un peu négligé dans son habillement, sans manquer aux convenances, il était d'un extérieur original ; son grand chapeau de paille est devenu légendaire. Très frugal, pratiquant une stridle économie, il savait dans l'occasion se montrer généreux, quelquefois même prodigue. Quand il recevait la visite de ses confrères voisins, ou celle des prêtres de l'Ile d'Orléans, il craignait toujours de n'en pas faire assez pour les bien traiter.
Quant à ses instrudlions en chaire, sans égaler celles de M. Asselin, elles étaient toujours intéressantes. Comme il avait fait un voyage en Europe, il savait les agrémenter de quelques souvenirs propres à édifier ses paroissiens. Ses goûts simples le portaient à
prêcher souvent contre le luxe, qui tendait à s'introduire dans les campagnes ; et quelquesuns de nos paroissiens nous disaient plaisamment à ce sujet, qu'il avait surtout en horreur la couleur rouge dont quelques-unes de ses paroissiennes aimaient à orner leur coiffure.
Vers l'automne de 1861, il donna des signes "de grandes faiblesses. Cependant il ne voulut pas encore demander de l'aide, et le trois d'octobre il signe un aéle de baptême. Bientôt, son état inspirant de grandes craintes, on lui envoya un prêtre de l'archevêché, et le 13, M. Edmond Langevin vint le visiter de la part de Mgr Baillargeon.
Durant la nuit du 16, il eut une syncope et expira tout à coup dans son fauteuil, privé de la consolation d'avoir un confrère auprès de lui, pour lui administrer les derniers sacrements. Orande fut la consternation de ses paroissiens dont plusieurs ne connaissaient pas même sa maladie.
Mgr Baillargeon, accompagné d'un grand nombre de membres du clergé, voulut présider à ses obsèques ; son corps fut inhumé dans le sanctuaire, du côté de Pévangile.
Il était âgé de 70 ans, et avait été curé de l'Ange-Gardien pendant 7 ans. Il légua à la paroisse une somme de $2,000.00. En recon-
naissance de ce don, la fabrique, par une résolution passée dans une assemblée tenue le 20octobre 1861, présidée par M. Edmond Langevin, ne présenta aucun compte pour les frais de sépulture de messire François-Xavier Leduc. Les paroissiens profitèrent de la circonstance pour exprimer leur reconnaissance envers le.
défunt, pour les services qu'il leur avait rendus et le zèle dont il avait toujours fait preuve.