CHAPITRE V
M. Basile Parent nommé curé.— Soldats cantonnés à l'Ange- Gardien. — Une dijçression — Passag^e de Montcalm. — M. Parent se retire dans les bois.— Wolfe campé au Sault. — engagements. — Cruautés de Rangers.— Mort de M.. Portneuf.— Ktat de la paroisse après le siège,
Mgr de Pontbriand, immédiatement après la mort de M. Pufournel, confia la cure de PAnge-Gardien à M. Joseph-Basile Parent qui^ depuis cinq ans, administrait cette paroisse en qualité de vicaire. C'était à l'époque des guerres de la conquête.
Ce poste n'était guère enviable. La paroisse était remplie de soldats. Par ordre de M. de Vaudreuil, une compagnie du régiment de la Reine, commandée par M. d'Hébécourt, et une autre compagnie du régiment de Berry, ayant à sa tête le lieutenant M. de Thorond, avaient été cantonnées à l'Ange-Gardien pour y passer l'hiver. Réduits à la plus chétive ration, à demi vêtus, ces pauvres troupiers s'efiEorçaient d'oublier dans une joie bruyante les fatigues
€t les privations de la campagne de Pété précédent et de remplacer la bonne chère par la musique et la danse. Les familles où ils logeaient s'associaient à leurs plaisirs. Pas moins de treize mariages eurent lieu dans la paroisse dans l'espace de quelques mois. Trois furent célébrés le même jour, 9 janvier 1758, alors que trois jeunes filles de PAnge-Gardien n'hésitèrent point d'épouser trois soldats du régiment de la Reine, pour devenir toutes trois veuves l'été suivant.
Non seulement toute la soldatesque, mais les officiers eux-mêmes prenaient part à ces réjouissances ; et nous voyons par nos registres, que M. de Thorond, lieutenant au régiment de Berry, signa plusieurs fois comme témoin à ces mariages. Pendant deux hivers consécutifs, ce fut un bal continuel à l'Ange-Gardien.
A côté de cette gaité folle, apanage du caractère français, régnait dans toute la colonie la misère noire. La récolte, dit M. Ferland, avait été mauvaise, les habitants n'avaient plus guère le temps de s'occuper de leurs terres ; les femmes et les vieillards étaient seuls laissés pour la culture des champs, tandis que les hommes au-dessous de soixante ans étaient tous appelés aux frontières pour défendre la colonie. Le peuple de Québec manquait de
pain ; le blé était fort rare à la campagne.
L'intendant en avait fixé le prix à six livres le niinot, qu'il achetait à ce taux pour le revendre ensuite à raison de trente à quarante livres le niinot.
Et au milieu de cet état de soufiFrance et de gène, les officiers supérieurs, ayant Bigot, Varin, Cadet et Péan à leur tête, menaient un train de prince. A Québec, au palais de l'intendant, les bals, les dîners se succédaient sans interruption, le jeu y était si violent, dit Doreil, qu'il arrivait quelquefois qu'un seul coup de dé y faisait perdre mille louis. « On a joué ici, chez l'Intendant, jusqu'au mercredi des cendres, un jeu à faire trembler les plus déterminés joueurs. » En un mot, le jeu et les fêtes occasionnèrent tant de scandales que Mgr de Pontbriand fut contraint de publier un mandement pour dénoncer le mal et implorer la miséricorde divine.
Malgré ces vexations, dit le chevalier Johnstone, dans son Dialogue des morts^ les braves^ et honnêtes canadiens se plaignaient peu.
Quelques-uns cependant, entre autres les habitants de l'Ange-Gardien, indignés des mauvais procédés dont on usait à leur égard, manifestèrent assez haut leur mécontentement pour s'attirer de la part de Montcalm des reproches
accompagnés de menaces. «Je crains, écrivait-il à Lévis, que les gens de l'Ange-Gardien et de la Côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière .... Il faudrait quelques gros détachements de Sauvages et de Canadiens pour les corriger
Qu'on nous permette à ce propos de faire une digression qui pourra servir d'explication de la conduite de nos paroissiens « Les Canadiens, dit M. Ferland, témoignaient une certaine défiance des troupes françaises, et cette défiance mutuelle causa une partie des malheurs qui suivirent. Parmi les officiers supérieurs, M. de Lévis sembla seul s'être mis audessus des préjugés et avoir cherché à utiliser les services des Français et des Canadiens, sans s'arrêter à apprécier les mérites des uns et des autres.
Pour trouver la raison de cette défiance, il faut rechercher d'un côté les motifs qui animaient les troupes françaises nouvellement arrivées et de l'autre, les raisons qui faisaient agir les officiers de notre milice canadienne. Ceux-ci appartenaient aux familles seigneuriales du pays, et les soldats qu'ils commandaient étaient leurs censitaires ; tous ensemble étaient les propriétaires du sol, et ce sol c'était la patrie. Ils combattaient non pour la gloire
mais pour la défense de leurs foyers, ^pro arts etfods. »
Pour lés officiers français, le Canada n'était qu'une colonie lointaine, un pays afifreux où le sort de la guerre les avait jetés, et d'où ils aspiraient sortir au plus tôt pour regagner la France bien-aimée.
Pour les premiers, la guerre était un devoir, pour les seconds c'était un métier.
Dans les expéditions au delà de la frontière, pour aller frapper sur l'Anglais, comme on disait alors, l'ambition du soldat canadien se bornait à surpasser le courage, la force d'endurance, la finesse du Sauvage, son compagnon indispensable. Comme lui, il savait profiter du couvert de la forêt, d'où il sortait tout-àcoup pour surprendre la garnison d'un fort, ou tomber à l'improviste sur les troupes ennemies. Sans être brillants, ses exploits n'en étaient pas moins utiles à la défense de la colonie. Puis, à la fin de la campagne, il retournait à son foyer, pour réparer ses forces physiques et morales, au milieu des saintes affections de la famille, dans l'atmosphère religieux du village natal.
Mais au jeune et bouillant brigadier, récemment arrivé de France, il fallait une. vie plus mouvementée, des actions d'un plus grand
éclat. Glorieux, sous son bel uniforme chamarré d'or, il regardait avec dédain l'accoutrement usé et démodé du milicien canadien. Pour lui, la guerre dans la forêt avec ses luttes à l'embuscade était indigne de sa profession. Comme le croisé, il ne connaissait que l'assaut, la bataille rangée, ou la défense héroïque d'un fort ou d'une ville. Intrépide, téméraire même, il recherchait le danger, afin de s'acquérir promptement une brillante réputation militaire, qui lui vaudrait une promotion, et surtout, l'honneur tant convoité de voir la croix de St-Louis briller sur sa poitrine. A part cela, que lui importait le sort de la Nouvelle- France ! Et quand l'hiver venait clore la
campagne, on le voyait accourir dans les salons de nos grandes villes, où ses belles manières, son esprit, sa bonne éducation, donnaient à la société ce ton de noblesse, de courtoisie et de distinction, qui, aujourd'hui encore, frappe tous les étrangers. Là, au milieu des banquets, des bals et des fêtes, il oubliait les fatigues de la guerre ; mais il lui fallait de l'argent pour subvenir à ses plaisirs ; et il était sans fortune et son traitement était fort mince. Alors il devait recourir au jeu, et chaque jour, en compagnie des joyeux camarades de la garnison il venait s'asseoir autour des tapis verts du
palais de l'Intendant, espérant, par un heureux coup de dé doubler, quadrupler ses chétifâ émoluments. Bigot, de son côté, se gaudissait au milieu de cette cour éphémère, il s'en faisait un soutien, et pour retenir autour de lui, et assouvir tant de faméliques, il pillait la caisse du Roi et pressurait le pauvre peuple. C'était d'ailleurs la mode alors. *
Pendant ce temps-là les vieux seigneurs canadiens, retirés dans leurs modestes manoirs, perdus dans nos vastes campagnes, gémissaient avec le clergé sur le triste état de la colonie ; les uns à cause des graves désordres causés dans leurs paroisses par la présence des troupes, les autres à cause du pillage et de la dévastation des terres, et surtout des levées de blé faites d'après les ordres de l'Intendant chez leurs fermiers et leurs censitaires, lesquelles étaient autant d'impôts sur leurs modiques revenus. Le mécontentement fut porté à son comble quand éclatèrent les scandales de la compagnie appelée la Friponne ; tous finirent par regarder les officiers supérieurs et les soldats envoyés de France, non pas comme des défenseurs de la colonie, mais comme d'éhontés pillards.
Et par la citation que nous avons faite plus haut d'un passage du journal de Montcalm, on
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voit que les gens de l'Ange-Gardien et de la Côte de Beaupré ne furent pas les derniers à murmurer et même à désirer un changement :
qui de nous aurait le courage de les blâmer ?
Cette digression nous amène naturellement à raconter le passage de Montcalm à l'Ange- Gardien, en 1756, à son arrivée au Canada.
Nous cédons la place à l'abbé Casgrain pour citer une page de son ouvrage bien connu, Montcalm et Lévis. Ce passage est éminemment intéressant pour toute la Côte de Beaupré. •
«La Licorne)) (vaisseau que montait Montcalm) était venue mouiller non loin du Cap- Tourmente, où elle attendit plusieurs jours le bon vent qui ne s'élevait pas. Ces contretemps au terme du voyage étaient une trop grande épreuve pour la nature vive de Montcalm. Il s'impatiente, les pieds lui brûlent dans cette prison flottante où il est enfermé depuis six semaines. Il veut débarquer ; le rivage de St- Joachim est si proche, la plage est belle et il n'y a que dix lieues de là à Québec. On lui représente qu'à cette saison les chemins sont impraticables. N'importe, il essayera. Il ordonne de descendre un canot et se met en frais d'aller à terre. Je cite son journal :
Du 10 may 1756. — Le temps était toujours
contraire, j'ai voulu me rendre à Québec pair terre en abordant à un endroit appelé la Petite- Ferme, où l'on m'avait assuré que je trouverais des calèches ; mais n'ayant pu y aborder, malgré les indications qu'on nous avait données, faute de connaître une petite rivière qui y mène, j'ai été jusqu'à la Grande Ferme. Je n'y ai trouvé que des charrettes ; on m'a assuré que je ne pourrais m'y rendre dans le jour ; et qu'il y aurait du danger à passer le Sault de Montmorency, qui a grossi par la fonte des neiges. J'ai pris mon parti de rejoindre la frégate, qui avait appareillé sur les onze heures pour, en louvoyant et profitant du flot, venir au pied de la traverse, où elle a mouillé sur les deux heures, ^rès avoir fait trois lieues.
"Du 12 may 1756. — Les vents continuant d'être toujours contraires, j'ai pris mon parti de débarquer à la Petite-Ferme, et de me rendre par terre à Québec avec des petites voitures du pays, charrettes et calèches, qui sont, comme nos cabriolets, conduites par un seul cheval. L'espèce de chevaux est dans le goût de ceux des Ardennes pour la force, la fatigue et même la tournure. Le chemin de la Petite-Ferme à Québec est beau ; on le fait dans la belle saison en six heures ; on change, à chaque paroisse, de voiture, ce qui retarde, à moins qu'on n'en ait
fait prévenir. On paye ces voitures à un cheval à raison de vingt sols par lieue. Les lieues sont déterminées sur celle de l'Ile-de- France. Je fus obligé de coucher en chemin, chez Mr. du Buron, curé de la paroisse du Château. Les cures sont ordinairement possédées par des gens de condition ou de bonnes familles du pays ; ils sont plus considérés qu'en France, mieux logés et comme ils ont la dîme de tous grains, les moindres cures valent douze cents livres et communément. ■
Après avoir passé la nuit au presbytère du Château, profitant de l'hospitalité de M. Duburon, le général se remit en route pour Québec. Citons encore son journal :
** Du 13 may 1756. — Les vfnts étant hier devenus nord-est, le « Héros » est entré dans la rade de Québec et a débarqué ce matin neuf compagnies du régiment de la Sarre. La Licorne a profité du même vent pour entrer ce matin dans la rade, au moyen de quoi, je ne suis ai rivé que quelques heures après, et, en voulant me presser, j'y ai été pour de la pluie, de la fatigue et de la dépense. »
Ainsi ce fut dans la journée du 13 mai, 1756, après avoir quitté M. Duburon, que M. de Montcalm aperçut pour la première fois, du haut de la falaise de l'Ange-Gardien, le pro-
montoire de Québec où, trois ans plus tard, à la •date du 13 septembre, il devait rencontrer une mort glorieuse. Entre deux relais, le général put faire la connaissance du vénérable curé de r Ange-Gardien, M. Dufournel, qui touchait alors à sa 94e année, et présenter la main à son jeune vicaire, le même Mr. Basile Parent avec lequel il devait avoir certains démêlés.
Comme nous le verrons dans la suite, le général Wolfe, au mois de juillet 1759, vient à son tour avec une partie de son armée séjourner à PAnge-Gardien. La présence successive «des deux héros des plaines d'Abraham, dans cette paroisse, ajoute un intérêt tout particulier à son histoire.
On voit par son journal, que la côte de Beaupré attira l'attention du marquis de Montcalm.
« La côte, écrit-il, depuis l'endroit où j'ai débarqué jusqu'à Québec, m'a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun •deux ou trois arpents de terre, sur trente de profondeur. Les habitations ne sont pas contiguës, chaque habitant ayant voulu avoir son •domaine à portée de sa maison.
«J'ai observé que les paysans canadiens parlent très bien français et comme, sans doute,
ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers des expressionsprises de la marine.
»^Le Canada doit être un bon pays pour y vivre à bon marché en temps de paix ; mais tout est hors de prix depuis la guerre. Les marchandises qu'on tire de France vienn-ent difficilement ; et comme tout habitant est milicien, et qu'on en tire beaucoup pour aller à la guerre, le peu qui reste ne suffit pas pour cultiver les terres, élever les bestiaux et aller à la chasse ; ce qui occasionne une grande rareté pour la vie. »
Trois années s'étaient écoulées depuis le passage de Montcalm à l'Ange-Gardien, et malgré des efforts héroiques, de brillants faits d'armes, des traits d'une bravoure chevaleresque, les troupes françaises, accablées par le nombre, s'étaient vues obligées d'abandonner les unes après les autres les places fortes de la colonie pour se replier sur la capitale, et comme la marée montante, qui peu-à-peu envahit la grève, les différents corps de l'armée anglaise s'étaient emparé de tous ces postes, et resserraient de toutes parts le territoire de la Nouvelle-France. Enfin, au mois de juin 1759^ la flotte de Wolfe, forte de trente vaisseaux,, comme une dernière vague plus redoutable
que les autres, atteignit le vieux rocher de Québec pour l'engloutir à son tour. A cette occasion, le grand- vicaire J.-O. Briand adresse aux curés de côte de Beaupré la lettre qui suit : « La flotte anglaise remonte le fleuve. En conformité aux dispositions dont vous avez déjà été prévenus par l'ordre de Mr. le gouverneur Général, vous vous retirerez dans les bois avec vos paroissiens, ayant le soin d'emporter ce que vous pourrez des efiFets de votre église. Vous engagerez vos paroissiens à continuer dans leur retraite, tant que la flotte anglaise demeurera dans les environs de Québec. Puisse Dieu nous délivrer bientôt d'un voisinage aussi incommode.
« J'ai l'honneur d'être,
J.-O. Briand. »
M. Parent se conforma tout de suite à cet ordre de l'ordinaire, et emportant avec lui les vases sacrés, les ornements sacerdotaux et les .registres, il se retira avec tous ses paroissiens dans la profondeur de la forêt, au delà de la petite Rivière-Ferrée, dans un endroit appelé depuis Les FourSy à cause de ceux qui y furent alors construits et dont on voit encore les vestiges.
Cette précaution était urgente, car d'après
les ordres de Wolfe, du 9 de juillet 1759, la plus grande partie des troupes anglaises qui étaient campées au bord de l'Ile-d'Orléans, fut envoyée à r Ange-Gardien pour s'emparer de toute la rive gauche de la rivière Montmorency, depuis le Sault, jusqu'à l'endroit appelé le «Gué d'hyver. » Le général Wolfe lui-même établit ses quartiers sur le sommet de la falaise qui domine la chute de Montmorency, dans la maison qui, d'après la tradition, est occupée aujourd'hui par M. Jean Vézina, tandis que de son côté le lieutenant colonel Murray s'empara de l'église et s'y fortifia. — Dans une lettre de ce dernier, citée par Wright on trouve le passage suivant : « I am quartered in a fine Church « which I hâve fortified, and, as it is ail stone, n is a very strong castle, and am lodged in the « vestry. The church and village take their « name from two angels under whose wings « my hammock hangs. We hâve not hurt « any of their ornements, as the gênerai has -« excepted every-thing sacred in his orders for. « destroying the country.
Traduction
J'ai établi mes quartiers dans une belle église que j'ai fortifiée, et comme elle est toute •en pierre c'est un véritable château-fort, et je
suis logé dans la sacristie. L'église et le village tirent leur nom de deux anges, sous les ailes desquels mon hamac est suspendu. Nous n'avons touché à aucun de leurs ornements^ le général ayant excepté tout ce qui est sacré,, dans ses ordres de détruire le pays. »
A cette occasion il y eut plusieurs actes de honteuse cruauté qui furent alors commises de part et d'autre. Ainsi les soldats américains appelés Rangers rivalisèrent de barbarie avec les sauvages. Knox raconte qu'ils avaient fait prisonniers deux enfants de l'Ange-Gardien. Comme ces petits malheureux pleuraient et se lamentaient pendant que les soldats poursuivis par les Indiens les entraînaient avec eux ; ils les tuèrent pour s'en débarrasser.
Les malheureux Canadiens des environs de Québec, continue l'abbé Casgrain, se trouvaient alors placés dans la plus affreuse alternative : s'ils continuaient à rester fidèles à la France, leurs maisons allaient être incendiées, leurs champs dévastés, le peu qui leur restait, détruit, et eux-mêmes traqués comme des bêtes fauves. S'ils faisaient la paix avec les Anglais, les Sauvages seraient immédiatement déchaînés contre eux. Les habitants de la côte de Beaupré étaient déjà sous ce châtiment, c'est
alors que Montcalm écrivait à Irévis les menaces citées plus haut : " Je crains que les gens de l'Ange-Gardien et de la côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière ... Il faudrait quelque gros détachement de Sauvages et de Canadiens pour les corriger ... Et pour soutenir les Canadiens et les sauvages, nous enverrons, s'il le faut, des grenadiers et soldats volontaires avec des officiers, une centaine. "De son côté, dans une lettre à M. de Boucherville, datée du 7 juillet 1759, Vaudreuil écrivait en P. -S : Cijoint une lettre du curé de l'Ange-Gardien que je vous prie de lui faire passer par ce détachement."
Puis le lendemain il ajoutait : Au quartier général, le 28 juillet 1759. Je vous remercie de m'avoir envoyé M. le curé de l'Ange-Gardien ; il pourra vous instruire de la conversation que j'ai eue avec lui et vous communiquer la lettre que j'écris à messieurs les curés. Hâtez, je vous prie, le départ du détachement. M. le Curé de l'Ange-Gardien m'a lui-même observé qu'il serait très à propos qu'il y eût dans ce détachement des volontaires de nos troupes mêlées de Canadiens et de Sauvages, que cela inspirerait beaucoup plus de confiance et de courage aux habitants, ainsi, je vous prie,
monsieur, de vouloir bien suivre cet arrangement Nous n'avons rien de nouveau.
J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonjour.
Vaudreuii.."
Pourquoi donc Montcalm faisait-il ces menaces citées plus haut? C'est qu'au milieu des horreurs de la guerre, il y avait eu, de temps en temps, échange de bons procédés entre les soldats anglais et les habitants de l'Ange- Gardien. Plusieurs en conservent encore le souvenir : Ir'un de nos paroissiens, M. Joseph Vézina, nous racontait dernièrement le fait suivant : « Lorsque les Anglais, dit-il, s'emparèrent de la maison de mon ancêtre, au,Sault- Montmorency, ils y trouvèrent une femme malade au lit. Mus de pitié, les officiers la firent transporter sous bonne escorte au milieu des familles retirées dans la profondeur de la forêt, et lui laissèrent abondance de provisions. IrC même paroissien ajoutait que les soldats anglais échangeaient leur biscuit et partie de leurs rations pour le pain noir que les pauvres gens de l'Ange-Gardien cuisaient tant bien que mal dans les fours construits sur la lisière du bois.
Cependant, le 31 juillet, avait lieu au Sault-
Montmorency la bataille où les Anglais furent repoussés et où ils perdirent 800 hommes, tant tués que blessés.
Ce fut sous l'empire de cet échec, dit l'abbé Casgrain, et dans son désappointement, que Wolfe lança le manifeste que les écrivains, amis et ennemis, lui ont reproché et dans lequel il déclarait aux Canadiens qu'ils n'avaient plus droit à sa pitié, puisqu'ils avaient méprisé ses offres de protection et refusé d'observer la neutralité. . .qu'il allait déchaîner ses soldats pour incendier leurs habitations, détruire, leurs bestiaux et ravager leurs moissons. •
Il y eut plusieurs escarmouches entre les troupes françaises et anglaises campées de chaque côté de la Rivière Montmorency. Nous lisons dans un ^Journal tenu à Parmée que commandait feu le marquis de Montcalm : >
• Le 15 (août 1759) nous envoyâmes dans la paroisse de l'Ange-Gardien, un corps d'environ 1200 hommes, dans la vue d'y surprendre les anglais qu'on disait y être éparpillés ; on ne retira aucun fruit de cette expédition ; les sauvages à l'exemple des troupes, uniquement occupées depuis quelque temps de maraude et de pillage, se débandèrent ; ils s'avancèrent sans précautions vers une maison qu'ils croyaient abandonnée ; elle était pleine d'Anglais
dont ils essuyèrent une décharge qui leur fit prendre la fuite ; il n'y eut plus rien à entreprendre de ce côté et il fallut se retirer. >
Wolfe le premier, rougissait des cruautés commises par les Rangers et ne pouvant les réprimer, cherchait à excuser ces actes de barbarie en accusant les Canadiens d'exercer sur ses troupes les mêmes cruautés que les sauvages.
« M. de Vaudreuil,» raconte Montcalm, « avait écrit au ^ieur Parent, curé de P Ange-Gardien, et envoyé aux Canadiens, des couteaux comme faisant partie de l'équipement fourni par le roi^ Le général Wolfe, (c'est toujours Montcalm qui parle), a intercepté la lettre et en a fait faire une au curé, d'un style relatif à son caractère bouillant et emporté : « Dites à votre gouverneur que s'il veut indiquer le jour, je retirerai mon artillerie et nous déciderons l'affaire: en rase campagne. » Rodomontade qui, aui fond, ne signifie rien. Il se récrie sur les couteaux envoyés pour faire des chevelures, à ce qu'il prétend, cet article lui tient fort à cœur^ Il annonce aux habitants que passé le 20 août, on ne pourra plus compter sur sa clémence et. qu'il mettra tout à feu et à sang. Ce naturel féroce fait précéder l'effet à la menace. » (sic).
Effectivement, Wolfe avait déjà fait incen-
dier le pays aux environs de Québec. Toutes les paroisses de Pile d'Orléans et de la Côte de Beaupré, depuis le Sault Montmorency jusqu'au Cap Tourmente et la Baie St-Paul, et celles de la rive sud furent réduites en cendres. Malgré l'injonction du général anglais d'épargner les églises, plusieurs furent détruites. Celle de l'Ange-Gardien fut épargnée. Dans toute la paroisse du Château-Richer, un seul fournil était resté debout. A Ste-Anne, il n'y eut que l'église et quatre .maisons qui échappèrent à l'incendie. Encore, d'après lia tradition transmise jusqu'à nos jours, l'église ne fut conservée que par un miracle attribué à une protection visible de la bonne Sainte Anne, car le feu mis par trois fois^ s'éteignit de luimême.
L'incendie de la paroisse de St-Joachim, où les habitants se mirent en défense, fut signalé par des horreurs qui révoltèrent les anglais eux-mêmes.
Dans un fragment publié dans le Foyer Canadien^ M. Ferland raconte cet épisode et donne les détails suivants sur la mort violente de M. René de Portneuf :
€ Philippe-René de Portneuf, dit-il, curé de , Saint-Joachim, appartenait à l'ancienne famille des Robineau, barons de Bécancourt. Plu-
sieurs de ses ancêtres et trois de ses frères s'étaient distingués à la guerre ; lui-même n'était pas homme à abandonner ses paroissiens par la peur des Anglais. Irorsqu'il vit le détachement de Rangers et d'Ecossais débarquer sur la grève, en arrière du Petit.
Cap, couronné aujourd'hui par le château Bellevue, il envoya un habitant porter au commandant un petit billet, dans lequel il l'invitait à dîner avec ses officiers, l'assurant que ceux qui lui feraient cet honneur pourraient s'en retourner en toute sécurité. Il ajoutait que si le commandant anglais combattait pour son roi et pour la gloire, lui-même ne pouvait pas être blâmé de combattre pour ses pauvres paroissiens et pour la défense de son pays. L'officier s'excusa de ne pouvoir accepter sa politesse, et ajouta qu'il se flattait de pouvoir avant peu avoir le plaisir d'inviter le brave ecclésiastique et ses adhérents dans le camp anglais.
« Une cinquantaine d'habitants étaient alors Tassemblés dans le voisinage, observant les mouvements des ennemis. I^orsqu'ils les virent occupés à détruire et à brûler le presbytère et l'église, ils comprirent que leurs habitations étaient menacées du même sort, et se déterminèrent à défendre leurs propriétés.
Munis de leurs fusils de chasse, ils s'embusquèrent sur le penchant d'un coteau couvert de bois et commandant le chemin que devaient suivre les ennemis dans leur marche. I^e brave curé ne crut pas pouvoir abandonner ses paroissiens dans cette occasion périlleuse ; il les accompagna pour les aider de ses conseils, et leur administrer au besoin les secours de la religion. Les Canadiens défendirent vaillamment leur poste ; mais enfin pressés par des forces supérieures et menacés d'être cernés de toutes parts, ils prirent la fuite, laissant sur le champ sept à huit des leurs, ou morts ou dangereusement blessés. Les Rangers et les Ecossais avaient chèrement payé cet avantage, car beaucoup d'entre eux étaient tombés sous les balles de ces adroits tireurs. Bien des années après, M. Fraser, présent à cet engagement, demandait à un vieillard, nommé Gagnou, s'il n'avait pas regretté la mort de son frère, tué dans cette occasion « Non, répondit Gagnon, car je l'ai aussitôt vengée ; j'ai tiré huit coups de fusil, et chaque coup a étendu un de vos Anglais » .
Grièvement blessé, M. de Portneuf put néanmoins suivre ses gens dans leur fuite. Mais^ épuisé par la perte de son sang, il tomba sur une pierre que l'on montre encore près du
moulin. Il y fut bientôt rejoint par les ennemis, qui le hachèrent à coup de sabre.
Les Rangers se surpassèrent en atrocités dans cette occasion. Tous les prisonniers furent massacrés et scalpés « avec une barbarie sans exemple,» dit le lieutenant Fraser. On voit clairement, par le journal de cet officier, que les Canadiens n'étaient pas plus déguisés en sauvages que leur curé. Knox, qui n'était pas présent à l'action, a probablement répété les affirmations des Rangers qui s'excusaient d'arriver au camp avec des chevelures françaises, en disant qu'elles appartenaient à des habitants déguisés en sauvages.
« Le barbare capitaine Montgomery, qui nous commandait, dit-il, les fit massacrer de la manière la plus inhumaine et la plus cruelle, particulièrement deux que j'avais envoyés tomme prisonniers par un sergent, après leur avoir donné quartier et promis qu'ils ne seraient pas tués. Un le fut à coups de fusil, l'autre à coups de tomahawk, et tous deux scalpés en mon absence. Des actes du même genre eurent lieu à la Baie Saint-Paul et ailleurs."
Pendant ce temps-là, dans la mansarde d'une maison de l'Ange-Gardien, voisine du camp Anglais, le général Wolfe, à la suite de l'échec qu'il venait de subir, était en proie à une
fièvre qui épuisait ses forces. I^e capitaine Knox, traversé un matin de la Pointe-Irévis, afin de recevoir des ordres pour sa brigade, apprit qu'il n'avait pu descendre l'escalier pour prendre son dîner. Toutefois le dernier jour d'août, il se sentit assez bien pour sortir, ' et le 3 septembre, il donna l'ordre aux troupes campées à l'Ange-Gardien, d'aller rejoindre le gros de l'armée. On connaît le reste. I^e treize du même mois, Québec tombait aux
mains des Anglais.
Après la première proclamation du général Murray, le 21 septembre suivant, les gens de l'Ange Gardien revinrent aussitôt reprendre possession de leurs demeures, qu'ils trouvèrent dans le plus triste état. Tout avait été détruit et saccagé ; l'église et le presbytère seuls avaient été épargnés. Sans se décourager, les habitants se mirent de suite à l'œuvre pour réparer leurs maisons ; ils trouvèrent inopinément un moyen de subsistance, pendant le premier hiver, en fournissant aux troupes anglaises du bois de chauffage et en leur vendant le peu de denrées dont ils pouvaient encore disposer. Ils reçurent en paiement non plus une monnaie de papier dépréciée, mais de belles et bonnes
pièces d'argent ; en sorte que le nouveau régime commença à leur paraître moins redoutable. Quand, au printemps, 22 mai suivant,' on leur donna connaissance de la nouvelle proclamation du général Murray qui garantissait la conservation de leur religion, de leur langue et de leurs lois, ils se sentirent presque rassurés, du moins ceux des environs de Québec.
Ir'abbé Ferland l'insinue clairement dans le passage suivant : « La proclamation de Murray, dit-il, qui fut largement répandue, produisit de bons effets chez les Canadiens. Depuis longtemps accablé, le peuple du district de Québec avait trouvé depuis l'automne précédent, son fardeau beaucoup plus léger. Il aurait bien voulu demeurer français ; mais de jour en jour il s'apercevait que la France s'était peu occupée de le protéger depuis quelques années.a Et on peut ajouter que les gens des environs de Québec et de la Côte de Beaupré, dans leurs rapports avec les nouvelles autorités militaires, ne furent pas les derniers à constater que le nouveau régime leur offrait certains avantages qui pouvaient compenser en une certaine mesure la perte de l'ancien..
La tradition rapporte plusieurs faits qui semblent confirmer l'assertion de M. Ferland,
du moins pour ce qui regarde la paroisse de l'Ange-Gardien,
Un de nos paroissiens, M, François Laberge, nous racontait dernièrement qu'un officier anglais rencontrant un jour un habitant de l'Ange-Gardien du nom de Huot, lui demanda s'il avait une bonne récolte. « Oui.
répondit Huot, j'ai, grâce à Dieu, plusieurs centaines de minots de grain et de patates à vendre. — C'est bien, repartit l'officier, apportez le tout à la citadelle et nous vous paierons comptant. i L'habitant ne se fit pas prier, et au retour de son dernier voyage à Québec, il rapportait à sa maison plein son tablier de cuit de belles et bonnes pistoles ou pièces d'argent.
Au lieu du service militaire, des impôts, des corvées auxquels ils avaient été soumis depuis un si grand nombre d'années, les habitants de l'Ange-Gardien purent enfin cultiver leurs terres en paix sans crainte de se voir enlever le fruit de leurs travaux, sous prétexte que le service du roi l'exigeait. Les dégâts et les dévastations qui avaient signalé le passage des troupes dans les environs de Québec avaient cessé ; loin d'être forcés, comme autrefois, d'aller travailler gratuitement aux fortifications de Québec, les gens de l'Ange-Garcien profitèrent d'une carrière, située dans leur
paroisse, pour vendre aux autorités militaires une bonne partie de la pierre dont on avait TDesoin pour réparer les murs de la ville.
En un mot, au point de vue matériel, la population de la Côte de Beaupré se trouva mieux traitée que sous l'ancien régime.
En outre, la proclamation du général Murray, qui garantissait aux Canadiens le libre exercice de leur religion, ayant ramené la confiance, les habitants de PAnge-Gardien, en reprenant possession de leurs demeures, s'empressèrent -de réparer leur église, et eurent bientôt la consolation d'assister de nouveau au service divin. Ils en avaient été privés pendant toute la durée du siège : leur curé même leur avait ^té enlevé. Vu ses démêlés avec les autorités militaires, M. Basile Parent avait dû quitter la paroisse. Du 3 juin 1759, au 9 de décembre suivant, aucun acte n'a été inséré dans nos registres. Dans l'intervalle, M.
Duburon, curé de Château-Richer, vint de temps en temps visiter les familles de l'Ange- Gardien retirées dans la foret, pour leur porter les secours spirituels dont elles avaient besoin. Il continua de desservir la paroisse jusqu'au mois d'octobre de l'année suivante 1 760. Quant â M. Parent, après son départ de l'Ange-Gar- •dien, il dut exercer le saint ministère en qua-
lité de vicaire ; puis devint curé de St-Cuthbert^ en 1770, et se retira, deux ans après, au monastère des Ursulines des Trois-Rivières, où il mourut le 16 avril 1773, à l'âge de 51 ans.
Ira révérende mère Marguerite-Marie, annaliste de ce monastère, à laquelle nous nous étions adressés pour nous procurer certains renseignements, nous écrivait, le 27 mars 1901 : « Le seul détail qui, peut-être pourrait, vous intéresser, c'est que M. Parent mourut dans l'hôpital de notre monastère, oti était décédé en 1699,, le frère Didace, dont le tombeau fut glorieux et que tout le Canada reconnut comme un saint.»
Avec les épisodes mémorables des guerres de la conquête, se termine la première partie de l'histoire de l'Ange-Gardien.
Nous ne nous dissimulons pas que le reste de notre récit ne saurait offrir beaucoup d'intérêt à la plupart des lecteurs : c'est le tableau ordinaire du développement de chacune de nos paroisses sous le nouveau régime. Ce tableau a été souvent retracé dans diverses esquisses historiques publiées depuis quelques années dans notre pays. Si ces monographies manquent quelquefois de piquant, elles n'en sont pas moins très utiles, et elles formeront bientôt une source de renseignements précieux
pour nos historiens. D'ailleurs, elles ont l'avantage de nous rappeler de temps en temps, comment les 60,000 catholiques canadiens abandonnés par la France en 1759, ^ l'époque où le fanatisme protestant était à son apogée, ont réussi, sous la conduite si sage, si éclairée des trois évêques Briand, Hubert et Plessis à assurer leur liberté religieuse et parvenir, avec la pleine jouissance de leurs droits civils, à former un peuple que l'on regarde comme l'un des plus libres, sinon le plus libre. et le plus heureux de la terre.
Et pour mieux apprécier et maintenir l'état où nous sommes aujourd'hui, rien de plus utile que ces aperçus lumineux de notre histoire. En nous mettant constamment en présence des deux métropoles qui se partagent également les trois siècles de notre existence coloniale, ces études nous apprennent l'usage modéré que nous devons faire de notre liberté et nous engagent à tourner à notre profit le spectacle si différent qui nous est offert par ces deux grands pays depuis un siècle et demi.
D'un côté, nous voyons l'ancienne mère-jjatrie, insoucieuse de notre sort, nous oublier complètement ; s'éloigner de nous de plus en plus, en répudiant notre commune croyance ;.
rejeter les enseignements de l'Eglise comme
trop gênants pour la liberté humaine, et comme châtiment immédiat épouvanter le monde par les horreurs de 93 ; essayer ensuite toutes les formes possibles de gouvernement pour en arriver à se courber sous le joug d'une impudente anarchie ; avilir la dignité et l'indépendance de ses citoyens jusqu'à permettre à une poignée de députés doués d'un courage -qui s'attaque à de faibles femmes, d'enlever à trente-huit millions d'hommes,le droit d'élever, -et d'instruire leurs enfants dans la religion de leurs pères.
Si nous jetons nos regards ailleurs, nous voyons l'Eglise profiter du respect jaloux, <îont on entoure la liberté de tout sujet, dans l'étendue de l'empire britannique, pour reprendre son ascendant non seulement dans cette métropole, mais dans toutes ses colonies, où tout catholique peut aujourd'hui en appeler à l'opinion publique, comme autrefois St-Paul traduit devant Festus en appelait à César, et repéter en le modifiant, le mot magique, le dvis romanus sum de la Rome antique, pour -être assuré qu'on lui laissera partout professer sa religion en pleine liberté.