‹ Histoire de la paroisse de l'Ange-GardienChapitre 6 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

M. GUII.I.AUME GAUTHIER, DEUXIÈME CURÉ

Ms^r de I«aval cède ses biens au Séminaire.— Diine.-^Nicolft» Roussin.— Mgr de Laval donne sa démission. — Arrivée de Mgr de Saint-Vallier.— M. Gauthier quite P Ange-Gardien.— M. Charles-Amador Martin, 3ème curé. — M. Claude Volant, 4ème curé. — M. de Montigny, 5ème curé.

lyC second curé de PAnge-Gardien fut M.

Guillaume Gauthier. Il était né en France et fut ordonné prêtre, le 19 de décembre 1677^ par Mgr de Laval, dans la cathédrale de Québec.

Au commencement de Pannée 1679, il fut.

nommé curé de P Ange-Gardien et du Château- Richer, et, comme son prédécesseur, il dépendait absolument du Séminaire de Québec.

lyC premier fait qui intéresse la paroisse de P Ange-Gardien, ainsi que toute la côte de Beaupré au début Padministration de M. Guillaume Gauthier, fut la cession pure et simple que Mgr de Laval fit de tous ses biens au Sémi-

naire de Québec, le 12 avril 1680, pendant son séjour à Paris.

Par cet acte de cession, les prêtres du Séminaire de Québec devinrent les Seigneurs de Beaupré.

Jusque là, la paroisse de l'Ange-Gardien fàU sait partie d'nne petite seigneurie connue sous le nom de Charleville.

C'est la dénomination qui accompagne les titres de concession des différents habitants de l'Ange-Gardien dont les noms se trouvent dans le livre terrier conservé aux archives du Séminaire de Québec. Ce livre porte la date de 1680. Il fut fait immédiatement après la donation. de Mgr de Laval, et contient la description des terres de toutes les familles de la côte de Beaupré devenues censitaires du Séminaire. .

En parcourant ce livre terrier, ainsi que le vieux manuscrit de l'époque, on ne peut s'empêcher d'admirer le soin avec lequel on tenait tous ces documents. Généralement, l'écriture en est magnifique, quelquefois ce sont de véritables chefs-d'œuvre de calligraphie. Et certes, il faut l'avouer, nous avons perdu sous ce rapport. Nos registres ne valent pas les anciens. Aujourd'hui, ici comme ailleurs, tout semble se faire à la vapeur ; mais gare à l'avenir, car,

comme dit le vieux proverbe : « Le temps ne garde pas ce que Ton fait sans lui. » A ce propos, il nous faut répéter une remarque qui a déjà été faite plusieurs fois. Dans les anciens registres, presque tous les actes portent là. signature des parties et des témoins. On ne pourrait pas en dire autant de ceux de notre époque. Chez les premiers colons, l'instruction, loin d'être négligée, semble, au contraire, avoir été plus généralement répandue qu'aujourd'hui.

Sans doute les malheurs de la conquête et le manque d'instituteurs, fournissent une excuse à la génération qui vint ensuite ; mais maintenant que nous avons partout de bonnes écoles^ comment né pas déplorer l'ignorance impardonnable de certaines familles dont les enfants, à peine sortis de leurs classes, semblent s'empresser d'oublier ce qu'ils y ont appris, au point de ne savoir plus signer leur nom ? Mais passons. Nous ne tenons nullement au titre de " Laudator temporis acti " et nous ne voulons que constater un fait.

La cession que Mgr de Laval fit de tous ses biens au Séminaire de Québec nous amène à parler des grandes difficultés qui, à la même époque avaient surgi dans toute la colonie au sujet de la dîme, et auxquelles les habitats

de la côte de Beaupré prirent une large part. Il ne nous appartient pas de traiter ici cette question de la dîme ; nous voulons seulement rapporter les faits qui se rattachent à l'his^ . toire de la côte de Beaupré et de PAnge-Gardien. Qu'il nous suffise de dire que la dîme fixée au I3ème minot par Mgr de Laval, créa -un grand mécontentement, et que « malgré les explications et adoucissements apportés aux ordonnances, la révolte devint générale. •

« Ce qu'il y a de singulier, ajoute l'abbé Gosselin, c'est que le soulèvement ne fut en aucun endroit plus marqué que dans les terres du Séminaire, sur la côte de Beaupré, oh il se faisait le plus d'aumônes. Il fallut même en retirer le missionnaire, M. Morel, qui n'y était plus en sûreté et que, d'ailleurs, on n'était plus en état d'y entretenir, depuis qu'on n'en recevait rien. »

Il semble qu'il est assez facile d'expliquer ce mécontentement. M. Gosselin, quelques pages plus haut, donne lui-même une des raisons de ce soulèvement, «i Les colons canadiens, dit-il, desservis gratuitement par les Jésuites, et avant eux par les Récollets, n'avaient pas été accoutumés à contribuer directement à la subsistance de leurs pasteurs. Il ne faut donc pas s'^onner si, tout d'abord, malgré leur esprit

religieux, ils se soumirent difficilement à la loi de la dîme. » Voilà pour les habitants de la colonie en général. Quant à ceux de la côte de Beaupré, il ne faut pas oublier qu'il leur fallait payer à Mgr de Laval les rentes seigneuriales. Sans doute, les pauvres étaient exempts et recevaient même des aumônes.

.Quant aux autres, la charge de payer les cens et rentes ne leur parut pas trop lourde et ils ne s'en plaignirent pas. Mais ce fut autre chose quand ils apprirent qu'en outre des rentes seigneuriales, ils auraient à payer la dîme de tous les produits de la terre ^ et cela au taux si élevé du I3ème minot au lieu du 26ème.

Bientôt le mécontentement atteignit (pour nous servir de l'expression de nos savants esculapes,) la période aiguë, et un procès retentissant, survenu entre deux habitants de l'Ange- Gardien, amena une solution ou plutôt, pour parler le language d'une autre Faculté non moins redoutable, un jugement du Conseil Souverain qui créa un précédent et fixa la dîme an 26ème minot.

Nous cédons la place à M. l'abbé Gosselin ^qui, dans la « Vie de Mgr de Laval » raconte les phases de ce fameux procès.

« Nicolas Roussin, cultivateur de l' Ange-Gardien, avait loué à Michel Esnault une ferme

qu'il possédait dans cette paroisse ; mais on n'avait pas stipulé dans le contrat de bail, qui devait payer la dîme. Cette ferme devait au missionnaire (Messixe Fillon) curé de l'Ange- Gardien la dîme de cinquante minots de grain, et les officiers de Mgr de Laval avaient poursuivi Esnault pour se la faire payer. De son côté, Esnault demandait au Conseil que le propriétaire de la ferme fut condamné à payer la dîme, ajoutant «que s'il avait su qu'il la lui fallut payer, il n'aurait pris la dite ferme qu'il n'en eût eu meilleure composition. )>

Roussin, au contraire, rejetait le fardeau sur le bailleur, disant que celui-ci devait « demeurer chargé aussi bien de ce qui est onéreux que de ce qui est avantageux, ayant pris la dite terre à bail, et partant à forfait. »

« Il paraît que les raisons étaient concluantes de part et d'autre, car le Conseil ordonna « que le propriétaire et le fermier payeraient les dîmes à proportion de ce que chacun d'eux retirerait, soit en grain, soit en argent, et qu'à l'avenir les différends en pareille matière seraient réglés sur ce pied, s'il n'en était autrement convenu par les contrats de bail ou par une autre convention entre les intéressés. »

« En outre le conseil décréta que la dîme en question serait payée au missionnaire de l'Ange-

Gardien, suivant l'ordonnance de M. de Tracy c'est-à-dire au 26ème minot, au lieu du I3ème;

Mgr de Laval était alors en France et ce fut pendant son séjour à Paris, qu'on lui signifia que la dîme était irrévocablement fixée au 26e minot. L'édit du roi est devenu la loi, et elle ■est encore en vigueur aujourd'hui.

Nous verrons plus tard, quand nous ferons l'histoire de l'administration de M. Dufournel', curé de l'Ange-Gardien, qu'il y eut encore du mécontentement à propos de la dîme ; mais ce mécontentement ne fut pas du côté du peuple, mais du côté du clergé.

La paroisse de l'Ange-Gardien reçut souvent la visite de Mgr de Laval qui, chaque année, passait quelque temps soit à son manoir du Château-Richer, soit à son école des arts et métiers de St-Joachim.

En 1681 eut lieu sa dernière visite pastorale, après laquelle il tomba épuisé de fatigues. Il se remit un peu, mais la charge de son immense diocèse était devenue trop lourde pour le vieil ^vêque qui gouvernait l'église du Canada depuis vingt-cinq ans, et, comme il était âgé de soixante et douze ans il résolut d'offrir au Toi sa démission, « Deux jours après l'installation du Chapitre de Québec, qui eut lieu le 12 novembre 1684, en présence du gouverneur,

des oflSciers de la garnison, de l'intendant, des conseillers et des habitants de la ville, avec toute la pompe que pouvait alors déployer l'humble capitale, Mgr de Laval, dit M. Ferland, partit pour aller demander au roi d'être déchargé du pénible fardeau qu'il avait si longtemps soutenu. »

« Le roi accepta sa démission, le traita avec la plus grande bienveillance et nomma, pour le remplacer sur le siège épiscopal de Québec M. l'abbé de Saint-Vallier.

i En attendant sa nomination par le Saint- Siège, Mgr de Saint-Vallier, reçut le titre de grand-vicaire et fit en cette qualité son premier voyage en Canada.

En 1685, peu de temps après son arrivée à Québec, Mgr de 'Saint- Vàllier, simple grandvicaire de Mgr de Laval, entreprit la visite du diocèse en commençant par la Côte de Beaupré et l'Ile d'Orléans. Il se déclara enchanté de toutes les œuvres qu'il avait sous les yeux, dit l'abbé Gosselin. « Tout ce que je regrette, écrivait-il à Mgr de Laval, c'est qu'il ne me reste plus de bien à faire dans cette église. »

« Mais sa volonté de ne rien changer ne dura pas longtemps. » Malgré ses protestations ■ qu'il ne lui restait plus de bien à faire dans cette église, » il commença de suite cette série

d'innovations qui créèrent partout dans la colonie le plus grand mécontentement, et lui attirèrent, dit Mgr Têtu, l'amer reproche de n'avoir pas été sincère, ou plutôt de s'être étrangement trompé.

Il déplaça d'abord deux prêtres nommés curés par son prédécesseur, dont l'un était M. Gauthier qui dut quitter la paroisse de l'Ange-Gardien et celle du Château-Richer pour aller demeurer au Séminaire de Québec. Il n'y avait pas encore trois mois que le nouveau prélat était dans le diocèse, que déjà il commençait à détruire l'œuvre de Mgr de Laval, c'est-à-dire le système des cures unies au Séminaire. Nous ne voulons que constater un fait, sans entrer dans le mérite de cette question. D'ailleurs on sait que peu de temps après son arrivée en Canada, Mgr de Saint-Vallier créa dans tout le pays un grand malaise, et quand il repartit pour la France, au mois de novembre 1686, on ressentit un véritable soulagement et on espérait même qu'il ne reviendrait pas comme évêque, tant on redoutait les changements qu'il introduisait partout.

Quoiqu'il en soit, au mois de septembre 1686, M. Gauthier dut abandonner l'Ange- Gardien et le Château-Richer.

Il fut remplacé par M. Charles -Amador

Martin, chanoine de la Cathédrale de Québec.

M. Charles-Amador Martin, fils d'Abraham Martin, n'occupe pas une des moindres places parmi les prêtres distingués qui ont desservi la paroisse de l'Ange-Gardien.

Il était le neuvième enfant d'Abraham Martin et de Marguerite Langlois.

Il naquit à Québec où il fut baptisé le 7 mars 1648 par le Père le Jeune. Il eut pour parrain Charles-Amador de St-Etienne, Sieur de Latour, qui se rendit si célèbre par sa bravoure et sa fidélité à la France, dans les guerres de l'Acadie. Monsieur Martin fit ses études à Québec chez les révérends Pères Jésuites.

Il paraît avoir été un élève brillant. Voici ce que dit à son sujet M. Ferland dans son /Twtoire du Canada : « On voit, par un article du Journal des Jésuites, que le 2 juillet 1666 les premières thèses publiques sur la philosophie furent soutenues avec succès, par les Sieurs Louis JoUiet et Pierre de Francheville, en présence de Messieurs de Tracy, de Courcelles et Talon ; l'année suivante, MM. Amador Martin et Francheville soutinrent avec honneur, leur thèse sur la philosophie intellectuelle et sur la physique. Monsieur l'Intendant, entre autres, ajoute le Journal des Jésuites, y a argumenté très bien. "

M. Martin justifia pleinement les espérances qu'il avait données pendant son cours d'études au Collège des Jésuites. Entré au grand Séminaire, il y fit son cours de théologie et fut ordonné prêtre par Mgr de Laval lé 14 mars 1671. Il est le deuxième prêtre canadien-français ; on sait que le premier fut M. Germain Morin, qui avait été ordonné le 29 septembre 1665. A cette époque le clergé était encore si ^eu nombreux, que les jeunes prêtres ne pouvaient pas être longtemps vicaires. Presqu'aussitôt après leur ordination, ils devenaient curés et missionnaires à la fois.

Tel fut le cas pour M. Charles-Amador Martin. D'après Mgr Tanguay, peu de temps après sa sortie du grand Séminaire, il fut nommé curé de Beauport, où, en 1672, on le trouvé occupé à bâtir la première église en pierre pour remplacer l'ancienne, qui était en bois ; il y demeura jusque vers 1676. Puis il passa quelques années dans diverses missions. Mgr Tanguay fait erreur en disant qu'il demeura sept ans à Ste-Famille de l'Ile d'Orléans, car à cette époque, depuis 1674 à 171 5, M.

François Lamy était curé de cette paroisse.

Lors de l'érection du Chapitre de Québec, le 8 novembre 1684, M. Charles-Amador Martin fut nommé chanoine par Mgr de Laval.

M. le chanoine Charles-Amador Martin dut lui-même, comme bien d'autres, éprouver une grande surprise, lorsqu'il apprit qu'il était nommé à la place de M. Guillaume Gauthier, curé de l'Ange-Gardien, indépendamment du Séminaire.

Dès la fin d'octobre, M. Martin prit possessions de sa cure, et il signe son premier acte le 14 novembre 1685.

Son séjour à l'Ange-Gardien ne dura que trois ans. Au mois de novembre 1688, Mgr de Saint- Vallier, devenu évêque, le rappela à Québec, où il reprit ses fonctions de chanoine, tout en se livrant aux travaux du saint ministère.

M. Martin était un sujet précieux, et rendit de grands services à la paroisse de Notre-Dame de Québec ; comme il était bon musicien, il contribua beaucoup à rehausser la solennité des offices de la Cathédrale.

^' Le 19 septembre 1697, ajoute Mgr Tanguay, M. Martin se démit de la dignité de chanoine et fut nommé à la cure de Notre- Dame de Foye, le 18 octobre 1698. Il y demeura jusqu'à sa mort arrivée le 19 de juin 1711, à l'âge de 63 ans. » Un manuscrit intitulé De la dévotion à la Ste-Famille^ par la Mère Marie -André Regnard-Duplessis de Sainte-

Hélène, nous fait connaître que « M. Martin était un habile chantre et qu'il composa le chant de la messe et de l'office de la Sainte- Famille tel qu'on le chantait autrefois, mais qui n'est plus en usage aujourd'hui. »

A son départ M. Martin fut remplacé par M. Volant de St-Claude, 4ième curé de l'Ange- Gardien.

. Deux frères, jumeaux de ce nom ont été ordonnés le même jour, par Mgr de Laval, le 17 septembre 1678.

« D'après Mgr Tanguay, ils étaient nés aux Trois-Rivières le 8 novembre 1654, du mariage de Sieur Claude Volant de St-Claude et de Françoise Radisson. L'un s'appelait Pierre et l'autre Claude. Les deux messieurs Volant, ajoute Mgr Tanguay ont ouvert la liste des étudiants du petit Séminaire de Québec.

L'un signait Claude Volant, l'autre de St- Claude ; c'est ce dernier qui fut nommé, par Mgr de Saint- Vallier, curé de l'Ange-Gardien pour remplacer M. Charles-Amador Martin. Il était alors âgé de 34^ans, et depuis son ordination avait été employé dans les missions.

Son passage à l'Ange-Gardien ne dura qu'un an. Il fit 8 baptêmes, 6 mariages et 6 sépultures. Son dernier acte est du 17 octobre 1689, En quittant l'Ange-Gardien, il retourna dans

les missions, passa quelques années en Acadie, et vint mourir à Québec, le 3 janvier 17 10, à l'âge de 55 ans.

Il est inhumé dans la chapelle de Sainte Anne à la Cathédrale de Québec.

Son frère, après avoir passé plusieurs années dans les missions, fut nommé curé de Varennes, en 1692 ; c'est là qu'il mourut le 8 octobre 17 19, à l'âge de 65 ans.

Après le départ de M. Volant de St-Claude, nous voyons de nouveau apparaître dans nos registres la signature de M. Guillaume Gauthier, nommé une seconde fois curé de l'Ange- Gardien et du Château-Richer, par Mgr de Saint- Vallier. Il avait été fait chanoine de la Cathédrale de Québec quelque temps aupa* ravant, et c'est le titre qu'il prend dans le premier acte qu'il inscrivit dans les registres après son retour, et qui porte la date du 6 janvier 1690. Cette année de 1690 est devenue célèbre dans nos annales à cause du siège de Québec par l'amiral Phipps. La large part que les habitants de la Côte de Beaupré prirent aux difiEérents engagements qui furent alors livrés entre les soldats anglais et les militaires de Beauport donne beaucoup d'intérêt à la chronique de la paroisse de l'Ange-Gardien.

«Le 16 octobre, dit l'abbé Ferland, trente-

quatre vaisseaux portant environ trois mille hommes commandés par le général Phipps, apparurent devant Québec ; les plus gros vaisseaux au nombre de huit s'arrêtèrent devant la ville, les plus petits vis-à-vis la Canardière et la côte de Beaupré.

Le i8 dans l'après-midi, environ 1500 hommes débarquèrent sur la côte de Beauport, à l'endroit appelé la Canardière. Ils furent vivement attaqués et repoussés par les soldats français qui, cachés dans les broussailles, firent feu sur les Anglais.

Dans cette affaire qui dura une heure, les Français perdirent le chevalier de Clermont et le fils du sieur de la Touche, seigneur de Champlain dont l'un des descendants demeure aujourd'hui à l'Ange-Gardien. Le seigneur de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, qui commandait la milice de Beauport, eut le bras cassé. Malgré ses soixante années, il avait voulu marcher à la tête de ses censitaires, et lettr donner l'exemple du dévouement et de la bravoure. »

« Le samedi suivant, 21 octobre, sur les deux heures de l'après-midi, un gros détachement d'Anglais s'avança au secours de leurs camarades attaqués par quelques Français sortis de la ville, mais ils rencontrèrent les milices de Beau-

port, de la Côte de Beaupré et de l'Ile d'Orléans ; le combat dura jusqu'à la nuit. Dans cette lutte, les Anglais perdirent un grand nombre de leurs hommes, tandis que du côté des Français, il n'y eut de tué qu'un écolier du nom de François Roberge. On sait que plusieurs écoliers du Séminaire de Québec s'étaient joints aux miliciens de Beauport Aux côtés du jeune Roberge combattait un autre étudiant du nom de Daniel Testu, appartenant à la paroisse de l'Ange-Gardien.

Il était fils de Pierre Testu et de Geneviève Rigaud, dont les signatures se rencontrent souvent dans nos registres.

En 1690, Daniel Testu suivait les cours de théologie du Séminaire de Québec. Lorsque les vaisseaux de Phipps parurent devant la ville, il échangea sa soutane pour l'habit militaire, prit le fusil et alla rencontrer les détachements anglais à la Canardière.

Plus fortuné que son camarade François Roberge, Daniel Testu revint du combat sain et sauf.

Son père, Pierre Testu du Tilly, avait une maison de commerce à Québec où il devait jouir d'une certaine considération, puisque, suivant Mgr Tanguay, le gouverneur du Canada,

M. de Courcelles, tint son fils,- ce même Daniel Testu, sur les fonds baptismaux.

Quelques jours après le siège,M. Daniel Testu retourna au grand Séminaire pour reprendre son cours de théologie et se préparer à la prêtrise. Trois ans plus tard, le 25 octobre 1693, il fut élevé au sacerdoce par Mgr de Saint- Vallier et devint curé de St Augustin en 1696. Envoyé comme missionnaire au pays de Tamarois, il fut, suivant Mgr Tanguay, massacré par les Sauvages sur les bords du Mississipi, le 16 août 1718.

Le nom de cet enfant de l'Ange-Gardien mérite d'être transmis à la postérité. On peut sans crainte le proposer à nos jeunes étudiants comme un modèle de courage et de patriotisme. En outre, en sa qualité de missionnaire intrépide, prêchant l'Evangile, et sacrifiant sa vie, dans les missions lointaines des Tamarois, M. Daniel Testu ouvre glorieusement la liste des prêtres fournis par la paroisse de l'Ange-Gardien à l'Eglise de Québec.

Outre les écoliers du Séminaire de Québec qui s'enrôlèrent avec les miliciens de Beauport, il y eut un autre bataillon composé des qua- Tante élèves de la ferme modèle de St-Joachim«

Voici ce que dit à ce sujet son Eminence le Cardinal Taschereau dans son Histoire du

Séminaire des Missions Etrangères de Québec : « Le petit Séminaire de St-Joachim ne resta pas spectateur oisif du Siège de Québec. Les quarante élèves qui s'y trouvaient obtinrent par leurs instances la permission de venir à Beauport pour s'opposer au débarquement des Anglais. L'un, du nom de Pierre Maufils, fut blessé à la Canardière et mourut à l'Hôtel- Dieu. C'étaient tous des jeunes gens vigoureux et endurcis à la fatigue, habitués à la chasse et bons tireurs. Ils emportèrent en trophée ua des canons pris sur l'ennemi. »

Ces quarante élèves s'étaient joints aux braves habitants de la Côte de Beaupré qui obéissaient au commandement du Sieur Pierre Carré, simple cultivateur de la paroisse de Ste-Anne. Ces jeunes gens, dit l'abbé Ferland, tous accoutumés à manier le fusil, s'acquittèrent si bien de leur devoir, que le Gouverneur M. de Frontenac leur donna une des pièces de canon qu'ils avaient enlevée aux Anglais. Une autre fut remise au Sieur Carré et à ses miliciens.

M. Ernest Myrand, dans son ouvrage sur le Siège de Québec par Phips, ajoute que, d'après l'abbé Laverdière, l'un de ces canons serait aujourd'hui au Château-Bel le vue, maison de campagne des prêtres du Séminaire de Québec,, au petit Cap, où on peut encore l'y voir. C'est

une pièce de petit calibre et qui porte gravée entre la lumière et le bouton de la culasse, la lettre P encore parfaitement lisible aujourd'hui.

A ce premier événement qui signale le retour de M. Gauthier à l'Ange-Gardien, vint s'ajouter un incident de mince importance, qui ne mériterait pas d'être rapporté si on n'y trouvait la preuve que l'esprit de chicane des Picards et des Normands avait accompagné en Canada les premiers colons venus de France.

Il nous fournit en même temps un exemple de la manière dont on administrait la justice à cette époque.

M. Gauthier jouissait paisiblement de la possession du presbytère de l'Ange-Gardien, bâti depuis une dizaine d'années, lorsque Maître Nicolas Roussin, avec lequel nous avons déjà fait connaissance à propos de la dîme, poussa son gendre Pierre Tremblay à poursuivre la Fabrique et le Curé, pour la somme de six cents livres, prétendant que le presbytère a été bâti sur le terrain du dit Pierre Tremblay.

Après un procès en règle avec toutes les formalités en usage en la « prèvosté de Québec, » il fallut, pour régler l'affaire, que l'Intendant du Roi, M. Bochart dé Champigny, se transportât en personne au presbytère de l'Ange*

Gardien pour y faire comparaître le sieur Roussin et tout le corps des marguilliers, et leur communiquer l'ordonnance qui suit.

Nous conservons dans nos archives le document original portant la signature de l'Intendant. Nous le citons en entier comme titre incontestable des droits de la Fabrique et comme peinture de mœurs :

** Jean Bochart, Chevalier, Seigneur de Champigny, Noroy & Verneuil, Consr du Roy, en ses Conseils, Intendant de Justice, police et finances en Canada.

** Sur la requête à nous présentée par Nicholas Roussin stipulant pour Pierre Tremblay, son gendre, tendante à ce que le Sieur Gauthier curé de l' Ange- Gardien, et les Marguilliers et autres habitants de la dite paroisse de l 'Ange- Gardien à la coste de Beaupré, fussent contraints de payer la somme de six cents livres au dit Tremblay pour la valeur de quarante perches de terre prises sur son habitation pour bastir le Presbitaire de la d. paroisse de l' Ange-Gardien, avec tous dommages et intérêts sinon que le dit Presbitaire de la d. paroisse de l' Ange-Gardien fut démoly et osté de dessus la d. habitation.

Veu la d. Reqte et nostre Ordce. au bas, du dixie juin dernier portant qu'elle seroit communiquée aux ds. Srs Curé et Marguilliers et habitans, que Nous ferions dessente sur les lieux, et qu 'il seroit nommé des experts pour après les avoir entendus, ordonner ce que de raison :

Et Nous estant ce jourd'huy transporté au dit lieu de l 'Ange-Gardien où nous avons entendu le dit Sieur Curé et Marguilliers, la plus grande partie des habitants de la d. paroisse et les d. Roussin et Tremblay et après avoir veu et examiné le lieu oÎL le d. Presbytaire est basty.

Nous du consentement des parties avons ordonné et réglé qu'il demeurera et appartiendra à la dite Église et Paroisse de 1* Ange-Gardien, environ seize I)erches de terrain sur lesquelles le dit Presbytaire est basty, lequel presbytaire se trouve presque dans le milieu, I^equel terrain tient par le bas de la coste au grand chemin, par le bout d'en haut à une souche de noyer venant à un merisier où il sera planté des bornes et au bout vers le Nord-Est depuis la dite souche jusqu'au grand chemin, et de l'autre bout vers le Sud-Ouest à la ligne qui va depuis le derrière du chœur de la dite Eglise jusqu'au merisier.

Lequel espace de terrain et Presbytaire demeureront à perpétuité à la d. Paroisse pour le logement du dit Sieur Curé, moyennant quoy il sera incessamment payé au dit Tremblay la somme de Cinquante livres qui seront pris et levés sur tous les habitants de la d. Paroisse de l 'Ange-Gardien, ainsy qu'ils y ont consenti, chacun à proportion de leur habitation, Lequel Sieur Curé aura la liberté d'aller prendre de l'eau à la fontaine au dessous du susdit grand chemin et de faire voiturer son bois sur les neiges des lieux oii il le fera prendre pour l 'apporter au dit P resbitaire. Et en cas que les bestiaux du dit Tremblay aillent pasturer sur le terrain cy-dessus délaissé, le d. Sieur Curé ou son successeur ne pourront prendre aucuns

-dommages et intérêts^ mais ils pourront si bon leur semble faire clore le d. terrain.— Fait au dit Presbytaire de T Ange-Gardien le premier Juillet i6 quatre* vingt-onze.

BOCHART ChAMPIGNY.

Par Monseigneur,

(nom illisible)

Cette ordonnance de l'Intendant du Roi, M.

Bochart de Champigny, produisit le meilleur résultat. C'est le seul procès que la Fabrique de l'Ange-Gardien ait jamais eu à soutenir ; et depuis deux cents ans, aucun des curés successeurs de M. Guillaume Gauthier dans cette paroisse n'a été inquiété dans la paisible possession de ses biens.

Quant à msdtre Nicholas Roussin, qui ne vécut que pour plaider, il mourut cinq ans plus tard, et fut inhumé à l'Ange-Gardien le 7 mars 1696.

Au printemps de l'année 1691, Mgr de Saint- Vallier passa en France pour les afiEaires du Séminaire, sans même nommer personne pour administrer le diocèse. M. Gauthier, de même que les autres curés, dut alors, s'adresser à Mgr de Laval, qui, comme nous l'avons dit, vivait retiré tantôt à St-Joachim, tantôt à son manoir du Château-Richer. Ce manoir était situé tout près de l'église, on en voit encore les fondations

— Sien arrière du presbytère actuel. Mgr de Laval, en sa qualité de Seigneur de Beaupré, y recevait foy et hommage, comme on peut le voir par un passage du document suivant conservé dans nos archives, intitulé

Transaction entre Monseigneur l ^Ancien Evesque de Québec et Monsienr De la Ckenaye, ç mars i6ç4,

** Pardevant I^ouis Chambalon Note. Royal en la ville et Prevosté de Québec .... furent présents en leur personnes Illustrissime et Révêrendissime Père en Dieu y Mre François De Laval y premier Evesque ancien De Québec Seigneur de Beaupré, demeurant ordinairement au Séminaire de cette ville d'nne part ; Charles Aubert, Sieur de La Chenaye et de Charleville, marchand bourgeois, et Sieur Charles Bazire,

aussi marchand de la dite ville (suit la teneure

du contrat de change de terre) ** le tout situé en

la paroisse de l' Ange-Gardien le dit contrat de

change fait aux charges et conditions que les d. Sieurs de la Chenaye et Bazire et leurs d. hoirs et ayans cause seroient tenus de porter foy et hommage au manoir seigneurial à& la d. Seigneurie de Beaupré estably au Chateau-Richer. ' '

A une lieue de distance de son manoir seigneurial, Mgr de Laval fit bâtir, vers 1691, un moulin sur la Rivière du Petit-Pré qui forme la limite entre Château-Richer et l'Ange-Gardien. Malgré qu'il ait subi deux incendies, ce moulin subsiste encore. Nous l'avons visité

au mois de novembre 1900. Il est à deux étages et mesure 90 pieds de longueur sur 40 pieds de largeur. Les murs n'ont pas moins de trois pieds et demi d'épaisseur.

Dans une visite que nous y avons faite au mois de novembre 1901, le meunier et la meunière, M. et Mme Marcotte nous ont fait les honneurs de l'antique logis avec une courtoisie et une aisance de manières de si bon ton que le grand seigneur d'autrefois en eut été lui-même charmé. Ils nous firent parcourir tout le moulin de la cave au grenier ; et nous montrèrent l'appartement où Mgr de Laval recevait ses tenanciers : c'est le même où, dans la suite, pendant deux cents ans, messieurs les procureurs du Séminaire de Québec vinrent successivement percevoir leurs cens et rentes, accompagnés des nombreux soi-disant chapons destinés à faire les délices de la gente écolière pendant les fêtes du Nouvel-An.

En 1872 le Séminaire vendit le moulin du Petit Pré à M. Hall.—

Il appartient aujourd'hui à M. Louis Richard grand manufacturier de la paroisse de l'Ange- Gardien, qui l'entretient avec beaucoup de soin*

Outre son manoir et le moulin du Petit Pré, Mgr de Laval fit aussi construire vers 1685, le premier bresby tère en pierre de l'Ange-Gardien.

Le Séminaire dut seul soutenir cetie dépense ; il n'y avait que 31 familles et 226 âmes à cette époque dans la paroisse (voir plan général de Pestât présent des missions du Canada fait en l'année 1683 publiée dans l'Abeille 11 janvier 1849.)

Ce presbytère mesurait 80 pieds de longueur ; il en existe encore une partie qui sert aujourd'hui de logement au bedeau. Malheureusement? On abattit, il y a une cinquantaine d'années, sans raison apparente, la moitié de cette excellente construction en pierre, puis quelques temps après on fut obligé de la rallonger, mais cette fois-ci, au lieu, de pierre, on employa du bois ! La dimension de ce presbytère montre que Mgr de Laval tenait à donner un bon logement à ses curés.

Le manoir seigneurial du Château-Richer servit longtemps de presbytère. C'est là que demeurait M. Gauthier qui avait l'avantage d'y rencontrer souvent le vénérable Mgr de LavaL La présence de l'illustre prélat ne pouvait manquer de lui être d'un grand secours surtout pendant les longues absences de Mgr de Saint- Vallier.

En 1692, ce dernier arrivait de France où il avait obtenu du roi tout ce qu'il avait demandé, entre autres choses le règlement par lequel les

cures ne devaient plus être unies au Séminaire de Québec.

Dès l'année suivante, à la St-Michel 1693, Mgr de Saint- Vallier fit l'application du nouveau système, et il confia la petite cure de l'Ange-Gardien à M. François Jolliet de Montigny, jeune prêtre, qu'il avait ordonné le 8 mars précédent.

M. Gauthier dut de nouveau quitter cette paroisse qu'il avait desservie avec beaucoup de zèle, pendant dix ans. Il continua cependant d'être curé du Château-Richer ; Mgr de Saint- Vallier n'ayant pas osé l'enlever à Mgr de Laval, dont il était fréquemment le commensal.

Suivant une note qui nous été fournie par M. P. G. Roy, M. Gauthier fut fait chanoine par Mgr de Laval. Il demeura curé du Château-Richer jusqu'à sa mort. Il fut inhumé dans l'église de cette paroisse le 5 avril 1720. La lacune qui existe dans les registres du Château-Richer nous empêche de constater ce fait.

Son successeur. Monsieur de Montigny, ne demeura qu'un an à l'Ange-Gardien. Pendant ce court espace de temps, il avait tellement réussi à s'attirer les bonnes grâces de Mgr de Saint- Vallier, que celui-ci le nomma son grandvicaire avant son départ pour Paris (en 1694) où il fut appelé par le roi.

L,a surprise causée par cette démarche de l'évêque fut suivie d'un grand mécontentement. On ne pouvait pas pardonner à Mgr de Saint- Vallier d'avoir complètement ignoré son vénérable prédécesseur.

Voici ce que nous lisons à ce sujet dans la Vie de Mgr de Laval par l'abbé Gosselin : « Il (Mgr de Saint- Vallier) ne jugea pas non plus à propos de requérir les services de l'ancien évêque pour l'administration du diocèse, mais il laissa à Québec, comme son grand vicaire, un •jeune homme de 25 ans, et qui n'avait qu'un an de prêtrise, M. de Montigny ; ce qui lui fit un tort énorme aux yeux de la cour. M. de Montigny avait ordre de s'entendre avec M.

DoUier, supérieur du Séminaire de Montréal, nommé lui-même grand vicaire le 25 août 1694. •

Rien d'étonnant si, deux ans plus tard, en 1696, dans sa réponse à Mgr de Saint- Vallier, qui le suppliait d'user de toute son influence au- 'près du roi, pour obtenir son retour au Canada, Mgr de Laval ait pu lui faire l'amer reproche « d'avoir confié le gouvernement de l'Eglise à « des jeunes gens à qui l'âge ne pouvait don- « ner encore aucune expérience nécessaire pour « s?acquitter de leur emploi. »

Quelqu'embarrassante que fut la position

qui lui était faite, M. de Montîgny fut obligé de l'accepter ; la volonté inflexible de l'évêque excluait même l'idée de faire la moindre représentation, et au mois d'octobre 1694, le jeune curé de l'Ange-Gardien dut quitter sa petite paroisse pour venir à Québec prendre dans l'administration du diocèse la place qui appartenait à Mgr de Laval. L'humilité de l'un n'était surpassée que par la présomption de l'autre. Cependant « l'abbé de Montigny, » nous dit le biographe de Mgr de Saint-Vallier, « était un ecclésiastique très zélé et très vertueux, et à la vérité, il en donna la preuve lors de l'établissement de la mission des Tamarois. On sait que le 16 juillet 1698, trois missionnaires partirent sous les auspices du Séminaire pour les missions du Mississipi : MM. de Montigny, Buisson de Saint-Cosme et Davion. Le Supérieur de la mission était M. de Montigny, celui-là même, dit l'abbé Gosselin, qui résidait avec l'évêque (Mgr de Saint-Vallier) et qu'il venait de nommer de nouveau son grand vicaire, en même temps que M. Glandelet.

MM. de Montigny et Davion, non contents de se dévouer à cette mission, voulurent encore lui sacrifier une partie de leurs biens; ils donnèrent 4030 livres. ■

Nous ne suivrons pas le cinquième curé de

r Ange-Gardien dans sa nouvelle mission, nous nous contenterons de dire que M. de Montîgny fixa sa résidence aux Tamarois, et s'il faut en croire l'abbé Tanguay, il partit pour la France au mois d'octobre 1724.

Le premier acte de M. François JoUiet de Montigny inscrit dans nos registres est celui de la sépulture de Catherine Brisson, 25 octobre 1693, et son dernier celui du baptême de Jos. Goulet, 13 octobre 1694.

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